La vraie vie

Adeline Dieudonné · Chapitre 1 sur 2 · partie 4/5

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La vraie vie

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

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J ’ai revu le Champion plusieurs fois cet été-là. Parfois, je le croisais dans le Démo en allant c hez le professeur Pavlovi ć ou en partant promener Dovka.

Et puis il y a eu cette soirée.

Il m’avait demandé de venir garder les enfants. D’habitude, c’était la Plume qui m’appelait. Mais là, il était tout seul, elle était partie passer quelques jours chez sa mère, dans le Sud. Il avait besoin de mon aide. La soirée s’était bien passée, comme toujours. Les enfants avaient maintenant trois ans et un an. C’était au tour de la petite Yumi d’avoir des crampes de croissance. Mais Takeshi m’a demandé un massage aussi, alors j’ai organisé une grande séance de spa dans leur chambre, en les vouvoyant : « M. Takeshi », « Mme Yumi », « Vous reprendrez un peu de tisane dans votre biberon », « La température de l’huile vous convient ? », « Oh pardon ! Je vous ai chatouillée, c’était totalement involontaire ! ». Il suffisait de presser légèrement leurs petites cuisses laiteuses entre mon pouce et mon index pour les faire exploser de rire. Je les ai mis au lit beaucoup trop tard, mais j’avais besoin de cette chaleur-là.

Quand ils se sont finalement endormis, je n’ai pas eu envie d’allumer la télé. Depuis quelque temps, je ne la supportais plus. Je crois qu’elle me faisait trop penser à mon père. Et à l’odeur du whisky. Donc, j’ai un peu tourné en rond dans la maison. Je me suis mise à observer chaque détail, chaque livre, chaque objet, chaque photo, en jouant à faire des déductions sur leur vie, leurs goûts, leurs habitudes. J’ai souri en voyant la Sega Mega Drive, avec le jeu Mortal Kombat II. Les enfants étaient trop petits pour y jouer. Il y avait une manette branchée dans la console et une deuxième rangée sur une étagère, couverte d’une fine couche de poussière. J’ai supposé que le Champion et la Plume n’y avaient plus joué à deux depuis longtemps.

Dans la bibliothèque, il y avait, tout mélangé, Reiser, Wolinsky, Gotlib, Sand, Maupassant, Zola, Christie, Austen, Dumas, Jardin, Bellemare. Et un livre dissimulé derrière les autres : La sexualité du couple marié – Comment entretenir la amme ?. Je me suis attardée dessus, tout en sachant que je n’avais pas le droit. Il y avait des conseils du genre « Surprenez votre partenaire », « Faites l’amour partout sauf dans le lit conjugal », « Brisez la routine », « Partez en week-end », « Utilisez des objets ». Il y avait des annotations au crayon, d’une écriture que je devinais être celle de la Plume. D’ailleurs, la plupart des conseils semblaient être adressés aux femmes : « Portez de la lingerie sexy », « Essayez l’épilation intégrale ». J’étais si absorbée par ma lecture que je n’ai pas entendu la voiture du Champion. Il y avait un chapitre illustré avec des schémas. Et à la fin un petit carnet avec un jeu. Sur chaque page, il y avait le dessin d’un couple dans une position différente. Il fallait l’ouvrir au hasard et imiter ce qu’on voyait. La Plume avait fait des croix sur certaines pages. Je me demandais si c’était pour montrer ce qu’elle préférait ou ce qu’elle aimait moins. C’est là que j’ai senti la présence du Champion. J’ai poussé un petit cri de surprise. Il était là, à côté du canapé. Son corps musclé, moulé dans son jean et son tee-shirt blanc, avec ses clefs à la main. Son visage était écarlate, sans que je sache si c’était de l’embarras ou de la colère. Il a simplement dit : « Range ça, s’il te plaît. » Je crois qu’il n’était pas vraiment en colère. Mais l’air de la pièce avait pris une consistance spéciale. Il était épais, comme si chacun de nos gestes déplaçait de grandes quantités de matière. J’ai rangé le livre en disant : « Pardon, je… » Puis je me suis avancée vers lui et vers la porte.

« Je peux rentrer chez moi toute seule, vous ne devez pas me ramener. » Il avait l’air pris au dépourvu. Il a hésité quelques secondes avant de répondre.

« D’accord. Ça a été ?

– Oui, oui. Très bien. »

Quand je suis passée devant lui pour sortir, il a attrapé mon poignet.

« Attends. »

Il sentait l’alcool. Mais pas le whisky de mon père, quelque chose de plus léger. Probablement la bière.

« Je ne lui dirai rien pour le livre. Ça restera entre nous. »

Mon poignet était toujours dans sa main.

« D’accord. Merci. »

L’air était si dense qu’il entrait difficilement dans mes poumons. Mon corps n’avait jamais été aussi proche du sien. Je savais désormais que ce qui palpitait là, entre mes jambes, c’était mon sexe qui appelait le sien.

Je me suis rappelé que j’étais sur la branche ratée de ma vie. Un jour, je reviendrais dans le temps. Je pouvais tout essayer, je ne risquais rien. Je reviendrais à ce soir d’été de mes dix ans et rien de tout ça n’aurait jamais existé. Alors, j’ai approché mon visage du sien. J’ai senti son haleine. C’était bien de la bière. Mes lèvres se sont posées sur sa joue. Si elles s’étaient retirées tout de suite, si elles s’étaient éloignées aussi vite qu’elles s’étaient approchées, ça aurait été une simple bise. Mais comme deux aimants qu’on aurait approchés trop près, nos bouches se sont trouvées. J’ai embrassé ces lèvres qui, quelques années avant, avaient scandé : « Espèce de vieille merde ! » à l’ivrogne. Là, elles ont murmuré : « Qu’est-ce que tu fais ? » Pour toute réponse, je les ai embrassées plus fort. Alors elles se sont ouvertes et la langue du Champion est venue caresser ma bouche, tout doucement. Ses bras se sont refermés autour de mon corps, m’attirant tout contre lui. Je me suis sentie aussi fragile qu’une allumette. Sa bou che a glissé vers mon cou. Ses mains sont remontées vers mes épaules, puis sont redescendues sur mes seins. Là, sa respiration a changé, elle est devenue plus intense, la pression de ses bras s’est faite plus forte. Puis, ses mains ont attrapé mes épaules et m’ont éloignée brusquement de son corps.

