Le bâtard de Mauléon 2

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/3

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Le bâtard de Mauléon 2

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Alexandre Dumas

 

Le bâtard de Mauléon

 

BeQ

Alexandre Dumas

 

Le bâtard de Mauléon

roman

 

Tome deuxième

 

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents Volume 620 : version 1.01

 

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Du même auteur, à la Bibliothèque :

 

Les Louves de Machecoul

Les mille et un fantômes

La femme au collier de velours

Le prince des voleurs

Robin Hood, le proscrit

Les compagnons de Jéhu

La San Felice

Othon l’archer

La reine Margot

Les trois mousquetaires

Le comte de Monte-Cristo

Le vicomte de Bragelonne

Le chevalier de Maison-Rouge

Histoire d’un casse noisette et autres contes

La bouillie de la comtesse Berthe et autres contes

 

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Le bâtard de Mauléon

 

II

 

Édition de référence :

Paris, Michel Lévy Frères, Éditeurs, 1871.

Présenté en trois volumes.

 

Image de couverture :

Charles V accueillant Bertrand Du Guesclin.

 

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I

 

Où l’on verra que messire Duguesclin était non

moins bon arithméticien que grand général.

 

Pendant que le prince Henri de Transtamare et son compagnon Agénor se dirigeaient vers Bordeaux, où les attendaient les événements que nous venons de raconter, Duguesclin, muni des pleins pouvoirs du roi Charles V, avait réuni les principaux chefs des compagnies, et leur expliquait son plan de campagne.

Il y avait plus de tactique et d’art militaire qu’on ne pense dans ces hommes de proie, assujettis comme les oiseaux rapaces, leurs semblables, ou comme les loups leurs frères, à ces pratiques journalières de vigilance, d’industrie et de résolution, qui donnent la supériorité aux gens vulgaires et le génie aux hommes supérieurs.

 

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Ils comprirent donc admirablement les dispositions générales que le héros breton leur soumit, et qui formaient cet ensemble d’opérations qu’on peut toujours arrêter d’avance, et d’où ressortent ces opérations particulières que commandent les circonstances. Mais à tout ce belliqueux projet, ils objectèrent un seul argument auquel il n’y avait point de réplique : De l’argent.

Il est juste de dire qu’il y eut unanimité dans l’objection et que l’argument fut lancé d’une seule voix.

– C’est vrai, répondit Duguesclin, et j’y avais bien pensé.

Les chefs firent un signe de tête qui voulait dire qu’ils lui savaient gré de cette prévision.

– Mais, ajouta Duguesclin, vous en aurez après la première bataille.

– Encore faut-il vivre jusque-là, reprit le Vert-Chevalier, et donner une paie quelconque à nos soldats.

– À moins, dit Caverley, que nous ne

 

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continuions à vivre sur le paysan français. Mais ces cris, ces diables de paysans crient toujours ! ces cris écorcheraient les oreilles de notre illustre connétable. D’ailleurs, à quoi bon devenir capitaine honnête, si l’on pille comme lorsque l’on était aventurier ?

– Excessivement juste, dit Duguesclin.

– J’ajouterai, dit Claude l’Écorcheur, autre drôle tout à fait digne de hurler avec de pareils loups, et qui passait pour moins féroce que Caverley, mais pour cent fois plus traître et plus pillard ; j’ajouterai, dis-je, que nous voilà les alliés de monseigneur le roi de France, puisque nous allons venger la mort de sa belle-sœur, et que nous serions indignes de cet honneur, honneur inappréciable pour de simples aventuriers comme nous, si nous ne cessions pas, momentanément du moins, de ruiner le peuple de notre royal allié.

– Judicieux et profond, répondit Duguesclin, mais proposez-moi un moyen d’avoir de l’argent.

– Ce n’est pas notre affaire d’avoir de l’argent, dit Hugues de Caverley, notre affaire est de le

 

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recevoir.

– Il n’y a rien à répondre à cela, dit Duguesclin, et le docteur ne serait pas meilleur logicien que vous, sir Hugues ; mais voyons, que demandez-vous ?

Les chefs s’entre-regardèrent et parurent se parler des yeux, puis chacun remit sans doute à Caverley le soin de l’intérêt général, car Caverley reprit :

– Nous serons raisonnables, messire connétable, foi de capitaine !...

À cette promesse et à cette adjuration, Duguesclin sentit un frisson qui lui parcourut tout le corps.

– J’attends, dit-il, parlez.

– Eh bien ! reprit Caverley, que monseigneur Charles V nous paie seulement un écu d’or par homme jusqu’à ce que nous soyons en pays ennemi. Ce n’est pas beaucoup, certainement, mais nous prenons en considération que nous avons l’honneur d’être ses alliés, et nous serons modestes par égard pour ce digne prince. Nous

 

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avons comme qui dirait cinquante mille soldats.

– À peu près, dit Duguesclin.

– Un peu plus, un peu moins.

– Un peu moins, je crois.

– N’importe ! dit Caverley, nous nous engageons à faire avec ce que nous avons ce que d’autres feraient avec cinquante. C’est donc exactement comme si nous les avions.

– Alors, c’est cinquante mille écus d’or, dit Bertrand.

– Oui, pour les soldats, reprit Caverley.

– Eh bien ! demanda Duguesclin.

– Eh bien ! restent les officiers.

– C’est juste, dit le connétable, j’oubliais les officiers, moi. Eh bien ! combien leurs donnerez-vous aux officiers ?

– Je pense, dit le Vert-Chevalier, craignant sans doute que Caverley ne fît quelque estimation au-dessous de sa valeur, je pense que ces braves gens, qui sont pour la plupart des hommes exercés et prudents, valent bien cinq écus d’or

 

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par tête ; songez qu’ils ont, presque tous, varlets, écuyers et cousteliers, de plus trois chevaux.

– Peste ! dit Bertrand, voilà des officiers mieux servis que ceux du roi mon maître.

– Nous tenons à cela, dit Caverley.

– Et vous dites cinq écus d’or par chaque homme !

– Ce qui est le plus bas prix que l’on puisse, à mon avis, réclamer pour eux. J’allais en demander six, moi, mais puisque le Vert-Chevalier a fait un prix, je ne le démentirai point et je passerai par ce qu’il a dit.

Bertrand les regarda et se crut encore une fois aux prises avec ces hommes juifs chez lesquels son maître l’avait parfois envoyé négocier de petits emprunts.

– Coquins maudits, pensa-t-il en prenant son plus gracieux sourire, comme je vous ferais brancher tous si j’étais le plus fort !

Puis tout haut :

– Messieurs, je viens de réfléchir, comme vous l’avez vu, à votre demande, puisque j’ai

 

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tardé un instant à vous répondre, et le prix de cinq écus d’or par officier ne me paraît point exagéré.

– Ah ! ah ! fit le Vert-Chevalier, étonné de la facilité de Duguesclin.

– Et combien avez-vous d’officiers ? demanda messire Bertrand.

