La vraie vie

Adeline Dieudonné · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/5

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La vraie vie

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

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À Lila et Zazie…

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À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, c elle de mes parents et c elle des c adavres.

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.

La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.

Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.

C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddi ch à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.

Ma mère, elle avait peur de mon père.

Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte.

J’ai toujours été intriguée par leurs photos de mariage. D’aussi loin que je m’en souvienne, je me revois en train de consulter l’album à la recherche de quelque chose. Quelque chose qui aurait pu justifier cette union bizarre. De l’amour, de l’admiration, de l’estime, de la joie, un sourire… Quelque chose… Je n’ai jamais trouvé. Sur les clichés, mon père avait la même attitude que sur ses photos de chasse, la fierté en moins. C’est sûr qu’une amibe, ce n’est pas très impressionnant comme trophée. Pas très compliqué à attraper, un verre, un peu d’eau croupie et hop !

Ma mère, à son mariage, elle n’avait pas encore peur. Il semblait juste qu’on l’avait posée là, à côté de ce type, comme un vase. En grandissant, je me suis aussi demandé comment ces deux-là avaient conçu deux enfants. Mon frère et moi. Et j’ai très vite arrêté de me poser la question parce que la seule image qui me venait, c’était un assaut de fin de soirée sur la table de la cuisine, puant le whisky. Quelques secousses rapides, brutales, pas très consenties et voilà…

La principale fonction de ma mère était de préparer les repas, ce qu’elle faisait comme une amibe, sans créativité, sans goût, avec beaucoup de mayonnaise. Des croque-monsieur, des pêches au thon, des œufs mimosa et du poisson pané avec de la purée mousseline. Principalement.

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D errière notre jardin, il y avait le bois des Petits Pendus, une vallée verte et brune, deux pentes qui formaient un grand « V » au fond duquel s’entassaient les feuilles mortes. Et au fond de la vallée, à moitié ensevelie sous les feuilles mortes, il y avait la maison de Monica. On allait souvent lui rendre visite avec Gilles. Elle nous avait expliqué que c’était la griffe d’un dragon qui avait formé le « V ». Le dragon avait creusé la vallée parce que le chagrin l’avait rendu fou. C’était il y a très longtemps. Elle racontait bien les histoires, Monica. Ses longs cheveux gris dansaient sur les fleurs de sa robe. Et ses bracelets tintaient autour de ses poignets.

« Il y a vachement, vachement longtemps, pas très loin d’ici, sur une montagne disparue, vivait un couple de dragons gigantesques. Ces deux-là s’aimaient si fort que la nuit ils chantaient des chants étranges et très jolis, comme seuls les dragons peuvent le faire. Mais ça faisait peur aux hommes de la plaine. Et ils n’arrivaient plus à dormir. Une nuit, alors que les deux amoureux s’étaient assoupis, rassasiés de leurs chants, ils étaient venus, ces crétins d’hommes, avec des torches et des fourches, sur la pointe des pieds, et ils avaient tué la femelle. Le mâle, fou de chagrin, avait carbonisé la plaine peuplée d’hommes, de femmes et d’enfants. Tout le monde était mort. Puis, il avait donné de grands coups de griffe dans la terre. Et ça avait creusé des vallées. Depuis, la végétation a repoussé, des hommes sont revenus, mais les traces de griffes sont restées. »

Les bois et les champs alentour étaient parsemés de cicatrices, plus ou moins profondes.

 

Cette histoire faisait peur à Gilles.

Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. »

J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et sœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible.

Il riait tout le temps, avec ses petites dents de lait. Et, chaque fois, son rire me réchauffait, comme une minicentrale électrique. Alors, je lui fabriquais des marionnettes avec de vieilles chaussettes, j’inventais des histoires drôles, je créais des spectacles juste pour lui. Je le chatouillais aussi. Pour l’entendre rire. Le rire de Gilles pouvait guérir toutes les blessures.

 

La maison de Monica était à moitié mangée par le lierre. C’était joli. Parfois, le soleil tombait dessus à travers les branches, ça ressemblait à des doigts qui la caressaient. Je n’ai jamais vu les doigts du soleil sur ma maison. Ni sur les autres maisons du quartier. Nous, on habitait un lotissement qui s’appelait « le Démo ». Une cinquantaine de pavillons gris alignés comme des pierres tombales. Mon père l’appelait « le Démoche ».

Dans les années soixante, il y avait eu un champ de blé à la place du Démo. Au début des années soixante-dix, le lotissement avait poussé tel une verrue, en moins de six mois. C’était un projet pilote, à la pointe de la technologie du préfabriqué. Le Démo. Démo de je sais pas quoi. À l’époque, ceux qui l’avaient fabriqué avaient dû vouloir prouver un truc. Peut-être que ça avait ressemblé à quelque chose sur le moment. Mais là, vingt ans après, il restait juste le moche. Le joli, s’il y en avait eu, s’était dissous, lavé par la pluie. Il y avait la rue qui faisait un grand carré, avec des maisons dedans et des maisons dehors. Et puis, tout autour, le bois des Petits Pendus.

Notre maison, c’était une des maisons dehors, dans un coin. Elle était un peu mieux que les autres parce que c’était celle que l’architecte du Démo s’était dessinée pour lui. Mais il n’y avait pas habité longtemps. Elle était plus grande que les autres. Plus lumineuse aussi, avec de larges baies vitrées. Et une cave. Ça a l’air con, dit comme ça, mais une cave, c’est important. Ça empêche l’eau de la terre de remonter dans les murs et de les faire pourrir. Les maisons du Démo sentaient la vieille serviette moisie, oubliée au fond d’un sac de piscine. Chez nous, ça ne sentait pas mauvais, mais il y avait les cadavres d’animaux. Je me demandais parfois si je n’aurais pas préféré une maison qui pue.

