L'âne mort
Déjà j’étais dans le fleuve, et ni…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Déjà j’étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l’eau, ni la force irrésistible qui soudain me saisit et m’entraîna, ni la fuite de ma déesse diaphane, ne purent m’arracher à mon rêve poétique; je nageais au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui se disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux périls qui m’attendaient, je me laissais aller complaisamment à leurs efforts; tantôt je me trouvais mollement bercé, dans les bras de la Saône, tantôt le Rhône m’arrachait violemment à ces douces étreintes, et m’entraînait avec furie; d’autres fois, placé sur les confins de ces deux puissances rivales, emporté par l’une, arrêté par l’autre, j’étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me précipitai pour la saisir. J’ignore ce que je devins alors, à quel bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé; mais après un jour tout entier de cette extase, je me réveillai dans la grange d’un villageois; la nuit descendait des montagnes, les boeufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques mugissements; ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés, sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n’ont pas conservé dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères.
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Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rêve. Je suis parfaitement de l’avis de l’Italien et du Turc. La mort, vous le voyez, la mort pénale de l’Italie, la mort despotique de l’Orient, la mort volontaire de l’Occident, ne sont pas plus à craindre l’une que l’autre. Depuis ce jour, je suis de l’avis de ce philosophe qui pensait que vivre et mourir c’était même chose; seulement, puisque je m’étais endormi une fois, je suis fâché de m’être réveillé.
Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son discours, il se vit l’objet de l’attention qui durait encore, son visage devint couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que cette rougeur était contagieuse; et de fait, c’était plaisir de voir ces deux jeunes têtes s’animant tout à coup du même incarnat de leurs vingt ans.
Quand l’assemblée fut un peu revenue de ces récits étranges, la discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de mort n’avaient rien à opposer à de pareils arguments. Pendant qu’ils se creusaient la tête pour trouver quelques réponses plausibles, les partisans timorés de la mort légale, un instant battus, et qui avaient craint jusqu’alors d’être taxés de cruauté, revenant à la charge avec plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs démonstrations. C’était à qui se souviendrait d’être mort au moins une fois en sa vie. L’un, au bois de Boulogne, était tombé percé d’un coup d’épée, et il se rappelait fort bien que le froid du fer n’était pas une sensation désagréable; l’autre avait reçu une balle en pleine poitrine, sans ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait fracassé le crâne, et il n’en conservait pas d’autre souvenir: je ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si bien, qu’il fut conclu, à l’unanimité, que la mort n’était pas une douleur; que la mort pour un crime était moins, de la part de la société, une satisfaction équivalente du crime commis, qu’une précaution pour le repos de tous; que la société payait beaucoup trop cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette récompense immortelle; et qu’enfin craindre la mort dans son lit était le métier d’un sot plus encore que le métier d’un poltron.
On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle Beccaria en personne n’eût su que répondre, lorsqu’un gros abbé, qui était resté jusqu’alors plongé dans un long fauteuil et dans l’état heureux d’un homme qui digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége, alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la cheminée et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il se mit bien d’aplomb sur ses deux pieds, et comme c’était un homme de sens et de bon conseil, un de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience que la Révolution française avait chassés à l’étranger, et qui, rentrés dans leur patrie, s’étaient mis à reconstruire de leur mieux une vie de chanoine tout empreinte d’un tranquille bien-être pour soi-même et d’une active charité pour les autres, le digne homme fut écouté avec attention:
—Par saint Antoine, s’écria-t-il, voilà une belle discussion sur la peine de mort! M’est avis, Messieurs, que vous en agissez bien à votre aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d’une indigestion, vous parleriez de la mort avec plus de respect.
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XVI.
LES CAPUCINS.
