L'âne mort
Déjà j’étais dans le fleuve, et ni…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Pendant quinze jours j’eus le délire. Quinze jours après je pus m’expliquer ce mystère: Sylvio, pour me faire revenir à moi, fut obligé de me parler d’elle et de la trouver la plus belle et la plus charmante des femmes.—Redis-moi, lui disais-je, bon Sylvio, que tu n’as jamais vu une créature plus accomplie.—En effet, disait Sylvio, elle est la plus belle du monde, et je pense qu’on a eu pitié d’elle et qu’on ne la fera pas mourir.—À ces mots, la fièvre me reprit:—ne pas mourir! Ah! si je le croyais, Sylvio, j’irais la tuer de mes propres mains! oui, qu’elle meure! qu’elle meure sur l’échafaud! tombe sa tête coupable! Que ce tendre regard se glace sous le couteau! Va me retenir dans un bon endroit une fenêtre à la Grève. Ah! si tu savais, si tu savais ses crimes, quel abîme! Ainsi, qu’on l’accusât ou qu’on la plaignît devant moi, je retombais dans le même égarement!—Cependant il s’agissait pour la condamnée d’un grand délai. Je l’avais aperçue quand elle se livra au geôlier, inquiète, pensive, portant à chaque instant une de ses mains sur ses flancs qu’elle interrogeait avec une curiosité funeste; quand M. le greffier vint lui lire son arrêt de mort, en ajoutant que quelqu’un demandait à lui parler, elle l’écouta de sang-froid, car elle avait réponse même à la mort; l’instant d’après, je vis entrer deux hommes en habit noir, deux docteurs en médecine; l’un sévère, déjà vieux, à l’air soucieux et occupé; l’autre jeune, riant, évaporé, prenant la main de la condamnée avec grâce et politesse, pendant que son confrère avait l’air de la toucher à peine et montrait plus d’horreur qu’il n’en ressentait en effet. Au premier abord, le vieux médecin dit à l’huissier:—Cette femme n’est pas enceinte, que la loi s’exécute; et il sortait. Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le jeune homme, rappelant le vieillard:—Cette femme est enceinte, s’écria-t-il, elle est mère; la loi, l’humanité, tout s’oppose à ce qu’elle meure; et il parla si vivement, il donna tant de preuves, qu’un sursis fut accordé à la mourante; elle avait donné, pour neuf mois de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les marchés qu’elle avait passés, elle n’en avait pas fait de plus funeste.
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XXIII.
LA SALPÊTRIÈRE.
Je laissai là la mère, le père et l’enfant, et j’allai me promener sur le boulevard Neuf.—Monsieur le jeune docteur, me disais-je à moi-même, vous avez fait là une belle oeuvre. Vous venez de rendre un grand service à l’embryon de la police et de cette fille. Pardieu, vous n’avez pas arraché cet enfant au bourreau pour longtemps; laissez-le seulement grandir et gagner l’âge où il aura le droit d’hériter et d’avoir la tête coupée. Celui-là a assez peu de chances dans les héritages à venir, mais en revanche il réunit, contre sa tête, toutes les chances de son père et toutes les chances de sa mère. Monsieur le docteur, en vérité, vous avez rendu là un grand service à tous, et pourquoi? D’ailleurs, cette femme retranchée du monde, quels droits avait-elle encore à être mère? Et cet enfant, de quel droit vient-il au monde et qu’y vient-il faire? Sa naissance sera un second arrêt de mort pour sa mère, et cette fois la cour de Cassation n’aura rien à y voir. Encore, si l’on donnait à cette mère le temps de nourrir son enfant! Mais on lui passe à peine les neuf mois pour le mettre au jour; le lait qui devait nourrir ce foetus coulera, à défaut de sang, sous le scalpel de l’opérateur, digne objet de plaisanterie pour nos amphithéâtres. Monsieur le docteur, vous êtes un habile docteur! Ainsi pensant, et poussé de prison en prison, j’étais arrivé sur la place de la Salpêtrière, l’asile des vieilles femmes de rebut dont la société ne veut plus, même pour en faire des portières ou des marchandes à la toilette. La Salpêtrière est un village entier, populeux comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des femmes sans maris, des mères sans enfants, des aïeules sans petits-enfants; toutes sortes de décrépitudes isolées sont amoncelées dans ces murs. Cette hospitalière maison n’est ouverte qu’aux femmes vieilles ou aux femmes folles. Véritable catacombe d’ossements vivants, où la femme au bord de sa tombe est séparée des hommes avec plus de soin que s’il s’agissait de protéger et de défendre les printemps les plus jeunes et les plus chastes. La maison s’élève fièrement comme toutes les maisons qu’habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! On leur donne un dôme doré et une façade de marbre; mais sous ce dôme le pauvre est seul, et derrière cette pierre de taille, il n’a plus d’autre occupation que de mourir à peu de frais. Les vieillesses entassées dans cet isolement affreux font mal à voir. On compte malgré soi toutes les affections brisées qu’un pareil hôpital représente. Voilà donc où viennent aboutir tant de vertus et tant de vices, tant d’oisivetés et tant de travaux, tant d’amours mercenaires et tant d’amours légitimes! Je cherchais par quelle fatalité toutes ces vieillesses arrivaient à ce même but, quand au détour d’une allée, vis-à-vis une riante maison, j’aperçus une pauvre femme et ses deux enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde; un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés, tournait la roue; sa pauvre mère marchait à reculons, lâchant de temps à autre, d’une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. Elle travaillait depuis le matin, et l’ouvrage était peu avancé, car elle était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus encore que sur la sienne; au-dessous de la corde commencée, et sur le gazon desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa jeune tête s’appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue, qui se colorait alors d’une légère teinte rose; son petit frère la regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son repos et son sommeil; la pauvre femme les regardait tour à tour tous les deux, mais tout à coup elle s’arrachait à sa contemplation maternelle, se reprochant cet instant d’espérance et de repos.