On avait aussi un jardin plus grand que les autres. Dans la pelouse, il y avait une piscine gonflable. Elle ressemblait à une dame obèse endormie en plein soleil. En hiver, mon père la vidait et la rangeait, ça laissait un large cercle d’herbe brune. Et, au fond du jardin, juste avant le bois, il y avait l’enclos des biquettes, un talus tapissé de romarin rampant. Des biquettes, il y en avait trois : Biscotte, Josette et Muscade. Mais bientôt elles allaient être cinq parce que Muscade était pleine.

Ma mère avait fait venir un bouc pour la saillie, ça avait fait toute une histoire avec mon père. Il se passait parfois quelque chose de curieux chez ma mère. Quand il s’agissait de ses chèvres, il pouvait jaillir du fond de ses tripes une forme d’instinct maternel qui lui faisait tenir tête à son mari. Et quand ça se produisait, il faisait toujours une tête de maître dépassé par son élève. La bou che ouverte, il cherchait vainement une réplique. Il savait que chaque seconde qui passait massacrait un peu plus son autorité, comme une boule de démolition sur un immeuble dévoré par la mérule. Sa bouche ouverte se tordait un peu et il en sortait une sorte de grognement qui sentait le terrier de mouffette. Alors ma mère comprenait qu’elle avait gagné. Elle le paierait par ailleurs, mais cette victoire-ci était pour elle. Elle ne semblait pas en concevoir de joie particulière et retournait à ses activités d’amibe.

 

Muscade était pleine et, avec Gilles, on était surexcités par l’imminence de la mise bas. On guettait le moindre signe annonçant l’arrivée des chevreaux. Il rigolait en entendant mon explication sur la naissance des petits : « Ils vont sortir par sa quiquine. On aura l’impression qu’elle fait caca, mais, à la place des crottes, c’est deux bébés chèvres qui vont sortir.

– Mais ils sont rentrés comment dans son ventre ?

– Ils sont pas rentrés, elle les a fabriqués avec le bouc. Ils étaient très amoureux.

– Mais le bouc il est resté même pas un jour, ils se connaissaient presque pas, ils pouvaient pas être amoureux.

– Ah si. Ça s’appelle un coup de foudre. »

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S i on traversait le bois des Petits Pendus, qu’on passait par le champ sans se faire voir du fermier, on arrivait à la grande pente en sable jaune. En s’a cc ro c hant aux ra c ines, on des c endait jusqu’au labyrinthe de voitures cassées. Là non plus il ne fallait pas se faire voir.

C’était un immense cimetière de métal. J’aimais bien cet endroit. Je caressais les carcasses, et je voyais des bêtes entassées, immobiles mais sensibles. Parfois, je leur parlais. Surtout aux nouvelles. Je me disais qu’elles devaient avoir besoin d’être rassurées. Gilles m’aidait. À deux, on pouvait passer des après-midi entiers à parler aux voitures.

Certaines étaient là depuis longtemps, à force on les connaissait bien. Il y avait celles qui n’avaient presque rien, d’autres étaient légèrement abîmées. Et puis, il y avait celles qui étaient complètement démolies, avec le capot éventré, la carrosserie déchiquetée. On aurait dit qu’elles avaient été mâchouillées par un énorme chien. Ma préférée, c’était la verte qui n’avait plus de toit. Elle semblait avoir été raclée net au niveau du capot, comme la mousse sur un verre de bière. Je me demandais ce qui avait pu la racler comme ça. Gilles, il aimait bien la boumboulée. C’est comme ça qu’il disait. La boumboulée. Et c’est vrai qu’elle était drôle.

Celle-là, on imaginait qu’on l’avait mise dans une machine à laver géante mais sans eau. Elle était cabossée partout. Avec Gilles, on se mettait à l’intérieur et on faisait comme si on était dans la machine à laver avec la voiture. Je prenais le volant et je criais : « Boumboulé ! Boumboulé ! Boumboulé ! » en faisant des bonds sur le siège pour faire bouger la voiture. Et le rire magique de Gilles grimpait jusque tout en haut de la pente de sable jaune. Là, on savait que c’était le moment de déguerpir parce que si le proprio nous avait entendus, il n’allait pas tarder à arriver. C’était à lui qu’appartenait le labyrinthe et il n’aimait pas qu’on vienne y jouer.

Dans le Démo, des grands nous avaient dit qu’il mettait des pièges à loup, pour attraper les enfants qui jouent près de ses voitures. Alors on regardait toujours bien où on mettait les pieds. Quand il nous entendait, il arrivait en hurlant « Et alors ? » et il fallait filer avant de se faire attraper, remonter la pente, s’accrocher aux racines, combattre la peur qui empêche de respirer, fuir très, très loin des « Et alors ? ». Avec son corps lourd et gras, il ne pouvait pas monter bien haut sur le mur de sable.

Un jour, Gilles a attrapé une ra cine trop mince, qui a cassé. Il est tombé tout droit, à quelques centimètres des grosses mains qui essayaient de l’attraper. Il a bondi comme un chat, je l’ai attrapé par la manche et on s’en est sortis tout juste. Une fois en haut, on a ri de peur. On est allés voir Monica sous le lierre pour lui raconter. Elle a ri aussi, mais elle nous a avertis. Fallait pas avoir d’ennuis avec lui. Elle nous a dit comme ça, avec sa voix de vieux klaxon et son parfum de plage : « Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous. Lui, il fait partie de ceux-là. » J’ai rigolé parce que j’ai imaginé le proprio de la casse s’asseoir sur les épaules de Gilles. Puis on est repartis vers le Démo parce qu’on a entendu la musique. La Valse des eurs, de Tchaïkovski. La camionnette du marchand de glace, fidèle au rendez-vous, comme tous les soirs. On est allés demander de l’argent à notre père.

