Le Chasseur De Plantes

Captain Mayne Reid · Chapitre 5 sur 64

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Le Chasseur De Plantes

Vles Oiseaux Pêcheurs

V

 

LES OISEAUX PÊCHEURS

 

Nos voyageurs suivaient les bords d’une rivière qui, pre-nant sa source dans la chaîne des monts Himalaya, se dirige vers le sud et va se jeter dans le Burrampouter, auprès de l’en-droit où ce fleuve commence à décrire son énorme circuit. L’intention de notre chasseur de plantes était de pénétrer dans la région montagneuse du Boutan ; cette contrée lui offrait d’autant plus d’intérêt qu’aucun botaniste ne l’a encore parcou-rue et qu’elle possède une flore aussi riche que variée. Quant à présent, notre petite caravane traversait un pays habité, où l’on cultive le riz, la canne à sucre, le bananier et différents palmiers, les uns pour leurs noix, comme le cocotier et l’aréquier, les au-tres tel que le caryota à grandes feuilles, pour le vin qu’ils pro-duisent.

Ils voyaient encore, sur leur passage, de vastes champs de pavots somnifères dont on extrait l’opium, des mangoustans, des poivriers aux tiges sarmenteuses qui s’attachaient aux pal-miers, des jacquiers aux fruits énormes, des figuiers, des mico-couliers, des pins, des euphorbes et diverses espèces d’orangers.

Parmi les arbres et les plantes qu’il trouvait sur sa route, notre jeune botaniste en reconnaissait un grand nombre qui appartiennent à la flore chinoise ; et non-seulement les plantes, mais la plupart des objets qui attiraient ses regards, lui rappe-laient immédiatement tout ce qu’il avait lu sur la Chine. Il était alors près de la frontière de l’État d’Assam ; et cette partie de l’Inde en effet ressemble beaucoup à l’empire chinois, tant par

 

– 26 – ses productions naturelles que par ses mœurs et ses coutumes. Enfin, la culture du thé que l’on a depuis quelque temps intro-duite dans cette province, où elle réussit à merveille, ajoute en-core à la ressemblance dont Karl était frappé. L’étonnement du jeune homme à cet égard augmentait à chaque pas, et la scène dont il fut témoin, lorsqu’il eut pénétré un peu plus avant dans le pays, lui fit croire un instant qu’il se trouvait en Chine.

Après avoir suivi la lisière d’un petit bois, nos voyageurs, ayant fait un brusque détour, aperçurent un lac d’une moyenne étendue. Il y avait sur ce lac, à peu de distance de la rive, un pe-tit bateau fort léger dans lequel se trouvait un homme ; celui-ci était debout et dirigeait son canot vers le milieu du lac au moyen d’une longue perche qui lui servait de gaffe. Le bateau portait de chaque côté de son bordage une rangée d’oiseaux à peu près de la grosseur d’une oie ; ces oiseaux, dont la gorge et la poitrine étaient blanches, le dos et les ailes tachetés d’un brun foncé, avaient de longs cous, un large bec jaune et une grande queue arrondie à son extrémité.

Bien que le batelier agitât sa longue perche et qu’il la plaçât tantôt à gauche, tantôt à droite, en la passant par-dessus la tête des oiseaux, ceux-ci ne bougeaient pas le moins du monde et ne semblaient même pas faire attention aux manœuvres de leur maître ; ils n’étaient pourtant point attachés sur le bord de l’esquif, où ils perchaient librement. De temps à autre, ils allon-geaient le cou pour regarder dans l’eau, tournaient la tête comme s’ils avaient examiné quelque chose, et reprenaient leur première attitude. Jamais on n’avait vu d’oiseaux qui fussent aussi apprivoisés. Karl et Gaspard se retournèrent du côté d’Os-saro pour lui demander l’explication de ce fait étrange.

« Il va pêcher, répondit le jeune Hindou.

– C’est un pêcheur ? s’écria le botaniste.

 

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– Oui, Sahib vous bien voir tout à l’heure. »

Ces paroles suffisaient aux deux frères ; ils se souvenaient maintenant d’avoir lu quelque part que les Chinois ont dressé les cormorans à la pêche. Ceux-ci appartenaient à l’espèce que l’on désigne sous le nom, passablement barbare, de phalacroco-rax sinensis, et, bien qu’ils présentassent quelque différence avec le cormoran ordinaire, ils possédaient tous les traits qui caractérisent leur famille : un corps plat et allongé, la poitrine saillante, le bec droit et recourbé vers la pointe, de manière à former un crochet, et la queue large et arrondie.