C’était bien en vain que je cherchais à oublier la double passion, la double étude de ma vie, Henriette et la laideur morale; rien ne pouvait me distraire de cette funeste passion, de cette fatale étude. Chaque jour je me trouvais possédé davantage de je ne sais quel épouvantable désir de pousser l’horreur à bout, de savoir enfin si je pouvais la dépasser, ou bien si je serais vaincu par elle. Or, pour moi, l’horreur n’existait que là où était Henriette, nature si vide et si fausse, abîme d’égoïsme et de faiblesse, être humain qui n’avait rien de l’homme moral, merveilleuse enveloppe à laquelle rien ne manquait, l’âme exceptée. Ce je ne sais quoi vivant et sans coeur, auquel je m’étais attaché et que je suivais à la trace dans le vice, je le retrouvai encore un matin. Vous dire en quel lieu, comment l’oser, et d’ailleurs comment vous le dire? Cependant il le faut. Mon histoire ne serait pas complète si nous ne traversions pas toutes ces fanges livides. Le lieu terrible où le vice l’avait portée, cette femme,—dans la société telle que nous l’avons faite, c’est un lieu aussi fatal, aussi nécessaire, j’ai presque dit aussi inévitable que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, abominable, tout rempli de plaintes, de misères, de hurlements, de grincements de dents. C’est là un hôpital, mais un hôpital sans respect. Le médecin lui-même méprise ses malades; il a pour eux plus de dégoût que de pitié. Cette fois, l’hôpital devient prison, le malade devient ulcère; le mal prend en ce lieu toutes sortes de noms horribles qu’on prononce tout bas. Le passant désigne du doigt avec un rire moqueur la victime qu’on y porte. C’est le préfet de police, et non pas la soeur de charité, qui tient ouverts ces funestes asiles. La police est la reine et la souveraine maîtresse de ces lieux; la soeur hospitalière s’enfuit loin de ces misères en se voilant la face; il faut donc que ce soient là des figures bien hideuses, pour que vous en détourniez votre chaste regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Pitié et de l’Hôtel-Dieu! La misérable que le vice jette dans ces demeures y entre d’ordinaire à la suite d’un banquet, la lèvre mal essuyée, le sein nu, la tête couronnée de fleurs. Elle en sort comme elle y est entrée, le sein nu, chargée de fleurs, et toute prête à s’enivrer encore; et cependant l’espace étroit où ou la renferme, l’air qu’elle respire, les tortures fétides qui l’attendent, la honte et la misère ignoble dont elle va être la vassale abominable, tout fait de ce lieu redouté comme une première damnation presque aussi terrible que celle qui attend le crime après la mort,
Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l’hôpital Cochin et le Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, on rencontre un ancien monastère, triste et isolé, assez semblable aux ladreries du onzième siècle. Une sale et infecte fabrique de chandelles étend son ombre suintante à la gauche de ce bâtiment. À son angle droit, une pauvre marchande de pommes s’est construit une cabane en bois; à la porte de cette cabane, une grande chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous entrez, et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance ou de pitié; dans le médecin, pas de compassion; dans les malades, pas de confiance; ce sont les moeurs, c’est l’effroi, c’est l’égoïsme d’une ville ravagée de la peste; c’est ce qu’il y a de pire au monde, la honte chez le malade et de cuisantes douleurs qu’il n’ose pas avouer. Dans ces murs, l’effroi, la faim, des passions dévorantes, une inquiétude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes, tous les noms, qui usurpe toutes les places, du dégoût et de l’horreur, voilà la vie, si c’est vivre! L’air en est infecté, le ruisseau en est fangeux. J’ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes, pâles, livides, verts, hébétés, privés de leur raison naissante, insipides victimes d’une insipide passion; à côté d’eux, des pères de famille, portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants; plus loin, des vieillards horribles, que l’art médical conservait précieusement comme autant de phénomènes curieux que l’on montrait aux étrangers, en disant: Nos pestiférés sont plus affreux que les vôtres!—digne sujet d’orgueil! Tout ce peuple de misérables tordus, courbés, écrasés sous le mal, sans mémoire, sans espérance, sans souvenirs, se promenaient d’un pas lent et silencieux. Dans cette foule, pas un malade n’aurait osé se plaindre même à Dieu, tant ils ont peur d’être entendus des hommes! C’était partout, et sur tous ces visages et dans toutes ces âmes, la même lèpre, la même honte, la même fange infecte, le même désespoir. Ah! me disais-je, tu veux de l’horreur; ah! te voilà à la poursuite de toutes les infamies! ah! tu sors de chez toi, le matin, uniquement pour contempler toutes sortes de lambeaux, de pourritures et de corruptions; eh bien! sois satisfait, sois repu d’infections et de vices! Mais pourtant sortons, sortons au plus vite de cette peste. Et en effet, j’allais pour sortir; quelqu’un me dit: L’hôpital est double; ici sont les hommes, là-haut sont les femmes; ne voulez-vous pas voir les deux sexes? Des femmes ici? des femmes? Hélas! à peine sur l’escalier, je rencontrai des nourrices infectées par le frêle nourrisson qu’elles tenaient encore sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que de colère; de pauvres filles de la campagne, pleurant et ne concevant rien à leur maladie, rien au sourire moqueur qui les accueillait, cachaient leur tête dans leur tablier de bure. À la porte de ce repaire, une jeune femme, innocente,—et déplorable victime du lien conjugal, se tenait immobile comme une statue de Niobé, attendant, dans un lit misérable, une place à côté de quelque prostituée. Quoi! la femme qui nourrit un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui s’abandonne à son amour; quoi donc! l’honnête femme qui se fie à son mari; quoi! celles-là aussi atteintes de cet horrible mal? Malheureuses! et plus à plaindre cent fois que les autres malades, que d’ici vous entendez rire aux éclats dans les dortoirs. Celles-là, elles sont chez elles, elles font de l’hôpital une maison de plaisance, un lieu de repos. J’entrai dans le dortoir: la salle est immense; on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les unes se faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec un peignoir; les plus jeunes, à moitié nues, se disputaient à qui était la plus jeune; d’autres juraient affreusement ou chantaient d’une voix rauque quelque chanson d’ivrognerie et de débauche. Autant les hommes, habitants de ces demeures, étaient laids et pâles et découragés, autant la plupart de ces femmes étaient encore fraîches et blanches et heureuses. Malheureuses femmes! assez belles pour être belles même là! assez insouciantes pour chanter encore, là! assez fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels trésors de beauté tu leur as donnés dans ta colère! Pauvres créatures maudites! Elles auraient pu être l’honneur de la jeunesse, l’orgueil du foyer domestique, la force de l’âge mûr, la consolation du vieillard; elles ont tout dévoré avant vingt ans, jeunesse, vertus, beauté, famille, l’amour et le mariage, l’enfance et la vieillesse; elles ont prodigué, elles ont vendu pour rien, elles ont changé contre des ulcères tous ces biens précieux qu’elles avaient reçus de Dieu en partage, la grâce, la jeunesse, le sourire, la santé, le bonheur! Oh! vraiment, c’est horrible, horrible!—Tout à coup, à un signal donné, les jeux s’arrêtent, un grand silence remplace ce grand bruit, toutes ces femmes se mettent en ordre, et elles se traînent, l’une après l’autre, pour se rendre où le médecin les attend.
