La vérité sur le prétendu Silphion de la Cyrénaïque

F. (François) Hérincq · Chapitre 2 sur 6

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La vérité sur le prétendu Silphion de la Cyrénaïque

Chapitre I

Les Grecs appelaient Silphion (σιλφιον), et les Romains Laserpitium, une plante qui croissait plus particulièrement dans la Cyrénaïque, et qui donnait, par des incisions faites à la racine et à la tige, un suc gommo-résineux que les Grecs appelaient Laseros, et les Latins Laser, que l’on employait comme condiment, et auquel on attribuait des propriétés merveilleuses, comme, par exemple, de rendre la vue, de guérir les plaies venimeuses, de rajeunir, etc. ; aussi se vendait-il au poids de l’or.

On donnait à cette plante une origine surnaturelle. Les auteurs grecs ont écrit que, sept ans avant la fondation de Cyrène, qui fut bâtie l’an 143 de Rome, le Silphion fut produit tout à coup par une sorte de pluie poisseuse qui tomba en Afrique, aux environs du jardin des Hespérides et de la grande Syrte, et que la vertu productive de cette pluie se fit sentir sur une étendue de quatre mille stades.

Tous les auteurs s’accordent à dire que le Silphion devint de plus en plus rare dans la Cyrénaïque, dès le premier siècle de l’ère chrétienne, et qu’il finit par disparaître complétement ; mais ils expliquent sa disparition de diverses manières plus ou moins acceptables.

Pline raconte que, de son temps, on ne trouva, dans la Cyrénaïque, qu’un seul pied de cette plante, et qu’il fut envoyé à l’empereur Néron.

Quoi qu’il en soit, disent Mérat et de Lens, le Silphion devint inconnu aux générations suivantes, et son image ne se retrouva plus que sur des médailles ou des monnaies qui représentent, d’un côté, les diverses parties de la plante (tige, racine, graines…), et de l’autre, la tête de Jupiter Ammon.

Il ne faut pas confondre ce Silphion des Grecs avec les divers Silphium des botanistes : S. laciniatum — S. compositum — S. terebinthinaceum… tous originaires de l’Amérique septentrionale et qui appartiennent à la famille des Composées.

Et quant aux Laserpitium des naturalistes modernes, il y en a un grand nombre d’espèces : L. gummiferum — L. latifolium — L. Siler — L. triquetrum — L. ferulaceum, etc…

Il était naturel qu’on se demandât à quelle plante, parmi celles qu’on connaît aujourd’hui, il fallait rapporter le Silphion des Grecs ou Laserpitium des Romains. De nombreuses recherches ont été faites dans ce but. On s’est accordé, généralement, à regarder la plante qui produisait le Laser comme une ombellifère (sans en fournir la preuve cependant) ; mais il y a eu beaucoup moins d’unanimité lorsqu’il s’est agi de désigner le genre et l’espèce.

Plusieurs végétaux qui croissent en Afrique ont été successivement indiqués : le Thapsia garganica ; le Ferula tingitana ; le Laserpitium gummiferum ; le Ferula asa fœtida ; le Laserpitium Siler, etc.

En 1817, Della Cella rapporta de la Cyrénaïque plusieurs végétaux, entre autres une ombellifère qu’il supposait être le Silphion des anciens. Viviani crut y reconnaître, d’une part, les caractères du Silphion des monnaies, d’autre part, une grande ressemblance avec le Thapsia garganica, et l’appela Thapsia silphium (c’est le Silphium cyrenaïcum du docteur Laval). Mais, ainsi que le font remarquer Mérat et de Lens, la certitude de Viviani et de Della Cella ne pouvait pas être absolue.

La certitude n’était absolue pour personne, puisque quelques années plus tard, en 1826, la Société de géographie instituant un prix pour la description de la Cyrénaïque, exprimait le vœu qu’on recherchât si le Silphion se trouvait parmi les plantes du pays.

