Le bâtard de Mauléon 2
Chapitre VII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le sanglier pris dans le piège.
Derrière le connétable venait, l’œil sournois et le sourire esquissé sur les lèvres, l’honnête Musaron, poudreux des pieds à la tête.
Il semblait placé là pour donner aux assistants l’explication de cette arrivée si foudroyante du connétable.
Bertrand leva sa visière en entrant, et d’un seul regard fit le tour de l’assemblée.
Apercevant don Pedro, il s’inclina légèrement ; découvrant Henri de Transtamare, il fit un salut respectueux ; allant à Caverley, il lui prit la main.
– Bonjour, sire capitaine, dit-il avec calme, nous avons donc fait bonne prise. Ah ! messire de Mauléon, pardon ! je ne vous avais pas vu.
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Ces mots, qui semblaient indiquer une ignorance si positive de la situation, frappèrent de stupeur la plupart des assistants.
Mais Bertrand, loin de s’émouvoir de ce silence presque solennel, continua :
– J’espère, au reste, capitaine Caverley, que l’on aura eu pour le prisonnier tous les égards dus à son rang, et surtout à son malheur.
Henri allait répondre, don Pedro prit la parole :
– Oui, seigneur connétable, rassurez-vous, nous avons eu pour le prisonnier tout le respect que commandait le droit des gens.
– Vous avez eu, fit Bertrand avec une expression de surprise qui eût fait honneur au plus habile comédien, vous avez eu ! Comment dites-vous cela, s’il vous plaît, Altesse ?
– Mais oui, messire connétable, reprit don Pedro en souriant, je le répète, nous avons eu.
Bertrand regarda Caverley impassible sous sa visière d’acier.
– Je ne comprends pas, dit-il.
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– Cher connétable, dit Henri en se soulevant de son siège avec peine, car il avait été meurtri et garrotté par les soldats, et, dans la lutte, plusieurs de ces hommes cuirassés l’avaient à demi étouffé dans leurs bras de fer. Cher connétable, l’assassin de don Frédéric a raison, c’est lui qui est notre maître, et c’est nous que la trahison a faits ses prisonniers.
– Hein ! fit Bertrand en se retournant avec un regard si mauvais que plus d’une face pâlit dans l’assemblée. La trahison, dites-vous, et qui donc est le traître ?
– Seigneur connétable, répondit Caverley en faisant un pas en avant, le mot trahison est impropre, ce me semble, et c’est plutôt la fidélité qu’il eût fallu dire.
– La fidélité ! reprit le connétable dont l’étonnement paraissait croître.
– Sans doute, la fidélité, continua Caverley, car enfin nous sommes Anglais, n’est-ce pas ? et par conséquent sujets du prince de Galles ?
– Eh bien ! après, que signifie cela ? dit
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Bertrand en élargissant, pour respirer à son aise, ses larges épaules, et en laissant tomber sur la poignée de son estoc une épaisse main de fer. Qui vous dit, mon cher Caverley, que vous ne soyez point sujet du prince de Galles ?
– Alors, seigneur, vous en conviendrez, car mieux que personne vous connaissez les lois de la discipline, alors, j’ai dû obéir à l’ordre de mon prince.
– Et cet ordre, le voici, dit don Pedro en allongeant le parchemin vers Bertrand.
– Je ne sais pas lire, dit brusquement le connétable.
Don Pedro retira son parchemin, et Caverley frissonna, tout brave qu’il fût.
– Eh bien ! continua Duguesclin, je crois comprendre maintenant. Le roi don Pedro avait été pris par le capitaine Caverley. Il a montré son sauf-conduit du prince de Galles, et à l’instant même le capitaine a rendu la liberté à don Pedro.
– C’est cela même, s’écria Caverley, qui espéra un moment que dans son exquise loyauté
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Duguesclin approuverait tout.
– Rien de mieux jusqu’à présent, continua le connétable.
Caverley respira plus librement.
– Mais, reprit Bertrand, il y a encore une chose obscure pour moi.
– Laquelle ? demanda don Pedro avec hauteur. Dépêchez-vous seulement, messire Bertrand, car toutes ces interrogations deviennent fatigantes.
– J’achève, reprit le connétable avec son impassibilité terrible. Mais en quoi est-il besoin que le capitaine Caverley, pour délivrer don Pedro, fasse prisonnier don Henri ?
À ces mots, et à l’attitude que prit Bertrand Duguesclin en les prononçant, Mothril jugea que le moment était venu d’appeler un renfort de Mores et d’Anglais au secours de don Pedro.
Bertrand ne sourcilla point et ne parut pas même s’apercevoir de la manœuvre. Seulement, si la chose est possible, sa voix devint encore plus calme et plus froide qu’auparavant.
– J’attends une réponse, dit-il.
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Ce fut don Pedro qui la donna.
– Je suis étonné, dit-il, que l’ignorance soit si grande chez les chevaliers français, qu’ils ne sachent pas que c’est double bénéfice de se faire un ami en même temps qu’on se défait d’un ennemi.
– Êtes-vous de cet avis, maître Caverley ? demanda Bertrand en fixant sur le capitaine un regard dont la sérénité même, gage de force, était en même temps un gage de menace.
– Il le faut bien, messire, dit le capitaine. J’obéis, moi.
– Eh bien ! moi, fit Bertrand, tout au contraire de vous, je commande. Je vous ordonne donc, entendez-vous bien ceci ? je vous ordonne de mettre en liberté Son Altesse le prince don Henri de Transtamare, que je vois là gardé par vos soldats, et comme je suis plus courtois que vous, je n’exigerai pas que vous arrêtiez don Pedro, bien que j’en aie le droit, moi dont vous avez l’argent dans votre poche, moi qui suis votre maître puisque je vous paie.
