Le bâtard de Mauléon 2
Chapitre XVI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
La reine des bohèmes.
Deux ou trois fois les bohémiens s’étaient retournés, ce qui prouvait que s’ils avaient été vus des deux voyageurs, ils les avaient vus aussi, ce qui avait amené Musaron à émettre, mais avec une timidité qui n’était pas dans ses habitudes, cette opinion qu’une fois qu’on aurait tourné le petit bouquet d’arbres, on ne verrait plus la petite troupe, attendu qu’elle aurait disparu dans quelque chemin connu d’elle seule.
Musaron n’était pas dans une heureuse veine quant aux suppositions, car, le bouquet d’arbres tourné, on vit les bohémiens, qui en apparence du moins, suivaient tranquillement leur route.
Cependant Agénor remarqua un changement qui s’était opéré : la femme qu’il avait vu de loin à âne, et qu’il ne doutait point être la femme aux
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pieds blancs et au beau visage, cette femme allait à pied, avec ses compagnons, sans qu’elle offrît rien de plus remarquable qu’eux quant à la tournure et quant à la démarche.
– Holà ! cria Agénor, holà ! bonnes gens !
Les hommes se retournèrent, et le chevalier remarqua qu’ils portaient la main à leur ceinture, à laquelle pendait un long coutelas.
– Monseigneur, dit Musaron toujours prudent, avez-vous vu ?
– Parfaitement, répondit Agénor.
Puis, revenant aux bohémiens :
– Oh ! oh ! dit-il, ne craignez rien. Je viens avec d’amicales dispositions, et je suis bien aise de vous le dire en passant, mes braves ; vos coutelas, s’il en était autrement, seraient de pauvres armes offensives contre ma cuirasse et mon écu ; et de pauvres armes défensives contre ma lance et mon épée. Maintenant, ceci posé, où allez-vous, mes maîtres ?
L’un des deux hommes fronça le sourcil et ouvrit la bouche pour répondre quelque dureté ;
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mais l’autre l’arrêta aussitôt, et tout au contraire, répondit poliment :
– Est-ce pour que nous vous indiquions votre route que vous voulez nous suivre, seigneur ?
– Assurément, dit Agénor, sans compter le désir que nous avons d’être honorés de votre compagnie.
Musaron fit une grimace des plus significatives.
– Eh bien, seigneur, répondit le bohémien poli, nous allons à Soria.
– Merci, cela tombe à merveille ; c’est à Soria aussi que nous allons.
– Malheureusement, dit le bohémien, Vos Seigneuries vont plus vite que de pauvres piétons.
– J’ai entendu dire, répondit Agénor, que les gens de votre nation pouvaient lutter de rapidité avec les chevaux les plus vifs.
– C’est possible, reprit le bohémien ; mais non pas quand ils ont deux vieilles femmes avec eux.
Agénor et Musaron échangèrent un coup
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d’œil, que Musaron accompagna d’une grimace.
– C’est vrai, dit Agénor, et vous voyagez en pauvre équipage. Comment les femmes qui vous accompagnent peuvent-elles supporter une pareille fatigue ?
– Elles y sont accoutumées, señor, et depuis longtemps, car ce sont nos mères ; nous autres bohèmes, nous naissons dans la douleur.
– Ah ! vos mères, dit Agénor, pauvres femmes !
Un instant le chevalier craignit que la belle bohémienne n’eût pris une autre route ; mais presque aussitôt il réfléchit à cette femme qu’il avait vue montée sur l’âne, et qui n’en était descendue qu’en l’apercevant lui-même. La monture était humble, mais enfin elle suffisait à ménager ces petits pieds délicats et parfumés qu’il avait vus la veille.
Il s’approcha des femmes, elles doublèrent le pas.
– Que l’une de vos mères, dit-il, monte sur l’âne, l’autre montera en croupe derrière moi.
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– L’âne est chargé de nos hardes, dit le bohémien, et il en a bien assez comme cela. Quant à votre cheval, señor, votre excellence veut rire sans doute, car c’est une trop noble et trop fringante monture pour une pauvre vieille bohémienne.
Agénor détaillait pendant ce temps les deux femmes, et aux pieds délurés de l’une d’elles il reconnut la chaussure de peau de daim qu’il avait remarquée la veille.
– C’est elle ! murmura-t-il, certain, cette fois, de ne plus se tromper.
– Allons, allons, la bonne mère au voile bleu, acceptez l’offre que je vous fais : montez en croupe derrière moi ; et si votre âne porte un poids suffisant, eh bien ! votre compagne montera derrière mon écuyer.
– Merci, señor, répondit la bohémienne avec une voix dont l’harmonie fit disparaître les derniers doutes qui pouvaient rester dans l’esprit du chevalier.
– En vérité, dit Agénor avec un accent d’ironie
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qui fit tressaillir les deux femmes et remonter jusqu’aux couteaux les mains des deux hommes, en vérité, voilà une douce voix pour une vieille.
– Señor !... dit d’une voix pleine de courroux le bohémien qui n’avait pas encore parlé.
– Oh ! ne nous fâchons pas, continua Agénor avec calme. Si je devine à sa voix que votre compagne est jeune, je devine à l’épaisseur de son voile qu’elle est belle, il n’y a point là de quoi jouer des couteaux.
Les deux hommes firent un pas en avant comme pour protéger leur compagne.
– Arrêtez ! dit impérieusement la jeune femme.
Les deux hommes s’arrêtèrent.
– Vous avez raison señor, dit-elle. Je suis jeune, et qui sait, peut-être même suis-je belle. Mais en quoi cela vous intéresse-t-il, je vous le demande, et pourquoi me gêneriez-vous dans mon voyage parce que j’aurais vingt ou vingt-cinq ans de moins que je ne parais !
Agénor, en effet, était resté immobile aux
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accents de cette voix qui révélait la femme supérieure habituée au commandement. Ainsi, l’éducation et le caractère de l’inconnue étaient en harmonie avec sa beauté.
– Señora, balbutia le jeune homme, vous ne vous êtes point trompée ; je suis chevalier.
– Vous êtes chevalier, soit ; mais moi je ne suis pas une señora, je suis une pauvre bohémienne, un peu moins laide peut-être que les femmes de ma condition.
Agénor fit un geste d’incrédulité.
– Avez-vous vu parfois les femmes de seigneurs voyager à pieds ? demanda l’inconnue.
– Oh ! ceci est une mauvaise raison, répondit Agénor, car il n’y a qu’un instant vous étiez sur l’âne.
