La princesse Printemps

César Aira · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/3

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La princesse Printemps

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il laissa passer plusieurs jours, pendant lesquels il maintint une apparence d’activité incessante, en changeant trois fois l’emplacement du campement principal, qu’il installa finalement en haut d’une colline, bien plus près du village. De là, les premiers contacts avec les insulaires furent établis. Ils commencèrent par leur acheter du poisson frais, des fruits et des légumes, des œufs, des poulets et des cochons de lait. Ils payaient généreusement et firent comprendre d’emblée aux villageois qu’ils n’avaient rien à craindre d’eux. Ce qui n’empêcha pas ces pêcheurs pacifiques d’éprouver de vagues inquiétudes, qui s’accrurent au rythme des préparatifs de guerre. Çà et là, au cœur de la végétation, dans des recoins sombres et naguère solitaires, commencèrent à apparaître des nids de lance-missiles dernier cri et des cabines de communication blindées, brillant comme de terribles diamants, surmontées d’une antenne nickelée en rotation permanente. Les patrouilles traversaient le paysage aux heures les plus insolites, en suivant d’étranges itinéraires. Le village se replia sur lui-même, paralysé entre la tentation de fuir vers l’intérieur des terres et la crainte de traverser des zones qui pouvaient être interdites aux habitants, même si personne ne les en avait informés. De fait, ils se retrouvaient entre les forces de débarquement et le Palais, qui constituait de toute évidence l’objectif. Un corridor de blindés s’était établi derrière les habitations et leur coupait toute retraite. Et en face, en haute mer, le cuirassé veillait, en interrompant la vision de l’horizon, auparavant si familière et si accueillante. Arbre de Noël fit une proclamation, que les insulaires purent lire sur un écran électronique transporté jusqu’au village par un véhicule téléguidé. “Avis à la population : l’Armée républicaine Omar Torrijos a commencé ses opérations sur le territoire de l’île, aux fins de déloger l’agent impérialiste Ana Elvira Printemps, odieux emblème judéo-bourbonien du féodalisme décadent en plein cœur de notre mère patrie latino-américaine. La libération est proche, nos ennemis seront écrasés sans pitié. Toute communication avec l’ex-Palais Printemps, dorénavant Maison de la Culture Omar Torrijos, est formellement interdite. L’état de siège, le couvre-feu et la guerre intérieure ont été proclamés. Les garanties constitutionnelles sont provisoirement suspendues. La liberté de transaction et de contrat est garantie, sous réserve d’approbation par le Commandement Suprême de l’AROT. La Nation ou la mort !”

C’était un typique spécimen du style et de la personnalité, également tortueux, d’Arbre de Noël. En authentique monstre qu’il était, il ne se maîtrisait pas et finissait par recourir à une litanie de lieux communs, sans s’inquiéter une seconde des contradictions internes. De toute façon, c’étaient de purs mensonges. Objectivement, on aurait pu prendre ça pour une preuve d’humour, mais c’était involontaire : un sérieux mortel pesait sur toutes ses intentions. Il était un croisement de chose et d’être vivant et, dans sa psychologie, c’était la chose qui prédominait, l’objet inerte. Plus que de sérieux, il s’agissait de tristesse (la tristesse de la chose), mais il ne le savait pas, il croyait le contraire. Il était littéral, prosaïque, grave et efficient. À partir du moment où le campement fut organisé, il s’enferma dans sa tente de campagne, collé aux téléphones et aux écrans, sans mettre le nez dehors de toute la journée. Il restait en contact permanent avec le réseau d’intelligence militaire qu’il avait disposé sur l’île, il analysait les images, exigeait sans cesse des angles nouveaux, des zooms, réélaborait le tout avec des programmes en 3D, archivait, imprimait et constituait d’énormes dossiers, en bon maniaque de la prolixité. Quant au canal de communication avec le navire, également ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il le maintenait soigneusement à l’écart, il filtrait avec malice l’information qu’il y acheminait. Hiver était fou d’impatience, il devait se douter qu’il recevait des rapports tronqués, mais sa lâcheté le rivait au cuirassé. Sur le champ des opérations, le Commandant Arbre de Noël n’avait pas l’intention de renoncer de sitôt à l’indépendance dont il jouissait et qu’il consacrait à des travaux de planification stratégique, assez inutiles mais qui lui plaisaient. C’était seulement la nuit, très tard, aux heures creuses du petit matin, qu’il sortait de sa tente pour une promenade solitaire, ni très loin ni très longtemps. Cela suffit pour que quelques insomniaques du village aperçoivent fugacement, sans en croire leurs yeux, le sapin nain en plastique qui se déplaçait à petits pas, au rythme de ses guirlandes multicolores, qui clignotaient (c’étaient elles qui le rendaient visible, dans les ténèbres des bois)… Et ces visions momentanées et presque oniriques suffirent à leur tour à donner naissance à une légende qui porta au paroxysme une atmosphère déjà bien troublée.

Le seul résident étranger du village était un vieux Français, qui s’était établi sur l’île comme naturaliste dans un passé lointain et qui, après avoir achevé le catalogue de la flore, de la faune et de la formation géologique, s’était mis à repousser indéfiniment son départ. Nouvelle victime de la mollesse tropicale, enchaîné par les délices de la sieste et de la prévarication, il n’attendait plus que la décadence (qui l’avait déjà frappé) et l’extinction. En réalité, il n’était pas si vieux (il n’avait pas soixante ans), mais il s’était fané prématurément, comme il arrive aux Européens sous les climats chauds, et sa vie sans objet l’avait dépouillé du peu d’intelligence de ses débuts. Faute de pratique, il lui semblait qu’il avait oublié sa langue maternelle ; et il ne parvint jamais à apprendre vraiment l’espagnol, au milieu de ces pêcheurs taciturnes qu’il ne fréquentait guère. Ses voisins l’observaient avec ironie, non sans motif. Il était efféminé, hypocondriaque, pusillanime : il s’enfermait dès qu’il tombait deux gouttes, gémissait au moindre grondement du tonnerre, ne s’approchait jamais du rivage et se protégeait du soleil avec une ombrelle ridicule, qu’il avait lui-même fabriquée. À la fois pour justifier son inutilité et parce que personne ne peut vivre sans l’illusion d’une histoire, il s’était inventé, tout au fond de son cœur, un amour secret pour la Princesse Printemps, qu’il n’avait jamais aperçue que de loin. Quant à elle, elle n’était informée de son existence que par les conversations de ses gens. Il s’appelait Henri Lissaurrie, mais il était, pour tout le monde, “le vieux pédé”.

