La trépidation
Chapitre IV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Les Propos ultra-violets.
Nombre de sujets furent abordés, effleurés, traités, creusés, délaissés, sinon avec toutes les lumières qu’il eût fallu, pas, du moins, sans étincelles.
Les fastes de notre réunion ne prêtent aucun propos saillant aux personnes mentionnées par Madame Estradère. N’ont-elles rien dit? C’est possible. Les figurants de marque se contentent de promener leur présence et de donner leur nom, plutôt que leur avis.
Mais il y avait encore là[11], outre les invités précités, Anastase Gallo, Pétrus Loth, Marcel Le Lorrain, le sculpteur Barde, le peintre Libra, le professeur Ghezo, le professeur Albin, Marcel Lévèque, le docteur Josquin, le portraitiste Bologne, Madame Elphaige, Madame Stryge, Lady Helen, Lady Lilith, Madame Edouard Delphin, la Duchesse Gracieuse, Madame Gyspa, la Comtesse Ziska, la Comtesse Mathilde, la Princesse Rosesco, Madame Delavoie-Méduse, Ernest Cyrille, Paul Centule, Harry Pugnax, Albert Charmant, Myrtil Trust, Abel Bellard, Edmond Russell, Benoît de Castelnaudary, Martin de Rheingold, Duplex de Cyrnos, Raymond d’Hyères, Georges Le Voiturier, Armel de Syringe, Alfred Ardent, Coecilia Frater, Blanche Baden, et cætera.
[11] Il me serait facile d’établir la liste des noms, assez transparents, sous lesquels j’ai groupé mes personnages. Mais je n’ai pas cru devoir le faire, parce que leur mission est de composer une conversation d’ensemble plutôt que de faire ressortir telle ou telle figure. Ce que j’ai voulu surtout assembler, animer, faire fonctionner et vivre, c’est le groupe indépendant des «_quarante têtes incorruptibles_», dont parle Rivarol, qui ne sont nullement les quarante académiciens, mais les quarante esprits qui ne s’inclinent pas devant le faux mérite et l’empêchent de dormir.
Lady Helen s’éleva d’abord contre les magazines, qu’elle accusa de tous les maux. C’est inévitable. Chaque jour voit naître plusieurs de ces recueils, et la concurrence les induit d’abord à se partager les sujets, puis à se les disputer, enfin à ne plus laisser subsister rien de simple et de gentil qui s’abandonne à être tel.
Les concours de chapeaux d’enfants marquèrent le départ de ces inconvenances: une fillette photographiée pour, et par un illustré, avec deux bouquets de cerises sur les oreilles, est en grand danger de passer pécore. Mais cela n’était rien, ou plutôt, voyez où cela nous mène, à ce concours de baisers enfantins, qui menace de détruire, jusque chez les marmots, les tendres caresses spontanées, les élans du coeur. Quand la petite Monna dira bonjour à la petite Vanna (car les bébés s’appellent comme ça maintenant) elle se règlera sur le souvenir du portrait qui a valu, à sa cousine, un abonnement ou une poupée, et pas une mère ne pourra plus compter sur un de ces bons bécots bruyants qu’on appelait baisers de nourrice.
Ces concurrences d’imprimerie poussent aux pires extrémités. Le premier qui inventa le livre d’adresses fut un grand criminel. Non seulement il ne permit plus aux gens de vivre heureux en vivant cachés, mais il les exposa au déboire de voir imprimer leurs alliances, qui ne sont pas toujours décoratives, sans compter le reste, et ce qui menace. L’Anglaise fit observer que, si les prédicateurs avisés interdisent les marques d’approbation dans le temple, c’est qu’elles forceraient d’admettre les signes de blâme: l’un ne va pas sans l’autre. De même les distinctions et les privilèges, signalés dans les Bottins de Salon, finiront par avoir pour contre-partie, d’y faire, quelque jour, figurer plus ou moins discrètement le discrédit ou la tare. Il est peu probable que les titres d’amants et de maîtresses, avec des signes correspondants, s’y voient désignés aussi clairement qu’ils le sont par les places à table; mais une nomenclature plus maligne saura bien inventer quelque euphémisme pour renseigner l’étranger sur le fin du fin de ces mystères. Le Musée de Saint-Quentin fait inscrire, au revers du portrait de Mademoiselle Fel: «_préférée_ de La Tour». Espérons que ce vocable prévaudra.
Cette conversation amena sur le sujet d’une Revue que venait de fonder Monsieur Lapauze, et qui avait pris pour devise: défendre tout ce qui unit. Quelqu’un affirma que ce périodique ne manquerait pas de publier des vers de la Duchesse. Timon répondit avec beaucoup de grâce qu’ils correspondraient au signalement, puisqu’ils unissaient des syllabes qui n’étaient pas faites pour se rencontrer (_sic_).
