La vraie vie
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Ce jour-là, il y avait des chiots à donner, ceux de la petite chienne du hangar, un genre de jack russel à poil dur. Je trouvais qu’elle ressemblait à une vieille brosse à dents. J’ai demandé à ma mère si on pouvait en prendre un. Elle était d’accord, évidemment, mais c’était à mon père de décider.
Le soir même, je suis allée le voir dans le salon. Comme il avait chassé son ours peu de temps avant, il était calme.
De temps en temps, à la place de regarder la télé, il mettait de la musique. Claude François. C’était rare. Mais c’était le cas ce soir-là. Je me suis approchée du canapé sans faire de bruit parce qu’il n’aimait pas ça mon père, le bruit. Il était vraiment très calme. Assis bien droit, les mains sur les genoux, immobile. À cette heure-ci, la lumière de dehors avait presque disparu de la pièce. Son visage était à moitié englouti par la pénombre. Claude François chantait Le téléphone pleure. Mon père avait un reflet bizarre sur la joue. Je me suis glissée près de lui, sur le canapé.
« Papa ? »
Il a eu un léger sursaut, a passé une main sur le reflet pour le faire disparaître, puis il a grogné, mais c’était pas comme d’habitude. Un grognement plus doux.
Je me suis souvent demandé pourquoi il pleurait. Sur cette chanson-là en particulier. Je savais qu’il n’avait jamais connu son père, mais personne ne m’avait expliqué pourquoi. Est-ce qu’il était mort ? Est-ce qu’il l’avait abandonné ? Est-ce qu’on lui avait caché qu’il avait un fils ? En tout cas, cette absence semblait avoir creusé un trou dans la poitrine de mon père, juste sous sa chemise. Ce trou aspirait et broyait tout ce qui s’en approchait. C’était pour ça qu’il ne m’avait jamais prise dans ses bras. Je le comprenais et je ne lui en voulais pas.
« Papa, dis, tout à l’heure à l’animalerie, il y avait des bébés chiens et je voulais savoir si je pouvais en avoir un. »
Il m’a regardée. Il avait l’air fatigué, comme s’il venait de perdre une bataille.
« D’accord, ma puce. »
Ma puce. J’ai cru que mon cœur allait exploser. Ma puce. Mon père m’avait appelée « ma puce ». Ces deux petits mots ont tournoyé dans mes oreilles comme des lucioles, puis sont allés se faufiler au fond de ma poitrine. Leur lumière a brillé là pendant plusieurs jours. Le lendemain, ma mère nous a emmenés chercher le chiot. Gilles les a caressés chacun à leur tour. Il ne souriait pas, mais ça avait l’air de lui faire du bien, ces petites boules chaudes et douces entre ses mains. Je lui ai dit : « Tu choisis le chiot et moi je choisis son nom, d’accord ? »
Il a soulevé celui qui était sur ses genoux. « Celui-ci. » Le monsieur de l’animalerie a dit : « C’est une femelle. » J’ai dit : « Elle s’appellera Curie. Comme Marie Curie. » J’ai pensé que ça me porterait chance. Que peut-être, ça allait attirer l’attention de Marie Curie, là-haut au paradis, enfin, si le paradis existait, et qu’elle me donnerait un coup de main.
Quand on est rentrés à la maison, j’ai emmené Gilles et Curie dans le labyrinthe des voitures mortes. Pour faire visiter à Curie, mais aussi parce qu’il fallait que je choisisse la voiture qui allait me servir pour fabriquer ma machine à remonter le temps.
En traversant le champ de maïs, on a croisé des enfants du Démo. La bande de Derek. Je ne les aimais pas beaucoup, ceux-là. Ils ne pensaient qu’à se battre. C’est pas que j’aimais particulièrement les Barbie et les cordes à sauter, moi aussi j’aimais bien me battre, mais pour jouer. Pour voir qui est le plus fort, sans se faire mal. Eux, ils mordaient et ils donnaient de vrais coups dans l’estomac. Surtout Derek. Il avait une drôle de cicatrice à côté de la bouche qui lui faisait une grimace sauvage, comme un sourire, même quand il était en colère. Et il était toujours en colère, une colère bien installée qui avait fait son nid dans les nœuds de ses cheveux blonds. Et puis, Derek et sa bande, ils étaient méchants avec Gilles parce qu’il était petit. Donc, quand on les croisait, on essayait de les éviter.
De loin, ils nous ont vus, et Derek a crié : « Hé, les gosses de riches ! »
Il disait ça juste parce que notre maison était un peu plus grande que les autres dans le Démo. Et qu’on avait une piscine gonflable. On a fait semblant de ne pas les entendre et on a couru jusqu’au labyrinthe. Il y avait plein de nouvelles voitures qui étaient arrivées, ça m’a pris toute l’après-midi pour les rassurer. Parce qu’elles étaient nombreuses, mais aussi parce que Gilles n’a pas voulu m’aider. Il est resté assis dans son coin à tracer des formes dans le sable avec un bâton.
J’ai repéré une carcasse qui avait l’air en bon état. Une jolie voiture rouge, qui ressemblait un peu à la DeLorean du doc. À mon avis, elle était morte de vieillesse, pas à cause d’un accident.
Maintenant, il fallait que je retourne voir Monica.
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L e lendemain de l’arrivée de Curie, ma mère est revenue toute fière de c hez le quin c aillier. Elle lui avait fait fabriquer une médaille. Ma mère était toujours pleine d’attentions pour les animaux. J’ai regardé le petit cercle en métal sur lequel elle avait fait graver notre numéro de téléphone d’un côté et « Curry » de l’autre.
Je n’ai jamais ressenti grand-chose pour ma mère, si ce n’est une profonde compassion. À la se conde où mes yeux ont déchiffré ces cinq lettres, cette compassion s’est instantanément dissoute dans une flaque de mépris noir et puant.
J’ai décidé de rebaptiser le chiot Skłodowska. Ça lui ferait peut-être même en core plus plaisir, à Marie Curie, que je donne son nom de jeune fille à ma chienne. Mais Skłodowska, c’était un peu long à dire. Alors pour faire simple, j’ai raccourci en Dovka. Ça a fait rire mon père, qui s’est mis à l’appeler Vodka. Bien entendu, j’ai jeté la médaille et j’ai dit à mes parents que Dovka l’avait perdue.
Je suis retournée voir Monica. J’avais plus ou moins compris ce que je devais faire avec la voiture pour la transformer en machine à remonter le temps.