Caverley leva le nez en l’air, puis regarda ses amis, et tous se parlèrent de nouveau des yeux.

– Moi, j’en ai mille, dit Caverley.

Il doublait le chiffre.

– Moi, huit cents, dit le Vert-Chevalier.

Il doublait comme son collègue.

– Moi, mille, dit Claude l’Écorcheur.

Celui-là triplait.

Les autres imitèrent ce généreux exemple, et la somme des officiers fut portée à quatre mille.

– Voici un officier pour onze soldats, dit Duguesclin avec admiration. Jarni Dieu ! quelle magnifique armée cela va faire, et quelle discipline il doit y avoir là-dedans.

 

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– Oui, dit modestement Caverley, le fait est que c’est assez bien mené.

– Cela nous fait donc vingt mille écus, dit Bertrand.

– D’or, fit observer le Vert-Chevalier.

– Pardieu ! reprit le connétable, vingt mille écus d’or, disons-nous ; lesquels, joints aux cinquante mille accordés, font juste soixante-dix mille.

– Le fait est que c’est le compte, à un carolus près, dit le Vert-Chevalier, qui admirait la facilité avec laquelle le connétable additionnait.

– Mais... reprit Caverley.

Bertrand ne lui laissa pas le temps d’achever sa phrase.

– Mais, dit-il, je comprends, nous oublions les chefs.

Caverley ouvrit de grands yeux. Non seulement Bertrand faisait droit à ses objections, mais il allait au-devant.

– Vous vous oubliez vous-mêmes, continua-t-

 

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il ; noble désintéressement ! mais je ne vous oubliais pas, moi, messieurs. Or çà, comptons. Vous êtes dix chefs, n’est-ce pas ?

Les aventuriers comptèrent après Duguesclin. Ils avaient bonne envie d’en trouver vingt, mais il n’y avait pas moyen.

– Dix chefs, répétèrent-ils.

Caverley, le Vert-Chevalier et Claude l’Écorcheur se remirent à chercher au plafond.

– Ce qui fait, reprit le connétable, à trois mille écus d’or par chef, trente mille écus d’or, n’est-ce pas ?

À ces mots, éblouis, suffoqués, éperdus par tant de munificence, les chefs se levèrent, et aussi heureux de la somme énorme à laquelle ils étaient évalués que de l’évaluation faite de leur mérite, laquelle les faisait trois mille fois supérieurs à leurs soldats, ils levèrent leurs gigantesques épées, firent voler les casques en l’air, et hurlèrent plutôt qu’ils ne crièrent :

– Noël ! Noël ! Montjoie et liesse au bon connétable !

 

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– Ah ! brigands ! murmura celui-ci en baissant hypocritement les yeux, comme si les acclamations des aventuriers lui allaient au cœur, je vous mènerai avec l’aide du Seigneur et de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, en un lieu d’où pas un de vous ne reviendra.

Puis tout haut :

– Total, cent mille écus d’or, au moyen desquels nous arriverons au solde de tous nos comptes.

– Noël ! Noël ! répétèrent les aventuriers au comble de l’enthousiasme.

– Maintenant, messieurs, dit Duguesclin, vous avez ma parole de chevalier que la somme vous sera comptée avant d’entrer en campagne. Seulement, vous comprenez, vous ne l’aurez pas tout de suite ; je ne porte pas avec moi le trésor royal.

– C’est juste, dirent les chefs encore trop joyeux pour être déjà bien exigeants.

– Vous faites donc crédit au roi de France, messieurs, sur la parole de son connétable, c’est

 

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convenu ; et, dit-il, relevant la tête avec son grand air qui faisait trembler les plus braves, la parole est bonne ; mais en loyaux soldats, nous allons partir, et si, au moment d’entrer en Espagne, l’argent n’est point arrivé, eh bien messieurs, vous aurez deux garanties : votre liberté d’abord que je vous rends, et un prisonnier qui vaut bien cent mille écus d’or.

– Lequel ? demanda Caverley.

– Moi donc, jarni Dieu ! répondit Duguesclin, tout pauvre que je suis. Car, lorsque les femmes de mon pays devraient filer nuit et jour pour me faire cent mille écus de rançon, je vous promets, moi, que la rançon serait faite.

– C’est dit, répliquèrent d’une voix commune les aventuriers ; et ils touchèrent tous la main du connétable en signe d’alliance.

– Quand partons-nous ? demanda le Vert-Chevalier.

– Tout de suite si vous voulez, messieurs.

– Tout de suite, répéta Hugues. En effet, messieurs, puisqu’il n’y a plus à tondre ici, j’aime

 

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mieux que nous soyons promptement ailleurs.

Chacun courut aussitôt à son poste et fit élever sa bannière au-dessus de sa tente ; les tambours battirent, et un immense mouvement se fit par tout le camp, et l’on vit affluer de nouveau vers les tentes principales ces soldats qui étaient accourus à l’arrivée de Duguesclin, puis, semblables aux flots de la marée, s’en étaient retournés au large.

Deux heures après les tentes étaient abattues et les bêtes de somme ployaient sous le fardeau ; les chevaux hennissaient, et les lances se groupaient aux rayons du soleil qui en faisaient jaillir de larges éclairs.

Cependant, on voyait fuir sur les deux bords de la rivière les paysans longtemps en esclavage, et qui, rendus un peu tardivement à la liberté, ramenaient à leurs chaumières désertes leurs femmes et leurs meubles un peu endommagés.

Vers midi, l’armée se mit en marche, descendant la Saône, et formant deux colonnes dont chacune suivait une rive. On eût dit une de ces migrations de barbares qui allaient accomplir

 

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une de ces missions terribles auxquelles le Seigneur les avaient destinés sur les pas d’un de ces fléaux de Dieu que l’on nommait Alaric, Genseric ou Attila.

Et cependant, celui sur les pas duquel ils marchaient était le bon connétable Bertrand Duguesclin, qui, derrière sa bannière, pensif, la tête baissée entre ses larges épaules, se disait en cheminant au pas de son robuste cheval :

– Cela va bien, pourvu que cela dure. Mais l’argent, où l’aurai-je, et si je ne l’ai pas, comment le roi assemblera-t-il une armée assez forte pour fermer le retour à ces brigands qui redescendront des Pyrénées plus affamés que jamais ?

Abîmé dans ces pensées lugubres, le bon chevalier allait toujours, se retournant de temps en temps pour voir rouler autour de lui les flots bigarrés et bruyants de cette multitude, et sa cervelle ingénieuse travaillait à elle seule plus que les cinquante mille cerveaux des aventuriers.

Et Dieu sait cependant ce que chacun d’eux rêvait, se croyant déjà pour son compte maître et

 

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seigneur de l’Inde ; rêves d’autant plus exagérés que la contrée était encore à peu près inconnue.

