L’Ampoule n°4 - Énigmes et Labyrinthes

Juin 2012 · Chapitre 5 sur 6

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L’Ampoule n°4 - Énigmes et Labyrinthes

4 Références

Reprenant l'enseignement d'André Breton, qui remplaçait les descriptions par des photos [réf. souhaitée], nous préférons renoncer à paraphraser laborieusement les multiples descriptions que l'on trouve sans effort sur le web de l'Internet [style non encyclopédique] [fumisme].

Les doutes de la communauté scientifique [modifier]

Les médias attendent une dizaine d'années

avant de commencer à en parler. Dès lors, on

[qui ?] commence à étudier cette structure. En gros, trois hypothèses sérieuses [non neutre] se disputent le haut de l'affiche du savoir

transformable en pouvoir, avec cette

discursivité à deux balles fondée sur la

forclusion du sujet qui s'y livre, genre

Bourdieu ― mobilisant un max de fumigènes pour qu'on ne puisse jamais savoir quelle

position est occupée dans le « champ » décrit

[horssujet]. À ce sujet, que dire du nonstyle Wikipédia, qui atteint parfois l'absurdité la

plus pure à force de prétendre à la neutralité.

Et quel esprit de sérieux effroyable dans les

pages de discussion ! [horssujet] Des pierres sous l'eau Mais revenons à Yonaguni :

il pourrait s'agir d'une construction humaine, ce qui nous ramènerait 8 000 ans en arrière (au minimum), quand cette zone géographique était encore audessus du niveau de l'eau [foutre]

le monument pourrait avoir été façonné naturellement (marées, vagues, séismes)

nous serions en présence d'un monument naturel par la suite modifié par l'homme, retaillé par exemple pour servir de fondation à des bâtiments détruits par la suite.

Il existe également de bien fumeuses théories issues des basfonds de l'ésotérisme cryptocannabéen [rires], desquelles nous préférons détourner pudiquement le regard [nonneutre] [nonneutre] . La plus baroque étant celle du poète

contemporain Serge Pey qui a prétendu, lors d'une performance hallucinée [non neutre] à la Maison de la Radio, que des hominiens dotés de branchies de niveau 4 auraient créé ce monument directement sous l'eau [référence nécessaire]. Autres opinions [modifier]

Cet article ou cette section doit être recyclé.

Une réorganisation et une clarification du contenu est nécessaire.

Parmi toutes les empoignades de ronds

de cuir luttant pour quelques miettes de

capital culturel [style polémique à éviter], une tend à sortir du lot, celle d'un universitaire

rémois des plus singuliers [nonneutre],

Hervé Arginine1, connu pour ses travaux sur les visages grimaçants des parties

hautes de la cathédrale NotreDame de

Reims [réf. souhaitée]. La principale qualité de l'analyse arginienne est de passer outre

les intimidations positivistes. D'autres pierres sous l'eau Selon le professeur, le monument serait un écho « transdescendant » (Jean

Wahl 2 ) du Mont Analogue de René Daumal, fiction ressortissant de la quête transascendante. Toutefois, l'on ne saurait à Yonaguni rechercher l'accès au sens, à l'éternel, au divin : il s'agirait bien au contraire de faire l'expérience de la précarité de l'être et de l'inconsistance de ses connaissances. Notre savant conjure la communauté des chercheurs d'arrêter de « harceler la matière pour lui faire avouer n'importe quoi » : selon lui, les ruines de Yonaguni pourraient au contraire devenir le « Monument de l'Irréductibilité épistémologique du monde », un Monument « élevé à la gloire du doute et de l'éperdu ».

Des critiques se sont aussitôt élevées, des intervenants mettant en cause le prétendu « romantisme régressif et obscurantiste » du professeur, à tel point que certains ont osé à son propos l'expression sarcastique de « transdéconnance de

fin de repas ». L'expatacesseur Arginine, dont les démêlés avec le Collège de

Pataphysique avaient fait grand bruit il y a une dizaine d'années 3, s'est défendu vigoureusement en se revendiquant d'un « lyrisme ironique » daumalien, avant de poursuivre sa démonstration en comparant la structure immergée au monolithe

de 2001, l'Odyssée de l'espace de Kubrick : sa nature et sa fonction exactes sont du domaine de l'inconnaissable, « et pourtant, il inspire ».

À ce propos, il conviendrait de « se souvenir, grâce à ce monument englouti, de la brume opaque dans laquelle nous vivons, [et d'] en faire le symbole du doute

― symbole pris dans le sens d'« épiphanie d'un mystère » (Gilbert Durand 4), mais un symbole cette fois dénué de sa puissance de signification plénière. Loin de faire apparaître un sens secret, il manifeste l'impossibilité d'instaurer un sens pérenne, c'est le « château sans signification roulant à la surface de la terre » de Poisson Soluble. Plouf. Entourée d'un halo d'indétermination, il fait consister le refus de faire consister (sic) un sens crispé, univoque, définitif ».

« Yonaguni, continue le professeur, ne cesse de nous arracher au temps, aux prévarications du sens, à la lourdeur. Ce dont on jouit est ce qu'on déchiffre le moins. Revenir de l'océan à la lumière du jour, retrouver les hommes donne l’irrésistible impression

non d’une remontée mais

d’une chute. De nouveau

cet univers des certitudes,

des croyances, de

l'arrogance, le nôtre, cette

sémiosphère si

manifestement,

irrémédiablement ratée, si

risiblement à côté de la

plaque. » Dessin de Yonaguni par le professeur Arginine

Le professeur en robe étoilée, citant Flaubert (« la bêtise est de conclure »), a préféré clore son intervention par cette aporie, relevant de la définition lacanienne du réel comme impossible : « L'« affaire Yonaguni » est bien loin d'être close. Le monument ne reconduit à aucun signifié transcendantal. Œuvre de la nature ou de l'homme, nous sommes en présence d'une œuvre ouverte, au sens écolien du terme. Nous préférerions que l'on n'attaque pas outre mesure cette ouverture ; une réponse absolue (ou crue telle) altérerait la singularité irréductible du monument, l'abîmerait durablement dans ce qu'il a d'émouvant autant que de fécond pour l'imaginaire : il convient de ne pas trop tripoter avec

nos sales paluches de petits manustuprateurs le voile de Tanit, et de déposer humblement les armes devant la séduction des apparences, devant le vertige de l'immanence ».

Face à une salle neurasthénique [nonneutre], l'intervention s'est achevée sur un appel à la création de fables, en toute connaissance de cause : « Reste, heureusement, la possibilité de passer au stade ludique de notre rapport à l'illusion, et, sans prétention à la vérité, de rêver la plume à la main, de rêver d'une plume légère, fugitive et artificielle, à cette énigme dont la vérité est, sans trop de risques d'erreur, à jamais inaccessible ». Et Arginine de conclure par ces mots : « L'ignorance, parfois d'un grand secours, voilà ce que j'ai apporté à Yonaguni ― l'ignorance et son corollaire libérateur, générateur de rêveries fécondes, point médian entre l'audace et la cécité, nommé pourquoi pas ». Références [modifier]

1. ↑ « Une vague d'énigmes », colloque de l'université de Reims, 2005,

intervention inédite.

2. ↑ René Daumal, Le Mont Analogue, Gallimard, 1952.

3. ↑ Hervé Arginine, À la niche, Lutembi ! Notes sur la fossilisation des

Satrapes, Selbad, 2000.

4. ↑ Gilbert Durand, L'Imagination symbolique, PUF, 1964.

 

Liens externes [modifier]

• (fr) Structures englouties de Yonaguni

• (fr) Daumal : Le Mont Analogue Sur les autres projets Wikimedia :

Monument de Yonaguni, sur Wikimedia Commons

 

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Catégories : Monument japonais OOPArt Énigme archéologique Pyramide Mégastructure

Dans cette rubrique, quatre auteurs doivent écrire (sans se concerter) une nouvelle de moins de 5000 signes commençant par la même phrase, en l’occurrence : « Un homme nu et amnésique se réveille dans un labyrinthe ».

 

NotreDame des Morts Violentes (Antonella Fiori)

Un homme nu et amnésique se réveille dans un labyrinthe. Il est sale et semble fatigué. Son regard bleu, pénétrant et froid, n’est pas loin de rappeler celui du serpent. Il a l’air méchant sans avoir l’air en colère. Ses énormes poings paraissent en mesure de broyer des crânes, à croire qu’ils ont été modelés dans ce seul but. Il n’y a plus rien autour de lui, hormis des rochers comme des ombres, adossés les uns aux autres, dans un couloir désert. Où estil ?

Il arrête parfois de marcher et attend que passe quelqu’un pour demander sa direction. Mais, il ne passe personne. Plus tard, appuyé contre un tronc d’arbre creux, on entend le gargouillement de ses entrailles. Il a faim. Il est en train de mourir de faim. Dans son sac, il n’a plus rien à se mettre sous la dent. Il ne reste que lui, ici, et ce morceau de bois résineux, plein de cafards énormes. Alors il en attrape un encore vif et le jette dans sa bouche. Il l’avale d’un seul coup : ça n’a pas si mauvais goût que ça, les cafards.

Se détournant du tronc d’arbre, il commence à remonter un tunnel jonché de détritus, puant le vieux vomi et l’urine. Dans un coin, il y a une petite bouteille de vin vide, ainsi qu’un sachet en plastique d’où dépasse le goulot d’une autre bouteille. Des inscriptions illisibles à cause de l’humidité couvrent les murs de taches noires, avec des plaques de mousse qui s’étalent partout.

Pour la première fois, il se sent plus seul que jamais. Ces couloirs vides lui paraissent étranges. À chaque pas, il se heurte à une pierre. Il ne sait plus. Ses sens le désertent. Il ne sent plus ni le froid, ni l’odeur de ses excréments. Il est devenu insensible, dépourvu de conscience. Il reste seul à l’intérieur de son esprit, sans plus de passé à observer, ni d’avenir auquel rêver. Ne demeure que ce vide et luimême. « À l’aide ! » hurletil.

Dehors, il fait presque jour. La lune et les étoiles sont parties dormir à présent. Mais lui, il ne dort pas. Il n’arrive pas à dormir. Il marche d’un pas lourd. Il y a des ombres sur ses joues et autour de ses yeux. Ses doigts se crispent, puis se détendent. Il entend un bruit de pas dans l’obscurité.

Une main lui agrippe l’épaule.

― Qui estu ?

Il essaie de se retourner, mais la main le serre trop fort.

― Répondsmoi !

― Je ne sais plus qui je suis !

― C’est bien dommage, parce que voistu, ici, les ignorants, on les jette dans un trou ! Je m’appelle NotreDame et ceci est mon labyrinthe. Tout le monde est à moi !

― Où est la sortie ?

― Ce n’est pas le moment.

― Je veux sortir !