—Pauvre jeune enfant! me disais-je, à la vue de cette petite fille qui dormait pendant que son jeune frère et sa jeune mère lui gagnaient une goutte de lait; la misère veille sur ton berceau, tu auras pour soutien la misère,—et pour conseil la misère! Pas un moyen d’échapper à cette destinée de pauvreté, d’abandon, de vice!—Nul espoir! nul bonheur!—Ta mère qui t’aime tant, à présent qu’elle peut encore te nourrir, te prendra en haine quand le pain lui manquera pour toi et pour elle. Elle n’aura même pas le temps de te parler de Dieu et de l’autre vie, tant vous allez être enveloppés tout à l’heure, elle et toi et ton frère, dans toutes les nécessités de cette vie. Pauvre enfant rose et blond, qui dors au bruit de cette roue qui tourne comme tourne la roue de la fortune, mais sans jamais pouvoir espérer autre chose qu’une corde de chanvre; pauvre petit être, qui seras trop heureux, après quatre-vingts ans de faim, de travail et d’abandon, d’obtenir enfin un lit à la Salpêtrière et un sac en lambeaux pour linceul!
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XXIV.
LE BAISER.
Ma victime m’avait échappé. On l’avait tirée de son cachot pour la renfermer dans une chambre à l’usage des vivants. Depuis que je ne pouvais plus la voir, j’étais sorti de ma prison volontaire, j’étais rentré dans ma vie aventureuse. Je savais bien que son dernier jour sortirait, et bientôt, de l’abîme de ses jours; mais, pour m’arracher, autant qu’il était en moi, à cette funeste pensée, je me jetai plus que jamais dans mon étude favorite des petits faits de la vie commune, espionnant la nature la plus vulgaire et chaque jour lui dérobant mille secrets innocents, trop simples pour qu’on les étudie, et pourtant si fertiles en émotions! Ainsi je m’étourdissais sur le temps; ainsi j’oubliais tout ce que je savais! Je me figurais que c’était un songe; je ne m’entourais que de figures riantes; le printemps était revenu, et avec le printemps ces admirables promenades où votre admiration, éveillée à chaque pas, marche sans jamais se lasser de découvertes en découvertes. Au milieu de ces transports toujours nouveaux, un compagnon invisible parle à votre coeur, une voix mystérieuse chante doucement à votre oreille; vous n’êtes pas seul, ou plutôt vous êtes mieux que seul. Je passais, un jour, par un petit village de plaisance aux environs de Paris, devant une grande cour remplie de charpentes; les planches étaient soigneusement rangées contre la muraille. Au fond de la cour, une main habile et capricieuse avait dessiné un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à demi épanouis; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, un joli pigeonnier recouvert en tuiles rouges; sur le bord de la planche toute neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage doré, se promenait fièrement au soleil, battant de l’aile sa coquette et blanche amoureuse; il y avait autour de cette jolie maison tant de propreté, de bien-être et de bonne grâce, que je ne pus résister au désir d’y jeter au moins un coup d’oeil. J’entrai dans la cour, et après avoir respiré de plus près l’odeur de ces lilas embaumés, j’allais continuer ma promenade, quand, au rez-de-chaussée et au milieu d’une vaste salle, j’aperçus, à moitié construite, une large machine. Cette machine étrange se composait d’une longue estrade en bois de chêne; une légère barrière l’entourait de deux côtés; sur le derrière s’appuyait un escalier; sur le devant s’élevaient deux larges poutres menaçantes; chacune de ces poutres avait une rainure au milieu; tout au bas de la machine, l’estrade se terminait brusquement par une planche taillée au milieu en forme de collier; cette planche était mobile; on voyait pourtant que l’ouvrage était bien près d’être achevé: un jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait en chantant et de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutant à son oeuvre une dernière cheville; sur le dernier échelon de l’escalier on voyait une bouteille presque vide et un verre à moitié plein; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire à petits traits, après quoi, il revenait à son ouvrage et à son gai refrain.