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Caverley fit un mouvement ; don Pedro étendit le bras :
– Ne répondez rien, capitaine, dit-il, il n’y a ici qu’un maître, et ce maître, c’est moi. Vous obéirez donc à moi, et cela sur le champ, s’il vous plaît. Bâtard don Henri, messire Bertrand, et vous, comte de Mauléon, je vous déclare à tous trois que vous êtes mes prisonniers.
Il se fit, à ces terribles mots, un grand silence dans la tente. Au milieu de ce silence, six hommes d’armes, sur un signe de don Pedro, se détachèrent du groupe pour s’assurer de la personne de Duguesclin comme on s’était déjà assuré de la personne de don Henri ; mais le bon chevalier, d’un coup de poing, de ce poing avec lequel il faussait les armures, abattit le premier qui se présenta, et, de sa puissante voix entonnant le cri de Notre-Dame Guesclin, de manière à la faire résonner dans les profondeurs les plus éloignées de la plaine, il tira son épée.
En un moment, la tente présenta le spectacle d’une confusion terrible. Agénor, mal gardé, avait d’un seul effort écarté les deux soldats qui
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veillaient sur lui, et était venu se joindre à Bertrand. Henri coupait avec ses dents la dernière corde qui lui liait les poignets.
Mothril, don Pedro et les Mores formaient un angle menaçant.
Aïssa passait la tête à travers les rideaux de sa litière en criant, oublieuse de tout, excepté de son amant : Courage, mon grand seigneur ! courage !
Enfin, Caverley se retirait emmenant avec lui ses Anglais, de manière à garder la neutralité le plus longtemps possible ; seulement, pour être prêt à tout événement, il faisait sonner le boute-selle.
Le combat s’engagea. Flèches, viretons, balles de plomb lancées par la fronde, commencèrent à siffler dans l’air et à pleuvoir sur les trois chevaliers, quand soudain une immense clameur s’éleva, et une troupe d’hommes d’armes entra à cheval dans la tente, coupant, saccageant, écrasant tout, et soulevant des tourbillons de poussière qui aveuglèrent les plus furieux combattants.
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À leurs cris : Guesclin ! Guesclin ! il n’était pas difficile de reconnaître les Bretons commandés par Le Bègue de Vilaine, l’inséparable ami de Bertrand, lequel l’avait aposté aux barrières du camp, avec injonction de ne charger que lorsqu’il entendrait le cri de Notre-Dame Guesclin.
Il y eut un moment de confusion étrange dans cette tente éventrée, ouverte, renversée ; un instant pendant lequel amis et ennemis se trouvèrent mêlés, confondus, aveugles ; puis, cette poussière se dissipa ; puis, aux premiers rayons du soleil se levant derrière les montagnes de la Castille, on vit les Bretons maîtres du champ de bataille. Don Pedro, Mothril, Aïssa, les Mores avaient disparu comme une vision. Quelques-uns atteints par les masses et par les estocs étaient couchés à terre, et agonisaient dans leur sang comme pour prouver seulement qu’on n’avait point eu affaire à une armée de rapides fantômes.
Agénor reconnut tout d’abord cette disparition ; il sauta sur le premier cheval venu, et
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sans s’apercevoir que le cheval était blessé, il le poussa vers le monticule le plus proche, d’où il pouvait découvrir la plaine. Arrivé là, il vit au loin cinq chevaux arabes qui gagnaient le bois ; à travers l’atmosphère bleuâtre du matin, il reconnut la robe de laine et le voile flottant d’Aïssa. Sans s’inquiéter s’il était suivi, dans un mouvement d’espoir insensé, il poussa son cheval à leur poursuite, mais au bout de dix pas, le cheval s’abattit pour ne plus se relever.
Le jeune homme revint à la litière ; elle était déserte, et il n’y trouva plus qu’un bouquet de roses tout humide de pleurs.
À l’extrémité des lignes, toute la cavalerie anglaise en bon ordre attendait, pour agir, le signal de Caverley. Le capitaine avait si habilement disposé ses hommes qu’ils enfermaient les Bretons dans un cercle.
Bertrand vit d’un coup d’œil que le but de cette manœuvre était de lui couper la retraite.
Caverley s’avança.
– Messire Bertrand, dit-il, pour vous prouver
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que nous sommes de loyaux compagnons, nous allons vous ouvrir nos rangs afin que vous regagniez votre quartier. Cela vous fera voir que les Anglais sont fidèles à leur parole, et qu’ils respectent la chevalerie du roi de France.
Pendant ce temps, Bertrand, silencieux et calme comme si rien d’extraordinaire ne se fût passé, était remonté sur son cheval et avait repris sa lance des mains de son écuyer.
Il regarda autour de lui, et vit qu’Agénor venait d’en faire autant.
Tous ses Bretons se tenaient derrière lui en bon ordre et prêts à charger.
– Sire Anglais, dit-il, vous êtes un fourbe, et si j’étais en force je vous ferais pendre au châtaignier que voici.
– Ah ! ah ! messire connétable, dit Caverley, prenez garde ! Vous m’allez forcer de vous faire prisonnier au nom du prince de Galles.
– Bah ! fit Duguesclin.
Caverley comprit tout ce qu’il y avait de menace dans la railleuse intonation du
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connétable, et se retournant vers ses soldats :
– Fermez vos rangs, cria-t-il à ses hommes, qui se rejoignirent et présentèrent aux Bretons une muraille de fer.
– Enfants ! dit Bertrand à ses braves, l’heure du déjeuner approche ; nos tentes sont là-bas, rentrons chez nous.
Et il piqua si rudement son cheval que Caverley n’eut que le temps de se jeter de côté pour laisser passer l’ouragan de fer qui s’avançait sur lui.
En effet, derrière Bertrand s’étaient élancés avec la même force les Bretons conduits par Agénor. Henri de Transtamare avait été presque malgré lui placé au centre de la petite troupe.