C’était reprendre, par le mauvais bout, la sempiternelle question des amateurs. Le même affirma: «elle présente deux aspects, tous deux réglés. Le premier, c’est qu’il n’existe rien, dans l’échelle humaine, animale, végétale, et même zoologique, rien qui soit au-dessous du bousilleur d’art, qu’il se donne pour littérateur, sculpteur ou peintre. Ça c’est entendu. Mais l’autre point de vue n’est pas moins enregistré, à savoir qu’il n’y a de grands artistes que les grands amateurs, ceux qui travaillent à leur heure, à leur gré, à leur guise, selon leur inspiration et leur bon plaisir. La preuve, entre autres, c’est que des écrivains qui avaient produit de bonnes choses, de cette façon, depuis le moment où des périodiques les ont enrôlés, pour livrer le travail à des dates fixes, n’ont donné que des oeuvres secondaires, même insignifiantes, parce que l’opération du Saint-Esprit, en matière de création esthétique, refuse de répondre à cette forme d’interrogation plus que délétère, annihilante: «sur quoi vais-je faire mon article, cette semaine?» Quel que soit le sujet choisi, dans ces circonstances, il ne saurait représenter que la deuxième, dixième, centième mouture d’une veine et d’une pensée.»
Les caricaturistes sont les hôtes des magazines; on en reparla; non de ceux qui dramatisent l’actualité ou la ridiculisent, mais des autres, qui réforment la ressemblance humaine et déforment la ressemblance divine. Leur art prête à l’interprétation; par suite, à l’incertitude. Y a-t-il lieu de considérer, ou non, comme une faveur, pour certaines personnalités, leur retour fréquent, dans les albums de charges? Que Becquières souffre de n’y pas être représenté, n’en fournit pas une preuve suffisante; mais que Forain y reparaisse continuellement, en apporte un témoignage presque probant. Mais alors, s’il y a vraiment de la prédilection dans ce choix, et de la consécration dans cette insistance, pourquoi ne pas faire tangoter certains gros bonnets de presse, avec leurs principales abonnées, et même avec leurs plus puissantes actionnaires? C’est ici que l’énigme commence. En voici une explication modestement proposée. Peut-être ladite faveur—si faveur il y a—hésite à se manifester à l’égard de ceux et de celles dont un froncement de sourcils diminuerait le beurre dans les épinards.
*
Les discours s’élevèrent.
—«C’est une erreur de croire—dit Anastase Gallo—que ceux qui vivotent dans la gloriole se contentent de ce diminutif de la gloire, parce que celle-ci leur est inaccessible. Qu’une circonstance fortuite la mette à leur portée, par raccroc, les y installe, presque malgré eux, ils s’y sentiront mal à l’aise et feront la grimace, comme un homme à qui l’on offrirait un aliment fort et qui ne voudrait qu’une croquignole.
«J’en ai vu un exemple étonnant. La gloire est d’un goût âpre, d’un port douloureux, dont ne s’accommodent aucunement ceux qui se gargarisent de riens. Il ne leur faut qu’une irrigation de louanges ordinaires, assez pareilles à ces lavements portatifs, employés par les caillettes du Dix-Huitième Siècle, sortes de poires souples, et toutes placées, avec lesquelles ces folles entraient dans le bal. Le moment venu, en feignant de pouffer, elles tombaient brusquement sur un siège de rencontre, qui se trouvait ainsi, à point nommé, leur administrer la chose. A ceux qui ne veulent que des éloges ordinaires, tout est bon, sauf la grandeur. Un chrème sur un front n’a rien de commun avec ceux qui ne demandent qu’un chatouillement sotto il culo, comme dit Léonard.»
—«Le tort des jeunes hommes qui donnent dans l’écriture—dit Marcel Le Lorrain—c’est de se croire permis d’aborder, tout de go, le plus inaccessible des sujets, la rencontre des sexes, et de faire proférer des paroles éternelles, par un couple mis en présence, dans la solennité poignante de la Nature, et la tristesse de l’Humanité, touchée par l’amour; en un mot, de vouloir donner un pendant à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à René, Adolphe et Dominique, en même temps qu’un rival à Longus, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Benjamin Constant et Fromentin. Que ces jeunes hommes renoncent à cette visée téméraire, qui ne saurait représenter que prétention, en dehors de l’expérience et du génie. Qu’ils écrivent des livres où il y aura beaucoup de choses, et au-dessus desquels pourra peut-être, un jour, si Dieu leur prête vie, et Saint Orphée, son assistance, s’élever un duo passionné, dont les accents bénéficieront du talent gagné, et des acquisitions du coeur.»
—«L’amitié n’est pas plus aisée à mettre en scène—dit Le Voiturier—bien au contraire, je ne vois que d’Annunzio qui s’y soit essayé, appliqué, avec étendue et force, non sans, d’ailleurs, y exceller.»
—«L’amitié—dit Timon—tout dépend de ce que vous entendez par ce mot énorme. Voulez-vous parler de ce merle blanc des sentiments, duquel Montaigne affirma qu’il ne se rencontre qu’une fois en trois siècles? Qui peut se vanter d’être digne d’une telle exception dans l’ordre des choses cordiales? Vous voulez donc seulement dire ce degré supérieur des relations, qui va jusqu’à donner l’aspect de l’attachement aux manifestations de la bonne grâce. A deux reprises, j’ai connu cela. Les deux fois, je l’ai perdu. Est-ce par ma faute? Je n’en sais rien.