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Cette machine inconnue et d’un aspect si nouveau m’inquiétait malgré moi: que voulait dire ce théâtre, et à quoi bon? Je serais resté fixé à la même place, tout un jour, sans pouvoir m’expliquer la chose. J’étais donc debout à cette fenêtre de rez-de-chaussée, muet, inquiet, curieux, écoutant avec un frémissement involontaire les coups du marteau, quand le jeune ouvrier fut interrompu par un joli enfant qui venait pour lui vendre de la ficelle; cet enfant, c’était mon fabricant de la Salpêtrière; il apportait le travail de quinze jours, et à son air timide on voyait qu’il tremblait d’être refusé. Le charpentier l’accueillit en bon jeune homme, il reçut sa corde sans trop la regarder, il la paya généreusement, et renvoya cet enfant avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui était sur le pied de l’échelle. Resté seul, le jeune charpentier ne se remit pas à l’ouvrage; il se promena d’un air soucieux de long en large, l’oeil toujours fixé sur la porte; évidemment il attendait quelqu’un; ce quelqu’un qui arrive toujours trop tard, qui s’en va toujours trop tôt, qu’on remercie de vous avoir dérobé votre journée, avec qui les heures sont rapides comme la pensée. Arriva à la fin une fille belle et fraîche, naïve et curieuse; après le premier bonjour à son amant, elle s’occupa, tout comme moi, de la machine. Je n’entendais pas un mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. À la fin, le jeune homme, à bout sans doute de toutes ses explications, fit un signe à la jeune fille comme pour l’engager à jouer son rôle sur ce théâtre; d’abord elle ne voulut pas; puis elle se fit prier moins fort; puis elle consentit tout à fait: alors son fiancé, prenant un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec la corde de l’enfant; il la soutint pendant qu’elle montait sur l’estrade; montée sur l’estrade, il l’attacha sur la planche mobile, de sorte qu’une extrémité de ce bois funeste touchait à la poitrine, pendant que les pieds étaient fixés à l’autre extrémité: je commençais à comprendre cet horrible mécanisme! J’avais peur de le comprendre, quand tout à coup la planche s’abaisse lentement entre les deux poutres; tout à coup aussi, et d’un seul bond, le jeune charpentier est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi garottée; lui cependant, jovial exécuteur de la sentence qu’il a portée, il passe sa tête et ses deux lèvres brûlantes sous cette tête ainsi penchée. La victime rose et rieuse avait beau vouloir se défendre, pas un mouvement ne lui était permis.
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Eh bien! ce fut seulement au second baiser que le jeune homme donna à sa maîtresse, que je compris tout à fait à quoi cette machine pouvait servir.
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XXV.
LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNÉ
Un léger coup sur l’épaule me tira de cette horrible contemplation; je me retournai épouvanté, comme si je me fusse attendu à trouver derrière moi l’homme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis que la figure douce, triste et compatissante de Sylvio.—Viens, mon ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d’un insensé; viens voir cette machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs ébats amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier. Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre innocent de tant d’amour, puisse jamais se passer une horrible scène de meurtre? que dis-je? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un meurtre accompli à la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc penser jamais qu’à cette échancrure où se penche amoureusement la tête animée et souriante de cette belle fille, puisse jamais tomber de son dernier bond une tête fraîchement coupée? Et pourtant la chose n’est que trop certaine. Demain peut-être le bourreau viendra, qui demandera si la machine est prête. Il grimpera à cette échelle pour s’assurer que l’échelle est solide, il parcourra à grands pas ces planches si bien jointes pour s’assurer que ces planches résisteront à la palpitante agonie du misérable; il fera jouer la bascule, car il faut que la bascule soit alerte et preste, et s’abaisse aussi promptement que le couteau. Une fois qu’il se sera bien assuré de l’excellence de ce travail, auquel se rattachent la paix, l’honneur, la fortune et la tranquillité des citoyens, terrible pilotis sur lequel est bâtie la société tout entière, l’homme fera un petit sourire de satisfaction au maître charpentier, il dira qu’on lui apporte sa machine de bonne heure ou bien le soir; après quoi, ce riant théâtre d’amour ne sera plus qu’un théâtre de meurtre, le boudoir deviendra échafaud sanglant; on n’entendra plus là,—non plus jamais—le bruit des baisers,—à moins que d’appeler un baiser cette dernière aumône que jette le prêtre, du bout de ses lèvres tremblantes, sur la joue pâle et livide de l’homme qui va mourir. Et pourtant, Sylvio, à présent que j’y pense, je me souviens qu’autrefois, dans un temps heureux, comparé à celui-ci, quand je nageais en plein paradoxe, j’ai entendu des gens qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-là se vantaient eux-mêmes, celui-ci, d’avoir été pendu et de s’être balancé longtemps au bout d’une corde dans un des éclatants paysages d’Italie; celui-là, d’avoir été empalé au sommet des tours de Constantinople, d’où il pouvait admirer tout à l’aise le Bosphore de Thrace; cet autre, enfin, de s’être noyé amoureusement dans les eaux transparentes de la Saône, entraîné qu’il était par une jeune et belle naïade au sein nu. Je t’avoue qu’en les entendant ainsi parer la mort violente, je m’étais habitué à jouer avec elle; je regardais le bourreau comme un complaisant adjuteur, plus habile que les autres à fermer les yeux d’un homme; mais à présent, la vue de cette machine encore si innocente, le seul aspect de ce bois qui n’a été encore enduit que de cire vierge, ébranle toutes mes convictions sanguinaires. Je t’ai raconté, il t’en souvient, l’histoire du pendu, l’histoire de l’homme empalé, l’histoire du noyé; qu’en penses-tu donc, Sylvio?