Arbre de Noël s’avisa de la présence de ce personnage grâce à l’activité de ses agents secrets, et il décida de l’utiliser comme médiateur dans les négociations avec la Princesse. Il était clair qu’il n’y avait rien à négocier, à part une capitulation sans conditions (c’est-à-dire : non négociable), puisque sa consigne était de mettre le Palais à feu et à sang et de rayer la Princesse de la surface de la terre. Mais ses méthodes tortueuses ne pouvaient faire l’économie de la cruauté du mensonge ni de l’invention de faux espoirs, sans oublier qu’il s’était lancé dans un jeu de retardement. Et puis, qui sait si, en jouant la comédie de la diplomatie, il ne parviendrait pas à se saisir de la personne de la Princesse, de but en blanc, sans tirer un seul coup de feu ? À sa connaissance, elle était assez stupide pour prendre au sérieux la parole “d’honneur” d’un ennemi et pour se jeter toute seule dans la gueule du loup. Il y avait un élément supplémentaire, qui ajoutait un attrait particulier au cours des choses et à la participation du Français : celui-ci avait tout fait pour garder secret son amour illusoire pour la Princesse, mais tout le monde était au courant, au point que les forces de débarquement mentionnaient cet élément dans leurs rapports. S’il y avait de l’amour, se disait le pervers Arbre de Noël, il pouvait y avoir du dépit, de la trahison et, au milieu de tels sentiments, il se sentait comme un poisson dans l’eau. Il ignorait à quel point sa vision des faits était erronée. Ce n’était pas sa faute : les dossiers qu’il avait lus, étant rédigés de manière linéaire, ne pouvaient pas enregistrer l’ironie avec laquelle les insulaires mentionnaient cet amour. Du coup, il imagina un savant éminent, qui découvrait les couleurs les plus cachées de l’aile des papillons et tombait amoureux de la Fée secrète de ces atomes, et bien d’autres épisodes romantiques. Curieusement, ce malentendu continua même lorsqu’il se trouva en présence des acteurs.

Le Français reçut donc l’ordre péremptoire de se rendre au campement des envahisseurs, une convocation ni très explicite ni très polie, mais qu’il lui fallut bien accepter, vu que ce fut un peloton de Marines fort intimidant qui alla le chercher. La terreur le saisit, mais, quand il vit de près tout cet armement sophistiqué, les véhicules à coussin d’air, les tentes en plastique translucide à air conditionné, les antennes paraboliques, le titane, les rayons laser, il se rasséréna : toute cette technologie était trop moderne pour que ses maîtres puissent avoir sérieusement l’intention de faire du mal à un être aussi anachronique, aussi insignifiant que lui. À vrai dire, il crut qu’il s’agissait d’extraterrestres.

Le résultat de l’entretien aurait dû le stimuler, puisque, en résumé, on lui donnait comme par magie l’occasion d’accéder à la Princesse, chose qu’il avait tenue, pendant des années, pour totalement irréalisable. Mais ce point positif se trouvait annulé par l’effroi que lui causa son interlocuteur. Depuis qu’il avait abandonné l’Europe, dans sa jeunesse, il n’avait plus jamais vu de sapin de Noël : se retrouver soudain à converser avec un tel interlocuteur le plongea dans une confusion extrême. Avoir affaire à un nain l’aurait déjà perturbé ; mais à un nain non humain, c’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Et il était suffisamment près pour se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’un déguisement, ni d’une illusion d’optique. C’était un monstre, un être surnaturel, qui lui dévoilait ses intentions obscures et malveillantes, et exigeait de lui des réponses, des décisions… Il était aux mains de forces inexplicables, qui pouvaient lui faire subir n’importe quoi, les tortures les plus effrayantes. Et ces forces se trouvaient concentrées dans une poignée d’aiguilles en plastique vert foncé, des cheveux d’ange, des boules de couleur, des guirlandes électriques… Il mit un moment à articuler une première réponse, qui fut un bredouillis. Enfin, en faisant un effort de distanciation, il réussit à comprendre plus ou moins ce qu’on attendait de lui : qu’il transmette un ultimatum à la Princesse Printemps. Et qu’il rapporte sa réponse. Il fallait, en outre, qu’il ouvre l’œil sur l’état dans lequel se trouverait le Palais, sur les travaux de défense en cours plus que sur la décoration (même si ce point n’était pas sans importance). Est-ce qu’il avait bien compris ? Le ton était clairement menaçant ; on ne lui demandait pas une collaboration volontaire ; on lui donnait des ordres, et sa vie dépendait de la façon dont il les exécuterait. Ce fut seulement quand il sortit et qu’il se remit en route pour le village qu’il comprit vraiment qu’il devait aller parler à la Princesse, et ses frissons firent place à d’autres idées. La Princesse, par exemple, et l’imminence de leur rencontre, tout cela lui faisait venir à l’esprit des images de beauté, de formes humaines… Du coup, il put penser à Arbre de Noël avec une certaine perspective, bien qu’un tel être abolît d’avance toute perspective. Encore que… Le qualifier de monstre, n’était-ce pas aller un peu vite en besogne ? Sait-on jamais ce que l’on est soi-même ? Où est la perspective, dans un tel cas ? Qui se connaît suffisamment pour être sûr d’être humain ?

Lorsque la Princesse reçut la carte de visite jaunie et cornée qui portait d’un côté, en caractères d’imprimerie, “Professeur Henri Lissaurrie” et, de l’autre, griffonné au crayon, “Affaires urgentes concernant l’invasion”, et que la servante qui l’avait apportée lui dit que ce monsieur attendait à l’entrée, elle ne se sentit pas en état de le recevoir. Elle avait passé les derniers jours enfermée dans sa chambre, sans manger ni dormir, à pleurer et à se tordre les mains. Elle s’était écroulée au premier signal de danger ; elle était incapable de prendre une décision pratique et s’était mise au lit pour y attendre, comme on dit, “qu’on vienne la chercher”. Elle se livrait d’avance. Elle n’arrivait même pas à se concentrer sur ses traductions, si bien qu’elle prit des jours et des jours de retard sur son calendrier de travail, qui pesait sur sa conscience comme un rappel obsessionnel (plus encore que la vieillesse ou la pauvreté, elle redoutait de devenir aussi irresponsable que ses collègues) ; ce retard marquait le comble de son désespoir. Cette visite, avec son aspect inexplicable, aurait pu mettre un terme à sa paralysie, mais elle était tombée si bas qu’elle n’arriva même pas à trouver la force de se poser des questions sur le visiteur ; elle ordonna de ne pas le laisser entrer. “Je ne veux voir personne ! Personne ! Qu’on me laisse seule ! Je veux mourir !” Elle se remit à pleurer, c’était inévitable, mais un reste de honte lui fit attendre que la jeune fille soit sortie de sa chambre pour trépigner et donner libre cours à ses lamentations.