En ce temps-là un homme valait vingt hommes par la science des armes et la force matérielle. Bertrand dirigea sa lance de telle façon qu’il enleva l’Anglais qui se trouvait en face de lui. Cette première percée faite, on entendit un grand fracas de lances brisées, des cris de blessés, des coups sourds frappés par des
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masses de fer, des hennissements de chevaux broyés par le choc.
Lorsque Caverley se retourna, il vit une large trouée sanglante ; puis, à cinq cents pas au-delà de cette trouée, les Bretons galopant en aussi bon ordre que s’ils eussent traversé un champ d’épis mûrs.
– Je m’étais pourtant bien promis, murmura-t-il en secouant la tête, de ne pas me risquer contre ces brutes. Au diable les fanfaronnades et les fanfarons ! Je perds à cette équipée au moins douze chevaux et quatre hommes, sans compter – oh ! malheureux que je suis ! – une rançon de roi. Çà, décampons, messieurs. À partir de cette heure, nous sommes castillans. Changeons la bannière.
Et l’aventurier, dès le jour même, leva le camp et se mit en marche pour rejoindre don Pedro.
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VIIII
La politique de messire Bertrand Duguesclin.
Il y avait déjà plusieurs heures que les Bretons et le prince de Transtamare étaient en sûreté avec Mauléon, et déjà depuis longtemps Agénor avait, dans les replis des montagnes qui bornaient l’horizon, perdu ce point blanc fuyant dans la plaine resplendissant maintenant aux rayons du soleil, et qui n’était autre chose que tout son amour, toute sa joie, toutes ses espérances, qui allaient s’évanouissant.
Au reste, c’était un spectacle assez varié que l’attitude des différents personnages de cette histoire, car le hasard semblait prendre plaisir à les grouper tous dans l’encadrement du magnifique paysage que considérait Agénor.
Sur une des rampes de la montagne qu’elle avait gagnée d’une course que le vol de l’aigle
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n’eût point dépassée, la petite troupe fugitive venait de reparaître ; on voyait distinctement trois choses ; le manteau rouge de Mothril, le voile blanc d’Aïssa, et le point d’acier lumineux que le soleil faisait briller comme une étincelle sur le casque de don Pedro.
Dans l’intervalle qui s’étendait du premier au troisième plan, toute la troupe de Caverley rétablie en ordre de bataille suivait le chemin de la montagne. Les premiers cavaliers commençaient à se perdre dans le bois qui s’étendait à sa base.
Au premier plan, Henri de Transtamare adossé à une touffe de genêts gigantesques, laissant errer son cheval sur la prairie, regardait de temps en temps avec une stupéfaction douloureuse ses poignets rougis encore par la pression des cordes. Ces vestiges de la scène effrayante qui venait de se passer dans la tente de Caverley, lui prouvaient seuls que deux heures auparavant don Pedro était encore en son pouvoir, et qu’un instant la fortune lui avait souri pour le précipiter presque aussitôt du faîte d’une prospérité prématurée au plus
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profond peut-être du sombre abîme de l’incertitude et de l’impuissance.
Près de Henri, quelques Bretons, épuisés de fatigue, s’étaient couchés sur l’herbe. Ces braves chevaliers, machines obéissantes, élevés par l’ordre seul de la nature au-dessus de la bête de somme ou du chien de bergerie, ne se donnaient pas la peine de réfléchir après avoir agi. Seulement, comme ils avaient remarqué qu’à dix pas d’eux Bertrand réfléchissait pour eux, ils avaient ramené leurs manteaux sur leurs visages pour se garantir du soleil, et s’étaient endormis.
Le Bègue de Vilaine et Olivier de Mauny ne dormaient pas, eux ; ils regardaient, avec l’attention la plus profonde et la plus soutenue, les Anglais, dont l’avant-garde, comme nous l’avons dit, commençait à se perdre dans le bois, tandis que l’arrière-garde s’occupait à démolir les tentes et à les charger sur le dos des mules ; au milieu des travailleurs, on pouvait distinguer Caverley, traversant comme un fantôme armé les rangs de ses soldats, et veillant à l’exécution des ordres donnés par lui.
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Ainsi, tous ces hommes épars dans le vaste paysage et fuyant, les uns au midi, les autres à l’ouest, ceux-ci à l’orient, ceux-là au nord, comme des fourmis effarouchées, étaient pourtant liés les uns aux autres par un même sentiment, et Dieu, qui les comprenait seul, en les regardant du haut du ciel, pouvait dire qu’en chacun de ces cœurs, excepté dans le cœur d’Aïssa, le sentiment qui dominait tous les autres était celui de la vengeance.
Mais bientôt Mothril, don Pedro et Aïssa se perdirent de nouveau dans un pli de la montagne ; bientôt l’arrière-garde anglaise se mit en marche à son tour et s’enfonça dans le bois, de sorte que Mauléon, ne voyant plus Aïssa, et Le Bègue de Vilaine et Olivier de Mauny ne voyant plus Caverley, se rapprochèrent de Bertrand, qui venait de sortir de sa rêverie pour se rapprocher de Henri, toujours plongé dans la sienne.
Bertrand leur sourit ; puis, se levant, grâce aux jointures de fer de son armure, avec quelque peine du petit tertre sur lequel il était assis, il marcha droit au prince Henri, toujours adossé à
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son genêt.
Le bruit de ses pas, alourdis par l’armure, ébranlaient la terre, et cependant Henri ne se retournait pas.
Bertrand continua d’avancer de façon à ce que son ombre, interposée entre le soleil et le prince, enlevât au triste seigneur cette douce consolation de la chaleur du ciel, qui est comme la vie, précieuse surtout quand on la perd.
Henri releva la tête pour réclamer son soleil, et vit le bon connétable appuyé sur sa longue épée, la visière à demi-levée, et l’œil animé d’une encourageante compassion.
– Ah ! connétable, dit le prince en secouant la tête, quelle journée !