—Je pense, répondit Sylvio, que tu courais après le paradoxe et que le paradoxe a fait la moitié du chemin pour venir à toi. La vérité arrive moins vite, ou bien elle est moins complaisante; tout au plus se laisse-t-elle approcher quand on va à elle d’un pas ferme. Malheureux! à présent que tu as accoutumé ta vue aux éblouissements turbulents du paradoxe, j’ai bien peur que tu ne puisses soutenir une lumière plus pure et plus calme. Cependant je t’ai suivi tout ce matin pour te faire part de l’histoire d’un agonisant, écrite par lui-même. Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue pas avec la mort. Celui-là, tu peux l’en croire, car il a vraiment tendu sa tête au bourreau, car il a vraiment senti à son cou la corde fatale, car il est véritablement mort sur l’échafaud. En même temps Sylvio m’entraînait loin de la maison du charpentier. Nous passâmes à travers plusieurs haies verdoyantes et doucement blanchissantes; nous nous assîmes à l’ombre, ou plutôt au soleil d’un vieil orme dont la feuille était encore un bourgeon rougeâtre; en même temps mon ami déployait lentement un de ces immenses journaux américains dont le nombre et l’étendue sont encore pour la France un vif sujet d’étonnement, et quand enfin il me vit plus calme et tout prêt à écouter, il me lut lentement cette triste et véridique histoire des dernières sensations d’un homme condamné à mort. J’ai su depuis que, pour ne pas me jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la dernière entrevue du condamné avec Élisabeth Clare, jeune fille que le condamné aimait passionnément:
«Il était quatre heures de l’après-midi lorsqu’Élisabeth me quitta, et quand elle fut partie, il me sembla que j’avais fini tout ce que j’avais à faire dans ce monde. J’aurais pu souhaiter alors de mourir à cette place et à l’heure même, j’avais fait la dernière action de ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure que descendait le crépuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide, la soirée était sombre et brumeuse; je n’avais ni feu ni chandelle, quoique ce fût au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me réchauffer;—et mes esprits s’affaiblirent par degrés,—et mon coeur s’affaissa sous la misère et la désolation de tout ce qui m’entourait,—et peu à peu (car ce que j’écris maintenant ne doit être que la vérité) la pensée d’Élisabeth, de ce qu’elle deviendrait, commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut la première fois, je n’en puis dire la cause, que mon esprit comprit pleinement l’arrêt que je devais subir dans quelques heures; et en y réfléchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence venait d’être prononcée, et comme si jusque là je n’eusse pas su réellement et sérieusement que je devais mourir.