Gilles, il prenait toujours deux boules. Vanille-fraise. Moi, c’était chocolat-stracciatella avec de la chantilly. Mais la chantilly, c’était interdit. Je ne sais pas pourquoi, mon père n’était pas d’accord. Alors je la gobais vite avant de rentrer à la maison. C’était un secret entre moi, mon petit frère et le gentil monsieur dans la camionnette. Un très vieil homme, chauve, long et mince, dans son costume en velours marron. Il nous disait toujours avec sa voix caillouteuse et son sourire au coin des yeux : « Mangez vite avant qu’elle fonde, les loupiots, parce qu’il y a du soleil et du vent, c’est ce qu’il y a de pire pour la glace. »

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U n soir d’été, ma mère avait fait des pêches au thon que nous avions mangées sur la terrasse en pierre bleue qui donnait sur le jardin. Mon père avait déjà déserté pour s’installer devant sa télé, ave c sa bouteille de Glenfiddich. Il n’aimait pas passer du temps avec nous. Je crois que, dans cette famille, personne n’aimait le moment où on se retrouvait réunis autour du repas du soir. Mais mon père nous imposait ce rituel, autant qu’il se l’imposait à lui-même. Parce que c’était comme ça. Une famille, ça prend ses repas ensemble, plaisir ou pas. C’était ce qu’on voyait à la télé. Sauf qu’à la télé, ils avaient l’air heureux. Surtout dans les pubs. Ça discutait, ça riait. Les gens étaient beaux et ils s’aimaient. Le temps passé en famille nous était vendu comme une récompense. Avec le Ferrero Rocher, c’était supposé être la friandise à laquelle on a droit après les heures passées à travailler au bureau ou à l’école. Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition, un grand verre de pisse qu’on devait boire quotidiennement. Chaque soirée se déroulait selon un rituel qui confinait au sacré. Mon père regardait le journal télévisé, en expliquant chaque sujet à ma mère, partant du principe qu’elle n’était pas capable de comprendre la moindre information sans son éclairage. C’était important le journal télévisé pour mon père. Commenter l’actualité lui donnait l’impression d’avoir un rôle à y jouer. Comme si le monde attendait ses réflexions pour évoluer dans le bon sens. Quand le générique de fin retentissait, ma mère criait : « À table ! »

Mon père laissait la télé allumée et chacun venait s’asseoir pour manger en silence. Le moment où il se levait pour retourner dans son canapé était vécu comme une libération. Ce soir-là, comme tous les autres.

Gilles et moi avions quitté la table pour aller jouer dans le jardin. Le soleil caressait cette fin de journée d’une lumière qui sentait bon le miel caramélisé. Dans le hall d’entrée, ma mère nettoyait la cage de Coco, la perruche. J’avais essayé de lui dire, à ma mère, que c’était cruel de la garder en cage. Surtout que des perruches, il y en avait plein le jardin. Il paraît même que c’était un problème parce qu’elles mangeaient la nourriture des petits oiseaux, comme les moineaux et les mésanges. Et chez nous, elles mangeaient les cerises avant qu’elles n’aient le temps de mûrir sur le cerisier du jardin. Elles étaient là parce qu’à quelques kilomètres du Démo, il y avait eu un zoo. Un petit zoo. Mais il avait fait faillite à cause d’un parc d’attractions qui s’était installé pas très loin et qui avait attiré tous les visiteurs. Tous les animaux avaient été vendus à d’autres zoos. Mais les perruches, tout le monde s’en foutait et ça coûtait trop cher de les transporter. Alors le responsable avait simplement ouvert leur cage. Peut-être qu’il avait pensé qu’elles mourraient de froid. Mais elles n’étaient pas mortes. Au contraire, elles s’étaient adaptées, avaient fabriqué des nids et fait des petits. Elles se déplaçaient toujours en groupe, ça faisait de gros nuages verts qui filaient dans le ciel. C’était joli. Bruyant mais joli.

Je ne comprenais pas pourquoi cette pauvre Coco devait rester en cage à regarder les autres s’amuser sans elle. Ma mère disait que ça n’était pas pareil, qu’elle venait du magasin, qu’elle n’était pas habituée. N’empêche.

Ma mère nettoyait donc la cage de Coco. C’était l’heure de la Valse des

eurs et de la glace. La camionnette s’est arrêtée le long de la haie de notre

maison. Le vieux glacier était là, avec une dizaine d’enfants qui piaillaient autour de lui. Monica m’avait dit que lui, c’était pas comme le proprio de la casse de voitures. Il était doux. Quand elle avait parlé de lui, j’avais vu passer quelque chose d’étrange dans ses yeux. Comme ils étaient vieux tous les deux, je me suis dit qu’il s’était peut-être passé quelque chose entre eux avant. Peut-être une belle histoire d’amour contrariée par de vieilles querelles familiales. Je lisais pas mal de bouquins de la collection « Harlequin » à ce moment-là.

Quand le glacier a tendu à Gilles sa glace vanille-fraise, j’ai regardé ses mains. C’est rassurant des mains de vieux. D’imaginer que leur mécanique si fine, si élaborée, fonctionne et obéit à ce monsieur sans qu’il ait à y penser, depuis si longtemps, d’imaginer les tonnes de glaces qu’elles ont fabriquées, sans jamais le trahir, ça me donnait foi en quelque chose que je ne définissais pas. Et puis c’était beau. La peau si fine sur les tendons presque à nu, le bleu des veines comme des ruisseaux.