– D’accord, répondit la jeune femme, mais au moins vous avouerez que mes habits ne sont pas ceux d’une dame de qualité.
– Les dames de qualité se déguisent parfois, madame, lorsque les femmes de qualité ont intérêt à être prises pour des femmes du peuple.
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– Croyez-vous, dit la bohémienne, qu’une femme de qualité, habituée à la soie et au velours, consente à enfermer ses pieds dans une pareille chaussure ?
Et elle montrait son brodequin de daim.
– Toute chaussure se détache le soir ; et le pied délicat fatigué par la marche du jour se délasse en se parfumant.
Si la voyageuse eût eu son voile levé, Agénor eût pu voir le sang lui monter au visage, et le feu de ses yeux resplendir dans un cercle de pourpre.
– Des parfums, murmura-t-elle en regardant sa compagne avec inquiétude, tandis que Musaron, qui n’avait pas perdu un mot du dialogue, souriait sournoisement.
Agénor n’essaya point de la troubler davantage.
– Madame, dit-il, un parfum très doux s’exhale de votre personne ; c’est cela que j’ai voulu dire et pas autre chose.
– Merci du compliment, seigneur chevalier. Mais puisque c’est là ce que vous vouliez me dire
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et pas autre chose, vous devez être satisfait me l’ayant dit.
– Cela signifie que vous m’ordonnez de me retirer, n’est-ce pas, madame ?
– Cela veut dire que je vous reconnais pour un Français, à votre accent, seigneur, et surtout à vos propos. Or, il est dangereux de voyager avec les Français, quand on n’est qu’une pauvre jeune femme très sensible aux courtoisies.
– Ainsi donc, vous insistez pour que je me sépare de vous ?
– Oui, seigneur, à mon grand regret, mais j’insiste.
Les deux serviteurs, à cette réponse de leur maîtresse, parurent prêts à soutenir cette insistance.
– J’obéirai, señora, dit Agénor ; non pas, croyez-le bien, à cause de l’air menaçant de vos deux compagnons, que je voudrais rencontrer en moins bonne compagnie que la vôtre pour leur apprendre à toucher trop souvent à leurs couteaux, mais à cause de l’obscurité dont vous
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vous entourez, et qui sert sans doute quelque projet que je ne veux point contrarier.
– Vous ne contrariez aucun projet, ni ne risquez d’éclairer aucune obscurité, je vous jure, dit la voyageuse.
– Il suffit, madame, dit Agénor ; d’ailleurs, ajouta-t-il piqué du peu d’effet produit par sa bonne mine, d’ailleurs la lenteur de votre marche m’empêcherait d’arriver aussi vite qu’il est urgent pour moi de le faire à la cour du roi don Pedro.
– Ah ! vous vous rendez près du roi don Pedro ? s’écria vivement la jeune femme.
– De ce pas, señora ; et je prends congé de vous en souhaitant toutes sortes de prospérités à votre aimable personne.
La jeune femme parut prendre une résolution subite et releva son voile.
Ce grossier encadrement faisait, s’il était possible, ressortir encore la beauté de son visage et l’élégance de ses traits ; elle avait le regard caressant et la bouche riante.
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Agénor arrêta son cheval qui avait déjà fait un pas en avant.
– Allons, seigneur, dit-elle, on voit bien que vous êtes un délicat et discret chevalier ; car vous avez deviné qui je suis peut-être, et cependant vous ne m’avez point persécutée, comme un autre eût fait à votre place.
– Je n’ai point deviné qui vous êtes, madame, mais j’ai deviné qui vous n’étiez pas.
– Eh bien ! seigneur chevalier, puisque vous êtes si courtois, dit la belle voyageuse, je vais vous raconter toute la vérité.
À ces mots, les deux serviteurs s’entre-regardèrent avec étonnement ; mais souriant toujours, la fausse bohémienne continua :
– Je suis la femme d’un officier du roi don Pedro ; et séparée depuis près d’un an de mon mari, qui a suivi le prince en France, j’essaie de le joindre à Soria ; or, vous savez que la campagne est tenue par les soldats des deux partis, et je deviendrais une proie importante pour les gens du prétendant ; aussi ai-je pris ce
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déguisement pour leur échapper, jusqu’à ce que j’aie rejoint mon mari, et que l’ayant rejoint, mon mari me puisse défendre.
– À la bonne heure, fit Agénor convaincu cette fois de la véracité de la jeune femme. Eh bien ! señora, je vous eusse offert mes services, sans l’exigence de ma mission qui me commande la plus grande célérité.
– Écoutez, monsieur, dit la belle voyageuse ; maintenant que vous savez qui je suis et moi qui vous êtes, j’irai aussi vite que vous le voudrez, si vous voulez me permettre de me placer sous votre protection et de voyager avec votre escorte.
– Ah ! ah ! dit Agénor ; vous avez donc changé d’avis, madame ?
– Oui, señor. J’ai réfléchi que je pourrais faire rencontre de gens aussi perspicaces mais moins courtois que vous.
– Alors, madame, comment ferons-nous ? À moins que vous n’acceptiez ma première proposition.
– Oh ! ne jugez pas ma monture sur sa mine ;
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tout humble qu’il est, mon âne est de race comme votre cheval ; il sort des écuries du roi don Pedro, et pourrait soutenir la comparaison avec le plus vite coursier.
– Mais vos gens, madame ?
– Votre écuyer ne peut-il prendre en croupe ma nourrice ? Mes gens nous suivront à pied.
– Ce qui vaudrait mieux, madame, c’est que vous laissassiez votre âne à vos deux serviteurs, qui s’en serviraient tour à tour, que votre nourrice montât derrière mon écuyer, comme vous dites, et vous derrière moi, comme je vous le propose ; de cette façon, nous ferions une troupe respectable.
– Eh bien ! ce sera comme vous voudrez, dit la dame.
Et presque aussitôt, en effet, avec la légèreté d’un oiseau, la belle voyageuse s’élança sur la croupe du cheval d’Agénor.
Les deux hommes placèrent à son tour la nourrice derrière Musaron, qui ne riait plus.
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Un des deux hommes monta sur l’âne, l’autre le prit par la croupière, dont il se fit un appui, et toute la troupe partit au grand trot.
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XVII
Comment Agénor et la voyageuse inconnue
firent route ensemble, et des choses qu’ils
dirent pendant le voyage.
Il est bien difficile à deux êtres jeunes, beaux, spirituels, qui se tiennent embrassés et qui partagent sur la même monture les soubresauts et les inégalités de la route, il est bien difficile, disons-nous, de ne pas entrer promptement en intimité.