«Je n’avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. Il y avait près de moi de la nourriture, qu’un homme pieux qui m’avait visité m’avait envoyé de sa propre table, mais je ne pouvais y goûter, et quand je la regardais, d’étranges idées s’emparaient de moi. C’était une nourriture choisie, non telle qu’on la donne aux prisonniers; elle m’avait été envoyée parce que je devais mourir le lendemain. Je pensai alors aux animaux des champs, aux oiseaux de l’air, qu’on engraisse pour les tuer. Je sentis que mes pensées n’étaient pas ce qu’elles auraient dû être en un pareil moment; je crois que ma tête s’égara. Une sorte de bourdonnement sourd, semblable à celui des abeilles, résonnait à mes oreilles sans que je pusse m’en débarrasser; quoiqu’il fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient et venaient devant mes yeux;—et je ne pouvais me rien rappeler. J’essayai de dire mes prières, mais je ne pus me souvenir que d’une prière isolée, çà et là, et sans suite avec les autres prières; il me semblait que ces mots confus, adressés en tremblant au Dieu terrible, étaient autant de blasphèmes que je proférais.—Je ne sais même plus ce que disaient ces prières, je ne puis pas me rendre compte de ce que je dis alors. Mais tout à coup il me sembla que toute cette terreur était vaine et inutile, et que je ne resterais pas là pour y attendre la mort. Espérance! Était-ce bien de l’espérance?—Et je me levai d’un seul bond; je m’élançai aux grilles de la fenêtre du cachot, et je m’y attachai avec une telle force, que je les courbai, car je me sentais la puissance d’un lion.—Et je promenai mes mains sur chaque partie de la serrure de ma porte;—et j’appliquai mon épaule contre la porte même, quoique je susse qu’elle était garnie en fer et plus pesante que celle d’une église;—et je tâtonnai le long des murs et jusque dans le recoin de mon cachot, quoique je susse très-bien, si j’avais eu mes sens, que tout le mur était en pierres massives de trois pieds d’épaisseur,—et que lors même que j’aurais pu passer à travers une crevasse plus petite que le trou d’une aiguille, je n’avais pas la moindre chance de salut. Au milieu de tous ces efforts, je fus saisi d’une faiblesse comme si j’eusse avalé du poison; je n’eus que la force de gagner en chancelant la place qu’occupait mon lit. Je tombai sur mon lit, et je crois que je m’évanouis. Mais cela ne dura pas, car ma tête tournait, la chambre me paraissait tourner aussi.—Et je rêvai, entre la veille et le sommeil, qu’il était minuit et qu’Élisabeth était revenue comme elle me l’avait promis, et qu’on refusait de la laisser entrer. Il me semblait qu’il tombait une neige épaisse et que les rues en étaient toutes couvertes comme d’un drap blanc, et que je voyais Élisabeth morte, couchée dans la neige, au milieu des ténèbres, à la porte même de la prison. Quand je revins à moi, je me débattais sans pouvoir respirer. Au bout d’une ou deux minutes, j’entendis l’horloge du Saint-Sépulcre sonner dix heures, et je connus que j’avais fait un rêve.
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«L’aumônier de la prison entra sans que je l’eusse envoyé chercher. Il m’exhorta solennellement à ne plus songer aux peines de ce monde, à tourner mes pensées vers le monde à venir, à tâcher de réconcilier mon âme avec le ciel, dans l’espérance que mes péchés, quoique grands, me seraient pardonnés si je me repentais. Lorsqu’il fut parti, je me trouvai pendant un moment un peu plus recueilli. Je m’assis de nouveau sur le lit, et je m’efforçai sérieusement de m’entretenir avec moi-même et de me préparer à mon sort. Je me répétais dans mon esprit que, dans tous les cas, je n’avais plus que peu d’heures à vivre; qu’il n’y avait point d’espérance pour moi en cette vie, qu’au moins fallait-il mourir dignement et en homme. J’essayai alors de me rappeler tout ce que j’avais entendu dire sur la mort par pendaison: «Ce n’était que l’angoisse d’un moment; elle causait peu ou point de douleur; elle éteignait la vie sur-le-champ;» et de là je passai à vingt autres idées étranges. Peu à peu ma tête recommença à divaguer et à s’égarer encore une fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la serrai fortement, comme pour essayer de la strangulation. Ensuite je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la sentais passer et repasser jusqu’à ce qu’elle fût nouée solidement, je me sentais lier les mains l’une à l’autre; mais la chose qui me faisait le plus d’horreur, c’était l’idée de sentir le bonnet blanc abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j’avais pu éviter ce bonnet blanc, cette mesquine anticipation sur la nuit éternelle, le reste ne m’eût pas été si horrible. Au milieu de ces imaginations funèbres, un engourdissement général gagna petit à petit tous mes membres.
«L’étourdissement que j’avais éprouvé fut suivi d’une pesante stupeur, qui diminuait la souffrance causée par mes idées, et cependant, même dans cet engourdissement stupide, je continuais encore à penser. Alors l’horloge de l’église sonna minuit. J’avais le sentiment du son, mais le son m’arrivait indistinctement, comme à travers plusieurs portes fermées ou bien à travers une grande distance. Peu à peu je vis les objets qui erraient dans ma mémoire, tourbillonner en haut et en bas et devenir de moins en moins distincts, puis ils s’en allèrent çà et là, l’un après l’autre, puis enfin ils disparurent tous tout à fait. Je m’endormis.
