L'archéologie égyptienne

G. Maspero · Chapitre 2 sur 5

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L'archéologie égyptienne

Chapitre II

descend presque directement de sa place

aux chalands. A Kasr-es-Sayad, à Tourah,

dans les localités éloignées de la rive, des

canaux creusés exprès amenaient les

barques jusqu'au pied de la montagne. Où

l'on devait renoncer au transport par eau,

la pierre était chargée sur des traîneaux

tirés par des boeufs (Fig.48), ou cheminait

jusqu'à destination à bras d'homme et sur

des rouleaux.

 

CHAPITRE II

 

L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE

 

La brique fait presque tous les frais de l'architecture civile et militaire; elle ne joue qu'un rôle secondaire dans l'architecture religieuse. Les Pharaons avaient l'ambition d'élever aux dieux des demeures éternelles, et la pierre seule leur paraissait assez durable pour résister aux attaques des hommes et du temps.

 

I.--MATÉRIAUX ET ÉLÉMENTS DE LA CONSTRUCTION.

 

C'est un préjugé de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que des blocs de dimensions considérables. La grosseur de leurs matériaux variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les architraves, les fûts de colonnes, les linteaux et les montants de porte atteignaient quelquefois des dimensions considérables. Les architraves les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'allée centrale de la salle hypostyle à Karnak, ont en moyenne 9m, 20; elles représentent chacune une masse de 31 mètres cubes et un poids de 65,000 kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est de 0m,80 à 1m,20, la longueur de 1 mètre à 2m,50, l'épaisseur de 0m,50 à 1m,80.

 

Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les matériaux d'espèce différente sont juxtaposés à proportions inégales. Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire très fin; les colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes, toutes les parties où l'on craignait que le calcaire n'eût pas une force de résistance suffisante, sont en grès dans l'édifice de Séti Ier, en grès, en granit ou en albâtre dans celui de Ramsès II. A Karnak, à Louxor, à Tanis, à Memphis, on remarque des mélanges analogues; au Ramesséum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur des massifs de briques crues. La pierre à pied d'oeuvre, les ouvriers la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper telle ou telle position. Quand les murs étaient de médiocre épaisseur, comme c'est généralement le cas des murs de refend, on la parait exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils étaient épais, les blocs du noyau étaient dégrossis de manière à rappeler le plus possible la forme cubique et à s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficulté, sauf à combler les vides avec des éclats plus petits, du caillou, du ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destinée à être vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pièces les plus fortes étaient réservées aux parties basses des édifices, et cette précaution était d'autant plus nécessaire que les architectes d'époque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne s'enfoncent guère qu'à 2 ou 3 mètres; à Louxor, dans la partie qui borde le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramesséum, la couche de briques sèches sur laquelle pose la colonnade ne paraît pas avoir plus de 2 mètres; ce sont là des profondeurs insignifiantes, mais l'expérience des siècles a prouvé qu'elles suffisaient. L'humus compact et dur qui compose partout le sol de la vallée subit chaque année, au moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend à peu près incompressible; le poids des maçonneries, augmentant graduellement au cours de la construction, lui fait bientôt atteindre le maximum de tassement et achève d'assurer à l'édifice une assiette solide. Partout où j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constaté qu'ils n'avaient pas bougé.

 

Le système de construction des anciens Égyptiens ressemble par bien des points à celui des Grecs. Les pierres y sont souvent posées à joint vif, sans lien d'aucune sorte, et le maçon se fie au poids propre des matériaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attachées par des crampons en métal, ou, comme dans le temple de Séti Ier à Abydos, par des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur. D'ordinaire, elles sont comme soudées les unes aux autres par des couches de mortier plus ou moins épaisses. Tous les mortiers dont j'ai recueilli les échantillons sont jusqu'à présent de trois sortes: les uns, blancs et réduits aisément en poudre impalpable, ne contiennent que de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont mêlés de chaux et de sable; les autres doivent leur aspect rougeâtre à la poudre de brique pilée dont ils sont pénétrés. Grâce à l'emploi judicieux de ces procédés divers, les Égyptiens ont su, quand ils le voulaient, appareiller aussi bien que les Grecs des assises régulières, à blocs égaux, à joints verticaux symétriquement alternés; s'ils ne l'ont pas toujours fait, cela tient surtout à l'imperfection des moyens mécaniques dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des façades secondaires étaient perpendiculaires au sol; on se servait pour élever les matériaux d'une chèvre grossière plantée sur la crête. Les murs des pylônes, ceux des façades principales, parfois même ceux des façades secondaires étaient en talus, selon des pentes variables au gré de l'architecte; on établissait pour les construire des plans inclinés, dont les rampes s'allongeaient à mesure que montait le monument. Les deux méthodes étaient également dangereuses; si soigneusement qu'on enveloppât les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs arêtes et leurs angles, ou même de se briser en éclats. Il fallait presque toujours les retoucher, et le désir d'avoir le moins de déchet possible portait l'ouvrier à leur prêter des coupes anormales (Fig.49). On retaillait en biseau une des faces latérales, et le joint, au lieu d'être vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la différence au moyen soigneusement qu'on enveloppât les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs arêtes et leurs angles,

ou même de se briser en éclats. Il fallait presque

toujours les retoucher, et le désir d'avoir le

moins de déchet possible portait l'ouvrier à leur

prêter des coupes anormales (Fig.49). On

retaillait en biseau une des faces latérales, et le

joint, au lieu d'être vertical, s'inclinait sur le lit. Si

la pierre n'avait plus la hauteur ou la largeur

voulue, on rachetait la différence au moyen

d'une dalle complémentaire. Parfois même, on

laissait subsister une saillie, qui s'emboîtait, pour

ainsi dire, dans un creux correspondant,

ménagé à l'assise supérieure ou inférieure. Ce

qui n'était d'abord qu'accident devenait bientôt

négligence. Les maçons, qui avaient hissé par

inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient

pas de le redescendre, et se tiraient d'affaire

avec l'un des expédients dont je viens

de parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes la même hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre elles fussent dans un même prolongement. Le gros oeuvre achevé, on ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une couche de ciment ou de stuc, coloré à la teinte de l'ensemble, et qui dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent presque jamais en arête vive. Ils sont comme cernés d'un tore autour duquel court un ruban sculpté, et couronnés soit de la

gorge évasée que surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme à Semnéh, d'une corniche carrée, soit, comme à Médinét-Habou, d'une ligne de créneaux. Ainsi encadrés, on dirait autant de panneaux unis, levés chacun sur un

seul bloc, sans saillies et presque sans

ouvertures. Les fenêtres, toujours très rares, ne

sont que de simples soupiraux, destinés à

éclairer des escaliers comme au second pylône

d'Harmhabi, à Karnak, ou à recevoir des pièces

de charpente décorative les jours de fête. Les

portes ne présentent que peu de relief sur le

corps de l'édifice (Fig.51), sauf le cas où le

linteau est surhaussé de la gorge et de la plate-

bande. Seul, le pavillon de Médinét-Habou

possède des fenêtres réelles; mais il était

construit sur le plan d'une forteresse et ne doit

être rangé qu'à titre d'exception parmi les

monuments religieux.

 

Le sol des cours et des salles était revêtu de

dalles rectangulaires assez régulièrement

ajustées, sauf dans l'intervalle des colonnes où,

désespérant de raccorder à l'ensemble les

lignes courbes de la base, les architectes ont

accumulé des fragments de petite dimension

sans ordre ni méthode (Fig.52). Au contraire de

ce qu'ils pratiquaient pour les maisons, ils n'ont

presque jamais employé la voûte dans les

temples. On ne la rencontre guère qu'à Déir-el-

Baharî et dans les sept sanctuaires parallèles

d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La courbe en est dessinée dans

trois ou quatre assises horizontales, placées en

porte à faux l'une au-dessus de l'autre, puis

évidées au ciseau, suivant une ligne continue

(Fig.53). La couverture ordinaire consiste en

dalles plates juxtaposées. Quand les vides entre

les murs ne sont pas trop considérables, elle les

franchit d'une seule volée; sinon, on l'étayait de

supports d'autant plus multipliés que l'espace à

couvrir est plus étendu. Ils étaient alors reliés

par d'immenses poutres en pierre, les

architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le toit se compose.