C’était au lit de misère. Ce lit de misère occupe une petite salle basse, éclairée d’une seule fenêtre qui donne sur un égout; les murs en sont grisâtres, bizarrement ornés par quelques figures obscènes échappées à l’oisiveté des malades. On a placé sur le lit une mince paillasse recouverte d’une toile noire; à côté de ce grabat sont semés çà et là, dans un triste pêle-mêle, toutes sortes d’instruments tranchants. Cependant on apporte un réchaud rempli de feu; dans ce feu rougit le fer; autour du lit se tiennent de vieilles habitantes de l’endroit, incurables qui par leurs services ont mérité d’assister à ce spectacle; sur l’unique siége est assis l’élégant opérateur qui s’entretient d’actrices et de journaux avec ses élèves. J’étais au milieu de ces jeunes adeptes d’Esculape, plus savants que le dieu lui-même de la médecine, qui avait le bonheur d’ignorer tant de maladies, et j’étais le seul qui fût ému et attentif. Par la porte entr’ouverte je considérais toutes ces femmes si peu vêtues qui attendaient leur tour avec autant d’impatience que s’il se fût agi d’une entrée à l’Opéra. Il y avait dans le nombre des têtes ravissantes, des têtes d’enfant, frêles et décentes, une bouche entr’ouverte et un léger sourire; de belles têtes aux sourcils arqués, au regard expressif, aux noirs cheveux; c’était un mélange confus et varié de beautés diverses, vrai sérail de sultan, qui la nuit, réveillé par le maître, arrive pieds nus jusqu’à la porte de son harem, attendant dans un respect amoureux ses ordres et son mouchoir.
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Une voix se fit entendre; un nom: Henriette! Henriette! Et du sein de la foule qui lui faisait place, je la vis arriver la tête haute, le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misère avec autant d’aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendit l’opérateur. Le silence était grand; l’homme était armé de ciseaux recourbés, il taillait dans la chair vive; on n’entendait que le bruit sonore de l’instrument, et quand, vaincue par la douleur, la jeune femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui répondait par des cris de colère ou de mépris. Pour moi, partagé entre l’horreur et la pitié, entre l’amour et le dégoût, je contemplais cette malheureuse, j’admirais son courage, j’admirais ce corps si blanc, ces formes si pures, cette main délicate et douce, ce cou frêle et gracieux, toute cette beauté si misérablement anéantie! Je me disais qu’elle eût fait le bonheur d’un roi… elle était descendue au dernier échelon de l’humanité dégradée! Quand l’opérateur en eut fini avec le fer, il employa le feu; il brûla impitoyablement toutes ces plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux ouvrage avec la complaisance d’un jeune peintre qui achève un paysage. Puis, avec une voix dure:—Fais place à une autre, coquine! s’écria-t-il, et qu’on ne te revoie plus ici! Elle se leva, pâle et souffrante, marchant à peine, insolente encore; une autre malade l’avait déjà remplacée, que je ne m’étais pas encore aperçu de son départ.
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XVII.
LE RETOUR.
Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. Arrivé à la porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez laid, mais large et commode. Je restais là plongé dans un étonnement stupide qui tenait du désespoir, lorsqu’après une heure d’attente tout au moins, vers le milieu de la rue de la Santé (_la Santé!_ amère dérision, trait d’esprit de quelque conseiller municipal), sur le bord des boues éternelles qui l’encombrent, je découvris quelque chose de blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se tirer de cette fâcheuse position. Mon parti fut bientôt pris:—Donne-moi ton carrick et ton chapeau, monte derrière le cabriolet! dis-je à Gauthier. Disant ces mots, je chargeai mes épaules du carrick galonné, et, les yeux couverts du vaste chapeau ciré, je m’aventurai en véritable cocher de fiacre vers ces deux femmes.