Le monsieur m’a regardée, le sourire aux yeux :

« Et toi, mon petit loupiot ? »

C’était à moi. Mon petit texte tournait dans ma tête depuis cinq minutes. Je ne sais pas pourquoi, quand je demandais une glace, je n’aimais pas improviser. Il fallait qu’il y ait quelqu’un dans la file devant moi, ça me laissait le temps de choisir ce que je voulais et de construire ma phrase. Pour qu’elle sorte bien, sans hésitation. Aujourd’hui, on était les derniers, tous les enfants avaient eu leur glace et étaient repartis.

« Chocolat-stracciatella dans un cornet avec de la chantilly, s’il vous plaît monsieur.

– Avec de la chantilly, mademoiselle ! Mais certainement… »

Il m’a fait un clin d’œil sur le mot « chantilly » pour me dire que c’était toujours bien notre secret. Alors ses mains, ses deux chiens fidèles, se sont mises au travail et ont répété leur petite danse pour la cent millième fois. Le cornet, la cuillère à glace, la boule chocolat, le bocal d’eau chaude, la boule stracciatella, le siphon… Un vrai siphon, avec de la chantilly faite maison.

Le vieux s’est pen ché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.

Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo. Mon cœur a manqué deux battements. Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.

Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré. Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.

Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard.

 

Mon père nous a ramenés à la maison, en silence. Ma mère a passé un coup de balayette devant la cage de Coco. Mon père est allé se rasseoir devant sa télé. J’ai pris la main de Gilles et je l’ai emmené vers l’enclos des biquettes. Le regard fixe et la bouche entrouverte, il m’a suivie comme un somnambule.

Tout me semblait irréel. Le jardin, la piscine, le romarin, la nuit qui tombait. Ou plutôt, nimbé d’une réalité nouvelle. La réalité sauvage de la chair et du sang, de la douleur et de la marche du temps, linéaire, impitoyable. Mais surtout, la réalité de cette force que j’avais entendue rire quand le corps du vieux s’était effondré. Ce rire qui n’était ni en moi ni à l’extérieur. Ce rire qui était partout, en tout, comme cette force. Elle pouvait me trouver n’importe où. Nulle part où me cacher. Et si je ne peux pas me cacher, rien n’existe. Rien d’autre que le sang et la terreur.

Je voulais aller voir les biquettes parce que j’espérais que leur indifférence de ruminants me raccrocherait à la réalité et que ça me rassurerait. Elles étaient là toutes les trois, à brouter dans leur enclos. Un groupe de perruches s’est posé sur les branches du cerisier. Plus rien n’avait de sens. Ma réalité s’était dissoute. Un néant vertigineux auquel je ne voyais pas d’issue. Un néant si palpable que je pouvais sentir ses murs, son sol et son plafond se resserrer autour de moi. Une panique sauvage commençait à m’étouffer. J’aurais voulu que quelqu’un, un adulte, me prenne par la main et me mette au lit. Repla ce des balises dans mon existence. M’explique qu’il y aurait un lendemain à ce jour, puis un surlendemain, et que ma vie finirait par retrouver son visage. Que le sang et la terreur allaient se diluer.

Mais personne n’est venu.

Les perruches ont mangé les cerises encore vertes. Gilles avait toujours la bouche ouverte et les yeux écarquillés, son petit poing serré autour du cornet de glace, couvert de vanille-fraise fondue. Je me suis dit que si personne ne me mettait au lit, moi je pouvais faire ça pour Gilles. J’aurais voulu lui parler, lui dire des mots rassurants, mais je n’ai pas pu. La panique n’avait pas relâché son étreinte autour de ma gorge. Je l’ai emmené dans ma chambre et on s’est couchés dans mon lit tous les deux. Ma fenêtre donnait sur le jardin, les chèvres et le bois. Le vent faisait danser l’ombre d’un chêne sur le parquet. Je n’ai pas pu dormir. À un moment, j’ai entendu ma mère monter se coucher. Puis mon père, une heure plus tard. Ils ne montaient jamais ensemble. Mais ils partageaient toujours le même lit. J’imaginais que ça devait faire partie du package « famille normale », comme les repas. Je me demandais parfois s’il y avait des moments de tendresse entre eux. Comme entre Gilles et moi. Je le leur souhaitais, sans trop y croire. Je n’imaginais pas une vie sans tendresse, particulièrement un soir comme celui-là.

J’ai regardé chaque minute chasser la précédente sur mon radio-réveil. Elles me semblaient de plus en plus longues. J’avais envie de vomir. Mais je ne voulais pas me lever et risquer de réveiller Gilles s’il avait eu la chance de s’endormir. Il me tournait le dos, je ne pouvais pas voir ses yeux.

Vers les cinq heures du matin, quelque chose m’a appelée dehors, comme une intuition. Je suis descendue dans le jardin. L’obscurité m’a terrifiée, plus encore que d’habitude. J’imaginais des créatures tapies dans l’ombre des arbres, prêtes à dévorer mon visage, comme celui du glacier. Je suis allée jusqu’à l’enclos des biquettes. Muscade s’était mise un peu à l’écart. Sous sa queue, il y avait un long filament glaireux.

OceanofPDF.com J e suis remontée dans ma chambre. « Gilles, les bébés arrivent. »

Ces mots, qui étaient les premiers que je prononçais depuis que j’avais commandé ma glace à la chantilly, ont sonné bizarrement. Comme s’ils venaient d’un monde disparu. Gilles n’a pas réagi.