«Je dormis jusqu’à l’heure qui devait précéder l’exécution. Il était sept heures du matin, lorsqu’un coup frappé à la porte de mon cachot me réveilla. J’entendis le bruit, comme dans un rêve, quelques secondes avant d’être complètement réveillé, et ma première sensation ne fut que l’humeur d’un homme fatigué et qui fait un bon somme, qu’on réveille en sursaut. J’étais las et je voulais dormir encore. Une minute après, les verroux de l’extérieur de mon cachot furent tirés; un guichetier entra portant une petite lampe; il était suivi du gardien de la prison et de l’aumônier. Je levai la tête; un frisson semblable à un choc électrique, à un plongeon subit dans un bain de glace, me parcourut tout le corps. Un coup d’oeil avait suffi. Le sommeil s’était éclipsé comme si je n’eusse jamais dormi, comme si jamais plus je ne devais dormir. J’avais le sentiment de ma situation. «Roger, me dit le gardien d’une voix basse mais ferme, il est temps de vous lever!» L’aumônier me demanda comment j’avais passé la nuit, et proposa que je me joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur moi-même, je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient, mes genoux s’entre-choquaient en dépit de moi. Il ne faisait pas encore grand jour; et comme la porte du cachot restait ouverte, je pouvais voir au delà la petite cour pavée; l’air était épais et sombre, et il tombait une pluie lente, mais continue. «Il est sept heures et demie passées, Roger!» dit le gardien de la prison. Je rassemblai mes forces pour demander qu’on me laissât seul jusqu’au dernier moment. J’avais trente minutes à vivre!
«J’essayai de faire une autre observation quand le gardien fut prêt à quitter le cachot; mais cette fois je ne pus pas faire sortir les mots que je voulais dire; le souffle me manqua; ma langue s’attacha à mon palais; j’avais perdu, non pas la parole, mais la faculté de parler; je fis deux violents efforts pour retrouver le son: vains efforts! je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu’ils furent partis, je restai à la même place sur le lit. J’étais engourdi par le froid, probablement aussi par le sommeil et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétré dans ma prison; je demeurai roulé pour ainsi dire sur moi-même, afin de me tenir plus chaudement, les bras croisés sur ma poitrine, la tête pendante, tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un poids insupportable que j’étais hors d’état de soulever ou de remuer. Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et terne, et la lumière se glissait par degrés dans mon cachot, me montrant les murs humides et le pavé noir, et, tout étrange que cela soit, je ne pouvais m’empêcher de remarquer ces choses puériles, quoique la mort m’attendît l’instant d’après. Je remarquai la lampe que le guichetier avait déposée à terre, et qui brûlait obscurément avec une longue mèche pressée et comme étouffée par l’air froid et malsain; et je pensai, en ce moment-là même, qu’elle n’avait pas été ravivée depuis la veille au soir. Et je regardai le châssis du lit en fer nu et glacé, sur lequel j’étais assis, et les énormes têtes de clous qui garnissaient la porte du cachot, et les mots écrits sur les murs par d’autres prisonniers. Je tâtai mon pouls, il était si faible qu’à peine pouvais-je le compter. Il m’était impossible de m’amener à sentir, à comprendre, à me dire, à m’avouer à moi-même, en dépit de tous mes efforts, que véritablement j’allais mourir. Pendant cette anxiété, j’entendis la cloche de la chapelle commencer à sonner l’heure, et je pensais: «Seigneur, ayez pitié de moi, malheureux!»—Non, non, ce ne pouvaient être encore les trois quarts après sept heures!—tout au plus, au moins les trois quarts… L’horloge sonna les trois quarts… et—elle tinta le quatrième quart, puis huit heures.—L’heure!
«Ils étaient déjà dans ma prison avant que je les eusse aperçus. Ils me retrouvèrent à la même place, dans la même posture où ils m’avaient laissé.
«Ce qui me reste à dire occupera peu d’espace: mes souvenirs sont très précis jusque là, mais ils ne sont pas à beaucoup près aussi distincts sur ce qui suivit. Je me rappelle cependant très bien comment je sortis de mon cachot pour passer dans la grande salle. Deux hommes petits et ridés, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais que j’essayai de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces hommes; mais cela me fut impossible.
«Dans la grande salle étaient déjà les deux malheureux qui devaient subir leur sentence avec moi. Ils avaient les bras et les mains liés derrière le dos, et ils étaient couchés sur un banc, en attendant que je fusse préparé.
«Un vieillard maigre, à cheveux blancs et rares, lisait à l’un d’eux quelque chose à haute voix; il vint à moi et me dit… je ne sais pas au juste ce qu’il me dit,—par exemple,—«que nous devrions nous embrasser;» mais je ne l’entendis pas distinctement.
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«La chose la plus difficile alors pour moi était de me tenir debout sur mes deux pieds et de ne pas tomber. J’avais cru que ces derniers moments seraient pleins de rage et d’horreur, et je n’éprouvais ni rage ni horreur; mais seulement une faiblesse nauséabonde, comme si le coeur me manquait et comme si la planche même sur laquelle j’étais se dérobait sous moi. Je chancelais. Je ne pus que faire signe au vieillard à cheveux blancs de me laisser: quelqu’un intervint, qui le renvoya. On acheva de m’attacher les bras et les mains. J’entendis un officier dire à demi-voix à l’aumônier: Tout est prêt! Comme nous sortions, un des hommes en noir porta un verre d’eau à mes lèvres, mais je ne pus avaler.
