La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4

Alexandre Dumas · Chapitre 16 sur 20

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La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4

LXXIX la Foi Punique

Mais Troubridge répondit:

--Nous avons, en effet, pouvoir de traiter pour les affaires militaires, mais non pour les affaires diplomatiques. Maintenant, qu'importe notre signature, puisque la note est écrite de notre main?

Ruffo n'insista point davantage; il croyait avoir pris toutes ses précautions.

En conséquence, confiant dans la lettre écrite par l'ambassadeur, laquelle disait que milord était résolu à ne rien faire qui pût rompre l'armistice;--confiant dans la note des capitaines Troubridge et Ball, qui déclaraient à Son Éminence que milord ne s'opposerait point à l'embarquement des rebelles,--mais voulant, cependant, malgré cette double assurance, se dégager de toute responsabilité, il chargea Micheroux de conduire les deux capitaines aux châteaux, et de donner à leurs commandants connaissance de la lettre qu'il venait de recevoir et de la note qu'il venait d'exiger, et, si ces deux assurances leur suffisaient, de s'entendre immédiatement avec eux pour l'exécution des articles de la capitulation.

Deux heures après, Micheroux revint et dit au cardinal que, grâce au ciel, tout s'était terminé à l'amiable et d'un commun accord.

 

LXXIX

 

LA FOI PUNIQUE

 

Le cardinal fut si heureux de cette solution, à laquelle il était loin de s'attendre, que, le 27 juin au matin, il chanta un Te Deum à l'église del Carmine, et cela, avec une pompe digne de la grandeur des événements.

Avant de se rendre à l'église, il avait écrit une lettre à lord Nelson et à sir William Hamilton, leur présentant ses plus sincères remercîments pour avoir bien voulu rendre la tranquillité à la ville, surtout à sa conscience, en ratifiant le traité.

Hamilton, toujours en français, répondit la lettre suivante:

«A bord du Foudroyant, le 27 juin 1799.

ȃminence,

»C'est avec le plus grand plaisir que j'ai reçu le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Nous sommes tous également travaillés pour le service du roi et de la bonne cause; seulement, il y a, selon le caractère, différentes manières de prouver son dévouement. Grâce à Dieu, tout va bien, et je puis affirmer à Votre Éminence que milord Nelson se félicite de la décision qu'il a prise de ne point interrompre les opérations de Votre Éminence, mais de l'assister, au contraire, de tout son pouvoir, pour terminer l'entreprise que Votre Éminence a jusqu'à présent si bien menée, au milieu des circonstances critiques dans lesquelles Votre Éminence s'est trouvée.

»Milord et moi serons trop heureux si nous avons tant soit peu pu contribuer au service de Leurs Majestés Siciliennes et rendre à Votre Éminence sa tranquillité, un instant troublée.

»Milord me prie de remercier Votre Éminence de son billet, et de lui dire qu'il prendra, en temps opportun, toutes mesures nécessaires.

»J'ai l'honneur d'être, etc.

»W. HAMILTON.»

Maintenant, on a vu, dans les quelques lettres de Ferdinand et de Caroline au cardinal Ruffo, quelles protestations d'inaltérable estime et d'éternelle reconnaissance terminaient ces lettres et précédaient les noms dos deux monarques, qui lui devaient leur royaume.

Nos lecteurs désirent-ils savoir de quelle manière se traduisaient ces protestations de reconnaissance?

Qu'ils veuillent bien alors prendre la peine de lire la lettre suivante, écrite, en date du même jour, par sir William Hamilton au capitaine général Acton:

«A bord du Foudroyant, baie de Naples, 27 juin 1799.

