La Relique
Chapitre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Ce fut un dimanche, jour de la saint Jérôme, que mes pieds de latin foulèrent, enfin, les quais d’Alexandrie et la terre sensuelle et religieuse de l’Orient. Je rendis grâce au Seigneur du Bon Voyage. Et mon compagnon, l’illustre sa-vant allemand Topsius, docteur de l’Université de Bonn, membre de l’Institut Impérial des Fouilles historiques murmura, en ouvrant son large parasol vert, ces mots qui avaient la gravité d’une invocation :
— Égypte, Égypte ! Je te salue, noire Égypte ! Que sur ton sol, me soit propice ton Dieu Phtah, Dieu des Belles Lettres, Dieu de l’Histoire, inspirateur de l’œuvre d’Art et de l’œuvre de Vérité !…
Au milieu de ce bourdonnement scientifique, je me sen-tais tout enveloppé d’une vapeur tiède, semblable à celle d’une étuve amollissante et parfumée d’arômes de santal et de rose. Sur les quais étincelants de lumière, s’allongeait, banal et sale, parmi les ballots de laine, le bâtiment de la douane. Mais, au-delà, de blanches colombes s’ébattaient autour des blancs minarets, dans un ciel éblouissant. Entouré de palmiers sévères, un palais dormait, langoureusement, au bord de l’eau ; et, jusqu’à l’horizon s’étendaient les sables de l’antique Lybie sur lesquels voltigeait une poussière chaude, libre et de la couleur d’une peau de lion.
J’aimai tout de suite cette terre d’indolence, de rêve et de lumière. Je sautai dans la calèche tapissée d’indienne qui devait nous conduire à l’Hôtel des Pyramides et, comme l’illustre docteur de Bonn, j’invoquai les divinités :
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— Égypte, Égypte, je te salue, noire Égypte. Et que me soit propice…
— Mais non, Dom Raposo, que plutôt vous soit propice Isis, la vache amoureuse, rectifia avec un ricanement l’homme de science, accoudé sur ma boîte à chapeaux.
Je ne compris pas, mais je m’inclinai. J’avais fait la con-naissance de Topsius à Malte, par une fraîche matinée, alors que j’achetais des violettes à une marchande de fleurs dont les grands yeux avait déjà une langueur musulmane. Le sa-vant allemand prenait consciencieusement, à l’aide de son parasol, la mesure des murs, d’aspect à la fois militaire et monastique, du palais du Grand-Maître.
M’imaginant que c’était un devoir spirituel, scientifique, en ces terres du Levant, pleines de souvenirs historiques, de prendre la mesure des monuments de l’antiquité, je tirai mon mouchoir de ma poche et, gravement, je le promenai comme un cordeau, sur les austères murailles. Topsius darda sur moi, par-dessus ses lunettes d’or, un regard méfiant et ja-loux. Mais, tranquillisé sans doute par mon visage d’homme heureux et terre à terre, mes gants blancs, mon futile bou-quet de violettes, il souleva courtoisement sa calotte de soie noire de dessus sa longue chevelure lisse et couleur de maïs. Je le saluai de mon casque de liège ; et nous entrâmes en rapport. Je lui dis mon nom, ma patrie, les raisons saintes qui me conduisaient à Jérusalem. Il m’apprit qu’il allait, lui aussi, en Judée, puis en Galilée, recueillir, pèlerin de la science, des notes pour sa formidable Histoire des Hérodes. Mais il resterait quelque temps à Alexandrie pour accumuler les pesants matériaux d’un autre livre monumental, l’Histoire des Lagides… En effet, ces deux familles turbulentes, les Hé-
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— Alors, dis-je, puisque nous suivons le même itinéraire, nous pourrions vivre en commun, Docteur Topsius.
Le docteur Topsius long, maigre et tout en jambes, vêtu d’une courte redingote de lustrine bourrée de manuscrits, accepta avec plaisir la proposition.
— Eh bien donc, nous vivrons en camarades, Dom Ra-poso. Et nous pourrons ainsi faire quelques économies !
Avec son cou enfoncé dans les épaules, sa mèche de cheveux en bataille, son nez pointu et pensif, son pantalon serré autour des jambes, mon érudit ami ressemblait à une cigogne ridicule et savante qui aurait eu des lunettes d’or au bout du bec. Mais, déjà, l’animal que j’étais, s’inclinait avec respect devant cette pure intelligence ; et nous allâmes boire de la bière.
La science était, chez ce garçon, un don héréditaire. Son grand-père maternel, le naturaliste Sholck, avait écrit un trai-té fameux en huit tomes sur l’Expression physionomique chez les sauriens. Son oncle, le célèbre égyptologue Topsius dicta, à l’âge de soixante-dix-sept ans et tandis qu’il était cloué dans son fauteuil par la goutte, son livre génial et d’une lec-ture aisée, la : Synthèse monothéïste de la Théogonie égyp-tienne, considérée dans les rapports du Dieu Phtah et du Dieu Imhotep avec les Triades des Nomes.
Quant au père de Topsius, malheureusement, au milieu de toute cette haute érudition domestique, il n’avait jamais pu être autre chose que joueur d’ophicléide, mais mon com-pagnon, retrouvant la tradition scientifique de sa famille, avait, à vingt-deux ans, résolu d’une façon magistrale, en
– 87 – dix-neuf articles publiés dans le Bulletin hebdomadaire des Fouilles historiques, la question, vitale pour la civilisation, qui concernait un mur de briques élevé par le roi Pi-Sibkmé, de la vingt et unième dynastie, autour du temple de Ramsès II, dans la légendaire cité de Tanis. L’opinion de Topsius au su-jet de ce mur brillait avec une aussi évidente clarté que la lumière du soleil.