Quand je suis arrivée à sa maison, elle était installée dehors, dans son rayon de lumière. Assise sur un gros tronc d’arbre couvert d’un plaid en crochet bariolé, elle fabriquait un vase avec un tour de potier. Je l’observais quelques instants sans me faire voir. Ses bras secs et musclés, constellés de taches de rousseur, sa peau cuivrée au parfum de cardamome, son regard de prêtresse amérindienne avaient dû remplir des asiles psychiatriques entiers d’amoureux déçus.
Elle m’a vue et m’a accueillie avec sa voix qui sentait le grand large.
« Ah ben ça faisait longtemps qu’on l’avait plus vue dans les parages celle-ci ! Comment ça va, la gosse ? »
Je lui ai expliqué tout ce que j’avais appris sur le voyage dans le temps et mon objectif du 26 septembre. En lisant une biographie de Marie Curie, j’avais compris que je voulais devenir comme elle. Quelqu’un qui n’a pas peur de prendre sa place, de jouer un rôle et de contribuer aux progrès de la science. Elle a ri. « Hé ben ma chérie ! » Je lui ai demandé si elle avait avancé de son côté avec l’orage. Elle m’a dit qu’elle allait avoir besoin d’un objet.
« Quelque chose d’irremplaçable. Ça ne doit pas forcément être quelque chose qui coûte cher, mais ça doit être irremplaçable. Un objet précieux pour toi ou pour quelqu’un que tu aimes. Plus ça sera chargé de valeur sentimentale, plus la magie sera puissante et plus ça aura de chances de fonctionner. Quand tu auras trouvé l’objet, reviens me voir. Et aussi, je ne peux provoquer l’orage que pendant une nuit de pleine lune. »
L’idée m’est venue instantanément. Je connaissais l’objet idéal. Une rivière a gelé dans ma nuque. C’était de la folie, mais c’était la seule solution.
« Je reviendrai vous voir avec l’objet quand la voiture sera prête, à la fin de l’été. »
J’ai repris le chemin de la maison. J’avais envie d’emmener Dovka faire un tour dans les champs. Peut-être que Gilles voudrait m’accompagner. Même si, en ce moment, il passait le plus clair de son temps sur sa Game Boy. Parfois, il acceptait encore de venir jouer à cache-cache avec moi dans les champs de maïs. Leurs grandes feuilles coupantes nous éraflaient les joues et les bras. Les soirs qui suivaient une partie de cache-cache dans le maïs, ma peau était en feu et je me promettais de ne plus jamais recommencer.
À la maison, je n’ai pas trouvé Dovka dans le jardin. Je suis allée voir sur son coussin dans le salon. Comme elle était encore toute petite, elle dormait beau coup. Mais elle n’était pas là non plus. J’ai demandé à ma mère, mais elle venait juste de rentrer de ses courses, elle ne l’avait pas vue. Sur son visage, il y avait encore les traces de la grosse colère de mon père. Ce qui mettait le plus de temps à cicatriser, c’était une entaille profonde, juste sous son œil droit. Elle m’a aidée à chercher, on a fouillé la maison, le jardin, l’enclos des biquettes, aucune trace de Dovka. Gilles non plus ne l’avait pas vue. Il était de nouveau près de la hyène. Ma mère l’a grondé, il n’avait pas le droit d’être là. Si notre père l’apprenait…
La panique commençait à serrer sa grande main autour de ma gorge. Exactement comme le soir de la mort du glacier. Pourquoi je n’avais pas emmené Dovka avec moi pour voir Monica ?
Il fallait élargir les recherches. Si elle n’était pas chez nous, elle ne pouvait pas être bien loin. Dans le Démo ou dans les bois. Mais il fallait faire vite. Ma mère est partie du côté des bois, Gilles et moi dans le Démo. J’ai pensé qu’elle croiserait peut-être Monica. Si c’était le cas, j’aurais bien aimé être là pour voir ça. Mais il y avait plus urgent.
Il faisait une chaleur étouffante. Un de ces jours de canicule qui se terminent par un ciel couleur bitume et un orage chargé du parfum de l’asphalte brûlant. Avec Gilles, nous sommes allés sonner à toutes les maisons. J’étais heureuse qu’il accepte de m’aider. Comme de petits représentants de commerce, nous passions de porte en porte, répétions le même discours. Les gens étaient plutôt gentils. Surtout un jeune couple. La fille nous a ouvert la porte, une grande plume mince et douce qui sentait la pâte à modeler, avec un tout petit bébé dans les bras. Elle a appelé son fiancé, un type encore plus grand qu’elle, le torse nu et tatoué, très musclé. Fière et amoureuse, la Plume a dit : « Champion de karaté. » Elle nous trouvait « si beaux et bien élevés », Gilles et moi. Ils nous ont offert un jus d’orange. J’ai vu que Gilles observait le bébé avec une attention que je ne lui avais plus vue depuis longtemps. Le champion de karaté a eu l’air sincèrement inquiet pour Dovka. Je ne pouvais pas m’empêcher d’étudier la topographie de ce torse, le relief des muscles sous la peau, les veines saillantes… J’ai pensé à un cheval sauvage. Un animal puissant, nerveux mais tendre. J’ai eu envie qu’il me prenne dans ses bras. Quelque chose de chaud s’est dilaté dans mon ventre. J’ai compris tout de suite que cette dilatation était de nature à me détourner de mes objectifs, alors je l’ai étouffée en serrant mes abdominaux de toutes mes forces. Nous avons terminé notre jus d’orange, salué, remercié et nous avons continué notre enquête.
De maison moche en maison moche, nos espoirs s’amenuisaient. Je commençais à imaginer ma pauvre chienne écrasée sur le bas-côté d’une route de campagne ou dévorée par un renard.
Ce qu’il y avait de parti culier avec toutes ces maisons identiques, c’est que, en réalité, elles ne l’étaient pas tout à fait. Pas du tout, d’ailleurs. L’architecture était la même, une sorte de container en polypropylène gris percé de rares fenêtres, surmonté d’une toiture en ardoise. Mais dans cette similarité, chaque différence frappait le regard. La personnalité des habitants, leur mode de vie suintaient du moindre rideau, du moindre pot de fleurs, du moindre lampadaire. Certaines maisons semblaient hurler la solitude de leurs occupants et l’inconsistance vertigineuse de leur existence. Comme celle de la vieille dame dont la pelouse était peuplée de créatures de porcelaines, des nains, des faons, des lapins.