»Mon cher seigneur,

»Votre Excellence aura vu, par ma dernière lettre, que le cardinal et lord Nelson sont loin d'être d'accord. Mais, après mûres réflexions, lord Nelson m'autorisa à écrire à Son Éminence, hier matin, qu'il ne ferait plus rien pour rompre l'armistice que Son Éminence avait cru convenable de conclure avec les rebelles renfermés dans le Château-Neuf et le château de l'Oeuf, et que Sa Seigneurie était prête à donner toute l'assistance dont était capable la flotte placée sous son commandement, et que Son Éminence croirait nécessaire pour le bon service de Sa Majesté Sicilienne. Cela produit le meilleur effet possible. Naples était sens dessus dessous, dans la crainte que lord Nelson ne rompît l'armistice, tandis qu'aujourd'hui tout est calme. Le cardinal est convenu, avec les capitaines Troubridge et Ball, que les rebelles du Château-Neuf et du château de l'Oeuf, seraient embarqués le soir, taudis que cinq cents marins seraient descendus à terre pour occuper les deux châteaux sur lesquels, Dieu merci! flotte enfin la bannière de Sa Majesté Sicilienne, tandis que les bannières de la République (courte a été leur vie!) sont dans la cabine du Foudroyant, où, je l'espère, la bannière française qui flotte encore sur Saint-Elme ne tardera point à les rejoindre.

»J'ai grand espoir que la venue de lord Nelson dans le golfe de Naples sera très-utile aux intérêts et à la gloire de Leurs Majestés Siciliennes. Mais, en vérité, il était temps que j'intervinsse entre le cardinal et lord Nelson; sinon tout allait se perdant, et cela dès le premier jour. Hier, ce bon cardinal m'a écrit pour me remercier, ainsi que lady Hamilton, L'arbre de l'abomination qui s'élevait devant le palais royal a été abattu et le bonnet rouge arraché de la tête du géant.

»Maintenant, une bonne nouvelle! Caracciolo et une douzaine d'autres rebelles comme lui seront bientôt entre les mains de lord Nelson. Si je ne me trompe, ils seront envoyés directement à Procida, où ils seront jugés, et, au fur et à mesure de leur jugement, renvoyés ici pour y être suppliciés. Caracciolo sera probablement pendu à l'arbre de trinquette de LA MINERVE, où il demeurera exposé du point du jour au coucher du soleil. Un tel exemple est nécessaire pour le service futur de Sa Majesté Sicilienne, dans le royaume de laquelle le jacobinisme à fait de si grands progrès.

»W. HAMILTON.

»Huit heures du soir.--Les rebelles sont dans leurs bâtiments et ne peuvent bouger sans un passeport de lord Nelson.»

En effet, comme le disait Son Excellence l'ambassadeur de la Grande-Bretagne dans la lettre que nous venons de lire, les républicains, sur la foi du traité, et rassurés par la promesse de Nelson de ne point s'opposer à l'embarquement des patriotes, n'avaient fait aucune difficulté pour livrer les châteaux aux cinq cents marins anglais qui s'étaient présentés pour les occuper, et pour descendre dans les felouques, les tartanes et les balancelles qui devaient les conduire à Toulon.

Les Anglais prirent donc possession d'abord du Château-Neuf, de la darse et du palais royal.

Puis la remise du château de l'Oeuf fut faite avec les mêmes formalités.

Un procès-verbal fut rédigé de cette remise des châteaux et signé par les commandants des châteaux pour les patriotes, et par le brigadier Minichini pour le roi Ferdinand.

Deux personnes seulement usèrent du choix qui leur était donné par la capitulation de chercher un asile à terre ou de s'embarquer, en allant demander un asile au château Saint-Elme.

Ces deux personnes furent Salvato et Luisa San-Felice.

Nous reviendrons plus tard, pour ne plus les quitter, aux héros de notre livre; mais ce chapitre, nous l'avons indiqué par son titre, est tout entier consacré à un grand éclaircissement historique.

Comme nous allons faire, à la mémoire d'un des plus grands capitaines que l'Angleterre ait eus, une de ces taches indélébiles que les siècles n'effacent point, nous voulons, en faisant passer, les unes après les autres, sous les yeux de nos lecteurs, les pièces qui prouvent cette grande infamie, montrer jusqu'au bout que nous ne sommes ni dévoyé par l'ignorance, ni aveuglé par la haine.

Nous sommes purement et simplement le flambeau qui éclaire un point de l'histoire resté obscur jusqu'à nous.

Il arrivait au cardinal ce qui arrive à tout grand coeur qui entreprend une chose jugée impossible par les timides et les médiocres.

Il avait laissé autour du roi une cabale d'hommes qui, n'ayant souffert aucune fatigue, n'ayant couru aucun danger, devaient naturellement attaquer celui qui avait accompli une oeuvre taxée par eux d'impossible.