«Le premier de ces deux amis était un homme de science, très distingué, au caractère droit, presque rigide, qui semblait, de prime abord, un peu aride et rude, mais dont, à le fréquenter, on s’apercevait vite que sa sévérité n’avait d’égale que sa douceur. C’était un stoïcien et un Spartiate; mais aussi un Lotophage, à savoir un de ces personnages homériques, habitants du pays des lotus, et qui tendaient aux voyageurs fatigués, la plante de l’oubli. Certes, je trouvais de cela, dans son accueil fier, son hospitalité simple, d’où l’on rapportait toujours ce contentement de soi, par l’autre, qui rend désirables les rencontres. Il y avait, en ce savant, du sage et du juste, deux mérites qui, pour être égaux, ne sont pas, cependant, toujours compatibles.
«Sa délicatesse à obliger était exquise et extrême, il y mettait des raffinements, que je n’ai vus qu’à lui. J’en conserve vingt témoignages, les uns matériels, d’autres spirituels; ces derniers, les plus précieux, se prolongent dans ma mémoire, qui les emportera.
«J’ai reçu beaucoup de lettres, dans ma vie, de nobles et de belles, des plus hauts esprits, des plus grands coeurs; aucune, jamais, je crois, n’atteignit au degré d’émotion qui me vint d’une courte page de cet homme amer. Elle m’arrivait d’un pays lointain, et m’apportait, au nom de nos deuils respectifs, des paroles profondes. Mes larmes m’empêchaient de lire, et je me demandais comment quelques mots, assemblés si simplement, pouvaient produire un tel effet sur une âme. Cette minute, jamais je ne l’oublierai.
«Un jour, je me trouvai, malgré moi, infliger à ce personnage, que je révérais, une légère blessure d’amour-propre, que son émotivité transforma probablement en peine morale; mais les circonstances mettaient, par ailleurs, en pleine lumière, ce que mon caractère peut offrir de meilleur. Hélas! une telle exaltation de notre moi, par-dessus ses manifestations directes, c’est trop demander, même aux plus parfaits. Tout n’en était pas moins brisé, entre mon destin, et celui de cet homme admirable. Quand je le croise, il détourne la tête, et je sens que nos deux regards, pas plus que nos deux mains, ne se rencontreront plus, désormais, en ce monde.
«L’autre n’apparaissait pas de si forte trempe; c’était un mondain surélevé, par l’élégance des dehors, le charme des façons, la culture quotidienne de l’individu, avec des habitudes d’art et des goûts de beauté. Ces manières polies et policées faisaient trouver, à celui-ci, qui m’appréciait, sur plusieurs points, une sorte de malaise dans l’exercice de mes facultés réfractaires. J’aurais pu, même dû, selon lui, en les réfrénant, attirer au lieu d’aliéner, captiver au lieu de combattre. En un mot, ce sympathique n’avait pas compris ma conformité avec le propos Baudelairien: «plaisir aristocratique de déplaire.» Un beau matin, il copia ce distique, dans l’oeuvre d’un poète qui m’était cher, et me l’envoya.
«Et pourtant j’eusse aimé que l’on m’aimât, peut-être L’avais-je mérité…»
«J’en fus touché, je lui répondis que rien ne me manquait, puisque j’avais son amitié.
«Je ne l’ai jamais revu.»
—«Moi aussi, j’ai eu mes étonnements d’amitié—dit Bellard.—Lié avec un homme dont j’appréciais le commerce, je fus peiné d’un manquement qui me portait tort et, venant de lui, me trouvait susceptible, je me refroidis. Mon ami ne me fit pas de représentations directes, mais se plaignit à des tiers, sans amertume, avec éloquence, pathétiquement. Je reçus, de personnes que je connaissais à peine, des convocations urgentes. Peu habituées à l’expression de sentiments si nobles, elles croyaient devoir attirer mon attention sur ceux-là, dont elles jugeaient presque impie de dédaigner la sincérité, de délaisser la ferveur. Ces manifestations me frappèrent. Je me dis que ces missionnaires avait peut-être raison; et les préjudices, desquels j’avais eu à me plaindre, ayant en partie cessé, je montrai à mon ami, sinon le visage d’autrefois, du moins une expression, je veux croire touchante, de confiance reparue et reconnaissable. Je trouvai un homme sans émotion, sans élan, sans grâce, dirai-je, sans politesse? Jugez-en: à l’occasion d’un deuil de famille, je lui ai écrit deux lettres, toutes deux demeurées sans réponse. C’est sans doute, que nous n’attachons de prix, qu’aux choses qui semblent nous abandonner. Quoi qu’il en soit, voici la leçon que j’en ai extraite: méfions-nous des personnes qui, ayant perdu notre amitié, font tout pour la reconquérir. Ce que cette manoeuvre cache, c’est le désir de nous rattraper pour, ensuite, nous rendre la pareille et, à leur tour, nous planter là.»