 

Les supports sont de deux types différents: le

pilier et la colonne. On en connaît d'un seul bloc.

Les piliers du temple du Sphinx, les plus anciens

qui aient été découverts jusqu'à présent, ont 5

mètres de hauteur sur 1m,40 de côté. Des

colonnes en granit rose, éparses au milieu des

ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et

qui

remontent aux règnes d'Harmhabi et de

Ramsès II, mesurent 6 et 8 mètres d'une

même venue. Ce n'est là qu'une

exception. Colonnes et piliers sont bâtis

en assises souvent inégales et irrégulières, comme celles des murailles

environnantes. Les grandes colonnes de

Louxor ne sont pleines qu'au tiers du

diamètre: elles ont un noyau de ciment

jaunâtre, qui n'a plus de consistance et

tombe en poudre sous les doigts. Le

chapiteau de la colonne de Taharqou, à

Karnak, contient trois assises hautes

chacune d'environ 0m,123. La dernière, la

plus saillante, se compose de vingt-six

pierres, dont les joints verticaux tendent

au centre, et qui ne sont maintenues en

place que par le poids du dé superposé.

Les mêmes négligences que nous avons

signalées dans l'appareil des murs, on les retrouve toutes dans celui des colonnes. Le pilier quadrangulaire, à côtés parallèles ou légèrement inclinés, le plus souvent sans base ni chapiteau, est fréquent dans les tombes de l'ancien Empire. Il apparaît encore à Médinét-Habou, dans le temple de Thoutmos III, ou à Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces en sont souvent habillées de tableaux peints ou de légendes, et la face extérieure reçoit un motif spécial de décoration: des tiges de lotus ou de papyrus en saillie, sur les piliers-stèles de Karnak, une tête d'Hathor coiffée du sistre, au petit spéos d'Ibsamboul (Fig.54), une figure debout, Osiris dans la première cour de Médinét-Habou, Bîsou à Dendérah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'édifice construit probablement par Harmhabi avec les débris d'un sanctuaire d'Amenhotpou II, le pilier

est surmonté d'une gorge qu'un mince abaque séparé de l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un prisme à seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux d'Assouân et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III, à Karnak (Fig.56), et des chapelles de Déir-el-Baharî. A côté de ces formes régulièrement déduites on en remarque dont la dérivation est irrégulière, à six pans, à douze, à quinze, à vingt, ou qui aboutissent presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris à Abydos sont au terme de la série; le corps en offre une section curviligne à peine interrompue par une bande lisse aux deux extrémités

d'un même diamètre. Le plus souvent les

pans se creusent légèrement en cannelures; parfois, comme à Kalabshéh,

les cannelures sont divisées en quatre

groupes de cinq par autant de bandes

(Fig.57). Le pilier polygonal a toujours un

socle large et bas, arrondi en disque. A El-

Kab, il porte une tête d'Hathor appliquée à

la face antérieure (Fig.58). Presque

partout ailleurs, il est surmonté d'un simple

tailloir carré qui le réunit à l'architrave.

Ainsi constitué, il présente un air de famille

avec la colonne dorique, et l'on comprend

que Jomard et Champollion ont pu lui

donner, dans l'enthousiasme de la

découverte, le nom peu justifié de dorique primitif.

 

La colonne ne repose pas immédiatement

sur le sol. Elle est toujours pourvue d'un

socle analogue à celui du pilier polygonal,

au profil tantôt droit, tantôt légèrement

arrondi, nu ou sans autre ornement qu'une

ligne d'hiéroglyphes. Les formes principales se ramènent à trois types: 1° la

colonne à chapiteau en campane; 2° la

colonne à chapiteau en bouton de lotus; 3°

la colonne hathorique.

 

1° Colonne à chapiteau campaniforme.--D'ordinaire, le fût est lisse ou simplement gravé d'écriture et de bas-reliefs.

Quelquefois pourtant, ainsi à Médamout, il

est composé de six grandes et de six

petites colonnettes alternées. Aux temps

pharaoniques, il s'arrondit, par le bas, en

bulbe décoré de triangles curvilignes

enchevêtrés, simulant de larges feuilles; la

courbe est alors calculée de telle sorte

que le diamètre inférieur soit sensiblement

égal au diamètre supérieur. A l'époque

ptolémaïque, le bulbe disparaît souvent,

probablement sous l'influence des idées

grecques: les colonnes qui bordent la

première cour du temple d'Edfou s'enlèvent d'aplomb sur leur socle. Le fût

subit toujours une diminution de la base

au sommet. Il se termine par trois ou cinq

plates-bandes superposées. A Médamout,

où il est fasciculé, l'architecte a pensé

sans doute qu'une seule attache au

sommet paraîtrait insuffisante à maintenir

les douze colonnettes, et il a indiqué deux

autres anneaux de plates-bandes à

intervalles réguliers. Le chapiteau, évasé

en forme de cloche, est garni à la

naissance d'une rangée de feuilles,

semblables à celles de la base, et sur lesquelles s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons. La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gré de l'architecte.

 

A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diamètre à la gorge, 5m,50 à la partie supérieure, et une hauteur de 3m,50; à Karnak, dans la salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diamètre de 21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu élevé et presque entièrement masqué par la courbure du chapiteau; rarement, comme au petit temple de Dendérah, il s'élève et reçoit sur chaque face une figure du dieu Bîsou (Fig.59).

 

La colonne à chapiteau

campaniforme (Fig.60) se rencontre de préférence dans la travée

centrale des salles hypostyles, à Karnak, au

Ramesséum, à Louxor;

mais elle n'est pas

restreinte à cet emploi, et

on la voit dans les

portiques, à Médinét-

Habou, à Edfou, à

Philae. Le promenoir de

Thoutmos III, à Karnak,

en renferme une variété

des plus curieuses (Fig.61): la campane est

retournée, et la partie

amincie du fût s'enfonce

dans le socle, tandis que

la partie la plus large se

soude à l'évasement du

chapiteau. Cet

arrangement disgracieux

n'eut pas de succès; on

n'en trouve aucune trace

hors du promenoir. D'autres innovations

furent plus heureuses,

celles surtout qui permirent aux artistes de

grouper autour de la

campane des éléments

empruntés à la flore du

pays. C'est d'abord, à

Soleb, à Sesébî, à

Bubaste, à Memphis, une

bordure de palmes plantées droites sur les

bandes plates et dont la

tête se courbe sous le

poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux

approches de l'époque

ptolémaïque, des

régimes de dattes (Fig.63) et des lotus

entr'ouverts vinrent

s'ajouter aux branches

de palmier. Sous les

Ptolémées et sous les

Césars, le chapiteau finit

par devenir une véritable

corbeille de fleurs et de

feuilles étalées régulièrement et peintes

des couleurs les plus

vives (Fig.64). A Edfou, à

Ombos, à Philae, on

dirait que le constructeur

s'est juré de ne pas

répéter deux fois une

même coupe de chapiteau d'un même

côté du portique.

 

2° Colonne à chapiteau lotiforme.--Elle représentait peut-être à

l'origine un faisceau de

tiges de lotus dont les

boutons, serrés au cou

par un lien, se réunissent

en bouquet pour former

le chapiteau. La colonne

de Beni-Hassan comporte quatre tiges

arrondies (Fig.65). Celles

du labyrinthe, celles du

promenoir de Thoutmos

III, celles de Médamout

en ont huit qui présentent

à la surface une arête

saillante (Fig.66). Le pied

est bulbeux et paré de

feuilles triangulaires. La

gorge est entourée de

trois ou de cinq anneaux.