La mission du Français aurait avorté, si la servante, carte de visite à la main, n’avait croisé dans l’escalier Wanda Toscanini, qui l’interrogea. Bien que la veuve fût aussi préoccupée que sa maîtresse par les événements, elle gardait son calme. Elle considérait que la catastrophe était inévitable, mais elle conservait quelques espoirs. “Si on me propose de garder mon travail, j’accepte”, se disait-elle. “Après tout, ce n’est pas mon problème ! Il faut bien que je vive !” Un tel raisonnement rendait encore plus impératif pour elle d’entrer en contact avec les forces d’occupation, pour les sonder sur ses possibilités de négocier son maintien. De sorte qu’elle saisit au vol l’occasion que lui offrait cette petite carte crasseuse, bien que le nom ne lui dît rien. Elle renvoya la servante à la cuisine en lui disant qu’elle s’en occupait. Quand elle se retrouva seule, elle se demanda s’il valait mieux aller directement recevoir l’inconnu, ou en parler d’abord avec la Princesse. Elle opta pour la première solution. “Cette morveuse hystérique est capable de m’interdire de le voir”, pensa-t-elle. “Ou même pis : elle peut changer d’avis et décider de le voir elle-même.” Elle passa dans sa chambre pour réviser sa coiffure, qui était parfaite, et se repoudrer. Puis elle descendit, en prenant son temps, sereine et impressionnante, tel un iceberg.

Henri Lissaurrie était resté planté devant la porte fermée du Palais, en proie à la plus grande nervosité. Dans un premier temps, il n’avait rien regardé, tellement il se concentrait pour faire bonne impression. Mais, au fil des minutes, il se rappela l’ordre qu’il avait reçu et jeta un œil alentour : le parc, soigné et fleuri, ne montrait pas le moindre dispositif de défense, tout au contraire, il semblait merveilleusement inoffensif. Bien plus : il se souvint que, dans l’état de somnambulisme où il se trouvait, il n’avait eu qu’à pousser la grille pour entrer et qu’il avait parcouru les allées bordées d’arbres sans autre compagnie que le chant des oiseaux. Et le Palais lui-même ne semblait guère mieux gardé : la porte devant laquelle il se trouvait était en verre et laissait apparaître un long vestibule au sol et aux colonnes de marbre, avec des anges et des bouquets de roses peints au plafond. Il n’avait eu qu’à sonner pour qu’une très jeune domestique vînt lui ouvrir, en toute confiance, il y avait de quoi se demander ce que les agresseurs attendaient pour lancer l’assaut, si telle était bien leur intention, ce dont il n’avait aucune raison sérieuse de douter. Il se dit qu’il devait y avoir une défense secrète, d’autant plus efficace qu’elle était invisible et inconcevable, dans cette propriété céleste. Mais il n’eut pas longtemps l’occasion de se demander en quoi elle pouvait bien consister, car il aperçut une silhouette qui venait vers lui, et le présent immédiat l’absorba de nouveau.

Il avait le cœur au bord des lèvres, les jambes flageolantes, la bouche sèche. Il ne pouvait croire que la Princesse de ses rêves, la Princesse du monde fût en train de marcher vers lui, prête à lui ouvrir la porte et à le laisser franchir le seuil de sa demeure d’illusion, en toute réalité. En dépit de tout, il ne se sentait pas préparé. Et, cependant, les choses arrivèrent. Wanda Toscanini ouvrit la porte, le regarda de haut, avec un mépris infini, et lui demanda, dans un français entaché d’accent italo-germanique, ce qu’il voulait. On ne saurait transcrire ici les balbutiements de l’ex-naturaliste, du moins jusqu’à ce qu’il retrouve suffisamment ses esprits pour se faire entendre, ce qui prit un bon moment. Il était en transe, comme jamais il ne l’avait été dans sa vie et bien plus qu’il n’aurait pu l’imaginer l’instant d’avant. Il avait certes prévu que le fait de se trouver en présence de la Princesse et de capter son attention indivise allait le rendre complètement idiot, mais la réalité dépassa toutes ses prévisions. Évidemment, il croyait se trouver en présence de la Princesse Printemps. Il ne fut nullement troublé de voir que cette femme était une horrible virago, vêtue comme une surveillante de camp de concentration, avec des godillots, une coiffure laquée couleur jais, un corps taillé comme une armoire, tout en lignes droites, un épais crépi de poudre de riz sur un visage revêche de vieillard acariâtre.

Pour lui, c’était la Princesse de ses rêves et de ses illusions : elle l’était déjà quand il l’attendait et il lui fut tout bonnement impossible de changer d’avis quand elle apparut. Il se contenta de penser, si tant est qu’il en fût capable, aux changements que produisaient la proximité et le temps. La qualité de Princesse, l’appartenance à la plus ancienne dynastie du monde transcendaient tous les changements physiques.

Ils se retrouvèrent peu après assis dans une salle annexe de la grande bibliothèque du premier étage, le Français suivant du regard les fleurs de lis du tapis, tandis que Wanda le scrutait d’un air impitoyable.

Elle arriva tant bien que mal à se faire une idée de la mission qu’on lui avait confiée, mais pas vraiment de son identité. Soumis à un interrogatoire en règle, il lâcha une partie de son histoire :

— Vous êtes naturaliste ?

— Je l’étais, Votre Altesse. Je n’exerce plus, faute de stimulation intellectuelle.

— Et comment se peut-il qu’un naturaliste se range du côté des ennemis de Printemps ? Peut-on savoir ?

— Je vous en prie, Altesse. Je ne suis pas de leur côté, je suis du côté de Sa Majesté !

— Vous le leur avez dit ?

— Bien sûr que non. Ils m’auraient tué.

— Hum… Vous avez bien fait. C’est plus prudent. Et que pensez-vous faire pour nous ?

Elle disait tout cela avec une ironie cruelle, totalement hors de propos, vu que le pauvre hère n’avait que de bonnes intentions à son égard.

— Ce que Sa Majesté m’ordonnera. Je déplore de ne pas pouvoir faire grand-chose, vu l’impuissance qui est la mienne. Mais je me disais… L’Arbre de Noël m’a chargé de le renseigner sur les mesures défensives prises dans le Palais…

— Et ?

Il s’enhardit jusqu’à lever les yeux vers elle, un instant, d’un air qui se voulait malin et qui était surtout pitoyable :

— Je pourrais lui mentir. Je pourrais dire que Votre Altesse a des canons, que le parc est miné ou que vous êtes en communication avec les sous-marins de la Quatrième Flotte. Cela pourrait les effrayer.

— Je ne crois pas qu’ils soient bêtes à ce point.

— Je pourrais au moins les retarder. Dans ces affaires, l’essentiel est de gagner du temps.

Wanda resta pensive. Les derniers mots du professeur laissaient en suspens la question des mesures défensives qui pourraient être réellement prises, et pour lesquelles tout gain de temps serait utile. Mais aucune mesure n’était en cours. Il n’avait pas posé la question directement, il pouvait donc continuer à l’ignorer. De toute façon, il était toujours utile de gagner du temps, même si on ne l’employait à rien. Et puis, dans le cours de la conversation, il lui était venu à l’esprit une façon positive de l’employer, en une manœuvre personnelle qui pouvait régler une fois pour toutes tous ses problèmes. De sorte qu’elle donna son approbation au stratagème :

— C’est bien. Faites ainsi, et nous vous en serons reconnaissantes. Dites à votre “Arbre de Noël” que nous sommes armées jusqu’aux dents.