― Pas de ça avec moi ! D’ici quelques jours, je te ferai signe. Si mes plans se réalisent, je t’imposerai tout ce que je désire, et tu obéiras ! Ce ne sera pas facile, il y a beaucoup à apprendre. Ta personnalité sera façonnée pour l’attaque. Moi, je serai la main qui guide. J’exigerai de toi une obéissance sans faille !

NotreDame fait un pas vers lui, approche son visage, l’embrasse sur les lèvres puis disparaît.

Maintenant l’air se fait plus étouffant, plus rare. Il marche au milieu des papiers gras, des assiettes en carton cabossées, des bouteilles de bière. Un petit chien surgit et le mord aux chevilles, en aboyant de façon frénétique, et finit par s’en aller. Il se penche pour ramasser un journal froissé. Il lit au passage le titre imprimé en lettres rouges : « Un maniaque sexuel commet un carnage à la hache ». Ses poumons inhalent une puanteur de fruits pourris et de mélange ranci de tabac.

Il lui vient à l’esprit qu’il va mourir là, qu’il va mourir de cette solitude immense, que sa mort passera inaperçue pendant des jours et des nuits, et quand quelqu’un s’en rendra compte, on sortira son corps, le mettra dans un cercueil et l’enterrera quelque part, sans une seule inscription. Pas un seul être humain sur terre ne pleurera sa disparition.

 

Enterrement (Marianne Desroziers)

Un homme nu et amnésique se réveille dans un labyrinthe. Il a dormi sur le ventre, à même la terre. La chaleur brûle sa nuque et son dos. Une fourmi déambule sur sa cuisse droite. D’un revers de la main, il l’écarte. Se redresse d’un bond. Une mouche bourdonne devant son visage. Ébloui par le soleil, son corps vacille un instant. Les oiseaux chantent. Nul autre bruit, surtout pas humain alentour. Un papillon jaune citron vient se poser sur son épaule. Une douce brise caresse sa peau. Il frissonne. Partout autour de lui de longues tiges vertes plantées serrées. À perte de vue du maïs. Devant, derrière, sur les côtés. Son labyrinthe est végétal.

Il avance prudemment, fait quelques dizaines de mètres puis tourne à gauche quand le labyrinthe ordonne de tourner à gauche. Que faire d’autre ? Le maïs est bien plus grand que lui, il est solide, épais et dense, il ne s’imagine pas couper à travers champs, et pour arriver où ? Non, il va trouver la sortie. Par définition, il y a toujours une sortie au labyrinthe. Il marche bien droit, la tête haute, nu comme un vers. Cela dure des heures et des heures. La vision de ce maïs vert jusqu’à l’écœurement l’angoisse. Il en arrive à douter de sa propre existence. Que faitil dans un labyrinthe végétal, tout nu, en pleine journée ? Il serait même incapable de dire quel âge il a, même si l’état de sa peau et la dimension de ses membres laissent à penser qu’il n’est ni un enfant, ni un vieillard. Il imagine qu’il doit avoir entre vingt et quarante ans, difficile d’être plus précis tant qu’il ne peut pas voir son visage. Il a soif. Alors qu’il marche encore et toujours pieds nus dans la terre, il sent la faim lui tordre le ventre. Il essaie de manger du maïs mais il est encore trop vert et il le recrache.

La nuit tombe et il a cessé de marcher. Assis en tailleur sur le sol, il échafaude des hypothèses sur ce qu’il fait là. Il était peutêtre saoul dans un bar avec des piliers de bistrot qu’il ne connaissait pas, qui avaient voulu s’amuser un peu avec lui, le faire boire comme un trou avant de l’emmener dans un endroit paumé où il se réveillerait avec une gueule de bois carabinée. Mais il n’a pas la gueule de bois, et son haleine ne sent pas l’alcool s’il en juge par l’odeur neutre que lui renvoie la paume de sa main quand il souffle dessus. Peutêtre estce plus grave ? Un règlement de comptes, des dettes de jeux, pas la mafia quand même… Il se sent bien trop petit, et pour tout dire un peu trop minable pour endosser ce rôlelà. Quel genre de type se laisse déshabiller et transporter dans un labyrinthe de maïs d’où il est incapable de sortir ? Un raté, un moins que rien, un très petit homme, sans dignité, sans situation, sans avenir. Non, décidément il ne doit pas être grandchose pour avoir laissé la vie le malmener ainsi. Il doit être un pauvre type, célibataire, sans famille, sûrement orphelin, à moins que ses parents aient renié ce fils indigne qui leur faisait honte, qui avait ruiné tous leurs espoirs. Peutêtre sortil de prison pour attouchement sur mineur et les amis de la victime l’ont attendu à la sortie pour lui faire payer. C’est une vengeance bizarre mais pourquoi pas. Et puis non, tout ça lui semble trop farfelu pour être vrai. La réalité est certainement plus simple, plus facile à déduire s’il se concentre un peu. Il s’imagine enfant. Noël en famille au pied du sapin, oncle déguisé en Père Noël. Les anniversaires dans le jardin avec ses copains d’école, les chasses au trésor organisés par sa mère. Il se voit fils unique, choyé, enfant que la mère aurait eu sur le tard alors qu’elle se croyait stérile. Enfant miracle. Il peut imaginer tout ce qu’il veut pour le moment.

L’évidence lui apparaît clairement le matin du deuxième jour, au réveil. Il n’est qu’un personnage dans le rêve d’un autre, une créature de romancier ou de scénariste. Il mange un peu de terre et de maïs encore vert, parla longuement à des coccinelles, conspue des moustiques, cherche à établir le dialogue avec un doryphore. La journée passe et il n’a plus envie de chercher la sortie du labyrinthe. Il restera là où il est. Pas un pas de plus.

Des cris humains retentissent. Des voix masculines appellent quelqu’un. Il se relève et hurle sans réfléchir : « Je suis là ! » Une bande de jeunes hommes en costume apparaît alors dans son champ de vision.

« Enfin, t’es là ! Ça va mon pote, qu’estce que t’as foutu ? On te cherche depuis hier, on a failli appeler les flics ! Dépêchetoi, c’est fini l’enterrement de vie de garçon, tu te maries dans une heure. »

 

Cité (Déborah Giard)

Un homme nu et amnésique se réveille dans un labyrinthe. Le froid colore sa peau, de mauve ses orteils et ses lèvres, de rouge son nez et ses doigts. Plusieurs heures passent sans que l’homme n’arrive à bouger. Lorsqu’il parvient enfin à déplier son index, il se met à frapper sans arrêt le sol avec sa tête, comme si malgré son ignorance de sa propre identité il méritait nécessairement la mort. La force lui manque pour s’achever. Il s’endort la tête meurtrie. Somnambule, il se lève et marche dans la neige à travers le blizzard qui le maintient étrangement loin des clôtures électrifiées. Une bête lui grafigne la joue sans qu’il s’en aperçoive. Une main, la mienne, se pose sur l’une de ses épaules, il sursaute. Je sais qu’il est amnésique. Il avait des vêtements sur le dos à son arrivée dans le labyrinthe, mais comme tout initié on les lui a retirés dans son sommeil.

― Frédéric !

― Je ne m’appelle pas Frédéric.

― Pardonne mes manières, je m’appelle Pouaridents et mon métier consiste à baptiser les gens. Si Frédéric ne te convient pas je te propose Bleupeau, Somnsuiencide ou Pierre.

― Je préférais la solitude.

― Je te la rends dans ce cas. Bonne chance !

Le regard des nouveaux arrivants me surprend toujours, il est si lent. Frédéric franchit, sans le savoir, les quelques pas qui le séparent de notre société, au centre du labyrinthe. Il ne semble pas surpris. Il déambule sur nos routes sans pudicité. Personne ne remarque la démarche de Frédéric, son besoin pressant de se nourrir et de se vêtir. Il faut dire que notre peuple se contente trop souvent d’écouter le charisme du chef suprême, Enhautdelapyramide. Les uns coupent du bois, les autres traient les vaches, d’autres encore font sécher des peaux d’animaux… Frédéric s’évanouit près de la hutte de Enhautdelapyramide.

― Pouaridents ! Réveilletoi ! Frédéric te demande ! Il menace de s’ôter la vie si tu ne viens pas tout de suite !

Je suis sans empressement le messager Agilcourt. J’apprécie toujours ce moment où l’on me considère comme un espoir. Certaines personnes, particulièrement stupides, sont parvenues à m’aimer, à pardonner mes gestes, à les excuser. Improviser la perfidie me remplit de joie. Un Frédéric allongé sur la paille tient de sa main droite un briquet.

― Je veux des réponses !

L’impatience des autres me contraint à prendre mon temps, à garder le silence quelques secondes de trop et à lancer cette phrase condescendante :

― Il me faudrait connaître les questions.

― Je ne sais pas où je me trouve ni comment j’y suis parvenu, et encore moins qui je suis.

― Tu es au sein d’une cité bien particulière. D’abord, il faut comprendre que ses murailles ont été construites sous forme d’un labyrinthe. Chaque citoyen ignore sa patrie initiale, tous ont oublié le parcours qui les a menés ici.

― Vous ne vous rappelez de rien ?

― Je ne suis point un citoyen. Une légende circule sur l’émergence de cette cité. On dit qu’un homme se serait endormi dans une clairière et qu’à son réveil il se serait trouvé encerclé par des murs. Il ne savait plus le chemin pour rentrer chez lui. Il semble qu’il aurait passé les deux premières semaines à chercher la sortie. Il aurait abandonné la partie à la troisième, car une jeune femme serait apparue. L’histoire ressemble énormément à celle d’Adam et Ève, c’en est presque gênant… Ici par contre, les gens continuent à apparaître sans procréation. Tous stériles.

Je quitte cet infortuné Frédéric après lui avoir pris son briquet des mains. Ce soir aura lieu la cérémonie de bienvenue dont je me délecte à chaque fois. La hache du bourreau est affûtée et propre, elle brille de loin. La population anxieuse continue son dur labeur. J’espère que l’étonnement de Frédéric lors de l’annonce de l’exécution satisfera mes attentes. Il ignore la répercussion de son arrivée dans notre univers. Pour chaque nouvel arrivant, un ancien doit mourir. Qui perdra la vie ce soir ? Fidèle à lui même, Agilcourt enregistre les paris sur le dénouement de la soirée. L’absence d’argent rend son action quelque peu ridicule ; à la place, chaque participant promet divers services au cas où il perdrait.

Frédéric ne comprend rien. Debout comme le reste des habitants du labyrinthe, il regarde la scène. Enhautdelapyramide s’avance vers le lutrin et commence à parler :

― Bonjour, chers concitoyens ! Aujourd’hui est un jour triste. Dans à peine une minute, nous saurons l’identité de l’individu qui perdra la vie pour permettre aux autres de manger à leur faim…

Frédéric ne réagit pas. C’est impossible ! Enhautdelapyramide saisit un morceau de papier plié en quatre, il l’ouvre, le lit et…

― Pouaridents.