« Non. Rentre chez toi. »

Il n’osait plus me regarder. Je respirais son silence. Et je ne voulais pas le quitter. Mes yeux se sont levés vers son menton. Je n’ai rien décidé. Mes lèvres ont bondi vers les siennes. Je n’imaginais pas de force assez puissante pour nous séparer. Et je ne voyais pas pourquoi ce qui se passait à cet instant nous était interdit. Je l’aimais. Et il m’aimait d’une certaine façon, j’en étais convaincue. Point. Sa langue a encore caressé ma bouche, sa gorge a émis un soupir, puis ses mains m’ont éloignée une nouvelle fois.

« Arrête ! »

Cette fois, sa voix avait été plus ferme. Il m’a regardée. Il y avait quelque chose de suppliant dans ses yeux. J’ai fait un effort surhumain pour m’éloigner de lui et pour sortir de la maison.

La nuit était claire sur le Démo. Je sentais que quelque chose m’appelait loin d’ici. J’ai eu envie de courir, dans un mélange de joie et d’impatience. J’étais remplie d’une énergie qui pouvait m’emmener ailleurs et me faire accomplir des miracles. Mais pour l’heure, je devais rentrer chez moi. Chez moi. Près de mon père, de ma mère, de mon frère et de la mort. Je suis redescendue vers ma maison et je suis rentrée. Mon père était seul dans son canapé, sur sa peau d’ours, dans l’obscurité, le visage éclairé par la lumière bleutée de la télé. Je suis montée sans faire de bruit.

Je n’avais aucune envie de dormir. J’espérais presque que le jeu de nuit arrive ce soir, j’étais de taille à tout affronter.

Lorsque je me suis déshabillée pour me mettre au lit, j’ai senti que mon sexe avait une odeur inhabituelle. L’odeur du plaisir. Je me suis endormie dans les bras du Champion. Je désirais sa présence avec une telle ardeur que je pouvais sentir son corps contre le mien. Il ne dormait qu’à quelques mètres de moi. Seul.

 

Mon père n’a jamais reparlé de cette histoire de jeu de nuit, si bien que j’ai presque fini par croire qu’il avait oublié. Malgré tout, je restais sur mes gardes chaque soir. Je guettais le moindre craquement dans le silence de la maison.

Devant ma fenêtre, le chêne projetait toujours son ombre menaçante. Parfois, le vent remuait l’ombre et les branches dansaient une valse macabre au pied de mon lit. J’observais ce ballet sordide le corps tendu, la gorge palpitante d’angoisse. J’attendais que mon réveil indique « 03 : 00 » avant de m’endormir.

Une nuit, vers la fin août, c’est finalement arrivé. Il était exactement 0 h 12. Il y a eu du mouvement dans la chambre de mes parents, puis j’ai perçu le pas lourd de mon père dans le couloir. La porte de ma chambre s’est ouverte, il a grogné : « C’est l’heure. » Je me suis habillée rapidement sous le regard curieux de Dovka. Un jean, de bonnes chaussures, un tee-shirt, un pull à capuche, mon sac à dos. Dovka a voulu me suivre, j’ai dit « non », alors elle est retournée se coucher sur mon lit. Je ne mesurais pas encore à quel point j’allais l’envier au cours de cette nuit.

En bas, mon frère était déjà prêt dans le hall d’entrée. Mon père m’a fixée pendant que je descendais les escaliers, comme s’il détaillait chaque partie de mon corps. Comme s’il se demandait laquelle il allait choisir de clouer à un socle en bois sur son mur de trophées. J’ai compris qu’il ne fallait pas que je les suive, que je ne devais pas entrer dans cette forêt avec eux. Mais je n’avais pas le choix. Personne ne m’avait demandé mon avis.

Nous sommes sortis dans la nuit et avons grimpé dans le 4 × 4 de mon père. Il a roulé pendant une heure, vers les arbres, vers la forêt immense. Celle qui peut vous engloutir sur des kilomètres carrés. Celle dans laquelle certains ra content que le loup serait de retour.

Il n’y avait pas un nuage dans le ciel. À mesure que nous nous éloignions des lumières du monde des hommes, les étoiles apparaissaient comme des milliers de spectatrices prenant place pour assister à une représentation. Je ne connaissais ni mon rôle ni celui des autres personnages, mais je savais que je ne devais pas monter sur cette scène.

La route était devenue plus étroite et s’enfonçait dans la forêt, au cœur des ténèbres. Les sapins se dressaient tout autour de nous comme des sentinelles. J’avais la sensation qu’ils m’attendaient. Après quelques kilomètres sur la petite route, la voiture a bifurqué sur un chemin en terre battue qui s’insinuait en pente douce vers les profondeurs de la nuit. La faible clarté de la lune s’évanouissait dans la cime des arbres, plongeant le sol dans une obscurité opaque. Les phares projetaient leur lueur sur les troncs, les faisaient surgir du néant comme des géants prêts à nous percuter. Je me disais que si un prédateur se promenait dans ces bois, il n’aurait aucune peine à nous repérer de loin. Avec la lumière des phares, nous étions une véritable cible mouvante.

Nous sommes arrivés près d’une clairière dans laquelle nous attendaient deux autres 4 × 4, deux hommes et trois garçons. En descendant de la voiture, mon frère s’est dirigé vers les garçons. J’en ai déduit que ça devait être ses copains du stand de tir. C’était la première fois que je voyais mon frère manifester de l’amitié à quelqu’un depuis l’accident du glacier. Il semblait même les considérer comme des compagnons de jeu. Une colère sauvage a suinté dans ma poitrine. Sale petit con. Qu’il ne veuille plus jouer avec moi était une chose, mais qu’il s’amuse avec d’autres enfants, ça m’a donné envie de lui enfoncer mon poing dans la gueule, tiens. Après tout ce que j’avais fait pour lui. Puis je me suis rappelé que ce n’était pas lui. Juste les miasmes qui essaimaient dans son crâne, le transformant en un petit nuage bourdonnant de giclements visqueux et d’os broyés.