La jeune femme commença par des questions ; elle en avait le droit en sa qualité de femme.
– Ainsi, seigneur chevalier, dit-elle, j’avais deviné juste, et vous êtes Français ?
– Oui, madame.
– Et vous allez à Soria ?
– Oh ! cela, vous ne l’avez point deviné, je
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vous l’ai dit.
– Soit... Offrir vos services au roi don Pedro, sans doute ?
Agénor réfléchit, avant de répondre catégoriquement à cette question, qu’il conduisait cette femme jusqu’à Soria, qu’il verrait le roi avant elle, et qu’il n’avait point par conséquent à redouter d’indiscrétion ; d’ailleurs, il avait bien des choses à dire avant que de dire la vérité.
– Madame, dit-il, cette fois vous vous trompez ; je ne vais point offrir mes services au roi don Pedro, attendu que j’appartiens au roi Henri de Transtamare, ou plutôt au connétable Bertrand Duguesclin, et je vais porter au roi vaincu des propositions de paix.
– Au roi vaincu ! s’écria la jeune femme avec un accent altier, qu’elle réprima aussitôt et modifia en surprise.
– Sans doute, vaincu, répondit Agénor, puisque son compétiteur est couronné roi à sa place.
– Ah ! c’est vrai, dit négligemment la jeune
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femme ; ainsi, vous allez porter au roi vaincu des paroles de paix ?
– Qu’il fera bien d’accepter, reprit Agénor, car sa cause est perdue.
– Vous croyez ?
– J’en suis sûr.
– Pourquoi cela ?
– Parce que mal entouré et surtout mal conseillé comme il est, c’est impossible qu’il résiste.
– Mal entouré ?...
– Sans doute : sujets, amis, maîtresse, tout le monde le pille ou le pousse au mal.
– Ainsi ses sujets ?...
– L’abandonnent.
– Ses amis ?...
– Le pillent.
– Et sa maîtresse ?... dit avec hésitation la jeune femme.
– Sa maîtresse le pousse au mal, répondit
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Agénor.
La jeune femme fronça le sourcil, et quelque chose comme un nuage passa sur son front.
– Vous voulez sans doute parler de la Moresque ? demanda-telle.
– De quelle Moresque ?
– De la nouvelle passion du roi.
– Plaît-il ? demanda Agénor, le regard étincelant à son tour.
– N’avez-vous donc pas entendu dire, demanda la jeune femme, que le roi don Pedro est follement amoureux de la fille du More Mothril ?
– D’Aïssa ! s’écria le chevalier.
– Vous la connaissez ? dit la jeune femme.
– Sans doute.
– Comment ignorez-vous alors que le mécréant infâme est en train de la pousser dans le lit du roi ?
– Un moment ! s’écria le chevalier en se retournant pâle comme la mort vers sa compagne ; un instant, ne parlez point ainsi
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d’Aïssa, si vous ne voulez point que notre amitié meure avant d’être née.
– Mais comment voulez-vous que je parle autrement, señor, puisque je dis la vérité ? Cette Moresque est ou va devenir la maîtresse avouée du roi, puisqu’il l’accompagne partout, puisqu’il marche à la portière de sa litière, puisqu’il lui donne des concerts, des fêtes, et amène la cour chez elle.
– Vous savez cela ? dit Agénor tout tremblant, car il se rappelait le rapport fait par l’alcade à Musaron ; c’est donc vrai ce voyage de don Pedro aux côtés d’Aïssa ?
– Je sais bien des choses, seigneur chevalier, dit la belle voyageuse, car nous autres gens de la maison du roi, nous apprenons vite les nouvelles.
– Oh ! madame, madame, vous me percez le cœur ! dit tristement Agénor, en qui la jeunesse déployait toute sa fleur, qui se compose des deux substances les plus délicates de l’âme, la crédulité pour entendre, la naïveté pour parler.
– Moi, je vous perce le cœur ! demanda la
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voyageuse avec étonnement. Est-ce que par hasard vous connaissez cette femme ?
– Hélas ! je l’aime éperdument, madame ! dit le chevalier au désespoir.
La jeune femme fit un geste de compassion.
– Mais elle, reprit-elle, elle ne vous aime donc pas ?
– Elle disait m’aimer. Oh ! il faut que ce traître Mothril ait usé vis-à-vis d’elle de force ou de magie !
– C’est un grand scélérat, dit froidement la jeune femme, qui a déjà fait beaucoup de mal au roi. Mais dans quel but croyez-vous qu’il agisse ?
– C’est bien simple : il veut supplanter doña Maria Padilla.
– Ainsi, à vous aussi, c’est votre avis ?
– Assurément, madame.
– Mais, reprit la voyageuse, on dit doña Maria très éprise du roi ; croyez-vous qu’elle souffre que don Pedro la délaisse ainsi ?
– Elle est femme, elle est faible, elle
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succombera, comme a succombé doña Bianca ; seulement, la mort de l’une fut un meurtre, la mort de l’autre sera une expiation.
– Une expiation !... Ainsi, selon vous, Maria Padilla a donc quelque chose à expier ?
– Je ne parle pas selon moi, madame ; je parle selon le monde.
– Ainsi, à votre avis, on ne plaindra pas Maria Padilla comme on a plaint Blanche de Bourbon ?
– Assurément non ; quoique, lorsqu’elles seront mortes toutes deux, il est probable que la maîtresse aura été aussi malheureuse que l’épouse.
– Alors, vous la plaindrez, vous ?
– Oui, quoique moins que personne je doive la plaindre.
– Et pourquoi cela ? demanda la jeune femme, en fixant sur Agénor ses grands yeux noirs dilatés.
– Parce que c’est elle qui, dit-on, a conseillé au roi l’assassinat de don Frédéric, et que don Frédéric était mon ami.
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– Seriez-vous par hasard, demanda la jeune femme, le chevalier franc à qui don Frédéric a donné rendez-vous ?
– Oui, et à qui le chien a apporté la tête de son maître.
– Chevalier ! chevalier ! s’écria la jeune femme en saisissant le poignet d’Agénor, écoutez bien ceci : sur le salut de son âme ! sur la part que Maria Padilla espère dans le paradis, ce n’est pas elle qui a donné le conseil, c’est Mothril !...
– Mais elle a su que le meurtre devait avoir lieu, et elle ne s’y est point opposée.
La voyageuse se tut.
– C’en est assez pour que Dieu la punisse, dit Agénor, ou plutôt elle sera punie par don Pedro lui-même. Qui sait si ce n’est point parce que le sang de son frère a passé entre lui et cette femme qu’il l’aime déjà moins !
