Le Chasseur De Plantes
Xxixdécouverte Alarmante
XXIX
DÉCOUVERTE ALARMANTE
Vous supposez naturellement qu’après une lutte aussi lon-gue, le succès qui avait couronné la chasse devait faire éprouver aux trois jeunes gens une satisfaction d’autant plus vive ; et cer-tes il en eût été ainsi dans toute autre occasion ; mais des pen-sées d’une nature bien différente s’éveillèrent tout à coup dans leur esprit.
Ils étaient arrivés à l’endroit où le cerf avait reçu la balle de Gaspard, et ils se préparaient à le retirer de l’étang, lorsque leurs yeux tombèrent sur un objet qui les fit se regarder avec stupeur. Cet objet, dont la vue les remplissait d’effroi, n’était cependant que la source d’eau thermale auprès de laquelle avait débuché le cerf ; celui-ci était revenu mourir à cent mètres à peine de l’endroit où il avait été frappé d’abord, et l’étang qu’il avait choisi pour refuge était formé par le petit ruisseau qui, de la source chaude, se dirigeait vers le lac.
Évidemment les chasseurs avaient fait le tour de la vallée, puisqu’ils se retrouvaient au point d’où ils étaient partis, et cela sans être revenus sur leurs pas, sans avoir traversé le bassin dont, au contraire, ils avaient longé les bords.
Tous les trois restaient immobiles : le Shikarri tenait son arc à la main, et ne songeait pas à s’en servir ; Karl avait laissé tomber son fusil, et Gaspard interrogeait avec inquiétude le vi-sage de son frère.
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Ils gardèrent le silence pendant quelques instants.
À quoi servait de parler ? chacun devinait trop bien ce que pensaient les deux autres. Le cerf était toujours dans l’eau, et Fritz aboyait au bord de l’étang, sans obtenir la moindre atten-tion de la part de son maître.
Karl fut le premier qui prit la parole. « Oui, dit-il, le rocher nous entoure ; je n’ai pas vu de brèche à cette muraille ; quel-ques ravins sillonnent le versant de la montagne, mais n’aboutissent qu’à une impasse. As-tu observé une issue quel-conque ? demanda-t-il à Ossaro.
– Non, Sahib ; moi craindre que la vallée soit fermée ; nous être pris comme dans une trappe. » Gaspard n’avait rien à dire ; il était resté au milieu de la prairie, et les arbres lui avaient sou-vent dérobé la vue des rochers ; mais il n’en comprenait pas moins l’inquiétude de son frère.
« Ainsi, tu penses, lui dit-il, que la falaise entoure le vallon de tous côtés ?
– J’en ai, peur, répondit le botaniste ; je n’ai pas vu de brè-che à la muraille, Ossaro non plus, et, bien que je fusse préoccu-pé d’autre chose, je n’en ai pas moins regardé si la montagne offrait une issue ; je n’avais pas oublié la position dans laquelle nous nous sommes trouvés hier, et je cherchais, tout en courant, où pouvait être l’endroit qui nous permettrait de sortir d’ici. Il est vrai que la chasse m’intéressait vivement, et qu’elle a pu dé-tourner mes regards à l’instant même où j’aurais découvert un passage quelconque. Mais nous pouvons recommencer à faire le tour du vallon en examinant avec soin la falaise qui nous en-toure ; cette enceinte a plus de cent cinquante mètres de hau-teur, elle est taillée à pic, et, si elle est continue, je ne vois pas comment nous pourrons nous en aller. Mettons-nous en marche
– 141 – et faisons bien attention ; il faut au moins savoir à quoi s’en te-nir.
– Est-ce que nous ne retirons pas le cerf de l’eau ? deman-da Gaspard en se retournant du côté de l’animal.
– Non, laissons-le, répondit son frère ; il attendra bien no-tre retour, et, si mes craintes se réalisent, nous aurons plus de temps qu’il n’en faudra pour nous occuper de lui. »
En disant ces paroles, Karl se mit à côtoyer la falaise et les deux autres le suivirent en silence.
Les yeux rivés sur cette enceinte qu’il était impossible d’es-calader, ils l’examinèrent mètre par mètre, pied par pied ; ils promenèrent leurs regards depuis la base jusqu’au faîte, et n’aperçurent ni gorge ni ravine où l’on pût espérer de ren-contrer une issue. À chaque instant ils arrivaient bien à un re-trait de la muraille qui leur faisait supposer qu’en cet endroit la montagne se déchirait et qu’ils allaient enfin découvrir un pas-sage ; mais c’était simplement de petites baies semblables à cel-les des côtes de la mer ; la prairie pénétrait jusqu’au fond, et les bords en étaient formés par la muraille de granit, comme tout le reste de la falaise.
En certains endroits une saillie de la montagne se projetait au-dessus du vallon, tandis qu’ailleurs d’énormes piles de ro-chers servaient de contre-forts à cette enceinte gigantesque ; de gros blocs isolés de quinze à vingt mètres de hauteur, ou des monceaux de débris détachés de la montagne, gisaient assez loin du pied de la falaise pour faire supposer qu’ils y avaient été transportés par une force quelconque : peut-être était-ce la glace qui les avait déposés à l’endroit où ils se trouvaient alors.
Mais aucun des trois amis n’était d’humeur à s’occuper de géologie ; ils passèrent à côté de ces cairns géants sans se préoc-
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Les trois jeunes gens continuaient leur examen, et chaque pas qui les rapprochait de leur point de départ diminuait leur espoir. Ils avaient déjà mis plus de trois heures pour explorer cet espace qu’ils avaient franchi d’un pied si léger quelques ins-tants auparavant, et les malheureux n’avaient aperçu d’autre fente à la muraille que la brèche qui donnait dans le glacier d’où ils étaient sortis la veille. Hélas ! ils acquéraient de plus en plus l’affreuse certitude que cette brèche était bien la seule ouverture que présentât la falaise. Il est probable que le vallon mystérieux où ils se trouvaient enfermés avait été jadis un cratère de vol-can, d’où la lave s’était ouvert cette issue en déchirant la cein-ture de granit qui lui faisait obstacle. Nos chasseurs n’avaient pas besoin de remonter la moraine et d’explorer la mer de glace pour savoir qu’ils n’avaient de ce côté-là aucune chance de sa-lut ; ils continuèrent à côtoyer l’enceinte, à en étudier les moin-dres détails, mais la portion qui leur restait à examiner était précisément la plus haute et la plus inaccessible.
De retour à la fontaine, ils s’assirent tous les trois sur un fragment de rocher, et restèrent plongés pendant quelques ins-tants dans une consternation profonde.
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