M. Pacho, qui obtenait ce prix, avait récolté le Thapsia silphium de Della Cella et de Viviani (Silphium cyrenaïcum du Dr Laval), et il était porté à croire que c’était le Silphion des anciens ; mais il hésitait à se prononcer nettement, parce qu’il avait trouvé sa plante sur les collines septentrionales de la Cyrénaïque, alors que les indications géographiques marquaient sa place bien plus au midi. Ses doutes sont constatés en ces termes par le rapporteur :

« Quel scrupule empêche donc notre voyageur, dit-il, de reconnaître définitivement dans son Laserpitium le Silphion des anciens ?… M. Pacho n’a pas osé décider que sa plante fût le Silphion des Grecs. Cette modestie, peut-être exagérée, nous a valu de précieuses recherches. »

La question en était là, lorsqu’en 1873, le Dr Laval, médecin-major à l’hôpital militaire de Valenciennes, remettait au jardin d’acclimatation de Paris, des graines qu’il étiquetait graines de Silphion de la Cyrénaïque. Il accompagnait son envoi de la note suivante : « Cette plante croît abondamment autour des ruines de Cyrène et des autres villes de la Pentapole libyque, sur des plateaux élevés de 200 à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, et exposés à une température de 15° pendant les mois de décembre, janvier et février. Elle semble préférer les sols siliceux. Elle fleurit pendant les mois d’avril et de mai. »

Les graines du Dr Laval furent apportées au Muséum d’histoire naturelle pour avoir leur nom botanique.

Je fus le premier à examiner ces graines. Leur structure me fit voir immédiatement qu’il s’agissait d’un Thapsia, et en les comparant avec les diverses espèces de ce genre, que possède notre riche herbier général, je fus convaincu que j’avais sous les yeux les semences du Thapsia garganica de Linné, qui croît en Algérie, en Espagne, en Italie, et dans toutes les régions qui bordent, des deux côtés, la Méditerranée.

J’ignorais, à ce moment-là, que ces graines appartenaient à une plante qui devait fournir à la thérapeutique un médicament merveilleux ; je m’étais donc occupé de la détermination de l’espèce au simple point de vue botanique, et sans idée préconçue.

Mon opinion, confirmée plus tard par les hommes les plus compétents, ne parut pas satisfaire le Dr Laval. Il vint au Muséum pour consulter l’herbier général et pour me signaler les caractères qui différenciaient, suivant lui, le Thapsia garganica de son Thapsia silphium, qu’il affirmait être le fameux Silphion des Grecs. C’est alors seulement qu’il fut question des guérisons miraculeuses qu’il disait obtenir avec l’extrait de la plante récoltée par lui sur le plateau de Cyrène. Je n’eus pas de peine à lui démontrer, pièces en mains, que ses graines et celles du Thapsia garganica ne présentaient aucun caractère différentiel, qu’elles étaient absolument identiques. Voici du reste le dessin des deux graines :

[Illustration :Silphium cyrenaïcum du Dr Laval. Thapsia garganica.]

Le Dr Laval se tourna alors du côté des feuilles. Il prétendit que les segments de son Thapsia étaient terminés par trois lobes, et qu’il n’en était pas de même pour le Thapsia garganica. Je lui prouvai, par les échantillons de notre herbier, qu’il était dans l’erreur. — Il n’invoqua pas alors les racines qui, depuis quelque temps, constitueraient le caractère distinctif, mais que l’on n’a jamais montrées.

Les arguments du Dr Laval manquaient d’ailleurs de point d’appui. En effet, les caisses, qui contenaient précisément les diverses parties de la plante, avaient été perdues, disait-il, au chemin de fer, et il n’avait sauvé du naufrage que l’extrait, le précieux extrait qui opérait des prodiges.

J’engageai néanmoins le Dr Laval à lire une note sur ce sujet à la Société botanique de France, et MM. les professeurs Brongniart et Bureau, auxquels je venais de le présenter, lui donnèrent le même conseil. Quelque temps après, il publia sur le Thapsia silphium cinq à six pages dénuées de toute valeur scientifique, et au lieu de suivre notre avis, en s’adressant aux hommes compétents de la Société botanique de France, il frappa à la porte du Bulletin de la Société d’acclimatation.

La description du Thapsia silphium (Silphium cyrenaïcum de Laval) donnée par Viviani[3] et celle du Thapsia garganica donnée par de Candolle[4], ne laissent aucun doute dans l’esprit du botaniste. L’identité est parfaite.