Le professeur ne put voir les guillemets et il crut qu’elle se référait littéralement au nain monstrueux, dont il supposait qu’elle connaissait l’existence. Il ne lui avait pas dit un mot de son apparence ni de la peur qu’il avait éprouvée en le voyant, pour ne pas avoir l’air d’un provincial. Wanda, de son côté, croyait reprendre sa métaphore : “Arbre de Noël”, en référence à un petit général surchargé de médailles rutilantes. Faute d’éclaircissements, elle resta dans l’ignorance du caractère surnaturel de leur adversaire. Ce ne fut pas le seul malentendu de la conversation : le Français continuait à croire qu’elle était la Princesse, sans que Wanda s’en rende compte. Sa mégalomanie de fille et d’épouse de célébrités lui fit admettre sans problème la manière étrange dont il s’adressait à elle – il faut reconnaître que sa façon de mélanger les “Votre Altesse” et les “Sa Majesté” facilitait les confusions. Quant à lui, il interpréta les pluriels de Wanda comme une marque de majesté.

Henri Lissaurrie devint un habitué du Palais. Arbre de Noël, en revanche, avec l’irrationalité typique d’un despote, ne voulut plus jamais lui donner audience : il le pria de lui adresser des rapports écrits, que le Français rédigeait avec Wanda Toscanini. Le professeur continua à croire que la veuve était la Princesse Printemps, et cette conviction n’entama pas son amour. Elle n’eut pas à mentir, parce qu’elle ne vit pas qu’il la confondait avec sa patronne. Et la Princesse restait enfermée dans sa chambre. Le Français ne se rendit même pas compte de son erreur quand Wanda, une fois que la confiance s’installa entre eux, lui communiqua une partie de son plan, qui consistait à se faire envoyer de Paris le cadavre momifié de son défunt mari. (Elle avait déjà écrit pour le réclamer.) Il ne vit rien d’anormal à ce que la Princesse Printemps s’appelât Wanda Toscanini Horowitz, qu’elle fut la fille d’un fameux chef d’orchestre et la veuve d’un pianiste célèbre. Pour avoir lu Proust dans sa jeunesse, il savait que les titres nobiliaires se superposent un peu au hasard aux noms des gens. Non qu’il fût aveugle et qu’il ne perçût le contraste entre le signifié de “printemps” et ce grotesque épouvantail aux chaussures d’homme. Mais la vie lui avait enseigné qu’il n’y a rien d’autre à faire, avec la réalité, que de s’y adapter. Lui-même ne se prenait-il pas pour le Prince Charmant, alors que, dans les faits, il était une loque ?

Le plan de Wanda présentait une certaine logique, bien qu’il fût fondé sur de vieilles rancœurs complètement étrangères à la situation. Comme pour tant d’autres femmes avant elle, comme pour tant d’autres après elle (comme pour toutes les femmes, en réalité), on pouvait dire que “son drame avait commencé le jour de son mariage”, sauf que, dans son cas, la formule pouvait être perfectionnée : son drame avait commencé le jour de sa naissance. Le mariage avec un pianiste névrosé était une erreur presque excusable, du moins pour une autre. Mais elle était la fille d’Arturo Toscanini, le plus illustre des chefs d’orchestre : elle avait toujours pensé que le plus beau cadeau qu’elle pût faire à son père était de se marier avec un musicien célèbre. Il ne lui vint pas une seconde à l’esprit qu’entre musiciens célèbres, il y a des degrés, et que l’élu de son cœur ne serait pas du goût de son père, tout simplement parce qu’il n’avait pas un authentique talent. Pour elle, il n’y avait pas eu l’ombre d’un doute : Horowitz avait été un enfant prodige, couvert d’éloges par Scriabine à l’âge de sept ans, puis un jeune concertiste acclamé dans toute l’Europe, à la technique si avancée que la maison Steinway avait dû lui fabriquer des pianos spéciaux, avec une plus grande vitesse de rebond des marteaux, adaptée à ses trémolos vertigineux. Comment la fiancée aurait-elle pu se douter que, dans le fond, les mélomanes restaient sceptiques ? Le pauvre Horowitz alla de crise en crise, il cessa de jouer, il rejoua et il mourut sans reconnaissance particulière. Ce processus emplit Wanda d’amertume. Cet univers était décidément bien pervers, avec ses subtiles différences qui aboutissaient à déconsidérer un malheureux dont la seule ambition était de satisfaire sa vanité. La clé de cet ostracisme semblait justement être là : le pianiste ne se mettait pas au service de la musique, il la mettait à son service, pour briller. Wanda aurait mieux fait de se dire que personne n’y regarde de si près, à l’instar des publics chic qui se pressaient dans les salles de concert et s’émerveillaient de la vélocité des doigts du Russe. Mais les critiques étaient implacables, irréductibles. Et le public était, par nature, snob… Après tout, ce n’était que justice : elle-même ne s’était-elle pas mariée par snobisme, tout comme lui, d’ailleurs ?

Après la mort d’Horowitz, sans les rentrées d’argent des concerts et avec des ventes de disques en chute libre (même mort, les critiques ne lui pardonnèrent rien, au contraire, ils s’acharnèrent), la veuve dut s’employer comme gouvernante. Elle avait laissé le cadavre en dépôt dans les locaux d’une compagnie de garde-meubles, prêt à être acheminé n’importe où dans le monde, le jour où elle le demanderait. Elle était convaincue que la technique pianistique de son mari n’était pas morte avec lui (c’était une chose trop compliquée et trop inorganique pour pouvoir être affectée par la mort), et elle était également convaincue que cette technique n’avait besoin que d’une petite impulsion pour devenir ce que les critiques exigeaient des interprétations : un acte musical, et non l’acte narcissique d’un vieil éphèbe. Wanda n’entendait rien à la musique, mais elle avait eu tout le temps d’y penser. Sa conclusion était qu’il ne fallait rien de nouveau : les enregistrements et les souvenirs des concerts en direct, et même les critiques éreintantes, cela suffirait pour donner le “tour d’écrou” historique qui transformerait le tout en musique authentique. Après tout, Mozart et Chopin n’avaient pas agi différemment : qui pouvait certifier qu’ils n’avaient pas écrit leurs œuvres, à l’origine, pour briller, par vanité, poussés par le désir abject de séduire le public ? Cette guerre absurde pouvait constituer une occasion aussi bonne qu’une autre, ou meilleure, pour que le miracle s’accomplisse, avec une aide infime de sa part.

