La trépidation

Robert, comte de Montesquiou-Fézensac · Chapitre 6 sur 12

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La trépidation

Parabole

Il y avait une fois un petit jardin, qui était médiocre, et un grand jardin, qui était magnifique. Celui-ci communiquait avec celui-là, comme dans le livre de la Princesse Bibesco.

Dans le premier jardin, l’on ne voyait pas de fleurs, mais l’on reconnaissait beaucoup d’invités; dans le deuxième, on voyait les plus belles fleurs du monde, mais l’on ne distinguait personne.

Ceux qui se trouvaient dans le petit jardin auraient bien voulu pénétrer dans le grand; mais cela n’était pas permis, parce qu’il appartenait à un Génie, qui aimant beaucoup les fleurs, n’aimait pas beaucoup les hommes, lesquels n’aiment jamais beaucoup les fleurs, même quand ils font semblant. Ils les aiment pour eux, et non pas pour elles: ils les cueillent, ce n’est pas une façon de les aimer. Cependant, la grille qui séparait les deux jardins restait entr’ouverte, peut-être par négligence, peut-être par indulgence, on ne saurait préciser.

Alors quelques audacieux s’introduisirent d’un enclos dans l’autre, et cela réveilla le Génie, qui apparut furieux.

Il portait un énorme trousseau de clefs dont il se servit pour barricader, avec un terrible cric-crac, la grille redevenue inflexible; et ce faisant, il criait: «_je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche!…_»

Comme on le constate, c’est à trois reprises qu’il renouvela cette exclamation incompréhensible. Que voulait-elle dire, mon Dieu, que voulait-elle dire?…

Parmi le groupe qui l’entendit, quelques-uns risquèrent des interprétations, qui n’étaient pas toutes obligeantes. Et puis «chacun s’en fut coucher», comme dans la chanson de Malbrouck.

Plusieurs rêvèrent qu’ayant enfreint la triple interdiction du Génie, celui qu’elle visait, sans d’ailleurs l’atteindre, s’était empalé sur un des piquants de la grille. Certains en frémirent, d’autres en sourirent, ce qui prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de se mettre d’accord, et que tout le monde n’est pas doux.»

Qui donc avait bien pu dicter à l’appareil le poème en prose plutôt saugrenue? La voix était, comme d’ordinaire, nasillarde; parfois nette, quelquefois confuse. Plusieurs prétendirent reconnaître le timbre de tel ou tel; mais les avis restèrent partagés.

Des dames s’étaient assises à contre-jour dans l’espoir de cacher qu’elles avaient cent ans; l’on s’en apercevait tout de même. Le spectacle paraissait les fasciner; et cependant, depuis des années déjà, le Seigneur Jésus lui-même, qui a guéri l’Aveugle de Jéricho, ne pouvait plus rien pour leur rayon visuel. Peut-être, à vrai dire, après tout, aurait-il jugé le miracle inutilement dépensé à remettre, selon l’expression biblique, ce vin nouveau dans ces vieilles outres. Quoi qu’il en soit, les centenaires humiliées de ne rien voir, tinrent à prouver qu’elles pouvaient du moins encore marcher. Elles se dressèrent, et comme tout le monde, se mirent à tanguer.

Une madame, jugée très jolie par les amateurs de cartes postales, ouvrait tout grands les yeux trop grands, qui font le soi-disant attrait des visages de femmes, généralement mis en scène par ces rectangles voyageurs, pour souhaiter une fête, présenter un bouquet, sous un chapeau vaste et des boucles folles. Même, sur le conseil d’amis mal inspirés, persuadés, à tort, qu’un oeil ne saurait être assez vaste, la jolie dame aux yeux géants les avait encore agrandis de plusieurs traits de crayon et de touches de khôl. Il en résultait le faible espoir de les voir diminuer un peu, sous l’assaut d’un menu chagrin, légèrement larmoyant, ou la simple caresse d’une petite éponge bien imbibée.

Les yeux bénéficient plus souvent qu’on ne croit de jouer à qui perd gagne. Ils rendent aux belles joues la surface qui leur est due, au noble front l’espace qui lui est assigné, à tout un visage l’équilibre rompu par ces calots indiscrets, qui mangent toute la place. Ceci dit, la jolie dame, elle, se montra discrète; elle ne fit aucun embarras, ni aucune grimace, laissant cela pour d’autres, moins bien traitées par la nature injuste, qui ne les avait pas dotées, pour accaparer l’attention, de prunelles larges comme des hublots; elle écarta simplement et pudiquement son voile, d’un doigt léger comme lui, pour se laisser admirer complaisamment par les admirateurs de cartes postales.

Parut encore une autre dame trop jolie; c’était la «dame de Drian», le type de cette femme dont les journaux affirment que ce dessinateur de modes l’a créé avec les images qu’elle a inspirées et les coupes qu’elle a subies, au point de se changer en elles-mêmes comme une sorte de Galatée du chiffon.

Ça n’avait pas réussi à la dame qui, belle l’an d’avant, était devenue trop jolie. En dépit d’un air de parenté, c’est si peu la même chose, que c’est, au contraire, juste l’opposé. On ne pense pas assez à ce que les soi-disant grands faiseurs détruisent de beauté avec leurs manigances. Tout ce qui, chez cette nymphe, avait naturellement du style, tournait au fade, par l’apprêté, l’amoindri, l’ondulant et l’ondulé de la présentation Parisienne, dernier cri, dernier chic, select et nul.

Comme, bien que déjà vieille, la Marquise de l’Oie était restée la fille, pour toujours mineure, d’une mère ayant brillé, longtemps avant, dans les Ambassades, elle avait hérité des leçons et des exemples maternels (avec les restes d’un accent Viennois difficultueusement contrefait, avant 70) tout un catéchisme de mondanité médiocrement transcendante, pour toutes les situations de salons et les vicissitudes du décorum. Aussi, quand un premier sujet, (les mondains n’écoutent jamais que les premiers sujets de troupe Italienne) se mettait à chambarder l’atmosphère et à déranger les conversations, avec l’air fameux, trop fameux, des Paillasses, et l’achevait sur ce ridicule, ce fâcheux sanglot mécanique, avec lequel il pensait bien mimer la douleur humaine, se faisant jour à travers les paillettes, Madame de l’Oie pensait aussi devoir mimer la douleur. Elle s’interrompait de conter un potin; son visage, habituellement sans expression, se contractait gauchement, pour compatir, dirai-je pour collaborer, de son crû, à la souffrance de ceux qui doivent la dissimuler sous des paillettes; mais, ce faisant, rien ne l’empêchait pendant ce temps-là de songer au bon établissement de sa demoiselle.

On annonça Monsieur et Madame Fritz de Multipliet. Elle portait une robe à queue, et couleur de papyrus. Quelqu’un dit gracieusement: «est-ce pour recopier, là-dessus, les oeuvres complètes de son mari?» Un autre répliqua, disgracieusement: «une fois l’opération terminée, la robe aura-t-elle, ou non, augmenté de valeur?»