La Relique
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il y avait certainement deux heures qu’étendu sur mon lit de camp je dormais d’un lourd sommeil, quand il me sem-bla qu’une lumière incertaine, semblable à celle d’une torche fumante, pénétrait dans notre tente et qu’une voix m’appelait d’un ton triste et geignard.
— Théodoric, Théodoric, lève-toi, nous partons pour Jé-rusalem.
Effrayé, je rejetai brusquement ma couverture. Alors, à la lueur funèbre d’une bougie qui tremblotait sur la table au-près des bouteilles de champagne vides, je vis l’érudit Top-sius qui, à la hâte, ajustait à son pied un vieil éperon en fer. C’était lui qui, levé de très bonne heure, venait de me réveil-ler brusquement.
— Debout, Théodoric, disait-il, debout ! Les juments sont sellées ! Demain, c’est la Pâque. À l’aube, nous devons arriver aux portes de Jérusalem.
Tout en rejetant mes cheveux en arrière, je considérai avec étonnement le docteur ordinairement sensé et calme.
— Voyons Topsius, lui dis-je ! Pourquoi partons-nous de cette manière inattendue, sans nos sacs, en abandonnant le camp endormi, comme si la crainte nous faisait fuir ?
Le savant redressa sur son nez ses lunettes d’or qui res-plendissaient d’un éclat anormal. Un manteau blanc, aux plis graves et purs comme ceux d’une toge latine et que je ne lui avais jamais vu, enveloppait son maigre corps d’homme de
– 154 – science. Topsius ouvrit les bras et de ses lèvres, qui parais-saient de marbre comme celles d’une statue antique, tombè-rent, avec lenteur, ces paroles :
— Dom Raposo ! L’aurore qui va naître et qui, bientôt, touchera les cimes d’Hébron, est celle du quinze du mois de Nizan ; il n’y a pas eu, en toute l’histoire d’Israël, depuis que les tribus revinrent de Babylone jusqu’au moment où Titus mit le dernier siège devant le temple, il n’y a pas eu, je vous le dis, de jour plus intéressant. Je veux être à Jérusalem afin de pouvoir assister, en personne, à cette page vivante de l’Évangile ! Nous allons donc célébrer la Pâque sainte dans la maison de Gamaliel, qui est un ami d’Hillel, et mon ami à moi aussi ; il est versé dans les lettres grecques, patriote convaincu et membre du Sanhédrin. C’est lui qui m’a dit : “Pour te délivrer des tourments du doute, impose-toi d’être témoin”. En conséquence, debout, Dom Raposo !
Ainsi parla mon ami, d’une voix basse et lente. Et moi, comme si je me soumettais à un commandement céleste, je commençai, sans mot dire, à enfiler mes lourdes bottes de cheval. Puis, à peine avais-je eu le temps de m’envelopper dans mon capuchon qu’il m’entraînait, d’un mouvement im-patient, hors de la tente ; il ne me laissa prendre ni ma montre ni le couteau catalan que, toutes les nuits, je glissais soigneusement sous mon traversin. La lumière de la bougie se mourait, fumeuse et rouge…
Il pouvait être minuit. Deux chiens aboyaient au loin, sourdement, comme s’ils étaient à l’intérieur des murs cou-verts de feuillage d’une maison de campagne. L’air tranquille et léger sentait la rose et la fleur d’oranger. Le ciel d’Israël brillait d’un éclat inaccoutumé ; à la cime du mont Nébo, une étoile magnifique, plus blanche que les autres et d’une
– 155 – splendeur divine, paraissait regarder vers moi avec d’anxieuses palpitations, comme si, captive et muette, elle voulait confier un secret à mon âme !
Les juments attendaient, immobiles sous leurs longues crinières. Je me mis en selle. Alors, tandis que Topsius ar-rangeait laborieusement ses étrivières, j’aperçus du côté de la fontaine d’Élisée une forme merveilleuse dont la vue me fit frissonner d’une terreur surnaturelle.
C’était, sous la lumière diamantine des étoiles de la Sy-rie, comme les blanches murailles d’une ville neuve ! Des frontons de temples se dressaient, blancs et pâles, dans l’épaisseur des bosquets sacrés ; les arcs légers d’un aqueduc fuyaient, eût-on dit, vers les collines, au loin. Une fumée épaisse montait vers le ciel, du sommet d’une tour éclairée et, à ses pieds, étincelait la pointe de lances en mouvement ; un son prolongé de trompette mourait dans l’ombre… À l’abri des bastions, un village dormait entre les palmiers.
Topsius, déjà en selle et prêt à partir, serrait dans sa main les rênes de sa bête.
— Cette forme blanche, là-bas ? murmurai-je, interdit.
Il répondit simplement :
— Jéricho.
Et il partit au galop. Je ne sais combien de temps j’accompagnai ainsi, en silence, le noble historien des Hé-rodes. La route que nous suivions, était toute droite et pavée de larges dalles noires. Ah ! qu’elle était différente du chemin raboteux par où nous étions descendus vers Chanaan, étin-celant et couleur de chaux et qui se glissait à travers les col-lines au penchant desquelles les rares bouquets de genêt res-
– 156 – semblaient, sous la lumière de soleil, à des moisissures de vieillesse ou d’abandon ! Tout, autour de nous, me semblait différent aussi, la forme des rochers, l’odeur de la terre et jusqu’à la palpitation des étoiles… Quel changement s’était opéré en moi, quel changement s’était opéré dans l’Univers ? Parfois, une étincelle jaillissait sous le dur sabot des juments. Sans un instant d’arrêt, Topsius galopait penché sur ses rênes, et derrière lui, les deux côtés de sa cape blanche vo-laient au vent comme les deux bouts de la cravate d’un dra-peau…
Mais soudain il s’arrêta. Nous nous trouvions auprès d’une demeure carrée, entourée d’arbres, muette et sans lu-mière ; son pignon s’ornait d’une hampe sur laquelle était plantée, d’une façon bizarre, l’image d’une cigogne qui pa-raissait avoir été taillée à même une plaque de fer. À l’entrée, un feu achevait de s’éteindre ; j’en remuai les bûches, et la courte flamme qui jaillit, me permit de reconnaître que nous étions dans une antique auberge au bord d’une route an-tique. Au-dessous de la cigogne et au-dessus de la porte, une porte étroite et toute hérissée de clous, brillait en lettres noires sur une pierre blanche une enseigne en latin : Ad Gruem Majorem ; auprès de l’enseigne, une inscription, gros-sièrement taillée dans la pierre et que je ne pus déchiffrer qu’avec peine couvrait une partie de la façade. On y lisait qu’Apollon promettait la santé à l’hôte et que l’hôtelier Sep-timanus lui garantissait un aimable accueil, un bain répara-teur, un vin généreux de Campanie, et “toutes les commodi-tés à l’instar de Rome”.
Je murmurai, plein de méfiance :
— À l’instar de Rome ?
En quel étrange chemin m’étais-je donc engagé ?