― Oui, maître ? Vous désirez ?

― Tu es l’élu. Ton sacrifice mérite mille éloges : tu as réglé bien des problèmes dans notre société…

― Je me porte volontaire pour le remplacer, clame Frédéric.

― Quel geste noble que voilà ! s’extasie Enhautdelapyramide. Hélas, la loi de notre cité ne le permet pas. Vous vivrez Frédéric, nous vous ferons aimer la vie !

 

Le Protocole de Tarrash (Marc Séfaris)

« Un homme nu et amnésique se réveille dans un labyrinthe. Nul n’ignore l’énoncé inaugural du Protocole de Tarrash, dont la simplicité biblique s’est révélée si féconde. Sans les travaux d’Herbert Tarrash, c’est bien simple : les sciences labyrinthiques n’existeraient pas, avec pour corollaire des lacunes irrémédiables dans toutes les disciplines anthropologiques, cognitives, heuristiques et ontologiques ― vous savez tout cela, bien sûr. Ce que beaucoup oublient cependant ― et c’est sur ce point que je voudrais insister ce matin, jeunes gens ―, c’est que cette entreprise de vérité se heurta, à l’époque, à d’innombrables obstacles mesquins, procéduriers, contrenature.

» À commencer par son propre Directeur de recherche, le très surestimé professeur Sharikaturo, vieux mandarin qui joua les vierges effarouchées lorsque le trop brillant étudiant formula pour la première fois les conditions pratiques de l’expérience. Pour briser son élan, on argua Dieu sait quelle « dignité humaine », fiction des esprits timorés. Rejeté par l’Université, poursuivi par de zélés censeurs, Tarrash dut poursuivre ses travaux dans la clandestinité. Là où d’autres auraient sombré dans le découragement, lui redoubla d’énergie et d’audace, sans jamais se départir de sa rigueur méthodologique.

» Après avoir rassemblé, non sans peine, des fonds privés auprès de puissants philanthropes, il fit édifier sur la petite île de TaïpiNa le labyrinthe dont il avait luimême dessiné les plans. Il mit ensuite sur pieds les équipes chargées de lui fournir des individus aux profils variés, en quantité suffisante. Levons à ce sujet toute ambiguïté morale : ces équipes avaient certes pour mission de kidnapper des cibles prédéfinies ― puisque le Protocole exige des sujets non consentants ―, mais elles agirent toujours nuitamment, dans la plus grande discrétion, sans jamais troubler l’ordre public et sans omettre de dédommager les familles nécessiteuses.

» La suite, vous la connaissez : plus de six mille sujets arpentant les dédales sans fin, les uns après les autres, jusqu’à l’épuisement vital, conformément aux règles aujourd’hui banales, révolutionnaires en ces temps obscurs. Nudité du sujet. Nulle communication avec l’extérieur. Dimensions homogènes, couleurs neutres de l’édifice. Absence d’issue. Apparence infinie du labyrinthe, par système silencieux de murs coulissants. Amnésie par lobotomie partielle. C’est à la fois enfantin et génial, comme toutes les inventions décisives.

» De nombreux épigones de Tarrash crurent judicieux de modifier certains paramètres, en pure perte. Notamment en introduisant des « points de ravitaillement », pour prolonger l’existence du sujet ― ce qui de facto le sédentarise et transforme le labyrinthe en vulgaire prison. D’autres optèrent pour la mise en présence de plusieurs sujets simultanément, ce qui donne lieu in fine à des scènes de copulation anarchique ou des amorces de cannibalisme assez pénibles à observer. Non, seul le Protocole, dans son austère clarté, offre à l’étude d’inestimables trésors ― comme Tarrash l’a luimême noté, « c’est dans le dénuement le plus complet que l’humain, acculé, enfin débarrassé de tout environnement socioculturel, donne le meilleur de luimême ».

» Il serait fastidieux de mentionner ici les mille et une avancées scientifiques permises par l'expérience. Relevons seulement une des conclusions les plus stimulantes et controversées: au fin fond du labyrinthe, les cadres supérieurs tendent à se perdre en vaines cogitations immobiles, tandis que les trisomiques font preuve d’un louable volontarisme qui, bien qu’invariablement voué à l’échec, leur permet de disparaître avec infiniment plus de panache. Tarrash n’est donc pas étranger à la réhabilitation récente des déficients mentaux au sein de nos sociétés individualistes. Ce seul détail suffirait à clore le bec des petits esprits qui osent s’interroger encore sur la légitimité du labyrinthe.

» Bien sûr il y eut quelques expérimentations qui ne tinrent pas toutes leurs promesses, mais Tarrash, ce parangon d’honnêteté intellectuelle, sut reconnaître ces demiéchecs et tourner la page. Il nota ainsi dans son Carnet d’Expérimentation, avec un remarquable sens de la concision : « Petits enfants dans le labyrinthe ― mauvaise idée ― pleurnichent ― crèvent trop vite ». Comme Galilée ou Darwin, Tarrash eut à subir toutes sortes de condamnations émanant de pseudotribunaux et d’académies plus fantoches les unes que les autres. Il n’en goûta pas moins la satisfaction de celui qui s’adonne sans mesure à la connaissance, plaisir toujours recommencé, même après avoir vu dépérir plusieurs milliers de sujets.

» Aussi, jeunes gens, vous qui êtes à l’aube de vos carrières de chercheurs, à l’image de Tarrash ne craignez pas de bousculer les dogmatismes, soyez passionnés ! Soyez persévérants ! Qu’importe les honneurs ou les blâmes ! Car pardelà les vicissitudes, la Postérité finit toujours par reconnaître les authentiques défricheurs de vérité. »

C’est une chambre absolument blanche. Un cube virginal : six fois six fois six mètres. Quatre murs, un sol et un plafond unis, d’un blanc mat, impeccable. Un silence parfait règne en tout point, si parfait qu’on pourrait presque entendre le bruit des pattes d’une mouche se déplacer sur l’une des surfaces. Dans un angle, un très vieux placard, et attenant à l’un des murs un lit garni de blanc dans lequel dort un homme. Sur une table de chevet blanche, un carnet et un stylo. Rien qui indique le temps : dans cette chambre absolument blanche, seul l’espace a encore un sens.

Cinq minutes s’écoulent avant que l’homme, allongé, jusquelà totalement immobile, ne s’empare d’un blocnotes grand format à demi entamé. De l’autre côté du lit, usés, caducs, d’autres blocsnotes identiques, écrasés les uns sur les autres, vieillissent depuis un temps aussi long qu’incertain en d’imposantes colonnes recouvertes d’une fine pellicule de poussière. Le regard de l’homme fixe le plafond, où trois mouches se déplacent de manière chaotique, en segments de droites rapidement parcourus. Elles se croisent puis s’éloignent les unes des autres, tout en restant dans un espace qui semble étrangement circonscrit. Il les observe longuement avant de s’emparer du blocnotes et du stylo noir posé dessus, et d’y inscrire :

Jour 65530 : 3 mouches

Audessus de cette ligne et sur les pages précédentes, les jours défilent en ordre décroissant, mais le nombre de mouches est toujours parfaitement identique. Satisfait d’avoir accompli cette tâche, l’homme repose le bloc et le stylo puis se perd en d’insondables pensées. Un nombre incalculable d’heures passent avant qu’il ne se décide à se lever pour errer dans la chambre blanche. Il ne sait pas ce qu’il fait là, et il ne sait pas non plus depuis combien de temps il ne sait pas ce qu’il fait là, si bien qu’il en a perdu petit à petit jusqu’au goût de s’empoisonner quotidiennement avec cette question sans objet. Il s’approche de la petite table et comprend qu’il n’a pas envie d’écrire. Il inspecte le vieux placard et feuillette rapidement, avec résignation, quelquesuns des blocsnotes empilés à l’intérieur, puis les repose et referme le placard. Fatigué, il se traîne jusqu’à son lit blanc, s’allonge et s’endort rapidement.

Il se réveille après un certain temps. Il a pris l’habitude d’appeler la phase de sommeil la plus nécessaire sa nuit. Ainsi défilent, non sans une certaine approximation, ce qu’il appelle ses jours. Cette nouvelle journée est parfaitement identique à la précédente. Avant de sortir de son lit, il fixe le plafond, s’empare du blocnotes et du stylo, et y inscrit :

Jour 65531 : 3 mouches

Il repose le blocnotes. Il sort de son lit et s’en va errer. Le pas est lourd ; il n’en est pas certain, mais il lui semble que cette journée est un peu plus pesante que la précédente. Peutêtre la prochaine seratelle un peu plus pesante encore, ou alors plus légère, plus légère même que certaines de ses plus légères journées, tout ceci fluctuant selon un ordre, des lois, des règles absconses dont il ne saisit pas vraiment l’origine.

Ce jourlà cependant, un événement distinctif a lieu : l’homme s’arrête au milieu de la chambre blanche et, submergé par un formidable abattement, se laisse doucement tomber sur les genoux, colle ses mains de chaque côté de son crâne puis ce dernier sur le sol parfaitement blanc. Il en profite pour replonger en luimême, tentant de percer, dans un éternel pénultième essai, au milieu d’un effort psychique démesuré, les circonstances exactes de son arrivée dans la chambre blanche. Il n’arrive pas à adopter l’inévitable idée qu’il eût pu se réveiller un jour, sans raison, dans cet endroit insensé. C’est pourtant le seul souvenir qu’il garde de ce jour ancien, 65531 jours auparavant ― autant dire une éternité ―, et c’est bien là la pierre d’achoppement de son drame : il est prisonnier de l’éternel, il vit dans une éternelle éternité.

Comme toujours, il se relève péniblement et tente de mettre sa pensée en veille, puisqu’elle lui est, de toute évidence, totalement inutile. Il marche, longe les murs hagard. Il se rassure à l’idée qu’un jour, probablement, il se réveillera et tout aura disparu ; la chambre blanche aura laissé place à la vie normale, cette vie qu’on lui a volée et dont il n’a pas le moindre souvenir. Mais il sait bien qu’il a déjà nourri cette espérance 65531 fois, et qu’il serait présomptueux d’imaginer que la prochaine puisse être la bonne. Après un temps de marche inestimable qu’il compte en tours de chambre ― vingtcinq au total ―, la fatigue le pénètre et il se dirige vers son lit pour s’y plonger avec délectation.