Je ne garde, de Topsius, que des souvenirs agréables ou nobles. En toutes circonstances, sur les eaux agitées de la mer de Tyr, dans les rues obscures de Jérusalem, sous la tente où nous dormions côte à côte, près des ruines de Jéri-cho, sur les routes verdoyantes de Galilée, il m’a fait profiter de sa science, et il s’est montré avec moi serviable, patient et discret. Je comprenais rarement ses sentences sonores et frappées comme les précieuses médailles d’or ; mais, ainsi que devant la porte infranchissable d’un sanctuaire, je me tenais plein de respect, sachant que, là, dans l’ombre, brillait l’essence pure de l’idée. Parfois aussi, il arrivait au docteur Topsius de marmotter, entre ses dents, quelque juron ordu-rier ; et alors une agréable communion s’établissait entre lui et mon esprit simple de licencié en droit. À vrai dire, il me doit encore six mœdas, mais cette goutte minuscule d’argent, si je puis dire, a disparu dans la mer immense de science historique dont il a submergé mon intelligence. Outre son enrouement d’érudit, une chose seulement me dé-plaisait en lui : l’habitude qu’il avait prise de se servir de ma brosse à dents.
Lorsqu’à notre arrivée à l’Hôtel des Pyramides, on nous présenta le registre des voyageurs, mon docte ami, après avoir signé “Topsius”, ajouta sous son nom, en lettres roides “de l’Allemagne Impériale”. Je pris la plume, à mon tour, et évoquant le souvenir de Joào de Castro le barbu, d’Armuz en
– 88 – flammes, d’Adamastor, de la Chapelle de Saint-Roch, du Tage et de tant d’autres gloires, j’écrivis largement avec des paraphes plus gonflés que des voiles de galions : “Raposo, portugais d’en-deçà et d’au-delà des mers.” À ce moment, surgit d’un coin un garçon maigre et flétri qui murmura dans un souffle et comme s’il était prêt à s’évanouir :
— Si le cavalheiro a besoin de quelque chose, qu’il de-mande Alpedrinha.
C’était un compatriote ! Cet Alpedrinha, tout en défai-sant les courroies de ma malle, me raconta sa tragique his-toire. Il était de Trancoso et n’avait pas eu de chance. Il avait fait des études, il avait composé un nécrologe, et, même, il savait par cœur les vers les plus douloureux de “notre Soares de Passos”. Mais à peine sa maman était-elle morte, qu’ayant hérité de quelques terres, il avait couru à la fatale Lisbonne pour s’amuser ; il avait alors connu dans la ruelle de la Conception une Espagnole très savoureuse qui répon-dait au doux nom de Dulce ; avec elle pour compagne d’idylle il avait mis la voile vers Madrid. Il s’y était ruiné au jeu ; Dulce l’avait trompé et l’amant de celle-ci lui avait don-né un coup de couteau. À peine guéri et faible encore, il était venu à Marseille ; pendant plusieurs années il avait traîné, guenille sociale, à travers des misères indicibles. Il avait été sacristain à Rome. Coiffeur à Athènes. En Morée, il avait ha-bité une masure près d’un bourbier et s’était adonné à la pêche horrible des sangsues. Coiffé d’un turban, des outres noires pendues à l’épaule, il avait crié : Voilà le marchand d’eau, dans les ruelles de Smyrne. La fertile Égypte l’avait toujours attiré, irrésistiblement… Et voilà comment il était, à présent, de l’Hôtel des Pyramides le mélancolique courrier.
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— Ah, Cavalheiro, si vous avez apporté jusqu’ici quelque journal de notre Lisbonne, j’aimerais savoir où en est la Poli-tique.
Je lui abandonnai généreusement tous les exemplaires du Jornal de Noticias qui enveloppaient mes chaussures.
Le patron de l’hôtel était un Grec de Lacédémone qui portait des moustaches terribles et hablaba un poquitito el castellano. Raide et serré sans sa redingote noire ornée d’une décoration, il nous conduisit, lui-même, à la salle à manger, la màs preciosa, sin duda de todo el Oriente, caballeros.
Sur une table, un gros bouquet de fleurs écarlates ache-vait de se flétrir ; dans un flacon de vinaigre flottaient avec familiarité des cadavres de mouches ; les savates du garçon d’hôtel froissaient, à chaque pas, un vieil exemplaire du Journal des Débats taché de vin et qui, piétiné par d’autres savates indolentes, traînait à la même place depuis le début de l’après-midi. La fumée fétide des chandeliers de laiton montait jusqu’au plafond et mêlait ses nuages noirs aux nuages roses parmi lesquels voltigeaient des anges et des hi-rondelles. Sous la terrasse, un violon et une harpe jouaient la Mandolinata. Et, tandis que Topsius s’emplissait de bière, je sentais grandir mon amour pour cette terre de paresse et de lumière.