Le cardinal, chose presque incroyable, si l'on ne savait point jusqu'où peut aller cette vipère des cours qu'on appelle la calomnie, le cardinal était accusé, en conquérant le royaume de Naples, de ne point travailler pour le roi, mais pour lui-même.

On disait que, par le moyen de l'armée qu'il avait réunie et qui lui était toute dévouée, il voulait faire proclamer roi de Naples son frère don Francesco Ruffo!

Nelson, avant son départ de Palerme, avait reçu des instructions à ce sujet, et, à la première preuve qui confirmerait les doutes conçus par Ferdinand et par la reine, Nelson devait attirer le cardinal à bord du Foudroyant et l'y retenir prisonnier.

On va voir qu'il s'en fallut de bien peu que cet acte de reconnaissance ne s'accomplît, et nous avouons regretter fort pour notre compte qu'il n'ait pas eu lieu, afin qu'il restât comme un exemple à ceux qui se dévouent pour les rois.

Nous copions les lettres suivantes sur les originaux.

«A bord du Foudroyant, baie de Naples, 29 juin 1799.

«Mon cher seigneur,

»Quoique notre ami commun, sir William, vous écrive avec détail sur tous les événements qui nous arrivent, je ne puis m'empêcher de prendre la plume pour vous dire clairement que je n'approuve aucune des choses qui se sont faites et qui sont en train de se faire; bref, je dois vous dire que, quand même le cardinal serait un ange, la voix du peuple tout entier s'élève contre sa conduite. Nous sommes entourés ici de petites et mesquines cabales et de sottes plaintes, que, dans mon opinion, la présence du roi, de la reine et du

ministère napolitain peut seule éteindre 6 et apaiser, de manière à fonder un gouvernement régulier et qui soit le contraire du système qui est mis en pratique en ce moment. Il est vrai que, si j'eusse suivi mon inclination, l'état de la capitale serait encore pire qu'il n'est, attendu que le cardinal, de son côté, eût fait pis que de ne rien faire.

Note 6: (retour) Nelson appelle petites et mesquines cabales l'insistance du cardinal pour faire respecter le traité, et sottes plaintes les réclamations des patriotes! Cela prouve le cas que faisait Nelson de la parole des rois et de la vie des hommes.

C'est pourquoi j'espère et implore la présence de Leurs Majestés, répondant sur ma tête de leur sûreté. Je serai peut-être forcé de m'éloigner de ce port, avec le Foudroyant; mais, si je suis forcé d'abandonner ce port, je crains que les conséquences de mon départ ne soient fatales.

»Le Sea-Horse est également un sûr abri pour Leurs Majestés; elles y seront autant en sûreté qu'on peut l'être dans un vaisseau.

»Je suis, pour toujours, votre »NELSON.

A sir John Acton.

Comme la première, cette seconde lettre est du même jour et adressée à Acton. L'ingratitude des deux illustres obligés y est encore plus visible, et, à notre avis, ne laisse, cette fois, rien à désirer.

»29 juin au matin.

»Mon cher monsieur,

Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir arriver le roi, la reine et Votre Excellence. Je vous envoie le double d'une proclamation que je charge le cardinal de faire publier, ce que Son Éminence a refusé tout net, en disant qu'il était inutile de lui rien envoyer, attendu qu'il ne ferait rien imprimer. Le capitaine Troubridge sera ce soir à terre avec treize cents hommes de troupes anglaises, et je ferai tout ce que je pourrai pour rester d'accord avec le cardinal jusqu'à l'arrivée de Leurs Majestés. Le dernier arrêté du cardinal défend d'emprisonner qui que ce soit sans son ordre: c'est vouloir clairement sauver les rebelles. En somme, hier, nous avons délibéré pour savoir si le cardinal ne serait point arrêté lui-même. Son frère est gravement compromis; mais il est inutile d'ennuyer plus longtemps Votre Excellence. Je m'arrangerai de manière à faire le mieux possible, et je répondrai sur ma tête du salut de Leurs Majestés. Puisse Dieu mettre une prompte et heureuse fin à tous ces événements, et veuille Votre Excellence me croire, etc.

»HORACE NELSON.