– Peut-être avez-vous raison, dit l’inconnue d’une voix sonore ; mais patience ! patience !
– Vous paraissez haïr Mothril, madame ?
– Mortellement.
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– Que vous a-t-il fait ?
– Il m’a fait ce qu’il a fait à tout Espagnol : il a éloigné le roi de son peuple.
– Les femmes vouent rarement à un homme, pour une cause politique, une haine pareille à celle que vous paraissez avoir vouée à Mothril.
– C’est que moi aussi j’ai personnellement à m’en plaindre : depuis un mois il m’empêche d’aller retrouver mon mari.
– Comment cela ?
– Il a établi autour du roi don Pedro une telle surveillance, que nul message ou nul messager n’arrive jusqu’à lui ni jusqu’à ceux qui le servent. Ainsi, j’ai dépêché à mon mari deux émissaires qui ne sont pas revenus ; de sorte que j’ignore si je pourrai entrer à Soria, et si vous-même...
– Oh ! moi, j’entrerai, car je viens en ambassadeur.
La jeune femme secoua ironiquement la tête.
– Vous entrerez, s’il le veut, dit-elle d’une voix rauque qu’enflammait une forte émotion intérieure.
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Agénor étendit la main et montra l’anneau que lui avait donné Henri de Transtamare.
– Voici mon talisman, dit-il. C’était une bague d’émeraude dont la pierre était retenue par deux B entrelacés.
– Oui, en effet, dit la jeune femme, peut-être parviendrez-vous à forcer les gardes.
– Si je parviens à forcer les gardes, vous y parviendrez aussi, car vous êtes de ma suite et l’on vous respectera.
– Vous me promettez donc que si vous entrez, j’entrerai avec vous ?
– Je vous le jure, foi de chevalier !
– Eh bien ! moi je vous adjure, en échange de ce serment, de me dire ce qui peut le plus vous agréer en ce moment !
– Hélas ! ce que je désire le plus, vous ne pouvez me l’accorder.
– Dites toujours, qu’importe !
– Je voudrais revoir Aïssa et lui parler.
– Si j’entre dans la ville, vous la verrez et vous
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lui parlerez.
– Merci ! oh ! je vous serai bien reconnaissant !
– Qui vous dit que ce n’est pas encore pour moi que vous aurez fait le plus ?
– Cependant, c’est la vie que vous me rendez.
– Et vous, vous m’aurez rendu plus que la vie, dit la jeune femme avec un singulier sourire.
Comme en achevant cet échange d’aveux et en ratifiant ce traité d’alliance on arrivait au village où l’on devait s’arrêter, la belle voyageuse sauta lestement à bas du cheval d’Agénor ; et, comme on eût peut-être trouvé singulière cette compagnie de chrétiens et de bohèmes, il fut convenu qu’on se rejoindrait le lendemain sur la route, à une lieue à peu près du village.
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XVIII
Le varlet.
Le lendemain, quoique le chevalier fût bien matinal, ce fut cependant lui qui, à une lieue du village, trouva les bohémiens déjeunant près d’une fontaine, à la distance convenue de l’endroit qu’il venait de quitter.
On procéda aux mêmes arrangements que la veille, et l’on se remit en marche dans le même ordre.
La journée se passa en conversations, auxquelles Musaron et la nourrice prirent une part active. Cependant, malgré tout ce que peuvent contenir de gracieux et de varié les entretiens de ces deux importants personnages, nous nous abstiendrons de les rapporter. Musaron, malgré son adresse, n’ayant réussi à savoir de la vieille femme que ce que la jeune
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avait dit la veille.
Enfin on arriva en vue de Soria.
C’était une ville de second ordre ; mais, à cette époque belliqueuse, les villes de second ordre elles-mêmes étaient entourées de murailles.
– Madame, dit Agénor, voici la ville ; si vous pensez que le More veille comme vous me l’avez dit, ne croyez pas qu’il se borne à des visites aux portes et aux créneaux ; il doit y avoir des reconnaissances dans la plaine. Je vous engage donc dès à présent à prendre vos précautions.
– J’y songeais, dit la jeune femme en regardant autour d’elle comme pour prendre connaissance des localités, et si vous voulez bien pousser en avant avec votre écuyer, de façon pourtant à ne point aller vite, mes précautions seront prises avant qu’il ne soit un quart d’heure.
Agénor obéit. La jeune femme descendit, emmenant sa nourrice dans l’épaisseur d’un taillis, tandis que les deux hommes gardaient la route.
– Allons, allons, ne tournez point la tête ainsi,
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seigneur écuyer, et imitez la discrétion de votre maître, dit la nourrice à Musaron, lequel ressemblait à ces damnés du Dante, dont la tête disloquée regarde en arrière tandis qu’ils vont en avant.
Mais, malgré l’invitation, Musaron ne put prendre sur lui de tourner les yeux d’un autre côté, tant sa curiosité était invinciblement éveillée.
C’est qu’en effet il avait vu les deux femmes disparaître, comme nous l’avons dit, dans un massif de châtaigniers et d’yeuses.
– Décidément, monsieur, dit-il à Agénor lorsqu’il fut bien convaincu que ses yeux ne pouvaient percer le voile de verdure dont venaient de s’envelopper les deux femmes ; décidément, j’ai bien peur qu’au lieu d’être de grandes dames, comme nous le supposions d’abord, nos compagnes ne soient que des bohémiennes.
Malheureusement pour Musaron, ce n’était plus l’avis de son maître.
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– Vous êtes un bavard enhardi par ma complaisance, dit Agénor ; taisez vous.
Musaron se tut.
Après quelques minutes d’un pas si lent qu’ils firent à peine un demi-quart de lieue, ils entendirent un cri aigre et prolongé : c’était la nourrice qui appelait.
Ils se retournèrent et virent venir à eux un jeune homme vêtu à la mode espagnole, et portant sur l’épaule gauche le petit manteau de varlet des chevaux ; il faisait des signes avec son chapeau pour qu’on l’attendît.
Au bout d’un instant il fut près d’eux.
– Seigneur, me voici, dit-il à Agénor, lequel fort surpris reconnut sa compagne de voyage ; ses cheveux noirs étaient cachés sous une perruque blonde, ses épaules élargies sous le manteau paraissaient appartenir à un jeune garçon plein de santé, sa démarche était hardie, son teint même semblait plus brun depuis que ses cheveux avaient changé de couleur.
– Vous voyez que mes précautions sont prises,
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continua le jeune homme, et votre varlet pourra, je le pense, entrer sans difficulté dans la ville avec vous.