Après le café, mon très savant ami, muni de son crayon à prendre des notes, décampa à la recherche d’antiquailles et de pierres du temps des Ptolémées. Quant à moi ayant allu-mé un cigare, j’appelai Alpedrinha et je lui confiai mon désir d’aller, sans retard, prier et faire l’amour. La prière, c’était aux intentions de ma tante Patrocinio qui m’avait recom-mandé une oraison jaculatoire à saint Joseph dès que j’aurais foulé le sol de l’Égypte, sol devenu, depuis la fuite de
– 90 – la Sainte Famille sur un bourricot, sacré comme celui d’une cathédrale. L’amour était une nécessité pour mon cœur in-quiet et brûlant. Alpedrinha, sans mot dire, ouvrit les per-siennes et me montra une place très claire ; un héros de bronze à cheval sur un coursier de même métal en ornait le centre ; une brise chaude soulevait une poussière lourde sur deux bassins à sec ; tout autour, se dressaient de hautes mai-sons de rapport ; et chacun d’eux arborait le drapeau de sa patrie, comme des citadelles rivales en pays conquis. Puis, le triste Alpedrinha m’indiqua, à un carrefour où une vieille femme vendait de la canne à sucre, la tranquille rue des Deux Sœurs. Là (murmura-t-il), je verrais, au-dessus de la porte d’un petit magasin, discret, une lourde main en bois, grossière et peinte en rouge, et, sur une enseigne noire, cette engageante inscription en lettres dorées : “Miss Mary, gants et fleurs en cire”. C’était le lieu de refuge qu’il conseillait à mon cœur. Au fond de la rue, près d’une fontaine qui pleurait entre les arbres, se trouvait une chapelle neuve où mon âme trouverait consolation et fraîcheur.
— Et ne manquez pas, cavalheiro, de dire à Miss Mary que c’est l’Hôtel des Pyramides qui vous envoie.
Je mis une rose à ma boutonnière et je sortis triom-phant. Dès que je pénétrai dans la rue des Deux-Sœurs, j’aperçus tout de suite la chapelle virginale qui, bercée par les bruits atténués de la rue, dormait chastement à l’ombre des platanes. Mais saint Joseph, le très aimant patriarche, était à cette heure certainement occupé à recevoir des orai-sons plus urgentes que mes prières et qui s’envolaient de lèvres plus dignes que les miennes ; je ne voulus pas impor-tuner le bon saint ; et alors je m’arrêtai devant la main de bois peinte en rouge, qui, allongée et ouverte, semblait être là pour se saisir de mon cœur.
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J’entrai, tout ému. Derrière un comptoir verni, près d’un vase de roses et de magnolias, elle lisait le Times, un chat blanc sur les genoux. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fu-rent ses yeux bleu clair, d’un bleu que l’on ne voit que sur les porcelaines, des yeux pleins de simplicité, célestes, comme je n’en avais jamais vu dans Lisbonne la brune. Plus de charme encore se dégageait de ses cheveux, frisés, blonds, si doux et si fins à la fois qu’ils me donnaient envie d’y plonger pour toujours et pieusement mes doigts tremblants ; enfin, le nimbe lumineux et profane qu’ils mettaient autour de son vi-sage rond et plein, d’une tendre blancheur de lait, légère-ment teinte de carmin, était véritablement irrésistible. Le sourire aux lèvres et les cils épais baissés avec une tendre douceur, elle me demanda si je voulais des gants en che-vreau ou en Suède.
Je murmurai, penché goûlument sur le comptoir :
— Je vous apporte les salutations d’Alpedrinha.
Elle choisit, dans le bouquet, un timide bouton de rose et me le tendit du bout des doigts. Je m’en saisis avec fureur. La voracité de cette caresse sembla lui plaire, car un sang plus chaud effleura son visage, et elle m’appela tout bas “mauvais sujet”. J’oubliai saint Joseph et l’oraison jacula-toire, et nos mains qui s’étaient jointes tandis qu’elle m’essayait un gant de nuance claire, ne se désunirent plus durant les quelques semaines que je passai, dans la ville des Lagides, en paradisiaques jouissances musulmanes.
Elle était du Yorkshire, cet héroïque comté de la vieille Angleterre, où les femmes croissent et s’épanouissent comme les roses de leurs jardins royaux. À cause de son rire argentin et des minauderies auxquelles elle se livrait quand je la chatouillais, je lui avais donné le nom gentil et roucou-
– 92 – lant de Maricoquinhas. Topsius, qui l’appréciait, l’appelait “notre symbolique Cléopâtre”. Elle aimait ma barbe noire et puissante ; et c’est pour ne pas m’éloigner de la chaleur de ses jupes que je renonçai à voir Le Caire, le Nil et le Sphynx éternel, étendu à l’entrée du désert, et souriant de l’Humanité vaine…
Vêtu de blanc comme un lys, je goûtais des matinées ineffables. Je m’accoudais au comptoir de Mary et je cares-sais respectueusement le dos de son chat. Mary demeurait silencieuse, mais sa seule façon de sourire, les bras croisés, ou sa manière si gentille d’ouvrir le Times remplissaient mon cœur d’une joie lumineuse. Elle n’avait même pas besoin de m’appeler “son vaillant petit portugais, son chou-chou”. Il suffisait que sa poitrine se soulevât et seulement pour voir cette douce vague langoureuse, en sachant qu’elle était pro-voquée par le tendre désir de mes baisers, je serais venu de très loin à Alexandrie, et je serais allé plus loin encore à pied, sans repos, jusqu’aux lieux même où les eaux du Nil devien-nent blanches !
Le soir, accompagnés de notre savant Topsius, nous fai-sions, dans une calèche capitonnée d’indienne, de lentes, d’amoureuses promenades au bord du canal de Mamoudieh. Sous les arbres au feuillage abondant, le long des murs du sérail, j’aspirais la troublante odeur des magnolias et d’autres chauds parfums que je ne connaissais pas.