Tout à coup, au moment où le soleil glissait sous la dernière lame orange des nuages de l’horizon, les chefs, qui marchaient derrière le bon chevalier et qui commençaient à s’étonner de sa taciturnité, le virent relever la tête, secouer ses épaules comme un vainqueur, et on l’entendit crier à ses valets :

– Holà Jacelard ! holà Berniquet ! un coup de vin, et du meilleur que vous ayez dans vos équipages.

Puis il murmura dans sa visière :

– Par Notre-Dame d’Auray ! je crois que je tiens les cent mille écus, et cela, sans faire tort en aucune chose au bon roi Charles.

Puis, se retournant vers les chefs des aventuriers, qui n’avaient pas été sans inquiétude en voyant depuis le milieu de la journée le connétable si soucieux :

– Jarni Dieu ! messieurs, dit-il de sa voix sonore, si nous trinquions un petit coup ?

 

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C’était un appel auquel les aventuriers n’avaient garde de manquer ; aussi accoururent-ils, et vida-t-on de ce coup un joli broc de vin de Châlon à la santé du roi de France.

 

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II

 

Où l’on verra un pape payer ses frais

d’excommunication.

 

L’armée marchait toujours.

Comme tout chemin mène à Rome, à plus forte raison le chemin d’Avignon mène en Espagne.

Les aventuriers suivaient donc avec confiance le chemin d’Avignon.

C’est là que tenait sa cour le pape Urbain V, qui, bénédictin d’abord, puis abbé de Saint-Germain d’Auxerre et prieur de Saint-Victor de Marseille, avait été élu pape sous la condition qu’il ne troublerait en rien dans leur béatitude terrestre les cardinaux et les princes romains, condition qu’il s’était empressé de suivre aussitôt son élection, dans toute sa bénigne rigidité, et

 

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grâce à laquelle il comptait se faire des droits à mourir le plus tard possible en odeur de sainteté, ce à quoi il réussit.

On se rappelle que le successeur de saint Pierre avait été touché des plaintes du roi de France à l’endroit des Grandes compagnies, et qu’il avait excommunié ces Grandes compagnies, chef-d’œuvre de politique dont le roi Charles V, dans son intelligente prévision de l’avenir, avait fait sentir à Duguesclin le côté désagréable, ce qui, depuis l’entrevue du prince avec son connétable, avait laissé dans l’esprit de ce dernier un vif désir de remettre les choses dans leur état normal.

Or, cette idée illuminatrice qui était venue à Bertrand sur la grande route de Châlon à Lyon, par ce beau coucher de soleil dont nous n’avons dit qu’un seul mot, préoccupé que nous étions nous-mêmes par la taciturnité du bon connétable, c’était d’aller avec ses cinquante mille aventuriers, plus ou moins, comme avait dit Caverley, rendre une visite au pape Urbain V.

Cela tombait d’autant mieux qu’à mesure que

 

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les aventuriers approchaient des États de ce pontife, à qui, quelque inoffensive qu’eût été l’excommunication, ils n’en avaient pas moins gardé rancune, ils sentaient se réveiller leurs instincts belliqueux et féroces.

Il y avait aussi, en vérité, trop de temps qu’ils étaient sages.

Quand on fut arrivé à deux lieues de la ville, Bertrand ordonna une halte, rassembla les chefs, et leur commanda d’élargir le front de leur troupe de manière à ce qu’un front imposant ceignît la ville, en formant un arc immense dont le fleuve serait la corde.

Puis, montant à cheval avec une douzaine d’hommes d’armes et de cavaliers français qui formaient sa suite, il alla se présenter à la porte de Vaucluse, demandant à parler au souverain pontife.

Urbain, sentant venir cette foule de brigands comme on voit venir une inondation, avait réuni son armée, composée de deux ou trois mille hommes, et connaissant toute la valeur de son arme principale, il se disposait à appliquer un

 

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coup suprême des clefs de saint Pierre sur la tête des aventuriers.

Mais, il faut le dire, le fond de sa pensée était que les brigands, éperdus de leur excommunication, venaient lui demander grâce et lui offrir de racheter leurs péchés par quelque nouvelle croisade, se fiant à leur nombre et à leur force pour faire valoir l’humilité de leur soumission.

Il vit accourir le connétable avec un empressement qui le surprit beaucoup. Justement en ce moment même il dînait sur sa terrasse, tout ombragée d’orangers et de lauriers-roses, en compagnie de son frère le chanoine Angélo Grinvald, promu par lui à l’évêché d’Avignon, l’un des principaux sièges de la chrétienté.

– Vous, messire Bertrand Duguesclin ! s’écria le pape. Vous ! Êtes-vous donc avec cette armée qui nous arrive tout à coup sans que nous sachions d’où elle vient et pour quelle chose elle vient ?

– Hélas ! très saint-père, hélas ! je la commande, dit le connétable en s’agenouillant.

 

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– Alors, je respire, dit le pape.

– Oh ! oh ! moi aussi, ajouta Angélo en dilatant sa poitrine par un large et joyeux soupir.

– Vous respirez, très saint-père ? dit Bertrand. Et il poussa à son tour un soupir triste et pénible comme s’il eût hérité de l’oppression pontificale.

– Et pourquoi respirez-vous ? continua-t-il.

– Je respire parce que je connais leurs intentions.

– Je ne crois pas, dit Bertrand.

– Avec un chef comme vous, connétable, avec un homme qui respecte l’Église.

– Oui, très saint-père, oui, je respecte l’Église, dit le connétable.

– Et donc ! cher fils, soyez le bienvenu alors. Mais que me veut cette armée, voyons ?

– Avant tout, dit Bertrand, éludant la question et retardant l’explication autant qu’il est en son pouvoir, avant tout, Votre Sainteté apprendra avec plaisir, je n’en doute pas, qu’il s’agit d’une rude guerre contre les Infidèles.

 

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Urbain V jeta à son frère un coup d’œil qui voulait dire :

– Eh bien ! je me suis trompé !

Puis, satisfait de cette nouvelle preuve de cette infaillibilité qu’il venait de se donner à lui-même, il se retourna vers le connétable.

– Contre les Infidèles, mon fils ? dit-il avec onction.

– Oui, très saint-père.

– Et contre lesquels, mon fils ?

– Contre les Mores d’Espagne.

– C’est une salutaire pensée, connétable, et digne d’un héros chrétien, car je présume que c’est vous qui l’avez eue.

– Moi, et le bon roi Charles V, très saint-père, répondit Bertrand.

– Vous en partagerez la gloire, et Dieu saura faire la part de la tête qui l’a conçue et du bras qui l’a exécutée. Ainsi votre but...

– Notre but, et Dieu permette qu’il soit atteint ! notre but est de les exterminer, très saint-

 

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père, et de consacrer la majeure partie de leurs dépouilles à la glorification de la religion catholique.

– Mon fils, embrassez-moi, dit Urbain V, touché jusqu’au cœur, et pénétré d’admiration pour la vaillante épée qui se mettait ainsi au service de l’Église.

Bertrand récusa un si grand honneur et se contenta de baiser la main de Sa Sainteté.