Ils passèrent quelques jours dans cette impasse : la Princesse cloîtrée, pleurnichant et se plaignant de la manière la plus inefficace du monde ; Wanda et le Français se réunissant tous les après-midi pour rédiger des rapports fantaisistes ; Arbre de Noël se réjouissant de ces rapports, qui convenaient parfaitement à ses intentions dilatoires et qu’il faxait tels quels au Général Hiver, qui ne savait qu’en faire et se rongeait les sangs sur son navire. Ses propres messages restaient sans réponse et, comme il devinait le petit jeu auquel se livrait son lieutenant, il se mit à le menacer de débarquer et de prendre en personne le commandement des opérations. Arbre de Noël, tricheur jusqu’à la moelle, sut que ces menaces étaient du bluff, mais il préféra feindre de les prendre au sérieux, pour priver l’autre de toute initiative, et lui fit savoir qu’il considérait que la phase de déploiement et d’installation des réseaux d’intelligence était achevée, et qu’il passait à la suivante : la captation psychologique de la population stable de l’île, en vue de sa coopération aux étapes ultérieures. Et c’est ce qu’il fit réellement, en commençant par la distribution aux habitants du village des Glaces Parlantes. La manœuvre produisit l’effet escompté. Ce fut la folie, aussi bien chez les petits que chez les grands, qui retombaient en enfance. Au début, elles provoquèrent la peur ; beaucoup les jetaient par terre, et elles fondaient au soleil des rues ; elles fondaient aussi dans les mains des plus vaillants, qui oubliaient de les manger, tant ils étaient fascinés par leur babillage incompréhensible. Mais l’habitude, plus forte que la peur ou l’étonnement, finit par l’emporter sur tout autre sentiment.

Pendant ce temps, sur une plage déserte de l’autre côté de l’île, avait eu lieu un événement secret et fortuit, sans aucune relation avec les faits précédemment mentionnés, mais qui allait avoir sur eux les conséquences les plus importantes. Un matin, le soleil qui montait de l’horizon éclaira un corps immobile sur le sable. Qui sait depuis quand il était là ? Probablement depuis minuit, quand la marée atteint son ampleur maximale et commence à se retirer. C’était le plus vraisemblable, puisqu’il se trouvait sur la dernière frange de sel, que l’aube avait déjà séchée, comme un simple débris parmi tous ceux que la mer avait déposés sur l’île, dans sa danse cosmique de la nuit : escargots, étoiles de mer, poulpes morts, ombrelles roses de méduses. Un homme, donc, un jeune homme d’une vingtaine d’années, aux membres suavement dorés par le soleil, même s’ils étaient pour l’instant livides, aux cheveux blonds coupés court et au visage imberbe, aux traits doux et presque enfantins. Un beau cadavre ? Il en avait tout l’air, mais un observateur penché sur lui (personne ne le fit, vu qu’il n’y avait personne) aurait remarqué qu’il respirait, d’un souffle parfaitement rythmé, inaudible et invisible, témoignant du sommeil le plus profond. C’était un naufragé, qui avait épuisé ses forces dans une nage désespérée sous les étoiles et qui, à l’instant même où son corps avait touché terre, la tête émergée, avant même que l’eau ait fini de se retirer autour de lui, avait sombré dans un sommeil réparateur, avec cette économie de moyens qui est l’apanage de la jeunesse. Le processus devait avoir duré plusieurs heures car, à peine le soleil commença à le réchauffer, ses paupières tremblèrent, le tremblement se communiqua à ses lèvres et son corps ébaucha un changement de position ; juste après, il se réveillait.

Il s’assit et s’étira. Son corps revenait à la vie avec la vigueur flexible d’un animal jeune et sain, comme s’il ne venait pas de subir une ordalie océanique de tourbillons et de requins. En s’en souvenant maintenant et en se voyant sain et sauf sur la terre ferme, il sourit. Il se passa une main sur le visage, pour enlever les grains de sable collés à la joue sur laquelle il avait dormi. Puis, glissant du sourire à la curiosité, il détourna son regard de la mer et le pointa au loin, vers la ligne des palmiers. Il se dit qu’il devrait aller chercher leur ombre, avant que le soleil se mette à cuire les sables blancs. Il se leva et s’étira de nouveau, muscle par muscle, avec volupté, en commençant par les doigts de pied. Avant d’entreprendre la marche vers la végétation, il ramassa une brassée de coquillages pour son déjeuner ; avec ça et l’eau d’une paire de noix de coco, il aurait de quoi tenir, pour le moment. Quant à ce qui pouvait se passer au-delà du moment présent, il ne s’en préoccupait guère. Il avait survécu, c’était déjà ça. Le monde s’éveillait avec son crépitement habituel de couleurs et de gazouillis. Il respirait profondément et fut le premier à sentir l’odeur humide des plantes. Certes, il était seul, il n’y avait personne à devancer. Mais s’il y en avait eu mille avec lui, il aurait quand même été le premier.

Le nom de ce jeune naufragé était Picnic. Il avait été expulsé du Vieux Monde, d’où il était originaire, et avait passé ces dernières années à voyager çà et là, à se jeter dans des problèmes de plus en plus graves, pour finir, comme un anachronique héros classique, nu sur des plages inconnues. C’était comme si l’humanité ne voulait plus rien avoir à faire avec lui. Les pays industrialisés avaient perdu peu à peu leurs bois et leurs ruisseaux ombragés à proximité des villes, dévorés par les banlieues en constante expansion. Dans le Tiers-Monde, c’étaient les champs d’ordures et la misère qui détruisaient la Nature. Mais le plus grave était le changement de mentalité. Les nouvelles générations n’étaient plus disposées à dépenser leur énergie au contact direct de la Nature, elles préféraient employer leur temps à des technologies privées. La mondialisation et le conformisme avaient sur Picnic un effet centrifuge, auquel il répondait en devenant encore plus insolent, encore plus subversif. Non qu’il fût un révolutionnaire. C’était un jeune homme aimable et attentif, qui finissait toujours par donner raison aux autres. Il ne supportait pas les discussions, il préférait capituler face à un interlocuteur agressif, et il avait si souvent répété la manœuvre qu’il pensait être arrivé au bout de ses peines. Ce sentiment aurait plongé dans l’angoisse tout autre que lui ; et lui-même, s’il s’était mis à y réfléchir, aurait pu en être déprimé. Mais l’île où les vagues le déposèrent ce matin-là le reçut avec un soleil d’or et de douces brises de cristal, et il n’était pas de ceux qui résistent aux invitations du beau temps.

Une fois qu’il eut mangé, il se demanda où il pouvait bien être. Il regarda autour de lui, mais avec une distraction bienveillante qui est la forme d’attention la plus profonde qu’admette la Nature. Tous ses sens flottaient dans l’air. Il entendait au loin la rumeur de la mer, et plus près celle que formaient le bruissement du feuillage, le chant des oiseaux, le crissement des insectes, un bourdonnement sourd, un sifflement mélodieux. Dans l’ombre où il se trouvait, le vert des palmiers filtrait la lumière ; à l’intérieur des terres, des labyrinthes obscurs se déployaient. Le sol suivait une pente délicate. Il sentait la proximité de montagnes, peut-être de vieux volcans. Il sentait aussi la suave course du temps, mou comme de la gomme recouvrant tout l’univers. Il devina qu’il se trouvait sur une île, et sur une île petite, accueillante et secrète. Picnic était fort observateur, il pratiquait la perception comme un art, mais un art naturel, sans prétentions ni complications. Si parfois il se trompait, ça n’avait aucune importance pour lui ; et il ne se trompait jamais, ce à quoi il n’accordait pas davantage d’importance. En outre, il était très sociable, même si cela peut sembler paradoxal. Il est vrai qu’il était toujours en train de s’éloigner des gens, des cités, de son prochain, qu’il était toujours en quête de solitude, par monts et par vaux… mais c’était pour se rapprocher de ses contemporains, pour les rendre contemporains en partageant avec eux un bonheur fugace. Et les forêts et les montagnes où il se rendait n’étaient pas l’Amazonie ni l’Himalaya, ni le Sahara ni la Sibérie, mais plutôt la nature voisine, à un jet de pierre. Il n’avait pas non plus l’intention de vivre de la chasse et de la pêche, ou de la cueillette, et il aurait eu du mal à le faire. Voilà peut-être pourquoi il avait échoué sur cette île minuscule, où il devait être impossible de trop s’éloigner de quoi que ce soit et où, en même temps, les distances semblaient tellement à sa portée, tellement accommodantes. Si bien que, sans plus attendre, il partit en exploration, en se fiant à son intuition qu’il devait y avoir un village de pêcheurs, ou un hôtel, ou une station météorologique, en tout cas quelque chose. On aurait dit que le “bonjour” et le sourire se dessinaient déjà sur ses lèvres, ainsi que le désir sincère de connaître les indigènes, de découvrir leurs vies et leurs histoires.