Nous sommes arrivés à une maison qui semblait encore plus grise que les autres. Je la connaissais. C’était là qu’habitait Derek. Dans l’herbe jaunie du petit jardin gisait un vieux pneu, à côté d’un bac à sable en forme de coquillage en plastique rouge décoloré. Près de la porte, les restes de ce qui avait dû être une armoire en kit pourrissaient comme le cadavre boursouflé d’une noyée sur la berge d’un fleuve. J’ai sonné, malgré la crainte instinctive qui commençait à me grignoter les viscères. De derrière la porte, une voix a rugi.
« C’est quoi ?
– Bonjour monsieur, on cherche notre petite chienne qui a disparu, vous ne l’auriez pas vue ? »
La porte s’est ouverte sur un type en survêtement qui exhalait une forte odeur, mélange d’alcool, de tabac bon marché et d’urine. Une partie de son cerveau s’attachait à nous observer, tandis qu’une autre semblait lutter avec acharnement pour maintenir son corps debout. Dans une de ses mains repliée contre sa poitrine, il tenait Dovka.
En nous voyant, Gilles et moi, la chienne s’est mise à japper en s’agitant. L’homme a va cillé.
« Ah ! Vous l’avez retrouvée ! Merci monsieur ! »
Là, le type a fait une moue bizarre, en mettant ses lèvres en cul-de-poule, il a plissé un peu les yeux et il a prononcé ces mots :
« Dites à vot’ père que je rendrai le clebs s’il nous laisse nager dans vot’ piscine, avec mon gamin. »
Le corps du type s’est penché sur le côté pour laisser apparaître Derek qui se tenait à deux mètres derrière lui dans le hall d’entrée. L’œil vautré sous les paupières bouffies restait fixé sur Gilles et moi. Mais à présent, toutes les fonctions cérébrales de l’homme étaient mobilisées pour empêcher la chute de son corps. Dovka couinait et se débattait de plus en plus fort. J’ai pensé qu’avoir un odorat de chien dans cette maison devait être un véritable supplice. J’avais déjà des difficultés à respirer. Chez le type, une petite poignée de neurones a semblé se libérer de la lutte contre la gravité pour actionner un muscle du bras qui a refermé la porte. Je n’ai pas osé regarder Gilles. Parce que je savais que si mon regard croisait le sien, les larmes que je retenais de toutes mes forces allaient se mettre à couler. Et je ne voulais pas qu’il me voie pleurer. Pas par crainte que ma détresse soit contagieuse, mais parce que j’avais peur que mes larmes servent de nourriture à la vermine qui grouillait dans sa tête.
Nous avons repris le chemin de la maison, en silence. Une fois rentrés, j’ai expliqué le problème à ma mère. Elle a semblé un peu décontenancée, ses yeux ont dansé quelques secondes dans leurs orbites, puis elle a dit :
« Il faudra en parler avec votre père quand il rentrera. »
J’imaginais le calvaire de Dovka. Il était hors de question de la laisser là jusqu’au retour de mon père. J’ai repensé au champion de karaté et à son corps de cheval sauvage. Le truc chaud dans mon ventre s’est à nouveau dilaté, mais plus fort que la première fois. J’ai laissé faire parce que j’ai senti que, ce coup-ci, il n’y avait aucune contradiction entre cette dilatation et mon objectif de sortir Dovka de là à tout prix.
Je me suis remise en route, Gilles m’a suivie. J’ai sonné, la Plume a ouvert la porte, un peu surprise. Le Champion a écouté notre histoire. Ses mâchoires se sont contractées, ça a fait un joli relief juste au-dessous de ses oreilles. On aurait dit Clark Kent quand il se transforme en Superman. Ça a réveillé son instinct de super-héros. Sans prendre le temps d’enfiler un tee-shirt, le Champion nous a dit de le suivre et s’est dirigé vers la maison encore plus grise que les autres. Il a frappé la porte avec son poing. C’est Derek qui a ouvert. Il n’a pas eu le temps de comprendre ce qui se passait, le Champion l’a bousculé et s’est précipité dans la maison. Je l’ai suivi. Le père du gamin gisait dans un vieux divan qui devait abriter un écosystème complet de parasites et de moisissures. Dovka dormait dans ses bras. Le Champion a pris le chiot délicatement et me l’a rendu. Le type a ouvert un œil. Il a juste eu le temps de voir le poing du Champion s’abattre sur sa mâchoire. Tout en tapant sur le type comme si c’était un sac de sable, le Champion a répété : « Espèce de vieille merde ! » plusieurs fois. Chaque coup faisait un bruit mat. Derek s’est rué sur le bras gonflé, tendu, puissant comme une colonne de forage à percussion, et a essayé de le mordre. Le Champion l’a attrapé de son autre bras et l’a fait valser de l’autre côté de la pièce.
Quand toute sa rage a eu fini de se déverser sur le type, il a regardé son poing plein de sang, l’air perplexe, se demandant si c’était le sien. Le type était in crusté dans son divan, comme un lapin dans l’asphalte d’une route de campagne. Du sang coulait de sa bouche pour aller se mélanger aux autres taches sur son tee-shirt. Dans les yeux de Gilles, j’ai vu la vermine exulter devant ce spectacle. Elle s’est remise à copuler, coloniser, dévaster le peu de terres encore fertiles et vivantes dans la tête de mon petit frère. J’ai pris sa main, j’ai dit « Merci monsieur » au Champion qui a souri en caressant la tête de Dovka. Il a dit : « C’est normal, ma chérie. » Dans un coin de la piè ce, Derek, terrorisé, n’osait plus bouger.
Sur le chemin du retour, la camionnette du glacier est passée, jouant la Valse des eurs. J’ai pris la main de Gilles. Elle était froide et raide comme un oiseau mort. La hyène a ri en me déchiquetant les tripes.
OceanofPDF.com D ans mon livre Ami de la science, il était dit que, parmi les théories développées sur le voyage dans le temps, la théorie du « trou de ver » était la plus vraisemblable. En gros, il fallait c réer un trou de ver, c e qui permettrait de se déplacer d’un espace-temps vers un autre. Et pour créer un trou de ver, il fallait accélérer des particules avec une énergie phénoménale.