—«J’ai—dit Timon—le regret de ne pas pouvoir vous donner tort. Une personne considérable avec qui je n’étais plus en relations depuis des années, est revenue à moi de la façon la plus émouvante. Il en résulta que j’en fus ému et revins moi-même. Hélas! le tour était joué. Quelques semaines après, je me suis aperçu que ce touchant retour obéissait surtout au mobile de me casser la tête (ou si vous préférez, la gueule, comme on dit aujourd’hui), et de me percer le coeur. L’une et l’autre se portent bien.»
—«Selon le plus ou moins de désir que vous pouvez avoir d’être renseigné sur la valeur des personnes que vous favorisez de votre connaissance—dit Lévèque—laissez s’approcher de vos relations, ceux qui souhaitent de les fréquenter pour les éloigner de vous. Certains se font une spécialité de ces manigances. Ils représentent une branche plus vivante, du groupe de ceux qui tâchent de se faire inviter à dîner, pour emporter les couverts. Vous me direz que les couverts qui se laissent emporter prouvent, par cela même, qu’ils étaient en ruolz. Il y a des relations en ruolz.»
—«Vous avez raison—dit Libra—les personnes de qui les sentiments pour nous peuvent varier sous des influences étrangères, ne doivent pas être tenues pour des personnes, mais pour des choses, et des choses de peu de valeur.»
—«Les hommes à qui ces accidents adviennent—reprit Lévèque—ne restent ni sans consolation, ni sans vengeance. Quand nous voyons ceux que nous préfèrent des personnes que nous avions favorisées, nous comprenons qu’elles n’étaient pas difficiles, qu’il leur fallait peu de chose, et que, pour cela, nous ne les avons pas satisfaites.»
—«C’est affaire à elles—dit Le Lorrain—autant dire affaire de goûts. Elles n’en restent pas moins celles qui, ayant mangé en haut, avec le maître, se contentent d’être descendues, et de partager des reliefs, à l’étage inférieur, avec ceux que l’antiquité appelait mendaci, mimæ, balatrones.»
—«Mais—interrompit Lady Lilith—il y a des gens qui aiment ça.»
—«Tout de même—continua Lévèque—les personnes qui agissent ainsi, prouvent, de cette façon, qu’elles se satisfont de nos restes. C’est flatteur pour elles, et pas malhonnête pour nous. Il existe une rubrique commerciale fort connue, qui dit: «habillez-vous avec les laissés-pour-compte des grands tailleurs.» Elle peut se transposer de la sorte: «faites-vous des amis, avec les laissés-pour-compte des grands coeurs.»
—Madame Gyspa compléta: «Ce sont des types qui ont le goût de jouer à Ote-toi de là que je m’y mette.»
—Lévèque reprit: «ces personnes sont comme des mites désireuses de ronger une fourrure ou de s’approprier les palmes d’un châle de cachemire. Mais il faut pour cela que le préservateur cède la place. Aussi tous les moyens sont-ils bons pour le déloger. On peut pareillement comparer ceux qui en usent de la sorte à ces joueurs du jeu de jonchets, qui doivent écarter d’un faisceau de bâtonnets d’ivoire, jetés pêle-mêle sur une table, tel ou tel d’entre eux, sans faire remuer le reste. La plus considérable de ces pièces est, bien entendu, celle qu’on nomme le Roi.»
—«Quand plusieurs personnes s’unissent pour faire fonction de Judas—dit Madame Stryge—c’est curieux qu’il ne s’en trouve pas au moins une pour rappeler les autres à l’ordre et à la décence, faire appel aux consciences, dénoncer la bassesse d’un procédé, l’iniquité d’un acte. Il ne s’en trouve pas. Tout le monde se met tout de suite d’accord dans la trahison, et se sent à l’aise dans la perfidie. Cela va de soi, coule de source, ne rencontre ni opposition ni résistance.»
—«Lesquels sont le plus à blâmer, par suite, plus à plaindre—dit Raoul d’Hyères—ceux qui détournent de nous nos amis, ou ceux qui se laissent détourner? Ces derniers, sans nul doute. Mais le raid ne va pas loin; les nouveaux alliés ne tardent pas à se prendre en grippe, et les uns à droite, les autres à gauche, nous glissent dans l’oreille, qu’ils n’ont jamais aimé que nous.»
—«Il en résulte—conclut la Comtesse Mathilde—que ce serait une erreur de donner le grand nom de brouille à des expirations de délai, dans le genre relations. Il faut tout de même bien s’essayer, avant de se connaître. Ce qu’on appelle fiançailles, sur le terrain matrimonial, existe aussi sur le terrain amical. Les promis assez sages pour ne pas insister, après avoir constaté l’incompatibilité d’humeur, sont d’un excellent exemple pour les amis qui renoncent à poursuivre, pour la même raison. Les observateurs qui appellent cela des brouilles, sont superficiels. La brouille est plus grave, elle désunit des coeurs associés, elle est imposante, vraiment plus forte que la Mort, puisque l’on voit mourir sans regrets, ceux dont la séparation n’avait cessé d’affliger.