Je suis allée réveiller ma mère, qui est descendue, surexcitée. Je ne sais pas comment décrire une amibe surexcitée. C’est tout désordonné et maladroit. Ça parle vite et fort, court à droite, à gauche. De l’eau chaude, de l’alcool camphré, de l’Iso-Betadine, des serviettes, une brouette, de la paille…

J’ai sorti Gilles de mon lit pour qu’il vienne voir. Le temps qu’on redes cende, deux petits sabots étaient déjà sortis. Puis un museau. Muscade a poussé, bêlé, poussé, bêlé, poussé, ça avait l’air douloureux. Et difficile aussi. Puis, tout à coup, le chevreau a glissé hors de son corps. Elle s’est remise à pousser, bêler, pousser, bêler, pousser. Il y a eu une odeur bizarre. Une odeur tiède de corps et de tripes. Un deuxième petit est sorti. Muscade s’est levée et, pendant qu’elle léchait ses chevreaux, une grosse masse brunâtre a jailli hors d’elle et s’est écrasée au sol, en faisant un bruit gras et visqueux. Muscade s’est retournée et a commencé à manger la masse brunâtre. L’odeur tiède s’est faite plus forte. Elle semblait émaner du ventre de Muscade pour emplir toute l’atmosphère terrestre. Je me suis demandé comment une si petite chèvre pouvait contenir autant d’odeur.

Ma mère s’est mise à quatre pattes et a commencé à embrasser les chevreaux. Deux mâles. Elle posait ses lèvres et frottait son visage partout sur leurs petits corps poisseux. Puis, toujours à quatre pattes, elle s’est retournée vers nous, le visage maculé de résidus de poche amniotique.

« Ils s’appelleront Cumin et Paprika. »

 

Les jours suivants, il a fait chaud. Un soleil blanc tombant d’un ciel vide. Mon père était nerveux. Il rentrait du travail avec le front bas. J’avais déjà remarqué qu’il était comme ça quand il n’était pas allé chasser depuis longtemps. Il claquait la porte d’entrée, jetait ses clefs et sa mallette, puis il commençait à chercher… une raison pour cracher toute sa colère. Il passait dans chaque pièce, observait tout dans la maison, le sol, les meubles, ma mère, Coco, Gilles et moi. Il flairait. Dans ces moments-là, on savait qu’on devait disparaître dans nos chambres. Ma mère, elle ne pouvait pas, elle devait préparer le repas. Parfois, il se contentait de grogner et d’aller s’installer devant la télé. Ça pouvait durer plusieurs jours. Ça montait. Et puis, toujours, il finissait par trouver.

« C’est quoi, ça ? »

Il posait la question doucement, très bas. Ma mère savait que, quoi qu’elle dise, ça allait mal se passer. Mais elle répondait quand même.

« Des macaronis jambon-fromage.

– Je sais que ce sont des macaronis jambon-fromage. »

Il parlait toujours très doucement.

« Pourquoi tu as fait des macaronis jambon-fromage ? »

Et plus il parlait doucement, plus sa colère derrière allait être terrible. Je crois que c’était là le moment le plus épouvantable pour ma mère. Quand elle savait que ça allait arriver, qu’il la scrutait, qu’il goûtait sa peur, qu’il prenait son temps. Il faisait comme si tout dépendait de sa réponse. C’était le jeu. Mais elle perdait à tous les coups.

« Mais parce que tout le monde aime ça les…

– TOUT LE MONDE ? C’EST QUI ÇA, “TOUT LE MONDE” ? »

Et c’était parti. Tout ce qu’elle pouvait espérer, c’était que toute la colère de mon père sorte en cris. Enfin, c’était plutôt des rugissements. Sa voix éclatait, elle bondissait hors de sa gorge pour aller dévorer ma mère. Elle la découpait, la mettait en pièces pour la faire disparaître. Et pour ça, ma mère était d’accord. Disparaître. Et si les rugissements ne suffisaient pas, les mains venaient les aider. Jusqu’à ce que mon père se vide complètement de sa colère. Ma mère se retrouvait toujours par terre, immobile. Elle ressemblait à une taie d’oreiller vide. Après ça, on savait qu’on avait quelques semaines de calme devant nous.

 

Je crois que mon père n’aimait pas son travail. Il était comptable au parc d’attractions qui avait mis le zoo en faillite. « Les gros mangent les petits », il disait. Ça avait l’air de lui faire plaisir. « Les gros mangent les petits. » Moi, je trouvais ça incroyable de travailler dans un parc d’attractions. Le matin, quand je partais à l’école, je me disais : « Mon père va passer sa journée au parc d’attractions. »

Ma mère ne travaillait pas. Elle s’occupait de ses chèvres, de son jardin, de Coco et de nous. Elle s’en fichait d’avoir de l’argent à elle. Tant que sa carte de crédit passait. Ma mère n’a jamais semblé gênée par le vide. Ni par l’absence d’amour.

La camionnette du glacier est restée garée devant notre maison pendant plusieurs jours. Je me suis posé toutes sortes de questions. Qui va la nettoyer ? Et quand elle aura été nettoyée, qu’est-ce qu’on va faire du seau plein d’eau, de savon, de sang, de fragments d’os et de cervelle ? Est-ce qu’on va le déverser sur la tombe du vieux, pour que tous ses morceaux restent ensemble ? Est-ce que la glace qui était dans les frigos a fondu ? Et si elle n’a pas fondu, est-ce que quelqu’un va la manger ? Est-ce que la police peut mettre une fillette en prison parce qu’elle a demandé de la chantilly sur sa glace ? Est-ce qu’ils vont le dire à mon père ?