Et il sauta, avec la légèreté qu’Agénor lui connaissait déjà, derrière Musaron.
– Mais votre nourrice ? demanda le jeune homme.
– Elle restera au village voisin, avec mes deux écuyers, jusqu’à ce que le moment soit venu de les appeler près de moi.
– Alors tout est bien ; entrons en ville.
Musaron et le varlet précédèrent leur maître, qui se dirigea droit vers la principale porte de Soria, que l’on apercevait par-delà une avenue de vieux arbres.
Mais ils n’étaient pas arrivés aux deux tiers de cette avenue, qu’ils furent enveloppés par une troupe de Mores, envoyés contre eux par les sentinelles des remparts qui les avaient aperçus.
On interrogea Agénor sur le but de son voyage.
À peine eut-il déclaré que ce but était d’avoir
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un entretien avec don Pedro, que la troupe les enferma et les conduisit au gouverneur de la porte, officier choisi par Mothril lui-même.
– Je viens, dit Agénor, interrogé de nouveau, de la part du connétable Bertrand Duguesclin pour conférer avec votre prince.
À ce nom, que toute l’Espagne avait appris à respecter, l’officier parut inquiet.
– Et quels sont ceux qui vous accompagnent ? demanda-t-il.
– Vous voyez bien, mon écuyer et mon varlet.
– C’est bien, demeurez ici, je référerai de votre demande au seigneur Mothril.
– Faites ce que vous voudrez, dit Agénor ; mais je vous préviens que ce n’est ni au seigneur Mothril, ni à tout autre que le roi don Pedro que je parlerai d’abord ; seulement, prenez garde de poursuivre plus longtemps un interrogatoire dont je m’offenserais.
L’officier s’inclina.
– Vous êtes chevalier, dit-il, et en cette qualité vous devez savoir que la consigne d’un chef est
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inexorable ; je dois donc exécuter ce qui m’est prescrit.
Puis se retournant :
– Qu’on aille prévenir Son Altesse le premier ministre, dit-il, qu’un étranger demande à parler au roi de la part du connétable Duguesclin.
Agénor tourna les yeux vers son varlet, qu’il trouva fort pâle et qui paraissait fort inquiet. Musaron, plus habitué aux aventures, ne tremblait pas pour si peu.
– Compagnon, dit-il à la jeune femme, voici comment vos précautions vont réussir : vous serez reconnu malgré votre déguisement, et nous serons tous pendus comme vos complices ; mais qu’importe, si cela convient à mon maître !
L’inconnu sourit ; un moment lui avait suffit pour reprendre sa présence d’esprit, ce qui prouvait qu’elle non plus n’était pas tout à fait étrangère aux dangers.
Elle s’assit donc à quelques pas d’Agénor et parut entièrement indifférente à ce qui allait se passer.
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Les voyageurs, après avoir traversé deux ou trois pièces pleines de gardes et de soldats, se trouvèrent en ce moment dans un de ces corps-de-garde pris dans l’épaisseur d’une tour ; une seule porte y conduisait.
Tous les yeux étaient fixés sur cette porte par laquelle, d’un moment à l’autre, on s’attendait à voir entrer Mothril.
Agénor continua de causer avec l’officier ; Musaron lia conversation avec quelques Espagnols qui lui parlaient du connétable, et de leurs amis au service de don Henri de Transtamare.
Le varlet fut aussi accaparé par les pages du gouverneur, qui l’emmenaient et le ramenaient comme un enfant sans conséquence.
On ne surveillait avec un soin réel que Mauléon ; encore par sa courtoisie avait-il rassuré tout à fait l’officier ; d’ailleurs que pouvait un seul homme contre deux cents !
L’officier espagnol offrit à l’officier français des fruits et du vin ; pour le servir, les gens du
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gouverneur traversèrent la haie des gardes.
– Mon maître est habitué à ne rien prendre que de ma main, dit le jeune varlet.
Et il escorta les pages jusqu’aux appartements.
En ce moment, on entendit la sentinelle appeler aux armes, et le cri : Mothril ! Mothril ! retentit jusqu’au fond du corps-de-garde.
Chacun se leva.
Agénor sentit comme un frisson courir dans ses veines, il baissa sa visière, et à travers le grillage de fer, il chercha des yeux le jeune varlet pour le rassurer ; il n’était plus là.
– Où est donc notre voyageuse ? demanda tout bas Agénor à Musaron.
Celui-ci répondit en français avec le plus grand calme :
– Seigneur, elle vous remercie beaucoup du service que vous lui avez rendu de la faire entrer dans Soria ; elle m’a chargé de vous dire qu’elle en était on ne peut plus reconnaissante, et que vous vous en apercevriez bientôt.
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– Que dis-tu là ! fit Agénor étonné.
– Ce qu’elle m’a chargé de vous dire en partant.
– En partant !
– Ma foi ! oui, dit Musaron, elle est partie ; une anguille glisse moins vivement par les mailles du filet qu’elle n’a passé à travers les gardes du poste. J’ai vu de loin la plume blanche de sa toque fuir dans l’ombre, puis, comme je n’ai rien revu depuis, je présume qu’elle est sauvée.
– Dieu soit loué ! dit Agénor, mais tais-toi.
En effet, dans les chambres voisines retentissaient les pas d’un grand nombre de cavaliers.
Mothril entra précipitamment.
– Qu’y a-t-il ? demanda le More, en promenant autour de lui un clair et pénétrant regard.
– Ce chevalier, dit l’officier, envoyé par messire Bertrand Duguesclin, connétable de France, veut parler au roi don Pedro.
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Mothril s’approcha d’Agénor qui, la visière baissée, semblait une statue de fer.
– Ceci, dit Agénor tirant son gantelet et montrant la bague d’émeraude que lui avait remise le prince comme signe de reconnaissance.
– Qu’est-ce que ceci ? demanda Mothril.
– Une bague d’émeraude qui vient de doña Éléonore, mère du prince.
Mothril s’inclina.
– Que voulez-vous, alors ?
– Je le dirai au roi.
– Vous désirez voir Son Altesse ?
– Je le veux.
– Vous parlez haut, chevalier.
– Je parle au nom de mon maître le roi don Henri de Transtamare.
– Alors, vous attendrez dans cette forteresse.
– J’attendrai. Mais je vous préviens que je n’attendrai pas longtemps.
Mothril sourit avec ironie.
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– Soit, seigneur chevalier, dit-il, attendez donc.