Parfois, une fleur rouge ou blanche tombait sur mes ge-noux ; en soupirant, j’effleurais de ma barbe le doux visage de Maricoquinhas qui frémissait de plaisir. Sur l’eau gisaient les lourdes barques qui remontent le Nil bienfaisant et sacré ; les unes étaient ancrées près des ruines des temples ; d’autres étaient attachées au bord des îles vertes où dor-
– 93 – maient les crocodiles. Lentement le soir tombait. Sans hâte, nous roulions dans l’ombre parfumée. Topsius murmurait des vers de Gœthe. Les palmiers de la rive opposée se dé-coupaient sur le ciel doré, semblables à des reliefs de bronze sur une lame d’or.
Maricoquinhas dînait toujours avec nous à l’Hôtel des Py-ramides ; devant elle, Topsius s’épanouissait en fleurs d’érudition aimable. Il nous contait les soirs de fête dans la vieille Alexandrie des Ptolémées, sur le canal qui conduisait à Canope ; les deux rives resplendissaient de palais et de jar-dins ; les barques, couvertes de tentes en soie, voguaient aux sons des luths ; les prêtres d’Osiris, revêtus de peaux de léo-pards, dansaient sous les orangers ; sur les terrasses, les dames d’Alexandrie, entr’ouvrant leurs voiles, buvaient en l’honneur de Vénus Astarté dans le calice des fleurs de lotus. La volupté, éparse, amollissait les âmes. Les philosophes eux-mêmes se débauchaient.
— Et, disait Topsius en faisant les yeux doux, en toute la ville d’Alexandrie, il n’y avait qu’une seule dame honnête ; et celle-là commentait Homère et c’était la tante de Sénèque, une seule !
Maricoquinhas soupirait. Quel enchantement ce devait être de vivre en cette Alexandrie et de remonter vers Canope dans une barque couverte d’une bâche de soie.
— Sans moi ? criais-je, jaloux.
Elle jurait que, sans moi, son cher et vaillant petit portu-gais, elle ne voudrait pas même habiter le ciel !
Alors, heureux, j’offrais le champagne.
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Les jours passèrent ainsi, légers, insouciants, agréables, remplis de baisers, quand arriva, hélas, la veille du triste dé-part pour Jérusalem.
Le matin de ce jour funeste, tandis qu’il cirait mes sou-liers, Alpedrinha me dit :
— Ce que vous devriez faire, cavalheiro, ce serait de res-ter ici, à Alexandrie, et d’y mener la bonne vie.
Ah ! si cela avait été possible ! Mais les ordres de tata étaient formels ! Pour l’amour de son or, je devais me rendre en la noire Jérusalem, m’agenouiller devant des oliviers des-séchés, égrener de pieux rosaires auprès de froids tom-beaux…
— Tu n’es jamais allé à Jérusalem, Alpedrinha ? deman-dai-je, en enfilant mon caleçon, le désespoir au cœur.
— Non, Monsieur, mais j’en ai entendu parler… Pire que Braga !
— Sacrédié !
Notre souper avec Maricoquinhas, le soir, dans ma chambre, fut entrecoupé de silences et de soupirs ; la flamme des bougies était mélancolique comme celle des cierges mor-tuaires ; le vin nous rendait sombres comme celui que l’on boit aux funérailles. Topsius nous offrait ses généreuses con-solations.
— Belle dame, belle dame, notre Raposo reviendra… Je suis même convaincu que, de l’ardente terre de Syrie, de la terre de Vénus et de l’Épouse du Cantique des Cantiques, il rapportera en son cœur une flamme renouvelée et plus vive que jamais.
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Je me mordais les lèvres et suffoquais de douleur.
— Mais oui, mais oui. Nous irons encore nous promener en calèche à Mamoudieh… Je vais seulement par là pour ré-citer quelques patenôtres sur le Calvaire… Et, même, je sens que cela ne me fera pas de mal… J’en reviendrai aussi vigou-reux qu’un taureau…
Après le café, nous allâmes nous accouder sur la terrasse et admirer, sans mot dire, la splendeur de cette nuit d’Égypte. Les étoiles étaient en si grand nombre que l’on eût dit une poussière lumineuse que le Bon Dieu aurait fait lever tout là-haut, en se promenant seul sur les routes du ciel. Le silence avait une solennité de sanctuaire. Sur les terrasses sombres, en bas, une forme blanche se mouvait parfois avec légèreté et nous révélait la présence d’autres êtres qui, comme nous, s’enivraient silencieusement des magnificences de cette nuit étoilée. Nous étions comme enveloppés d’une atmosphère religieuse, semblables aux gens pâmés devant les lumières d’un autel ; et je sentais monter à mes lèvres, ir-résistiblement, la douceur d’un Ave Maria…
Au loin, la mer paraissait dormir. La chaude irradiation des astres me permettait de distinguer dans un creux de la plage une cabane minuscule et déserte qui se dressait, toute blanche et poétique, entre deux palmiers… Alors je me mis à rêver : aussitôt, pensais-je, que tata serait morte et son or en ma possession, j’achèterais ce doux abri et je le tapisserais de jolies soies. Dispos, serein, délivré de toutes les agitations du monde civilisé, j’y vivrais, vêtu à la turque, près de ma petite gantière. Les actes de réparation au Sacré-Cœur de Jé-sus me seraient aussi indifférents que les guerres qu’entre eux se déclareraient les Rois. Du ciel, seul m’importerait l’azur qui illuminait les vitres de ma maison ; de la terre,
– 96 – seules m’importeraient les fleurs épanouies dans mon jardin et qui parfumeraient mon bonheur. Les jours s’écouleraient dans une molle paresse, orientale, je fumerais le vrai Latakié, je jouerais de la guitare et, de la vie, je recevrais sans cesse cette impression de bonheur parfait que Mary me donnait quand sa gorge se soulevait ou qu’elle m’appelait “son cher et vaillant petit portugais”.