À la maison, nous n’avons jamais parlé de la mort du vieux glacier. Peut-être que mes parents ont pensé que la meilleure réaction à avoir c’était de faire comme si rien ne s’était passé. Ou peut-être qu’ils se sont dit que la naissance des chevreaux nous avait fait oublier le visage en viande. Je crois qu’en réalité, ils ne se sont tout simplement pas posé la question.

Gilles est resté silencieux pendant trois jours entiers. Je n’osais pas regarder dans ses grands yeux verts parce que j’étais certaine d’y voir, projeté en boucle, le film du visage qui explose. À table, il ne mangeait plus rien. Sa purée et son poisson pané refroidissaient dans son assiette. J’essayais de le distraire. Il me suivait comme un robot docile, mais il ne vivait plus à l’intérieur.

On est allés voir Monica. Sous la peau de son cou, quelque chose a tremblé en apprenant ce qui était arrivé au glacier. Elle a regardé Gilles. J’espérais qu’elle ferait quelque chose pour lui, qu’elle sortirait un chaudron, une baguette magique ou un vieux grimoire. Mais elle a juste caressé sa joue.

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L ’odeur tiède du ventre de Muscade planait toujours. Je crois qu’en réalité, elle planait surtout dans ma tête. Mais j’ai gardé de c et été le souvenir de c e parfum gluant, tena c e, qui m’a cc ompagnait jusque dans mes rêves. C’était le mois de juillet et pourtant les nuits me semblaient plus noires et plus froides qu’en hiver.

Gilles venait se blottir dans mon lit tous les soirs. Le nez dans ses cheveux, je pouvais presque entendre ses cauchemars. J’aurais donné tout ce que j’avais pour pouvoir remonter le temps, revenir au moment où j’avais demandé cette glace. J’ai imaginé cette scène des milliers de fois. Cette scène où je dis au glacier : « Chocolat-stracciatella dans un cornet, s’il vous plaît monsieur. » Et il me dit : « Pas de chantilly aujourd’hui, mademoiselle ? » Et je réponds : « Non merci, monsieur. » Et ma planète n’est pas aspirée dans un trou noir. Et le visage du vieux n’explose pas devant mon petit frère et ma maison. Et je continue à entendre la Valse des

eurs le lendemain et le surlendemain, et l’histoire s’arrête là. Et Gilles

sourit.

 

Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu un jour, dans lequel un scientifique un peu fou inventait une machine à remonter le temps. Il utilisait une voiture toute bricolée avec plein de fils partout, il fallait rouler très vite, mais il y parvenait. Alors j’ai décidé que moi aussi j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.

À partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. Je me suis dit qu’en attendant que la machine soit prête, en attendant d’être capable de revenir en arrière, il fallait que je sorte mon petit frère de son silence.

Je l’ai emmené dans le labyrinthe, jusqu’à la boumboulée. « Assieds-toi. » Il s’est assis, docile. J’ai pris place au volant et j’ai fait des bons à genoux sur le siège, de toutes mes forces, j’ai secoué la voiture comme jamais. « Boumboulééééé ! Boumboulééééé ! Boumboulééééé ! Allez, Gilles ! Boumboulééééé ! » Il est resté là, sans réaction, avec ses grands yeux verts tout vides. Il avait l’air si fatigué… Heureusement que le proprio ne nous a pas entendus parce que, comme il était, Gilles se serait laissé attraper sans broncher.

À la maison, j’ai fabriqué de nouvelles marionnettes, inventé de nouvelles histoires. Il s’asseyait devant moi, mon tout petit spectateur. Je lui parlais de princesses qui se prennent les pieds dans leur robe, de princes charmants qui font des prouts, de dragons qui ont le hoquet… Finalement, sans trop savoir pourquoi, je l’ai emmené dans la chambre des cadavres. Mon père était au travail et ma mère s’était absentée pour faire des courses. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, j’ai senti le regard de la hyène dans mon dos. Mes yeux ont soigneusement évité de rencontrer les siens.

C’est à ce moment-là que j’ai compris. Ça a fondu sur moi comme un fauve affamé, lacérant mon dos de ses pattes griffues. Le rire que j’avais entendu quand le visage du vieux avait explosé, il venait d’elle. La chose que je ne pouvais pas nommer, mais qui planait, cette chose vivait à l’intérieur de la hyène. Ce corps empaillé était l’antre d’un monstre. La mort habitait chez nous. Et elle me scrutait de ses yeux de verre. Son regard mordait ma nuque, se délectait de l’odeur sucrée de mon petit frère.

Gilles a lâché ma main et s’est tourné vers la bête. Il s’est approché et a posé ses doigts sur la gueule figée. Je n’osais plus bouger. Elle allait se réveiller et le dévorer. Gilles s’est laissé tomber sur les genoux. Ses lèvres tremblaient. Il a caressé le pelage mort et a passé ses bras autour du cou du fauve. Son petit visage si proche de l’immense mâchoire. Puis il s’est mis à sangloter, son corps de moineau secoué par des torrents de terreur. Comme un abcès qui avait pris le temps de mûrir, l’horreur éclatait et se déversait sur ses joues. J’ai compris que c’était bon signe, que quelque chose se remettait à circuler en lui, que la machine repartait.

 

Quelques jours plus tard, le glacier a été remplacé par un autre. La Valse des eurs est revenue. Chaque soir, le visage en viande dans ma tête. Chaque soir, ce craquement dans les yeux de mon petit frère. Cette musique qui allait taper sur un élément tout au fond de lui, la pièce centrale du mécanisme qui fabrique la joie, le démolissant chaque jour un peu plus, le rendant toujours plus irréparable. Et chaque soir, je me suis répété que ce n’était pas grave, que j’étais juste dans la branche ratée de ma vie et que tout ça était destiné à être réécrit.