Le caractère trifide des segments terminaux n’est pas très-nettement indiqué dans la phrase caractéristique du Thapsia garganica donnée par Linné ; c’est là, sans doute, ce qui avait induit en erreur Viviani, et l’avait porté à faire du Thapsia recueilli par Della Cella une nouvelle espèce, le Thapsia silphium, en la déclarant, du reste, très-voisine du Thapsia garganica « cui nostra species valde proxima ,» dit-il. A l’époque où Viviani publiait sa flore Libyque (1824) il n’avait à sa disposition, pour la diagnose du Thapsia garganica, que la description imparfaite de Linné, et il pouvait croire tout naturellement à la nouveauté de la plante cyrénéenne. Mais aujourd’hui que les matériaux se sont accumulés dans les collections botaniques, la description de la plante a pu être complétée ; il n’y a plus de différence entre la description de de Candolle, plus récente que celle de Linné, et la description donnée par Viviani en 1824 ; qu’on en juge :

Thapsia garganica.

Foliis bi tri-pinnatisectis, nitidis, laciniis linearibus acutis elongatis, secus margines integerrimis. Variat petiolis glabris aut pilis sparsis subhirsutis.

(De Candolle : Prodromus, tom. 4, pag. 202.)

Thapsia silphium.

Foliis pinnatis, foliolis multipartitis, laciniis simplicibus trifidis, omnibus linearibus elongatis, utrinque hirsutis margine revolutis.

(Viviani : Floræ Libycæ, p. 17.)

[Illustration : Fragment de feuilles, grandeur naturelle, du Thapsia garganica, de Blidah.]

Ainsi, tandis que de Candolle dit : Les feuilles sont deux ou trois fois pennées, Viviani décrit les siennes comme pennées, à folioles divisées en nombreuses lanières, les unes simples, les autres trifides, ce qui revient exactement au même. Le caractère sur lequel Laval s’appuyait (les folioles à trois lobes terminaux) se retrouve dans les deux plantes ; par conséquent, la différence invoquée par lui n’existe en aucune façon. Quant au caractère « margine revolutis » indiqué par Viviani, c’est tout simplement l’effet d’une mauvaise préparation de l’échantillon soumis à l’auteur de la Flore libyque ; on retrouve ce caractère dans les échantillons d’herbier du Thapsia garganica, notamment dans un échantillon de cette espèce récoltée aux îles Baléares, et qui a été donné au Muséum par M. Cambessèdes.

[Illustration : Silphium cyrenaïcum, de la Cyrénaïque (fragment de feuille grandeur naturelle).]

Nous avons déjà reproduit (page 12) la semence du Thapsia garganica et celle du Silphium cyrenaïcum pour montrer l’identité parfaite de cet organe dans les deux plantes. Nous reproduisons actuellement, pages 14 et 15, un fragment de leurs feuilles ; l’un provient d’un échantillon récolté dans la plaine de Blidah, l’autre a été détaché d’une feuille récoltée par le consul des États-Unis à Tripoli, sous les yeux du Dr Laval ; personne ne peut contester l’authenticité du type représentant le prétendu Silphion. Or, la comparaison ne permet plus de douter que le Dr Laval ne se soit complétement mépris sur le caractère des trois lobes terminaux ; ce caractère existe dans les deux exemples. Dans le compte rendu de son voyage en Cyrénaïque, M. Daveau s’exprime ainsi au sujet des feuilles : « Les feuilles sont exactement divisées comme celles du Thapsia garganica, et j’en ai aussi observé à des degrés plus ou moins grands de villosité. Les feuilles dites radicales sont beaucoup plus développées que celles insérées sur la tige et qui sont toujours alternes entre elles. » (Voir Appendice, page 51.)

L’examen des feuilles du Thapsia garganica du Muséum n’avait point permis au Dr Laval de soutenir longtemps que les trois lobes terminaux, pas plus que les graines, différenciaient sa plante de celle de l’Algérie ; mais tenant, on ne sait trop pourquoi, à maintenir absolument une différence spécifique entre elles, il eut recours plus tard à la racine, et la représenta comme fournissant les véritables caractères distinctifs ; seulement, il n’a jamais pu en donner la preuve : les caisses qui renfermaient précisément les échantillons ayant été perdues au chemin de fer, ainsi que nous l’avons déjà signalé.