Je serrai Mary contre ma poitrine comme si j’avais voulu la faire entrer en moi. Je murmurai à son oreille blanche comme un coquillage des mots ineffables. Elle frémit, leva ses yeux mouillés de larmes vers la poussière d’or répandue dans le ciel.
— Que d’étoiles ! dit-elle. Dieu veuille que, demain, la mer soit calme !
Alors, à la pensée que ces longues vagues allaient m’emporter vers l’âpre terre de l’Évangile, si loin de ma chère Mary, une tristesse infinie pesa sur mon cœur, et, mal-gré moi, s’échappèrent de mes lèvres des gémissements harmonieux, des plaintes tristes et langoureuses… Je chan-tai. Ma voix douloureuse s’éleva par-dessus les terrasses de la musulmane Alexandrie vers les tremblantes étoiles. Pin-çant des doigts le revers de mon veston, comme si j’y avais trouvé réellement les cordes d’une guitare et donnant à mes gémissements la tristesse voulue, je soupirai le fado le plus passionné de la mélancolie portugaise :
Mon cœur, ici, reste à jamais ;
Je pars seul avec ma détresse,
Si loin de celle que j’aimais ;
Las ! plus ne verrai ma maîtresse !…
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Je ne pus continuer ; la passion m’étouffait… L’érudit Topsius voulut savoir si ces vers charmants étaient de Liuz de Camœns. Je lui dis, en larmoyant, que je les avais enten-dus à Dafundo, au Calcinhas.
Topsius se recueillit pour prendre une note sur le grand poète portugais Calcinhas. Je fermai la fenêtre et, après être allé dans le couloir faire en cachette un rapide signe de croix, je vins, avidement, délacer, pour la dernière fois, le corset de ma savoureuse amante.
Brève, trop brève hélas ! fut cette nuit étoilée d’Égypte !
Tôt, trop tôt, hélas ! le Grec de Lacédémone vint me prévenir que, déjà, dans la baie, sur laquelle soufflait un vent très vif, fumait el paquete, répondant au nom féroce de Caïman, qui devait m’emmener vers les tristesses d’Israël. El senor D. Topsius, matinal, était déjà descendu et déjeunait tranquillement d’œufs au lard, qu’il arrosait d’une imposante canette de bière. Quant à moi, en manches de chemise, les yeux rouges et embués de larmes, je ne pus avaler qu’une gorgée de café, dans la chambre, sur un coin de la commode. Ma solide malle de cuir, déjà fermée et bouclée, encombrait le couloir ; à la hâte, Alpedrinha fourrait encore mon linge sale dans un sac de toile. Maricoquinhas les oreilles aplaties sous son gentil chapeau orné de pavots, était assise au bord du lit, l’air désespéré, et elle contemplait cet empaquetage de flanelles comme si c’étaient des lambeaux de son cœur qu’on eût jetés au fond du sac et qui dussent partir pour ne plus jamais revenir !
— Tu emportes tant de linge sale, Théodoric ?
Je balbutiai, le cœur déchiré.
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— Je le ferai laver à Jérusalem, avec l’aide de Notre-Seigneur.
Je passai mon scapulaire autour de mon cou. À cet ins-tant, Topsius parut sur le pas de la porte, la pipe au bec ; il avait sous le bras un parasol roulé dans son fourreau ; il était chaussé de larges galoches à cause, disait-il, de l’humidité du navire ; une Bible alourdissait la poche de sa redingote d’alpaga. En me voyant encore sans faux-col, il s’en prit à mon amoureuse paresse.
— Mais je comprends, belle dame, je comprends ! ajou-ta-t-il avec force courbettes pleines de courtoisie, en s’adressant à Mary. Il est pénible de s’arracher des bras de Cléopâtre… À cause de ces bras, déjà Antoine a perdu Rome et le monde… Moi-même, tout absorbé que j’aie pu être par ma mission et mon haut souci d’éclaircir certains recoins obscurs de l’Histoire, j’emporte, nonobstant, d’agréables souvenirs de ces journées d’Alexandrie… En vérité, nos promenades à Mamoudieh étaient délicieuses !… Permettez-moi de ramasser votre gant, belle dame !… Si je reviens ja-mais en cette terre des Ptolémées, soyez certaine que je n’oublierai pas la rue des Deux-Sœurs… “Miss Mary, gants et fleurs de cire”. Comme j’ai l’honneur de vous le dire… M’autorisez-vous à vous envoyer, quand elle sera terminée, mon Histoire des Lagides ?… Elle renferme des détails fort pi-quants… C’est ainsi que, lorsque Cléopâtre s’éprit d’Hérode, roi de Judée…
Mais Alpedrinha, qui se trouvait près du lit, cria, hors de lui :
— Cavalheiro, encore du linge sale !
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Il venait, en furetant, de découvrir, parmi les couver-tures en bataille, une longue chemise en dentelles ornée de rubans de soie claire… Il la brandissait, et elle répandait un parfum de violettes et d’amour !… La chemise de nuit de Mary, toute chaude encore de mes étreintes…
— Ceci appartient à Dona Mary ! Ta chemise, mon amour, gémissais-je, en attachant mes bretelles.