Au réveil, évidemment, rien n’a changé : c’est le même blanc mat qui inonde tout le champ de vision et ne permet qu’à peine de distinguer les angles qui délimitent les murs et le plafond. Ce blanc seraitil noir que notre homme pourrait tout à fait se croire aveugle. Avant de sortir de son lit, comme à l’accoutumée, il fixe le plafond. Puis il s’empare du blocnotes et du stylo, et y inscrit :

Jour 65532 : 3 mouches

Il repose le blocnotes. Ce jourlà, son programme ne change pas. Il se lève avec difficulté car il sait déjà combien les heures prochaines seront vides et pesantes. D’un pas pénible, il passe de son lit à la table de travail puis de la table de travail à son lit, sans trop savoir pourquoi. Il marche et se remet à soliloquer mentalement : comment tout cela atil commencé ? Il doit y avoir un commencement, une cause, un but, ou au pire un aboutissement. Ce n’est pas possible autrement. Que d’autres l’aient placé ici pour l’observer et l’étudier, il a cessé d’y croire depuis longtemps, l’expérience s’avérant outrageusement longue et d’un ennui mortel. Et pourquoi ne ressentil ni la faim, ni la soif ? Il a perdu jusqu’à la signification de ces besoins qu’on qualifie de naturels. Il s’accroupit le long d’un des murs en fixant le mur d’en face ; toute pensée, toute émotion s’évanouit peu à peu. Voilà, il n’y a plus rien maintenant. Son corps est un amas organique. Quatre de ses sens ne lui sont presque plus d’aucune utilité, seule la vue lui laisse la certitude qu’il est encore en vie. Il enfonce la tête dans les bras et se laisse glisser dans une semiinconscience, parce qu’il n’a plus que ça à faire.

Un moment après, un désir de se lever et de marcher se manifeste en lui. Sans doute un petit caprice de son corps, songetil. Alors il obéit : il se lève et longe les murs en laissant glisser sa main sur les surfaces blanches. Il aime perdre le maximum de temps de cette manière, ça lui a toujours réussi. Au cinquième tour, il s’arrête brusquement à michemin de l’un des murs : quelque chose l’interpelle. En s’approchant assez près, il constate la présence d’une minuscule lézarde dans le mur. On la remarque à peine, et c’est au plus pur des hasards qu’il doit d’avoir laissé traîner sa main à l’emplacement exact où elle se trouve. Cette lézarde gît là, sans prévenir ; un imprévu qui à lui seul ― aussi insignifiant puissetil paraître ― suffit à faire de cette journée une passionnante odyssée. « Pourvu que je ne sois pas bientôt surbooké ! » pense l’homme, ironique et inquiet à la fois.

Sa première initiative est de tapoter du poing sur la lézarde, puis autour et sur les autres murs. Ce qu’il pressentait semble maintenant irréfutable : il y a un trou derrière la fissure, peutêtre même une pièce ou un couloir. Il tapote à divers endroits, s’empare du stylo pour tracer le contour de la surface derrière laquelle se situe l’inconnu. Cela ressemble à une voûte à taille humaine. L’homme observe de loin la première étape de sa découverte et tressaille d’excitation : une brèche est en train de s’ouvrir pour lui, dans tous les sens du terme.

Après plusieurs milliers de jours d’indolence, le voilà soudain actif. Il commence par balancer de grands coups de pied dans le mur, mais il le découvre plus solide qu’il ne l’avait prévu : à peine arrivetil, grâce à la puissance de ses coups, à faire tomber quelques granules blancs. Il détaille rapidement la chambre et réfléchit à ce qui pourrait l’aider : le placard est déjà en ruine, la table se désintègrera au premier choc…seul le lit semble porteur de quelque promesse. Il le déplace sans trop de difficulté et, s’élançant du plus vite qu’il le peut, l’emboutit dans le mur. Le choc est cette foisci autrement plus convaincant : le mur tremble et des morceaux de bonne taille se détachent et s’émiettent au contact du sol. Il recommence, reculant le lit dans un crissement pénible, s’élançant à fond et l’expédiant contre la lézarde. Au bout d’une bonne vingtaine de tentatives, harassé, il jouit enfin de son succès : le lit s’enfonce au milieu d’un éboulement qui laisse place à une grande et belle ouverture.

Excité et angoissé, il s’avance et considère ce qui se cache derrière ce mur qui l’aura tant emprisonné, tant étouffé ; comme il l’avait pressenti, un couloir se présente ― blanc du sol au plafond, comme la chambre ―, formant une courbe orientée vers la droite. Il avance à tâtons et enjambe les gravats. Au cours de sa progression, il se sent indisposé par d’étranges soubresauts d’humeur. Rien n’est tout à fait clair ni manifeste mais il se sent mal à l’aise, d’obscures et d’incomplètes réminiscences jaillissent sans raison.

Au bout d’une trentaine de mètres, il tombe nez à nez avec une porte métallique située sur la partie extérieure de la courbe ; placée ainsi, elle donne l’impression d’être une porte de sortie, l’issue terminale ouvrant sur la libération et l’inconnu. Il s’approche encore plus lentement, comme devant une barrière sacrée protégeant le plus mystérieux et le plus inviolable des sanctuaires. Au moment de toucher la poignée, une nausée aussi soudaine qu’étrange surgit en lui. Bataillant contre ce caprice de son corps, il continue d’essayer d’approcher sa main, mais plus il l’approche plus son malaise va en s’amplifiant : ce ne se sont plus des nausées qui maintenant l’assaillent, des douleurs physiques dans les bras s’étendent jusque dans le basventre et la poitrine, et finalement dans tout le corps. Effrayé, il retire sa main et recule. Il recommence avec prudence pour vérifier et constate, abasourdi, que le phénomène se reproduit à l’identique. Il en est persuadé : cette porte a quelque chose de magique et produit un horrible effet pathogène à distance sur son corps, voire son esprit tant il est vrai que sa nausée et ses douleurs physiques sont accompagnées d’un incompréhensible accès de fatigue morale, de lassitude et de mélancolie.

Il demeure comme une souche, interdit, ne sachant que faire ni quoi penser. Après la porte, le couloir se prolonge en arc de cercle vers un nouvel inconnu qu’il lui serait loisible de découvrir ; mais seule la porte métallique pour l’instant l’intéresse. Derrière, il lui semble percevoir des bruits lointains et divers, des cris, des exclamations, des mouvements de foule, le tout sans cohérence apparente. Les bruits sont confus, il n’arrive pas très bien à en discerner la nature exacte. Peutêtre ne sontce que des mirages sonores. Peutêtre y atil un monde à l’extérieur, une civilisation, une vie en effervescence. Il pourrait rester des heures comme ça, à se laisser bercer par cet étrange murmure, à essayer de le déchiffrer, de le comprendre, à en chercher le sens exact, ou tout simplement à s’y plonger, s’y oublier avec délectation. Oublier la chambre et les quatre murs, la torture blanche, l’enfer virginal sans Alpha, sans Oméga, sans Premier, sans Dernier, sans Principe et sans Fin, antérieure et postérieure au temps luimême.

N’y tenant plus, il s’approche de nouveau de la porte, définitivement prêt pour une autre tentative. Faisant fi des puissances surnaturelles, il parvient à effleurer la poignée. Encore un effort et il commence à l’abaisser, quand un coup de tonnerre se déchaîne en lui. Une fièvre paroxystique proche du délire, où des éléments d’un lointain passé ressurgissent comme autant de traumas pour former un tableau insupportable. Des sons aussi, ou plutôt des voix, tantôt distinctes, tantôt unies en un orphéon terriblement désagréable, inaudible. Et c’est comme si chaque voix lui transperce le cœur et les os, dessèche ses organes, flétrit son cœur et recouvre son cerveau d’une fumée noirâtre, angoissante, empêchant toute pensée. Physiques et morales, les douleurs mêlées le font presque chanceler jusqu’à l’inconscience ou la crise d’épilepsie. L’entreprise se solde par un échec cuisant ; il n’a pas même réussi à abaisser la poignée jusqu’au bout et la porte de métal trône devant lui, imposante, mystérieuse, terrifiante. Il comprend que cette première chance de quitter la chambre blanche ― ou du moins d’explorer un ailleurs salvateur ― est perdue.

Affligé, il est contraint d’oublier la porte et de poursuivre son chemin dans cet étrange couloir courbé. Après tout, il y a là de nouveaux espoirs prêts à se dévoiler. Le couloir à lui seul est un divertissement qui le soulage. La deuxième partie est par symétrie totalement identique à la première. Après quelques minutes de marche et d’espérance, il tombe sur un nouveau mur blanc, baignant dans une légère pénombre. Il s’attend à ce que le mur soit aussi solide que le premier ; en approchant sa main, il s’aperçoit qu’il l’est beaucoup moins. Il fiche une dizaine de coups de poing de force moyenne et voit le mur s’ébouler avec étonnement. Devant lui, le trou n’ouvre pas vraiment sur l’Eldorado : silencieuse, la chambre blanche est là, plus blanche que jamais. Il sait maintenant il n’y a plus d’espoir. Il rebouche comme il le peut les deux gros trous en rempilant les parpaings, car il ne veut pas avoir le couloir sous les yeux. Tout doit être bouché et oublié. Une fois cette tâche exécutée, il reprend sa mort exactement où il l’avait laissée.

Jour 65533 : 3 mouches

La page courante du blocnotes est totalement remplie. Dans trois ans environ, le blocnotes courant sera arrivé à terme, et il ira le placer au dessus de la pile courante. Il n’a rien envie de faire « aujourd’hui » et reste un certain nombre d’heures au lit ― trois, cinq, peutêtre huit. Il pourrait dormir pour l’éternité, ça ne le ferait pas sourciller. Ce serait même assez logique en soi. Reposé, le corps est rechargé d’une énergie bien inutile entre ces quatre murs. Peutêtre atil déjà, par le passé, dormi vingt, trente, soixante heures d’affilée… Y atil encore un monde à l’extérieur ? Une autre réalité ? De quoi étaitelle constituée ?

Jour 65534, il sort de son lit.

Il erre, plus anémique que jamais. Son attention se porte longuement sur la petite table, et plus particulièrement sur les feuilles et le stylo posé à côté. Atil déjà écrit ? Si oui, pour écrire quoi ? Raconter son expérience, ou plutôt sa nonexpérience ? Le cas échéant, atil jeté ce qu’il a écrit ? Mais jeté où ? Ou, plus simplement, n’atil jamais écrit ? Ce jour là, l’envie d’écrire le prend. C’est une manifestation, un soubresaut ; c’est déjà énorme, presque miraculeux. Il se pose à la table, inspecte le stylo et l’essaie en tirant un trait en haut à droite de la feuille : il marche parfaitement. Il ne doute pas que les idées se bousculent dans son cerveau ; quand la pointe aura touché la feuille, le débit sera fulgurant. Effectivement, le voici griffonnant à toute vitesse, comme poussé par un souffle divin. Il s’arrête et se relit :

« C’est une chambre absolument blanche. Un cube virginal : six fois six fois six mètres. Quatre murs, un sol et un plafond unis dépourvus de toute rugosité, d’un blanc mat, impeccable. Un silence parfait règne en tout point… »

Déconfit, il fronce les sourcils et pose le stylo. L’envie d’écrire disparaît presque aussitôt, et il s’en étonne luimême. Il reste de longues minutes totalement immobile. Aucune pensée n’affleure, aucune émotion ne le trouble, il est presque aussi blanc que le mur qu’il fixe. Il finit par se lever et marcher. Hormis se recoucher, c’est là tout ce qu’il a à faire. Il marche en faisant de grands cercles autour de la table, fixant tantôt le sol, tantôt les murs ou le plafond pour changer, se distraire un peu. Où qu’il regarde, tout est blanc. Un blanc qui devient sa pensée, son esprit, sa psyché, son âme, son corps. C’est une prison absolument blanche, un cube virginal.