Une moulure, composée

de trois bandes verticales

accolées, descend du

dernier de ces anneaux

dans l'intervalle de deux

tiges; c'est

comme une frange qui garnit le haut de la

colonne. Une surface aussi accidentée ne prêtait

guère à la décoration hiéroglyphique; aussi en

arriva-t-on progressivement à supprimer toutes

les saillies et à lisser le pourtour du fût. Dans la

salle hypostyle de Gournah, il est divisé en trois

segments: celui du milieu est uni et chargé de

sculptures, celui du haut et celui du bas sont

encore fasciculés. Au temple de Khonsou, dans

les bas côtés de la salle hypostyle de Karnak,

sous le portique de Médinét-Habou, le fût est

entièrement lisse; seulement la frange subsiste

sous les anneaux, et une arête légère ménagée

de trois en trois bandes rappelle l'existence des

tiges (Fig.67). Le chapiteau se dégrade de la

même manière. A Beni-Hassan, il est fasciculé

nettement dans toute sa hauteur. Au promenoir

de Thoutmos III, à Louxor, à Médamout, un

cercle de petites feuilles pointues et de

cannelures règne autour de la base et amoindrit

l'effet: ce n'est plus guère qu'un cône tronqué et

côtelé. Dans la salle hypostyle de Karnak, à

Abydos, au Ramesséum, à Médinét-Habou, des

ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, légendes hiéroglyphiques, bandes

de cartouches flanqués d'uraeus, remplacent les

côtes et se partagent l'espace conquis. L'abaque

ne se dissimule pas comme dans la colonne

campaniforme: il déborde hardiment et reçoit la

légende du roi fondateur.

 

3º La colonne hathorique.--On en a des exemples aux temps anciens, dans le temple de Déir-el-Baharî; mais c'est par les monuments d'époque ptolémaïque, par Contra-Latopolis, par Philae, par Dendérah surtout, qu'on la connaît le mieux. Le fût et la base ne présentent aucun caractère spécial: c'est le fût et la base de la colonne campaniforme. Le chapiteau a deux étages. Au plus bas, un bloc carré, sur chaque face duquel une tête de femme, à oreilles pointues de génisse, se détache, en haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes verticales, passe derrière les oreilles et tombe le long du cou. Chaque tête porte une corniche cannelée, sur laquelle s'élève un naos encadré entre deux volutes; un mince dé carré couronne le tout (Fig.68). La colonne a donc pour chapiteau quatre têtes d'Hathor. Aperçue de loin, elle rappelle immédiatement à l'esprit un des sistres que les bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des déesses. C'est un sistre en effet, mais où les proportions normales des diverses parties ne sont pas observées: le manche est gigantesque, tandis que la moitié supérieure de l'instrument est réduite outre mesure. Ce motif plut tellement qu'on n'hésita pas à le combiner

avec des éléments empruntés à d'autres ordres. Les quatre têtes d'Hathor, mises par-dessus un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanébo employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le mélange soit très satisfaisant: vue en place, la colonne est moins disgracieuse qu'on ne serait tenté de le croire d'après les gravures.

 

Les supports ne sont pas soumis à des règles fixes de proportions et d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une hauteur égale à des supports de diamètre très différent, et en dessiner chacun des éléments à l'échelle qui lui convenait le mieux, sans autre souci que d'une certaine harmonie générale: les dimensions du chapiteau n'étaient pas en rapport immuable avec celles du fût, et la hauteur du fût ne dépendait nullement du diamètre de la colonne. A Karnak, les colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 mètres de haut pour le chapiteau, un peu moins de 17 pour le fût, 3 m 57 de diamètre inférieur; à Louxor, 3 m 50 pour le chapiteau, 15 pour le fût, 3 m 45 au bulbe; au Ramesséum, 11 mètres pour le chapiteau et pour le fût et 2 mètres au bulbe. L'étude des colonnes lotiformes nous amène à des résultats semblables. A Karnak, sur les bas côtés de la salle hypostyle, elles ont 3 mètres de haut pour le chapiteau, 10 pour le fût, 2 m 08 de diamètre sur le socle; au Ramesséum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour le fût, 1m,78 de diamètre sur le socle.

Même irrégularité dans la disposition des architraves: rien n'en détermine l'élévation que le caprice du maître ou les nécessités de la construction. Même irrégularité dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en diffère beaucoup de temple à temple et de chambre à chambre, mais parfois, comme dans la première cour de Médinét-Habou, ils sont inégaux pour un même portique. Voilà pour les types employés séparément. Quand on les associait dans un seul édifice, on ne s'astreignait pas à leur donner des proportions fixes par rapport l'un à l'autre. Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes à campanes soutiennent la travée la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont reléguées aux bas côtés (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, où c'est la colonne lotiforme qui est la plus élevée, d'autres où c'est la colonne campaniforme. A Médamout, lotiformes et campaniformes ont partout la même hauteur dans ce qui subsiste de l'édifice. L'Égypte n'a jamais eu d'ordres définis comme en a possédé la Grèce. Elle a essayé toutes les combinaisons auxquelles se prêtaient les éléments de la colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de précision pour qu'étant donné un des membres, on puisse en déduire, même approximativement, les dimensions de tous les autres.

 

2.--LE TEMPLE.

 

La plupart des sanctuaires célèbres, Dendérah, Edfou, Abydos, avaient été fondés avant Minì par les serviteurs d'Hor; mais, vieillis ou ruinés au cours des âges, ils avaient été restaurés, remaniés, reconstruits l'un après l'autre sur des devis nouveaux. Nul débris ne nous est resté de l'appareil primitif pour nous montrer ce que l'architecture égyptienne était à ses commencements. Les temples funéraires bâtis par les rois de la IVe dynastie ont laissé plus de traces. Celui de la seconde pyramide, à Gizéh, était assez bien conservé encore dans les premières années du XVIIIe siècle, pour que de Maillet y ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est à peu près complète aujourd'hui; mais cette perte a été compensée, vers 1853, par la découverte d'un temple situé à

quarante mètres environ au sud du

Sphinx (Fig.71). La façade ne paraît pas,

cachée qu'elle est sous le sable;

l'extérieur seul a été déblayé en partie.

Le noyau de la maçonnerie est en

calcaire fin de Tourah. Le revêtement,

les piliers, les architraves, la couverture,

étaient en blocs d'albâtre ou de granit

gigantesques. Le plan est des plus

simples. Au centre (A), une grande salle

en forme de T, ornée de seize piliers

carrés, hauts de cinq mètres; à l'angle

nord-ouest, un couloir étroit, en plan

incliné (B) par lequel on pénètre

aujourd'hui dans l'édifice; à l'angle sud-

ouest, un retrait qui contient six niches

superposées deux à deux (C). Une

galerie oblongue (D), ouverte à chaque

extrémité sur un cabinet rectangulaire

enseveli sous les décombres (E, E),

complète cet ensemble. Point de porte

monumentale, point de fenêtre, et le

corridor d'entrée était trop long pour

amener la lumière; elle ne pénétrait que

par des fentes obliques ménagées dans

la couverture, et dont les traces sont

visibles encore à la crête des

murs (e, e), de chaque côté de la pièce principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitué à rencontrer partout en Egypte manque là, et pourtant ces murailles nues produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les mieux décorés de Thèbes. L'architecte est arrivé à la grandeur et presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albâtre ajustés, par la pureté des lignes et par l'exactitude des proportions.

 

Quelques ruines éparses en Nubie, au Fayoum, au Sinaï, ne nous permettent pas de décider si les temples de la XIIe dynastie méritaient les éloges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des rois thébains, des Ptolémées, des Césars, subsistent encore, plusieurs intacts, presque tous faciles à rétablir, le jour où on les aura étudiés consciencieusement sur le terrain. Rien de plus varié, au premier abord, que les dispositions qu'ils présentent: quand on les regarde de près, ils se ramènent aisément au même type. D'abord, le sanctuaire. C'est une pièce rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible à d'autres qu'aux Pharaons ou aux prêtres de service. On n'y trouvait ni statue ni emblème établis à demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en bois peint posé sur un piédestal, une niche réservée dans l'épaisseur du mur ou dans un bloc de pierre isolé, recevaient à certains jours la figure ou le symbole inanimé du dieu, un animal vivant ou l'image de l'animal qui lui était consacré. Un temple pouvait ne renfermer que cette seule pièce et n'en être pas moins un temple, au même titre que les édifices les plus compliqués; cependant il était rare, au moins dans les grandes villes, qu'on se contentât d'attribuer aux dieux ce strict nécessaire. Des chambres destinées au matériel de l'offrande ou du sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux étoffes, aux vases précieux, se groupaient autour de la maison divine; puis on bâtissait, en avant du massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles à colonnes où les prêtres et les dévots s'assemblaient, une cour entourée de portiques, où la foule pénétrait en tout temps, une porte flanquée de deux tours et précédée de statues ou d'obélisques, une enceinte de briques, une avenue bordée de sphinx, où les processions manoeuvraient à l'aise les jours de fête. Rien n'empêchait un Pharaon d'élever une salle plus somptueuse en avant de celles que ses prédécesseurs avaient édifiées, et ce qu'il faisait là, d'autres pouvaient le faire après lui. Des zones successives de chambres et de cours, de pylônes et de portiques, s'ajoutaient de règne en règne au noyau primitif. La vanité ou la piété aidant, le temple se développait en tous sens, jusqu'à ce que l'espace ou la richesse manquât pour l'agrandir encore.