Les hommes se sont tapés dans le dos, serré la main. C’était aussi la première fois que je voyais mon père entretenir des rapports sociaux en dehors de notre cercle familial. Gilles et lui me laissaient entrevoir leur univers et d’une certaine façon, j’en étais flattée. Parmi les garçons, il y avait deux frères, qui devaient avoir dix et douze ans. Ils étaient secs et durs. Ils m’évoquaient deux cravaches dans leurs tee-shirts noirs. Minces, forts, entraînés. Leurs mots claquaient, purs et précis. Jamais flous, jamais superflus. Le plus petit m’a lancé un regard bref. Je savais qu’il m’avait scannée. Il inspecterait les détails plus tard, à son aise, dans le petit QG de sa mémoire. Le plus grand des deux était le centre de l’attention parce qu’il montrait le fusil qu’il venait de recevoir. Moi, je n’y connaissais rien, mais, apparemment, c’était une arme exceptionnelle, à en croire les exclamations admiratives des autres.

Le troisième garçon était l’exact opposé des deux premiers. Si tout en eux suggérait la rigueur et la discipline, celui-ci semblait avoir poussé de travers, au gré de ses caprices. Il était pâle et grassouillet, comme si on l’avait incubé dans une bouteille de Coca. Il parlait fort et disait à son père qu’il voulait le même « gun ». Non, il ne disait pas, il ordonnait. Et le père riait nerveusement en expliquant que c’était quand même un sacré budget, mais il savait déjà qu’il avait perdu.

Le père des deux cravaches le regardait avec un mélange de pitié et de dégoût. Il ressemblait à un type qui fait du dressage de chiens. Je m’attendais à le voir sortir un sifflet à ultrasons pour communiquer avec ses fils. Mais c’était mon père le chef de la bande. C’était évident. Probablement grâce à la défense d’éléphant. Sans doute que, dans le monde des chasseurs, le chef est celui qui a tué le plus gros animal. Ou le plus grand nombre. Dans les deux cas, mon père gagnait largement.

Il a dit : « Bon, les enfants, vous avez votre matériel ? »

On a tous répondu : « Oui ! »

« Ce soir, vous allez participer à votre première traque. La traque c’est… »

On aurait dit qu’il évoquait le souvenir d’une histoire d’amour.

« C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle dé cide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers votre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.

Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie ce sera… »

Mon sang s’est figé à l’instant où il s’est tourné vers moi.

« … toi. »

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L es quatre garçons ont ricané. « Le but n’est pas de lui faire mal, c’est ma fille, je voudrais la marier un jour quand même, ah ah ah ! Vous ne me l’abîmez pas. La mise à mort sera symbolisée par une petite mèche de cheveux. Le premier qui m’en ramène une a gagné. Pareil, pas la peine de lui amputer la moitié de la tignasse, une petite mèche suffira. »

J’ai protesté : « Papa, non ! Je veux pas ! Je veux pas le faire ! »

 

Sa mâchoire a fait son drôle de mouvement et j’ai compris pourquoi il avait eu ce regard quand j’avais descendu l’escalier une heure et demie plus tôt. Le sang de la hyène coulait dans ses veines. Et mes supplications la ravissaient. Pour un peu, il se serait léché les babines.

De sa voix basse il a dit :

« Cours, tu as droit à cinq minutes d’avance.

– Papa, s’il te plaît, arrête. »

Les larmes sont montées et les sanglots ont serré leurs tentacules autour de ma gorge.

Mon père a déclenché le chrono de sa montre.

« Tu perds du temps. »

J’ai regardé les autres. Les deux cravaches, leur père, le petit gros, son père. Ils attendaient que je détale. Mon regard a rencontré celui de Gilles. Il m’a fait son sourire cruel, celui qui puait. Sale fils de pute. J’ai voulu hurler. Lui arracher ses affreux petits yeux de merde, y plonger mes mains tout entières pour sortir l’infection de sa tête et la massacrer à grands coups de poing en criant : « Espèce de vieille merde ! » comme le Champion l’avait fait avec l’ivrogne. J’ai entendu le rire de la hyène. Il a résonné partout, dans mon crâne, dans la forêt, dans le ciel noir de cet été qui aurait dû être beau avec sa tiédeur et son parfum d’orage.

Je n’ai pas pleuré. Il ne fallait pas pleurer. Pas pleurer. Pas donner ça à la hyène. Pas ce cadeau, encore. Je leur ai tourné le dos et j’ai commencé à courir. L’évidence m’a fait rebrousser chemin, suivre la piste en terre battue pour retourner vers la route, arrêter la première voiture qui me ramènerait au village le plus proche et de là, j’aurais pu aviser. Mais après quelques mètres, j’ai compris qu’il faudrait bien plus de cinq minutes pour qu’une voiture ne passe sur cette petite route déserte au milieu des bois. Et que j’y serais à découvert, une proie facile. Alors j’ai bifurqué vers la forêt et sa noirceur épaisse comme une mer de goudron. Je devais disparaître avant tout. M’éloigner de mes poursuivants au maximum. Après, je pourrais regagner la route. Pour l’heure, je devais fuir. J’ai couru si vite que je ne voyais plus où je posais les pieds. Plus je courais, plus mon statut de proie se confirmait et plus je paniquais. J’avais la sensation de voler. Le tapis de feuilles mortes de l’automne précédent bruissait sous mes pas. Je mettais mes bras devant moi pour protéger mon visage des branches que je ne distinguais pas dans l’obscurité et qui semblaient vouloir me crever un œil. Je priais pour ne pas rencontrer une clôture de fils de fer barbelés. Je n’avais pas la moindre idée de la direction à prendre, alors je continuais, droit devant, aussi vite que mes jambes me le permettaient. L’étendue d’arbres me paraissait infinie, il me semblait que j’aurais pu courir comme ça pendant des jours avant de retrouver un semblant de civilisation.