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Quels hommes, différents de moi par la langue et le cos-tume, buvaient ici, sous la protection de dieux différents du mien, du vin frais en des amphores de l’époque d’Horace ?
Mais, de nouveau, le maigre Topsius, dont la nuit ren-dait l’ombre imprécise, reprit sa marche. Nous avions quitté la route aux pavés sonores pour gravir, au pas, un chemin raide, creusé entre les roches et semblable au lit d’un torrent desséché ; les gros cailloux dont il était couvert, résonnaient et roulaient sous les sabots de nos juments. L’érudit docteur, secoué sur sa selle, sacrait, d’une voix rauque, contre le San-hédrin, contre la grossière Loi Judaïque qui s’opposait obsti-nément à toute œuvre éclairée du Proconsul… Le Pharisien ne cessait de considérer avec humeur l’aqueduc romain qui lui apportait l’eau, la route romaine qui le conduisait aux villes, les thermes romains qui guérissaient ses pustules…
— Maudit soit le Pharisien, disait Topsius.
Dans mon demi-sommeil, je me souvins des vieilles im-précations de l’Évangile et, enveloppé dans mon manteau, je murmurai :
— Pharisien, sépulcre blanchi, sois maudit !
C’était l’heure à laquelle les loups des montagnes vont boire. Je fermai les yeux ; les étoiles pâlissaient.
Le Seigneur fait brèves les douces nuits du mois de Ni-san, quand à Jérusalem, on mange l’agneau blanc de la Pâque ; très tôt du côté du pays de Moab, une blancheur en-vahit le ciel.
Je m’éveillai. Déjà les moutons bêlaient sur les collines. L’air frais sentait le romarin.
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C’est à ce moment que j’aperçus, sur les rochers qui sur-plombaient notre chemin, un homme étrange, revêtu d’une peau de mouton, qui me rappela Élie et toutes les colères des Écritures ; sa poitrine et ses jambes paraissaient de granit rouge ; au milieu d’une chevelure et d’une barbe rudes, em-mêlées et semblables à une crinière farouche, brillaient des yeux étranges… Il nous découvrit ; et alors il lança sur nous toutes les malédictions du Seigneur ! Il nous appela “païens”, il nous appela “chiens”, il nous cria : “que maudites soient vos mères et desséchés les seins qui vous ont allaités !” Ses clameurs tombaient sur nous du haut des rochers, cruelles et pleines de mauvais présages. Retardé par la marche lente de sa bête, Topsius s’était couvert la tête de sa cape comme s’il voulait se protéger de la grêle. Moi, cela me rendit furieux ; je me tournai sur la croupe de mon cheval, et j’appelai l’homme vieil ivrogne et lui lançai quelques mots obscènes ; je voyais ses yeux briller d’une flamme sauvage, et sa bouche hurlante et noire se tordre et baver de fureur dévote…
Mais, à la sortie du ravin, nous trouvâmes la route ro-maine, large et bien pavée, qui conduit à Sichem ; en trot-tant, sur cette route, nous avions l’agréable impression de pénétrer dans un pays de civilisation, de piété, d’humanité et de respect des lois. L’eau abondait ; sur les collines se dres-saient des forteresses neuves ; des bornes sacrées délimi-taient les champs. Sur les aires blanches, les bœufs, parés d’anémones, foulaient le blé de la moisson de Pâques ; dans les vergers où déjà les figuiers se couvraient de feuilles, l’esclave, perché sur une tour blanchie à la chaux, chantait, une gaule à la main, pour chasser les pigeons sauvages. Par-fois, nous apercevions, près d’un vignoble ou au bord des canaux d’irrigation, un homme debout et droit qui, la tête re-couverte du pan de son manteau et les yeux baissés, récitait la sainte prière du Schema. Un potier qui aiguillonnait son
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âne chargé de cruches en terre jaune, nous cria : “Bénies soient vos mères. Bonne Pâque !” Un lépreux qui se reposait sous des oliviers, nous demanda en gémissant et en nous montrant ses plaies, si nous connaissions à Jérusalem le Rabbi qui guérissait et où l’on pouvait cueillir la racine du baraz.
Déjà nous approchions de Béthanie. Pour désaltérer nos juments, nous nous arrêtâmes à une gracieuse fontaine qu’ombrageait un cèdre. Le docteur Topsius exprimait son étonnement, tout en arrangeant un de ses étriers, de ce que nous n’eussions encore rencontré la caravane qui vient de Galilée pour célébrer la Pâque à Jérusalem, quand retentit, devant nous, sur la route, le piétinement sourd de soldats en marche… Alors je vis, stupéfait, apparaître des soldats ro-mains, de ces soldats que, tant de fois, j’avais maudits sur les images représentant la Passion.
Barbus, brûlés par le soleil syrien, ils marchaient en ca-dence, lourdement, d’un pas de bœufs, faisant résonner sur le pavement leurs sandales ferrées ; tous portaient au côté leurs boucliers enveloppés dans des sacs de toile ; chacun d’eux avait sur l’épaule une lance à laquelle pendaient des paquets ficelés, des plats de bronze, des outils et des régimes de dattes. Certains, la tête découverte, portaient leur casque comme un seau ; d’autres balançaient, dans leurs mains ve-lues, un court javelot. Le décurion, gras et blond, enveloppé dans son manteau écarlate, somnolait sur sa jument, et il était suivi d’une gazelle apprivoisée et parée d’ornements de corail. Derrière la troupe, au côté de leurs bêtes chargées de sacs de blé et de ballots de laine, les muletiers chantaient au son d’une flûte en terre dont jouait un nègre à demi nu qui portait, sur la poitrine, en lettres rouges, le numéro de la Lé-gion.
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Je m’étais reculé dans l’ombre du cèdre. Mais Topsius aussitôt avait sauté de cheval et s’agenouillait presque dans la poussière devant les Armes de Rome ; il ne put se conte-nir, agita les bras et sa cape et il cria :
— Longue vie à Caïus Tibère, trois fois consul, vain-queur de l’Illyrie, de la Panonie, de la Germanie, Empereur, Pacificateur, Auguste !
Quelques légionnaires rirent grossièrement. Et ils passè-rent en rangs serrés avec une rumeur de fer, tandis qu’au loin un jeune pâtre, rassemblant ses chèvres à grands cris, fuyait vers le sommet des collines.
Nous reprîmes notre galop. Nous parvînmes au bout de la route aux pavés sonores ; nous pénétrâmes dans des bos-quets qui avaient une odeur de verger, où tout n’était qu’abondance et fraîcheur.