– Bah ! monseigneur, dit Bertrand, j’en ai vu de pires.
Le prince ne répondit qu’en accusant le ciel du regard.
– Ma foi ! continua Bertrand, moi je ne me souviens que d’une chose, c’est que nous pouvions être prisonniers, et qu’au contraire nous
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sommes libres.
– Ah ! connétable, ne voyez-vous donc pas que tout nous échappe ?
– Qu’appelez-vous tout ?
– Le roi de Castille ! par Saint-Jacques ! s’écria don Henri avec un mouvement de rage et de menace qui fit tressaillir les chevaliers attirés par la parole vibrante du prince, et qui en écoutant sa parole ne pouvaient oublier que cet ennemi tant abhorré était un frère.
Bertrand ne s’était pas avancé vers le prince dans le seul but de rapprocher la distance qui les séparait : il avait quelque chose à lui dire ; il venait, en effet, de surprendre sur tous les visages une expression de lassitude assez semblable à un commencement de découragement.
Il fit un signe au prince de s’asseoir. Celui-ci comprit que Bertrand allait entamer quelque conversation importante ; il se coucha donc, et parmi toutes ces figures exprimant, comme nous l’avons déjà dit, le découragement, la sienne n’était pas une des moins expressives.
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Bertrand s’inclina en appuyant ses deux mains sur le pommeau de son épée.
– Pardon, monseigneur, dit-il, si je distrais vos pensées du chemin qu’elles suivent ; mais je désirais m’entendre avec vous sur un point.
– Qu’est-ce donc, mon cher connétable ? demanda Henri assez inquiet de ce préambule ; car pour accomplir l’acte gigantesque de son usurpation, il ne se sentait appuyé que sur la loyauté des Bretons, et certaines âmes ne peuvent, en matière de loyauté, avoir une foi bien robuste.
– Vous venez de dire, monseigneur, que le roi de Castille avait échappé ?
– Sans doute, je l’ai dit.
– Eh bien ! il y a équivoque, monseigneur, et je vous engage à tirer vos fidèles serviteurs du doute où vos paroles les ont plongés. Il y a donc un autre roi de Castille que vous ?
Henri releva la tête comme le taureau qui sent la pointe du picador.
– Expliquez-vous, cher connétable, dit-il.
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– C’est facile. Si vous et moi ne savons à quoi nous en tenir sur ce sujet, vous comprenez que mes Bretons et vos Castillans ne s’y reconnaîtront pas, et que les populations des autres Espagnes, bien moins instruites encore que vos Castillans et mes Bretons, ne sauront jamais s’il faut crier : Vive le roi Henri ou Vive le roi don Pedro.
Henri écoutait, mais sans savoir encore où tendait le connétable. Néanmoins comme le raisonnement lui paraissait fort logique, il faisait de le tête un signe approbatif.
– Eh bien ? dit-il enfin.
– Eh bien, reprit Duguesclin, s’il y a deux rois, ce qui fait confusion, commençons par en défaire un.
– Mais il me semble que nous guerroyons pour cela, sire connétable, reprit Henri.
– Fort bien ; mais nous n’avons pas encore gagné une de ces batailles éclatantes qui vous renversent tout net un roi du trône, et en attendant ce jour-là qui décidera du destin de la Castille et
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du vôtre, vous ne savez point encore vous-même si vous êtes ou n’êtes pas le roi.
– Qu’importe ! si je veux l’être.
– Alors, soyez-le.
– Mais, mon cher connétable, ne suis-je pas déjà pour tous le seul, le véritable roi ?
– Cela ne suffit pas ; il faut que vous le soyez pour tout le monde.
– C’est ce qui me paraît impossible, messire, avant le gain d’une bataille, l’acclamation d’une armée, ou la prise de quelque grande ville.
– Eh bien ! c’est à quoi j’ai songé, monseigneur.
– Vous !
– Sans doute, moi. Est-ce que vous croyez que parce que je frappe je ne pense pas. Détrompez-vous. Je ne frappe pas toujours et je pense quelquefois. Vous dites qu’il vous faut attendre le gain d’une bataille, l’acclamation d’une armée ou la prise d’une grande ville ?
– Oui, une de ces trois choses-là, au moins.
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– Eh bien ! ayons une de ces trois choses-là tout de suite.
– Cela me paraît bien difficile, connétable, pour ne pas dire impossible.
– Pourquoi cela, sire ?
– Parce que je crains.
– Ah ! si vous craignez, moi, je ne crains jamais, mon seigneur, reprit vivement le connétable ; ne le faites pas, je le ferai.
– Nous tomberons de trop haut, connétable ; si haut, que nous ne nous relèverons pas.
– À moins que de tomber dans le sépulcre, monseigneur, vous vous relèverez toujours, tant que vous aurez autour de vous quatre chevaliers bretons et à votre côté cette brillante épée castillane. Voyons, monseigneur, de la résolution !
– Oh ! j’en aurai dans l’occasion, soyez tranquille, messire connétable, reprit Henri, dont les yeux s’animaient à l’aspect plus rapproché de la réalisation de son rêve. Mais je ne vois encore ni la bataille, ni l’armée.
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– Oui, mais vous voyez la ville.
Henri regarda autour de lui.
– Où sacre-t-on les rois dans ce pays, monseigneur ? demanda Duguesclin.
– À Burgos.
– Eh bien ! quoique mes connaissances géographiques soient peu étendues, il me semble, monseigneur, que Burgos est dans nos environs.
– Sans doute ; vingt ou vingt-cinq lieues d’ici tout au plus.
– Alors, ayons Burgos.
– Burgos ! répéta Henri.
– Sans doute, Burgos. Et si vous en avez quelque envie, je vous la donnerai, moi, aussi vrai que mon nom est Duguesclin.