Je suis arrivée au pied d’une côte raide d’une dizaine de mètres de hauteur. D’un côté, la grimper allait me ralentir, mais je me disais qu’une fois au sommet, j’aurais un point de vue sur les autres et que ça pouvait être une bonne cachette en attendant de pouvoir regagner la route. De toute façon, je n’allais plus être capable de courir à cette vitesse très longtemps. La panique me comprimait la gorge et mes poumons étaient en feu. Je n’avais aucun moyen de mesurer le temps qui s’était écoulé depuis que mon père avait déclenché son chrono, mais quelque chose me disait qu’on devait approcher des cinq minutes. Comme pour répondre à ma question, un cri a déchiré la nuit derrière moi. Mon sang bourdonnait dans mes oreilles, je n’ai pas distingué le mot exact. Ça ressemblait vaguement à un « Toooooooop ! » et j’en ai déduit que ça devait être le signal de départ de la chasse, comme quand on jouait à cache-cache avec Gilles dans le cimetière de voitures. J’ai parcouru les derniers mètres qui me séparaient du haut de la côte et me suis jetée contre un gros tronc. Dans la pénombre, mon corps et celui de l’arbre pouvaient facilement être confondus. J’essayais de reprendre mon souffle le plus silencieusement possible, mais ma gorge sifflait. L’air avait toutes les peines du monde à pénétrer ma trachée qui s’était réduite à un trou minuscule, comprimée par l’effort, la terreur et les sanglots. J’ai senti le désespoir me gagner, des torrents de larmes montaient vers mes yeux, menaçant de me transformer en une petite boule hoquetante sur son tapis d’épines. Mais ma colère s’est interposée, s’abattant sur les torrents de larmes comme un soleil incandescent. Mon désespoir a séché et quelque chose a durci à l’intérieur de moi. L’air s’est remis à circuler normalement dans ma trachée.

Je tendais l’oreille pour tenter de mesurer la position de mes poursuivants, mais seuls les bruits de la forêt me parvenaient. Un hibou chantait à quelques mètres de moi. À moins que ça ne soit une chouette. Le vent soufflait dans les branches. Un silence à la fois rassurant et inquiétant enveloppait la nuit. J’évaluais la situation. Si je restais cachée là, sans bouger, je ne voyais pas comment ils allaient pouvoir me retrouver. Les ténèbres, aussi terrifiantes qu’elles puissent être, étaient mes meilleures alliées. On ne pouvait ni m’entendre ni me voir, à moins de se tenir à moins de deux mètres de l’arbre au pied duquel j’étais blottie. Mais là, une évidence m’a percutée avec la délicatesse d’un semi-remorque. À partir du moment où j’avais quitté le chemin en terre battue, j’avais couru tout droit. Il leur suffisait de suivre la direction que j’avais prise depuis l’endroit où ils m’avaient vue m’enfoncer entre les arbres, et elle les mènerait droit sur moi, au sommet de la côte.

Mais quelle conne ! Pourquoi je n’avais pas pensé à prendre une tangente dans ma course ! Ça maîtrise des notions de physique quantique et ça n’est même pas foutu de ruser un peu face à une bande de chasseurs prépubères ! Il fallait que je conserve mon avance, en progressant le plus furtivement possible. Restait à espérer que mes pas me guideraient hors de cette forêt. Je me suis relevée en tournant le dos à la pente. Mon premier pas a lacéré le silence. Les aiguilles de pin mêlées aux branches sèches ont émis un craquement sinistre. J’ai imaginé tous les prédateurs de la région dresser l’oreille et tendre leur museau dans ma direction. Quitte à briser le silence, autant maintenir mon avance, j’ai recommencé à courir. Au moins, le petit gros ne me rattraperait pas.

Je rythmais mes foulées, essayant d’oublier que j’étais une jeune fille perdue dans la forêt au beau milieu de la nuit, poursuivie par une meute de cinglés imprévisibles qui voulaient me couper les cheveux. Oublier les ombres menaçantes des arbres, que j’imaginais prendre vie à chaque instant pour transpercer ma chair de leurs longs doigts griffus.

J’ai couru longtemps. Si longtemps que mes jambes sont devenues douloureuses. Et je commençais à avoir soif. J’ai avisé un tronc d’arbre mort, au creux duquel je me suis réfugiée, dans une obscurité totale. J’ai fait glisser mon sac à dos de mes épaules et l’ai posé sur mes genoux. J’ai ouvert la fermeture éclair sans bruit. Ma main s’est faufilée pour attraper ma gourde à tâtons. Mon sang s’est figé. À part ma gourde et les barres de céréales, mon sac était vide. Quelqu’un en avait retiré le poncho, les jumelles et l’Opinel. Pendant toutes ces nuits d’insomnie, je n’avais jamais pensé à en vérifier le contenu. Il était dans ma chambre, au pied de mon lit, il n’y avait aucune raison que…

Mon père.

Je l’imaginais entrer dans ma chambre pour subtiliser ces trois objets et cette image me terrifiait. Parce que ça matérialisait l’idée que, depuis le début, il avait décidé de faire de moi une proie. Et qu’il avait sans doute savouré cette perspective pendant des semaines. J’ai englouti quelques longues gorgées d’eau en essayant de noyer les sanglots qui cherchaient de nouveau à se frayer un chemin vers ma gorge. Ma colère a capitulé et les torrents brûlants se sont déversés sur mes joues.

Je suis restée là, à pleurer silen cieusement sous mon tronc d’arbre mort pendant quelques minutes. J’envisageais de ranger ma gourde et de reprendre ma course lorsqu’un bruit m’a fait sursauter. Un « CLAC » sec. Ça venait de tout près, à quelques mètres à peine de l’endroit où je me trouvais. On avait frappé quelque chose de dur.

Mon corps s’est rétracté sous le tronc, comme une huître sous une giclée de vinaigre. J’ai arrêté de respirer. Quelqu’un se tenait là, tout proche, de l’autre côté du tronc. Je ne pouvais pas le voir, mais je le sentais. Je me suis souvenue des mots de mon père. « Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. »

Mon âme était en communion avec une autre, celle d’un tueur. Il m’avait retrouvée. La hyène m’avait retrouvée. J’avais oublié qu’on ne pouvait pas se cacher d’elle. Elle était en tout, partout, dans la peau du monde. Elle avait décidé de venir me renifler de sa gueule monstrueuse. Ici, dans la forêt, loin de la tribu des hommes. Loin de la Plume et du Champion. Loin du professeur Pavlović.

J’ai fermé les yeux, attendant d’être découverte. Ça n’était qu’une question de secondes. Et ça n’était peut-être pas plus mal. Le jeu prendrait fin et j’en serais quitte pour une mè che de cheveux. Je voulais juste que ça s’arrête. Rentrer à la maison, dans mon lit, près de Dovka.