Au bout de quelques heures de marche tranquille, il trouva ce qu’il cherchait. En fait, il n’attendait rien de particulier, il était habitué aux surprises. Par chance, il s’attarda à contempler des fleurs, si rondes et si violettes qu’il entra dans le bosquet d’arbustes géants qui les produisait, se retrouvant ainsi en position de voir sans être vu, au moment précis où fit irruption, par un sentier naturel, un peloton de six soldats. Ils avançaient à toute allure et se perdirent au loin entre les arbres avant qu’il ait eu le temps de réagir. Il les aurait appelés, se serait présenté, bien qu’il n’eût pas de sympathie particulière pour les militaires, si la surprise ne l’avait paralysé. Une fois qu’ils eurent disparu et qu’il put réfléchir, il se félicita de s’en être abstenu. Sans parler de leur aspect, effrayant en soi, avec leurs casques blindés en Plexiglas noir, leurs combinaisons pare-balles, leurs brodequins et leurs gants en métal chromé, il y avait quelque chose en eux qui les rendait totalement étrangers à cette atmosphère, et leur précipitation même confirmait qu’ils étaient sur le pied de guerre. Manifestement, il ne s’agissait pas d’une simple promenade. Il sentit qu’il avait échappé d’un cheveu à un danger qui, pour l’heure, n’avait ni forme ni nom. Il resta perplexe. Quelle guerre pouvait bien se dérouler dans cette petite île perdue ? D’où sortaient ces Marines, avec leur haute technologie ? Évidemment, ils venaient d’ailleurs, vu que les îles tropicales ne donnaient pas ce genre de fruit. Et quel ennemi pouvait bien les attirer ainsi ? Dans l’immédiat, il redoubla de précautions, l’œil aux aguets, la progression sinueuse, attentif en permanence à disposer d’une cachette, à ne pas sortir d’un voile de feuillage sans en avoir repéré un autre.

Avant la tombée de la nuit, il s’était fait une idée de la situation. Il découvrit, de loin et après avoir évité plusieurs postes d’observation et de communication, le camp principal. Il resta des heures à l’observer, grimpé sur un arbre, l’œil rivé à une tente hémisphérique où des officiers entraient à chaque instant, certainement en quête d’ordres, pour en ressortir aussitôt. À travers sa surface blindée, il pouvait voir une très faible pulsation de lumières, formant une pyramide naine mobile (à la lumière du jour, cela relevait de la pure conjecture ; mais les choses se précisèrent à la tombée de la nuit). Peu à peu, il fut convaincu que l’être dissimulé dans cette tente de campagne, et par conséquent le cerveau de cette incompréhensible opération militaire, n’était autre qu’Arbre de Noël. Sa pleine conviction tarda plus que de raison, précisément parce que sa raison refusait d’accepter le témoignage de ses sens. Ce monstre miniature, avec ses aiguilles en plastique et ses boules en verre de couleur, appartenait à un passé de cauchemar, enseveli si profond dans sa conscience, sous d’innombrables couches de jours ensoleillés, que jamais il n’aurait cru le voir s’actualiser ainsi ; et surtout pas ici. Il était presque inconcevable que leurs chemins se croisent de nouveau. C’était comme s’il avait vécu en vain. Sa première impulsion, aveugle, fut de faire demi-tour, de courir jusqu’à la plage où la mer l’avait déposé et de se confier à nouveau aux vagues, à la mort si nécessaire… Mais cette découverte avait provoqué en lui, en plus de la colère et du découragement, une mélancolie qui le figeait sur place et l’inondait de tristes pensées, que teintait une inexplicable nostalgie. Il dut chercher longtemps dans son for intérieur avant de trouver la cause de ces impressions ; il se perdit même au passage dans des raisons transversales, qui allaient fouiller fort loin dans les coordonnées de sa vie. Il se demanda si cet élancement de mélancolie était dû à la culpabilité qu’il éprouvait d’avoir renoncé à la militance de ses premières années, aux combats qui l’avaient opposé à Arbre de Noël et à tant d’autres de son espèce. Après tout, cette époque avait été son moment de gloire, son plus grand titre de crédit face à l’humanité. S’il avait abandonné la lutte, c’était parce qu’il avait considéré que l’ennemi était vaincu. Mais, au fond, il savait que l’ennemi n’était pas vaincu et, maintenant, il se demandait si son hédonisme, son bonheur n’étaient pas une trahison. Mais il continua à chercher, et il tomba enfin sur la donnée secrète, déjà enregistrée par son intuition, en progressant sur le chemin de ses “excuses” supposées : il avait oublié Arbre de Noël quand celui-ci avait pris la fuite et avait disparu. Des années plus tard, il avait appris qu’il se trouvait dans l’Arctique et qu’il s’était allié au Général Hiver, qui n’avait rien à lui envier. Et c’est là qu’il pensa toucher au point central de son émotion et qu’il sut de quoi il s’agissait. Hiver, si c’était bien lui qui était derrière tout ça, n’aurait jamais abandonné ses demeures hyperboréennes pour s’aventurer sous les Tropiques, sauf dans un but très concret. Et, à ce stade de l’histoire, le seul objectif qui pouvait justifier qu’il se dérange, c’était le Palais de la Princesse Printemps… Ce qui voulait dire que, peut-être, dans cette île…