Quelle différence entre ces chemins, ces collines, et les collines que j’avais vues, peu de jours auparavant, aux alen-tours de la Ville Sainte, desséchées par un vent torride et d’une blancheur d’ossements… Ici, tout était vert, arrosé, ombreux et agité d’un doux murmure. La lumière avait perdu ce ton chagrin, cette couleur triste que je lui avais toujours vus quand elle couvrait Jérusalem ; les feuilles des branches d’avril s’épanouissaient dans un azur jeune, tendre et, comme elles, plein d’espérance. À chaque instant, passaient sous mes yeux ces vergers décrits par l’Écriture, plantés d’oliviers, de figuiers et de vignobles et où poussent, plus splendides que le roi Salomon, les lys vermeils des champs. Tout à la joie, je chantonnais en trottant le long d’une haie couverte de roses. Mais Topsius m’arrêta et me montra, au sommet d’une colline, une maison dont le portique blanc s’ouvrait du côté de l’orient et de la lumière. Cette maison,
– 161 – me dit-il, appartenait à un romain parent de Valerius Gratus, ancien Légat Impérial de Syrie ; là, tout semblait pénétré de paix aimable et de grâce latine. Un tapis verdoyant de gazon très lisse s’étendait en pente jusqu’à une allée ; sur le vert se détachaient, dessinées avec des cordons de fleurs rouges, les initiales de Valerius Gratus ; entre des massifs de roses, bor-dées de myrte, resplendissaient de nobles vases corinthiens ceints de feuilles d’acanthe ; un esclave, vêtu d’un capuchon gris, taillait un if en forme d’urne, à côté d’un buis assez haut qui avait été artistement taillé en forme de lyre ; des oiseaux domestiques picoraient dans une allée couverte de sable rouge et bordée de platanes ; les branches de lierre attachées d’un arbre à l’autre ressemblaient aux festons qui ornent les temples ; le feuillage des lauriers voilait d’ombres la nudité des statues. Sous une tonnelle de vignes, d’où l’on pouvait entendre une eau lente chanter dans un bassin de bronze, un vieillard en toge, calme, souriant, heureux, lisait, près d’une statue d’Esculape, un long rouleau de papyrus, tandis qu’une jeune fille habillée de lin blanc et dont les cheveux étaient traversés d’une flèche d’or, tressait une guirlande avec les fleurs qui débordaient sur ses genoux… Le pas de nos che-vaux lui fit lever les yeux, des yeux d’azur. Topsius cria : Oh Salve, pulcherrima ! Je criai : Viva la gracia ! Les merles sif-flaient dans les grenadiers en fleurs.
Un peu plus loin, le loquace Topsius m’arrêta encore et me montra une maison de campagne qui se dressait, sombre et sévère, entre les cyprès ; et il me dit, tout bas, que c’était la demeure d’Osanias, un riche sadducéen de Jérusalem, de la famille pontificale des Boethas, et membre du Sanhédrin. Aucun ornement païen n’en profanait les murs. Carrée, fer-mée, sévère, elle était à l’image de l’austère Loi. Mais les larges granges couvertes de chaume, les maisons d’habitation, les vignobles, disaient assez les richesses pro-
– 162 – venant de durs tributs ; dans la cour, dix esclaves ne suffi-saient pas à garder les sacs de blé, les outres, les moutons marqués de rouge, et tout ce qui avait été recueilli en paie-ment de la dîme pour le saint jour de Pâques. Au bord de la route, avec une piété pleine d’ostentation, le sépulcre de la famille, blanchi de frais à la chaux, étincelait au soleil parmi les rosiers.
Et c’est en cheminant ainsi que nous arrivâmes aux pal-
miers au milieu desquels se blottit Bethphagé. Par un rac-courci que Topsius connaissait, nous commençâmes à gravir le Mont des Oliviers pour atteindre le Pressoir de la Moabite, lieu de halte des caravanes sur l’infinie et vieille Route Royale qui vient d’Égypte et continue jusqu’à Damas, la ville bien fournie d’eau.
Quelle ne fut pas notre surprise de trouver sur le Mont tout entier, parmi les oliviers depuis les coteaux jusqu’au Cédron, parmi les vergers depuis la vallée jusqu’à Siloéh, entre les tombeaux nouveaux des sacrificateurs, et même sur les bords de la route poussiéreuse d’Hébron, les campements d’un peuple immense et tumultueux qui s’éveillait ! Tentes noires du désert, faites de peaux de moutons et retenues par des pierres ; baraques en toile des gens de l’Idumée, dont la blancheur ressortait parmi la verdure ; cabanes de branches sous lesquelles se blottissaient les bergers d’Ascalon ; abris que les pèlerins de Nephtali avaient élevés à l’aide de tapis suspendus à des branches de cèdre ; toute la Judée, aux portes de Jérusalem, célébrait la Pâque Sainte. Il y avait aus-si, autour de la ferme, où veillait un poste de Légionnaires, les marchands grecs de la Décapole, les tisserands phéni-ciens de Tibériade et toute la gent païenne qui, à travers la Samarie, était venue du côté de Césarée et de la mer.
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Nous n’avançâmes plus que lentement et avec d’infinies précautions. À l’ombre des Oliviers, des chameaux délestés de leurs fardeaux ruminaient placidement ; des juments de Pérée, les pattes entravées, laissaient pendre leurs têtes alourdies de longues crinières. Auprès des tentes, dont la toile à demi levée nous laissait entrevoir l’éclat des armes ou l’émail d’un grand plat, des jeunes filles, les bras chargés de riches bracelets, pilaient, entre deux pierres, des grains de seigle ; d’autres trayaient les chèvres ; de tous côtés, on al-lumait des feux clairs ; des femmes, tenant leurs enfants par la main et, portant sur l’épaule une amphore effilée, descen-daient, les unes derrière les autres et en chantant vers la fon-taine de Siloéh.
Les pattes de nos chevaux se prenaient dans les cordes tendues des baraques des Iduméens. Nous nous arrêtâmes devant des tapis étendus ; un marchand de Césarée, qui por-tait un splendide manteau à la Carthaginoise brodé de fleurs, exposait des pièces de lin d’Égypte, dépliait des soies de Cos, faisait briller des armes incrustées ; ou bien, un flacon dans la paume de chaque main, il célébrait les perfections du nard d’Assyrie ou des huiles parfumées de Parthie… Les hommes s’écartaient à notre passage et fixaient sur nous leurs yeux langoureux et fiers ; parfois ils murmuraient sour-dement une insulte ou se moquaient des lunettes du docte Topsius avec des rires qui découvraient, parmi de rudes barbes noires, des dents pointues de bête féroce.
Sous les arbres, des mendiants accotés en files contre les murs, glapissaient et montraient le tesson avec lequel ils grattaient leurs plaies. Devant une cabane en branches de laurier, un vieillard obèse, rouge comme un Silène, vendait en criant le vin frais de Sichem et les fèves nouvelles d’avril. Les hommes basanés du désert se pressaient autour des pa-
– 164 – niers de fruits. Au milieu d’un troupeau d’agneaux blancs, un pasteur d’Ascalon, monté sur des échasses, jouait de la trompette et conviait les fidèles à acheter l’agneau pur de la Pâque. Parmi la multitude, où, à chaque instant, des bâtons se levaient et où des rires éclataient brusquement, les soldats romains, indulgents et paternels, le casque orné d’un rameau d’olivier, se promenaient deux à deux.