 

« Le Thapsia garganica, disent les prôneurs du silphium n’a qu’une racine pivotante et quelquefois bifurquée à son extrémité, tandis que notre Thapsia silphium a des racines grosses et nombreuses, traçantes, divergentes, horizontales ; de la souche principale naissent quatre à huit rhizomes qui atteignent une longueur de 0m 70 à 0m 80, et quand leur extrémité rencontre la surface du sol, elle donne naissance à une nouvelle souche. »

Or, ce n’est pas quelquefois que la racine de Thapsia garganica est bifurquée à son extrémité, c’est toujours, à un certain âge ; j’en ai reçu de l’Algérie qui ont trois, quatre et jusqu’à neuf bifurcations, toutes très-horizontales, exactement comme celles du plateau de Cyrène rapportées par M. Daveau ; j’en mets les dessins en regard (Voir pages 18 et 19).

Quant aux quatre ou huit rhizomes de la souche principale qui seraient un signe distinctif du Silphium cyrenaïcum, il est bon de noter que ce caractère appartient à toutes les ombellifères vivaces, moins la longueur ; aucun botaniste n’a jamais admis ces racines traçantes, longues de 0m 80, qui donneraient naissance à de nouvelles souches lorsque leur extrémité rencontre la surface du sol.

M. Daveau, dans la relation de son voyage, s’exprime ainsi au sujet de la racine de la plante cyrénéenne :

 

« La racine de cette plante qui, à tout âge, est d’une couleur brune, de simple qu’elle est dans sa jeunesse, devient rameuse en vieillissant, comme l’est, du reste, celle du Thapsia garganica, lorsqu’il croît dans un sol aride et pierreux, conditions réunies précisément par celui de la Cyrénaïque. Les divisions des racines tantôt s’enfoncent perpendiculairement dans le sol, tantôt se dirigent plus horizontalement ; mais, dans aucun cas, elles ne donnent naissance à des bourgeons adventifs en se rapprochant de la surface du sol. Ce mode de multiplication, qu’on disait être le seul de cette plante, est même matériellement impossible, puisque les pieds du Thapsia Silphium sont séparés, dans le plus grand nombre de cas, par une distance de 20 mètres. De plus, ils poussent fréquemment dans des trous de rochers où il est facile de se convaincre qu’il leur est impossible de tracer. »

 

Quant à l’agent thérapeutique, c’est-à-dire au produit gommo-résineux du silphium, il vient, lui aussi, témoigner en faveur de l’identité des deux plantes.

Tout le monde connaît les emplâtres de Thapsia du pharmacien Leperdriel ; ils sont préparés avec le suc gommeux du Thapsia garganica et produisent, sur la peau, de nombreuses vésicules. Ces cloches remplies d’eau sont déterminées par le suc du Thapsia qui contient un principe acre, vésicant. Or, le suc gommo-résineux du Silphium cyrenaïcum contient le même principe, de l’aveu du Dr Laval, et, pour être pris à l’intérieur, il doit être dépouillé de ce principe irritant qui produirait sur les organes internes le phénomène que les emplâtres de Thapsia produisent sur la peau.

Ainsi, tout vient confirmer l’opinion des savants, botanistes et médecins, qui ont reconnu, comme nous, la parfaite identité des deux plantes.

[Illustration : Silphium cyrenaïcum : racine bifurquée.]

[Illustration : Silphium cyrenaïcum : vieille souche à racines multiples.]

Il est donc acquis définitivement à la science, que le Silphium cyrenaïcum n’est pas autre chose que le Thapsia garganica de l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie, etc. :

 

Parce que le Thapsia garganica, croissant parallèlement des deux côtés de la Méditerranée, il est tout naturel que cette espèce vienne également en Cyrénaïque ;

 

Parce que la gomme résine des deux plantes contient les deux mêmes principes, l’un vésicant, l’autre résolutif, et présente les mêmes dangers ;

[Illustration : Thapsia garganica : racine bifurquée.]

[Illustration : Thapsia garganica : vieille souche à racines multiples.]

 

Parce que les racines et les éléments histologiques de cet organe sont semblables dans les deux plantes ;

 

Parce que leurs graines sont absolument identiques ;

[Illustration : Silphium cyrenaïcum.]

[Illustration :Silphium cyrenaïcum. Thapsia garganica.]

 

Parce que les feuilles ne présentent aucune différence, comme on peut le voir par les fragments représentés ci-dessus et page 21.

[Illustration : Thapsia garganica.]

 

En rapportant de la Cyrénaïque la plante que l’on dérobait à nos regards, M. Daveau a rendu un véritable service à la science et à l’humanité.

 

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