[Illustration: Sortie de l’Hôpital]
C’était Henriette, et à côté d’elle, cette jeune et honnête femme mariée dont la décence et la douleur m’avaient frappé; guéries en même temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à la porte, à demi nues, mortes de froid, l’une n’ayant pas d’asile, l’autre ne sachant comment se rendre dans le sien.
Je descendis:—Voulez-vous monter dans ma voiture? leur dis-je. À peine eus-je parlé, qu’Henriette avait pris sa place dans le vaste cabriolet, sans se faire autrement prier.
—Je n’ose pas, Monsieur, me répondit l’autre femme; mon mari demeure bien loin et je doute que votre course vous soit payée. En même temps elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets qu’elle n’eût pas donnée à ses compagnes d’infortune ou que celles-ci n’eussent pas dérobé, et elle restait assise sur la borne, les pieds dans de vieilles pantoufles qui prenaient l’eau de toutes parts.
—Montez toujours, Madame, lui répondis-je; vous me paierez si vous pouvez. Je me plaçai entre ces deux femmes. Au même instant, toutes les filles guéries sortaient ce jour-là de l’hôpital. On n’eût jamais dit, à les voir si alertes, par quelles horribles épreuves les malheureuses avaient passé. Elles riaient, elles sautaient, elles chantaient: Vive le vin et vive l’amour! Elles rentraient à la fois dans le monde et dans la débauche.—À quoi donc sert cet horrible mal? La plupart de ces femmes libérées étaient reçues avec transport par des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de cris de joie, les fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques vieilles femmes à l’air ignoble venaient reprendre leurs captives, de pauvres filles qu’elles avaient achetées au pays de Caux, dans tout l’éclat virginal de la vingtième année, que la maladie avait enlevées à ces galères abominables, et qui n’avaient pas fait tout leur temps.
—Où allons-nous, Madame? demandai-je en m’adressant d’abord à la jeune et malheureuse femme qui tremblait à mon côté.
Elle était si troublée qu’elle m’entendait à peine. Elle me dit enfin que son mari demeurait là-bas tout au loin. Pourtant, la malheureuse! elle l’avait tant prié de venir la voir et de la retirer lui-même de cette misère où il l’avait plongée! Mais il n’était pas venu:—Et sans vous, Monsieur, je serais morte de froid et de honte sur cette borne. Ainsi elle parlait, et d’une voix si douce! et elle jetait sur moi un si touchant regard! Pauvre femme! si chaste et si souillée! si honnête et si perdue! faite tout exprès pour les douces joies domestiques, et passant sa lune de miel à l’hôpital! Nous avancions; à chaque rue nouvelle elle devenait plus triste. J’en fis la remarque et je mis le cheval au pas.—Qu’avez-vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi tremblez-vous si fort?—Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il me recevoir? comment me pardonnera-t-il le mal qu’il m’a fait?—Je la regardai, elle était pâle et livide; son beau visage portait des traces ineffaçables de toutes les souffrances de l’âme, du coeur, de l’esprit et du corps.—Ayez bon courage, Madame! lui disais-je; en ce moment nous passions sous l’arcade de l’Hôtel-de-Ville.—Bon courage! mon Dieu, j’en ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je suis, un an de tortures et de prison pour un mois de mariage! Nous arrivâmes ainsi à la porte de sa maison; j’arrêtai mon cheval; la jeune femme était muette, je lui donnai le temps de se remettre. Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous le dernier collet de mon carrick, et elle s’était endormie, les deux mains sur mes genoux.
À la fin, je dis à la jeune dame:—Voulez-vous, Madame, que je vous mène à votre mari? Elle me jeta un regard languissant, mais plein de reconnaissance. Alors je soulevai la tête d’Henriette, je la relevai avec précaution, et j’abaissai la portière de ma voiture; l’air frappa sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les yeux, elle prononça comme une plainte vague et sans suite. La jeune femme honnête était déjà sur le seuil de la porte; sans rien dire, elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules, et, remontant sur le marchepied du cabriolet, elle entoura de ce sympathique lambeau les épaules d’Henriette, qui luttait encore contre le sommeil; l’impassible Gauthier tenait la bride de mon cheval.