Mais ce qui se tenait de l’autre côté du tronc n’avait pas envie d’interrompre le jeu. La terreur coulait de mon âme vers son âme et il s’en repaissait. J’étais certaine que ça n’était ni les trois gamins ni leurs pères. C’était mon frère, mon père ou autre chose… Et je ne savais pas laquelle de ces trois idées m’horrifiait le plus. Je percevais un souffle rauque. Ou était-ce le vent qui faisait grincer la cime des grands chênes ? La chose s’est approchée, a pris appui sur le tronc et est venue renifler ma peur de tout près. Les yeux toujours fermés, j’ai senti son haleine dans mes cheveux. J’imaginais une tête difforme, boursouflée de haine, les crocs noirs hérissés hors de sa gueule de reptile. Un regard phosphorescent. La chose a réfléchi. Les remugles de son âme décomposée ont atteint la surface de sa conscience en gros bouillons fétides. Puis elle s’est redressée et s’est éloignée, rassasiée. Il m’a fallu plusieurs minutes pour être à nouveau capable de réfléchir de façon rationnelle. Il fallait que je sorte de cette forêt le plus rapidement possible.

Je tendais l’oreille. Le silence s’était refermé sur la nuit comme un rideau de velours sombre. J’étais seule. Et cette idée me rassurait autant qu’elle m’horrifiait. Mon corps s’est relâché et j’ai décidé de m’extraire de ma cachette. C’est là que j’ai senti la douleur. Je m’étais blottie si fort contre le tronc d’arbre qu’un petit moignon de branche s’était enfoncé dans mon dos. Mon cerveau, aveuglé par la terreur, ne l’avait pas remarqué sur le moment. J’ai passé ma main sous mon tee-shirt. En la ramenant devant moi, à la lueur de la lune, j’ai vu le rouge sur mes doigts. Ça ne devait pas être très grave, une simple écorchure, mais la vue de mon sang a fait remonter les larmes une nouvelle fois.

J’essayais de calculer le temps qui restait avant l’aube. À la lumière du jour, tout ça serait déjà plus supportable. Et puis je supposais que ce jeu débile prendrait fin une fois le soleil levé. Je ne savais même pas comment ils comptaient me retrouver. Il devait être 1 h 30 quand le top de départ avait été donné. Le jour se levait vers les six heures du matin à cette époque de l’année. Restait à savoir combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais commencé à courir dans cette forêt. Trente minutes ? Une heure ? Pas plus. Il me restait donc plus de trois heures de ténèbres à affronter. C’était hors de question. J’allais me remettre en route et j’allais sortir d’ici. En courant dans la même direction, je devais pouvoir m’extraire de cette forêt rapidement. Cette idée me réconforta un peu. Mes pulsations cardiaques ont retrouvé leur rythme normal. Je commençais même à me demander si mon imagination ne m’avait pas joué des tours et si je n’avais pas fantasmé ce prédateur. Après tout, le seul bruit que j’avais entendu, c’était ce « CLAC », surprenant, d’accord, mais c’était peut-être une branche pourrie qui avait cédé et qui s’était écrasée au sol. D’ailleurs, avais-je vraiment entendu ce « CLAC » ?

J’étais en train de me poser ces questions tout en remettant les bretelles de mon sac à dos en place pour reprendre ma course lorsque l’épouvante m’a giflée et m’a fait lâcher un cri. Je restais pétrifiée, les pieds cloués au sol. À quelques mètres devant moi, à moitié éclairée par un rayon de lune, une silhouette se détachait, parfaitement immobile, contre le tronc d’un gros sapin. Je restais figée quelques secondes, les yeux rivés sur ce qui se tenait devant moi. Je ne distinguais pas son visage, dissimulé sous une capuche. Un croassement a traversé le ciel. L’immobilité de la silhouette me terrifiait peut-être plus encore que sa présence. Elle me disait que fuir ne me servirait à rien. Qu’elle était certaine de m’attraper, quoi que je puisse tenter. Je continuais de la fixer, en attendant qu’elle prenne une décision. Le mouvement du vent m’a intriguée. Il faisait bouger la silhouette à la façon d’une créature fantomatique. Je me suis approchée un peu. Ce n’était pas quelqu’un. C’était un poncho de pluie kaki. Mon poncho. Planté dans l’écorce avec mon Opinel. Un deuxième cri est resté dans mon ventre. Celui qui avait fait ça ne devait pas être bien loin. Il était même probable qu’il soit en train de m’observer, dissimulé dans la pénombre. Je pouvais sentir son regard sur ma nuque et ça me faisait l’effet d’une poignée de vers grouillants, luttant pour pénétrer sous ma peau.

Sans me demander mon avis, mes jambes se sont remises à courir. Je martelais le sol de mes foulées, sans savoir où j’allais. Je devais juste échapper à ça. Ma course devait me faire traverser la planète, passer dans un autre monde, ça n’avait aucune importance. Je n’étais pas une proie, putain. Jamais. Pourtant, je me comportais comme telle, détalant dans la forêt, les tripes incendiées par la panique.

Je courais si vite que je ne voyais pas le terrain changer sous mes pas. Des rochers pointus commençaient à saillir sous le tapis d’épines. J’ai trébuché une première fois. Quelque chose à l’intérieur de moi, ma raison probablement, me disait de ralentir, mais la peur déferlait dans mes veines, emportant toute pensée rationnelle.

Mon pied droit a heurté un gros rocher, mon corps s’est envolé. J’ai eu le temps de comprendre. Que je m’envolais trop haut, que j’allais trop vite et que je ne pourrais rien faire pour éviter le choc.

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J ’ai heurté le sol à l’horizontale. Un rocher a frappé sous ma poitrine. J’ai senti un « c ra c » à l’intérieur. Je me suis dit « Oh ! une c ôte » ave c une lu c idité de spe c tatri c e. Ma main droite s’est glissée entre mon visage et un caillou tranchant. Ma paume n’a pas crié quand il l’a tailladée. Elle a été plus courageuse que moi. Je suis restée étendue quelques secondes, incapable de bouger, le caillou dans ma main, le rocher dans ma côte. La douleur me vrillait la poitrine et rayonnait jusque dans mes orteils. Jamais je n’avais eu aussi mal.

C’est là que ça a éclos. Au creux de mon ventre. Ce n’était pas au niveau des tripes, c’était plus profond que ça. Au-delà de tout. Une créature beaucoup plus grande que moi a poussé. Dans mon ventre. Ça n’était pas la même bête que celle que le Champion nourrissait, chaude et moelleuse. Celle-là était hideuse. Son visage abject vomissait d’autres créatures, ses enfants. Cette bête-là voulait manger mon père. Et tous ceux qui me voulaient du mal. Cette bête m’interdisait de pleurer. Elle a poussé un long rugissement qui a dépecé les ténèbres. C’était fini. Je n’étais pas une proie. Ni un prédateur. J’étais moi et j’étais indestructible.