– Mais, reprit le connétable après une pause d’un instant, vous ne l’ignorez pas, très saint-père, ces soldats que je commande, et qui vont à un pèlerinage si héroïque, ces soldats sont les mêmes que Sa Sainteté a cru devoir excommunier il n’y a pas longtemps.

– J’avais raison en ce temps-là, mon fils, et je crois même qu’en ce temps-là vous avez été de mon avis.

– Votre Sainteté a toujours raison, dit Bertrand, éludant l’apostrophe ; mais enfin, ils sont excommuniés, et je ne vous cacherai pas, très saint-père, que cela fait un détestable effet à

 

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l’égard des gens qui vont combattre pour la religion chrétienne.

– Mon fils, dit Urbain en vidant lentement son verre rempli d’un Monte-Pulciano doré qu’il affectionnait par-dessus tous les vins, et par-dessus même ceux qui poussent sur les coteaux du beau fleuve dont les eaux baignent les murs de sa capitale ; mon fils, l’Église, telle que je la veux, n’est pas, vous le savez bien, intolérante ni implacable ; à tout péché miséricorde, surtout quand le pécheur se repent avec sincérité, et si vous, un des piliers de la foi, vous vous portez garant de leur retour à l’orthodoxie.

– Oh ! certes oui, très saint-père.

– Alors, dit Urbain, je révoquerai l’anathème, et je consentirai à laisser peser sur eux seulement une partie du poids de ma colère, pleine d’indulgence, comme vous le voyez, mon fils, continua le pape on souriant.

Bertrand se mordit les lèvres en songeant à quel point Sa Sainteté s’enfonçait de plus en plus dans l’erreur.

 

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Urbain continua avec une voix pleine de mansuétude, et qui cependant n’était pas exempte de cette fermeté qui sied bien à celui qui pardonne, mais qui, tout on pardonnant, sait la gravité de l’offense qu’il veut bien oublier.

– Vous comprenez, mon cher fils, ces gens-là ont amassé des richesses impies, et, comme le dit l’Ecclésiaste :

Omne malum in pravo fenore.

– Je ne sais point l’hébreu, très saint-père, répondit Bertrand avec humilité.

– Aussi vous parlais-je en simple langue latine, mon fils, répondit en souriant Urbain V ; mais j’oubliais que les guerriers ne sont pas des bénédictins. Voici donc la traduction des paroles que je vous ai dites, et qui, vous le verrez, s’adaptent merveilleusement à la situation.

« Toute calamité est contenue dans un bien mal acquis. »

– Que c’est beau ! dit Duguesclin, souriant dans sa barbe épaisse du tour que le proverbe allait peut-être jouer à Sa Sainteté.

 

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– Donc, continua Urbain, j’ai bien décidé, et cela par égard pour vous, mon fils, pour vous seul, je le jure, que ces mécréants, car ce sont des mécréants, croyez-moi, bien qu’ils se repentent, que ces mécréants, dis-je, souffriraient une dîme sur leurs biens, et moyennant ce dommage, seraient relevés de leur excommunication. Maintenant, vous le voyez, quoique j’agisse spontanément et sans même être pressé par vous, vantez-leur bien la faveur que je leur fais, cher fils, car elle est immense.

– Elle est immense, en effet, répondit Bertrand agenouillé, et je doute qu’ils la reconnaissent comme elle mérite de l’être.

– N’est-ce pas ? reprit Urbain. Eh bien ! voyons, mon fils, à quelle somme allons-nous fixer la dîme du rachat ?

Et Urbain se tourna, comme pour l’interroger sur cette délicate et grave question, vers son frère, qui apprenait là mollement son métier de pape futur.

– Très saint-père, répondit Angélo en se renversant dans son fauteuil et en secouant la

 

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tête, il faudra bien de l’or temporel pour compenser la douleur de vos foudres spirituelles.

– Sans doute, sans doute, reprit Urbain, mais nous sommes clément, et il faut le dire, tout nous invite à la clémence. Le ciel est si beau dans ce pays d’Avignon, l’air est si pur quand le mistral veut bien laisser oublier qu’il existe dans les cavernes du mont Ventoux, que tous ces bienfaits du Seigneur annoncent aux hommes la miséricorde et la fraternité. Oui, ajouta le pape, en tendant une coupe d’or à un jeune page vêtu de blanc, qui la remplit aussitôt, oui, les hommes sont bien décidément frères.

– Permettez, très saint-père, dit alors Bertrand, j’ai oublié de dire à votre sainteté en quelle qualité j’étais venu ici. Je suis venu en qualité d’ambassadeur de ces braves gens dont il s’agit.

– Et comme tel, vous nous demandez notre indulgence, n’est-ce pas ?

– D’abord, oui, très saint-père, votre indulgence est toujours une excellente chose pour nous autres pauvres soldats, qui pouvons être tués d’un moment à l’autre.

 

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– Oh ! cette indulgence-là, vous l’avez, mon fils. Nous voulions parler de notre miséricorde, ou de notre pardon, si vous l’aimez mieux.

– Nous y comptons bien aussi, très saint-père.

– Oui ; mais vous savez à quelles conditions nous pouvons vous l’accorder.

– Hélas ! reprit Duguesclin, condition inacceptable, souverain pontife ; car Votre Sainteté oublie ce que l’armée va faire en Espagne.

– Ce qu’elle va faire en Espagne !...

– Oui, très saint-père, je croyais vous avoir dit qu’elle allait combattre pour l’Église chrétienne.

– Eh bien ?

– Eh bien ! elle a droit, partant pour cette mission sainte, non seulement à tout pardon et à toute indulgence de Votre Sainteté, mais encore à son aide.

– Mon aide ! messire Bertrand, répondit Urbain, qui commençait à prendre une certaine inquiétude ; qu’entendez-vous par ces paroles, mon fils ?

 

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– J’entends, très saint-père, que le siège apostolique est généreux, qu’il est riche, que la propagation de la foi lui sert beaucoup, et qu’il peut payer pour son intérêt.

– Çà, que dites-vous là, messire Bertrand ? interrompit Urbain, se soulevant sur son fauteuil avec une colère mal dissimulée.

– Sa Sainteté m’a parfaitement compris, je le vois, répliqua le connétable en se relevant et en brossant ses genoux.

– Non pas, s’écria le pape, qui, au contraire, tenait à ne pas comprendre, non pas, expliquez-vous.

– Voici, très saint-père : les illustres soldats, un peu mécréants, c’est vrai, mais fort repentants, que vous voyez d’ici, nombreux comme les feuilles des forêts et comme les sables de la mer, – la comparaison est tirée des livres saints, – je crois, – les illustres soldats que vous voyez d’ici, dis-je, sous les ordres du seigneur Hugues de Caverley, du Chevalier-Vert, de Claude l’Écorcheur, du Bègue de Vilaine, d’Olivier de Mauny et autres valeureux chevaliers, attendent

 

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de Votre Sainteté un subside pour entrer en campagne. Le roi de France a promis cent mille écus d’or ; c’est un prince très chrétien, et qui mérite d’être canonisé certainement, ni plus ni moins qu’un pape. Or, Votre Sainteté, qui est la clef de voûte de la chrétienté, pourra bien donner deux cent mille écus, par exemple.