Parmi le bric-à-brac qui traînait dans le cimetière des voitures, j’ai trouvé un vieux micro-ondes. J’ai entrepris de le connecter avec la batterie de la voiture. Si ma théorie était juste, il suffirait de programmer le micro-ondes sur la date et l’heure de la mort du glacier, de faire démarrer la voiture et de provoquer l’orage, le tout une nuit de pleine lune. Il me restait à fournir à Monica l’objet dont elle avait besoin. La prochaine pleine lune tombait le 29 août. Je savais que je serais prête. Les jours qui ont suivi celui de l’enlèvement de Dovka m’ont laissé le souvenir d’une longue agonie. Comme si, avant même sa naissance, cet été avait été atteint d’un cancer foudroyant. Le jardin en fleurs avait pris des airs de chambre d’hôpital. J’attendais le 29 août.
Gilles passait de plus en plus de temps dans la chambre des cadavres à parler à la hyène. La vermine dans sa tête avait pris le pouvoir. Même son visage s’en trouvait modifié. Ses yeux s’étaient enfoncés dans leurs orbites, autour desquelles son visage semblait s’être dilaté à cause de la prolifération des parasites qui lui dévoraient le cerveau. Pourtant, j’étais certaine qu’il existait quelque part, tout au fond de son âme, un bastion qui résistait encore. Un village de Gaulois qui survivait à l’envahisseur. J’en étais certaine parce que tous les soirs, il venait se glisser dans mon lit. Il ne disait rien, mais il se blottissait à quelques centimètres de moi. Je pouvais entendre ses larmes s’écraser sur le matelas comme des petits corps qui tombent. J’avais compris que le bruit de ses larmes, c’était la clameur du village gaulois qui s’élevait au loin lorsque la vermine s’endormait. Je le prenais dans mes bras, même si quelque chose à l’intérieur de moi me disait que son corps contre le mien, ses sept ans, mes onze ans, ça commençait à devenir bizarre. Mais je m’en fichais. J’espérais que, par induction, j’arriverais à nourrir sa zone de résistance. Je me figurais des avions parachutant des caisses de vivres sur une population d’hommes, de femmes et d’enfants maigres mais solides. Une tribu solidaire, joyeuse, téméraire, à la volonté inébranlable. Des hommes vêtus de pagnes en cuir brun taillés comme le champion de karaté du Démo, le torse tatoué, la peau cuivrée, veloutée par la caresse des embruns, le muscle nerveux, impatient d’exterminer la vermine. Tant que cette tribu restait en vie, mon petit frère n’était pas tout à fait perdu. Mais, un matin, j’ai compris que la tribu avait essuyé une défaite.
Dans la chambre de Gilles, il y avait un chinchilla. Helmut. Une grosse boule de poils grise qui menait une existence de rongeur paisible dans une grande cage en plastique. Des copeaux de bois, un biberon d’eau, une roue, un peu de foin, rien de très original. Ma mère l’avait un jour ramené d’une animalerie, en qualifiant ce genre de boutique d’« enfer sur terre », où les animaux vivaient dans des conditions « absolument épouvantables ».
Ce matin-là, c’étaient quelques jours avant la rentrée des classes, j’étais dans ma chambre en train de déballer le matériel tout neuf que je venais d’aller acheter avec ma mère. J’ai toujours aimé les préparatifs de la rentrée. L’odeur des cahiers neufs, des crayons, de la gomme, les intercalaires, la liste qu’on coche au fur et à mesure, les choses qu’on possède pour la première fois (cette année-là, je découvrais avec bonheur le compas). J’aimais tout ce qui avait trait au commencement. Ce moment où on imagine que les événements vont se dérouler selon un schéma planifié, que chaque nouvel élément va nous arriver sur un tapis roulant comme un colis dans un centre de tri et qu’il nous suffira de le ranger à l’endroit approprié. Les titres en bleu, les sous-titres en rouge. La gomme pour le crayon, l’efface-encre pour le stylo-plume. Le goûter dans la poche avant du cartable, la gourde dans son emplacement latéral. Le classeur de maths, avec un intercalaire pour les fractions, un autre pour la géométrie, un troisième pour les tables de multiplication et un dernier pour les exercices. Quelques heures douces et chaudes comme un ventre maternel, pendant lesquelles je pouvais entretenir l’illusion de posséder un semblant de maîtrise sur le cours de mon existence. Comme s’il existait un rempart pour me protéger de la hyène. Évidemment, je finissais toujours par m’apercevoir qu’il y avait des feuilles inclassables, qui n’étaient ni vraiment des exercices, ni vraiment de la géométrie, ni vraiment des multiplications. Que la vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond.
J’étais occupée à ranger mes feutres dans ma trousse lorsqu’un bruit bizarre m’est parvenu de la chambre de Gilles. Un couinement. Je me suis approchée sans bruit de sa porte entrouverte. Il était agenouillé sur le plancher. D’une main, il immobilisait Helmut, de l’autre, il lui enfonçait une punaise dans la patte. Le chinchilla se tordait de douleur en lançant des cris de détresse suraigus.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Il m’a regardée de ses grands yeux vides. Je n’y ai pas vu la moindre trace de culpabilité. J’ai juste compris que je venais d’interrompre un jeu. Et cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas amusé que pendant une fraction de seconde, je m’en suis voulu d’avoir gâché ce qui semblait être un moment de plaisir. J’ai refermé la porte. Je n’ai rien dit à personne. Je crois que je me suis persuadée qu’un système nerveux de chinchilla devait être un truc assez sommaire et que si ça pouvait aider mon petit frère à retrouver le sourire en attendant le 29 août, le sacrifice en valait la peine. Et si on regarde ça du point de vue du cycle de réincarnation, c’était excellent pour le karma d’Helmut. D’ailleurs, Helmut est mort quelques semaines plus tard. Crise cardiaque.
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L e 29 août est enfin arrivé. Je me suis réveillée tôt. Depuis la fenêtre de ma c hambre, je pouvais voir le bois des Petits Pendus flotter dans une brume rose. J’ai pensé que Moni c a avait dû vouloir habiller c ette journée d’une lumière magique.
Elle m’avait demandé de lui apporter l’objet de valeur le matin, pour qu’elle ait le temps de l’ensorceler pendant la journée. J’avais retourné la question dans tous les sens, l’objet le plus puissant de la maison, le seul qui eût une vraie valeur sentimentale, c’était la défense d’éléphant. Mon père y tenait plus que tout. Si la maison avait brûlé, je pense qu’il aurait d’abord sauvé son trophée avant Gilles et moi. Il fallait que j’emmène la défense d’éléphant jusque chez Monica le matin et que mon père n’aille pas dans la chambre des cadavres pendant toute la journée. On était samedi, il ne devait pas aller travailler. C’était la seule faiblesse de mon plan. S’il s’apercevait de sa disparition avant la nuit, je ne voulais pas imaginer ce dont il serait capable.