Les temples les plus simples étaient parfois les plus élégants. C'était le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'île d'Éléphantine, que les membres de l'expédition française dessinèrent à la fin du siècle dernier, et que le gouverneur turc d'Assouân détruisit en 1822. Le mieux conservé, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en grès, haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 mètres. Les murs, droits et couronnés de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux en maçonnerie, élevé de 2m,25 au-dessus du sol, et entouré d'un parapet à hauteur d'appui. Un portique régnait tout autour. Il était composé, sur chacun des côtés, de sept piliers carrés, sans chapiteau ni base, sur chacune des façades, de deux colonnes à chapiteau lotiforme. Piliers et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf à l'est, où un perron de dix ou douze marches, resserré entre deux murs de même hauteur que le soubassement, donnait accès à la cella. Les deux colonnes qui encadraient le haut de l'escalier étaient plus espacées que celles de la face opposée, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir une porte richement décorée. Une seconde porte ouvrait à l'autre extrémité, sous le portique. Plus tard, à l'époque romaine, on tira parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle, grossière et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les temples d'Eléphantine rappellent assez exactement le temple périptère des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture classique à laquelle nous sommes le plus habitués, explique peut-être l'admiration sans bornes que les savants français ressentirent à les voir. Ceux de Méshéïkh, d'El-Kab, de Sharonnah, présentaient une disposition

plus compliquée. Il y a trois pièces à El-Kab

(Fig.73), une salle à quatre colonnes (A),

une chambre (B), soutenue par quatre piliers

hathoriques, et dans la muraille du fond, en

face de la porte, une niche (C) à laquelle on

montait par quatre marches. Le modèle le

plus complet qui nous soit parvenu de ces

oratoires de petite ville appartient à l'époque

ptolémaïque: c'est le temple d'Hathor, à Déir-

el-Médinét (Fig.74). Il est deux fois plus long

qu'il n'est large. Les faces en sont inclinées

et nues à l'extérieur, la porte exceptée, dont

le cadre en saillie est chargé de tableaux

finement sculptés. L'intérieur est divisé en

trois parties: un portique (B) de deux

colonnes campaniformes, un pronaos (C),

auquel on arrive par un escalier de quatre

marches, et qui est séparé du portique par

un mur à hauteur d'homme, tracé entre deux

colonnes campaniformes et deux piliers

d'antes à chapiteaux hathoriques; enfin, le

sanctuaire (D), flanqué de deux cellules (E,

E) éclairées par des lucarnes carrées,

pratiquées dans le toit. On monte à la

terrasse par un escalier (F) fort ingénieusement relégué dans l'angle sud du

portique, et muni d'une jolie fenêtre à claire-

voie. Ce n'est qu'un temple en miniature,

mais les membres en sont si bien

proportionnés dans leur petitesse qu'on ne

saurait rien concevoir de plus fin et de plus

gracieux.

 

On n'est point tenté d'en dire autant du temple

que les Pharaons de la XXe dynastie

construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du

dieu Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est

pas irréprochable, le plan en est si clair qu'on

est porté à le prendre pour type du temple

égyptien, de préférence à d'autres monuments

plus élégants ou plus majestueux. Il se résout, à

l'analyse, en deux parties séparées par un mur

épais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint

des Saints (B), ouvert aux deux extrémités et

entièrement isolé du reste de l'édifice par un

couloir (C) large de 3 mètres; à droite et à

gauche, des cabinets obscurs (D, D); par

derrière, une halle à quatre colonnes (E), où

débouchent sept autres pièces (F, F). C'était la

maison du dieu. Elle ne communiquait avec le

dehors que par deux portes (G, G), percées

dans le mur méridional (A, A), et qui donnaient

sur une salle hypostyle (H) plus large que

longue, divisée en trois nefs. La nef centrale

repose sur quatre colonnes campaniformes

de 7 mètres

de haut; les latérales ne renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de la travée médiale est donc plus élevé de 1m,50 que celui des bas côtés. On en profita pour régler l'éclairage: l'intervalle entre la terrasse inférieure et la supérieure fut garni de claires-voies en pierre qui

laissaient filtrer la lumière. La cour (I) était carrée, bordée d'un portique à deux rangs de colonnes. On y avait accès par quatre poternes latérales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours quadrangulaires à pans inclinés. Ce pylône (K) mesure 32 mètres de long, 10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier étroit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de là, au sommet des tours. Quatre longues cavités prismatiques rayent la façade jusqu'au tiers de la hauteur, correspondant à autant de trous carrés qui traversent l'épaisseur de la construction. On y plantait de grands mâts en bois, formés de poutres entrées l'une sur l'autre, consolidées d'espace en espace par des espèces d'agrafes et saisies par des charpentes engagées dans les trous carrés: de longues banderoles de diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel était le temple de Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des grands monuments d'époque thébaine ou ptolémaïque, Louxor, le Ramesséum, Médinét-Habou, Philae, Edfou, Dendérah.

Même ruinés à demi, l'aspect en a quelque

chose d'étouffé et d'inquiétant. Comme les dieux

égyptiens aimaient à s'envelopper de mystère,

le plan est conçu de manière à ménager

insensiblement la transition entre le plein soleil

du monde extérieur et l'obscurité de leur retraite.

A l'entrée, ce sont encore de vastes espaces où

l'air et la lumière descendent librement. La salle

hypostyle est déjà noyée dans un demi-jour

discret, le sanctuaire est plus qu'à moitié perdu

sous un vague crépuscule, et au fond, dans les

dernières salles, la nuit règne presque complète.

L'effet de lointain que produit à l'oeil cette

dégradation successive de la lumière était

augmenté par divers artifices de construction.

Toutes les parties ne sont pas de plain-pied. Le

sol se relève à mesure qu'on s'éloigne de

l'entrée (Fig.77), et il faut toujours enjamber

quelques marches pour

passer d'un plan à l'autre. La différence de niveau ne dépasse pas 1m,60 au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente de la toiture, qui est d'ordinaire accentué vigoureusement. Du pylône au mur de fond, la hauteur décroît progressivement: le péristyle est plus élevé que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle à colonnes et la dernière chambre sont de moins en moins hautes. Les architectes de l'époque ptolémaïque ont changé certains détails d'arrangement. Ils ont creusé dans les murs des couloirs secrets et des cryptes où cacher les trésors du Dieu (Fig.78). Ils ont placé des chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait jadis deux portes opposées, ils ne lui en ont laissé qu'une. La colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la façade

du temple, quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le pronaos. Les colonnes de la rangée extérieure subsistent, mais reliées, jusqu'à mi-hauteur environ, par un mur couronné d'une corniche, qui forme écran et empêchait la foule d'apercevoir ce qui se passait au delà (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou même quatre rangs de colonnes, selon la grandeur de l'édifice qui s'étend derrière elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) à celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils diffèrent l'un de l'autre.

 

Ainsi conçu, l'édifice suffisait à tous les besoins du culte. Lorsqu'on voulait l'accroître, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat, hypostyles, cours ou pylônes. Rien n'est plus propre que l'histoire du grand temple de Karnak à illustrer le procédé des Égyptiens en pareille circonstance. Osirtasen Ier l'avait fondé, probablement sur le site d'un temple plus ancien (Fig.81). C'était un édifice de petites dimensions, construit en calcaire et en grès avec portes en granit: des piliers à seize pans unis en décoraient l'intérieur. Amenemhat II et III y travaillèrent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y consacrèrent des statues et des tables d'offrandes; il était encore intact au XVIIIe siècle avant notre ère, lorsque Thoutmos Ier, enrichi par la

guerre, résolut de l'agrandir. Il éleva en avant de ce qui existait déjà deux chambres, précédées d'une cour et flanquées de chapelles isolées, puis trois pylônes échelonnés l'un derrière l'autre.