Urbain fit un nouveau bond sur son fauteuil. Mais cette élasticité dans les muscles du saint-père, élasticité qui ne pouvait venir que d’une surexcitation nerveuse, ne déconcerta point Bertrand, qui resta dans la même attitude respectueuse, mais ferme.

– Messire, dit Sa Sainteté, je vois qu’on se gâte dans la société des brigandeaux, et certaines gens que je ne nommerai pas, et qui ont joui jusqu’à présent des faveurs du Saint-Siège, eussent été mieux payés selon leur mérite, à ce qu’il me semble, s’ils en eussent subi les rigueurs.

Ce mot terrible, dont le pape attendait un grand effet, laissa, au grand étonnement d’Urbain V, le connétable impassible.

 

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– J’ai, continua le saint-père, six mille soldats.

Bertrand remarqua à part lui qu’Urbain V mentait juste de moitié comme Hugues de Caverley et le Vert-Chevalier, ce qui lui parut, malgré l’urgence de la situation, un peu bien hasardé pour un pape.

– J’ai six mille soldats dans Avignon, et trente mille habitants en état de porter les armes.

Cette fois, Urbain ne mentait que d’un tiers.

– En état de porter les armes, la ville est fortifiée, et puis n’y eût-il ni remparts, ni fossés, ni piques, j’ai la tiare de saint Pierre au front, et j’arrêterai seul, avec l’invocation de Dieu, des barbares moins courageux que n’étaient les soldats d’Attila que le pape Léon arrêta devant Rome.

– Eh ! très saint-père, réfléchissez-y. Les armes spirituelles et temporelles réussissent mal aux vicaires du Christ contre les rois de France, qui sont les fils aînés de l’Église. Témoin votre prédécesseur Boniface VIII, qui reçut, Dieu me garde d’excuser une pareille audace ! qui reçut,

 

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dis-je, un soufflet de Colona, et qui mourut en prison après s’être dévoré les poings. Vous voyez déjà à quoi l’excommunication vous a servi, puisque ceux que vous avez excommuniés, au lieu de fuir et de se disperser, se sont réunis au contraire pour vous venir demander pardon à main armée. Quant aux armes temporelles, c’est bien peu de chose que six mille soldats et vingt mille bourgeois inhabiles ; en tout vingt-six mille hommes, et encore en comptant chaque bourgeois comme un homme, contre cinquante mille guerriers éprouvés, ne craignant ni Dieu ni diable, et beaucoup plus habitués aux papes que ne l’étaient les soldats d’Attila, qui voyaient un pape pour la première fois ; c’est à ce dernier point surtout que je supplie Sa Sainteté de penser avant qu’elle ne se présente aux aventuriers.

– Ils oseraient ! s’écria Urbain l’œil étincelant de colère.

– Saint-père, je ne sais ni s’ils oseraient, ni ce qu’ils oseraient ; mais ce sont des gaillards bien hardis.

– L’oint du Seigneur ! les malheureux !... des

 

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chrétiens !...

– Permettez, permettez, très saint-père ; ce ne sont point des chrétiens, ce sont des excommuniés... Que voulez-vous qu’ils ménagent ces gens-là ?... Ah ! s’ils n’étaient pas excommuniés, ce serait autre chose : ils pourraient craindre l’excommunication ; mais maintenant ils ne craignent rien.

Plus l’argument était fort, plus croissait la colère du pape ; il se leva tout à coup et marcha vers Bertrand.

– Vous qui me donnez cet avis étrange, lui dit-il, vous vous croyez donc bien en sûreté ici !

– Moi, dit Bertrand avec une tranquillité qui eût démoralisé saint Pierre lui-même, je suis bien plus en sûreté ici que Votre Sainteté elle-même ; car en admettant, ce que je ne suppose pas, qu’il m’arrive quelque malheur, je puis répondre d’avance qu’il ne resterait pas pierre sur pierre de la bonne ville d’Avignon, ni du magnifique palais que vous venez de faire bâtir, si solide qu’il soit. Oh ! ce sont de fiers démolisseurs que ces coquins-là, et qui vous émiettent une forteresse

 

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en aussi peu de temps qu’il en faudrait à une armée régulière pour renverser une bicoque ; puis ils ne se borneraient point là : après avoir passé de la ville au château, ils passeraient du château à la garnison, et de la garnison aux bourgeois, et il ne resterait pas os sur os de vos trente mille hommes, ce qui ferait bien des âmes perdues par la faute de Votre Sainteté ; aussi, sachant combien Votre Sainteté est prudente, je me trouve plus en sûreté ici que dans mon camp.

– Eh bien ! s’écria le pape furieux et rongeant le frein que lui mettait le connétable ; eh bien ! je persiste : j’attendrai.

– En vérité, très saint-père, dit Bertrand, je vous jure ma foi de gentilhomme que je ne reconnais pas Votre Sainteté à ce refus ; j’étais convaincu, moi, je me trompais à ce que je vois, j’étais convaincu que Votre Sainteté irait au-devant du sacrifice que la foi lui commande, et que, suivant l’exemple donné par le bon roi Charles V, les deux cent mille écus seraient offerts par le Saint-Siège apostolique. Croyez-moi, très saint-père, ajouta le connétable en

 

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prenant un air très peiné, c’est bien douloureux pour un bon chrétien comme moi, de voir le premier prince de l’Église refuser son assistance à une pieuse entreprise comme celle que nous poursuivons. Jamais ces dignes chefs ne voudront le croire.

Et saluant plus humblement que jamais Urbain V, stupéfait de l’événement inattendu auquel il allait falloir faire face, le connétable sortit presque à reculons de la terrasse, descendit l’escalier, et retrouvant à la porte du palais sa suite, qui commençait à n’être pas sans inquiétude sur son compte, il reprit le chemin du camp.

 

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III

 

Comment monseigneur le légat vint au camp des

aventuriers, et comment il y fut reçu.

 

Duguesclin, de retour au camp, commença de comprendre qu’il éprouverait de grandes difficultés à mettre à exécution le beau plan qu’il avait conçu, et qui était destiné à atteindre trois grands résultats : payer les aventuriers, subvenir aux frais de la campagne, et aider le roi à finir l’hôtel Saint-Paul, pour peu que le pape Urbain demeurât dans les dispositions où il l’avait trouvé.

L’Église est opiniâtre. Charles V était scrupuleux. Il ne fallait pas se brouiller avec son maître sous prétexte de le servir ; il ne fallait pas, au commencement d’une campagne, donner prise aux superstitions qui, dès les premiers revers que l’on essuierait, ne manqueraient pas d’attribuer

 

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ces revers à l’irréligion du général et aux prières vengeresses du souverain pontife.