Nous arrivâmes près de deux cèdres élevés et feuillus, si couverts de colombes blanches que, lorsque celles-ci s’envolaient, ils ressemblaient à de grands orangers au prin-temps, qu’un coup de vent aurait dépouillé de leurs fleurs. Tout à coup Topsius s’arrêta, ouvrit les bras ; je fis de même, le cœur en suspens : nous demeurâmes immobiles, émerveil-lés ; en contrebas, dans la lumière, resplendissait Jérusalem.
Le soleil couvrait la ville d’un manteau somptueux. Une muraille altière et sévère, garnie de tours neuves et percée de portes autour desquelles les pierres de taille s’entremêlaient aux ornements d’or, se dressait sur la berge escarpée du Cédron, déjà desséché par les chaleurs du mois de Nisan et qui fuyait, après avoir enveloppé Sion, vers l’Hinnon et les monts de Gareb. Face aux cèdres qui nous couvraient de leur ombre, à l’intérieur des murailles, le Temple, d’une splendeur unique, assis sur ses fondations éternelles, entouré de murs en granit poli, défendu par des bastions de marbre, comme il convenait à la citadelle d’un Dieu, paraissait dominer toute la Judée.
Penché sur la crinière de son cheval, le sage Topsius me montrait du doigt l’enceinte primitive, appelée la “Cour des Gentils”, assez vaste pour recevoir toutes les multitudes d’Israël et toutes celles des terres païennes ; ses dalles lisses brillaient comme l’eau limpide d’une piscine ; les colonnes
– 165 – en marbre de Paros qui la bordaient, composant les Por-tiques de Salomon, profonds et pleins de fraîcheur, étaient plus nombreuses que les arbres dans les palmeraies serrées de Jéricho. Par le milieu de cette cour on accédait, au moyen d’escaliers qui paraissaient d’albâtre, à une noble terrasse où se voyaient des portes couvertes de plaques d’argent, des ar-cades, des pigeonniers bruissants de colombes. C’était donc là, accessible aux seuls fidèles de la Loi, au seul peuple élu de Dieu, l’orgueilleux “Parvis d’Israël”. Puis, plus haut en-core, tout au bout d’autres escaliers, une autre terrasse blanche, le “Vestibule des Prêtres”, dans la lumière diffuse qui l’emplissait, se dressait un énorme et noir autel en pierres brutes, dont chaque angle était orné d’une sombre corne de bronze ; des deux côtés, deux longues bandes de fumée montaient, droites et lentes, vers l’azur où elles se perdaient, avec la sérénité d’une prière éternelle. Puis plus haut encore, offusquant le regard de l’éblouissante clarté de ses reliefs d’or sur la blancheur des marbres, blanc et jaune, comme s’il était d’or pur et de neige pure étincelait merveil-leusement, jetait ses feux sur les montagnes d’alentour, le Hieron, le Saint des Saints ; à la porte pendait le Voile Mys-tique, tissé à Babylone, couleur du Feu et couleur de Mer ; sur les murs grimpait le feuillage d’une vigne d’émeraudes avec des grappes en pierreries différentes ; de la coupole rayonnaient de longs traits d’or qui l’auréolaient comme un soleil, et, ainsi, le Saint des Saints se dressait, triomphal, au-guste, excellent, vers le ciel de la fête pascale, s’offrant tout entier, comme le don le plus beau, comme le don le plus rare de la Terre.
Mais auprès du Temple, et plus haut que lui, et le domi-nant avec la sévérité d’un maître orgueilleux, Topsius me montra, noire, massive, impénétrable, la Tour Antonia, cita-delle des forces romaines… Sur la plate-forme, entre les cré-
– 166 – neaux, circulaient des gens armés ; sur un bastion, une sil-houette vigoureuse, enveloppée du manteau rouge des Cen-turions, étendait le bras ; des coups lents de trompette se ré-pondaient, semblaient donner des ordres aux autres tours qui se dressaient sur le ciel limpide, ligotant la Cité Sainte. César me parut plus fort que Jéhovah !
Topsius me montra encore, au-delà de la Tour Antonia, l’antique bourgade de David. C’était un groupe de maisons serrées et fraîchement blanchies à la chaux, qui se déta-chaient sur l’azur du ciel et descendaient, tel un troupeau de chèvres blanches, vers une vallée encore plongée dans l’ombre, où, entre des arcades, s’ouvrait une place monu-mentale ; puis les maisons grimpaient, séparées les unes des autres par des ruelles tortueuses jusque sur la colline d’en face et s’y éparpillaient ; cette colline était la colline d’Acra, riche, couverte de palais et de citernes rondes qui étince-laient sous la lumière comme des boucliers d’airain. Plus loin, bien au-delà de vieux murs en ruines, on voyait le quar-tier neuf de Bézétha, encore en construction ; le cirque d’Hérode y dressait ses arcades ; les jardins d’Antipas, bien exposés, frais, arrosés par les eaux douces de l’Enrogel s’étendaient jusqu’à la dernière colline, jusqu’au tombeau d’Hélène.
— Ah Topsius ! quelle ville ! murmurai-je, émerveillé.
— Le Rabbi Eliézer, répondit Topsius, a dit que celui qui ne connaissait pas Jérusalem, n’avait jamais vu une belle ville.
Mais, à nos côtés, des gens joyeux se hâtaient vers la route verdoyante qui monte de Béthanie ; un vieillard qui ti-rait, avec impatience, sur la bride de son âne chargé de bottes de palmes, nous cria qu’on avait aperçu la caravane
– 167 – de Galilée et qu’elle ne tarderait pas à arriver. Alors, poussés par la curiosité, nous trottâmes jusqu’à un tertre, près d’un buisson de cactus, où déjà des femmes s’entassaient avec leurs enfants pendus au cou, agitaient des voiles de couleur claire et prononçaient des paroles de bénédiction et de bon accueil ; et bientôt, nous aperçûmes sur la route poussié-reuse et dorée par le soleil, la file serrée des pèlerins qui ar-rivent les derniers à Jérusalem, car ils viennent de loin, de la haute Galilée, de Gascala et des montagnes. Une rumeur de cantiques se répandait sur la route qui prenait un air de fête ; autour d’un étendard vert, on agitait des palmes et des branches fleuries d’amandier ; sur le dos des chameaux, de gros ballots se balançaient en cadence, parmi les turbans blancs.
Six cavaliers de la garde babylonienne d’Antipas Hé-rode, tétrarque de Galilée, escortaient la caravane depuis Ti-bériade ; ils portaient des mitres en feutre, de longues barbes tressées, et leurs jambes étaient serrées dans des bandelettes de cuir jaune ; ils caracolaient en tête du cortège et ils le-vaient en l’air et brandissaient leurs cimeterres qui étince-laient. Immédiatement derrière eux venait un collège de Lé-vites qui marchaient à larges pas en s’appuyant sur des bâ-tons fleuris et en psalmodiant, en cœur, d’une voix mâle, les louanges de Sion. Autour des lévites, des jeunes gens souf-flaient furieusement à pleines joues, le visage cramoisi, en des trompettes de bronze recourbées vers le ciel.