Sa dernière aumône accomplie, la malheureuse reprit courage; elle montait le raide escalier en s’appuyant sur mon bras, car si elle ne tremblait plus, elle était si faible! La maison était calme, propre, froide, aussi correcte qu’une maison d’usurier; nous nous arrêtâmes au second étage; nous frappons; une voix répondit:—Entrez! J’ouvris la porte; la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui n’était plus voilé, était haletant; j’entrai le premier. Un homme entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa femme comme s’il l’eût vue la veille; pas un mot d’intérêt, pas un sourire, pas un regret, pas une pitié! L’homme horrible! Il osa encore donner à cette femme un baiser qui me fit peur, car cet homme avait les yeux pleins d’une horrible rougeur, ses cheveux morts tombaient en tristes flocons, de larges pustules couvraient son visage!—Ah! malheureuse femme! m’écriai-je en m’approchant d’elle, malheureuse! que venez-vous faire ici? Quelle destinée vous ramène à votre perte! Ici!… vous seriez mieux d’où vous sortez! L’homme souriait d’un air railleur, et continuait la recherche de ses papiers.
La frêle et innocente créature se prit à pleurer; puis elle me regarda; elle avait l’air de me dire: Je connais mon sort; dans un an, venez me reprendre au même endroit!
Ô pauvre malheureuse! voilà donc où te mène le devoir? Et que ferait donc de pis la débauche? et serait-il donc vrai que la misérable Henriette eût raison, puisqu’enfin, toi la vertu, toi l’honneur sans tache, tu es plus à plaindre que la prostituée de la rue? Pauvre femme, pauvre femme!—Je descendis l’escalier avec un tremblement convulsif; ma tête heurta contre la tête de mon cheval.
Henriette dormait toujours.
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XVIII.
LUPANAR.
—Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre pratique, quand je fus un peu remis de mon émotion.
Henriette ne répondit rien; elle me regarda d’un air étonné, comme si elle n’eût pas encore songé qu’elle devait aller quelque part; la malheureuse! en effet, elle était sans asile; naguère, avant d’entrer à l’hôpital, elle avait encore une charmante petite maison, si coquette, si riante, si élégamment vicieuse, qu’on lui pardonnait son vice. Dans cette maison tout à elle, elle était reine; elle avait, pour parer et doubler sa beauté, la dentelle et le velours, l’or et la soie; son pied se posait à peine sur les tapis chargés de fleurs. Elle se souriait à elle-même dans des glaces brillantes; son oeil se reposait nonchalamment sur les chefs-d’oeuvre du siècle passé: les amours qui voltigent, les bergers qui soupirent, les bergères qui étalent sur le fin gazon leur petite jambe effilée. Les meubles les plus rares paraient cette demeure somptueuse: les vieux bronzes, les marbres polis par le temps, les pendules qui chantent et qui marquent à coup sûr l’heure d’aimer; mille parfums invisibles circulaient entre ces murailles profanes, comme circule le sang dans le corps; l’écho rieur et discret murmurait tout bas de tendres paroles; dans les corniches, s’entendait, en prêtant bien l’oreille, le bruit des baisers. Dans cette maison, le monde entier avait envoyé ses dépouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux et grimaçants; l’Angleterre, son argenterie tourmentée et bizarre; Sèvres, ses nobles porcelaines plus précieuses que l’or; les vieux châteaux royaux, leurs mille fantaisies sans nom, mais non pas sans grâce. Des serviteurs peu nombreux, mais bien dressés, s’empressaient autour de l’idole; elle avait, pour garder sa porte, une vieille femme, tour à tour et selon le besoin, duègne sévère, engageante matrone; elle avait, pour monter derrière sa voiture, un beau paysan de Vanves, qui s’était corrompu comme elle et qui portait la même livrée; elle avait, pour la flatter le matin et le soir, pour lui prêter sa gaieté, sa science et sa piquante effronterie, une jolie fille de seize ans, soubrette pleine d’avenir et qui bientôt allait faire du vice pour son propre compte. Sa cuisine était brûlante, son salon était calme et frais, sa chambre à coucher était entourée de jasmins et de roses, son alcôve était muette, sa porte discrète, sa fenêtre curieuse. Là, sa beauté était dans toute sa puissance, dans tout son éclat; elle avait tout l’attirail nécessaire à cette exploitation; elle ne pouvait pas être, c’était impossible, plus parée, plus fêtée, plus ménagée, plus flattée, plus reposée; elle ne pouvait pas désirer ni un bain plus tiède, ni un lit plus doux, ni un vin plus généreux, ni une table mieux servie, ni une obscurité plus habile. Ainsi entourée, ainsi logée, ainsi exploitée, la plus médiocre beauté eût été belle encore; jugez de la beauté d’Henriette! Chacune de ses heures sonnait une fête, une trahison ou un plaisir. Chaque matin, à son réveil, Rose, sa soubrette, lui apportait, fraîchement imprimées, cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce qui était la beauté, l’esprit, la jeunesse, la vertu. En lisant ces calomnies et ces injures, Henriette se consolait d’être séparée de ce monde auquel elle rendait mépris pour mépris; venaient ensuite les journaux de modes, le journal des théâtres et les billets doux, et elle choisissait à la hâte son chapeau, son spectacle et son amant de la journée. Midi sonne, les chevaux sont à la voiture chargée d’armoiries mensongères; c’est l’heure de la rue Vivienne et des lentes promenades si chères à une jolie femme, quand, s’arrêtant à chaque magasin nouveau et recueillant les murmures flatteurs des jeunes ouvrières qui l’encombrent, elle hésite entre mille nouveautés du matin, essaie une étoffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur à son chapeau, compose sa parure d’une simple gaze ou d’une riche dentelle, et, après quatre heures de ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se parer le soir de ces étincelantes frivolités.