– Une ville si forte, connétable, dit Henri en secouant la tête avec l’expression du doute ; une ville capitale ! une ville dans laquelle, outre la noblesse, on trouve une bourgeoisie puissante, composée de chrétiens, de juifs et de mahométans, tous divisés dans les temps
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ordinaires, mais tous amis quand il s’agit de défendre leurs privilèges ; Burgos, en un mot, la clef de la Castille, et qui semble avoir été choisie comme le plus imprenable sanctuaire par ceux qui y déposèrent la couronne et les insignes royaux.
– C’est là, s’il vous plaît, que nous irons, monseigneur, dit tranquillement Duguesclin.
– Ami, dit le prince, ne vous laissez point entraîner par un sentiment d’affection, par un dévouement exagéré. Consultons nos forces.
– À cheval ! monseigneur, dit Bertrand en saisissant la bride de la monture du prince qui errait dans les genêts ; à cheval ! et marchons droit à Burgos.
Et sur un signe du connétable, un trompette breton donna le signal. Les dormeurs furent les premiers en selle, et Bertrand, qui regardait ses Bretons avec l’attention d’un chef et l’affection d’un père, remarqua que la plupart d’entre eux, au lieu d’entourer le prince comme ils en avaient l’habitude, affectaient au contraire de se ranger autour de leur connétable et de le reconnaître
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pour leur seul et véritable chef.
– Il était temps, murmura le connétable en se penchant à l’oreille d’Agénor.
– Temps de quoi ? demanda celui-ci, tressaillant comme un homme que l’on tire d’un rêve.
– Temps de rafraîchir l’activité de nos soldats, dit-il.
– Ce n’est point un mal, en effet, connétable, répondit le jeune homme, car il est dur pour des hommes d’aller on ne sait où, pour on ne sait qui.
Bertrand sourit ; Agénor répondit à sa pensée, et par conséquent lui donnait raison.
– Ce n’est pas pour vous que vous parlez, n’est-il pas vrai ? demanda Bertrand ; car je vous ai toujours vu le premier, ce me semble, aux marches et aux attaques pour l’honneur de notre pays.
– Oh ! moi, messire, je ne demande qu’à me battre et surtout à marcher, et jamais on n’ira assez vite pour moi.
Et en disant ces mots, Agénor se dressait sur
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ses étriers, comme si son regard eût voulu franchir les montagnes qui bornaient l’horizon.
Bertrand ne répondit rien ; il avait bien jugé tout le monde. Seulement il se contenta de consulter un pâtre, qui lui assura que la route la plus courte pour gagner Burgos était de se diriger d’abord sur Calahorra, petite ville distante de six lieues à peine.
– Allons donc promptement à Calahorra, fit le connétable ; et il piqua son cheval, donnant ainsi l’exemple de la précipitation.
Derrière lui s’ébranla avec un formidable bruit l’escadron de fer au centre duquel se trouvait Henri de Transtamare.
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IX
Le messager.
Ce fut vers la fin du second jour de marche que la petite ville de Calahorra s’offrit aux regards de la troupe commandée par Henri de Transtamare et par Bertrand Duguesclin. Cette troupe, qui s’était recrutée pendant les deux jours de marche de tous les petits corps épars dans les environs, pouvait compter dix mille hommes à peu près.
La tentative qu’on allait faire sur la ville de Calahorra, sentinelle avancée de Burgos, était presque décisive. En effet, de ce point de départ qui donnait la mesure des sentiments de la Vieille Castille, dépendait le succès ou l’insuccès de la campagne. Arrêté devant Calahorra, la marche de don Henri devenait une guerre ; Calahorra franchi sans obstacle, don Henri s’avançait sur la voie
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triomphale.
L’armée, au reste, était pleine de bonnes dispositions, l’avis général était que don Pedro était allé rejoindre de l’autre côté des montagnes un corps de troupes aragonaises et moresques dont on avait connaissance.
Les portes de la ville étaient fermées ; les soldats qui les gardaient se tenaient à leur poste ; les sentinelles, l’arbalète à l’épaule, se promenaient sur la muraille : tout était en état, sinon de menace, du moins de défense.
Duguesclin conduisit sa petite armée jusqu’à une portée de flèche des remparts. Là, il fit sonner un appel autour des drapeaux, et prononçant un discours tout empreint de l’assurance bretonne et de l’adresse d’un homme élevé à la cour de Charles V, il finit par proclamer don Henri de Transtamare roi des Deux-Castilles, de Séville et de Léon, à la place de don Pedro, meurtrier, sacrilège, et chevalier indigne.
Ces paroles solennelles, que Bertrand prononça de toute la vigueur de ses poumons,
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firent jaillir dix mille épées du fourreau, et, sous le plus beau ciel du monde, à l’heure où le soleil allait se coucher derrière les montagnes de la Navarre, Calahorra, du haut de ses remparts, put assister au spectacle imposant d’un trône qui tombe et d’une couronne qui surgit.
Bertrand, après avoir parlé, après avoir laissé parler l’armée, se tourna vers la ville comme pour demander son avis.
Les bourgeois de Calahorra si bien enfermés, si bien munis d’armes et de provisions qu’ils fussent, ne restèrent pas longtemps dans le doute.
L’attitude du connétable était significative. Celle de ses gens d’armes, lance levée, ne l’était pas moins. Ils réfléchirent probablement que le poids seul de cette cavalerie suffirait à enfoncer leurs murailles, et qu’il était plus simple d’obvier à ce malheur en ouvrant les portes. Ils répondirent donc aux acclamations de l’armée par un cri enthousiaste de Vive don Henri de Transtamare, roi des Castilles, de Séville et de Léon !
Ces premières acclamations, prononcées en
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langue castillane, émurent profondément Henri ; il leva la visière de son casque, s’avança seul vers les murailles :
– Dites vive le bon roi Henri ! cria-t-il, car je serai si bon pour Calahorra qu’elle se souviendra à jamais de m’avoir salué, la première, roi des Castilles.