«Nous commençâmes à nous mettre en marche à travers les longs passages voûtés qui conduisaient de la grande salle à l’échafaud. Je vis les lampes qui brûlaient encore, car la lumière du jour ne pénètre jamais sous ces voûtes; j’entendis les coups pressés de la cloche et la voix grave de l’aumônier, lisant, comme il marchait devant nous: «Je suis la résurrection et la vie, a dit le Seigneur; celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra;—et quoique les vers rongent mon corps dans ma chair, je verrai Dieu.»
«C’était le service funèbre, prières composées pour les morts qui sont couchés dans le cercueil, immobiles, récitées sur nous qui étions debout et vivants… Je sentis encore une fois, je vis et ce fut là mon dernier moment de complète perception. Je sentis la transition brusque de ces passages souterrains, chauds, étouffés, éclairés par des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches grinçantes qui montaient à l’échafaud. Alors je découvris l’immense foule qui s’étendait noire et silencieuse sur toute l’étendue de la rue au-dessous de moi; les fenêtres des maisons et des boutiques tout en face de l’échafaud étaient garnies de spectateurs jusqu’au quatrième étage. Je vis l’église du Saint-Sépulcre dans l’éloignement à travers le brouillard jaune, et j’entendis le tintement de sa cloche. Je me rappelle le ciel nuageux, la matinée brumeuse, l’humidité qui couvrait l’échafaud, la masse immense de tous ces noirs édifices, la prison même qui s’élevait à côté et qui semblait projeter sur nous son ombre encore impitoyable; je sens encore la brise fraîche et froide qui vint frapper mon visage. Je vois encore aujourd’hui tout ce dernier coup d’oeil qui me frappe l’âme comme ferait un coup de massue; l’horrible perspective est tout entière devant moi: l’échafaud, la pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des cheminées, les charrettes remplies de femmes qui prenaient leur part d’émotions dans la cour de l’auberge en face; j’entends le murmure bas et rauque qui circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. Jamais je ne vis tant d’objets à la fois, si clairement, si distinctement qu’à ce seul coup d’oeil: mais il fut court.
«À dater de ce coup d’oeil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul pour moi. Les prières de l’aumônier, l’attache du noeud fatal, le bonnet dont l’idée m’inspirait tant d’horreur, enfin mon exécution et ma mort ne m’ont laissé aucun souvenir;—si je n’étais certain que toutes ces choses ont eu lieu, je n’en aurais pas le moindre sentiment. J’ai lu depuis dans les gazettes les détails de ma conduite sur l’échafaud. Il était dit que je m’étais comporté dignement, avec fermeté; que j’étais mort sans beaucoup d’angoisses; que je ne m’étais pas débattu. Quelques efforts que j’aie faits pour me rappeler une seule de ces circonstances, je n’ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs cessent à la vue de l’échafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement cette minute d’angoisses, c’est un réveil d’un sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près duquel était assis un homme qui, lorsque j’ouvris les yeux, me regardait attentivement. J’avais repris toutes mes facultés, quoique je ne pusse parler avec suite. Je pensai qu’on m’avait apporté ma grâce; qu’on m’avait enlevé de dessus l’échafaud et que je m’étais évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus, comme d’un rêve, de m’être trouvé en un lieu étrange étendu nu avec une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne se présenta bien certainement à mon esprit qu’après avoir appris ce qui s’était passé.»
Tel était ce récit funèbre. Ce récit était plein de tristesse, de gravité, de résignation; il allait à merveille à ma tristesse présente. Je l’écoutai, non sans terreur, et cependant cette terreur même me réconciliait avec la mort. C’est bien le moins qu’on laisse au malheureux qui va mourir la dignité de son supplice! Toutes les angoisses de ce condamné à mort, je les partageais, mais pour l’en féliciter dans le fond de l’âme. Ne jouons pas avec cette âme immortelle qui s’en va, violemment chassée du corps qu’elle habite.
Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation qui fût à la portée de ma douleur. Il venait de me prouver que je pouvais respecter Henriette, cette fille qui allait mourir.
L’histoire de ce condamné à mort fut pour moi un si grand soulagement, que je revins pour un instant à des idées littéraires qui étaient déjà si loin de moi.
«Mais, sais-tu bien, dis-je à Sylvio, qu’avec un pareil héros, un condamné à mort qui raconte lui-même l’histoire de son exécution à mort, on ferait un beau livre?
—Mon ami, répondit Sylvio, ne touchons pas à cette histoire et n’en faisons pas un livre, car c’est là un livre tout fait.
J’ai compris plus tard que Sylvio avait raison.
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XXVI.
LA BOURBE.