Je me suis relevée, les yeux secs. Ma côte cassée me déchirait en deux, j’avais du mal à respirer. Ma main était profondément entaillée, le sang coulait en un filet continu. D’habitude, quand je me blessais, mon premier réflexe était de lécher la plaie, mais là, il y avait trop de sang. J’ai retiré mon pull, puis mon tee-shirt pour m’en faire une compresse. Chaque mouvement me faisait l’effet d’un coup de poignard dans la cage thoracique. J’ai remis mon pull à capuche, mon sac sur le dos et j’ai enroulé mon tee-shirt autour de ma main.

J’ai hésité à retourner chercher mon Opinel sur l’arbre, puis je me suis dit que ma réserve de rage était si importante, la créature avait vomi tellement de petits que, si on m’attaquait, je serais capable de tuer à mains nues. Quand je me suis remise en marche, je souhaitais du fond de mes replis les plus sordides que quelqu’un surgisse pour me couper une mèche de cheveux. Il allait voir, tiens. J’allais lui défoncer sa sale petite gueule.

J’ai marché comme ça pendant un temps que je serais incapable de définir. Mais plus je marchais, plus la douleur devenait intense. Je ne sentais presque pas celle de ma main tant celle de ma poitrine me comprimait et m’empêchait de respirer. D’après ce que j’avais appris en sciences, ça devait être la quantité d’endorphine qui diminuait dans mon corps, rendant le signal de la douleur plus perceptible.

Ma rage s’était un peu calmée, mais je n’avais plus peur. Je me sentais toujours indestructible.

À un moment, je me suis arrêtée pour boire un peu d’eau. Je me suis forcée à manger une barre de céréales aussi, parce que j’avais perdu beaucoup de sang. Pas assez pour mettre ma vie en danger, mais suffisamment pour provoquer une légère anémie. L’idée de perdre connaissance au milieu de cette forêt m’était insupportable.

J’étais en train de remettre l’emballage vide de ma barre de céréales dans la poche de mon jean lorsque quelque chose a attiré mon attention à gauche, très loin en contrebas. Une petite lueur mobile. Des phares. C’étaient des phares de voiture. Et ils semblaient se rapprocher. Je me suis remise à marcher, aussi vite que ma côte me le permettait, en espérant arriver à la route que j’imaginais devant moi, avant que la voiture ne me dépasse. Elle n’avait pas l’air de rouler trop vite, ça devait être jouable. Je pressais le pas à travers les fougères. Le terrain descendait en une pente raide qui plongeait vers les ténèbres. Mon abdomen hurlait, mais l’idée de sortir de cette forêt était plus forte que la douleur. J’ai enjambé quelques taillis de ronces, m’écorchant les mollets au passage.

La voiture s’appro chait toujours et semblait rouler dans ma direction. Je suis arrivée en bas de la pente. Je posais mes pieds sur un sol que je ne voyais pas, toujours jonché de buissons épineux. J’ai trébuché sur l’un d’eux et je suis tombée sur les mains. J’ai senti la morsure d’une ortie, mais, comparé à ce que j’endurais, c’était aussi redoutable qu’un miaulement de chaton. Je me suis relevée et j’ai franchi les quelques mètres qui me séparaient encore de la route.

À l’endroit où je m’attendais à sentir le macadam sous mes pieds, je n’ai trouvé que de la terre battue. Ça n’était pas la route mais un chemin, comme celui que nous avions emprunté quelques heures plus tôt. (Combien ? Une heure, deux heures, quatre heures ? Je n’en avais plus la moindre idée.) Mais les phares étaient bien réels et ils avançaient vers moi. J’étais maintenant en plein milieu de leur faisceau, si bien que le conducteur devait m’avoir vue. En effet, la voiture a ralenti, puis s’est arrêtée à quelques mètres de moi. Elle est restée immobile une dizaine de secondes, comme si elle me regardait. Éblouie par les phares, je ne voyais ni la voiture ni ses occupants, mais cette attente ne me disait rien de bon. Finalement, on a coupé le moteur et les portières conducteur et passager se sont ouvertes en même temps. Deux personnes sont sorties. Je n’osais pas approcher. Les deux silhouettes se sont avancées, se détachant dans la lueur des phares.

Le petit gros et son père.

Marcher dans la forêt avait dû le fatiguer. Ou le terroriser. Il avait préféré continuer la traque en 4 × 4.

Je n’avais pas envie de fuir. Parce que j’avais mal, parce que je n’avais pas peur et parce que ma créature hideuse avait une gueule à démolir. Le gamin me dépassait d’une bonne tête et d’une vingtaine de kilos. Mais ce que j’ai ressenti à ce moment-là, c’était juste de l’impatience. De sentir son visage s’écraser sous les jointures de mes poings.

Je l’ai attendu, immobile.

Il s’est avancé vers moi d’un pas mal assuré. Il a tenté un « On t’a trouvée, t’as perdu ! » avec sa paire de ciseaux à la main. Mais sa voix trahissait une pointe d’angoisse. Il s’est approché prudemment, comme si on lui avait ordonné de caresser une bête sauvage. Je ne distinguais que sa masse noire, aveuglée par la lumière des phares, mais je pouvais sentir son front couvert de sueur et ses grosses joues tremblantes.

Quand il est parvenu à quelques centimètres de moi, sa main est montée vers mes cheveux. J’ai attendu qu’il me touche. Je savourais cette attente. Le bout de ses doigts a effleuré une mèche blonde. Et la bête a bondi, comme une balle qui sort d’un canon de fusil, percutée par le déclencheur. Mon poing a heurté sa pommette avec une telle force qu’il s’est étalé sur le chemin de terre. Je me suis jetée sur lui, la bête a poussé son rugissement du plus profond de mes entrailles, accompagnée d’une armée de Vikings assoiffés de sang. Mon poing a cogné si fort que j’ai cru qu’il allait entrer dans son crâne. Je frappais avec ma main blessée, mais je ne sentais rien.