Pour le coup, ce ne fut plus de l’enthousiasme, mais de la frénésie ; les portes s’ouvrirent comme si une fée les eût touchées de sa baguette, et une masse compacte de bourgeois, de femmes et d’enfants, s’échappa de la ville, et vint se mêler aux troupes royales.
En une heure s’organisa une de ces fêtes splendides dont la nature seule suffit à faire les frais ; toutes les fleurs, tout le vin, tout le miel de ce beau pays, les psaltérions, les doulcines, la voix des femmes, les flambeaux de cire, le son des cloches, les chants des prêtres, enivrèrent pendant toute la nuit le nouveau roi et ses compagnons.
Cependant, Bertrand avait assemblé son conseil de Bretons et leur disait :
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– Voilà le prince don Henri de Transtamare, roi proclamé, sinon sacré ; vous n’êtes plus les soutiens d’un aventurier, mais d’un prince qui possède terres, fiefs et titres. Je gage que Caverley regrettera de ne plus être avec nous.
Puis, au milieu de l’attention qu’on lui accordait toujours, non seulement comme à un chef, mais comme à un guerrier aussi prudent que brave, aussi brave qu’expérimenté, il développa tout son système, c’est-à-dire ses espérances, qui devinrent bientôt celles des assistants.
Il achevait son discours lorsqu’on vint lui dire que le prince le faisait demander, ainsi que les chefs bretons, et qu’il attendait ses fidèles alliés au palais du gouvernement de Calahorra, que celui-ci avait mis à la disposition du nouveau souverain.
Bertrand se rendit aussitôt à l’invitation reçue. Henri était déjà assis sur un trône, et un cercle d’or, signe de la royauté, entourait le cimier de son casque.
– Sire connétable, dit le prince en tendant la main à Duguesclin, vous m’avez fait roi, je vous
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fais comte ; vous me donnez un empire, je vous offre un domaine ; je m’appelle, grâce à vous, Henri de Transtamare, roi des Castilles, de Séville et de Léon : vous vous appelez, grâce à moi, Bertrand Duguesclin, connétable de France, et comte de Soria.
Aussitôt une triple acclamation des chefs et des soldats prouva au roi qu’il venait non seulement de faire un acte de reconnaissance, mais encore de justice.
– Quant à vous, nobles capitaines, continua le roi, mes présents ne seront pas à la hauteur de votre mérite, mais vos conquêtes, agrandissant mes États et augmentant mes richesses, vous rendront plus puissants et plus riches.
En attendant, il leur fit distribuer sa vaisselle d’or et d’argent, les équipages de ses chevaux et tout ce que le palais de Calahorra renfermait de précieux, puis il nomma gouverneur de la province celui qui n’était que gouverneur de la ville.
Puis, s’avançant sur le balcon, il fit distribuer aux soldats quatre vingt mille écus d’or qui lui
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restaient. Puis, leur montrant ses coffres vides :
– Je vous les recommande, dit-il, car nous les remplirons à Burgos.
– À Burgos ! s’écrièrent soldats et capitaines.
– À Burgos ! répétèrent les habitants, pour qui cette nuit, passée en fêtes, en libations et en accolades, était déjà une suffisante épreuve de la fraternité, épreuve que la prudence conseillait de ne pas laisser dégénérer en abus.
Or, le jour était venu sur ces entrefaites, l’armée était prête à partir, déjà s’élevait la bannière royale au-dessus des pennons de chaque compagnie castillane et bretonne, quand un grand bruit se fit entendre à la porte principale de Calahorra, et quand les cris du peuple, se rapprochant du centre de la ville, annoncèrent un événement d’importance.
Cet événement était un messager.
Bertrand sorti, Henri se redressa rayonnant.
– Qu’on lui fasse place, dit le roi.
La foule s’écarta.
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On vit alors, monté sur un cheval arabe, aux naseaux fumants, à la longue crinière, frémissant sur ses jambes aigus comme des lames d’acier, un homme de couleur basanée, enveloppé dans un burnous blanc.
– Le prince don Henri ? demanda-t-il.
– Vous voulez dire le roi ! dit Duguesclin.
– Je ne connais d’autre roi que don Pedro, dit l’Arabe.
– En voilà un au moins qui ne tergiverse pas, murmura le connétable.
– C’est bien, dit le prince, abrégeons. Je suis celui à qui vous voulez parler.
Le messager s’inclina sans descendre de cheval.
– D’où venez-vous ? demanda don Henri.
– De Burgos.
– De la part de qui ?
– De la part du roi don Pedro.
– Don Pedro est à Burgos ! s’écria Henri.
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– Oui, seigneur, répondit le messager.
Henri et Bertrand se regardèrent de nouveau.
– Et que désire don Pedro ? demanda le prince.
– La paix, dit l’Arabe.
– Oh ! oh ! dit Bertrand, en qui l’honnêteté parlait vite et plus haut que tout intérêt, voilà une bonne nouvelle.
Henri fronça le sourcil.
Agénor tressaillait d’aise : la paix c’était la liberté de courir après Aïssa, et la liberté de l’atteindre.
– Et cette paix, reprit Henri d’une voix aigre, à quelle condition nous sera t-elle accordée ?
– Répondez, monseigneur, que vous la désirez comme nous, fit l’envoyé, et le roi mon maître sera facile sur les conditions.
Cependant Bertrand avait réfléchi à la mission qu’il avait reçue du roi Charles V, mission de vengeance à l’égard de don Pedro, et de destruction à l’égard des Grandes compagnies.
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– Vous ne pouvez accepter la paix, dit-il à Henri, avant d’avoir réuni de votre côté assez d’avantages pour que les conditions soient bonnes.
– Je le pensais ainsi, mais j’attendais votre assentiment, répliqua vivement Henri, qui tremblait à l’idée de partager ce qu’il voulait entièrement.