«Pourquoi, dans ces conditions, si peu de ces séparés reviennent-ils? Ce serait si touchant, presque toujours si bien accueilli! C’est que l’amour-propre les arrête. Il a tort, ils ont tort de ne pas comprendre que la répudiation n’était souvent qu’une épreuve, destinée à mesurer l’étendue de leurs sentiments, qui n’ont pas su vaincre. Vraiment la dignité de tels retours me semble seule capable de déterminer, ou non, le regret auquel ont droit ceux que nous avons cessé de connaître. «Ceux qui ne reviennent pas, ne méritent pas…»—affirme quelqu’un de mon entourage.—Il a raison, non moins que le vers de Musset, qui écrit avec justesse, avec délicatesse:
On s’approche, on sourit, la main touche la main…
«Comme nous devons aussi nous méfier de nos caprices, il est bon de nous garantir contre nous-même, et ne cesser d’avoir présente à l’esprit, la bague d’Essex. Je me souviens d’avoir donné, un jour, à quelqu’un que je me préparais à aimer, je ne sais plus quelle babiole, en lui disant: «renvoyez-la moi, le jour que je commencerai d’être injuste.» Je le suis devenue, l’ami ne m’a pas renvoyé l’objet. C’est sans doute qu’il ne m’aimait pas. Il ne saura jamais ce qu’il a perdu!»
—«Votre de amicitiâ me paraît tirer à sa fin—dit Timon—voulez-vous me permettre de vous fournir le cul-de-lampe? Le voici! Je vais vous dire les deux choses les plus curieuses qu’il m’ait été donné d’observer dans des regards affectueux.
«Une personne amie me demanda, un jour, ce que je voulais qu’elle me laissât par testament; et pour lui être agréable, je choisis un objet d’art qui me plaisait. A quelque temps de là, j’appris à cette personne, dans le désir de lui témoigner ma reconnaissance anticipée, qu’une oeuvre du même artiste venait d’atteindre un grand prix, au cours d’une vente publique. A l’instant même, je lus dans ses yeux, comme j’aurais fait dans un livre, qu’elle rentrait chez elle immédiatement, pour me reprendre le don posthume, par une seule rature. Elle voulait bien me léguer quelque chose; mais pas tant que ça.
«Une autre fois, je crus devoir mettre en garde un soi-disant ami contre un homme dont les procédés envers moi n’avaient pas été corrects. Mon soi-disant ami parut acquiescer. J’ajoutai que le même personnage était quelqu’un de cauteleux et d’habile, exerçant une influence réelle sur des personnes elles-mêmes influentes. Séance tenante, je vis poindre dans l’oeil de mon interlocuteur, une considération naissante pour l’individu. Huit jours après, ils étaient liés et collaborateurs.»
—Lévèque répondit avec son air épiscopal et sa voix posée: «vos exécrations sont moins judicieuses qu’elles ne paraissent, parce qu’elles accusent des sujets de ne pas se comporter comme vous leur en faites le crédit, dans des circonstances sentimentales auxquelles la nature ne les destine pas, au lieu de vous accuser vous-même de les avoir exposées à ce manque d’adaptation qui vous choque et les déshonore. Autrement dit, mon cher ami, vous avez voulu apprivoiser des crocodiles, et vous vous plaignez d’avoir un bras de moins. Pourquoi ne pas vous être tout d’abord rendu compte du nombre de leurs dents et de la forme de leur mâchoire? Ces sauriens sont innocents. C’était peut-être un baiser que pensaient vous donner de tels animaux, quand ils vous ont privé d’un membre. Du reste, si vous continuez de leur en vouloir, surveillez-les d’un peu plus près pour votre dédommagement et votre vengeance. Ils se traitent entre eux comme ils ont fait de vous, et vous ne tarderez pas à voir une de leurs propres pattes joncher le terrain ou flotter sur l’onde.
«Croyez-moi, mon cher Timon, ce n’est pas avec ces personnages voyants que se fabriquent les amis de tout repos. Les amis, ça se fait avec des bonnes gens un peu ennuyeux, à vertus bourgeoises, des bonnes gens qui ne s’attendrissent pas sur nos malheurs, comme des caïmans, mais qui ne menacent pas nos anatomies. Parfaitement, des bonnes gens comme nous.»
*
On changea de ton.
Comme il se trouve des gens qui veulent en savoir plus long que les autres, un monsieur demanda si l’usage nouveau, de la part des auteurs, d’envoyer des volumes sans dédicace, représentait une amabilité, ou le contraire. L’opinion fut unanime: mieux valait ne rien envoyer que de le faire dans ces conditions. Le monsieur voulut encore savoir si un auteur qui avait offert un livre, dont on l’avait remercié par une lettre étendue, devait une réponse à cette lettre. Quelqu’un, qui semblait qualifié, répondit: «il m’est, une fois, venu un volume broché, d’aspect vraiment pitoyable; c’était un de ceux que les éditeurs peu scrupuleux refont avec de mauvaises feuilles tachées, entamées. Comme l’ouvrage, lui, n’était pas mauvais, j’ai écrit une lettre qui, d’abord étant manuscrite, sans macules et sans déchirures, valait mieux que le livre, mais en retour de laquelle je n’ai rien reçu. Je me tiens pour volé.»