Mais, tout à coup, du sein de la multitude dispersée le long de la route, s’éleva une acclamation. Un vieillard sans turban, les cheveux épars, allait à reculons et dansait avec frénésie ; il agitait en l’air ses mains velues et faisait claquer ses doigts comme des castagnettes ; il lançait en avant tantôt une jambe, tantôt l’autre ; tout son visage barbu de Roi Da-
– 168 – vid, brillait d’une lueur d’inspiration. Derrière lui, des jeunes filles bondissaient d’un rythme souple sur la pointe de leurs sandales, en pinçant avec harmonie les cordes de harpes lé-gères ; d’autres tournoyaient sur elles-mêmes, frappaient le tambourin qu’elles tenaient à bout de bras, et leurs bracelets brillaient à travers la poussière que, sous la roue de leurs tu-niques gonflées, soulevaient leurs pieds… Alors, la foule, en-thousiasmée, entonna le vieux cantique des voyages rituels et les Psaumes du Pèlerinage.
— Tous mes pas me conduisent à toi, ô Jérusalem ! Tu es parfaite ! Celui qui t’aime connaît l’abondance.
Transporté de ferveur, je hurlai moi aussi :
— Tu es le palais du Seigneur, ô Jérusalem, et le repos de mon cœur !
La caravane passait lentement, bruyamment. Voilées et enveloppées dans leur manteau, les femmes des lévites, as-sises sur des ânes, ressemblaient à des grands sacs mous ; les plus pauvres allaient à pied et elles avaient dans la pointe relevée de leur manteau des fruits et de l’avoine. Les plus prévoyants apportaient avec eux leur offrande au Seigneur et traînaient un agneau blanc qui était attaché à leur ceinture ; les plus vigoureux soutenaient sous les bras les malades dont les prunelles dilatées dans les visages défaits cherchaient avec anxiété les murailles de la Ville Sainte où tout mal est guéri.
Entre les pèlerins et la multitude joyeuse qui les accueil-lait, des bénédictions ardentes et tumultueuses étaient échangées ; certains demandaient des nouvelles des voisins, de la maison, des grands-parents restés au village, à l’ombre de leur vigne ; près de moi, un vieillard, barbu comme Abra-
– 169 – ham, apprenant que la pierre de son moulin lui avait été dé-robée, se jeta à terre, déchira sa tunique et s’arrachait les cheveux. Mais, déjà, fermant la marche, s’avançaient, au bruit de leurs grelots, les mules chargées de ballots de laine et d’outres pleines d’huile ; derrière elles marchaient, en
bande, des fanatiques qui, à Bethphagé et à Rephrain, s’étaient joints à la caravane ; ils jetaient sur le bord de la route des calebasses de vin déjà vides, brandissaient des couteaux, réclamaient la mort des Samaritains et menaçaient tous les païens…
Alors, de nouveau, je repris le trot, à la suite de Topsius, à travers la montagne, le long des cèdres couverts de blanches et frémissantes colombes ; à cet instant même les pèlerins, débouchant sur la route, aperçurent, eux aussi, Jé-rusalem qui, là, en bas, resplendissait, sous le soleil, dans toute sa beauté et dans toute sa blancheur… Ce fut du délire, un délire sacré, tumultueux, enflammé. La foule, se proster-nait, le front dans la poussière ; une clameur de prières mon-tait, du milieu de la multitude bruyante, vers le ciel pur ; les femmes soulevaient leurs enfants entre leurs bras, et, avec transport, les offraient au Seigneur. Quelques-uns demeu-raient immobiles, comme frappés de stupeur devant les splendeurs de Sion ; des larmes brûlantes de foi, de pieux amour, roulaient à travers les barbes incultes et sauvages. Les vieillards montraient du doigt les terrasses du Temple, les rues antiques, les lieux sacrés de l’Histoire d’Israël. “Ici, la porte d’Ephraïm ; ailleurs, la tour des Fournaises ; ces pierres blanches, là-bas, étaient celles du tombeau de Ra-chel”. Et les auditeurs groupés autour des vieillards battaient des mains et criaient : “Bénie sois-tu, ô Sion !” D’autres le ceinturon desserré, couraient, trébuchaient sur les cordes des tentes et les corbeilles de fruits pour changer de l’argent romain ou acheter l’agneau de l’offrande. Parfois, un chant
– 170 – montait d’entre les arbres, clair, menu, pur, et il semblait demeurer, tremblant, dans l’air ; la terre, un instant, parais-sait écouter, ainsi que le ciel ; sereinement Sion resplendis-sait ; du Temple, les deux longues fumées montaient avec la continuité d’une prière éternelle… Puis le chant mourait ; de nouveau, les cris, les bénédictions éclataient ; l’âme entière de la Judée s’abîmait dans la splendeur du sanctuaire ; des bras maigres se levaient frénétiquement pour étreindre Jé-hovah.
Tout à coup, Topsius saisit les rênes de ma jument ; près de moi, un homme, revêtu d’une tunique couleur de safran, venait de surgir, blême, de derrière un olivier ; brandissant une épée, il sauta sur une pierre et cria d’un ton de déses-poir :
— Hommes de Galilée, au secours, et vous aussi, hommes de Nephtali !…
Les pèlerins accouraient, levaient leurs bâtons ; les femmes sortaient des tentes, pâles et tenant leurs enfants à leur cou. L’homme faisait trembler son épée dans l’air, et tout son corps tremblait aussi ; de nouveau, il hurla, d’une voix désespéré :
— Hommes de Galilée, on vient de se saisir du Rabbi Jeschoua. Le Rabbi Jeschoua a été emmené à la maison de Hannan, hommes de Nephtali !
— Dom Raposo, me dit alors Topsius, les yeux étince-lants, l’Homme a été pris, et il a déjà comparu devant le Sanhédrin ! Dépêchons, dépêchons, mon ami, filons vite à Jérusalem, à la maison de Gamaliel ! C’est le moment !
À l’heure où, au Temple, se faisait l’offrande du Parfum, alors que le soleil était déjà haut sur l’Hébron, nous péné-
– 171 – trâmes, au pas, Topsius et moi, par la porte du Poisson, dans une des rues de l’antique Jérusalem. Cette rue était escarpée, tortueuse, poussiéreuse, bordée de maisons de briques basses et pauvres ; au-dessus des portes fermées avec une courroie, au-dessus des fenêtres étroites comme des fentes grillagées, étaient accrochées, en vue de la Pâque, des branches vertes et des palmes entrelacées. Sur les terrasses, entourées de balustrades, des femmes diligentes secouaient les tapis, vannaient le blé ; d’autres bavardaient en accro-chant des lampes de terre en festons pour les illuminations rituelles.