Curieux d’assister à cette pêche, dont la singularité les inté-ressait vivement, Karl et Gaspard se rapprochèrent du lac. Il était évident que le pêcheur ne faisait que d’arriver et que son opération n’était pas commencée.

Dès que l’Indien eut gagné le centre de la nappe d’eau, il mit de côté sa perche de bambou et s’occupa des cormorans ; il leur adressa la parole, absolument comme un chasseur le fait à ses chiens pour les envoyer dans telle ou telle direction. Les oi-seaux parurent l’écouter et le comprendre ; ils déployèrent leurs grandes ailes, quittèrent le bord de l’esquif, volèrent pendant quelques instants à la surface du lac, puis l’un d’eux s’abattit sur l’eau et toute la bande ne tarda pas à l’imiter.

Une scène étrange se passa dès lors sous les yeux de nos voyageurs. Ici l’un des oiseaux nageait en sondant du regard l’eau transparente qui se trouvait au-dessous de lui ; un autre, à demi-plongé dans le lac, ne montrait plus que sa large queue, dressée verticalement au-dessus de l’eau ; un troisième avait disparu un peu plus loin et ne révélait sa présence que par les rides qu’il imprimait à la surface de l’onde ; un quatrième luttait avec un gros poisson qui étincelait dans son bec ; un cinquième s’élevait dans l’air avec sa proie, qu’il rapportait au batelier ; enfin, les douze cormorans travaillaient avec une incroyable

 

– 28 – activité. Le lac, dont les eaux tranquilles étaient tout à l’heure unies comme un miroir, se trouvait maintenant couvert de ri-des, de bulles d’air et d’écume, dans tous les endroits où les oi-seaux nageaient, plongeaient, battaient des ailes en se précipi-tant sur le poisson. En vain celui-ci cherchait-il à éviter l’ennemi qui le poursuivait ; les pêcheurs s’élançaient avec la rapidité de la flèche, et les cormorans ont la faculté de nager entre deux eaux, tout aussi bien qu’à la surface ; leur poitrine, dont la forme est semblable à la carène d’un navire, fend l’onde avec aisance ; leurs ailes puissantes et leurs pieds palmés leur ser-vent de rames ; leur grande queue fait l’office de gouvernail, et leur permet de se tourner de côté et d’autre, ou de s’élancer en avant avec une extrême vitesse.

Un fait singulier frappa nos voyageurs ; lorsque l’un des oi-seaux avait saisi un poisson d’un volume qui dépassait la gros-seur ordinaire, et qui ne lui permettait pas de le rapporter au bateau, plusieurs de ses camarades se précipitaient vers lui, afin de lui prêter assistance et de l’aider à transporter cette proie énorme.

Vous vous demanderez comment il se fait que les cormo-rans, qui sont destinés à manger du poisson, n’avalent pas celui qu’ils prennent, et consentent à le rapporter à leur maître. En effet, quand ils sont jeunes, ou lorsqu’ils n’ont pas été suffi-samment dressés, il arrive que ces oiseaux dévorent le poisson qu’ils ont trouvé ; mais, dans ces cas-là, on adopte à leur égard une certaine mesure qui ne leur permet pas de commettre cette infraction à la règle, et qui consiste à leur mettre un collier assez étroit pour les empêcher d’avaler une proie quelconque, tout en étant assez large pour ne pas les étrangler. Mais cette précau-tion n’est pas nécessaire avec les vieux cormorans dont l’éducation est achevée ; quelle que soit la faim qu’ils éprouvent, ils n’en rapportent pas moins à leur maître la totalité de leur pêche, et se contentent, pour toute récompense, du plus mince et du plus mauvais de tous les poissons qu’ils ont pris.

 

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Quelquefois l’un de ces oiseaux s’abandonne à la paresse et vogue tranquillement sur le lac ou sur la rivière, sans faire au-cun effort pour accomplir sa tâche ; en pareille occasion, le pê-cheur fait approcher sa barque, il frappe avec sa perche un grand coup dans l’eau, près de l’endroit où l’insolent se repose et gronde le paresseux ; il est rare que cette semonce ne pro-duise pas l’effet que le pêcheur en attend, et que l’oiseau, réveil-lé tout à coup par la voix de son maître, ne se remette pas à la besogne avec une nouvelle énergie.

Quand cette pêche a duré plusieurs heures, les cormorans fatigués ont la permission de venir se reposer sur le bord du ba-teau ; ceux qui ont des colliers en sont immédiatement délivrés, et toute la bande est caressée par le maître, qui lui abandonne le fretin pour la payer de son travail.

Nos chasseurs de plantes n’avaient pas attendu jusque-là pour continuer leur voyage.

 

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