Pour les malheureux et pour les heureux de ce monde, le temps marche vite. La mort arrive au pas de course pour les uns comme pour les autres; alors ils se demandent avec effroi:—_Quelle heure est-il_? Il n’y a que l’homme sage qui sache compter les heures, et qui ne les trouve ni trop longues ni trop courtes. Le sage prête l’oreille, l’heure sonne, et il bénit le ciel qui lui accorde cette heure encore.
Ainsi les heures, les jours, les mois s’étaient enfuis sans que je me fusse rappelé, sinon confusément, le destin d’Henriette. Henriette? N’est-ce pas cette femme qui doit être morte à présent? Enfin, un soir, tout à coup, par je ne sais quelle prescience fatale, et comme réveillé en sursaut, je comptai les mois, je comptai les jours, je comptai deux fois, et soudain je me précipitai vers la Bourbe. On n’y entrait pas le soir; j’y retournai le lendemain de très-bonne heure; on n’y entrait pas si matin; j’attendis à la porte. Si je comptais bien, l’enfant d’Henriette devait donc avoir vu le jour! La fatale sentence était prononcée sans appel; le triste sursis était épuisé; la condamnée était mère, elle n’avait plus qu’à mourir. Triste et impuissante maison, qui ne peut pas arracher au bourreau la nourrice que le bourreau réclame! Elle est bien nommée: La Bourbe.
La Bourbe est le dernier refuge des filles pauvres qui sont devenues mères, des jeunes épouses dont le mari est un joueur, des femmes condamnées à mort que le bourreau attend à la porte. À la Bourbe, la misère enfante la misère, la prostitution enfante la prostitution, le crime enfante le crime. Les enfants qui viennent au monde sur ces lits lamentables, n’ont pas d’autre héritage à attendre que le bagne ou l’échafaud. C’est là leur majorat, c’est là le domaine qui leur est substitué, c’est là leur droit le plus clair. Quand une femme a fait un enfant à la Bourbe, la Bourbe lui accorde trois jours de repos, après quoi elle met à la porte la mère et l’enfant; seulement, par une précaution philanthropique, on a placé, comme succursale de la Bourbe, le tour des enfants trouvés; presque toujours, ce pauvre enfant que la Bourbe vomit par une porte, elle le reçoit par l’autre porte… Je demandai à voir la condamnée; je la vis: elle portait sur sa figure douce et résignée, cette extraordinaire blancheur qui, pour une jeune mère, est souvent une douce compensation de tous les maux qu’elle a soufferts; elle était assise dans un grand fauteuil, et, la tête baissée, elle allaitait son enfant. L’enfant s’attachait avec une ardeur ravissante au sein inépuisable de sa nourrice. Ce sein était blanc, nuancé de bleu, et il était facile de juger que c’était celui d’une bonne nourrice, d’une femme jeune et forte, faite pour être mère. Ce mot de mère a quelque chose de respectable partout, même à la Bourbe. Une femme qui livre à l’enfant sa mamelle remplie, la vie chancelante de la frêle créature qui dépend de la vie de sa mère, cette protection attentive et tendre qu’une mère seule peut donner, ce petit coeur qui commence à battre sur ce grand coeur, cette âme naissante repue de lait et couverte de baisers, que la mère berce doucement sur son sein, en la tenant de ses deux mains jointes; oui, certes, c’est alors qu’on oublie tous les crimes d’une femme, ses trahisons, ses coquetteries, ses faiblesses, son incroyable délire, ce fatal aveuglement qui les pousse ainsi à leur ruine les unes et les autres; pauvres femmes condamnées à l’avance! Oui, l’amour maternel doit suffire à expier tous ces amours; une goutte de lait doit laver tous ces parjures. Bien plus, si cette femme a tué un homme, ne vient-elle donc pas tout à l’heure de rendre à la terre un homme? et encore un homme qui sera plus jeune et plus beau et plus fort? Ainsi j’entrai à la Bourbe le matin même du jour où Henriette allait mourir. Son calme, son attitude, sa faiblesse, sa beauté, et tout ce que je savais de ses premiers instants dans la vie et de ses horribles malheurs… que vous dirai-je? je fus prêt à sangloter. Je priai la soeur de charité de nous laisser seuls; je lui dis que j’étais le frère de la victime, que je voulais lui parler sans témoins: la bonne soeur s’éloigna en se disant.—_Éloignons-nous, il n’est peut-être pas son frère_. L’enfant d’Henriette s’était endormi sur le sein de sa mère sans le quitter.
Je m’approchai d’elle.—Me reconnaissez-vous? lui dis-je.—Elle leva lentement les yeux sur moi, elle me fit un léger signe de tête pour me dire qu’elle me reconnaissait. On voyait que cet aveu lui coûtait.—Henriette! lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui vous a aimée, qui vous aime encore; c’est le seul homme pour qui vous n’ayez eu ni un regard ni un sourire; maintenant il est le seul ami qui vous reste; si vous avez quelque volonté dernière, livrez-la-moi, cette volonté sera faite.