Près de nous marchait d’un pas fatigué un harpiste égyp-tien ; sur sa perruque frisée était piquée une plume écarlate ; sa ceinture fine était entourée d’une étoffe blanche ; ses bras étaient alourdis par des bracelets ; il portait sur l’épaule sa harpe recourbée comme une faux et ornée de fleurs de lotus. Topsius lui demanda s’il venait d’Alexandrie. Chantait-on encore dans les auberges de l’Eunotus, les chansons de la ba-taille d’Actium ? L’homme alors montra dans un sourire triste ses longues dents, il posa sa harpe à terre et se dispo-sait à en pincer les cordes… Nous éperonnâmes nos bêtes ; nous effrayâmes deux femmes à la tête couverte de voiles jaunes, qui portaient enroulés dans le pan de leur manteau des couples de colombes et qui se rendaient certainement au Temple, rapides, gracieuses, légères, en faisant retentir les grelots de leurs sandales.
Çà et là, brûlait au milieu de la rue un grand feu sur le-quel étaient posés des trépieds, des casseroles d’où montait une âcre odeur d’ail ; des enfants au ventre énorme rou-laient, nus, dans la poussière, rongeaient gloutonnement des pelures de citrouille crue, nous fixaient de leurs grands yeux étonnés et chassieux sur lesquels bourdonnaient les
– 172 – mouches. Devant une forge, une bande de pasteurs hirsutes du pays de Moab attendaient qu’à l’intérieur les forgerons qui martelaient le fer dans un nimbe d’étincelles, eussent fini de préparer des fers neufs pour leurs lances. Un nègre, dont la chevelure crépue était surmontée d’un peigne en forme de soleil, vendait, avec des cris lugubres, des gâteaux de seigle de formes obscènes.
Nous traversâmes une place claire et dallée, qui était en-core en construction. Au bout de cette place, et sur toute sa largeur, un établissement de bains modernes, des Thermes romains, déployait, avec un grand air de luxe et de loisir, sa longue arcade de granit ; dans la cour intérieure, ombragée fraîchement par des platanes aux branches desquels étaient suspendus des velaria de lin blanc, couraient des esclaves nus et luisants de sueur qui portaient des vases de parfum et des brassées de fleurs ; de quelques ouvertures grillagées, au ras du sol, s’échappait une molle vapeur d’étuve qui sentait la rose. Sous une des colonnes du vestibule où une pierre d’onyx indiquait l’entrée des femmes, debout, immobile et s’offrant aux adorations comme une idole, se tenait une créa-ture merveilleuse ; son visage avait la rondeur et la blan-cheur de la lune en son plein, ses lèvres étaient épaisses et rouges du sang qui y affluait ; sa tête était coiffée de la mitre jaune des prostituées de Babylone ; ses seins fermes et droits soulevaient la dalmatique de brocard noir brodée de magni-fiques ramages d’or, qui, en plis rigides, tombait de ses larges épaules. Sa main droite tenait une fleur de cactus ; ses lourdes paupières, ses cils épais s’ouvraient et se fermaient au rythme d’un éventail qu’une esclave noire, accroupie à ses pieds, balançait doucement en chantant. Quand ses yeux se fermaient, tout, autour d’elle, devenait sombre ; mais quand se relevait le rideau de ses longs cils, sa large pupille jetait une clarté semblable à celle que le soleil répand sur le
– 173 – désert à l’heure de midi et qui embrase toutes choses et rem-plit le cœur d’une vague tristesse. Et ainsi elle s’offrait dans la magnificence de ses membres de marbre, de sa mitre qui rappelait les rites d’Astarté et d’Adonis, lascive et pontificale.
Je pris le bras de Topsius et murmurai, tout pâle :
— Caramba, je vais aux bains !
Topsius, raide dans sa cape blanche, répliqua d’un ton sec :
— Gamaliel, fils de Siméon, nous attend. Et la sagesse des Rabbis a dit que la femme est le chemin de l’iniquité.
Brusquement, il enfila une ruelle obscure et entièrement voûtée ; le bruit que, sur le pavé, faisaient les pieds de nos chevaux, souleva contre nous les aboiements des chiens et les malédictions des mendiants entassés dans l’ombre. Puis, nous sautâmes par une brèche de l’antique muraille d’Ezekiah ; nous passâmes par-dessus une vieille citerne à sec où dormaient des lézards ; après avoir trotté dans la poussière soulevée d’une rue qui grimpait interminablement entre des murs blanchis à la chaux et des portes enduites de goudron, nous nous arrêtâmes en haut devant une entrée voûtée de plus belle apparence et qu’un grillage bas en fil de fer défendait contre les scorpions. C’était la maison de Ga-maliel.
Dans une vaste cour aux carreaux brûlants, un citronnier couvrait de son ombre l’eau limpide d’un bassin. Autour, soutenue par des pilastres de marbre vert, courait une vé-randa silencieuse et fraîche, aux murs de laquelle était ac-croché, çà et là, un tapis d’Assyrie à fleurs brodées. Un pur azur brillait aux profondeurs du ciel ; dans un coin, sous un porche, un nègre, le corps couvert de plaies, les fers aux
– 174 – pieds, était attelé comme un animal à une barre de bois, et il faisait gémir et tourner lentement la grande meule de pierre du moulin familial. Dans l’obscurité d’une porte apparut un homme obèse, sans barbe et le teint presque aussi jaune que la tunique large qui l’enveloppait tout entier : il tenait à la main une baguette d’ivoire et pouvait à peine lever ses pau-pières molles.
— Ton maître ? lui cria Topsius, en sautant de cheval.
— Entrez, dit l’homme d’une voix fuyante et menue comme le sifflement d’un serpent.
Par un riche escalier de granit noir nous parvînmes à un palier ; entre deux candélabres, élancés comme des arbustes dont ils reproduisaient, en bronze, le tronc sans branches, se tenait devant nous, debout, Gamaliel, fils de Siméon. Il était très grand et très maigre ; une barbe large, parfumée, lui couvrait la poitrine où brillait un cachet de corail suspendu par un ruban écarlate. Sous la blancheur de son turban, à travers lequel couraient des fils de perles, on apercevait, col-lée sur sa tête, une bande de parchemin couverte de textes sacrés ; ses yeux cernés brillaient d’un éclat froid et dur. Une longue tunique bleue, bordée de larges franges, descendait presque sur ses sandales ; aux manches, autour des poignets, étaient cousues d’autres bandes de parchemin également couvertes de textes rituels.