Ma petite gantière se dressa, pâle et tremblante ; et elle m’exprima sa passion par un trait plein de poésie. Elle enrou-la sa chemisette, me la jeta entre les bras avec autant d’ardeur que si, dans ses plis, elle avait enveloppé son cœur.
— Je te la donne, Théodoric ! Emporte-là, Théodoric ! Elle est encore toute chiffonnée de nos tendres ébats !… Emporte-la ; qu’elle dorme à ton côté comme si c’était moi-même… Attends, attends encore un peu, mon amour ! Je veux y mettre un mot, une dédicace !…
Elle se précipita vers la table où gisaient les dernières feuilles du papier à lettres sur lequel j’écrivais à ma tante l’histoire édifiante de mes jeûnes à Alexandrie et des nuits que j’avais passées à m’enivrer de l’Évangile… Tandis que je serrais entre mes bras la chemise parfumée et que deux ruis-seaux de larmes coulaient dans ma barbe, je cherchais, au-tour de moi, avec angoisse, une place pour caser la précieuse relique d’amour. Mes malles étaient fermées. Le sac de toile était plein à craquer.
Topsius, impatient, tirait des profondeurs de son gousset sa montre d’argent. À la porte, notre Lacédémonien ron-chonnait :
— Dom Théodoric, es tarde, es muy tarde.
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Mais ma bien-aimée secouait déjà, pour faire sécher l’encre, le papier qu’elle avait couvert de son écriture large, impétueuse et franche comme son amour : “À mon Théodo-ric, à mon cher petit portugais vigoureux, en souvenir de nos longues nuits d’amour !”
— Ô ma chérie !… Mais où donc vais-je la mettre ?
Je ne peux tout de même pas emporter la chemise ainsi, entre mes bras, découverte et nue !
Déjà Alpedrinha, à genoux, s’apprêtait, avec désespoir, à défaire mon sac. Alors, Maricoquinhas eut une délicate inspi-ration : elle se saisit d’une feuille de papier d’emballage, ra-massa sur le plancher un morceau de ficelle rouge et ses agiles mains de gantière eurent tôt fait de la chemisette un paquet rond, commode et gracieux, que je serrai sous mon bras avec la folle passion d’un avare.
Puis ce fut un murmure emporté de sanglots, de baisers, de mots doux.
— Mary, ange chéri !
— Théodoric, mon amour !
— Écris-moi à Jérusalem.
— Souviens-toi de ta mignonne amie !
Je dégringolai les escaliers comme un insensé. La ca-lèche qui, tant de fois, nous avait emmenés, Mary et moi, serrés l’un contre l’autre, pour une promenade sous les arbres odorants de Mamoudieh, partit alors au trot de son at-telage blanc et m’arracha à un bonheur auquel j’avais fini par m’accoutumer. À l’ombre de son parasol vert, l’impassible et
– 101 – docte Topsius recommençait, à mi-voix à étaler sa science de l’antiquité.
— Savais-je sur quoi nous allions rouler ?… Non ? Eh bien ! tout simplement sur la noble chaussée des Sept Stades, chaussée que le premier des Lagides avait construite afin de pouvoir communiquer avec l’île de Pharos, chantée par Ho-mère !
Comment aurais-je pu l’écouter ? Penché en dehors de la calèche, j’agitais mon mouchoir trempé des larmes du regret. À la porte de l’hôtel, près d’Alpedrinha, la douce Marico-quinhas, si belle sous son chapeau orné de pavots, agitait, elle aussi, son mouchoir, tendrement, amoureusement ; un instant encore, les deux lambeaux d’étoffe manifestèrent, dans l’air chaud, l’ardeur mutuelle de nos cœurs. Puis je m’affalai sur la banquette, comme y serait tombé un cadavre.
À peine étions-nous embarqués sur le Caïman que j’aurais voulu courir dans ma cabine pour y cacher ma dou-leur. Topsius me retint encore par la manche afin de me montrer les lieux témoins de la grandeur des Ptolémées, le port d’Eunotos, la rade de marbre dans laquelle furent an-crées, autrefois, les galères de Cléopâtre. Je m’enfuis ; dans l’escalier, je bousculai et renversai presque une sœur de Cha-rité qui montait timidement, son chapelet en main. Je mur-murai : “pardon, ma chère sœur”. Enfin, je me jetai sur ma couchette et sanglotai tout mon saoul, en serrant contre moi le paquet recouvert de papier d’emballage, car c’était là tout ce qui me restait d’un amour incomparable et splendide en la terre d’Égypte.
Pendant deux jours et deux nuits, le Caïman haleta et roula sur les flots de la mer de Tyr. Enveloppé dans une cou-verture, sans lâcher le paquet de Mary serré contre ma poi-
– 102 – trine, je refusais avec horreur les biscuits que, de temps à autre, m’apportait l’érudit Topsius ; je cessai de prêter atten-tion à son imperturbable érudition au sujet de cette mer que les Égyptiens, disait-il, appelaient la Grande Verte, et je cher-chais vainement en ma mémoire les bribes d’une prière que j’avais naguère entendu réciter à ma tante pour l’apaisement des flots irrités.