Après un grand nombre de cercles, un brusque abattement le projette au sol. Il s’agenouille dans un coin, tête inclinée. Il essaie d’écraser celleci entre ses genoux, mais la pensée est une machine infernale qu’il n’est pas aisé de faire taire : son ronronnement cosmique, c’est le bruit de fond de l’œuvre du diable. De nouveau, il ne lui reste plus qu’à aller se coucher. N’en déplaise à ce poète grec qui un beau matin s’écria : « Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible », son champ des possibles à lui est bien réduit désormais.

Jour 65535 : 2 mouches

Il repose le blocnotes sans s’apercevoir de quoi que ce soit. Un long moment s’écoule, pendant lequel il observe l’habituelle valse des mouches. D’un seul coup, il comprend : il se précipite sur le blocnotes et relit attentivement le compterendu du jour : 2 mouches. Il détourne la tête vers le plafond : 2 mouches. Il revient au blocnotes, puis de nouveau au plafond : toujours 2 mouches. Cette fois, songetil, il y a quelque chose qui cloche.

Il commence les recherches : où est la troisième mouche ? Elle ne peut pas être bien loin, voilà qui est sûr. Tout y passe : le dessus de lit, le dessous de lit, les draps, le sommier, la table, les petits tiroirs, le placard. Pas de troisième mouche. Il refait un, deux, trois et enfin quatre tours de chambre, inspecte tout de fond en comble, sans le moindre résultat. Les deux mouches sont toujours à leur place, et la troisième reste introuvable. Après s’être bien fatigué, il renonce et se résout à accepter l’impossible : la troisième mouche s’est volatilisée, elle n’est nulle part dans la chambre blanche. Voilà. Après tous ces mois, toutes ces années, ces décennies, le plus petit changement lui passe sous le nez et il ne peut en saisir ni le but, ni l’origine.

Il se recouche avec comme unique espoir de se rendormir au plus vite. Lorsqu’il rouvre les yeux, comme d’habitude, il ne sait pas combien de temps il a dormi. La troisième mouche n’est pas revenue. Il sent quelque chose d’étrange au niveau de son basventre. En regardant de plus près, il découvre une espèce d’énorme oedème nervuré et purulent, d’origine inconnue. C’est un petit monticule, comme un cratère plutôt répugnant. Il a d’abord un mouvement de recul accompagné d’un hautlecœur. Il l’effleure un petit moment en se demandant d’où il peut bien provenir.

Jour 65536 : 2 mouches

Troisième mouche toujours introuvable, mais il constate qu’un deuxième œdème encore plus gros que le premier est apparu sur le côté gauche du thorax. « Cette fois, je dois être malade, pensetil, et pas qu’un peu. Un cancer sans doute, pour être aussi laid et terrifiant. Bravo, j’ai touché le gros lot. » Il choisit de rester au lit, éveillé, les yeux rivés au plafond. Déambuler ne lui dit trop rien, se poser à sa table de « travail » non plus. Il reste de longues heures à s’égarer en rêves en blanc, essayant de deviner mentalement ce qu’à bien pu devenir cette satanée troisième mouche.

Au réveil, on peut presque dire que son corps est couvert de cratères. Une bonne quinzaine d’œdèmes le recouvre des pieds à la tête ; il en a même un énorme sur la joue droite. « Je vais bientôt rivaliser avec Elephant Man » pensetil avec un sourire pisseux. Quoiqu’en fait, il soit presque rassuré : « Plus c’est grave, mieux ce sera. L’éternité, c’est décidément très long. Alors si c’est bien le début de la fin, vivement que la fin se finisse ! »

Les jours passent et la fin se fait de plus en plus attendre, si bien qu’il finit par penser avec terreur qu’il n’y aura peutêtre pas de fin, juste un déclin éternel. Les jours passent et chacun d’entre eux multiplie les apparitions sur son corps. Il voit même l’un des œdèmes apparaître en temps réel : tout se passe au niveau de la cuisse, dans un petit périmètre effectivement laissé vierge pas la nuée de stigmates et toutes les sombres puissances qui se déchaînent ostensiblement en lui. Le développement de la chose paraît provenir d’une séquence accélérée d’un documentaire sur la faune et la flore de quelque région reculée propre à toutes les extravagances naturelles. Il y a d’abord comme un petit mamelon et la saillie s’assombrit, se craquelle, laisse sortir du pus et prend une teinte violacée. Et soudain quelque chose le stupéfie : au moment où le phénomène se trouve au faîte de son développement, il voit apparaître, à travers l’espèce de cratère au sommet du monticule, ce qui semble être un insecte en train de se déplacer. Il disparaît trop vite pour discerner quoi que ce soit. « Seraitce possible ? pensetil. Non…la mouche ne serait pas en train de… » Une expression de dégoût épouvanté se lit sur son visage : il n’ose y croire. Durant un moment, il se palpe nerveusement le corps à plusieurs endroits, comme s’il cherchait à écraser l’hypothétique insecte, qu’il est certain d’avoir aperçu se faufiler dans sa chair. Où estelle, et que faitelle ? Elle pond, voilà ce qu’elle fait. Et ces œdèmes, ce sont ses oeufs.

Maintenant qu’il a compris, sa fin lui paraît beaucoup moins agréable. Ce ne sera donc pas un cancer carabiné, ce ne seront pas ses cellules dégénérées et devenues folles, proliférant, rongeant les tissus, les organes, la vie ; ce ne sera pas la grande pyramide de la vie se nécrosant et s’effondrant majestueusement ; ce ne sera pas cette mort totale, mais une simple mouche prenant son corps pour un pondoir. Évidemment, il ne dort plus. Chaque heure, il semble doubler de volume. Ses pieds sont maintenant des pattes de buffle, ses cuisses et ses bras des jambonneaux, et sa tête une grosse tuméfaction vultueuse qui donne l’impression de pouvoir exploser à tout instant. Si elle fut longtemps insupportable, il ne ressent presque plus la douleur. Il ne contrôle plus rien. Son corps, fataliste, s’avance tout seul audevant de sa propre implosion.

Au bout de quelques heures, son corps n’est plus du tout un corps humain, mais un amas organique sanieux aux dimensions si éléphantesques que la chambre lui paraît nettement moins spacieuse. De temps à autre, il y a comme des geysers de pus mâtiné de sang qui jaillissent à grand débit et s’arrêtent subitement. Le tout forme un spectacle ignoble qui génère chez l’éventuel observateur une très forte envie de vomir le repas précédent, quelle qu’en soit la composition. Une heure s’écoule et l’amas organique, l’œdème géant, a maintenant atteint les limites imposées par les dimensions de la chambre blanche. Tout le reste ― lit, armoire, table, blocsnotes ainsi que les deux mouches restantes ― a été englouti. La chair sanguinolente touche les murs blancs et les mouchettent puis les couvrent de grosses tâches rouges. La chambre blanche devient la chambre rouge, la chambre rouge devient la chambre noire, car on n’y voit bientôt plus rien ; toute lumière est étouffée par le monstre qui ne peut plus évoluer dans aucune direction.

Sous la pression de la chair, les murs, le sol et le plafond commencent à se craqueler dans un grondement qui résonne comme la chevauchée des quatre Cavaliers de l’Apocalypse. De longues lézardes zèbrent le pourtour de la chambre, se multiplient, se recoupent et s’adjoignent ; de grandes crevasses se forment et laissent entrevoir d’immenses ténèbres sous un silence glacial du fond des âges et de la fin des temps. La chair évolue, encore et encore, et la chambre se morcelle, encore et toujours…

À peu près au commencement du 65537e jour, la chambre blanche se désintègre et redevient poussière.

L’homme n’est plus.

« It’s not day or night. It’s kind of half night. »

Il n’y a pas d’ici et maintenant, mais plutôt un ici sans maintenant. Il n’y a pas d’avant et après, mais plutôt un pendant. Ici, pendant ce temps. Un moment sans chronologie, des temps multiples qui se superposent dans un même espace. Mulholland Drive (2001) se construit de cette manière.

Onze ans après sa sortie, l’agitation filmique et l’incompréhensible ruban labyrinthique de David Lynch, continuent de susciter quantité de questions sans réponses. Souvent considéré comme antilogique et inabordable, Mulholland Drive n’est pas seulement une histoire racontée en images et en sons. C’est une exploration, une mise en représentation, qui défie notre réalité épistémologique et rompt avec les expectatives narratives conventionnelles. La question qui nous intéresse ici n’est pas tant que raconte Mulholland Drive, mais plutôt pourquoi l’histoire estelle racontée de cette manière.

Antiréalité : Antiespace

Nous tenons pour acquise la structuration de la réalité dans un espacetemps. Or, la particularité de l’univers de Mulholland Drive est la division féroce entre l’espace et le temps. Étant indépendante l’une de l’autre, ces deux coordonnées impliquent chacune une réalité (une réalité spatiale et une réalité temporelle). Le résultat est que la réalité spatiale ne coïncide pas avec la réalité temporelle : un même espace (une même réalité spatiale) peut contenir une quantité multiple de temps (une multiplicité de réalités et d’identités).

Nous pourrions considérer qu’il y a différents niveaux de réalités simultanées qui partagent une temporalité, sans pour autant partager un même espace : elles ont lieu en même temps, dans des endroits différents. Les fils qui les connectent parcourent, invisibles, l’espace du film. Le réseau occulte, constitué d’un même tissu d’intermédiaires et d’appels téléphoniques entre Adam et Mr. Roque, fédère les deux personnages, même s’ils ne se rencontrent jamais ou ne sont jamais conscients l’un de l’autre.

Tous ces niveaux de réalité s’affectent respectivement. C’est par exemple le cas du tournage du film d’Adam. Il existe une réalité occulte pour ce moment du film, une réalité dominante et imposante qui met en marche des engrenages complexes.

Adam perd son autonomie de décision parce que le film qu’il voulait tourner « ne lui appartient plus ». Ce film se conçoit désormais audelà de lui. Ainsi, l’actrice principale est sélectionnée par d’autres forces : les hommes d’affaire ou encore le labyrinthe sousterrain. De fait, la structure de ce que nous voyons entre en conflit avec notre illusion d’autonomie et de liberté. Si Adam refuse d’obéir aux représentants de ce niveau de réalité (dans le premier plan, les frères Castigliane rencontrent le mystérieux Mr. Roque à la sortie de la pyramide), il n’y a pas de film (« Do you want us to shut everything down ? ») et ce personnage est uniquement spectateur de l’écroulement de sa vie.