Topsius le salua à la mode d’Égypte, en laissant tomber sa main jusqu’à la genouillère de son pantalon de lustrine. Gamaliel étendit les bras et murmura sur un ton de psalmo-die :
— Entrez, soyez les bienvenus, mangez et réjouissez-vous…
– 175 –
Nous suivîmes Gamaliel à travers un vestibule dont les dalles en mosaïque sonnaient sous nos pas, et nous péné-trâmes dans une salle où se trouvaient réunis trois hommes. L’un d’eux quitta l’embrasure d’une fenêtre pour venir nous accueillir ; il était d’une magnifique beauté ; de longs che-veux châtains et agréablement bouclés tombaient sur son cou vigoureux, charmant et blanc comme un marbre corin-thien ; à la ceinture qui serrait sa tunique pendait la poignée d’or, rehaussée de pierreries, d’une courte épée. Le second était gros et chauve ; son visage sans sourcils était bouffi et si pâle qu’il semblait couvert de farine. Enveloppé dans son manteau couleur lie de vin, il ne bougeait pas du fauteuil de cuir où il était calé, les jambes croisées et un coussin glissé sous chaque bras ; il nous salua d’un léger signe de tête, dis-trait et dédaigneux de la même manière qu’il aurait jeté une aumône à un étranger. Mais Topsius se prosterna presque devant lui pour baiser ses souliers de forme ronde en cuir jaune, lacés avec des fils d’or, parce que c’était le vénérable Osanias, de la famille pontificale des Boethas et, bien plus, du sang royal d’Aristobule. Le troisième personnage ne nous vit peut-être pas, et nous ne le saluâmes point ; accroupi dans un coin, le visage enfoui dans le capuchon d’une tu-nique de lin plus blanche que la neige fraîchement tombée, il semblait plongé dans une prière ; il ne bougeait que pour s’essuyer les mains, de temps en temps, à une serviette de même blancheur que sa tunique et qui pendait à une corde, épaisse, pleine de nœuds, enroulée autour de sa ceinture, comme celles que portent les moines.
Cependant, tout en retirant mes gants, j’examinai le pla-fond de la salle, tout en cèdre et rehaussé d’ornements peints en rouge. Le bleu lisse et brillant des murs semblait être la continuation du ciel d’Orient, pur et chaud, qui resplendissait
– 176 – dans le cadre de la fenêtre. Sur un trépied, incrusté de nacre, fumait, dans un brûle-parfum, une résine aromatique.
Mais Gamaliel s’était approché de nous ; et, après avoir fixé un regard sévère sur mes bottes de cheval, il prononça lentement ces paroles :
— Le voyage depuis le Jourdain est long, vous devez avoir faim.
Je protestai pour la forme et par politesse. Mais il reprit, avec la gravité qu’il aurait mise à réciter un texte sacré :
— L’heure du midi est la plus agréable au Seigneur. Jo-seph a dit à Benjamin : “Tu mangeras avec moi au milieu du jour”. Mais la joie de l’hôte, elle aussi, est agréable au Très-Haut, au Très-Fort… Vous êtes faibles, allez manger, afin que votre âme me bénisse.
Il frappa des mains ; un serviteur, dont un diadème de métal serrait les cheveux, entra en portant une amphore remplie d’eau tiède qui répandait un parfum de rose, et je me purifiai les mains ; un autre esclave m’offrit des gâteaux de miel sur de vertes feuilles de vigne ; un troisième versa dans nos tasses de faïence le vin fort et noir d’Emmaüs. Et pour que l’hôte ne mangeât pas seul, Gamaliel partagea en deux une grenade et, les yeux fermés, porta à la hauteur de ses lèvres un bol où surnageaient des morceaux de glace au mi-lieu de fleurs d’orangers.
— Maintenant, dis-je, en me léchant les doigts, je suis lesté jusqu’à midi…
— Que ton âme se réjouisse !
J’allumai une cigarette et m’accoudai à la fenêtre. La maison de Gamaliel se trouvait à une haute altitude, certai-
– 177 – nement derrière le temple, sur la colline d’Ophel ; l’air y était si léger et si doux qu’il suffisait d’en sentir la caresse pour que le cœur fût rempli de paix. En bas, courait la muraille neuve élevée par Hérode le Grand ; au-delà fleurissaient les jardins et les vergers qui donnaient de l’ombre à la Vallée de la Fontaine et escaladaient la colline où l’on apercevait, blanc, silencieux, et frais, le village de Siloéh. Par l’échancrure d’un vallon creusé entre le mont du Scandale et la colline des Tumultes, je voyais resplendir la Mer Morte, telle une plaque d’argent ; les suaves montagnes de Moab ondulaient, au-delà, d’un bleu qui se détachait à peine de ce-lui du ciel ; une forme blanche, qui paraissait trembler dans la vibration de la lumière, était certainement la citadelle de Makéros sur son rocher, aux confins de l’Idumée. Sur la ter-rasse moussue d’une maison, qui s’élevait aux pieds des mu-railles, un personnage, immobile sous un parasol bordé de grelots, fixait, comme moi, l’horizon lointain de l’Arabie ; près de lui, une jeune fille, à la taille élancée et souple, aux bras nus et levés vers le ciel, appelait une compagnie de co-lombes qui voletaient autour d’elle. Sa tunique entrouverte laissait voir sa gorge étroite et ferme ; elle était si jolie, si brune et si dorée par le soleil que j’allais lui envoyer un bai-ser… Mais je me retins, en entendant Gamaliel qui disait, comme l’homme au manteau couleur de safran du Mont des Oliviers ; “Oui, cette nuit, à Béthanie, on s’est saisi de Rabbi Jeschoua”.
Ensuite, les yeux mi-clos, il ajouta lentement en passant ses doigts dans sa longue barbe :
— Mais Pontius a eu des scrupules… Il n’a pas voulu ju-ger un homme de Galilée qui est sujet d’Hérode Antipas… Et comme le Tétrarque vient pour la Pâque à Jérusalem, Pon-tius a envoyé le Rabbi chez lui, à Bézétha…
– 178 –
Les yeux du docte Topsius brillèrent d’étonnement :
— Étrange, en vérité, s’écria-t-il, en ouvrant ses maigres bras. Pontius scrupuleux, Pontius formaliste ! Et depuis quand Pontius respecte-t-il le pouvoir judiciaire du Té-trarque ? Combien de pauvres galiléens n’a-t-il pas fait mas-sacrer sans la permission du Tétrarque, lors de la révolte de l’aqueduc, quand, par son ordre, les épées romaines mêlè-rent, dans les parvis du Temple, le sang des hommes de Nephtali à celui des bœufs destinés au Sacrifice ?
Gamaliel murmura sombrement :
— Le Romain est cruel, mais esclave de la légalité. Alors, Osanias, fils de Boethas, agitant légèrement sur la pourpre des coussins ses mains resplendissantes de bagues, dit, avec un sourire mou qui découvrit sa mâchoire sans dents :
— Peut-être aussi la femme de Pontius protège-t-elle le Rabbi !