Le tout présentait l'aspect d'un vaste rectangle posé debout sur un autre rectangle allongé en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou couvrirent de bas-reliefs les murs que leur père avait bâtis, mais n'ajoutèrent rien; seulement, la régente, pour amener ses obélisques entre deux des pylônes, pratiqua une brèche dans le mur méridional et abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute indignes de son

dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit

de Syène, le premier pylône. Il réédifia, à l'est,

d'anciennes chambres, dont la plus importante, celle qui porte le nom de

Promenoir, servait de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble

d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on

lançait les barques sacrées les jours de fête;

puis, changeant brusquement de direction, il

érigea deux pylônes tournés vers le sud. Il

rompit de la sorte la juste proportion qui avait

existé jusqu'alors entre le corps et la façade:

l'enceinte extérieure devint trop large pour les

premiers pylônes et ne se raccorda plus

exactement au dernier. Amenhotpou III

corrigea ce défaut: il éleva un sixième pylône

plus massif, partant, plus propre à servir de

façade. Le temple en fût resté là, qu'il

surpassait déjà tout ce qu'on avait entrepris

jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons

de la XIXe dynastie réussirent à faire mieux

encore.

Ils ne construisirent qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylône, mais l'hypostyle a 50 mètres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze colonnes à chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais employées à l'intérieur d'un édifice; dans les bas côtés, 122 colonnes à chapiteau lotiforme, rangées en quinconce sur neuf files. Le plafond de la travée centrale était à 23 mètres au-dessus du sol, et le pylône le dominait d'environ 15 mètres. Trois rois peinèrent pendant un siècle avant d'amener l'hypostyle à perfection. Ramsès Ier conçut l'idée, Séti Ier termina le gros oeuvre, Ramsès II acheva presque entièrement la décoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputèrent quelques places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer à la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allèrent pas plus loin. Pourtant le monument, arrêté à ce point, demeurait incomplet: il lui manquait un dernier pylône et une cour à portiques. Près de trois siècles s'écoulèrent avant qu'on songeât à reprendre les travaux. Enfin, les Bubastites se décidèrent

à commencer les portiques, mais faiblement, comme il convenait à leurs faibles ressources. Un moment, l'Éthiopien Taharqou imagina qu'il était de taille à rivaliser avec les Pharaons thébains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais ses mesures étaient mal prises. Les colonnes de la travée centrale, les seules qu'il eut le temps d'ériger, étaient trop éloignées pour qu'on pût y établir la couverture: elles ne portèrent jamais rien et ne subsistèrent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolémées, se conformant à la tradition des rois indigènes, se mirent à l'ouvrage; mais les révoltes de Thèbes interrompirent leurs projets, le tremblement de terre de l'an 27 détruisit une partie du temple, et le pylône resta à jamais inachevé. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands temples égyptiens. A l'étudier de près, on comprend la raison des irrégularités qu'ils présentent pour la plupart. Le plan est partout sensiblement le même, et la croissance se produit de la même manière, mais les architectes ne prévoyaient pas toujours l'importance que leur oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se

prêtait pas jusqu'au bout au développement normal. A Louxor (Fig.83), le progrès marcha méthodiquement sous Amenhotpou III et

sous Séti Ier; mais, quand Ramsès II

voulut ajouter à ce qu'avaient fait ses

prédécesseurs, un coude secondaire de

la rivière l'obligea à se rejeter vers l'est.

Son pylône n'est point parallèle à celui

d'Amenhotpou III, et ses portiques

forment un angle marqué avec l'axe

général des constructions antérieures. A

Philae (Fig.84), la déviation est plus forte

encore. Non seulement le pylône le plus

grand n'est pas dans l'alignement du

plus petit, mais les deux colonnades ne

sont point parallèles entre elles et ne se

raccordent pas naturellement au pylône.

Ce n'est point là, comme on l'a dit

souvent, négligence ou parti pris. Le plan

premier était aussi juste que peut l'exiger

le dessinateur le plus entiché de

symétrie; mais il fallait le plier aux exigences du site, et les architectes

n'eurent plus souci dès lors que de tirer

le meilleur parti des irrégularités

auxquelles la configuration du sol les

condamnait. Cette contrainte les a

souvent inspirés: Philae nous montre

jusqu'à quel point ils savaient faire de ce

désordre obligé un élément de grâce et

de pittoresque.

L'idée du temple-caverne dut venir de bonne

heure aux Égyptiens; ils taillaient la maison des

morts dans la montagne, pourquoi n'y auraient-

ils pas taillé la maison des dieux? Pourtant, les

spéos les plus anciens que nous possédions

ne remontent qu'aux premiers règnes de la

XVIIIe dynastie. On les rencontre de préférence

dans les endroits où la bande de terre

cultivable était le moins large, près de Beni-

Hassan, au Gebel Silsiléh, en Nubie. Toutes les

variantes du temple isolé se retrouvent dans le

souterrain, plus ou moins modifiées par la

nature du milieu. Le Spéos Artémidos

s'annonce par un portique à piliers, mais ne

renferme qu'un naos carré avec une niche de

fond pour la statue de la déesse Pakhit. Kalaat-

Addah présente au fleuve (Fig.85) une façade

(A) plane, étroite, où l'on accède par un

escalier assez raide; vient ensuite une salle

hypostyle flanquée de deux réduits (C), puis un

sanctuaire à deux étages superposés (D).

 

La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsiléh, se compose d'une galerie parallèle au Nil, étayée de quatre piliers massifs réservés dans la roche vive, et sur laquelle la chambre débouche à angle droit.

A Ibsamboul, les deux temples sont entièrement dans la falaise. La face du plus grand (Fig.87) simule un pylône en talus, couronné d'une corniche, et gardé, selon l'usage, par quatre colosses assis, accompagnés de statues plus petites; seulement les colosses ont ici près de 20 mètres.

Au delà de la porte s'étend une salle de

40 mètres de long sur 18 de large, qui

tient lieu du péristyle ordinaire. Huit

Osiris, le dos à autant de piliers,

semblent porter la montagne sur leur tête. Au delà, un hypostyle, une galerie

transversale qui isole le sanctuaire, enfin

le sanctuaire lui-même entre deux pièces

plus petites. Huit cryptes, établies à un

niveau plus bas que celui de l'excavation

principale, se répartissent inégalement à

droite et à gauche du péristyle. Le

souterrain entier mesure 55 mètres du

seuil au fond du sanctuaire. Le petit

spéos d'Hathor, situé à quelque cent pas

vers le nord, n'offre pas des dimensions

aussi considérables; mais la façade est

ornée de colosses debout, dont quatre

représentent Ramsès, et deux sa femme

Nofritari. Le péristyle manque (Fig.88)

ainsi que les cryptes, et les chapelles

sont placées aux deux extrémités du

couloir transversal, au lieu d'être

parallèles au sanctuaire; en revanche,

l'hypostyle a six piliers avec tête

d'Hathor. Où l'espace le

permettait, on n'a fait entrer qu'une partie du

temple dans le rocher; les avancées ont été

construites en plein air, de blocs rapportés, et

le spéos devient une moitié de caverne, un

hémi-spéos. Le péristyle seul à Derr, le pylône

et la cour à Beit-el-Oualli, le pylône, la cour

rectangulaire, l'hypostyle à Gerf Hosseïn et à

Ouady-es-Seboua, sont au dehors de la

montagne. Le plus célèbre et le plus original

des hémi-spéos est à Déir-el-Bahari. dans la

nécropole thébaine, et fut bâti par la reine

Hatshopsitou (Fig.89). Le sanctuaire et les

deux chapelles qui l'accompagnent, selon la

coutume, étaient creusés à 30 mètres environ

au-dessus du niveau de la vallée. Pour y

atteindre, on traça des rampes et on étagea

des terrasses, dont l'insuffisance des fouilles

entreprises jusqu'à présent ne permet pas de

saisir l'agencement.