Antitemps

L’autre groupe est celui des niveaux de réalité qui partagent un même espace mais pas la même temporalité. Les faits ont lieu dans un même espace mais ils appartiennent à des temps différents. Et c’est précisément ici que Mulholland Drive apparaît comme une commotion de la réalité épistémologique ; car le film isole le temps de l’espace. Et bien que les réalités se multiplient, elles restent à jamais inconnues dans le temps. Le spectateur les connaît seulement à travers l’espace. Ainsi, un même espace peut comporter des réalités appartenant à des temps différents. Il n’existe donc pas de chronologie dans Mulholland Drive.

Le spectateur a seulement accès aux conséquences, et non aux causes. C’est assurément pour cette raison que le film de Lynch peut sembler confus, voire fragmenté. La seule possibilité de connecter ces niveaux de réalité les uns aux autres réside dans les espaces. Ces derniers fonctionnent à la manière de seuils. Dans le film, il est toujours question de lieux ou d’accidents qui rendent possibles les sauts temporels (sauts de réalité). Le plus évident de ces sauts dans le temps est celui qui a lieu sur la route de Mulholland Drive, située à Hollywood, près de Sunset Boulevard. Les noms de ces repères géographiques sont directement associés à l’industrie cinématographique, et ils soulignent la particularité de cet espace. C’est un espace de génération de réalités, nous pourrions également parler d’un tremplin entre les réalités. C’est l’usine à rêve hollywoodienne, où les films sont faits d’illusions mais où « ils ont lieu ». Et en ce sens, le génie du Club Silencio, et ce qui le rend caractéristique et inédit, c’est qu’il explicite le caractère illusoire de ce qui a lieu. Nous pouvons entendre une musique, mais il n’y a pas d’interprète, « c’est une cassette ». Et toutefois, nous pouvons voir la chanteuse synchroniser ses mouvements avec cette chanson. Nous avons l’illusion de la cause à effet, une illusion qui parvient à nous faire croire que la chanteuse est l’unique source sonore, qu’il n’y a aucune cassette et que le son sort de ses lèvres.

Le passage dans le Club Silencio marque un avant et un après dans le film, car c’est le moment où l’illusion de la réalité se rompt consciemment et s’explicite. Et malgré cela, « on dirait que c’est vrai ». C’est à la fois terrifiant et grotesque. L’illusion de réalité n’est pas une illusion, c’est la réalité.

Le cinéma, l’identité

Le potentiel principal du support cinématographique est de pouvoir créer des réalités et de générer des espaces et temps dans une logique propre. Dans Mulholland Drive, cette logique se dissocie du référent et de ce que nous connaissons comme une réalité propre. Et tout à la fois, le film ouvre une réflexion à propos de notre connaissance.

La logique du spectacle et l’univers cinématographique sont des thèmes récurrents qui alimentent la pensée de Lynch. Le ressort ultime de la réflexion sur le cinéma est une réflexion à propos de la réalité même. Pour cela, la contextualisation de Mulholland Drive à Hollywood, l’une des scènes principales qui s’articule autour du tournage d’un film, et le fait que Betty rêve d’être une actrice, ou encore que le poster de Gilda inspire à Rita son nom, ne sont absolument pas des choix aléatoires.

D’autre part, la relation entre Rita et Betty, l’ambiguïté de leurs identités et la confusion entre ces personnages, n’est évidemment pas sans rappeler Persona (Ingmar Bergman) ou Vertigo (Alfred Hitchcock). Il suffit d’observer la séquence du changement d’aspect de Rita, la perruque blonde, et sa position près de Betty face au miroir.

 

L’un des personnages les plus énigmatiques du film est « The Cowboy ». Le cowboy, prototype même de l’illusion nordaméricaine, est une figure mythique qui à travers le cinéma représente la construction de l’identité de toute une nation.

Dans Mulholland Drive, ce personnage est le parangon de l’illusoire et celui qui intervient dans la réalité. Il donne un rendezvous à Adam sur son propre territoire, dirigé par un crâne de bœuf qui clignote : le désert, la mort, ou bien encore un seuil (ce qui du point de vue symbolique représente la même chose). Il s’agit d’un espace isolé, inédit et inaccessible. À partir de là, c’est lui qui « mène le boogie ».

Ce qu’il y a d’insolite dans le film, c’est que l’identité des personnages est circonstancielle et non inhérente, elle se construit en fonction de l’espacetemps. Un espacetemps fragmenté peut seulement héberger une identité changeante qui contient les personnages, et non le contraire. C’est pour cela que nous pouvons parler de zones d’identité, territoires contingents, invisibles, par lesquels circulent les personnages de Mulholland Drive, des corps phagocytés par une identité transitoire. De cette manière, lorsqu’une commotion de la réalité a lieu, l’identité du personnage change.

Ceux qui étaient de simples passagers se transforment en « meneur du boogie », et finissent par dominer une situation qui auparavant les dépassait. Cette métaphore est encore présente dans la dernière scène de tournage, pendant laquelle BettyDiane n‘est qu’une simple spectatrice de la romance entre Adam et RitaCamille, assis tous les deux dans une voiture décapotable de plateau, Adam au volant.

Ainsi, Mulholland Drive ne surprend pas seulement par la forme atypique qui soutient le film, mais aussi parce qu’il démontre que le cinéma peut subvertir la réalité.

Cette rubrique est consacrée à un texte livrant une vision originale de la fin du monde.

 

1 – Quelle quantité de poussière peut avaler une goutte d’eau durant toute sa vie ?

2 – Combien de temps un sourire metil à toucher un cœur ?

3 – La mort estelle vraiment l’inverse de la vie ?

4 – En combien de temps le soleil peutil éplucher une banane ?

5 – Y atil de la nourriture comestible sur les étoiles ?

6 – L’amour estil sucré ou salé ?

7 – Une ombre peutelle faire une overdose de lumière ?

8 – Le jour et la nuit entretiennentils une liaison adultérine ?

9 – Par quel procédé atterriton dans le rêve d’un autre ?

10 – Arrivetil aux souvenirs de se suicider ?

11 – Du corbeau ou du coq, qui chante le plus juste ?

12 – Si les souris étaient plus grosses, mangeraientelles des chats ?

13 – Où vont se cacher les nuages noirs après avoir saboté un pique nique ?

14 – Quels sont les desseins secrets des averses d’orage ?

15 – Les animaux ontils eux aussi leurs sociétés secrètes ?

16 – Les parquets préfèrentils les tartines qui tombent du mauvais côté ?

17 – Les cheveux sur la langue sontils considérés comme des déserteurs par la Confédération Internationale des Cheveux et des Perruques ?

18 – De quoi se nourrissent les cauchemars ?

19 – Quelle odeur a un arcenciel ?

20 – Pourquoi les fossés sontils plus confortables que les routes ?

Qu’arriveratil, se demande Kass, si nous nous tenons côte à côte, Brèz et moi, à l’intérieur de cet espace étroit, et si, à travers le parebrise, l’éclat de la lune nous transporte dans l’irréel, l’halluciné, et si l’oreille à l’oreille en parlant va lenteur au cou, langueur sombre des voix, et si, proches l’une de l’autre sur les sièges de la VW, nous dérivons hors des eaux froides où les regards s’évitent, où les élans, les gestes se retiennent, où les étincelles s’éteignent d’ellesmêmes, qu’arriveratil si les mots, les voix, les souffles se déversent dans nos oreilles comme autant de compost, déchetssource, scories fertiles, nuages gazeux, autant de rayonnement de la matière sur nos lobes, autant de quarks, étoiles, Grande Ourse et enchantements des périphéries nébuleuses ?

Dans la voiture arrêtée, moteur coupé, Brèz dit : « l’oreille n’est pas un trou noir ; je suis à tes côtés ; à l’instant ce soir, l’avant de la voiture est maison, fil, asile, cabine, tente, espace immense. Dans l’habitacle, ensemble, sans peur, prendre la route des mains. Dans l’habitacle, ensemble, sans peur, suivre la route des baisers ».

L’oreille, s’interroge Kass, estelle en train d’édifier un mur de poussières compactes, un bloc de cendres conglomérées, une digue en dur de béton pour empêcher le passage des mots dangereux, de même qu’en un point précis du toboggan, l’équilibre peut basculer sans retour, ou estelle en train d’extraire anciennes paroles tranchantes, purger vieilles terres, vieilles histoires, filtrer vieux sables, accueillir musique fraîche, jour de lumière, caresses qui, du lobe, par le conduit, se glissent vers sang, âme, pouls, tempes, battements, ventricules, oreillettes ?

Kass allume une cigarette pour calmer le corps. La cendre tombe dans l’oreille avec les mots de Brèz. Le cerveau décode la séquence des signaux d’après. Ouïe accélérée, corps luminescents en louange, haletants, allés aux lèvres, aux paroles prononcées proches, intimes des visages.

« Combien de temps, demande Brèz, combien de pistes, parcours, détours, combien d’approche patiente, millimétrée, fautil pour juste tenir la main aimée ? »

« À demain. »

Kass est descendue de la VW. Elle suit des yeux les points rouges des feux arrière de l’auto qui disparaît peu à peu. Deux mots ont glissé, klaxons, dans son oreille. Elles se sont dit « à demain ».

Ouïe illuminée, l’oreille à l’oreille sous la langue épanouie, jeu de nuit éphémère, guetter l’étoile épaules déployées. Kass s’éloigne, une joie rouge à l’oreille.

« Je suis la lumière et je suis le doute, dans ce drôle d’endroit où bien peu s’aventurent. Je suis la solution et je suis le chemin qui mène à cette sortie que tous espèrent ; l’issue. Bien peu, tous, quelquesuns, peu m’importe, je ne suis pas gourmand. S’il suffisait d’avoir de l’appétit pour que règne la mouche vérité… »

Andréas comptait ses pas, sans pouvoir faire cesser cette litanie qui s’égrenait dans sa tête, ce mantra idiot qui accompagnait l’interminable errance à laquelle il s’était condamné luimême en entrant dans ce lieu maudit, abandonné des hommes. Qu’étaitil venu y chercher, il ne s’en souvenait même plus. Le calme, le repos, le silence ?

Bénédicte renifla ; ça faisait bien dix minutes qu’elle pleurait. Pourquoi Andréas l’avaitil délaissée, pour se perdre dans ce no man’s land idiot, envahi d’orties et de ronces ? La musique pulsait doucement dans les écouteurs de son baladeur. Tenir le rythme, quoi qu’il arrive ! Si elle tenait le rythme, elle était certaine de le rattraper, de le rejoindre enfin, avant qu’il ne s’évanouisse dans le néant ubuesque de ce labyrinthe.