Quand la camionnette de glaces passait, j’essayais d’être près de Gilles. Je voyais bien que tout son petit corps tremblait quand il entendait la musique.

Un soir, je n’ai pas trouvé Gilles dans sa chambre, ni dans la mienne, ni dans le jardin. Alors je suis entrée dans la chambre des cadavres, sans bruit parce que mon père était dans le salon. Je l’ai trouvé là, assis près de la hyène. Il chuchotait dans ses grandes oreilles. Je n’ai pas entendu ce qu’il lui disait. Quand il s’est aperçu de ma présence, il m’a jeté un regard étrange. J’ai eu l’impression que c’était la hyène qui me regardait. Et si le choc de l’explosion du siphon de crème avait ouvert un passage dans la tête de Gilles ? Et si la hyène était en train de profiter de ce passage pour aller habiter dans mon petit frère ? Ou pour y infiltrer quelque chose de maléfique ? Cet air-là, ce que j’ai vu sur le visage de Gilles, ça n’était pas lui. Ça sentait le sang et la mort. Ça m’a rappelé que la bête rôdait et qu’elle dormait dans ma maison. Et j’ai compris qu’elle vivait désormais à l’intérieur de Gilles.

Mes parents n’ont rien vu. Mon père était trop occupé à commenter la télé à ma mère et ma mère était trop occupée à avoir peur de mon père.

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I l fallait que je commence à construire cette machine à remonter le temps le plus vite possible. Je suis allée voir Moni c a, c ertaine qu’elle pourrait m’aider.

Je suis descendue dans la griffe, sa maison était toujours là, avec la main du soleil dessus. Elle m’a ouvert la porte, elle portait une de ses longues robes pleines de couleurs, de fleurs et de papillons. Ça sentait toujours la cannelle à l’intérieur. Je suis allée m’asseoir sur la banquette couverte d’une peau de mouton. C’était comme l’ivoire dans la chambre des cadavres, doux avec quelque chose de puissant derrière. Comme si l’esprit de l’animal vivait encore à l’intérieur. Et qu’il pouvait sentir mes caresses.

Monica m’a servi un jus de pomme. Dans son visage aussi quelque chose avait disparu depuis la mort du glacier. Je n’ai pas osé lui dire que c’était ma faute, que c’était moi qui avais demandé la chantilly. Ça, personne ne devait jamais le savoir. Je lui ai parlé de Gilles et de mon idée de voyage dans le temps.

« Vous voyez, dans le film, il y a cette voiture et il lui faut énormément d’énergie. Ils utilisent du plutonium. Et quand ils n’ont pas de plutonium, ils se servent de la foudre. Moi, je peux trouver la voiture et la bricoler un peu, mais je ne sais pas créer la foudre. Vous savez si on peut provoquer un orage ? »

Elle a souri un peu, sa tristesse est partie faire un tour dehors.

« Oui, je crois que c’est possible. On va en chier des ronds de carotte, ça va être beaucoup de boulot, mais je crois que c’est possible. J’en ai déjà entendu parler, en tout cas. C’est un mélange de science et de magie. Si tu veux, je m’occupe de l’orage. Pour la science, il va falloir que tu apprennes sur le tas. Mais si tu veux vraiment, tu y arriveras, ça prendra du temps, plus que tu ne crois, mais tu y arriveras. Comme Marie Curie. »

J’ai pincé les lèvres.

« Putain, tu sais pas qui c’est Marie Curie ? Ils font quoi avec vous toute la journée à l’école ? Bordel ! Marie Curie, enfin !

Maria Salomea Skłodowska, de son vrai nom. Elle s’est appelée Curie quand elle s’est mariée avec Pierre Curie. Première femme à recevoir un prix Nobel. Seule et unique lauréate dans toute l’histoire des Nobel à en recevoir deux : prix Nobel de physique avec son mari en 1903 pour leurs recherches sur les radiations, puis Pierre est mort et boum ! re-prix Nobel, mais de chimie cette fois, en 1911 pour ses travaux sur le polonium et le radium. C’est elle qui a découvert ces deux éléments. Le polonium, elle l’a appelé comme ça en hommage à son pays d’origine. T’as jamais vu un tableau de Mendeleïev non plus, je parie ? »

J’ai fait « non » de la tête.

« Misère… Elle a bossé comme une cinglée toute sa vie. Tu t’es déjà cassé quelque chose ? Un bras ? Une jambe ?

– Oui, le bras quand j’avais sept ans.

– Bon. On t’a fait passer une radio pour voir la fracture ?

– Oui.

– Merci Marie Curie.

– Et vous croyez qu’elle pourrait m’aider ? Elle habite où ?

– Ah non. Elle est morte. À cause des radiations. Mais tout ça pour te dire que si tu travailles beaucoup à quelque chose, tu peux y arriver.

– Donc si je bricole une voiture, vous m’aiderez pour l’orage ?

– Juré craché. »

 

Je suis rentrée à la maison rassurée. J’avais une solution et je n’étais pas seule. J’ai commencé dès le lendemain. Je me suis procuré toute la documentation possible sur Marie Curie et la trilogie de Retour vers le futur. Je savais que ça prendrait du temps. Mais chaque jour, l’état de Gilles me rappelait à mon devoir.

L’été s’est terminé et l’année scolaire s’est écoulée, fade et ennuyeuse, comme toutes les autres. Tout mon temps libre était consacré à l’élaboration de mon plan.