et le temple isolé, les Égyptiens avaient

encore quelque chose d'intermédiaire, le

temple adossé à la montagne, mais qui

n'y pénètre point. Le temple du Sphinx à

Gizéh, celui de Séti Ier à Abydos sont

deux bons exemples du genre. J'ai déjà

parlé du premier; l'aire du second

(Fig.90) a été découpée dans une bande

de sable étroite et basse qui sépare la

plaine du désert. Il était enterré jusqu'au

toit, la crête des murs sortait à peine du

sol, et l'escalier qui montait aux

terrasses conduisait également au

sommet de la colline. L'avant-corps, qui

se détachait en plein relief, n'annonçait

rien d'extraordinaire: deux pylônes, deux

cours, un portique droit à piliers carrés,

les bizarreries ne commençaient qu'au

delà. C'étaient d'abord deux hypostyles

au lieu d'un seul. Ils sont séparés par un

mur percé de sept portes, n'ont point de

nef centrale, et le sanctuaire donne

directement sur le second. C'est, comme

d'ordinaire, une chambre oblongue

percée aux deux extrémités; mais les

pièces qui, ailleurs, l'enveloppaient sans

le toucher, sont ici placées côte à côte

sur une même ligne, deux à droite,

quatre à gauche; de plus, elles sont

surmontées de voûtes en encorbellement et ne reçoivent de

jour que par la porte. Derrière le sanctuaire, même changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses dépendances sont distribuées inégalement à droite et à gauche. Et, comme si ce n'était pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour, des chambres à colonnes, des couloirs, des réduits obscurs, une aile entière, qui se détache en équerre du bâtiment principal et n'a pas de contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces irrégularités. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal sans rien y changer, on l'aurait percée de part en part, et le temple n'aurait plus eu ce caractère de temple adossé, que le fondateur avait voulu lui donner. L'architecte répartit donc en largeur les membres qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et même en rejeta une partie sur le côté. Quelques années plus tard, quand Ramsès II éleva, à une centaine de mètres vers le nord-ouest, un monument consacré à sa propre mémoire, il se garda bien d'agir comme son père. Son temple, assis au sommet de la colline, eut l'espace nécessaire à s'étendre librement, et le plan ordinaire s'y déploie dans toute sa rigueur.

 

La plupart des temples, même les plus petits, sont enveloppés d'une enceinte quadrangulaire. A Médinét-Habou, elle est en grès, basse et crénelée; c'est une fantaisie de Ramsès III qui, en prêtant à son monument l'aspect extérieur d'une forteresse, a voulu perpétuer le souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont en pierre, les murailles en briques sèches, à assises tordues. L'enceinte n'était pas destinée, comme on l'a dit souvent, à isoler le temple et à dérober aux yeux des profanes les cérémonies qui s'y accomplissaient. Elle marquait la limite où s'arrêtait la maison du dieu, et servait au besoin à repousser les attaques d'un ennemi dont les richesses accumulées dans le sanctuaire auraient allumé la cupidité. Des allées de sphinx, ou, comme à Karnak, une suite de pylônes échelonnés, menaient des portes aux différentes entrées, et formaient autant de larges voies triomphales. Le reste du terrain était occupé, en partie par les étables, les celliers, les greniers des prêtres, en partie par des habitations privées. De même qu'en Europe, au moyen âge, la population s'amassait plus dense autour des églises et des abbayes, en Égypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la tranquillité qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidité de ses remparts. Au début, on avait réservé un espace vide le long des pylônes et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et s'appuyèrent à la paroi même. Détruites et rebâties sur place pendant des siècles, le sol s'exhaussa si bien de leurs débris, que la plupart des temples finirent par s'enterrer peu à peu et se trouvèrent en contrebas des quartiers environnants. Hérodote le raconte de Bubaste, et l'examen des lieux montre qu'il en était de même dans beaucoup d'endroits. A Ombos, à Edfou, à Dendérah, la cité entière tenait dans la même enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple était distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon où la garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis, à Thèbes, il y avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses divines, d'abord isolées au milieu des maisons, furent, à partir de la XVIIIe dynastie, réunies entre elles par des avenues bordées de sphinx. C'était le plus souvent des androsphinx à tête d'homme et au corps de lion, mais on trouve aussi des criosphinx à corps de lion et à tête de bélier (Fig.91), ou même, dans les endroits où le culte local comportait une pareille substitution, des béliers agenouillés qui tiennent une figure du souverain dédicateur entre leurs pattes de devant (Fig.92). L'avenue qui va de Louxor à Karnak était composée de ces éléments divers. Elle a 2 kilomètres de long et s'infléchit à diverses reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des Égyptiens pour la symétrie. Les enceintes des deux temples n'étaient pas orientées de la même manière, et les avenues tracées perpendiculairement sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordées, si on ne les avait fait dévier de leur direction première. En résumé, les habitants de Thèbes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous en voyons. Le sanctuaire et ses dépendances immédiates leur étaient fermés; mais ils avaient accès à la façade, aux cours, même à la salle hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui. 3.--LA DÉCORATION.

 

La tradition antique affirmait que les premiers temples égyptiens ne renfermaient aucune image sculptée, aucune inscription, aucun symbole, et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est là toutefois un exemple unique. Les fragments d'architrave et de parois employés comme matériaux dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de Khâfrî, montrent qu'il n'en était déjà plus ainsi dès le temps de la IVe dynastie. A l'époque thébaine, toutes les surfaces lisses, pylônes, parements des murs, fûts des colonnes, étaient couvertes de tableaux et de légendes. Sous les Ptolémées et sous les Césars, lettres et figures étaient tellement pressées, qu'il semble que la pierre disparaisse sous la masse des ornements dont elle est chargée. Un coup d'oeil rapide suffit à montrer que les scènes ne sont pas jetées au hasard. Elles s'enchaînent, se déduisent les unes des autres et forment comme un grand livre mystique, où les relations officielles des dieux avec l'homme et de l'homme avec les dieux sont clairement expliquées à qui sait le comprendre. Le temple était bâti à l'image du monde, tel que les Egyptiens le connaissaient. La terre était pour eux une sorte de table plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'étendait au-dessus, semblable, selon les uns, à un immense plafond de fer, selon les autres, à une voûte surbaissée. Comme il ne pouvait rester suspendu sans être appuyé de quelque support qui l'empêchât de tomber, on avait imaginé de le maintenir en place au moyen de quatre étais ou de quatre piliers gigantesques. Le dallage du temple représentait naturellement la terre. Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient les piliers. Le toit, voûté à Abydos, plat partout ailleurs, répondait exactement à l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait une décoration appropriée

à sa signification. Ce qui touchait au sol se revêtait de végétation. La base des colonnes était entourée de feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des animaux. Des bouquets de plantes fluviales, émergeant de l'eau (Fig.94), égayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs, c'étaient

des fleurs épanouies, entremêlées de

boutons isolés (Fig.95) ou reliées par

des cordes (Fig.96), des emblèmes

indiquant la réunion des deux Égyptes

entre les mains d'un seul Pharaon

(Fig.97), des oiseaux à bras d'hommes

assis en adoration sur le signe des fêtes

solennelles, ou des prisonniers accroupis et liés au poteau deux à deux,

un nègre avec un Asiatique (Fig.98). Des

Nils mâles et femelles s'agenouillaient

(Fig.99), ou s'avançaient majestueusement en procession, au ras

de terre, les mains chargées de fleurs et

de fruits. Ce sont les nomes de l'Égypte,

les lacs, les districts qui apportent leurs

produits au dieu. Une fois même, à

Karnak, Thoutmos III a gravé sur le

soubassement les fleurs, les

plantes et les

animaux des pays étrangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu, était semé d'étoiles jaunes à cinq branches, auxquelles se mêlent par endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes d'hiéroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel d'Égypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les déesses du midi et du nord, couronnés et armés d'emblèmes divins (Fig.101), planent dans la travée centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes, par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire.