Corentin reposa le journal sur la table de rotin de la salle d’attente ; « que c’est laid, le rotin », ditil à voix haute. La vieille dame qui lui faisait face haussa les sourcils. Et elle, qu’estce qu’elle pouvait bien en penser, de cette table bancale ? Elle s’en fichait comme de l’an quarante ou quoi ?

« Je suis la lumière et je suis le doute, et si tu penses filament, tu sauras localiser l’outrance qui me justifie, sans qui je me déconstruis comme une lourde se déloque au passepartout. Passepartout, passe et repasse, ma mère était lingère, Dieu ait son âme… »

Andréas renifla. Il n’avait aucun chagrin, aucun regret quant à lui, juste la goutte au nez, celle qui pend au robinet mal fermé. L’absurdité, c’est une illusion comme une autre, la signature du mépris doublé de la méconnaissance, l’orgueil, le goût de la flétrissure à la commissure des lèvres. Il fallait trouver un point d’ancrage, et accepter de s’y suspendre, comme une araignée fait confiance à son fil de soie. Sois, soie bleue d’oranger, si le bonheur a un prix, vous m’en mettrez douze livres, je saurais bien trouver l’argent pour payer la facture, et tant que vous y êtes faitesm’en livraison express, au point du jour, tout au bout du chenal, où commence l’océan mystérieux des mots qui taisent le triste comme le gai.

Bénédicte avança encore d’un pas puis s’arrêta tout net. Pourquoi Andréas continuaitil à fuir ? Elle aurait dû le rejoindre depuis longtemps. Répétition des jours mal famés, usure du temps luimême, elle réalisa avec horreur qu’elle ne se rappelait même plus du goût de sa bouche, ni de ses derniers mots, ceux qu’il lui avait laissés en pâture, avant de s’évanouir dans un soupir, sans un cri, sans un reproche.

Corentin regarda sa montre. Bien entendu, ce satané toubib avait du retard dans ses consultations, comme à l’accoutumée ; ça faisait partie de son jeu à lui, de se faire désirer. Estce que ça contribuait à sa thérapeutique ? Il se surprit à s’imaginer luimême derrière le grand bureau de teck, en lieu et place du praticien, recevant cette grandmère qui attendait comme lui son tour et son diagnostic. Elle lui parlerait de ses rhumatismes, et il l’écouterait avec componction, savourant déjà l’instant où elle repartirait vers sa solitude et son appartement poussiéreux.

A, B, C, « je », A, B, C, « je », le motif était là, qui se déroulait tapis rouge sur escalier d’honneur. « Tu me trompes, Bénédicte », voilà tout ce qu’il avait su lui dire, avant de partir en claquant la porte, qui ne le méritait pas. Andréas, tu n’es qu’un lâche, tu as préféré fuir, plutôt que de poser certaines questions ; pas qui, ni quand, mais pourquoi. C’est vrai, en fin de compte, qu’estce qui avait pu la pousser à le trahir ? Il savait bien ses défauts, comme ses qualités, et puis à quoi tout ça l’avançaitil ? Il aurait pu faire semblant de rien, plutôt que de commettre l’irréparable. L’irréparable, c’était d’avoir franchi le seuil de cet immeuble, pour aller frapper chez ce drôle de marabout, Monsieur Youyoumba en personne, spécialiste des questions affectives.

« Paradoxe, obscénité fallacieuse, prétention des quatre jeudis, labour ingrat, labeur dans les épinards… Bon sang, si ça continue, ma tête va éclater ! Il y avait quoi dans la tisane de ce sorcier ? Il faudrait que je trouve l’escalier A, c’est certain. Monsieur Youyoumba, indiquezmoi le chemin, s’il vous plaît. »

Bénédicte ne regrettait rien. Elle savait toujours pourquoi elle agissait d’une manière et pas d’une autre. Le docteur Laverdure poussa enfin la porte capitonnée de son cabinet. Une jeune femme en ressortit, qui lui serra chaleureusement la main, comme s’il venait de lui sauver la vie. Elle s’en fut, sans même lui jeter un regard, alors que ses yeux à lui s’attardaient sur le bas de ses jambes nues. Vers quel ailleurs la vie emportaitelle cette charmante inconnue ?

La pilule du lendemain, ça n’est pas la mer à boire non plus ; de retour chez elle, Bénédicte l’avala sans frémir. Mais qu’avait donc dit Monsieur Youyoumba avant qu’il ne porte les lèvres à ce breuvage pisse d’âne ? « L’oubli et le pardon, c’est une question de circonstance, autant que de volonté. La culture et l’éducation n’y peuvent rien, en revanche ma tisane si. » De quoi voulaitil parler au juste ? Il ouvrit lentement les yeux. Combien de temps s’étaitil assoupi ? Il se rappela où il était, mais impossible de se souvenir de la raison qui l’avait amené jusqu’à l’appartement du mage. L’autre le regardait, un vague sourire aux lèvres.

Corentin exposa son problème au docteur Laverdure ; des aigreurs d’estomac carabinées, qui l’empêchaient de se concentrer sur son travail d’horloger. Tictac, tictac…

— On en est où, toi et moi, Bénédicte ?

— De quoi tu parles ?

— Je ne sais pas. Parfois, je me demande…

— N’y pense plus.

— Oui, tu as raison. N’y pensons plus.

La semaine suivante, Corentin vit entrer un homme dans sa boutique, qui venait pour acheter un bijou pour une femme, un bijou original. Bénédicte reçut la bague sans se donner la peine d’avouer à Andréas qu’elle n’aimait pas les cadeaux ; ellemême ne faisait jamais de cadeaux. Il faut savoir tenir sa langue dans la vie quelquefois, pas vrai ?

Monsieur Youyoumba sourit en repensant à Andréas, cet énième client désabusé par la vie et la traîtrise de l’autre ; vraiment, la tisane de l’éléphant portait bien son nom. Dans le soussol désert de son immeuble, en bas de l’escalier A, une ampoule brillait sans joie, pour rien ni personne. Quelqu’un avait dû oublier de l’éteindre, voilà bien des jours. Dans un coin de la pièce, des peluches fatiguées, quelques livres aux pages jaunies et un labyrinthe en bois, un jeu percé de trous dont on avait égaré la bille, attendaient là qu’un brocanteur en fasse son profit.

Dans cette rubrique, un livre est à gagner pour la première personne qui répondra correctement à la question posée (les réponses sont à envoyer à notre adresse : editionsdelabatjour@hotmail.fr).

 

À l’occasion de ce numéro spécial Énigmes & Labyrinthes, je reviens vers cet ouvrage mystérieux que je vous propose de découvrir…

On voudrait pouvoir tout citer de ce livre étonnant rédigé comme un tract dada. Tailles et polices d’écriture différentes… Texte biffé, mots raturés, hachurés comme dans une crise de démence… Néologismes énigmatiques… Langue inventée… Tout y figure !

L’extrait le plus connu est plus que certainement Toutou, que je reproduis ciaprès. On y cite le personnage de l’Égyptien, pour lequel on trouvera facilement un début de piste dans les chroniques de La Mour anartiste publié chez Creb’Art.

11ème

B232 sur le boulevard, il faisait tiède (Toutou)

Tousse !

Tousse Toutou

Tousse Toutou tout seul

Tousse Toutou, tousse tout seul

Tous seuls, Toutou… Tousse !

Tout seul, Toutou tousse.

Toutou tousse tout seul, Toutou…

Toutou tousse tout seul

Tout seul tousse Toutou

Toutou tousse tout !

Tous, seuls, Toutou.

Toutou tousse seul.

Tout Toutou tousse seul.

Tout Toutou tousse tout seul.

Seul Toutou tousse.

Seul Toutou tousse tout !

Tousse ! Tousse Toutou ! Tousse !

Toux seule.

Il faisait tiède, nous étions bien.

Je crois que l’on chantait dans les rues.

Moi et l’Égyptien, il n’y a pas si longtemps.

 

Voilà. L’extrait s’achève ainsi.

Bien sûr, il faut quelques indices, en voici deux :

1977 dans la mythique collection Temps Mêlés

 

La première personne qui parviendra à deviner le titre du livre en recevra un exemplaire.

Les réflexions qui suivent sont la présentation de notes prises à l’époque de mes études à Caen. Employé alors comme aidebibliothécaire, j’eus le privilège de posséder la clé des magasins de la bibliothèque. Au milieu d’ouvrages au rebut, la Cyclopediae Des Orbium (appelée aussi « Œuvre Commune » par ses éditeurs) semblait attendre un lecteur inespéré. Je pus alors feuilleter à loisir cet ouvrage qui m’était totalement inconnu et qui comportait, dans une réédition d’aprèsguerre de mauvaise facture, une dizaine de volumes cartonnés. Quelques rares mais surprenantes gravures en illustraient les articles. La nuit, après mes heures de travail, je compilai des notes au sujet de cette « Œuvre Commune » dont il est question ici, une œuvre qui semble être née de l’idée incroyable que la folie constituerait le trait commun à toutes les civilisations. Je ne voudrais pas vous ennuyer par des réflexions pseudo philosophiques ou métaphysiques, ce ne sont après tout que mes réflexions d’alors jetées pêlemêle au cours d’une lecture étourdie.

À vrai dire, il n’est écrit nulle part dans son introduction où et comment est né cet ouvrage de plus de huit mille pages. Certains universitaires y estiment que ses premiers auteurs ont vécu à l’époque d’Éphraïm Chambers luimême. Quoi qu’il en soit, l’Œuvre Commune est évoquée en préambule comme la forme d’une contreencyclopédie, un ouvrage qui prendrait l’envers de l’œuvre de Diderot, établi lentement au cours des années par des générations successives d’auteurs anonymes. Dans cet univers, objectivité et subjectivité semblent dépassées par la vision vaste et effrayante de la multiplicité des mondes. L’antiencyclopédie ne se voudrait ni exhaustive ni forcément descriptive ou analytique ; les motifs qui auraient animé ses auteurs ne peuvent être recherchés qu’à la source de l‘inspiration et de la poésie qui habitent la nature et l’Univers euxmêmes.

Ses auteurs n’appartiendraient ni aux courants de l’Église (jansénistes ou jésuites), ni à ces loges maçonniques dans la trame des Lumières.

Quels hasards du destin ont donc contribué à rendre célèbre l’œuvre de Diderot et d’Alembert tandis que la Cyclopediae Des Orbium, sans doute rédigée par les plus grands esprits que peuvent compter le XIXe, et peutêtre le XVIIIe siècle, est restée longtemps comme dissimulée dans les gouffres de l’esprit humain ?

Une note en bas de page expliquait que, stylistiquement ou conceptuellement, certains articles pourraient être attribués à des auteurs fort connus tels que Potocki, en passant par Goethe, Bachelard ou Poe. D’autres hypothèses plus fantaisistes l’attribueraient à quelques rabbins apocryphes.