Le gamin a crié : « Papaaaaaaaa ! »

J’ai pu frapper encore quelques secondes puis une main m’a saisie par les cheveux. Mes jambes m’ont propulsée vers l’arrière et j’ai mordu la première chose qui se présentait. C’était un bras. J’ai serré les mâchoires si fort que j’ai senti la chair céder sous mes dents. De sa main libre, le père m’a attrapée par la gorge et a serré. J’ai fini par lâ cher son bras.

Il m’a plaquée au sol, faisant bouger ma côte fracturée. J’ai hurlé de douleur. Ma tête était immobilisée par ses deux mains, mais mon corps se débattait encore, s’arc-boutant, lançant mes jambes dans toutes les directions.

Le père a rugi à son fils : « Mais aide-moi, bon sang ! » Le gamin s’est relevé puis s’est assis à califourchon sur mon ventre. Son genou a appuyé sur ma côte. La souffrance était si forte que je ne pouvais plus respirer du tout.

« Tiens ses mains. »

Ils s’y sont mis à deux, s’affairant sur moi, me maintenant au sol avec toute leur hargne, ce qui ne servait plus à rien. Je ne bougeais plus, asphyxiée par la douleur. J’étais vaincue. J’ai entendu le « schlik » des ciseaux dans mes cheveux. Le père et le fils m’ont lâchée et se sont précipités vers le 4 × 4 pour s’y réfugier, me laissant là, seule, couchée au milieu du chemin.

Le son d’une corne de brume a retenti, ça devait être le signal pour dire que la partie était terminée.

Le fils est redescendu de la voiture, et le père s’est éloigné pour faire croire que le petit avait réussi son exploit tout seul, comme un grand. L’obscurité s’est refermée sur nous. Je suis restée au sol, rageant contre moi-même et contre ma créature qui n’était pas assez forte pour me protéger. Le petit gros s’est mis à sangloter à quelques mètres de moi. Je lui avais fait mal avec mes poings. On est restés là pendant de longues minutes, lui assis au bord du chemin, gémissant, moi couchée dans la terre battue, digérant ma défaite.

Quand j’ai entendu les autres approcher, je me suis relevée, je ne voulais pas leur donner l’image de la bête vaincue. Le gamin a séché ses larmes d’un revers de main et a brandi ma mèche en signe de victoire. Les deux cravaches, arrivés en premier, n’ont pas caché leur amertume. À en juger par le regard de leur père, ces deux-là allaient avoir droit à quelques séances de dressage supplémentaires.

Mon frère est arrivé peu après. Il a regardé le tee-shirt rouge de sang enroulé autour de ma main. Pour une fois, je n’ai pas vu la vermine se presser au fond de ses orbites. Au contraire. J’ai vu que ça ne lui allait pas. Que le jeu avait été trop loin. Il a regardé le petit gros et ses mains se sont crispées. Le village de résistants poussait un cri de révolte derrière les vallées de friches et de marécages. Il n’était pas mort. Merci.

L’aube commençait à teinter le ciel noir d’un bleu violet. Le regard de mon frère me faisait comprendre que je devais continuer à me battre. Sans lui, peut-être que cette nuit aurait englouti ma volonté.

J’hésitais quant à l’attitude à adopter face à mon père. D’un côté, j’avais envie de lui faire comprendre que je n’étais pas une proie, que je n’étais pas ma mère, qu’à l’intérieur de moi ça n’était pas vide, qu’il y vivait une bête, une bête qu’il valait mieux ne pas approcher. Mais je me disais aussi que si je n’avais pas été de taille à lutter contre un petit gros boutonneux et un homme à la volonté aussi ferme qu’une tête-pressée, je n’étais pas encore prête à affronter mon père. Et que, d’ici là, il serait sans doute plus sage de faire profil bas. Alors j’ai baissé les yeux et j’ai pris une attitude de gamine apeurée.

Le père du petit gros avait enfilé une chemise par-dessus son tee-shirt pour cacher la morsure, qui devait saigner un peu si j’en croyais le goût métallique qui persistait sur ma langue.

Mon père a avisé ma main sanglante du menton.

« Tu t’es fait mal ?

– Je suis tombée sur des cailloux.

– Ah ah ! Je vous jure ! Laissez une femme courir seule dans les bois ! »

Tout le monde a ri. Sauf Gilles et moi.

 

Le trajet du retour s’est passé comme l’aller, en silence.

Quand on est rentrés à la maison, ma mère était déjà levée. Elle nous attendait dans le hall d’entrée. Lorsque j’ai passé la porte, j’ai vu son regard. Je devais faire peur avec mes vêtements sales, mon visage écorché et ma main en sang. Elle a blêmi, a ouvert la bouche puis ses yeux ont rencontré ceux de mon père et ses lèvres se sont refermées. Il lui a dit : « Aide-la à se soigner, elle a réussi à se blesser. »

Quelque chose me disait que derrière cette phrase se cachait un embryon de culpabilité. Peut-être que j’avais juste besoin de me rassurer, mais je me persuadais que mon père n’était pas le monstre qui était venu respirer ma peur sous le tronc d’arbre.

Ma mère m’a emmenée à la salle de bain. Comme elle avait l’habitude de soigner les animaux, elle avait les bons gestes. Elle a désinfecté ma main puis elle m’a fait enlever mon pull. En se posant sur l’écorchure au niveau de ma côte, ses yeux se sont voilés et sa main est montée vers sa bouche. Elle connaissait cette douleur-là. Ses larmes ont coulé. Elle m’a tendu un comprimé et un verre d’eau et elle a dit : « Ça va te soulager un peu. » Sa voix s’est étranglée.

Elle m’a aidée à mettre un pyjama et m’a accompagnée jusqu’à mon lit. Elle a fermé les rideaux et s’est assise là, en attendant que je m’endorme. Elle a caressé mon genou de sa main glacée et, dans l’obscurité, je l’ai entendue prononcer ces mots : « Gagne de l’argent et pars. »

C’était la première fois qu’elle me donnait un conseil et je supposais que c’était la première fois de sa vie qu’elle donnait un conseil à qui que ce soit.

« Maman, pourquoi t’as raté ta vie ? »

Cette phrase a surgi sans me laisser le temps de réfléchir ou de me taire. Elle m’a surprise au point que je me suis demandé si je l’avais vraiment prononcée. Ou si elle venait de quelqu’un d’autre.