Au Ramesséum, à Edfou, à Philae, à Dendérah, à Ombos, à Esnéh, les profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et révéler leurs habitants aux yeux des fidèles. L'Océan céleste déroule ses eaux, où le soleil et la lune naviguent, escortés des planètes, des constellations et des décans, où les génies des mois et des jours marchent en longues files. A l'époque ptolémaïque, des zodiaques, composés à l'imitation des zodiaques grecs, se placent à côté des tableaux astronomiques d'origine purement égyptienne (Fig.102). La décoration des architraves qui portaient les dalles de la couverture était complètement indépendante de celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des légendes hiéroglyphiques en gros caractères, où les beautés du temple, le nom des rois qui y avaient travaillé, la gloire des dieux auxquels il était consacré, sont célébrés avec emphase. En résumé, l'ornementation du soubassement et celle du plafond étaient restreintes à un petit nombre de sujets toujours les mêmes; les tableaux les plus importants et les plus variés étaient comme suspendus entre ciel et terre, à la paroi des chambres et des pylônes.

 

Ils illustrent les rapports officiels de l'Égypte avec les dieux. Les gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la divinité. Il leur fallait un médiateur qui, tenant à la fois de la nature humaine et de la nature divine, fût en état de les percevoir également l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, était d'assez haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui parler face à face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par délégation de lui; même l'offrande aux morts était censée passer par ses mains, et la famille se prévalait de son nom (souten di hotpou) pour l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple, debout, assis, agenouillé, occupé à égorger la victime, à en présenter les morceaux, à verser le vin, le lait, l'huile, à brûler l'encens: c'est l'humanité entière qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers la divinité. Lorsque la cérémonie qu'il exécute exige le concours de plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que possible des membres de sa famille, paraissent à ses côtés. La reine,

debout derrière lui, comme Isis derrière Osiris, lève la main pour le protéger, agite le sistre ou bat le tambourin pour éloigner de lui les mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase à libation. Le fils aîné tend le filet ou lasse le taureau, et récite la prière pour lui, tandis qu'il lève vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un prêtre remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des rôles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou le palanquin du dieu. Le dieu, de son côté, n'est pas toujours seul; il a sa femme et son fils à côté de lui, puis les dieux des nomes voisins et, d'une manière générale, les dieux de l'Égypte entière. Du moment que le temple est l'image du monde, il doit comme le monde même renfermer tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent rangés derrière le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part active aux cérémonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amènent Pharaon à son père Amon-Râ, ou remplissent à côté de lui les fonctions réservées ailleurs au prince ou au prêtre: ils l'aident à renverser la victime, à prendre dans le filet les oiseaux destinés au sacrifice, ils versent sur sa tête l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures. La place et la fonction de ces dieux synèdres était définie strictement par la théologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait, disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du nord. Le temple était double comme l'univers, et une ligne idéale, passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple du midi à droite, le temple du nord à gauche. Les dieux et leurs différentes formes étaient répartis entre ces deux temples, selon qu'ils appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualité était poussée plus loin encore: chaque chambre se divisait, à l'imitation du temple, en deux moitiés dont l'une, celle de droite, était du midi et l'autre était du nord. L'hommage du roi, pour être complet, devait se faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et à ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque tableau devait donc se répéter au moins deux fois dans le temple, sur une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon, à droite, recevait le blé, le vin, les liqueurs du midi; à gauche, le blé, le vin, les liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou, de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace empêchait qu'il en fût toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un seul tableau où produits du nord et produits du midi étaient confondus, devant un Amon qui représentait à lui seul l'Amon du midi et l'Amon du nord. Cette dérogation à l'usage n'est jamais que momentanée: la symétrie se rétablissait dès que le permettaient les circonstances.

 

Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas très serrés l'un contre l'autre. La surface à couvrir, arrêtée en bas par une ligne tracée au-dessus de la décoration du soubassement, est limitée vers le haut, soit par la corniche normale, soit par une frise composée d'uraeus, de faisceaux de lotus alignés côte à côte, de cartouches royaux (Fig.103), entourés de symboles divins, d'emblèmes

empruntés au culte local, des têtes d'Hathor,

par exemple, dans un temple d'Hathor, ou

d'une dédicace horizontale en belles lettres

gravées profondément. Le panneau ainsi

encadré ne formait souvent qu'un seul registre,

souvent aussi se divisait en deux registres

superposés; il fallait une muraille bien haute

pour que ce nombre fût dépassé. Figures et

légendes étaient espacées largement et les

scènes se succédaient à la file presque

sans séparation

matérielle; c'était affaire au spectateur d'en discerner le commencement et la fin. Les têtes du roi étalent de véritables portraits dessinés d'après nature, et la figure des dieux en reproduisait les traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon était fils des dieux, la façon la plus sûre d'obtenir la ressemblance était de modeler leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'étaient pas moins soignés que les autres, mais quand il y en avait trop, on les distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne dépasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les sceptres, les bijoux, les vêtements, les coiffures, les meubles, tous les accessoires étaient traités avec un souci très réel de l'élégance et de la vérité. Les couleurs, enfin, étaient combinées de telle façon qu'une tonalité générale dominât dans une même localité. Il y avait dans les temples des pièces qu'on pouvait appeler à juste titre: la salle bleue, la salle rouge, la salle d'or.

 

Voilà pour l'époque classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scènes se multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir à moins de quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales semblent se contracter sur elles-mêmes pour occuper moins de place, et des milliers de menus hiéroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du souverain régnant, mais des types de convention sans vigueur et sans vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un souci, c'est de les entasser aussi serré que possible. Ce n'est pas là faute de goût; une idée religieuse a décidé et précipité ces changements. La décoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir des yeux. Qu'on l'appliquât à un meuble, à un cercueil, à une maison, à un temple, elle possédait une vertu magique, dont chaque être ou chaque action représentée, chaque parole inscrite ou prononcée au moment de la consécration, déterminait la puissance et le caractère. Chaque tableau était donc une amulette en même temps qu'un ornement. Tant qu'il durait, il assurait au dieu le bénéfice de l'hommage rendu ou du sacrifice accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les grâces que le dieu lui avait accordées en récompense, il préservait contre la destruction le pan de mur sur lequel il était tracé. A la XVIIIe dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient à obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait trop en augmenter la quantité, et on en mit autant que la muraille pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Dendérah fournit à l'étude plus de matériaux que la salle hypostyle de Karnak, et la chapelle

d'Antonin à Philae, si elle avait été terminée, renfermerait autant de scènes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui l'enveloppe.

 

En voyant la variété des sujets traités sur les murs d'un même temple, on est d'abord tenté de croire que la décoration ne forme pas un ensemble suivi d'un bout à l'autre, et que, si plusieurs séries sont, à n'en pas douter, le développement d'une seule idée historique ou dogmatique, d'autres sont jetées simplement à la file, sans aucun lien qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramesséum, chaque face de pylône est un champ de bataille, sur lequel on peut étudier presque jour à jour la lutte de Ramsès II contre les Khiti, en l'an V de son règne, le camp des Égyptiens attaqué de nuit, la maison du roi surprise pendant la marche, la défaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou sortie au secours des vaincus, les mésaventures du prince de Khiti et de ses généraux. Ailleurs la guerre n'est point représentée, mais le sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi saisit aux cheveux les prisonniers prosternés à ses pieds, et lève la massue comme pour écraser leurs têtes d'un seul coup. A Karnak, le long du mur extérieur, Séti Ier fait la chasse aux Bédouins du Sinaï. Ramsès III, à Médinét-Habou, détruit la flotte des peuples de la mer, ou reçoit les mains coupées des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de trophées. Puis, sans transition, on aperçoit un tableau pacifique, où Pharaon verse à son père Amon une libation d'eau parfumée. Il semble qu'on ne puisse établir aucun lien entre ces scènes, et pourtant l'une est la conséquence nécessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donné la victoire au roi, le roi à son tour n'aurait pas institué les cérémonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a transporté les événements sur la muraille, dans l'ordre où ils s'étaient passés, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et les actions de grâces du roi. A y regarder de près, tout se suit, tout s'enchaîne de la même manière dans cette multitude d'épisodes. Tous les tableaux, et ceux-là dont la présence s'explique le moins au premier coup d'oeil, représentent les moments d'une action unique, qui commence à la porte et se déroule, à travers les salles, jusqu'au fond du sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort à sa rencontre, caché dans une châsse et environné de prêtres. Les rites prescrits en pareil cas sont retracés sur les murs de l'hypostyle où ils s'exécutaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du sanctuaire. Arrivés à la porte qui donne accès de la partie publique dans la partie mystérieuse du temple, le cortège humain s'arrête, et le roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un après l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume; ses mérites s'accroissent par la vertu des prières, ses sens s'affinent, il prend place parmi les types divins, et pénètre enfin dans le sanctuaire, ou le dieu se révèle à lui sans témoin et lui parle face à face. La décoration reproduit fidèlement le progrès de cette présentation mystique: accueil bienveillant des divinités, gestes et offrandes du roi, les vêtements qu'il dépouille ou revêt successivement, les couronnes dont il se coiffe, les prières qu'il récite et les grâces qui lui sont conférées, tout est gravé sur les murs en ses lieu et place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos tourné à la porte d'entrée, la face tournée à la porte du fond. Les dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le moment de l'escorte royale, ont la face à la porte, le dos au sanctuaire. Si, au cours d'une cérémonie, le roi officiant venait à manquer de mémoire, il n'avait qu'à lever les yeux vers la muraille pour y trouver ce qu'il devait faire.