Mais un soir, à la nuit tombante, il me sembla, ayant fermé les yeux, sentir sous mes pantoufles le sol ferme, un sol de roche qui avait un parfum de romarin. Sans bien com-prendre ce qui m’arrivait, je commençai à gravir la pente d’une colline agreste, en la compagnie d’Adèlia et de ma blonde Mary, laquelle était sortie du papier d’emballage fraîche, nette et même sans avoir froissé les pavots de son chapeau ! Alors, de derrière un rocher, surgit devant nous un homme, nu, colossal, noir et cornu ; ses yeux étincelaient et ils étaient rouges et ronds comme les verres d’une lanterne ; sa queue, interminable, faisait sur le sol un bruit semblable à celui d’une couleuvre irritée qui glisserait parmi les feuilles sèches. Sans un salut de politesse, l’impudent se mit à mar-cher près de nous. J’avais bien compris que c’était le diable ; mais je n’éprouvai ni scrupule ni terreur. L’insatiable Adèlia lançait des œillades en coulisse vers les muscles puissants du type ; je lui dis avec indignation : “Cochonne, même avec le diable, alors ?”
Ainsi, tout en marchant, nous arrivâmes au sommet de la colline ; là, un palmier s’inclinait sur un abîme plein d’ombre et de silence ; devant nous, au lointain, le ciel s’étendait comme un large rideau mordoré ; sur ce fond clair se détachait, en noir, une colline et au sommet de cette col-line se dressaient, l’une à côté de l’autre, trois petites croix de bois, fines et droites. Le Diable, après avoir craché par
– 103 – terre, murmura en me tirant par la manche : “La croix du mi-lieu est celle de Jésus, fils de Joseph et qu’on appelle aussi, le Christ ; nous arrivons assez à temps pour profiter de l’Ascension.” En effet ! La croix du milieu, celle du Christ, ar-rachée de la colline, comme un arbuste que le vent aurait dé-raciné, commença à s’élever lentement, augmenta de volume et bientôt encombra le ciel tout entier. Alors, pour la soute-nir, tout autour, en bandes, volaient des anges, aussi prompts que les colombes quand elles accourent au grain ; les uns la tiraient par en haut à l’aide de longues cordes de soie ; les autres la poussaient par dessous, et nous voyions l’effort gonfler leurs bras d’azur. Parfois se détachait du bois, comme de la cire molle, une grosse goutte de sang ; un séra-phin recueillait cette goutte entre ses mains et il allait la por-ter dans la partie la plus haute du ciel, où elle demeurait sus-pendue avec l’éclat d’une étoile. Un vieillard de taille énorme, vêtu d’une tunique blanche, et dont nous distin-guions mal les traits perdus au milieu de sa chevelure en ré-volte et des flocons de sa barbe de neige, était étendu parmi les nuages et commandait ces manœuvres de l’Ascension dans une langue qui ressemblait au latin et retentissait comme le roulement de cent chars de guerre. Brusquement, tout disparut. Et le Diable, me jetant un coup d’œil, dit avec mélancolie : “Consummatum est, mon ami ! Et voici encore un nouveau Dieu ! Encore une nouvelle Religion. Et une Reli-gion qui va répandre sur la terre et dans le ciel un inexpri-mable ennui”.
Alors, le Diable, m’entraînant au bas de la colline, se mit à me raconter avec animation les Cultes, les Fêtes, les Reli-gions qui florissaient dans sa jeunesse. En ce temps-là, cette côte de la Grande Verte, de Byblos à Carthage, d’Eleusis à Memphis, était toute peuplée de dieux. Les uns étaient re-marquables par la perfection de leur beauté, les autres par la
– 104 – complication de leur férocité. Mais, tous, ils se mêlaient à la vie humaine et ils la divinisaient ; ils voyageaient sur des chars de triomphe, ils respiraient le parfum des fleurs, ils bu-vaient du vin, ils défloraient les vierges endormies. Aussi étaient-ils aimés d’un amour qu’ils ne connaîtront plus ; et les peuples qui émigraient, pouvaient abandonner leurs troupeaux et oublier les fleuves où ils s’étaient abreuvés, ja-mais ils ne manquaient d’emporter leurs divinités avec eux… “Mon ami, demanda le Diable, n’êtes-vous jamais allé à Ba-bylone ?” Là, me dit-il, toutes les femmes, matrones ou jeunes filles, venaient se prostituer, pour un jour, dans les bosquets sacrés, en l’honneur de la déesse Myllita. Les plus riches arrivaient, escortées d’esclaves, en des chars incrustés d’argent et tirés par des buffles ; les plus pauvres portaient une corde au cou. Les unes étendaient des tapis sur l’herbe et elles attendaient avec l’indifférence des bêtes ; d’autres, debout, nues, blanches, la tête couverte d’un voile noir, res-semblaient à de magnifiques statues de marbre qu’on eût dressées entre les peupliers. Toutes attendaient, ainsi, qu’un homme leur jetât une pièce d’argent et leur dise : “Au nom de Vénus !” Alors elle le suivait, fût-ce un prince venu de Suze, une tiare de perles sur la tête, ou un marchand qui avait descendu l’Euphrate dans sa barque de cuir ; et toute la nuit, dans l’ombre des buissons, rugissait la Luxure rituelle. Ensuite, le Diable me raconta les fournaises humaines de Moloch, les Mystères de la Bonne Déesse et les funérailles ardentes d’Adonis…
Il s’arrêta et il ricanait : “Mon ami, êtes-vous jamais allé en Égypte ?” Je lui répondis que j’y étais allé et j’y avais fait la connaissance de Maricoquinhas. Le diable me répliqua avec courtoisie : “Ce n’était pas Maricoquinhas, c’était Isis !” Quand l’inondation arrivait jusqu’à Memphis, les eaux se couvraient de barques sacrées. Une allégresse héroïque, qui
– 105 – montait jusqu’au soleil, rendait les hommes semblables aux dieux. Osiris, le dieu aux cornes de bœuf, s’accouplait avec Isis ; et, parmi les rudes harmonies des harpes de bronze, on entendait, sur le Nil, le rugissement amoureux de la Vache Divine.