Mais Duguesclin était Breton, c’est-à-dire plus entêté à lui seul que tous les papes passés et à venir. Il avait d’ailleurs, pour justifier son entêtement, la nécessité, cette inflexible déesse que l’antiquité a représentée un coin de fer à la main.

Il résolut donc de poursuivre son dessein, quitte à prendre ensuite conseil des circonstances et à poursuivre ou s’arrêter selon le mode dans lequel les circonstances se dérouleraient.

En conséquence, il fit armer ses gens, commanda ses chariots, ordonna que ses Bretons, arrivés deux jours auparavant, sous la conduite d’Olivier de Mauny et du Bègue de Vilaine, se dirigeraient vers Villeneuve, si bien que du haut de sa terrasse qu’il n’avait point quittée, le saint-père vit le grand cordon bleuâtre se dérouler comme un serpent d’azur, auquel le soleil couchant jetait à différentes parties de ses spirales un reflet plus chaud que l’or et plus sinistre que les éclairs de l’anathème papal.

 

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Urbain V était presque aussi bon général qu’excellent moine. Il n’eut pas besoin d’appeler son capitaine général pour comprendre que ce serpent n’avait qu’un pas à faire pour enfermer Avignon dans sa courbe.

– Oh ! oh ! dit-il à son légat, en suivant d’un œil inquiet cette manœuvre, ils deviennent bien insolents, ce me semble.

Et voulant voir si les Grandes compagnies et les chefs de ces Grandes compagnies étaient aussi courroucés que l’avait dit Duguesclin, le pape Urbain V, sans autre plan que de s’assurer de l’état de leur esprit, envoya son légat au général en chef.

Le légat n’avait point assisté à l’entretien qui avait eu lieu entre lui et Duguesclin. Il ignorait donc que Duguesclin réclamât autre chose qu’un adoucissement à l’excommunication lancée contre les Grandes compagnies, ignorance qui lui donnait cette conviction qu’il en serait quitte avec quelques indulgences et quelques bénédictions.

Il partit donc, monté sur sa mule, et accompagné du pâle sacristain, son acolyte.

 

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Nous l’avons dit, le légat n’était prévenu de rien. Le pape avait jugé que communiquer ses craintes à un ambassadeur, c’est diminuer la confiance qu’il devait avoir dans la puissance de son maître. Aussi vit-on le légat s’avancer radieusement superbe entre la ville et le camp, jouissant par avance des génuflexions et des signes de croix qui allaient l’accueillir à son entrée !

Mais Duguesclin, en diplomate habile, avait placé à la garde du camp les Anglais, gens peu zélés pour les intérêts du pape, avec lequel, depuis plus de cent ans déjà, ils étaient en discussion, et il avait eu de plus la précaution de causer avec eux pour leur faire une opinion selon ses vues.

– Veillez bien, camarades, avait-il dit à son retour au camp. Il serait possible que Sa Sainteté nous envoya quelques compagnies de ses hommes d’armes. Je viens d’avoir un petit démêlé avec Sa Sainteté à cause de certaine politesse que, selon moi, il nous devait en échange de la fameuse excommunication qu’il a

 

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lancée sur nous. Je dis sur nous, car du moment où vous êtes devenus mes soldats, je me regarde comme excommunié aussi et voué à l’enfer ni plus ni moins que vous. Or, Sa Sainteté est incroyable, foi de connétable ! Sa Sainteté nous refuse cette politesse...

À cette péroraison inattendue, les Anglais frémirent comme des dogues dont le maître s’amuse à exercer la colère.

– Bien ! bien ! dirent-ils, que le pape se frotte à nous ; et il verra qu’il a affaire à de véritables excommuniés !

Duguesclin, à cette réponse, les avait jugés suffisamment instruits, et était passé dans le camp des Français.

– Mes amis, avait-il dit, il serait possible que vous vissiez venir quelque envoyé du pape. Le souverain pontife, – croyez-vous cela ? – le souverain pontife, à qui nous avons donné Avignon et le comtat, me refuse l’assistance que je lui demandais pour notre bon roi Charles V, et je vous avouerai, cela dût-il me faire tort dans votre esprit, que nous venons de nous quereller

 

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un peu. Dans cette querelle, que j’ai eu peut-être tort de soulever, votre conscience en jugera, dans cette querelle, le souverain pontife a eu la maladresse de me dire que si les armes spirituelles ne suffisaient pas, il aurait recours aux armes temporelles... Vous m’en voyez encore tout dépité !

Les Français, pour qui c’était déjà au quatorzième siècle, à ce qu’il paraît, une piètre renommée que celle des soldats du pape, se contentèrent de répondre par de grands éclats de rire au petit discours de Duguesclin.

– Bon ! dit le connétable, ceux-ci le hueront, et c’est toujours un bruit désagréable que celui des huées. À mes Bretons, maintenant ; pour ceux-là, ce sera plus difficile.

En effet, les Bretons, et surtout les Bretons de ce temps-là, gens dévots jusqu’à l’ascétisme, pouvaient craindre de se brouiller avec le souverain pontife.

Aussi Duguesclin, pour les prévenir tout d’abord en sa faveur, entra-t-il chez eux avec un visage complètement bouleversé. Ses soldats

 

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l’adoraient non seulement comme leur compatriote, mais encore comme leur père, car il n’était pas un seul d’entre eux qui ne connût le connétable personnellement par quelques services rendus, et beaucoup d’entre eux même avaient été sauvés par lui, soit de la captivité, soit de la mort, soit de la misère.

À la vue de ce visage qui indiquait, comme nous l’avons dit, une consternation profonde, les enfants de la vieille Armorique se pressèrent autour de leur héros.

– Oh ! mes enfants, s’écria Duguesclin, vous me voyez désespéré. Croiriez-vous que non seulement le pape maintient son excommunication contre les Grandes compagnies, mais encore qu’il l’étend à ceux qui se joignent à elles pour venger la mort de la sœur de notre bon roi Charles ? De sorte que nous, dignes et loyaux chrétiens, nous voilà devenus des mécréants, des chiens, des loups, à qui tout le monde peut courir sus. Le souverain pontife est fou, sur mon âme !

Les Bretons firent entendre un long murmure.

 

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– Il faut dire aussi, continua Bertrand Duguesclin, qu’il est tout à fait mal conseillé. Par qui ? je l’ignore, Mais ce que je sais c’est qu’il nous menace de ses chevaliers italiens, et qu’en ce moment il est occupé, à quoi ? vous ne vous en douteriez pas ; à les couvrir d’indulgences pour qu’ils nous combattent.

Les Bretons rugirent.