 

Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son décor accessoire et son mobilier. La face extérieure des pylônes était garnie, non seulement des mâts à banderoles dont j'ai déjà parlé, mais de statues et d'obélisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, étaient en calcaire, en granit ou en grès. Elles représentaient toujours le roi fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux Memnon qui siégeaient à l'entrée de la chapelle d'Amenhotpou III, à Thèbes, mesurent environ seize mètres de haut. Le Ramsès II du Ramesséum a dix-sept mètres et demi, celui de Tanis vingt mètres au moins. Le plus grand nombre ne dépassait pas six mètres. Elles montaient la garde en avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front à l'ennemi. Les obélisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours intérieures; même ceux de la reine Hatshopsitou ont été encastrés, jusqu'à cinq mètres au-dessus du sol, dans des massifs de maçonnerie qui en cachaient la base. Ce sont là des accidents faciles à expliquer. Chacun des pylônes qu'ils précèdent a été tour à tour la façade du temple, et ne s'est trouvé relégué aux derniers

plans que par les travaux successifs des Pharaons. La place réelle des obélisques est en avant des colosses, de chaque côté de la porte; ils ne vont jamais que par paire, de hauteur souvent inégale. On a prétendu reconnaître en eux l'emblème d'Amon-Générateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme régularisée de ces pierres levées, qu'on plantait en commémoration des dieux et des morts chez les peuples à demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en renferment déjà, qui n'ont guère plus d'un mètre, et sont placés à droite et à gauche de la stèle, c'est-à-dire de la porte qui conduit au logis du défunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des dimensions considérables, 20m,75 à Héliopolis (Fig.105), 23m,59

et 23m,03 à Louxor. Le plus élevé de ceux que l'on possède aujourd'hui, celui de la reine Hatshopsitou à Karnak, monte jusqu'à 33m,20. Faire voyager des masses pareilles et les calibrer exactement était déjà chose difficile, et l'on a peine à comprendre comment les Égyptiens réussissaient à les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taillé, transporté, érigé les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa parole. Les obélisques étaient presque tous établis sur plan carré, avec les faces légèrement convexes et une pente insensible de haut en bas. La base était d'un seul bloc carré, orné de légendes ou de cynocéphales en ronde bosse, adorant le soleil. La pointe était coupée en pyramidion et revêtue, par exception, de bronze ou de cuivre doré. Des scènes d'offrandes à Râ-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont gravées sur les pans du pyramidion et s'étagent à la partie supérieure du prisme; le plus souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des inscriptions en lignes parallèles consacrées exclusivement à l'éloge du roi. Voilà l'obélisque ordinaire: on en rencontre çà et là d'un type différent. Celui de Bégig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratiquée au sommet, prouve qu'il se terminait par quelque emblème en métal, un épervier peut-être, comme l'obélisque représenté sur une stèle votive du Musée de Boulaq. Cette forme, qui dérive ainsi que la première de la pierre levée, dura jusqu'aux derniers jours de l'art égyptien: on la signale encore à Axoum, en pleine Éthiopie, vers le IVe siècle de notre ère, à une époque où l'on se contentait en Égypte de transporter les anciens obélisques, sans plus songer à en élever de nouveaux. Telle était la décoration accessoire du pylône. Les cours intérieures et les salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adossés à la face externe des piliers ou des murs, étaient à demi engagés dans la maçonnerie et bâtis par

assise; ils présentaient le roi, debout, muni des insignes d'Osiris. Les autres, placés à Louxor sous le péristyle, à Karnak des deux côtés de la travée centrale, entre chaque colonne, étaient aussi à

l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revêtu de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le temple était avant tout un droit régalien; cependant le roi permettait quelquefois à des particuliers d'y dédier leurs statues à côté des siennes. C'était alors une grande faveur, et l'inscription de ces monuments mentionne toujours qu'ils ont été déposés par la grâce du roi à la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilège fût accordé par le souverain, les statues votives avaient fini par s'accumuler avec les siècles, et les cours de certains temples en étaient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire était garnie extérieurement d'une sorte de banc épais, construit à hauteur d'appui en façon de socle allongé. C'est là que les statues étaient placées, le dos au mur. Elles étaient accompagnées chacune d'un bloc de pierre rectangulaire, muni sur l'un des côtés d'une saillie creusée en gouttière: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La face supérieure en est évidée plus ou moins profondément et porte souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases à libations couchés à plat, et les autres objets qu'on avait accoutumé de présenter aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemhâït, à Boulaq, sont des blocs de plus d'un mètre de long, en grès rouge, dont la face supérieure est chargée de godets creusés régulièrement; une offrande particulière répondait à chaque godet. Un culte était en effet attaché aux statues, et les tables étaient de véritables autels, sur lesquels on déposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gâteaux, les fruits, les légumes.

 

Le sanctuaire et les pièces qui l'environnent contenaient le matériel du culte. Les bases d'autel sont, les unes carrées et un peu massives, les autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernières ressemblent assez à un petit canon pour que les Arabes leur en donnent le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle, déposée aujourd'hui à Boulaq, a été dédiée par Séti Ier. Le seul autel complet que je connaisse a été découvert à Menshiéh en 1884 (Fig.108). Il est en

calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied un cône très allongé, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimètres

au-dessous du sommet. Un vaste bassin

hémisphérique s'emboîte dans une entaille

carrée, qui sert comme de gueule au canon.

Les naos sont de petites chapelles de pierre ou

de bois (Fig.109) où logeait en tout temps

l'esprit, à certaines fêtes, le corps même du

dieu. Les barques sacrées étaient bâties sur le

modèle de la bari dans laquelle le soleil

accomplissait sa course journalière. Un naos

s'élevait au milieu, recouvert d'un voile qui ne

permettait pas aux spectateurs de voir ce qu'il

renfermait;

l'équipage était figuré, chaque dieu à son poste de manoeuvre, les pilotes d'arrière au gouvernail, la vigie à l'avant, le roi à genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouvé jusqu'à présent aucune des statues qui servaient aux cérémonies du culte, mais nous savons l'aspect qu'elles avaient, le rôle qu'elles jouaient, les matières dont elles étaient composées.

 

Elles étaient animées et avaient, outre leur corps de pierre, de métal, ou de bois, une âme enlevée par magie à l'âme de la divinité qu'elles représentaient. Elles parlaient, remuaient, agissaient, réellement et non par métaphore. Les derniers Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient à elles, leur exposaient l'affaire, et, après chaque question, elles approuvaient en secouant la tête. Dans la stèle de Bakhtan, une statue de Khonsou impose quatre fois les mains sur la

nuque d'une autre statue, pour lui transmettre le pouvoir de chasser les démons. La reine Hatshopsitou envoya une escadre à la recherche des Pays de l'Encens, après avoir conversé avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire.

 

En théorie, l'âme divine était censée produire seule des miracles: dans la pratique, la parole et le mouvement étaient le résultat d'une fraude pieuse. Avenues interminables de sphinx, obélisques gigantesques, pylônes massifs, salles aux cent colonnes, chambres mystérieuses ou le jour ne pénétrait jamais, le temple égyptien tout entier était bâti pour servir de cachette à une poupée articulée, dont un prêtre agitait les fils.