[Illustration: Entrée au Théâtre]
Le soir venu, l’Opéra l’appelait ou bien le Théâtre-Italien; le luxe des arts et leurs chefs-d’oeuvre, fêtes royales de chaque jour; et pendant que la foule des honnêtes gens attendait patiemment à la porte du théâtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et souvent à jeun (car c’est là une admirable passion, la musique), que son tour fût venu d’acheter, au prix de trois jours de travail, une place obscure et rétrécie dans le coin le plus incommode de la salle, elle arrivait, elle la favorite des riches, au grand galop de ses chevaux, et elle descendait resplendissante de pierreries; elle avait pour lui donner la main, pour être son chevalier d’honneur, quelque homme grave et bien posé dans le monde, un conseiller d’État, un président de cour royale, un pair de France, ou tout au moins quelque vieux soldat de l’Empereur, héroïque fragment d’une victoire, qui, pour donner la main à cette fille, avait mis son plus grand cordon bleu ou rouge; derrière elle, et tout prêt à se faire tuer pour lui épargner une insulte, marchaient, heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les plus jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. Elle entrait dans sa loge avec fracas, interrompant sans pitié madame Pasta ou madame Malibran, qui chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le parterre la pût admirer tout à l’aise, et pour s’assurer elle-même que nulle femme n’était plus belle qu’elle-même; son regard était insolent, son sourire était une insulte. Elle prodiguait tout haut aux plus honnêtes femmes les plus amères railleries, railleries d’autant plus cruelles qu’elles étaient accueillies par le brûlant suffrage de quatre ou cinq épées toutes prêtes à tout soutenir. Au plus fort de l’hiver on lui apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait parmi ces roses les plus fraîches, jetant les autres à ses pieds. À la vue de cette femme si insolente et si belle, les vieillards oubliaient leur sagesse, les nouveaux mariés oubliaient leur jeune épouse; les femmes sans reproche, voyant le vice triomphant et plus entouré que la vertu, se demandaient avec inquiétude si elles n’étaient pas les dupes de leur propre retenue. Garcia lui-même oubliait de chanter, à la vue d’une femme plus belle que la Desdémona, ce beau marbre inspiré.—Elle, cependant, habituée à ces triomphes, recevait dans sa loge tous les hommages: les beaux esprits, les militaires, les savants, les poètes, les jeunes écoliers échappés à leur maître, tout lui était bon, pourvu que la foule qui l’entourait fût illustre. Puis, au moment où la foule était le plus empressée, elle se levait, toujours aussi dédaigneuse et aussi insolente; elle sortait comme elle était entrée, avant la fin de l’air commencé; elle avait l’air de dire au comédien qui chantait:—_Je te rends ton auditoire_;—aux plus belles dames de la salle:—_Mesdames, reprenez vos amants et vos maris; je n’en veux plus_. Et qu’importe? si elle l’eût voulu, chaque soir elle eût trouvé, au bas de l’escalier, un nouveau Raleigh pour étendre son manteau sous ses pieds.
Mais, arrivée au comble de sa beauté et de son insolence, la malheureuse fille ne sentit pas que la tête lui tournait. Comme rien ne la pouvait guider, ni son esprit ni son coeur, elle se trouva tout d’un coup égarée sans retour. Elle se jeta à plaisir, et avec une profusion insensée et à corps perdu, dans tous les excès de la vie sans frein et sans règle. C’est là d’ailleurs une des infinies prévoyances de Dieu, que la modération dans le vice soit impossible; et voilà pourquoi le vice, comme la gloire, est chose passagère et périssable. Ainsi, la malheureuse, elle aussi, après ses triomphes, elle eut son Waterloo et son île Sainte-Hélène sur les hauteurs de la rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il leur faut si peu de chose pour être vaincues! une ride légère, une dent qui se noircit, quelques cheveux qui tombent, cette raison du maître qui leur dit, comme dans Juvénal:—_Ton nez me déplaît: displicuit nasus tuus!_ Donc un jour, un jour d’hiver, par le froid, par la boue, par la neige, un matin qu’elle n’avait pas encore déjeuné, malade, jaune, horriblement pâlie, elle fut chassée à pied, à demi vêtue, de cette maison qui, la veille encore, était à elle; son laquais lui dit:—_Va-t’en!_ La vieille portière si dévouée lui ouvrit à peine, et en souriant avec mépris, le battant de la porte; Rose, sa femme de chambre qu’elle aimait tant, qui lui réchauffait les pieds dans son sein, à qui elle donnait si généreusement ses bijoux, ses robes, ses dentelles et ses amants de la veille, Rose prit sa place dans ce paradis profane, et elle ne lui jeta même pas, par pitié, la dernière paire de gants qu’elle avait volée à sa maîtresse. Un seul mot du maître avait suffi pour tout briser autour de cette femme, les glaces, les porcelaines, les diamants, l’amour des hommes et le courroux des femmes, pour anéantir cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore que, dans les boues de la rue, la police l’eût accueillie et lui eût ouvert les portes de l’hôpital.