Ensuite, le Diable me raconta à quel point en Grèce les religions de la Nature étaient douces et belles. Là, tout était blanc, pur, lumineux et serein ; l’harmonie jaillissait des formes du marbre, de la Constitution des cités, de l’éloquence des académies et de l’adresse des athlètes ; entre les îles de l’Ionie qui flottent, ainsi que les paniers de fleurs, sur une mer molle et muette, les Néréides s’accrochaient aux bords des navires pour écouter les histoires des voyageurs ; les Muses, debout, chantaient dans les vallées ; et Vénus condensait en elle la beauté de toute l’Hellénie.
Mais voici qu’est apparu ce charpentier de Galilée, et alors tout a pris fin. Le visage humain devenait pour toujours pâle de mortification ; une croix sombre, écrasant la terre, enlevait aux roses, desséchées, leur splendeur et leur saveur aux baisers, et la laideur des formes plaisait au dieu nou-veau.
Je pensai que Lucifer était triste, et je m’efforçai de le consoler : “Ne t’inquiète donc pas ; il y aura encore dans le monde beaucoup d’orgueil, beaucoup de prostitution, beau-coup de sang, beaucoup de colère ! Ne te lamente pas sur les fournaises de Moloch, tu auras les fournaises des Juifs”. Et lui, tout étonné, me répondit : “Moi ? Je me moque bien des unes et des autres. Raposo, elles passent et moi je reste.”
Et c’est ainsi que, sans m’en apercevoir, et tout en ba-vardant avec Satan, j’arrivai au Campo Sant’Anna. Je m’arrêtai, tandis qu’il dégageait ses cornes qui s’étaient
– 106 – prises dans les branches d’un arbre du Campo. Alors, tout à coup, près de moi, j’entendis un cri : “Regardez, voilà Théo-doric avec le Mauvais !” Je me retournai. C’était ma tante. Tata, livide, terrible, et qui levait sur moi, pour m’en frapper, son livre de messe !… Je m’éveillai, couvert de sueur.
Topsius frappait à la porte de ma cabine et il criait joyeusement :
— Levez-vous, Raposo. Nous sommes en vue de la Pa-lestine.
Le Caïman s’était arrêté ; et je percevais, dans le silence, l’eau qui effleurait la coque du navire avec la légèreté et le murmure d’une douce caresse… Pourquoi avais-je ainsi rêvé, à l’approche de Jérusalem, des faux dieux, de Jésus leur vainqueur et du Démon en révolte contre tous ? Quelle su-prême révélation me préparait le Seigneur ?
Je rejetai le manteau dans lequel je m’étais entortillé ; étourdi, sale, mais sans lâcher le précieux paquet de Mary, je m’enveloppai de mon pardessus et grimpai sur le pont. Un air doux et vivifiant, qui m’apportait un parfum de montagne et de fleur d’oranger, me baigna délicieusement le visage. La mer toute bleue, semblait s’être tue dans la fraîcheur du ma-tin. Devant mes yeux de pécheur s’étendait, sablonneuse et basse, la terre de Palestine, au milieu de laquelle se dressait une ville sombre, entourée de vergers et coiffée, comme un saint, d’un nimbe de soleil.
— Jaffa, me cria Topsius, en secouant sa pipe de faïence. Voici, Dom Raposo, la plus ancienne ville de l’Asie, l’antique ville de Jeppo, qui date d’avant le Déluge ! Enlevez votre coiffure et saluez cette aïeule remplie de légende et
– 107 – d’histoire… Ce fut ici que cet ivrogne de Noé, construisit son Arche.
Je saluai, ébloui.
Je restai découvert ; en effet, le Caïman, ancré devant la Terre sainte, avait pris le recueillement d’une chapelle avec ses occupations pieuses et pleines d’onction. Un lazariste, vêtu d’une longue soutane, arpentait le pont, les yeux bais-sés sur son bréviaire. Enfoncées dans leur noir capuchon de lustrine, deux religieuses faisaient couler entre leurs doigts pâles les grains de leur chapelet. Réunis sur le pont, des pè-lerins venus d’Abyssinie, des prêtres grecs hirsutes d’Alexandrie s’extasiaient devant les murs de Jaffa auréolés de soleil, comme devant un autel illuminé. À la poupe, la cloche tintait dans la brise chargée de sel avec la douceur pieuse d’une sonnerie de messe.
Mais lorsque je vis qu’une barque noire s’avançait vers le Caïman, je courus vite à ma cabine prendre mon casque de liège, enfiler mes gants noirs ; je voulais être décent pour fouler la terre de mon Sauveur. Quand je revins, brossé, par-fumé, la barque avait déjà accosté notre navire. J’y descen-dais, fort ému, derrière un franciscain barbu, quand, soudain, le cher paquet de Mary, que je serrais affectueusement entre mes bras, m’échappa, roula sur l’échelle, bondit comme une balle, rasa le bord du navire… Il allait choir dans l’onde amère. Je poussai un cri ! Une des religieuses, adroite et cha-ritable, l’attrapa au passage.