L’être humain y est décrit en tant que forme provisoire, supportée par une vie plus haute ayant dépassé au sens ordinaire les limitations physiques, utilisant et dépassant l’esprit discriminateur et intellectuel dominant cette fin de notre histoire. Cet état d’esprit n’était probablement pas en harmonie avec l’esprit de la révolution industrielle, au cours de laquelle les élites croyaient au progrès du bienêtre et pouvaient alors constater, de manière matérielle et tangible, le bienfondé de leurs convictions, ce qui éluciderait peutêtre ce peu de presse de l’Œuvre Commune.

Des esprits perspicaces et progressistes ont reproché à la Cyclopediae Des Orbium de reprendre en d’autres termes la fameuse hiérarchie des anges, d’avoir simplement rhabillé sous la lumière d’une certaine logique la structure des mondes célestes imaginée dès le Moyen Âge par l’Église, ignorant sans doute à dessein qu’une telle encyclopédie serait l’aveu d’une scission, menaçant au moins d’excommunication ses auteurs. Qu’on lise l’article à propos des rassemblements (mot qui correspondrait d’avantage à système au XXe siècle) pour se rendre compte qu’il constitue une critique sérieuse de l’Église catholique et apostolique romaine.

« Un grand paradoxe que ces grands rassemblements créés par les hommes, rassemblements qui dépassent plusieurs générations d’hommes, et dont les adeptes, en échange de privilèges, de promesses, ou parfois d’un simple prestige, se soumettent à de terribles corvées, pendant que leurs prélats se vautrent dans la disproportion que leur procure le pouvoir. Que la règle du nombre d’or soit brisée, la Chute s’ensuivra. »

Certains de ses auteurs se sont ingéniés à classifier l’Histoire en naissance, transformation et mort de systèmes interdépendants, dont l’espérance de vie dépasse largement celle de leurs créateurs, que l’on songe aux systèmes tels que religions, partis politiques, entreprises, civilisations. Les exemples abondent comme autant de mises en garde.

On ne saurait affirmer d’emblée si l’œuvre en question se veut mystique, poétique ou analytique. Ses auteurs utilisant tour à tour différents registres. Une image non conforme du monde se dessine pourtant au fil de sa lecture : une image cependant consistante de la folie humaine. La définition de l’homme est celle d’une cristallisation éphémère de forces contradictoires, de manies, de courants, une cristallisation qui se définit au bout du compte en l’Histoire. « Il n’y a pas d’homme possible sans folie » affirme l’article en conclusion. Et par ricochée, chaque civilisation est le résultat d’une cristallisation absurde de complexes, de traits maniacodépressifs ou de psychoses institutionnalisées, gérées sous formes de lois et de systèmes.

« Dieu luimême, tel qu’il est peint par les foules, est soumis aux lois d’apparition et de disparition, naît, se transforme et meurt sous les portraits changeants qui conviennent à nos dynasties, comblant les manques et les frustrations les plus douloureuses de la communauté croyante. Dieu modelé par les hommes pourrait bien s’avérer n’être en définitive qu’une figure commode pour assouvir les plus grandes douleurs. » (Article : Dieu)

L’homme n’est perçu que comme l’élément dégénéré d’un puzzle cosmique (comme je l’explique plus loin, un puzzle rassemblant nombre d’éléments absents du monde visible). Les organes, les institutions, les lois, sont décrits à la manière de syndromes ou de pathologies, provenant de la dégradation des relations harmonieuses au sein des êtres euxmêmes comme au cœur de chaque civilisation, appelée invariablement à flétrir et disparaître dès lors que la confiance en soi, en son prochain ou en la création viennent à cesser.

Pour décrire les harmoniques de ces mondes invisibles, certaines notions reviennent comme autant de symboles mathématiques : la non force, l’arrièreplan, la mise en abîme, l’Âtman, l’immatériel, le ciel, le non aristotélicisme, comportant toutes la nuance particulière à sa culture, mais toutes se rapportant de manière ultime à une réalité unique et intangible.

Les entrées décrivant les éléments primordiaux apparaissent en nombre plus large que dans une encyclopédie ordinaire. Chacune de ces définitions se distingue par son caractère à la fois poétique, symbolique et cyclique. Chacune semble receler la source d’un enseignement que n’aurait pas renié un Richard Wilhelm.

Je n’ai pas recopié à regret la définition longue et profuse de l’océan (humain ?). (On m’aurait peutêtre autorisé d’en faire des photocopies, mais un désir égoïste et regrettable de découverte me retint). L’article que je ne peux citer de mémoire m’avait frappé par une longue suite d’association d’idées, telles que la monstruosité, la régression, l’inconscient, la vie primaire ou primordiale, l’incontrôlable, l’instinct, la multitude, l’abondance, la colère, le sang…

La nature nommée comme telle par l’être ordinaire, se rapporterait à sa matrice. La nature serait donc mère, matrice, glèbe, fertilité de la vache perçue comme lieu de l’enfantement, la grande roue du haut et du bas, en même temps creuset, fumier et tombe. La Nature : Grande Roue qui élève ou abaisse, impose ses cycles et ses défaites. On y voyait décrit le cycle des sentiments rejouant sous nos yeux la tragédie effrayante de rois shakespeariens. Lors de leur croissance : Espoir, Foi, Conviction, Succès, Arrogance, puis dans une phase décroissante : Prétention, Doute, Déception, Désespoir et Échec, saisons aux nuances qui traduisent la folie de l’homme en ce qu’elles répètent le cycle fatal de ses erreurs.

Par jeu de miroirs, je découvris avec stupéfaction les définitions du ciel décrit comme l’ouverture, l’espace, la création, l’opportunité, la multiplicité des possibles (opposée à l’unicité de la création), le salut, l’éternité, la fécondation, l’idée, la lumière, l’ordonnancement, l’esprit et l’humour, le détachement et la confiance. Le ciel libère la nature des cycles de ses erreurs, les êtres de la peur, il est la source de l’évolution et de la pérennité. Il libère la matière en ce qu’il est illimité. Le ciel est l’extension des échelles, et l’extension des extensions. Il féconde ainsi la rupture des limitations dans l’esprit et y introduit la part du divin.

Mais il est aussi la folie et l’erreur, l‘imaginaire malade, l’arrogance, l’intangible, l’irrationnel, l’inexistant. Bien que relié au divin, le ciel lui même est susceptible de retomber dans le cycle de l’erreur, se transmuant ainsi en terre. Ainsi, le ciel manifeste par ses échelles l’apparition de son double, la folie, la bêtise et l’ignorance, incarnant ainsi ce qui maintient les hommes dans les cycles des erreurs.

Par ses définitions parfois pernicieuses, l’antiencyclopédie déniait elle à l’être humain toute valeur et toute existence ? Dans la plupart des rubriques, l’homme n’y était traité que comme amas, quantité physique, voire purement instrumentale, comme une sorte de coefficient et parfois comme le réceptacle d’une inspiration esthétique dont il se croit naïvement l’auteur. Ou encore comme simple mammifère hanté, reflet d’une sagesse perdue et dégénérée, ou jouet d’une réalité qu’il ne voit pas et qui le dépasse, vibrant parfois aux harmonies que ses sens engourdis parviennent à percevoir, si le beau temps s’y prête.

Difficile de croire, parfois, que certains de ses articles aient été rédigés par des êtres issus de notre espèce. Aucun auteur particulier, ni aucune école de pensée ou de philosophie, seulement de grands courants de comportement y sont soumis à des analyses tant poétiques que pertinentes. À la lecture de cette œuvre presque antihumaine, on serait tenté d’y voir comme la dissection d’un monde retourné, peutêtre perçu depuis une dimension impossible à saisir et à comprendre, une dimension apersonnelle (la dimension rêvée d’un philosophe ?).

J’y ai recherché en vain un algorithme qui m’eût aidé à en saisir la clef.

J’y ai découvert, à demi effrayé, au fil des pages et des illustrations, des univers où des rivières d’ambre s’écoulent selon d’autres lois que les nôtres. Sous leur lit émergent d’autres mondes. Ces mondes sont reliés et séparés de multiples façons de sorte qu’en en franchissant les lits, ou les ondes, ou les replis, nous ne sommes jamais tout à fait sûrs de pouvoir faire demitour. Les voyageurs ne retournent pas de là où ils viennent. Les langues qui y sont parlées sont multiples mais apparentées de sorte qu’en dépit de leurs variétés, elles sont compréhensibles par tous. Les êtres habitant ces contrées se sont familiarisés au fait de n’être pas tout à fait compris. Ou plutôt la compréhension cognitive a fait place à une autre, moins précise, d’avantage orientée vers le cœur. L’heure des rendezvous y est dictée par le destin, la planification des tâches par l’heureuse impulsion de la solidarité.

Il est des univers où les arbres n’ont ni haut ni bas. La couleur du ciel y est perceptible dans les huit directions. Leurs feuillages s’orientent selon les variations irisées du ciel offrant à la nature une variété de nuances que n’épuisent ni les saisons, ni les siècles. Le jour et la nuit s’y confondent selon les inclinations et les fatigues de ses habitants. Et malgré l’incroyable diversité des possibilités de vie, une étonnante harmonie règle le fonctionnement de leur pays. Les habitants y sont parfaitement libres. Mais étant dépourvus d’objectifs personnels, ils s’accordent à la fluidité de ce monde construit d’une infinité de portes. Bien que dénués de curiosité, ils voient à travers les matières, peuvent les traverser, s’y confondre, transmuter dans les corps parfaits des uns et des autres, mourir et revivre sans discontinuité. La notion du temps n’y existe pas. La peur de la nonexistence non plus. Si un être humain venait à s’y perdre, il aurait sans doute l’étrange impression que ce monde là est vide et abandonné. Ses certitudes commenceraient à fondre, à perdre de leur fondement, ses impressions cesseraient de compter, alors que son corps se laisserait porter par d’étranges vibrations venues des parties les plus reculées de ce monde. Comme un réceptacle contenant de l’eau douce, posé dans les grands fonds, voit son contenu dissolu dans le volume considérable de l’océan.

Il est des univers où ne peut être perçu aucun être, où pourtant la vie y est menée à l’état brut. Sans atours. Sans création ni échange de matière, où l’énergie y est pure connaissance.

Enfin, il est des mondes plus effrayants que le nôtre, des univers laids d’être vides, habités d’une douleur complète, effroyable et éternelle, le cauchemar d’une chose informe et sans limite.

Ce fut une chance inouïe que de pouvoir feuilleter quelques pages de ces manuscrits. Je les avais sans doute découverts par une erreur de rangement. Ils ne faisaient évidemment pas partie du catalogue des ouvrages qui pouvaient être empruntés. Je me promis de revenir me perdre un jour parmi les rayons, au dernier étage de la Bibliothèque Universitaire de Caen. Bien sûr, je ne l’ai jamais fait.