La maison dormait. Le Démo dormait. Même les biquettes dormaient encore dans leur enclos. Je devais attendre que tout le monde soit réveillé pour me lever. Tout devait avoir l’air aussi normal que possible. La première à se réveiller, c’était toujours ma mère. Elle commençait par aller dire bonjour à Coco, qui l’accueillait avec ses vocalises. Puis elle sortait nourrir les chèvres. C’était le signal qu’on attendait, Gilles et moi pour nous lever à notre tour.
J’ai patienté longtemps en fixant le plafond. J’ai pensé à la vermine dans la tête de Gilles. J’ai pensé à la hyène. Ce soir, la bataille serait gagnée. Tout ça n’aurait jamais existé. C’était le dernier jour de mon brouillon de vie. Bien sûr, mon père aurait encore ses colères et ma mère serait toujours une amibe. Mais j’allais retrouver mon petit frère. Et son rire avec toutes ses dents de lait.
Coco a crié. Je me suis levée. Mes vêtements m’attendaient sur une chaise, je les avais préparés la veille. Je suis descendue prendre mon petit-déjeuner. Mon père dormait encore. J’ai avalé un bol de céréales en vitesse. Gilles m’a rejointe en silence et a avalé un verre de lait par petites gorgées, l’air absent. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire : « Tu vas voir, tout va s’arranger. » Il a froncé les sourcils, au-dessus de sa moustache de lait.
« De quoi tu parles ?
– Rien, tu verras. »
La chambre des cadavres était juste à côté de celle de mes parents. C’était risqué d’aller chercher la défense d’éléphant alors que mon père dormait à quelques mètres. Mais c’était encore plus risqué d’attendre qu’il soit levé. Je me suis glissée sans bruit jusqu’au palier. Je savais exactement quelles lames de parquet je devais éviter pour ne pas le faire grincer. Je suis entrée et j’ai fermé la porte derrière moi. La hyène m’a mordue avec ses yeux, comme à chaque fois. J’avais l’impression que c’était mon père qui me regardait à travers elle.
La défense d’éléphant était posée sur deux crochets. Je l’ai soulevée. J’ai été surprise par son poids, c’était beaucoup plus lourd que ce que j’avais imaginé. J’étais en train de l’emballer dans une serviette de bain lorsque j’ai entendu du bruit dans la chambre de mon père. Il se levait. J’ai arrêté de respirer. Sa carcasse de molosse a fait bouger une lame de parquet sous mes pieds. Il est sorti de sa chambre. Sa silhouette dans la lumière de l’aube a fait une ombre sous la porte. L’ombre est restée immobile quelques secondes, pendant lesquelles j’ai fixé la poignée de la porte. Il a reniflé, s’est raclé la gorge, puis est parti vers la salle de bain. J’ai attendu le bruit de la douche avant d’oser bouger à nouveau. La défense sous le bras, emballée dans sa serviette, je suis descendue. Ma mère était dans la cuisine, je suis sortie sans me faire voir.
J’ai couru aussi vite que possible vers le bois et la maison de Monica. J’ai frappé à sa porte. Quand elle m’a ouvert, elle avait l’air encore un peu endormie. Je l’ai trouvée plus belle que d’habitude. Derrière ses longs cheveux gris en désordre, elle a souri.
« Oh la gosse ! Tu veux entrer ? »
Je suis entrée et j’ai déballé l’ivoire. Elle a ouvert de grands yeux. « Mais ? C’est quoi ça ?
– C’est l’objet le plus précieux de ma maison. C’est mon père qui l’a chassé, il y tient vraiment fort.
– Mais ? Et il est d’accord pour qu’on l’utilise ?
– Oh non ! Mais il ne s’en rendra pas compte puisqu’on va revenir dans le temps.
– Pas con. »
Elle a réfléchi quelques secondes en touchant l’ivoire. « Mais, j’ai pas besoin d’un objet aussi puissant, tu sais. Je pensais plutôt à un ours en peluche ou un truc comme ça. »
Elle a encore réfléchi quelques secondes.
« Tu vas ramener cette défense où tu l’as trouvée et tu vas me ramener un doudou, d’accord ?
– Ça, c’est beaucoup trop dangereux. Là, mon père il est debout, je peux pas rentrer à la maison maintenant ave c ça. Si je me fais attraper, il… »
Ma bouche s’est mise à l’envers, mes mots sont restés dans ma gorge et deux grosses larmes ont coulé. Je détestais ça. Déjà, je n’aimais pas pleurer, mais quand ça me prenait par surprise, ça me mettait en colère contre moi-même.
« Je peux pas ramener ce truc. On doit remonter le temps, c’est la seule solution. »
Monica a regardé mes larmes comme si c’étaient les siennes. Ses yeux ont fait de petits mouvements rapides de droite à gauche. Ça m’a rappelé un mot que j’avais appris à l’école : « désemparée ». Elle était désemparée.
« Mais… Tu sais que tout ça n’est qu’un jeu ? »
Je n’ai pas compris ce qu’elle me disait, mais ça m’a frappé comme une gifle. Avant de déchiffrer le sens des mots, mon cerveau a décelé tout ce qu’il y avait de monstrueux dans cette phrase. Un jeu ? C’était tout sauf un jeu. J’ai fait un effort surhumain pour maîtriser mes larmes et ma colère.
« La voiture est prête, j’ai tout bricolé comme il fallait, j’ai juste besoin d’un orage. Et vous m’avez dit que vous pouviez faire cet orage. Ça va marcher ! Ce soir, on revient en arrière et on sauve mon petit frère. Vous me l’avez dit ! On sauve mon petit frère, on sauve le glacier et les images arrêtent de me manger la tête. Vous me l’avez dit ! »
Là, ce sont ses larmes à elle qui ont commencé à couler. Elle a pris mon visage dans ses mains et elle a fait « non » de la tête.
« Je suis désolée.
– Mais vous êtes une fée… »
Elle a encore fait « non » de la tête.