Et il sortit, après avoir salué Agénor, dont les yeux sortaient comme des rayons de flammes à travers le treillage de fer de son casque.
– Bonne garde, dit tout bas Mothril à l’officier, ce sont des prisonniers importants et dont vous me répondez.
– Qu’en ferai-je ?
– Je vous le dirai demain, en attendant, qu’il ne communique avec personne, entendez-vous ?
L’officier salua.
– Décidément, dit Musaron avec le plus grand calme, je crois que nous sommes perdus, et que cette boîte de pierres nous servira de cercueil.
– Quelle magnifique occasion j’avais d’étrangler le mécréant ! s’écria Agénor ; si je n’avais été ambassadeur, murmura-t-il.
– Inconvénient des grandeurs, dit philosophi-quement Musaron.
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XIX
La branche d’oranger.
Agénor et son écuyer passèrent, dans la prison provisoire où ils étaient enfermés, une nuit très mauvaise : l’officier, obéissant aux ordres de Mothril, n’avait point reparu.
Mothril comptait revenir le lendemain matin ; prévenu au moment où il allait accompagner le roi don Pedro à une fête de taureaux, il avait toute la nuit pour songer à ce qu’il avait à faire ; puis, si rien n’était arrêté dans son esprit, un second interrogatoire déciderait du sort de l’ambassadeur et de son écuyer.
Il était possible encore que l’envoyé du connétable fût autorisé par Mothril à parvenir jusqu’à don Pedro ; mais, dans ce cas, c’est que Mothril, par un moyen quelconque, aurait pénétré le but de sa mission.
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Le grand secret des improvisateurs en politique est en général de savoir d’avance les matières sur lesquelles ils auront à improviser.
En quittant les deux prisonniers, Mothril prit donc le chemin de l’amphithéâtre où, comme nous l’avons dit, le roi don Pedro donnait à sa cour le spectacle d’une course de taureaux. Ce spectacle, que les rois donnaient ordinairement de jour, avait lieu la nuit, ce qui doublait sa magnificence ; trois mille flambeaux de cire parfumée éclairaient l’arène.
Aïssa, assise à la droite du roi et entourée de courtisans, qui adoraient en elle le nouvel astre en faveur, Aïssa regardait sans voir et écoutait sans entendre.
Le roi, sombre et préoccupé, interrogeait le visage de la jeune fille, pour y lire cette espérance que lui donnait sans cesse l’immuable pâleur de ce front si pur et la fixité monotone de ces yeux aux flammes voilées.
Quant à don Pedro, quant au cœur indomptable, quant à ce tempérament fougueux, il ressemblait au coursier contenu par le mors, et
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dont l’impatience éclate en tressaillements dont les spectateurs cherchent en vain la cause.
Puis tout à coup son front s’obscurcissait.
C’est que, tout en contemplant la jeune fille aux traits glacés, il songeait à l’ardente maîtresse qu’il avait laissée à Séville ; à cette Maria Padilla, que Mothril lui disait infidèle et changeante comme la fortune, et qui par son silence donnait raison aux suppositions de Mothril ; il y avait une double souffrance dans cette froideur présente d’Aïssa, et dans cet amour passé de doña Maria.
Alors en songeant à cette femme, pour laquelle il avait eu une adoration telle qu’on attribuait cette adoration à la magie, un soupir amer s’exhalait de sa poitrine et faisait courber comme un souffle d’orage tous les fronts des courtisans attentifs.
Ce fut dans un de ces moments que Mothril entra dans la loge royale et s’assura par un coup d’œil investigateur de la situation des esprits.
Il comprit la tempête qui grondait dans le cœur de don Pedro, il devina que la froideur d’Aïssa en
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était la cause, et il adressa un regard de menace et de haine à la jeune fille, qui demeura parfaitement calme, quoiqu’elle eût parfaitement compris.
– Ah ! te voilà, Mothril, dit le roi ; tu arrives mal, je m’ennuie.
L’intonation avec laquelle ces mots avaient été prononcés lui donnait presque la sonorité farouche du rugissement.
– J’apporte des nouvelles à Votre Altesse, dit Mothril.
– Importantes ?
– Sans doute ; dérangerais-je mon roi pour des bagatelles ?
– Parle, alors.
Le ministre se pencha à l’oreille de don Pedro :
– Il s’agit, dit-il, d’une ambassade que vous enverraient les Français.
– Voyez donc, Mothril, dit le roi sans paraître avoir entendu ce que disait le More, voyez donc
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comme Aïssa se déplaît à la cour. En vérité, je crois que vous feriez bien de renvoyer cette jeune femme dans son pays d’Afrique, qu’elle regrette si fort.
– Votre Altesse se trompe, dit Mothril ; Aïssa est née à Grenade, et, ne connaissant pas son pays, qu’elle n’a jamais vu, elle ne peut le regretter.
– Regrette-t-elle quelque autre chose ? demanda don Pedro en pâlissant.
– Je ne le crois pas.
– Mais alors, si l’on ne regrette rien, l’on se conduit autrement qu’elle ne le fait ; on parle, on rit, on vit à seize ans ; en vérité elle est morte, cette jeune fille.
– Rien n’est grave, vous le savez, sire, rien n’est chaste et réservé comme une jeune fille d’Orient ; car je vous l’ai dit, quoique née à Grenade, elle est du plus pur sang du Prophète ; Aïssa porte sur le front une rude couronne, c’est celle du malheur, elle ne peut donc avoir ce sourire dégagé, cette verbeuse hilarité des
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femmes d’Espagne ; n’ayant jamais entendu ni rire, ni parler, elle ne peut faire ce que font les Espagnoles, c’est-à-dire renvoyer l’écho d’un bruit qu’elle ne connaît pas.
Don Pedro se mordit les lèvres et fixa son œil ardent sur Aïssa.
– Un jour ne change pas une femme, continua Mothril, et celles qui gardent longtemps leur dignité gardent longtemps leur affection. Doña Maria s’est presque offerte à vous, ainsi doña Maria vous a oublié.
Au moment où Mothril prononçait ces paroles, une branche de fleurs d’oranger, lancée des galeries supérieures, tomba sur les genoux de don Pedro, avec l’aplomb d’une flèche qui touche son but.
Les courtisans crièrent à l’insolence ; quelques-uns se penchèrent en avant pour voir d’où venait l’envoi.
Don Pedro ramassa le rameau ; un billet y était attaché. Mothril fit un mouvement pour s’en emparer ; mais don Pedro étendit la main.
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– C’est à moi et non à vous que ce billet est adressé.
À la seule vue de l’écriture, il jeta un cri ; aux premières lignes qu’il lut, son visage s’éclaira.