Gamaliel maudit, d’une voix sourde, l’impudeur de la Romaine. Et comme les yeux de Topsius interrogeaient le vénérable Osanias, celui-ci s’étonna que le Docteur ignorât des choses qui, au Temple, étaient l’objet de toutes les con-versations, même parmi les pasteurs qui venaient de l’Idumée vendre les béliers de l’Offrande. Chaque fois que le Rabbi prêchait sous le Portique de Salomon, près de la porte Suze, Claudia se tenait, sur la terrasse de la Tour Antonia, seule et le visage dissimulé, sous un voile noir, pour le voir et l’entendre… Ménahem, qui, durant le mois de Tébeth, mon-tait la garde près de l’escalier des Gentils, avait vu la femme de Pontius faire signe au Rabbi avec son voile. Peut-être Claudia, rassasiée des plaisirs de Caprée, de tous les cochers
– 179 – du Cirque, de tous les histrions de Suburre et des jeux d’Atalante qui avaient fait perdre la voix au chanteur Accius, voulait-elle, à son arrivée en Syrie, savoir ce qu’avaient de particulier les baisers d’un prophète de Galilée…
L’homme, habillé de lin blanc, rejeta le capuchon posé sur ses cheveux en désordre et il releva brusquement la tête ; ses larges yeux bleus brillèrent avec l’éclat fulgurant et ra-pide d’un éclair ; mais, aussitôt, ses paupières s’abaissèrent gravement, humblement… Puis il murmura avec sévérité :
— Osanias, le Rabbi est chaste !
Le vieillard se mit à rire, lourdement. Chaste, le Rabbi ! Que pensait-il alors de cette galiléenne de Magdala qui avait vécu dans le faubourg de Bézétha et qui, au cours des fêtes du Prurim, s’était mêlée aux prostituées grecques près des portes du théâtre d’Hérode ?… Et Joanna, la femme de Khosna, un des cuisiniers d’Antipas ?… Et cette autre du bourg d’Ephraïm une nommée Suzanne, qui, une nuit, sur un simple signe du Rabbi, avait abandonné son métier à tisser, ses enfants et qui, les économies du ménage dissimulées dans le coin de son tablier, l’avait suivi jusqu’à Césarée ?…
— Osanias ! s’écria, en battant des mains joyeusement, l’homme au joli visage et à l’épée ornée de pierreries. Ô fils de Boethas, comme tu connais bien, un à un, les déporte-ments d’un Rabbi galiléen, enfant trouvé contre la borne d’un champ et plus dénué qu’elle ! Mieux que s’il s’agissait d’Elius Lamma, notre Légat Impérial, que le Seigneur couvre de maux !
Les yeux d’Osanias, semblables à de minuscules grains de verre noir, brillèrent de malice et de subtilité.
– 180 –
— Voyons, Manassès ! Vous autres, les patriotes, les purs héritiers de Judas de Galaunitideu, ne nous reprochez-vous pas sans cesse, à nous Sadducéens, d’ignorer tout ce qui se passe hors du Vestibule des Prêtres et des alentours de la maison d’Hannam ?…
Il s’interrompit un instant, secoué par une toux rauque qui le faisait suffoquer sous le pan de son manteau qu’il avait relevé vivement devant sa bouche. Puis, les lèvres violacées, il reprit d’une voix brisée :
— Je dois ajouter que c’est justement dans la maison d’Hannam que, tout en nous promenant sous la vigne, nous avons appris ces choses de la bouche de Ménahem… Celui-ci nous a même raconté que ce Rabbi de Galilée poussait l’impudence jusqu’à toucher des femelles païennes et d’autres plus impures que le porc… Un lévite l’a vu, encore tout échauffé, se lever derrière la margelle d’un puits, le long de la route de Sichem, en compagnie d’une femme de Sama-rie.
L’homme vêtu de lin se redressa d’un bond, tout trem-blant, et le cri qui lui échappa était le cri d’horreur de quelqu’un que le hasard aurait rendu témoin de la profana-tion d’un autel.
Mais Gamaliel fixa sur lui un regard dur et il répliqua sur un ton de sèche autorité.
— Voyons, Gad, à trente ans, le Rabbi n’est pas encore marié ! Quel est son travail ? Où se trouve le champ qu’il la-boure ? Quelqu’un a-t-il jamais connu sa vigne ? Il vaga-bonde sur les routes et il vit des offrandes de ces femmes perdues ! Fait-il autre chose que ces mignons imberbes de Sybaris ou de Lesbos qui se promènent toute la journée sur
– 181 – la Voie Judiciaire et dont vous autres, Esséniens, avez une telle horreur que vous courez laver vos vêtements à la pre-mière citerne venue, si l’un d’eux vous a seulement frôlé ?… Tu as entendu Osanias, fils de Boethas… Seul Jéhovah est grand ! et, en vérité, je te le dis, quand, au mépris de la Loi, Rabbi Jeschoua accorde à la femme adultère un pardon qui réjouit tant le cœur des simples, il cède au relâchement de sa morale et non à l’abondance de sa miséricorde.
Le visage en feu et levant les bras au ciel, Gad cria :
— Mais, le Rabbi fait des miracles !
Ce fut alors le célèbre Manassès qui, avec une sérénité dédaigneuse, répondit à l’Essénien :
— Tais-toi donc, Gad ; d’autres que lui en ont fait aussi, des miracles ! Simon de Samarie en a fait, des miracles. Ap-polonius aussi, et Gabienus. Et que sont, je te prie, les pro-diges de ton Galiléen comparés à ceux des filles du Grand-Prêtre Annius et à ceux du sage Rabbi Chekina ?
Osanias se moquait de la simplicité de Gad :
— En vérité, qu’apprenez-vous, vous autres Esséniens, dans votre oasis d’Engaddi ? Des miracles ! Les païens eux-mêmes en font, des miracles ! Rends-toi à Alexandrie, sur le port d’Eunotos, à droite, là où se trouvent les fabriques de papyrus, et tu y verras des Mages qui font des miracles pour une drachme, le prix d’une journée de travail. Si le miracle prouve la divinité, il faut admettre alors que le poisson Oannes est divin, puisqu’il a des nageoires en nacre et qu’il prêche sur les rives de l’Euphrate, durant les nuits de pleine lune !
– 182 –
Gad souriait d’un air hautain et doux. Son indignation était étouffée sous le poids de son immense dédain. Il avança d’un pas, lentement, puis d’un autre ; il contempla avec compassion ces hommes infatués d’eux-mêmes, endurcis et moqueurs.
— Vous parlez, vous parlez, et vos paroles sont aussi vaines que le bourdonnement des taons ! Vous parlez et vous ne l’avez même pas entendu. En Galilée, qui est, pourtant, une contrée fertile et verdoyante, il nous semblait, dès qu’il ouvrait la bouche, qu’une source de lait se mettait à couler sur une terre depuis longtemps affamée et depuis longtemps assoiffée. Les eaux du lac de Tibériade s’apaisaient pour l’écouter ; les yeux des enfants qui l’entouraient prenaient une gravité qui semblait prématurément mûrie aux feux de la foi… Il parlait ; et, comme des colombes qui ouvrent leurs ailes et prennent leur vol du seuil d’un sanctuaire, nous voyions se détacher de ses lèvres et s’envoler vers toutes les nations de la terre, les mots nobles et saints de Charité, de Fraternité, de Justice, de Miséricorde et les formes neuves, belles, divinement belles, de l’Amour.