Je devais courir. Juste courir. Fuir cette phrase : « Mais… Tu sais que tout ça n’est qu’un jeu ? »
Je suis sortie de la maison, sortie de la griffe, je suis arrivée dans le champ de maïs. J’ai couru si vite que j’avais la sensation que mes jambes avaient du mal à me suivre. Les feuilles coupantes me tailladaient les joues, mais je m’en fichais. Si elles avaient pu me découper entièrement, me faire disparaître en tout petits lambeaux de chair qui seraient tombés comme une pluie rouge sur le champ de maïs, je leur en aurais été reconnaissante. Je suis arrivée à la pente de sable et j’ai sauté. Là aussi, j’aurais voulu m’écraser en bas, que tout s’arrête. Entendre une dernière fois le rire de la hyène puis le silence. Et l’obscurité. Mais j’ai juste atterri quelques mètres plus bas, dans le sable jaune. J’ai sangloté là quelques minutes. J’enfonçais mes doigts dans le sable, griffais la terre humide à m’en casser les ongles. Le soleil rasant du matin est venu lécher les larmes. Un vent chaud, léger comme une ombre, a embrassé mes cheveux. Ils semblaient vouloir me calmer. Ça n’a pas fonctionné. Une rage brûlante s’est infiltrée en moi aussi sûrement que si on me l’avait injectée dans la gorge. Je suis allée jusqu’à la voiture à remonter le temps. J’ai attrapé une barre de fer et j’ai frappé. Frappé le pare-brise, frappé le capot, frappé le micro-ondes, frappé toute cette année de travail, de dessins, de recherches et d’espoir.
« Et alors ? » Le proprio est arrivé. Je l’ai regardé bien droit avec ma barre de fer. J’ai eu l’idée de le frapper aussi. Il fallait qu’il paie, que quelqu’un paie, n’importe qui. Ce qui me déchiquetait l’intérieur devait sortir et manger quelqu’un. J’ai bondi. Le proprio a attrapé la barre d’une main et m’a cogné le visage de l’autre. J’ai été projetée contre une voiture. Le choc a été si violent que je n’ai pas pu respirer pendant quelques secondes. Il m’a regardée. Il était rouge et ses veines sortaient de son cou. Il avait toujours la barre de fer en main. Il s’est approché, a levé la barre au-dessus de sa tête et a hurlé :
« Sors de chez moi, sale gamine ! »
Je me suis relevée et j’ai couru vers la pente de sable, les racines, le champ de maïs, le petit bois et ma maison. Pour la première fois de ma vie, ma maison m’est apparue comme un refuge et je n’étais pas certaine que ce soit une bonne nouvelle. Je suis repassée par l’avant pour ne pas me faire remarquer. Dans sa chambre, Gilles jouait sans faire de bruit. Je me suis allongée sur mon lit et j’ai attendu que tout s’éteigne dans mon ventre. Puis j’ai réfléchi. Mon problème le plus urgent était la défense d’éléphant. Il fallait aller la rechercher chez Monica et la remettre à sa place sans que mon père le remarque. Je me suis relevée. L’idée de retourner chez Monica me laissait une sensation bizarre. Entre l’envie et le dégoût.
En descendant, j’ai pris Dovka avec moi. La plupart du temps, mes parents ne posaient pas de questions sur mes allées et venues. Mais par précaution, je préférais avoir l’excuse d’une promenade avec le chien. Je suis sortie. Sur la terrasse, derrière sa tasse de café, mon père observait ma mère qui donnait du foin aux chèvres. Elle leur chantait des chansons. Elle disait que ça leur faisait du bien. Surtout à Cumin, qui, d’après elle, avait un tempérament névrotique. C’était une sale bête, oui. Un bouc agressif et vicieux. Mais ça n’était pas sa faute, c’était comme Coco, il ne supportait pas d’être en cage. En plus, cet enclos était trop petit pour cinq chèvres. Mais ma mère refusait de se séparer de l’une d’entre elles. Alors elle leur chantait des chansons. Et mon père l’observait. Lui, ça n’avait pas l’air de l’apaiser, ces chansons. Au contraire. Il avait sa mimique. Sa bouche se tordait. Du côté droit, la commissure se baissait, comme un enfant qui va commencer à pleurer, et du côté gauche, sa lèvre supérieure se levait, comme un chien qui grogne. Et il faisait des mouvements bizarres avec sa mâ choire.
Je suis sortie par le jardin. La voix de mon père a claqué derrière moi : « Où tu vas ? » J’ai sursauté.
« Promener Dovka.
– T’as un amoureux, c’est ça ? » Il a eu un rire sec.
« Non, non.
– Si tu crois que j’ai pas vu ta tête de cachottière. T’as un amoureux ! » Il a ri encore.
« Mais non, je… »
J’ai filé. Il savait que je cachais quelque chose. Il ne savait pas quoi, mais il l’avait senti. La peur m’a fait recommencer à pleurer.
Je suis arrivée chez Monica comme ça, les joues brûlantes et trempées. Je me fichais de ce qu’elle pouvait bien penser. Je voulais juste récupérer cette défense le plus vite possible. Elle m’attendait dehors sur le tronc d’arbre. La défense emballée dans sa serviette était posée à côté d’elle. Je l’ai prise en marmonnant : « Je dois la remettre à sa place. » Monica a pris mon poignet : « Attends, la gosse. » Sa voix était cassée. Et elle aussi, elle avait les joues rouges.
« Je t’ai baratinée sur l’orage mais pas sur le reste. Pas sur Marie Curie. T’as du cran, microbe. Le cran de ceux qui font de grandes choses. T’en as pris une solide dans la tronche aujourd’hui, mais… bats-toi encore. Je suis désolée, je suis pas une fée. Mais toi, t’es pas n’importe qui, madame. Et ceux qui te diront le contraire, tu leur diras bien de ma part qu’ils peuvent aller se faire enculer. »
J’avais pas envie de l’écouter, je voulais juste que cette défense retrouve sa pla ce sur le mur qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Elle a serré mon poignet plus fort.
« Tu reviendras me voir ? »
J’ai fait « oui » de la tête en sachant que je ne le ferais pas. Je voulais juste qu’elle me lâche. Je suis repartie vers le Démo. Depuis le petit bois, je pouvais voir notre maison et notre jardin. La végétation me permettait d’observer sans être vue. Ma mère chantait toujours dans l’enclos des biquettes, mais mon père n’était plus sur la terrasse. Je ne pouvais pas prendre le risque de rentrer dans la maison avec la défense sans savoir où il était. J’ai fait le tour par la rue. La petite allée qui menait vers la porte d’entrée était bordée de buis au pied desquels j’ai pu dissimuler mon paquet. Je suis entrée sans bruit. Le son de la télé m’a avertie que mon père se trouvait exactement là où je l’espérais, sur son canapé. Je suis allée rechercher la défense dans le buis.