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L ’été suivant est arrivé. L’état de Gilles ne s’était pas amélioré. Le vide de ses yeux s’était peu à peu rempli d’un tru c in c andes c ent, pointu et tran c hant. C e qui vivait à l’intérieur de la hyène avait progressivement migré vers la tête de mon petit frère. Une colonie de créatures sauvages s’y était installée, se nourrissant des lambeaux de sa cervelle. Cette armée grouillante pullulait, brûlait les forêts primaires et les transformait en paysages noirs et marécageux.

Je l’aimais. Et j’allais réparer tout ça. Rien ne pourrait m’en empêcher. Même s’il ne jouait plus avec moi. Même si son rire était devenu aussi sinistre qu’une pluie acide sur un champ de coquelicots. Je l’aimais comme une mère aime son enfant malade. Son anniversaire, c’était le 26 septembre. J’ai décidé que tout devrait être prêt pour ce jour-là.

 

Mon père venait de rentrer d’une partie de chasse dans l’Himalaya. Il avait ramené la tête d’un ours brun, qu’il avait accrochée sur son mur de trophées. Pour faire de la place, il avait dû retirer quelques bois de cerfs. La fourrure de l’ours, il l’avait mise sur son canapé et il s’affalait dessus chaque soir pour regarder la télé. Il était parti une vingtaine de jours et nous avions vécu son absence comme un soulagement. Les semaines qui avaient précédé son départ, il avait été nerveux comme jamais.

Un soir, nous étions à table et je savais qu’il allait y avoir une colère. Nous le savions tous les quatre. Ça faisait des jours qu’il rentrait du travail en reniflant partout, le muscle tendu, prêt à bondir. À chaque fois, Gilles et moi nous étions réfugiés dans nos chambres, convaincus qu’il allait exploser. Mais ça ne venait pas. Et sa nervosité s’accumulait comme du butane.

Ce soir-là, donc, nous étions à table. Chacun mangeait en silence. Nos gestes étaient précis, mesurés. Personne ne voulait être responsable de l’étin celle qui provoquerait l’explosion. Les seuls bruits qui emplissaient la pièce émanaient de mon père. De ses mâchoires entre lesquelles disparaissaient de gros morceaux de viande. De sa respiration courte et rauque. Dans son assiette, les haricots et la purée ressemblaient à deux atolls perdus au milieu d’une mer de sang. Je me forçais à manger pour me fondre dans le décor, mais j’avais les tripes nouées. Je l’observais du coin de l’œil, je guettais l’arrivée du cataclysme.

Il a posé ses couverts. Dans un souffle à peine audible, il a dit : « C’est ça que tu appelles “saignant” ? » Ma mère est devenue si blanche qu’on aurait pu penser que tout son sang était parti dans l’assiette de mon père. Elle n’a rien dit. Il n’y avait aucune bonne réponse à cette question.

Mon père a insisté : « Alors ? »

Elle a murmuré : « Il y a plein de sang dans ton assiette. »

Entre ses dents, il a grogné : « Alors tu es contente de toi. »

Ma mère a fermé les yeux. On y était. De ses deux poings monstrueux, il a attrapé son assiette et l’a pulvérisée contre la table.

« MAIS POUR QUI TU TE PRENDS ? BORDEL ! »

Il a saisi ma mère par les cheveux et lui a écrasé le visage dans la purée et les débris de porcelaine.

« HEIN ? POUR QUI TU TE PRENDS ? TU CROIS QUE T’ES QUI ? T’ES RIEN ! RIEN ! »

Ma mère couinait de douleur. Elle ne suppliait pas, ne se débattait pas, elle savait que ça ne servait à rien. De son visage déformé, écrasé par la main de mon père, je ne discernais plus que sa bouche tordue par la terreur. Nous savions tous les trois que cette fois-ci allait être pire que toutes les autres. Gilles et moi, on est restés paralysés sur nos chaises. On n’a pas pensé à monter dans nos chambres. D’habitude, les colères de notre père explosaient après le dîner, jamais pendant. Donc il était rare qu’on en soit spectateurs.

Il a soulevé la tête de ma mère en la tirant par les cheveux, puis l’a projetée plusieurs fois sur la table, au même endroit, sur les restes de l’assiette. Je ne savais plus si le sang était celui du steak ou celui de ma mère. Puis je me suis rappelé que tout ça n’avait pas d’importance parce que j’allais pouvoir remonter dans le temps et tout effacer. Et que tout ça n’existerait plus dans ma nouvelle vie.

Quand mon père s’est calmé, j’ai pris Gilles par la main et on est montés dans ma chambre. On s’est cachés sous ma couette. Je lui ai raconté qu’on était dans l’œuf d’une autruche et qu’on jouait à cache-cache avec Monica. Que tout ça n’était qu’un jeu, juste un jeu. Un jeu.

Le surlendemain, notre père est parti chasser dans l’Himalaya et on a pu recommencer à respirer.

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Q uelques jours après le retour de mon père, Gilles et moi avons a cc ompagné notre mère pour faire des c ourses. On est passéspar l’animalerie par c e qu’elle avait besoin de poudre vitaminée pour les chèvres. C’était un hangar immense dans lequel on trouvait de tout, à la fois pour les animaux domestiques et pour le bétail. Ma mère aimait bien papoter avec le monsieur. C’était un fils de fermier, il savait tout sur les animaux. Alors, avec Gilles, on en profitait pour aller s’amuser dans les ballots de paille. Ils étaient empilés sur plusieurs mètres, ça faisait comme une forteresse à escalader. Il fallait juste se méfier des trous. Le monsieur m’avait dit que c’était déjà arrivé dans sa famille, qu’un enfant était mort en tombant dans un trou entre les ballots.

Continuer : partie 2 sur 5