Mothril suivait avec anxiété les effets de cette lecture.
Tout à coup don Pedro se leva.
Les courtisans se levèrent prêts à accompagner le roi.
– Restez, dit don Pedro ; le spectacle n’est pas fini ; Je désire que vous restiez.
Mothril, ne sachant que penser de cet événement inattendu, fit un pas pour suivre son maître.
– Restez ! dit le roi, je le veux.
Mothril, rentré dans la loge, se perdit avec les courtisans en conjectures sur cet événement si étrange.
Il fit chercher de tous côtés l’auteur du téméraire envoi ; mais les recherches furent inutiles.
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Cent femmes avaient à la main des rameaux d’oranger et de fleurs ; nul ne put donc lui dire d’où partait ce billet.
En rentrant au palais, Mothril interrogea la jeune Arabe ; mais Aïssa n’avait rien vu, rien remarqué.
Il essaya de pénétrer chez don Pedro ; la porte était fermée pour tout le monde.
Le More passa une nuit terrible : pour la première fois, un événement de haute importance échappait à sa sagacité ; sans pouvoir appuyer cette crainte sur aucune probabilité, ses pressentiments lui disaient que son influence venait de recevoir une rude atteinte.
Mothril n’avait point encore fermé l’œil, quand don Pedro le fit appeler ; il fut introduit dans les appartements les plus reculés du palais.
Don Pedro sortit de sa chambre pour venir au-devant du ministre, et en sortant, il ferma la portière avec soin.
Le roi était plus pâle que d’habitude, mais ce n’était point le chagrin qui lui donnait cette
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apparence de fatigue ; au contraire, un sourire d’intime satisfaction errait sur ses lèvres, et il y avait quelque chose de plus doux et de plus joyeux que d’habitude dans son regard.
Il s’assit en faisant un signe de tête amical à Mothril, et cependant le More crut remarquer sur son visage une fermeté étrangère à ses relations avec lui.
– Mothril, dit-il, vous m’avez parlé hier d’une ambassade envoyée par les Français.
– Oui, monseigneur, dit le More, mais comme vous ne m’avez pas répondu, je n’ai pas cru devoir insister.
– D’ailleurs, vous n’étiez pas pressé de m’avouer, n’est-ce pas, reprit don Pedro, que vous les aviez fait enfermer cette nuit dans la tour de la Porte-Basse !
Mothril frissonna.
– Comment savez-vous, seigneur ?... murmura-t-il.
– Je sais, voilà tout, et c’est l’important. Quels sont ces étrangers ?
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– Des Francs, à ce que je pense.
– Et pourquoi les enfermez-vous, puisqu’ils se disent ambassadeurs !
– Ils se disent, c’est le mot, reprit Mothril, à qui un instant avait suffi pour reprendre son sang-froid.
– Et vous, vous dites le contraire, n’est-ce pas ?
– Pas précisément, sire, car j’ignore si en effet...
– Dans le doute, vous ne deviez pas les arrêter.
– Alors, Votre Altesse ordonne ?...
– Qu’on me les amène ici à l’instant même.
Le More recula.
– Mais il est impossible... dit-il.
– Par le sang de Notre-Seigneur ! leur serait-il arrivé quelque chose ? demanda don Pedro.
– Non, seigneur.
– Alors, hâtez-vous de réparer votre faute, car vous avez violé le droit des gens.
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Mothril sourit. Il savait le respect que le roi don Pedro avait, dans ses haines, pour ce droit des gens, qu’il invoquait à cette heure.
– Je ne permettrai pas, dit-il, que mon roi se livre sans défense au danger qui le menace.
– Ne craignez rien pour moi, Mothril, dit don Pedro frappant du pied, craignez pour vous !
– Je n’ai rien à craindre, n’ayant rien à me reprocher, dit le More.
– Rien à vous reprocher, Mothril ? rappelez bien vos souvenirs.
– Que veut dire Votre Altesse ?
– Je veux dire que vous n’aimez point les ambassadeurs, pas plus ceux qui viennent du côté de l’Occident que ceux qui viennent du côté de l’Orient.
Mothril commença de concevoir quelque inquiétude ; peu à peu l’interrogatoire prenait une tournure menaçante ; mais comme il ne savait encore de quel côté allait venir l’attaque, il se tut et attendit.
Le roi continua :
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– C’est la première fois que vous arrêtez les messagers que l’on m’envoie, Mothril ?
– La première fois ! répondit le More, jouant le tout pour le tout ; il en est venu cent peut-être, et je n’en ai jamais laissé passer un seul.
Le roi se leva furieux.
– Si j’ai failli, continua le More, en écartant du palais de mon roi des assassins gagés par Henri de Transtamare ou par le connétable Bertrand Duguesclin, si j’ai sacrifié quelques innocents, parmi tant de coupables, ma tête est là pour payer la faute de mon cœur.
Le roi se rassit, et en s’asseyant, il dit :
– C’est bien, Mothril ; en faveur de l’excuse que vous me donnez, et qui peut être vraie, je vous pardonne ; mais que cela n’arrive plus, et que tout messager qui me sera adressé m’arrive, entendez-vous ! qu’il vienne de Burgos ou de Séville, peu importe. Quant aux Français, ils sont ambassadeurs réellement, je le sais ; je veux, en conséquence, les traiter en ambassadeurs. Qu’on les fasse donc sortir à l’instant même de la tour,
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qu’on les conduise, avec les honneurs dus à leur caractère, dans la plus belle maison de la ville ; demain, je les recevrai en audience solennelle dans la grande salle du palais. Allez !
Mothril baissa la tête, et sortit écrasé par la surprise et l’effroi.
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XX
L’audience.
Agénor et son fidèle écuyer se lamentaient chacun à sa façon.
Musaron faisait adroitement remarquer à son maître qu’il avait prédit ce qui était arrivé.
Agénor répondait que, sachant ce qui allait arriver, il n’en avait pas moins dû courir la chance.
Ce à quoi Musaron répondait que certains ambassadeurs avaient été vus accrochés à des potences, plus hautes peut-être, mais certainement non moins désagréables que de plus petites.
Ce à quoi Mauléon ne trouvait rien à répondre.
On connaissait la justice expéditive de don Pedro : quand on fait aussi peu de cas de la vie
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des hommes, on agit toujours vite.
Les deux prisonniers se livraient donc à ces lugubres pensées, et Musaron examinait déjà les pierres du mur, pour s’assurer si quelqu’une ne se prêtait point à être descellée, lorsque Mothril apparut sur le seuil de la tour, suivi d’une escorte de capitaines qu’il laissa à la porte.