Quand j’ai franchi la porte d’entrée, Coco m’a accueillie avec son cri. J’ai refermé la porte aussi silencieusement que possible. Le hall d’entrée était frais comparé à la chaleur de dehors. La peau de mes jambes a frémi. En me faufilant vers l’escalier, j’ai eu la sensation d’être poursuivie par la hyène. Je pouvais presque sentir son haleine chaude dans le bas de mon dos. Une boule d’angoisse in candescente a carbonisé ma poitrine. Je ne parvenais presque plus à respirer. J’allais arriver en haut des escaliers.
« Eh bien ? »
Je me suis liquéfiée. Mon père me scrutait depuis l’embrasure de la porte du salon. Je l’ai regardé. Mon corps s’est transformé en une grande flaque de sang qui s’est déversée en cascade sur les marches. Il ne restait de moi que deux globes oculaires nus sur le parquet, qui regardaient mon père. J’ai compris ce que ma mère devait ressentir quand ses colères montaient. J’ai compris ce que c’était d’être une amibe. J’aurais mille fois préféré être une amibe plutôt que de subir le sort qu’il me réservait. Je n’ai pas pu articuler un son. Une flaque de sang, ça ne parle pas.
« Il était content de te voir, ton amoureux ? Ah ah ah ah ah ! »
Son rire. Son rire, c’étaient les anneaux du python qui vous enlacent avant de vous étouffer. J’ai dû hocher la tête.
« C’est quoi ça ? »
De la mâ choire il a désigné la serviette.
« … Des trucs… que j’ai ramassés dans les bois pour un bricolage. »
Son œil gauche s’est crispé, sa bouche s’est tordue. Il m’a regardée comme il regardait ma mère chanter à ses chèvres. Puis ses yeux se sont posés sur la serviette. Il a amorcé un pas en avant. Les perruches ont crié dans le jardin et Coco leur a répondu. Moi je ne voyais plus mon avenir. Normalement, j’avais une vision assez précise de mon futur à court terme, ce que j’allais faire de ma journée, de ma semaine, ce que j’allais manger, lire. Là, tout est devenu blan c. Mon père allait découvrir la défense et tout allait glisser, sans que je puisse imaginer le résultat.
Le générique du journal de treize heures a résonné depuis le salon. Mon père s’est immobilisé. Sa tête a fait quelques allers-retours entre la télé et la serviette. Puis il est retourné s’asseoir sur sa peau d’ours.
Dans mes lectures, j’avais appris que l’hormone du stress et de la peur s’appelait l’adrénaline. Je devais faire une overdose d’adrénaline parce que je ne voyais presque plus rien. Un brouillard noir percé des quelques points phosphores cents avait envahi ma tête. Je me suis servie de ma mémoire sensorielle pour monter à l’étage et arriver à la chambre des cadavres, comme quand je marchais dans le noir la nuit pour aller faire pipi. Je suis entrée. Gilles était là, près de la hyène. J’ai déballé la défense et l’ai reposée sur ses crochets. Il m’a regardée faire avec son petit visage inexpressif. Je n’avais pas envie de lui expliquer. Trop long, trop compliqué. Ce soir-là, j’ai attendu qu’il vienne se coucher dans mon lit, comme d’habitude. Il n’est pas venu. Ni les soirs qui ont suivi. Nous n’avons plus jamais dormi ensemble.
Cet été s’est achevé comme il avait commencé. Une longue agonie. J’en attendais la fin, tout en sachant que cette fin ne me soulagerait de rien. J’ai mis quelques semaines à comprendre les mots de Monica : « T’en as pris une solide dans la tronche aujourd’hui, mais bats-toi encore. » Et si je m’étais seulement trompée de procédé ? Et si j’avais juste perdu une bataille ? Et si mon combat ne faisait que commencer ? Un combat qui durerait des années.
Finalement, on s’en foutait, il s’agissait de remonter le temps. Donc le temps n’avait pas d’importance. Rien n’avait d’importance. Je ne pouvais juste pas accepter de passer ma vie à regarder la vermine manger le cerveau de mon petit frère. Le perdre pour toujours. Même si je devais y consacrer toute mon existen ce, je changerais ça. Ou je mourrais. Il n’y avait aucune autre solution.
Donc la science. Juste la science. La magie, c’était mort. Un truc pour les enfants. Et je n’étais plus une enfant.
L’année scolaire a recommencé.
Le 26 septembre, Gilles a eu huit ans. Mon père lui a offert un abonnement au stand de tir.
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C ette année-là, je rentrais au collège. Tout était différent. Les garçons c ommençaient à c ourir après les filles et les filles faisaient semblant d’être des femmes. Tout c e petit monde s’agitait, intégralement absorbé par le grand chantier hormonal. Chacun arborait la preuve de son entrée dans la puberté comme un trophée. Ici, un embryon de moustache, là un bourgeon de poitrine. Je me sentais un peu étrangère à cette faune hystérique. Surtout quand leur instinct grégaire les rendait agressifs. Il y avait cette fille dans ma classe. Je ne sais pas pourquoi, les autres se moquaient d’elle. Tout le temps. Sans motif particulier. Je crois qu’ils avaient juste besoin de purger leur trop-plein émotionnel. Et c’était tombé sur elle.
Moi, je me suis passionnée pour les cours de sciences. Et plus particulièrement pour le cours de physique. Je voulais comprendre comment fonctionnaient les lois de la temporalité, le principe de causalité, le paradoxe métapsychologique, la courbure de l’espace-temps. D’après le prin cipe de causalité, l’effet ne peut précéder la cause. Et c’est ce qui, en théorie, rendrait le voyage dans le temps impossible. Mais certains scientifiques réfutaient cette théorie et parlaient de « causalité inversée ». S’il existait la moindre possibilité de revenir en arrière, je devais la trouver et l’exploiter. Pour retrouver le rire de Gilles, ses dents de lait, ses grands yeux verts…
Mes professeurs étaient ravis par ma curiosité et ce qu’ils appelaient ma « vivacité d’esprit ». En réalité, c’était juste une histoire de motivation. S’ils avaient su que le rire d’un petit garçon en dépendait… Mais je ne pouvais pas leur expliquer ça…
L’été suivant est arrivé et, avec le début des vacances, les disparitions de chats ont commencé. Des chats du quartier. On voyait des affichettes partout dans le Démo. Des gamins et des gamines désespérés sonnaient à toutes les portes avec de grands yeux éplorés, brandissant une photo de leur petit compagnon à quatre pattes, menant leur enquête pendant des jours, comme Gilles et moi lors de la disparition de Dovka. Moi, je n’ai toujours rien dit. Mais je savais. Que Gilles était devenu un serial killer. Le Jack l’Éventreur des chats du Démo.