—«Ah! vous croyez en avoir fini avec les bons procédés littéraires—dit Alfred Ardent—eh bien! que dites-vous des catalogues de librairie, qui vous apprennent que vos meilleurs amis se font un petit (bien petit!) revenu, en vendant ceux de vos livres que vous leur avez envoyés avec des dédicaces tendres?»
—«Ceux-là sont les plus gentils—dit Robert de Montesquiou—ils vous apprennent ainsi indirectement, et sans y mettre de malice, qu’ils ont eu l’esprit de substituer à l’ennuyeuse lecture de nos oeuvres, le plaisir qu’ils nous doivent, d’avoir humecté leur mouchoir d’un parfum nouveau, ou d’avoir fumé, grâce à nous, un bon paquet de cigarettes.»
—«Vous oubliez—dit Myrtil Trust—le groupe (heureusement restreint!) de ceux qui vous écrivent pour vous demander vos livres, mais qui ne vous donnent pas signe de vie, après les avoir reçus. Cela veut-il dire que le livre est mauvais, ou que le lecteur est mufle?»
—Delphin répondit: «peut-être les deux».
—«Il y a cependant des exceptions à la règle—dit Timon.—Je veux dire que l’on peut quelquefois paraître dans son tort, sans l’être tout à fait. En voici un exemple.
«Il m’est arrivé une histoire assez délicate avec une aimable dame, peut-être victime des raisons sociales, ou peut-être sincèrement abusée, je n’ai pas encore bien démêlé lequel. Ce qui est certain, c’est que, lors de son arrivée à Paris, (c’était une étrangère de marque) elle avait paru digne d’appeler dans sa demeure, et d’y réunir, ce qui en valait la peine; au lieu de cela, le compte rendu de ses réceptions ne tarda pas à révéler qu’elle ne recevait que des sots et des snobs. Quelqu’un qui avait, avec elle, son franc-parler, lui dit, un jour, avec une drôlerie réelle, mêlée de feinte niaiserie: «pourquoi donc, Madame, ne recevez-vous que des bonnes?»
«Moi qui ne me jugeais pas autorité à lui adresser une critique si directe, je me trouvai un peu embarrassé, le jour, que je reçus de la dame un petit volume, qu’elle avait cru devoir publier pour faire comme tout le monde. Selon ma coutume de franchise, je répondis ce qui me vint à l’esprit, dont je m’aperçus, avant de le mettre à la poste, qu’il valait peut-être mieux ne rien écrire du tout, parti auquel je me rangeai, et que des gens de goût, je veux le croire, approuveront, quand il sauront que mon premier jet m’avait inspiré ce qui suit:
Madame,
«En lisant, dans les feuilles, le nom des personnes qui se vantent de vous voir les accueillir, j’ai compris que ce qui vous en donnait le courage, c’était la pensée des heures que vous employez si bien, lorsque vous les passez loin d’elles.»
Un de nos solistes continua:
—«J’ai encore reçu, d’un Monsieur Bonté, un livre sur la beauté. L’association me semblait heureuse. Il y manquait cependant quelque chose, la dédicace à laquelle j’avais droit. Mais ce n’est pas tout, l’auteur s’était encore privé d’une autre forme de beauté, même de bonté, en faisant honneur à Monsieur Bourget, de l’épigraphe qu’il avait choisie pour son volume. Attribuer à l’auteur de Cruelle Énigme ce qui est de l’auteur de Salammbô, ce n’est pas du tout rendre à César, ce qui appartient à César, c’est plutôt donner à la flûte ce qui vient du tambour.
«Pour être, heureusement, assez rare, une telle erreur n’est pas sans précédent. J’en connais une autre, celui-là, de Monsieur Duret, qui signe Whistler, sur la couverture du joli volume, consacré, par lui, à ce Maître, un texte célèbre, lequel est de Keats, «_a thing of beauty is a joy for ever_». Il est vrai que ce mot, le grand artiste de Chelsea le répétait souvent, mais il ne s’en attribuait aucunement la paternité. Ses mots lui suffisaient. Ils lui suffisent toujours.
«C’est encore Whistler qui disait de certains jeunes peintres: «ils rentrent chez eux pour faire un Whistler avant leur dîner». Les jeunes gens d’aujourd’hui rentrent chez eux pour faire, avant leur dîner, un Blake, un Beardsley ou un Bakst. Je n’en vois pas qui s’en tirent. Entre les décors de Saint Sébastien et ceux de Pénélope, je vois, au contraire, toute la distance qui se creuse entre un dessin de Maître et une image d’Épinal. La mise en scène de Nocturnes de Monsieur Debussy n’est qu’un maladroit enfantillage, qui a fait grand tort au théâtre Astruc; et quand ce que j’appellerais volontiers l’«École du Chiffon» secoue là-dedans tout le rayon de la mousseline de soie, je songe que l’on peut admirer cela, les jours d’exposition, dans les Grands Magasins, sans payer de place.