– Que répond monseigneur ? demanda le messager.
– Répondez pour moi, comte de Soria, dit le roi.
– Je le veux, sire, répondit Bertrand en s’inclinant.
Puis, se retournant vers le messager :
– Seigneur héraut, dit-il, retournez vers votre maître, et dites-lui que nous traiterons de la paix quand nous serons à Burgos.
– À Burgos ! s’écria l’envoyé avec un accent qui dénotait plus de crainte que de surprise.
– Oui, à Burgos.
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– Dans cette grande ville que tient le roi don Pedro avec son armée ?
– Précisément, fit le connétable.
– C’est votre avis, seigneur ? reprit le héraut en se tournant vers Henri de Transtamare.
Le prince fit un signe affirmatif.
– Dieu vous conserve donc ! reprit l’envoyé en se couvrant la tête de son manteau.
Puis s’inclinant devant le prince avant de partir, comme il avait fait en arrivant, il tourna la bride de son cheval et repartit au pas, traversant la foule qui, trompée dans ses espérances, se tenait muette et immobile sur son passage.
– Allez plus vite, seigneur messager, lui cria Bertrand, si vous ne voulez pas que nous arrivions avant vous.
Mais le cavalier, sans retourner la tête, sans paraître s’apercevoir que ces paroles lui étaient adressées, laissa son cheval passer insensiblement d’une allure modérée à un pas rapide, puis enfin à une course si précipitée qu’on l’avait déjà perdu de vue du haut des remparts quand l’avant-garde
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bretonne sortit des portes de Calahorra pour marcher sur Burgos.
Certaines nouvelles traversent les airs comme les atomes que roule le vent ; elles sont un souffle, une senteur, un rayon de lumière. Elle touchent, avertissent, éblouissent à la même distance que l’éclair. Nul ne peut expliquer ce phénomène d’un événement deviné à vingt lieues de distance. Cependant déjà le fait que nous signalons est passé à l’état de certitude. Un jour peut-être la science qui aura approfondi ce problème ne daignera même plus l’expliquer, et elle traitera d’axiome ce qu’aujourd’hui nous appelons un mystère de l’organisation humaine.
Toujours est-il que le soir du jour où don Henri était entré dans Calahorra, côte à côte avec le connétable, la nouvelle de la proclamation de Henri comme roi des Castilles, de Séville et de Léon, vint s’abattre sur Burgos, où don Pedro venait d’entrer lui-même depuis un quart d’heure.
Quel aigle en passant dans le ciel l’avait laissé tomber de ses serres ? Nul ne peut le dire, mais en quelques instants tout le monde en fut
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convaincu.
Don Pedro seul doutait. Mothril le ramena à l’opinion de tout le monde en lui disant : Il est à craindre que cela soit ; cela doit être, donc cela est.
– Mais, dit don Pedro, en supposant même que ce bâtard soit entré à Calahorra, il n’est pas probable qu’il ait été proclamé roi.
– S’il ne l’a pas été hier, dit Mothril, il le sera certainement aujourd’hui.
– Alors, marchons à lui et faisons la guerre, dit don Pedro.
– Non pas ! restons où nous sommes, et faisons la paix, dit Mothril.
– Faire la paix !
– Oui, achetez-la même, si c’est nécessaire.
– Malheureux ! s’écria don Pedro furieux.
– Une promesse, dit Mothril en haussant les épaules ; cela coûtera-t-il donc si cher, et à vous surtout, seigneur roi ?
– Ah ! ah ! fit don Pedro, qui commençait à
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comprendre.
– Sans doute, continua Mothril ; que veut don Henri ! un trône : faites-le lui de la taille qu’il vous plaira, vous l’en précipiterez ensuite. Si vous le faites roi, il ne se défiera plus de vous, qui lui aurez mis la couronne sur la tête. Est-il donc si avantageux, je vous le demande, d’avoir sans cesse, dans des endroits inconnus, un rival qui, comme la foudre, peut tomber on ne sait quand, ni l’on ne sait d’où. Assignez à don Henri un royaume, enclavez-le dans des limites qui vous soient bien familières ; faites de lui ce que l’on fait de l’esturgeon, à qui, en apparence, on donne tout un vivier avec mille repaires. On est sûr de le trouver quand on le chasse dans ce bassin préparé pour lui. Cherchez-le dans toute la mer : il vous échappera toujours.
– C’est vrai, dit don Pedro de plus en plus attentif.
– S’il vous demande Léon, continua Mothril, donnez-lui Léon ; il ne l’aura pas plutôt accepté, qu’il faudra qu’il vous en remercie ; vous l’aurez alors à vos côtés, à votre table, à votre bras, un
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jour, une heure, dix minutes. C’est une occasion que jamais la fortune ne vous offrira tant que vous guerroierez l’un contre l’autre. Il est à Calahorra, dit-on ; donnez-lui tout le terrain qui est entre Calahorra et Burgos, vous n’en serez que plus près de lui.
Don Pedro comprenait tout à fait Mothril.
– Oui, murmura-t-il tout pensif, c’est ainsi que je rapprochai don Frédéric.
– Ah ! dit Mothril, je croyais en vérité que vous aviez perdu la mémoire.
– C’est bien, dit don Pedro en laissant tomber sa main sur l’épaule de Mothril, c’est bien.
Et le roi envoya vers don Henri un de ces Mores infatigables qui mesurent les journées par les trente lieues que franchissent leurs chevaux.
Il ne paraissait pas douteux à Mothril que Henri acceptât, ne fût-ce que dans l’espoir d’enlever à don Pedro la seconde partie de l’empire, après avoir accepté la première. Mais on comptait sans le connétable. Aussi, dès que la réponse arriva de Calahorra, don Pedro et ses
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conseillers furent-ils consternés d’abord, parce qu’ils s’en exagéraient les conséquences.