– Et que lui demandais-je cependant, à notre saint-père : le droit de recevoir la communion catholique et la sépulture chrétienne. C’est bien le moins pour des gens qui vont combattre les Infidèles. Maintenant, mes enfants, voilà où nous en sommes. Je l’ai quitté là-dessus. Je ne sais pas quel est votre avis, et je me crois aussi bon chrétien que personne ; mais je déclare que si notre saint-père Urbain V veut faire le roi terrestre avec nous, eh bien ! nous aviserons ; nous ne pouvons pas cependant nous laisser battre par ces papelins !

Les Bretons bondirent à ces mots avec une telle fureur que ce fut Duguesclin qui fut obligé de les calmer.

 

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C’était en ce moment justement que le légat, sortant par la porte de Loulle, et prenant le pont de Bénézet, débouchait dans les premières enceintes du camp. Il était souriant de béatitude.

Les Anglais coururent aux palissades pour le voir, et se croisant les bras avec un flegme insolent :

– Oh ! oh ! dirent-ils, que nous veut cette mule !

Le sacristain pâlit de colère à cette insulte, et cependant, prenant ce ton paterne familier aux membres de l’Église :

– Celui-ci, dit-il, est le légat de Sa Sainteté.

– Oh ! firent les Anglais, où sont les sacs d’argent ? Est-ce que ta mule est de force à les porter ? Montrez-nous un peu cela ; voyons.

– De l’argent ! de l’argent ! crièrent les autres d’une seule voix.

Le légat, stupéfait de cet accueil auquel il était loin de s’attendre, regarda le sacristain qui se signait de terreur.

Et ils continuèrent leur marche à travers les

 

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rangs des soldats qui répétaient sans fin :

– De l’argent ! de l’argent !

Pas un chef ne se montrait ; prévenu à l’avance par Duguesclin, chacun s’était retiré dans sa tente.

Les deux ambassadeurs traversèrent la première ligne qui, nous l’avons dit, était anglaise, et pénétrèrent jusqu’au camp des Français, lesquels, à l’aspect du légat, se précipitèrent au-devant de lui.

Le légat crut que c’était pour lui faire honneur et commençait à se rengorger, lorsqu’au lieu des humbles salutations auxquelles il s’attendait, il entendit éclater de tous les points de grands éclats de rire.

– Eh ! bonjour, monsieur le légat ! criait le soldat aussi railleur déjà au quatorzième siècle qu’il l’est de nos jours, est-ce que par hasard Sa Sainteté vous envoie à nous comme un échantillon de sa cavalerie ?

– Est-ce avec la mâchoire de la monture de son ambassadeur, disait un autre, que le saint-

 

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père compte nous passer au fil de l’épée ?

Et chacun, tout en frappant la croupe de la monture de l’ambassadeur à grands coups de houssine, de rire et de goguenarder avec un acharnement et un bruit qui faisaient plus de mal au légat que les réclamations pécuniaires des Anglais. Ceux-ci cependant ne l’avaient point abandonné tout à fait, et quelques-uns l’avaient suivi en criant de toute la force de leurs poumons :

– Money ! Money !

Ce qui, traduit en français, voulait dire : De l’argent ! de l’argent !

Le légat franchit aussi rapidement qu’il le put la seconde ligne.

Alors ce fut le tour des Bretons, mais ceux-ci plaisantaient encore moins que les autres. Ils vinrent au-devant du légat, les yeux étincelants et leurs gros poings serrés, criant de leurs voix formidables :

– Absolution ! absolution !

Et cela de telle sorte qu’au bout d’un quart

 

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d’heure, au milieu de tous les cris divers, il était impossible au légat de rien entendre au milieu de cet effroyable vacarme, semblable à celui des flots furieux, du tonnerre grondant, de la bise sifflante, et des galets refoulés en craquant sur la côte.

Le sacristain commença de perdre de son assurance et de trembler de tous ses membres. Il y avait déjà longtemps que la sueur coulait du front du légat et que cependant ses dents claquaient.

Donc, le légat pâlissant de plus en plus, et commençant à trouver insuffisantes les forces de sa mule, en croupe de laquelle plus d’un railleur français s’était élancé dans la chemin, demanda d’une voix timide :

– Les chefs, messieurs, les chefs ? qui donc de vous aurait la bonté de me conduire aux chefs ?

Ce fut alors seulement que Duguesclin, entendant cette voix lamentable, jugea qu’il était à propos d’intervenir.

Il perça la foule avec ses deux robustes

 

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épaules, qui faisaient onduler les hommes autour de lui, comme le poitrail du buffle fait onduler les herbes des savanes et les roseaux des marais Pontins.

– Ah ! ah ! c’est vous, monsieur le légat, un envoyé de notre saint-père, jarni Dieu ! quel honneur pour des excommuniés. Arrière ! soldats, arrière ! Ah ! monsieur le légat, veuillez donc entrer dans ma tente. Messieurs, s’écria-t-il d’une voix fort peu courroucée, qu’on respecte monsieur le légat, je vous en prie. Il nous apporte sans doute quelque bonne réponse de Sa Sainteté. Monsieur le légat, voulez-vous prendre ma main pour que je vous aide à descendre de votre mule ? Là, bien ! êtes-vous à terre ? C’est cela ; venez maintenant.

En effet, le légat ne se l’était pas fait dire à deux fois, et, saisissant la robuste main que lui tendait le chevalier breton, il avait sauté à terre et traversait la foule des soldats des trois nations accourus pour le voir, au milieu des contorsions d’épaules, de bouffissures, de rires et de commentaires qui faisaient dresser les cheveux

 

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sur la tête du sacristain, bien qu’il n’eût pas le don des langues, tant chez les mécréants le geste expressif suppléait à la parole.

– Quelle société ! murmurait le rat d’église, quelle société !

Une fois dans sa tente, Bertrand Duguesclin fit de grandes révérences au légat, et lui demanda pardon pour ses soldats, en termes qui rendirent un peu de courage au triste ambassadeur.

Alors le légat se voyant à peu près hors de péril et sous la sauvegarde de l’honneur du connétable, rappela toute sa dignité et commença une harangue dont le sens était :

Que le pape avait quelquefois une absolution pour les rebelles, mais de l’argent pour personne.

Les autres personnes qui, selon le conseil de Duguesclin, étaient venues peu à peu et étaient entrées les unes après les autres, entendirent cette réponse et ne cachèrent point au légat qu’ils n’en étaient que médiocrement satisfaits.

– Alors, monsieur le légat, dit Duguesclin, je commence à croire que nous ne pourrons jamais

 

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faire d’honnêtes gens de nos soldats.

– Eh bien ! dit le légat, l’idée de la damnation éternelle, à laquelle d’un mot elle a condamné tant d’âmes, a touché Sa Sainteté ; attendu que parmi toutes ces âmes il peut y en avoir de moins coupables les unes que les autres ou qui se repentent sincèrement. Sa Sainteté fera donc en votre faveur un miracle de clémence et de bonté.

– Ah ! ah ! firent les chefs, et lequel ? Voyons un peu le miracle.

– Sa Sainteté, répondit le légat, accordera ce miracle que vous désirez tant.

– Et puis après ? fit Bertrand.