«Costumes et accessoires n’ont pas plus de chance dans leur naïveté prétentieuse. Les premiers sont aussi poncifs, aussi pompiers que le furent les toilettes des dames des Huguenots, dans la salle de la Rue Le Peletier. Les demoiselles en vert billard, qui se trémoussent, on ne sait pourquoi, sur le côté droit de la scène, pendant que la Reine tisse le linceul, sont aussi laides que ridicules, et pas le moins du monde Homériques. Tout cela est frappé de stérilité, de comique et de mort, comme tout ce qui, pour avoir vu, sans la comprendre, une construction grande et belle, s’imagine la reproduire, en mieux, avec des cartes et des allumettes. A peine Mademoiselle Duncan a-t-elle dansé le pas de la Joueuse d’Osselets, ou Madame Pavlova, «le Cygne», de Saint-Saëns, que d’innombrables jeunes personnes vous proposent, de bonne foi, de venir, pour un cachet raisonnable, gâter un après-dîner, en jonglant avec des cerises en celluloïd, ou en simulant des poses de volatiles, qui n’ont plus rien de l’oiseau de Léda, mais tout de l’oie du Frère Philippe.
«Quant à l’arc d’Ulysse, il me fait penser à ce pistolet d’enfant, dont le projectile, sous forme d’un liège attaché d’une ficelle, partait avec un bruit de goulot qu’on débouche. Souvenez-vous de l’arc de Saint Sébastien. Il était beaucoup plus grand que Madame Rubinstein, elle-même combien de fois plus grande que l’arc d’Ulysse!
*
Ces propos amenèrent à parler du «Genre Martine». Madame Boose parut croire qu’il s’agissait d’un genre créé par la Comtesse René de Béarn et tout de suite voulut l’adopter. On la détrompa. C’est d’un magasin décoratif outrancier qu’il était question; quelque chose en barbare, de ce que Liberty représentait, à Londres, en suave, il y a une trentaine d’années.
—«Assez d’art décoratif comme ça!—cria Burin—ce qu’il faudrait inventer, c’est un art dépuratif, qui commencerait par nous purger de cette esthétique pour nègres.»
—«Votre comparaison, qui peut sembler désobligeante—dit Timon—est seulement exacte; il ne s’agit que de la prendre en bonne part. Je suis allé une fois dans cette boutique, avec Aromesti, qui m’y amena; j’y ai aperçu la Princesse de Léon, qui est belle, mais d’une beauté sans relation avec ce décor, et que je me serais bien plutôt représentée dans la galerie de Georges Sortais, entre des Largillières authentiques. Si, au contraire, j’avais rencontré, parmi ces comptoirs de coquillages, de verroteries, de fleurs aveuglantes et d’étoffes criardes, des personnages de Gauguin mangeant des fruits de Cézanne, il y aurait eu accord entre les figures et les fonds. La prédilection de certains amateurs pour des toiles brutales, des couleurs choquantes, des formes simplifiées, devait conduire à transposer cet art dans l’ornementation domestique.
«J’ai encore visité deux de ces shops, l’ensemble m’a paru plutôt précaire, et je l’avoue, surtout Suisse. Je me croyais dans un hôtel de Zurich, ou de Pontresina: mêmes stuquages nus, mêmes parois terre-cuite, aux festons tête-de-nègre; mêmes ornements de cuivre, encastrés dans les boiseries, sans omettre le retour du noir, parmi la palette fraîche, du noir banni par Boucher, ramené par Whistler, porté sur la scène par Benois, et sur les murailles, par Romaine. En somme, supprimez Guillaume Tell et Madame Brooks, l’art surdécoratif contemporain n’en mènera pas large, et même «s’écroulera misérablement», comme fit la divinité d’Henri Heine, quand expira la mensualité, que lui servait le Roi Louis-Philippe.
«Maintenant, je ne sais pourquoi le pays de Freudeberg et de Mind, de Boecklin et de Segantini, fait encore sourire, lorsqu’on parle d’art, et continue de représenter, aux yeux de la plupart, une pépinière de sculpteurs d’ours, de chalets et d’edelweiss; le fait est que mon guide me prit à part, sur la fin de notre visite aux galeries précitées: «une autre fois—me dit-il gentiment—ne parlez plus de la Suisse.»
—«Vous m’étonnez avec vos doléances sur l’art décoratif—dit Raoul d’Hyères—je croyais pourtant que le messie du genre était venu; ne serait-ce donc par hasard que son Antechrist? Voilà pourtant ce que j’ai lu, ces jours derniers, dans une feuille infaillible, à propos d’une pièce en vogue: «de l’art, si humainement utile, et si noblement beau, des costumes, que pourrais-je bien vous écrire? Ils sont l’oeuvre de l’artiste inimitable qui a pris à la gorge le mauvais goût, et l’a étranglé, grâce aux dieux! Ce créateur inlassable de merveilles savantes, j’en parlerai certes, un jour, bientôt, et longuement, et avec joie. J’aurais trop de choses à dire ici, et vous verrez!»
Qui ça peut-il bien être? Je voudrais le connaître Pour le voir et savoir Si l’on peut conserver encore un peu d’espoir.»