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Mais à présent qu’elle est chassée, même de l’hôpital, à présent qu’elle a perdu sa dernière protectrice, l’horrible maladie qui l’avait protégée, à présent où ira cette fille? Quelle maison voudra la recevoir, si pâle, si pauvre, si faible, si mal vêtue? À quel seuil inhospitalier ira-t-elle demander un lit et du pain? Et elle repassait dans sa mémoire toute sa vie brillante, pour savoir où elle irait. Moi, j’attendais patiemment qu’elle eût pris son parti; ce combat d’un nouveau genre m’intéressait; j’étais bien aise d’apprendre où donc pouvait se rendre une malheureuse qui sortait de l’hôtel infamant des Capucins.
Poussée à bout et vaincue par tant de misères, la malheureuse cherchait en vain à se rappeler les hommes qui jadis l’entouraient de leurs protestations, de leurs hommages, de leur amour. Les vieillards qui l’appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient mourir pour elle, que sont-ils devenus? Elle avait oublié même leurs noms; à coup sûr, ils avaient oublié sa figure! Si au moins elle avait eu en ce moment l’argent qu’elle avait dépensé rien qu’en essences, elle eût acheté à Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir ne lui restait. Depuis un an qu’elle était séparée du monde, s’était élevée une autre génération de vieillards et de jeunes gens pour aimer les femmes et pour les perdre; comme aussi s’était élevée une génération de jeunes femmes pour se faire aimer et pour se perdre tout comme Henriette s’était perdue. Elle n’était donc plus à la hauteur du vice magnifique, elle n’était plus bonne que pour le vice misérable. Tombée du salon, elle n’avait plus de refuge que la borne. Ainsi elle comprenait, confusément mais avec peur, dans quelle route plus horrible encore elle allait entrer; la prostitution n’était plus pour elle qu’une question de faim et de pauvreté. Elle en vint alors à se rappeler certains conseils, certains renseignements mystérieux que ses compagnes lui avaient donnés pendant qu’elle était à l’hôpital. C’est surtout dans les ladreries de ce siècle que les agents de la corruption recrutent leurs tristes victimes: l’hôpital, digne antichambre d’un pareil boudoir! À force de mémoire, Henriette en vint donc à se rappeler le nom d’une protectrice inconnue à laquelle on l’avait adressée, un asile qu’on lui avait recommandé avec chaleur; elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom de cette femme, mais non pas son adresse, tant c’était là une fille imprévoyante et comptant sur sa fortune. Donc elle me dit, après un grand quart d’heure de réflexion:—Savez-vous où demeure madame de Saint-Phar? On m’a dit qu’elle me traiterait comme son enfant, et qu’elle aurait toujours pour moi un lit, une robe et une place à sa table. Menez-moi chez madame de Saint-Phar.
Je vous ai dit, et vous l’avez déjà vu, que je suis un honnête garçon; je ne savais pas même le nom de madame de Saint-Phar; c’est pourtant un nom populaire parmi les étudiants, les militaires et les commis-voyageurs. Encore moins savais-je l’adresse de la dame. Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche et le plus corrompu de la ville, quand, au milieu de la route, je rencontrai, heureusement, quelques militaires en goguette, de beaux soldats de la garde royale, donnant le bras à des filles de trois pieds, d’une horrible figure, et aussi fiers que s’ils avaient conquis des princesses italiennes.—Messieurs, criai-je aux soldats, seriez-vous assez bons pour me dire où demeure madame de Saint-Phar? La question flatta mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa; plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette dame et sa profession décevante; plus d’une fois, dans leurs belles nuits de corps-de-garde, ils avaient entendu messieurs leurs sous-officiers parler entre eux de ces demeures comme on parle chez les vrais croyants du paradis de Mahomet; mais m’indiquer au juste la maison que je cherchais, cela leur était impossible. Suspendues à leurs bras, et toutes mortifiées de n’être pas plus savantes, leurs aimables compagnes restaient immobiles. À la fin, relevant sa moustache:—Si Agathe ne peut pas vous donner l’adresse de madame de Saint-Phar, me criait un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés.