Il n’y avait aucune malice dans cette question. C’était une vraie question. La vie de ma mère était ratée. Je ne savais pas s’il existait des vies réussies, ni ce que ça pouvait signifier. Mais je savais qu’une vie sans rire, sans choix et sans amour était une vie gâchée. J’espérais une histoire, une explication.

Le visage de ma mère s’est fissuré. Ça n’était pas du chagrin. Des plaques tectoniques avaient tressailli tout au fond d’elle. Dans son paysage lunaire intérieur, quelque chose s’était entrouvert. Quelque chose qui allait modifier sa chimie intime. Quelque chose qui permettrait peut-être à la vie de germer… Elle m’a répété : « Gagne de l’argent et pars. » Et elle est restée assise là, sur mon lit.

J’ai posé ma tête sur mon oreiller, cherchant la position la moins douloureuse pour m’endormir. J’ai fini par comprendre que je n’aurais pas de répit. Que ma douleur mettrait des semaines à disparaître. Et que, quand elle aurait disparu, la peur resterait. Que je ne serais jamais à l’abri. Mais il y avait au fond de moi cette chose qui grandissait et qui, quand la situation l’exigeait, était capable d’aspirer ma terreur et de me transformer en prédateur.

Mon corps s’est un peu apaisé. Le médicament fonctionnait. Dovka est venue se blottir dans mes bras. Ma mère pleurait doucement. J’ai écouté ses sanglots quelques minutes, avant de sombrer dans un sommeil aveugle.

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L e lendemain matin, j’avais rendez-vous chez le professeur Pavlović. Je serais morte plutôt que de ne pas y aller. Mais c haque respiration me donnait l’impression d’être transper c ée par une épée enduite de piment.

J’ai traversé le Démo avec Dovka. J’essayais de poser mes pieds le plus délicatement possible sur l’asphalte pour réduire le choc qui allait mordre chacune de mes blessures. L’entaille dans ma main palpitait. Je savais que c’étaient mes anticorps qui luttaient contre l’infection. J’espérais qu’ils gagneraient le combat. Je sentais bien que s’il devenait nécessaire de m’emmener à l’hôpital, toute cette histoire prendrait des proportions qui déplairaient à mon père. Il faisait beau. Les perruches piaillaient. L’indifférence des oiseaux, toujours.

 

Le professeur Pavlović m’a ouvert la porte. Il est resté quelques secondes sur le perron, sans rien dire, à détailler les entailles sur mon visage et le pansement autour de ma main, sur lequel une tache rouge sombre s’était propagée pendant la nuit. Puis, sous ses gros sourcils, il a fait quelque chose de curieux. Il n’a pas bougé. Et, en même temps, il m’a prise dans ses bras. Avec ses yeux.

Derrière son épaule, le masque blanc est apparu. Yaëlle était muette, mais elle n’était pas sourde. Et le silence de son mari lui avait dit qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Dovka a jappé. Les deux trous noirs du masque m’ont dévisagée, exactement comme le professeur Pavlović. Si le masque de Ya ne m’avait pas effrayée, je crois que j’aurais ri. Ils étaient drôles, tous les deux, on aurait dit un couple de hiboux. Mais derrière sa bouche de plâtre peinte en rouge, la vraie bouche de Yaëlle, celle que je n’avais jamais vue, celle que je n’étais pas certaine de vouloir voir un jour, a émis une plainte qui a gelé le soleil. Un long hurlement sinistre, ni humain ni animal. Elle vomissait un chagrin brut. Une douleur insondable qui semblait rejaillir après des années de silence.

Elle hurlait à se mutiler les cordes vocales. Je crois que depuis l’explosion du siphon du marchand de glace, c’était le bruit le plus effroyable qui ait retenti dans le quartier. Le professeur Pavlović s’est retourné et l’a prise par les épaules.

« Ya ! »

Le cri ne voulait pas s’arrêter. Il l’a guidée vers le petit salon et l’a aidée à s’asseoir dans son fauteuil. Le masque continuait de crier, de plus en plus fort. À la douleur venait s’ajouter la fureur. Ce hurlement m’a fait mal. Encore plus mal que ma côte. Le professeur essayait de la calmer.

« Ya, respire. Doucement. »

Il prenait sa vieille main à elle dans sa vieille main à lui et la caressait, comme un lapereau pétrifié. Ce cri était si vivant que j’ai cru un instant que le masque allait s’animer. Mais il est resté figé, avec son sourire, ses paillettes et ses plumes.

« Ya, tout va bien. Calme-toi. »

C’était déroutant de voir le professeur essayer de réconforter quelqu’un. Avec moi, il était toujours un peu maladroit. Inaccessible, en fait. Il n’exprimait presque aucune émotion. Avec le temps, j’ai compris que c’était une forme de timidité. Il était incompétent en rapports sociaux. Les relations humaines exigeaient une part d’irrationnel. Et le professeur Pavlović ne comprenait pas l’irrationnel. Mais Yaëlle, c’était autre chose. C’était sa femme.

Le cri ne faiblissait pas, alors le professeur a ouvert un tiroir et en a sorti une seringue et un flacon. Puis, très doucement, il a pris le bras marbré de taches couleur rouille. Ces taches m’intriguaient toujours. Ça me rappelait les mains du vieux glacier. Avec l’âge, moi aussi, je finirais par rouiller comme une vieille clôture.

Le professeur a piqué et la voix a capitulé. Le masque est redevenu silencieux. La tête de Yaëlle s’est affaissée sur un coussin et j’ai compris que le sommeil l’avait aspirée.

« Va m’attendre dans la salle à manger. »

Je savais qu’il allait lui retirer son masque.

En m’éloignant vers la salle à manger, j’ai entendu le son de la radio que le professeur venait d’allumer dans le petit salon. Une chaîne de musique classique. Je me suis assise à table. Le professeur m’a rejointe. Ses gros sourcils noirs étaient si froncés que l’espace qui les séparait avait complètement disparu. Ça faisait une grosse barre toute droite sur son front. On aurait dit un Bounty. J’ai réprimé un rire nerveux. Il s’est assis en face de moi. Il a caressé sa barbiche et a commencé à faire rouler la perle entre ses doigts. Ses yeux se sont posés sur la chaise qui se trouvait à ma droite. On aurait dit que c’était à elle qu’il se préparait à s’adresser. Sa timidité.

« Yaëlle n’a pas toujours été comme ça. »

J’ai compris qu’on n’allait pas parler de physique ce jour-là.

Continuer : partie 5 sur 5