—«Vous parliez tout à l’heure de Madame Brooks,—dit Madame Edouard Delphin—vous savez que son portrait de d’Annunzio vient d’être acquis par le Musée du Luxembourg; comment le trouvez-vous?»
—«C’est toujours la même façon de soulever les voiles que l’expression jette sur les troubles intérieurs. Jamais à une telle façon de comprendre la peinture, les circonstances n’avaient offert un pareil champ d’expériences. L’homme qui a le plus exalté l’allégresse vitale et dominatrice, devait contenir le plus de douleur secrète. Son image, non pas artificielle, comme la plupart des images, mais véridique, devait révéler cela. Elle le révèle. Sa bouche est la propre bouche du de Profondis clamavi ad te, Domine! mais ce Dominus-là, c’est le Seigneur Amour. Et cette ambiance, contenant autant de gris que celle de la Joconde renferme d’azur, démontre que l’atmosphère même est démasquée. Puis, dans le fond, cette vague qui se brise contre une estacade, que veut-elle signifier? Les glaciers de la Florentine allégorisaient sa froideur; les embruns du Florentin traduisent la fatigue de l’assaut, la rupture de l’élan, la tristesse de l’effort; autant dire: la misère humaine.
«Et ce n’est pas sans dessein que j’ai rapproché ces deux oeuvres, si dissemblables, en apparence; Joconde, vous le savez, est un nom des deux sexes, comme celui de l’Automne. Or, voyez cette petite main, n’est-ce pas une main de femme? Il faut une main de femme, pour caresser, et pour briser, aussi bien les cordes des lyres, que les cordes des coeurs.»
*
Cette parenthèse lyrique, une fois close sur ce point d’orgue impressionnant, nos bergers en revinrent à leurs moutons qui, on le voit, étaient des moutons enragés.
—«Je ne sais qui montrait un jour, à Whistler—reprit Lady Lilith—une tapisserie destinée à un siège. Elle représentait un vase de fleurs. Un logicien argumenta: «pour que ces fleurs coupées restent fraîches, il doit y avoir de l’eau dans ce vase, donc ceux qui useront de ce fauteuil, éprouveront la sensation de s’asseoir dans l’eau.» Le malin Jimmie répondit: «laissez-les s’asseoir dans l’eau.»
«Ce mot s’applique à beaucoup de manifestations actuelles. J’ai vu, chez Mademoiselle Sorel, toujours si intelligemment éprise d’associer aux acquêts du passé, les acquisitions de l’avenir, j’ai vu un vase lumineux, dans lequel il y avait dis-je, trois lis. Cela me fit souffrir; il me parut que ces lis en faisaient autant. Des lis dans du feu, pourquoi? Ils me faisaient penser à Ananias, Mizaël et Azarias, les trois enfants dans la fournaise. Je ne goûte pas davantage ces fruits de verre multicoloré qui servent maintenant à tamiser la lumière: les fruits ne sont pas faits pour éclairer, ils sont faits pour être mangés.
«Philibert de Clermont-Tonnerre et Monsieur Corpechot sont des hommes d’esprit. Or, ils prétendent renouveler l’art des jardins, et commencent par infliger à de belles pelouses, la présence d’objets qui ne rendraient envieux, ni l’ombre de Tuby, ni celle de Regnaudin. M’est avis qu’ils auront affaire à Monsieur de Souza, qui viendra les rappeler à l’ordre, au nom de la «Société pour la protection des paysages.»
Madame Gyspa répondit:
—«Les contemporains jouent de l’existence comme ces téméraires pianistes qui changent les mouvements des morceaux, ils déplacent l’expression. Une dame que Dieu avait créée pour être une hôtesse, veut être une poétesse. Une mauvaise muse de plus, et une bonne amphitryonne de moins, car l’une compromet l’autre. Et cela dans toutes les branches.
«L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a» est un vers connu et une vérité vraie. Et pourtant, quelqu’un me le faisait observer, nul ne veut plus être loué pour les qualités qu’il possède; cela lui semblerait aussi désobligeant et aussi niais que de s’entendre féliciter parce qu’il a pris son tub. Ce que l’on brûle de voir exalter, c’est son vilain chapeau, sa robe horrible, ou son affreux complet, sans doute à cause de l’espace qui se creuse entre l’idée de louange, et ces objets innommables, et que de combler un espace est toujours flatteur.
«J’ai connu un monsieur qui venait de construire sa maison. (Il aurait écrit son home.) Ayant fait fortune dans l’hôtellerie et la nouveauté, une double logique semblait lui conseiller de donner, à son logis, le nom de «Château Pot-au-Feu» ou «Villa Madapolam». Il la dénomma Sea-cottage. Où l’anglais va-t-il se nicher? Après tout, pour être comiques, ces anomalies sont explicables. Quand on quitte ses habits de travail, ce n’est pas pour en mettre qui leur ressemblent. Un autre homme de ma connaissance, grand financier, celui-là, s’entendait reprocher de ne réunir, dans ses galas, que des invités d’un groupe différent du sien. Il en donna cette raison, peut-être judicieuse: «nos parents n’ont pas assemblé de telles richesses, dans le but de nous voir, pour toute récompense, régaler les fils de leurs employés.»