Si vite qu’il eût paru, Agénor avait eu le temps de baisser la visière de son casque.
– Français, dit Mothril, réponds-moi et ne mens pas, si toutefois tu peux parler sans mentir.
– Tu juges les autres d’après toi, Mothril, dit Agénor, qui, tout en désirant ne pas aggraver sa position par un élan de colère, répugnait, surtout d’instinct, à se laisser insulter par l’homme qu’il haïssait le plus au monde.
– Que veux-tu dire, chien ? fit Mothril.
– Tu m’appelles chien, parce que je suis chrétien ; alors ton maître est un chien aussi, n’est-ce pas ?
La riposte atteignit le More.
– Qui te parle de mon maître et de sa religion ?
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dit-il ; ne mêle pas son nom au tien, et ne crois pas lui ressembler parce qu’il adore le même Dieu que toi.
Agénor s’assit en haussant les épaules.
– Est-ce pour me dire toutes ces misères que tu es venu, Mothril ? demanda le chevalier.
– Non, j’ai d’importantes questions à te faire.
– Voyons, fais.
– Avoue d’abord comment tu t’y es pris pour correspondre avec le roi.
– Avec quel roi ? demanda Agénor.
– Je n’en reconnais qu’un seul, envoyé des rebelles, et c’est le roi, mon maître.
– Don Pedro ? Tu me demandes comment j’ai pu correspondre avec don Pedro ?
– Oui.
– Je ne comprends pas.
– Nies-tu avoir demandé audience au roi ?
– Non, puisque c’est à toi-même que j’ai fait cette demande.
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– Oui, mais ce n’est pas moi qui ai transmis cette demande au roi... et cependant...
– Et cependant ?... répéta Agénor.
– Il connaît ton arrivée.
– Ah ! fit Agénor avec une stupéfaction qui eut pour écho le : Ah ! beaucoup plus accentué encore de Musaron.
– Ainsi, tu ne veux rien m’avouer ? dit Mothril.
– Que veux-tu que je t’avoue ?
– Par quel moyen d’abord tu as correspondu avec le roi ?
Agénor haussa une seconde fois les épaules.
– Demande à nos gardes, dit-il.
– Ne crois pas rien obtenir du roi, chrétien, si tu n’as d’abord mon assentiment.
– Ah ! dit Agénor, je verrai donc le roi ?
– Hypocrite ! fit Mothril avec rage.
– Bon ! cria Musaron, nous n’aurons pas besoin de trouer le mur, à ce qu’il paraît.
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– Silence ! dit Agénor.
Puis, se retournant vers Mothril :
– En bien ! dit il, puisque je parlerai au roi, nous verrons, Mothril, si mes paroles ont si peu de poids que tu le supposes.
– Avoue ce que tu as fait pour que le roi ait su ton arrivée, dis-moi les conditions auxquelles tu viens proposer la paix, et tu auras tout mon appui.
– À quoi bon acheter un appui dont ta colère même prouve en ce moment que je puis me passer ? dit Agénor en riant.
– Montre-moi ton visage au moins, s’écria Mothril, inquiet de ce rire et du son de cette voix.
– Devant le roi tu me verras, dit Agénor ; au roi, je parlerai à cœur et visage découverts.
Tout à coup, Mothril se frappa le front et regarda autour de la chambre :
– Tu avais un page ? dit-il.
– Oui.
– Qu’est-il devenu ?
– Cherche, demande, interroge, c’est ton droit.
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– C’est pour cela que je te questionne.
– Entendons-nous : c’est ton droit sur tes officiers, tes soldats, tes esclaves, mais pas sur moi.
Mothril se retourna vers sa suite :
– Il y avait un page avec le Français, dit-il ; qu’on s’informe de ce qu’il est devenu.
Il y eut un instant de silence tandis que les recherches se faisaient ; chacun des trois personnages attendait le résultat de ces recherches avec un aspect différent. Mothril, agité, se promenait devant la porte comme une sentinelle devant son poste, ou plutôt comme une hyène dans sa loge. Agénor, assis, attendait avec l’immobilité et le silence d’une statue de fer. Musaron, attentif à toutes choses, demeurait muet comme son maître, mais dévorait des yeux le More.
La réponse fut que le page avait disparu depuis la veille, et n’avait pas reparu depuis.
– Est-ce vrai ? demanda Mothril à Agénor.
– Dame ! fit le chevalier, ce sont des hommes
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de ta croyance qui le disent. Les infidèles mentent-ils donc aussi ?
– Mais pourquoi a-t-il fui ?
Agénor comprit tout.
– Pour aller dire au roi, sans doute, que son maître était arrêté, répondit-il.
– On ne parvient pas jusqu’au roi, quand Mothril veille autour du roi, répondit le More.
Puis, tout à coup se frappant le front :
– Oh ! la fleur d’oranger ! dit-il. Oh ! le billet !
– Décidément le More devient fou, dit Musaron.
Tout à coup Mothril parut se rasséréner. Ce qu’il venait de découvrir était moins terrible sans doute que ce qu’il avait craint d’abord.
– Eh bien ! dit-il, soit ; je te félicite de l’adresse de ton page ; l’audience que tu désirais t’est accordée.
– Et pour quel jour ?
– Pour demain, répondit Mothril.
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– Dieu soit loué ! dit Musaron.
– Mais prends garde, continua le More, s’adressant au chevalier, que ton entrevue avec le roi n’ait pas l’heureux dénouement que tu espères.
– Je n’espère rien, dit Agénor ; je remplis ma mission, voilà tout.
– Veux-tu un conseil ? dit Mothril en donnant à sa voix une expression presque caressante.
– Merci, dit Agénor, je ne veux rien de toi.
– Pourquoi cela ?
– Parce que je ne reçois rien d’un ennemi.
À son tour, le jeune homme prononça ces paroles avec un tel accent de haine que le More en frissonna.
– C’est bien, dit-il ; adieu, Français.
– Adieu, infidèle, dit Agénor.
Mothril sortit : il savait en somme ce qu’il désirait savoir ; le roi avait été instruit, mais par une voix peu redoutable. Ce n’était pas ce qu’il avait craint d’abord.
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Deux heures après cette entrevue, une garde imposante vint prendre Agénor au seuil de la tour, et le conduisit, avec de grandes marques de respect, à une maison située sur la place de Soria.
De vastes appartements, aussi somptueusement meublés qu’il avait été possible de le faire, étaient préparés pour recevoir l’ambassadeur.