Cependant Agathe, qui était à quelques pas plus loin, arrivait lentement, majestueusement, comme une femme qui s’encanaille et qui a des gants. Je la saluai profondément:—Pourriez-vous m’indiquer la demeure de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si tant est, comme l’assure le caporal, que vous la connaissiez?—Si je connais la Saint-Phar! reprit mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore! Disant ces mots d’un ton dédaigneux, elle relevait fièrement la tête, et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être raisonnablement fangeux.—Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bonté de m’indiquer cette maison?—Pour qui me prenez-vous? reprit mademoiselle Agathe les yeux en feu.—Allons, allons, Agathe, sois bonne fille, ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service à un honnête jeune homme; que diable! il faut bien que tu lui montres que nous connaissons de la bonne société, quelque chose d’élevé, et non pas seulement de petites filles sans consistance qui n’ont pas quitté le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent les lèvres, mademoiselle Agathe composa un gracieux sourire, et de son index, dont l’ongle long et noir s’était fait jour à travers le gant de chamois:—Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle; au bout de l’allée vous tournerez à droite jusqu’au Palais-Royal; la troisième rue à gauche vous serez à la porte de la Saint-Phar. En écoutant cet itinéraire galant, le caporal était fier de sa compagne, les soldats étaient fiers de leur caporal, moi-même j’étais fier d’avoir trouvé et tout d’abord une demeure qui n’était pas certainement dans l’Almanach Royal; et voilà comment chacun entend l’orgueil à sa manière.
Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but indiqué, j’examinais Henriette et je cherchais à m’expliquer son immobilité et son assurance.
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Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? Quoi! pas un instant d’hésitation, pas un remords! Pourtant il était évident qu’elle allait entreprendre une terrible tâche, et qu’elle avait le pied levé pour descendre encore d’un pas dans le dernier abîme du vice! Selon moi, c’était là un horrible secours. À la voir si tranquille et si calme, on eût dit qu’elle accomplissait un facile devoir. Pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour accomplir sa destinée, moi qui l’avais vue si innocente et si libre et si heureuse, hélas! je sentais le frisson me venir en songeant que j’allais être le témoin de la dernière transaction que puisse faire une femme, le témoin de cette vente incroyable, dans laquelle elle se livre au premier venu, pour une robe filandreuse et pour un morceau de pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de la Saint-Phar, je reconnus tout d’abord la maison au calme et au silence qui l’entouraient; c’était le calme de l’opprobre, c’était le silence de la honte; on eût dit que les maisons voisines s’étaient reculées et qu’elles avaient voilé leur face pour ne pas être souillées du contact de celle-là. L’affreuse chose, qu’il n’y ait pas une seule ville au monde affranchie de cet impôt du vice et du crime! On reconnaissait encore cette maison à sa porte mystérieusement entr’ouverte, aux regards curieux et obliques des passants, à ses carreaux brisés, à ses murs recouverts des adresses du Mont-de-Piété et des guérisseurs de maladies secrètes, comme si la ruine et la douleur étaient les dignes prospectus de ces maisons venimeuses! J’arrêtai fièrement mon cabriolet à cette porte, où nulle voiture ne s’arrêtait guère d’ordinaire, pas même le corbillard. Henriette descendit en s’appuyant sur mon épaule; déjà elle était plus légère: elle se sentait sur son terrain. Nous entrâmes dans la maison, elle et moi; naturellement je cédai le pas à Henriette. L’escalier était sombre et sale; une vieille femme qui portait le deuil, je ne sais de quoi, nous reçut au haut de la porte; sans nous rien dire, elle nous introduisit dans un appartement bien meublé, mais sans recherche. Quoiqu’il fît grand jour, cette chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon de soleil égaré là, pâle et pluvieux, qui pénétrait à travers un trou pratiqué tout au haut des volets: ainsi l’exigeait le préfet de police; si bien que chacun pouvait entrer librement dans cette maison, le bourreau, le repris de justice, l’assassin, l’espion lui-même, tout, excepté le soleil; c’était là ce que le magistrat avait trouvé de mieux pour le maintien et la défense des bonnes moeurs! Autour d’une table de ce petit salon, étaient assises trois femmes d’une honnête apparence; elles discutaient sur un livre en partie double, balançant avec soin les profits et les pertes. C’étaient, en effet, les trois associées de cette entreprise commerciale, deux mères de famille qui se partageaient les dividendes de cette affaire avec beaucoup de conscience et de scrupule; la femme qui tenait le haut bout de la table, et qui paraissait présider à cet apurement de comptes, avait apporté, dans cette société en commandite, la popularité de son nom, la bonne renommée de sa maison et sa vieille expérience dans ce genre de transactions; ce fut elle qui la première adressa la parole à Henriette; pour moi, retiré dans un coin, je ne perdais pas un mot de la conversation.