Picnic avait passé sa vie à chercher la Princesse. Sans la chercher. On lui avait dit qu’elle était une légende, une chimère, que, pour la trouver, il ne fallait pas la chercher, qu’elle était partout et nulle part, qu’elle était dans son cœur, qu’il était, lui-même, la Princesse… Il avait fini par répéter ce genre de phrase. Mais sans jamais vraiment y croire. Au fond, il avait continué à croire à l’existence réelle de la Princesse Printemps et de son Palais de rêve. Et maintenant, au moment où il s’y attendait le moins, il trouvait une piste qui pouvait le conduire à la réalité de ce lieu et de ce personnage qui, à force d’habiter ses pensées et son imagination, avaient pris la couleur des choses impossibles… qui coïncidaient soudain avec les choses impossibles qui étaient en train de lui arriver. Il se refusait encore à l’admettre. Si tout cela était vrai, cela signifiait qu’il était parvenu en un lieu définitif, historique et que toutes ses allées et venues à travers le monde, son irresponsabilité d’éternel randonneur, ses voyages sinueux en quête de l’instant, d’une journée ensoleillée, d’une nuit étoilée, avaient suivi un plan secret, qui le conduisait ici, précisément. L’admettre signifiait prendre ce présent en charge, et s’en montrer digne… Car, si ses hypothèses étaient fondées, il ne s’agissait pas d’une “piste” vers la demeure de la Princesse, mais de bien plus : d’un véritable coup du sort. Il se pouvait bien qu’il fut tombé à l’improviste au beau milieu de la bataille décisive, de l’assaut final et, dans ce cas, il ne s’agissait pas de faire connaissance avec la Princesse comme on fait connaissance dans une fête, mais de se mettre à sa disposition au moment suprême. Il ne s’agissait pas d’un “Bonjour, enchanté”, mais d’un sonore “Je suis ici pour vous sauver !”

Le jour suivant, il reprit son exploration, avec toutes les précautions que les circonstances exigeaient. Il ne relâchait pas son attention une seconde. Un tel régime le maintenait dans une tension assez incommode, d’autant plus qu’il avait plutôt l’habitude de faire confiance, de se livrer sans réserve. Aux aguets, grimpant aux arbres ou rampant sur le sol, il épia toutes les positions de l’“ennemi” et se fit une idée claire des mesures offensives et défensives qu’avait prises Arbre de Noël – sans voir, pour le moment, qui était visé par ces mesures. Certainement pas le village en bord de plage, qu’il découvrit : les envahisseurs paraissaient être en bons termes avec ses habitants, certainement grâce à l’achat de vivres et d’informations. Apparemment, les villageois menaient une vie normale, quoique toutes les barques fussent au port et les filets en train de sécher au soleil. L’interruption des activités de pêche s’expliquait par la présence, en haute mer, face au village, légèrement sur la gauche, d’un gigantesque cuirassé. Les soupçons de Picnic commençaient à se confirmer. L’aspect même du bateau évoquait le Général Hiver. Maintenant, il était presque certain qu’il s’agissait bien d’une attaque contre la Princesse Printemps, il ne lui restait qu’à localiser le Palais. Il orienta sa recherche vers la gauche du village, en calculant que le bateau devait stationner juste en face de l’objectif, à des fins d’intimidation. Il multiplia les précautions, conscient qu’il s’enfonçait dans un no man’s land, entre deux puissants ennemis.

Des heures plus tard, il trouvait la grille. Une très haute grille en fer forgé, aux pointes et aux médaillons dorés. Il marcha un bon moment le long de la grille, sans cesser de regarder à l’intérieur. Elle semblait s’étendre à l’infini et, de l’autre côté, le parc très touffu ne lui laissait voir, par les clairières disposées symétriquement, que des carrés de gazon bien tondu, quelques bancs et, de loin en loin, comme une apparition, une statue en marbre blanc… Il finit par se convaincre qu’il ne pourrait pas bien voir le Palais de l’extérieur et il décida de franchir la grille. Il le fit en grimpant sur une branche. Il s’enfonça dans le parc. Pas le moindre écriteau du type “Entrée interdite. Propriété privée”. Mais il s’était introduit sans la moindre autorisation. C’était typique de lui ; on pouvait même dire que c’était l’histoire de sa vie, ou sa fonction dans le monde. Pour cette raison, ou bien parce que de ce côté-ci de la grille la menace des soldats envahisseurs cessait provisoirement, dès qu’il commença à marcher dans le parc, il se sentit différent, plus sûr de lui. Il sentit physiquement que son aplomb revenait, et même son sourire. Malgré tout, il resta prudent et progressa en se dissimulant : les résidents pouvaient fort bien le confondre avec un envahisseur. S’ils l’apercevaient à l’improviste, ils étaient capables de lui tirer dessus et de le réduire en miettes, sans autre forme de procès. Il se dirigea vers la partie apparemment la plus élevée, rassuré par la quantité de bougainvillées au milieu desquelles il pourrait se cacher. En effet, quand il y parvint et qu’il regarda par-dessus le massif, il put enfin voir ce qu’il cherchait : le Palais. Il le voyait de dos, mais ça revenait au même. Il était là, lointain et resplendissant sous le soleil de midi, aussi compliqué qu’une pièce montée, comme sorti d’un rêve. Il en sortait vraiment, et lui aussi. Picnic n’était plus si loin de la bâtisse, personne ne s’interposait. Et c’était le Palais de la Princesse Printemps, le doute n’était plus permis. La Princesse et Picnic étaient destinés l’un à l’autre ; leur rencontre pouvait avoir été remise aussi longtemps qu’on voulait, mais le moment était venu, elle était imminente. Il fut tenté d’aller directement à la porte et de se présenter : “Je suis venu me mettre au service de Sa Majesté. Dites-moi en quoi je peux lui être utile.” Sans plus, dans l’anonymat, en toute humilité. Mais, juste après cette première impulsion, il se dit qu’il avait tout à gagner à explorer et à observer un peu plus.

Tant et si bien qu’il employa les heures creuses de la sieste à parcourir le parc désert. Qu’il était beau ! Combien de travail et de savoir lui avait-on consacré ! Il semblait être le résultat de milliers d’années de civilisation et constituait, en tant que tel, une formidable barrière contre les prétentions des assaillants. Il imposait le respect. Picnic avait beau être du bon côté, il se sentait lui-même impressionné par la splendeur du parc. À tel point qu’il se demanda si la Princesse daignerait s’intéresser à lui, ou même accepter sa collaboration. Retrouvant un peu de son courage, il s’approcha du Palais qui, de près, l’impressionnait plus que de loin, et plus encore que le parc. Il n’était pas versé en architecture, mais il savait apprécier les belles choses. Et cette construction était un absolu, dans le style Blanche-Neige. Le soleil faisait briller les fenêtres comme des diamants, et il y en avait tellement qu’il était vain d’essayer d’imaginer derrière laquelle pouvait se tenir la mystérieuse châtelaine. Il devait être cinq heures de l’après-midi, l’ombre devenait fraîche et attirante et, lors d’une de ses approches, il aperçut des gens, dans un recoin du délicieux jardin à la française. Il rampa précautionneusement jusqu’à un acacia très touffu et grimpa sur une branche, d’où il eut une vue d’ensemble. Il s’agissait d’une garden-party. Dans ces circonstances dramatiques, face à un tel danger, c’était pour les occupants du Palais l’occupation la moins indiquée qui fût, mais après tout, puisqu’il n’avait repéré pour l’heure aucun dispositif de défense, cela devait signifier que la défense était transcendantale : prendre le thé à l’ombre fraîche des arbres, tandis que l’ennemi semait les alentours de nids de missiles, était, de toutes les choses, la plus inconcevable. Il cligna les yeux en les fixant sur la réunion. Picnic était un observateur exceptionnel ; un seul regard lui suffisait pour enregistrer une scène, qu’il pouvait ensuite analyser, de mémoire, dans ses moindres détails. Cette qualité lui avait toujours été utile, parce que sa vie errante et mouvementée le confrontait à chaque pas à des spectacles étranges, qu’il lui fallait déchiffrer. Cette fois, le premier coup d’œil lui indiqua qu’il y avait là matière pour ses élaborations personnelles : car son premier coup d’œil fut pour la Princesse.