– Eh ! mais, demanda le légat, qui n’avait point entendu parler d’autre chose à Sa Sainteté, n’est-ce pas tout ?

– Mais non, dit Bertrand, mais non, il s’en faut de beaucoup. Il y a encore la question d’argent.

– Le pape ne m’en a point parlé, et j’ignore complètement cette question, dit le légat.

– Je croyais, reprit le connétable, que les Anglais vous en avaient touché deux mots. Je les

 

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ai entendus crier : Money ! money ! cela veut dire : de l’argent ! de l’argent !

– Le saint-père n’en a pas. Les coffres sont vides.

Duguesclin se tourna vers les chefs comme pour leur demander si c’était là une réponse suffisante.

Les chefs haussèrent les épaules de pitié.

– Que disent ces messieurs ? demanda le légat inquiet.

– Ils disent que le saint-père n’a qu’à faire comme eux.

– Quand cela ?

– Quand leurs coffres sont vides.

– Et que font-ils ?

– Ils les remplissent.

Et Duguesclin se leva.

Le légat comprit que l’audience était terminée. Une légère rougeur venait de monter aux pommettes brunies du connétable.

 

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Le légat enfourcha sa mule et se prépara à regagner Avignon, dans la compagnie de son sacristain de plus en plus épouvanté.

– Attendez, attendez, dit Duguesclin ; attendez, monseigneur. Ne vous en allez pas comme cela tout seul, vous pourriez être écharpé en chemin, et jarni Dieu ! cela me contrarierait.

Le légat fit un soubresaut qui témoignait que si Duguesclin n’avait pas cru à ses paroles, il croyait, lui, aux paroles de Duguesclin.

En effet, le connétable, marchant à côté de la mule que le sacristain conduisait par la bride, reconduisit le légat jusqu’aux limites du camp, sans rien dire lui-même ; mais accompagné de frémissements si éloquents, de froissements d’armes si terribles et d’imprécations si menaçantes, que la sortie bien que protégée par le connétable parut au pauvre légat beaucoup plus effrayante encore que l’arrivée.

Aussi une fois hors du camp, le légat donna-t-il du talon à sa mule, comme s’il eût craint que l’on ne voulût le rattraper.

 

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IV

 

Comment Sa Sainteté le pape Urbain V se décida

enfin à payer la croisade et à bénir les croisés.

 

Le malheureux fugitif n’était pas encore rentré dans Avignon, que Duguesclin, portant ses troupes en avant, achevait de fermer ce cercle terrible qui avait tant effrayé Urbain V, lorsqu’il l’avait vu se former du haut de la terrasse. Dans ce mouvement, Villeneuve-la-Begude et Gervasy furent enlevés sans résistance aucune, quoiqu’il y eût à Villeneuve une garnison de cinq ou six cents hommes.

Le connétable avait chargé Hugues de Caverley d’opérer le mouvement et de se loger dans ces villes. Il connaissait leur manière de préparer le gîte, et ne doutait pas de l’impression que ferait sur les Avignonnais ce commencement d’entrée en campagne.

 

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En effet, dès le même soir, les Avignonnais purent voir du haut de leurs murailles s’allumer de grands feux qui avaient quelquefois grand-peine à prendre, mais qui finissaient toujours par flamber que c’était merveille. Peu à peu, en s’orientant et en reconnaissant les points précis où brûlaient les flammes, ils reconnurent que c’étaient leurs maisons qui brûlaient et leurs oliviers qui servaient d’allumettes.

En même temps les Anglais changeaient leurs vins de Châlon, de Thorins et de Beaune, dont ils savouraient encore les restes, contre ceux de Rivesalte, de l’Hermitage et de Saint-Perray qui leur parurent plus chauds et plus sucrés.

À la lueur de tous ces feux, qui ceignaient la ville et qui éclairaient les Anglais faisant leurs préparatifs nocturnes, le pape assembla son conseil.

Les cardinaux furent bien divisés selon leur coutume et même plus encore que d’habitude. Beaucoup opinaient pour un redoublement de sévérité qui frappât non seulement les aventuriers, mais encore la France d’une terreur

 

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salutaire.

Mais monseigneur le légat, aux oreilles duquel retentissaient encore les différents cris de l’armée excommuniée, ne cacha point à Sa Sainteté et à son conseil l’impression qu’il en avait reçue.

Le sacristain, de son côté, faisait dans les cuisines du pape le récit des périls qu’il avait courus en compagnie de monseigneur le légat, et auxquels ils n’avaient échappés tous deux que par leur héroïque contenance, qui avait imposé aux Anglais, aux Français et aux Bretons.

Pendant que le marmiton applaudissait au courage de l’enfant de chœur, les cardinaux écoutaient le récit du légat.

– Je suis prêt à donner ma vie pour le service de notre saint-père, disait celui-ci, car je déclare que j’en avais déjà fait le sacrifice, attendu qu’elle n’a jamais été si fort exposée que dans notre ambassade au camp. Je certifie aussi qu’à moins d’un ordre précis de Sa Sainteté, qui alors m’enverrait au martyre, martyre auquel je marcherais avec joie si je pouvais penser (mais je ne le pense pas) que la foi en reçût quelque

 

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encouragement, je ne retournerais pas auprès de ces furieux sans leur porter tout ce qu’ils demandent.

– On verra, on verra, dit le pape fort ému et surtout fort inquiet.

– Cependant, Votre Sainteté, dit un des cardinaux, nous voyons déjà, et très bien même.

– Que voyons-nous ? demanda Urbain.

– Nous voyons flamber une dizaine de maisons de campagne, parmi lesquelles je distingue parfaitement la mienne. Eh ! tenez, très saint père, voilà justement en ce moment même le toit qui s’enfonce.

– Le fait est, dit Urbain, que les choses me paraissent en état d’urgence.

– Et moi, donc, très saint-père, moi qui ai dans mes caves la récolte de six ans. On dit que les mécréants ne se donnent même pas le temps de percer le tonneau mais le défoncent pour boire à même.

– Moi, dit un troisième, de la bastide duquel la traînée de flammes s’approchait insensiblement,

 

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moi je suis d’avis qu’on envoie un ambassadeur au connétable pour le prier, au nom de l’Église, de faire cesser à l’instant même les ravages que ses soldats font sur nos terres.

– Voulez-vous vous charger de cette mission, mon fils ? demanda le pape.

– Ce serait avec grand plaisir, Votre Sainteté, mais je suis bien mauvais orateur, et puis le connétable ne me connaît pas, et mieux vaudrait, je crois, lui envoyer une figure qu’il eût déjà vue.

Le Pape se tourna vers le légat.

– Je demande le temps de dire mon in manus, répondit celui-ci.

– C’est juste, dit le pape.

– Mais dépêchez-vous ! s’écria le cardinal dont la maison allait brûler.

Le légat se leva, fit le signe de la croix, et dit :

– Je suis prêt à marcher au martyre.

– Je vous bénis, dit le pape.

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