J’en ai eu la preuve en partant me promener un soir avec Dovka. Gilles n’était pas là. Il était parti au stand de tir avec mon père. C’était devenu leur rituel du samedi après-midi. Une nouvelle relation s’était installée entre eux. Depuis qu’il était capable de tenir une arme entre ses mains, Gilles semblait digne de l’attention de notre père. Ils commençaient à avoir des conversations auxquelles je ne comprenais rien, où il était question de Smith & Wesson, Beretta, Pierre Artisan, Browning… Tel calibre pour tel animal. Comment transpercer la peau d’un rhinocéros ? Comment pulvériser un organe vital à plusieurs centaines de mètres de distance ?
Pour l’heure, mon frère devait patienter avant de pouvoir participer à une partie de chasse. Il fallait qu’il apprenne à tirer sur des cibles immobiles d’abord.
Sa physionomie continuait de se modifier. Il n’avait plus rien d’un petit garçon. Il avait huit ans et sa chimie interne avait muté. J’étais certaine que c’était la vermine qui poursuivait son travail de pollution. Même son odeur n’était plus la même. Comme si son parfum avait tourné. Il dégageait quelque chose d’inquiétant, c’était subtil, mais je le sentais. Ça sortait de son sourire. Ce que j’appelais son nouveau sourire. Une grimace qui disait : « Fais encore un pas vers moi et je te bouffe la gueule. » Le sourire de mon frère puait. Mais je gardais son secret.
Ce jour-là, je cherchais une vieille cassette sur laquelle j’avais enregistré une compil des Cranberries. Ne la trouvant pas dans ma chambre, je suis allée voir dans celle de Gilles. Elle était cachée dans un tiroir de son bureau. Je l’ai mise dans mon Walkman et suis sortie avec Dovka. Chaque jour, j’allais la promener. J’aimais marcher dans les champs et les bois. Et elle aimait courir derrière les lapins. C’était son côté chien de terrier.
J’aimais la nature et sa parfaite indifférence. Sa façon d’appliquer son plan précis de survie et de reproduction, quoi qu’il puisse se passer chez moi. Mon père démolissait ma mère et les oiseaux s’en foutaient. Je trouvais ça réconfortant. Ils continuaient de gazouiller, les arbres grinçaient, le vent chantait dans les feuilles du châtaignier. Je n’étais rien pour eux. Juste une spectatrice. Et cette pièce se jouait en permanence. Le décor changeait en fonction de la saison, mais chaque année, c’était le même été, avec sa lumière, son parfum et les mûres qui poussaient sur les ronces au bord du chemin.
Souvent, je croisais la Plume qui promenait son petit garçon, Takeshi, dans sa poussette. Alors on faisait un bout de chemin ensemble. Elle sentait toujours la pâte à modeler. J’avais fini par cerner ses habitudes et j’adaptais mes heures de promenade pour augmenter mes chances de la croiser. Elle parlait beaucoup et j’aimais bien sa voix. Elle avait un drôle de petit accent que j’associais à la ratatouille.
Sans que j’en sois réellement consciente, ces moments passés avec la Plume m’étaient devenus indispensables. Elle m’avait expliqué qu’elle travaillait comme éducatrice dans un lycée de la région et que le champion de karaté y était prof de gym.
« C’était un vrai champion, tu sais. Il y a quelques années, il a même été sélectionné pour les Championnats du monde à Sidney. Mais la veille de son départ, il est tombé en sortant de sa douche. Coccyx cassé. Sa carrière s’est arrêtée là. Il ne s’en est jamais vraiment remis. »
Ce jour-là, donc, je suis partie avec Dovka et je suis passée par le Démo en espérant voir la Plume. Plus il y avait de soleil, plus les façades semblaient grises. Par contraste, ce quartier gagnait en mocheté à mesure que la météo embellissait. La lumière révélait toute l’ampleur de sa noirceur. Comme un constat brutal. Je comprenais que, même lorsque les conditions étaient optimales, cet endroit serait toujours désespérant de laideur. Je suis passée devant un jardin minuscule dans lequel un homme très gros dormait en slip de bain sur une chaise longue en plastique sale. Sa peau était blanche en dessous, rouge au-dessus. J’ai pensé à une panna cotta à la framboise. Un peu plus loin, un autre homme, très gros aussi, lavait sa voiture, torse nu. Je me suis souvenue du torse du champion de karaté et je me suis demandé comment il était possible d’avoir deux torses si différents dans la même espèce animale. Je commençais à avoir des raisonnements scientifiques, à force d’étudier.
J’ai croisé une petite fille qui devait avoir l’âge de Gilles, peut-être un peu moins. Sur un poteau de signalisation, elle a collé une affichette avec la photo d’un chat. J’ai baissé les yeux et pressé le pas. Je suis arrivée devant la maison de la Plume. Elle était en train de sortir avec sa poussette. Juste à temps. Quand je l’ai rejointe, elle m’a souri. On est sorties du Démo pour aller vers les champs. Takeshi s’est vite endormi dans sa poussette. Je me disais que s’endormir en se faisant promener au soleil dans une poussette devait faire partie des plus grands plaisirs de la vie. La Plume a ramené ses cheveux en arrière d’un léger mouvement de tête. « Je suis enceinte, elle a dit. D’une petite fille. » Quelque chose dans sa voix a transformé mon cœur en boule à neige. Elle l’a secouée et des milliers de particules scintillantes se sont agitées à l’intérieur de moi. Ce bébé n’était pas encore né et il avait déjà généré chez sa mère des quantités d’amour plus importantes que ce que j’avais pu produire chez mes deux parents réunis en douze ans d’existence. Loin d’en concevoir une quelconque amertume, j’y voyais une forme de consolation, de sécurité. À cet instant-là, j’ai réalisé que j’aimais la Plume.
Nous avons marché en bavardant pendant une petite heure, avant de revenir vers le Démo, puis elle est rentrée chez elle. Dovka et moi avons repris le chemin de la maison. Le type dormait toujours sur sa chaise longue mais sur le ventre, cette fois. Il était rouge partout maintenant. J’ai pensé à un mélanome malin.