Elle lui tournait le dos, mais ce ne pouvait être qu’elle, avec son immense robe blanche en taffetas, brodée et vaporeuse. Et sa chevelure blonde, qui accumulait d’une manière incroyable frisettes, boucles et mèches… Picnic, qui était un esthète, trouva cette chevelure un peu excessive, presque vulgaire, à cause de son volume, mais aussi de ses fibres grossières, qui semblaient artificielles ; puis il se dit que les catégories du bon goût ne s’appliquaient peut-être pas à un sujet qui faisait du sublime son point de départ Même chose pour les mouvements des bras, des coudes, les seuls qu’il voyait, dans leur délicate mousseline blanche : ils lui parurent un peu rigides, pas très naturels. Il se demanda s’il n’aurait pas à endurer quelques petites désillusions. Cela n’aurait rien d’étonnant, puisque la réalité, pour se manifester, revêt toujours les habits du désenchantement. Il porta ensuite son attention sur les compagnons de la Princesse, qui n’étaient que deux, assis à ses côtés, l’un en face de l’autre, de profil pour Picnic. Tous trois occupaient des petits sièges Louis XV en bois doré, autour d’une table individuelle du même style, surchargée de porcelaine et de cristal, de petites cuillères en argent, de tartelettes et de canapés. À gauche, une dame sévère, en tailleur noir d’institutrice allemande. Elle était corpulente, avec un air revêche et une coiffure stricte, de tonalité militaire. On ne se serait pas attendu à une telle compagnie pour la Princesse, mais cette créature était peut-être en train de s’adapter à la situation : gouvernante en temps normal, aujourd’hui Commandant en Chef. Ces gens ont leur utilité, quoi qu’en dise l’esthétique. À première vue, le troisième commensal était moins explicable, nettement moins. C’était… Picnic, sur le moment, ne put en croire ses yeux, alors qu’il leur vouait une confiance absolue, fondée sur leur prodigieuse acuité… C’était un mort. Un petit vieillard juif, ou plutôt la momie d’un petit vieillard juif, réduit à sa plus simple expression par le processus de l’embaumement. Il devait mesurer un mètre dix, ses pieds pendaient de la chaise, qui pourtant n’était pas bien haute. Il portait un habit bleu foncé, un nœud papillon, une chemise à boutons de manchette, des vêtements tout aussi délabrés que lui. Et, accroché dans son dos, comme un havresac en aluminium, un générateur électrique d’où sortaient des câbles se terminant en électrodes, collées à son crâne, ou plutôt à la tête de mort. Le générateur fonctionnait : on entendait son bourdonnement depuis l’acacia et l’on en voyait les effets, qui consistaient en mouvements spasmodiques des mains et des pieds de la momie. Ces mouvements suggérèrent à Picnic quelque chose de très précis, mais qu’il mit du temps à définir. Tout comme le visage qui, à travers la déformation de la mort, lui était familier. Il finit par se rendre compte qu’il s’agissait des mouvements d’un pianiste. Ce problème étant résolu, il lui fut facile de reconnaître le doigté, bien qu’il opérât dans le silence et dans le vide : ces trémolos accélérés par pure esbroufe, ces accords qui n’avaient d’autre fin qu’une sonorité spectaculaire, ces legato prolongés bien au-delà des intentions du compositeur et, surtout, l’utilisation abusive des pédales, faisant de la dynamique un coup bas, chargé d’effets, tout cela portait la marque infâme d’un pianiste, et ce fut à ce moment-là qu’il se rappela à qui appartenait cet ex-visage : à Vladimir Horowitz. La confusion mentale de Picnic atteignait des sommets. Pourquoi avaient-ils transporté ce cadavre jusqu’ici, que comptaient-ils en faire ? Pour le mettre au comble de la perplexité, quelque chose se produisit juste après ces questions. Une mouche tournait de plus en plus près du cadavre, puisque telle est l’habitude des mouches, et, dans le mouvement qu’elle fit pour la chasser, la Princesse tourna la tête vers Picnic, qui ainsi put voir son visage. Ce fut la fin de tout. C’était le visage d’un vieux travesti, ridé comme un raisin sec, édenté, avec des mines maniérées, une petite moustache, du Rimmel et du rouge… Ses espérances s’effondraient, tout cela était trop horrible.

Directement, sans y penser davantage, sans penser à rien, en cédant à une impulsion aveugle, horrifiée, Picnic se laissa tomber de l’arbre et partit ventre à terre. Le parc, qui un instant auparavant était l’objet de son admiration nonchalante, s’éclipsait maintenant derrière lui, comme une scénographie impatiente. Il ne voulait plus rien savoir ! En quelques minutes, il se retrouva devant la grille, y grimpa, se jeta de l’autre côté et continua sa course, sans autre précaution que de choisir la partie la plus impénétrable de la forêt. Il courut ainsi, en trébuchant souvent, et ne s’arrêta que lorsqu’il lui sembla que son cœur allait éclater. Alors, il reprit son souffle, une main appuyée à un arbre, tête basse. Pour le moment, il était incapable d’ordonner ses pensées. Il ne comprenait rien ! En fait, il n’avait rien compris depuis qu’il avait commencé à rencontrer des choses et des gens bizarres sur cette île. Il s’était fabriqué une explication sur mesure et lui avait accordé un crédit qu’elle ne méritait pas. Et maintenant qu’il voyait que la Princesse Printemps était en réalité un vieux travelo, tout s’écroulait, il se sentait stupide. Il se fuyait lui-même, il fuyait sa honte plus encore qu’il ne fuyait la Princesse. Dire qu’il avait failli lui offrir ses services, comme un chevalier errant ! Il fut parcouru par une sueur froide, qui recouvrit la sueur de sa course. Comme tous les jeunes, il était fort sensible au ridicule. Il aurait voulu “rentrer sous terre”. La formule prenait un sens particulièrement funeste sur cette petite île perdue où il semblait, de toute façon, que ses erreurs et son égarement allaient l’engloutir. Tout ça parce qu’il avait tiré des plans sur la comète ; il aurait dû entrer en contact avec quelqu’un et demander ce qui se passait. Maintenant, c’était trop tard. Adieu, Princesse, enchanté de ne pas te connaître ! Il allait continuer son chemin jusqu’à la plage la plus éloignée, et il verrait bien comment quitter l’île. Sur ce projet mélancolique, il reprit sa marche.

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