Cependant don Pedro avait une armée ; mais une armée est moins forte quand elle est assiégée. Il avait Burgos ; mais la fidélité de Burgos était-elle bien assurée ?
Mothril ne dissimula point à don Pedro que les habitants de Burgos passaient pour être grands amateurs de nouveautés.
– Nous brûlerons la ville, dit don Pedro.
Mothril secoua la tête.
– Burgos, dit-il, n’est pas une de ces villes qui se laissent brûler impunément. Elle est habitée d’abord par des chrétiens qui détestent les Mores, et les Mores sont vos amis ; par des Musulmans qui détestent les juifs, et les juifs sont vos trésoriers ; enfin les juifs qui détestent les chrétiens, et vous avez bon nombre de chrétiens dans votre armée. Ces gens-là s’entredéchireront au lieu de déchirer l’armée de don Henri ; ils feront mieux, chacun des trois partis livrera les deux autres au prétendant. Trouvez un prétexte,
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croyez-moi, pour quitter Burgos, sire, et quittez Burgos, je vous le conseille, avant qu’on n’y apprenne la nouvelle de l’élection de don Henri.
– Si je quitte Burgos, c’est une ville perdue pour moi, dit don Pedro hésitant.
– Non pas ; en revenant assiéger don Henri, vous le retrouverez dans la position où nous sommes aujourd’hui, et puisque vous reconnaissez que l’avantage est pour lui à cette heure, l’avantage alors sera pour vous. Essayez de la retraite, monseigneur.
– Fuir ! s’écria don Pedro en montrant son poing fermé au ciel.
– Ne fuit pas qui revient, sire, reprit Mothril.
Don Pedro hésitait encore ; mais la vue fit bientôt ce que ne pouvait faire le conseil. Il remarqua des groupes grossissant au seuil des portes ; des groupes plus nombreux encore dans les carrefours, et parmi les hommes qui composaient ces groupes, il en entendit un qui disait :
– Le roi don Henri.
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– Mothril, dit-il, tu avais raison. Je crois à mon tour qu’il est temps de partir.
Deux minutes après, le roi don Pedro quittait Burgos, au moment même où apparaissaient les bannières de don Henri de Transtamare au sommet des montagnes des Asturies.
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X
Le sacre.
Les habitants de Burgos, qui tremblaient à l’idée d’être pris entre les deux compétiteurs, et qui se voyaient dans ce cas destinés à payer les frais de la guerre, n’eurent pas plutôt reconnu la retraite de don Pedro et aperçu les étendards de don Henri, qu’à l’instant même, par un revirement facile à comprendre, ils devinrent les plus fougueux partisans du nouveau roi.
Quiconque, dans les guerres civiles, montre une infériorité même passagère, est sûr de tomber d’un seul coup à quelques degrés plus bas que cette infériorité même ne le comportait. La guerre civile n’est pas seulement un conflit d’intérêts, c’est une lutte d’amour-propre. Reculer dans ce cas, c’est se perdre. L’avis donné par Mothril, avis puisé dans sa nature moresque, chez laquelle
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les appréciations du courage sont toutes différentes des nôtres, était donc mauvais pour les chrétiens, qui, en définitive, formaient le chiffre le plus élevé de la population de Burgos.
De son côté, la population mahométane et juive, dans l’espoir de gagner quelque chose à ce changement, se réunit à la population chrétienne pour proclamer don Henri roi des Castilles, de Séville et de Léon, et pour déclarer don Pedro déchu du rang de roi.
Ce fut donc au bruit d’acclamations unanimes que don Henri, conduit par l’évêque de Burgos, se rendit au palais tiède encore de la présence de don Pedro.
Duguesclin installa ses Bretons dans Burgos, et plaça tout autour les compagnies françaises et italiennes qui étaient restées fidèles à leurs engagements, quand les compagnies anglaises l’avaient quitté. De cette façon, il surveillait la ville sans la gêner. La discipline la plus sévère avait d’ailleurs été établie : le moindre vol devait être puni de mort chez les Bretons et du fouet chez les étrangers. Il comprenait que cette
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conquête, qui s’était laissée volontairement conquérir, avait besoin de grands ménagements, et qu’il importait que ses soldats fussent adoptés par ces nouveaux adhérents à la cause de l’usurpation.
– Maintenant, dit-il à Henri, de la solennité, monseigneur, s’il vous plaît. Envoyez chercher la princesse votre femme, qui attend impatiemment de vos nouvelles en Aragon ; qu’on la couronne reine en même temps que l’on vous couronnera roi. Rien ne fait bon effet dans les cérémonies, – j’ai remarqué cela en France, – comme les femmes et le drap d’or. Et puis beaucoup de gens mal disposés à vous aimer, et qui ne demandent pas mieux cependant que de tourner le dos à votre frère, se prendront d’un zèle ardent pour la nouvelle reine, si, comme on le dit, c’est une des belles et gracieuses princesses de la chrétienté. Puis, ajouta le bon connétable, c’est un point sur lequel votre frère ne pourra pas lutter avec vous, puisqu’il a tué la sienne. Et quand on vous verra si bon époux pour Jeanne de Castille, chacun lui demandera, à lui, ce qu’il a fait de Blanche de Bourbon.
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Le roi sourit à ces paroles, dont il était forcé de reconnaître la logique ; d’ailleurs, en même temps qu’elles satisfaisaient son esprit, elles flattaient son orgueil et sa manie d’ostentation. La reine fut donc mandée à Burgos.
Cependant la ville se pavoisait de tapisseries ; les guirlandes de fleurs se suspendaient aux murailles, et les rues jonchées de palmes disparaissaient sous un tapis verdoyant. De toutes parts, attirés par la pompe du spectacle promis, les Castillans accouraient sans armes, joyeux, indécis peut-être encore, mais s’en remettant pour prendre une décision définitive à l’effet que produisait sur eux la splendeur de la cérémonie et la munificence de leur nouveau maître.