Le calendrier de Vénus

Octave Uzanne · Chapitre 12 sur 24

Pages du PDF

Le calendrier de Vénus

Chapitre X

Que me serait-il arrivé, grands dieux! si j'avais couronné la flamme d'une telle Bacchante-élégiaque? Je lui ai bien permis quelquefois certaines privautés—de même qu'on se laisse lécher la main par un bon gros chien,—mais je n'en ai jamais prises avec elle. L'ombre de son mari sec et parcheminé a toujours flotté comme le pressentiment d'un remords, entre ses terribles désirs et mes courtes pensées de concupiscence.—Ce pauvre homme! il est maigre à embrasser un bouc entre les deux cornes.

 

X

Je croyais ne plus aimer ma petite Jeanne; le bonheur berce l'amour et l'endort. Mais comme elle me quittait certain matin par un gai soleil de mai, je la regardais partir et lui adressais de loin de nonchalants baisers. Elle se retournait, gracieuse et vive, et de son mouchoir fouettait gentiment l'air.

Une sorte de commis de rayon, un goujat vêtu comme un lieu commun, un hideux clerc de quelqu'huissier louche, la regarda au passage et avec le sans-façon d'un cuistre qui se croit tout permis, frappé d'une idée de séduction, il se mit à ajuster son col, à donner une inclinaison à son chapeau et à changer son itinéraire dans le but visible de marcher dans le sillon de beauté que laissait derrière elle ma charmante adorée.

Au tournant de la rue, je ne vis plus rien. Par malheur, j'étais en robe de chambre, en pantoufles, au saut du lit; j'aurais voulu avoir des ailes, pour rejoindre le faquin, le souffleter et lui tirer les oreilles, pour s'être permis de souiller du regard et de la pensée ma maîtresse élue, et, bien que le soupçon ne put s'imposer mon esprit devant ce ver de terre suivant cette reine, je me suis longtemps demandé si je devais attribuer à l'amour, ou au mépris des insolents médiocres, le sentiment de rébellion et de sourde rage qui s'était emparé de mes sens.