Le curieux manoir de tante Aglaé
Chapitre 3
3
Comme il fallait s’y attendre, deux autres portes sont fermées à clé au premier étage. Je commence à cerner la personnalité de ma grand-tante Aglaé : une femme à l’esprit pratique et à la vie bien rangée. Les seules pièces ouvertes sont des W-C, une salle de bains entartrée et deux chambres. La première est vide, la seconde ferait pâlir d’envie ma sœur.
En plus d’être décoratrice d’intérieur, Opale, trente ans, possède un magasin d’antiquités dans le quartier du Marais à Paris. Hors de question de l’inviter ici ! Elle essaierait à coup sûr de s’approprier les meubles, dont ce magnifique lit à baldaquin. Dans tous les cas, elle critiquerait mes choix et me dicterait des ordres. À l’entendre, je suis une bonne à rien qui ne finit jamais ce qu’elle entreprend. Est-ce ma faute si je n’ai pas encore trouvé ma vocation ?
Papa voulait que j’embrasse une carrière scientifique, comme mon frère et lui. Béryl, vingt-sept ans, suit en effet une formation d’ingénieur à l’université Paris-Saclay. Il achève sa dernière année. Mon père est quant à lui chercheur en géologie à la Sorbonne. Sa passion pour les minéraux s’est d’ailleurs exprimée dans les prénoms qu’il a donnés à ses enfants. Écoutant ses conseils éclairés, après l’obtention de mon bac, je me suis inscrite dans une école d’ingénieurs en génie mécanique. Ma troisième année validée, je n’ai pas souhaité continuer. Le dessin industriel me rebutait suprêmement.
De peur que mon paternel ne fasse une attaque cardiaque, j’ai persévéré dans l’erreur avec brio. Je me suis tournée vers les sciences fondamentales, en intégrant un cursus d’astrophysique à l’université de Sheffield, en Angleterre, espérant décrocher mon bachelor. Mais les cratères et les volcans des planètes à apprendre par cœur ont eu raison de ma motivation. J’ai profité de la crise de la Covid-19 pour tout arrêter et rentrer en France. Depuis maintenant un an, je vis chez mes parents et enchaîne les petits boulots ; sans être complètement indépendante financièrement, je ne reçois pas d’argent d’eux. Ma mère aimerait bien que je reprenne mes études. Des études de quoi ?
Remettre en état ce manoir est la seule chose qui me stimule. J’y vois là l’occasion de prouver à ma famille que je suis capable de mener un projet à son terme. Pour l’instant, personne d’autre que Rimbaud ne croit en moi. Et pour cause : je n’ai jamais oublié de lui donner sa ration de croquettes Happy Pooch ainsi qu’une bonne dose de câlins ! Mais ça va changer, c’est moi qui vous le dis.
Pleine d’énergie et de niaque, je ne ménage pas ma peine pour briquer la salle de bains. Je récure le lavabo, la baignoire, gratte les traces de calcaire, détartre les robinets. Je vais même jusqu’à m’agenouiller pour désinfecter la cuvette des W-C.
— Ah oui ? Ils me prennent pour une nullarde…, maugréé-je entre mes dents. Ils verront ce qu’ils verront !
Le front en sueur, je m’attaque ensuite à la chambre à coucher, que je dépoussière et aère. Dans la grande armoire en bois sombre, je range mes vêtements. Les courtines du lit à baldaquin ont besoin d’être nettoyées. Je les décroche et les sors de la pièce. Ils finiront dans le lave-linge. Et que je n’entende pas quelqu’un me traiter de canard sans tête, car j’ai été suffisamment prévoyante pour apporter une couette et du linge de lit. Or, je n’ai pas commencé à en recouvrir le matelas que la sonnette retentit.
Tiens donc, je reçois de la visite…
Empêtrée dans les draps, je tarde à réagir. Le carillon de l’entrée devient insistant.
— J’arrive ! crié-je.
Je descends l’escalier. Au même moment, un bolide court sur pattes le remonte : Rimbaud, avec un gros os entre les dents. Je tente de l’attraper mais il file entre mes jambes.
— Reviens ici, et lâche cette horreur immédiatement ! lui ordonné-je, pivotant sur mes talons.
Au lieu de m’obéir, il se réfugie dans la chambre à coucher. De nouveau, la sonnette se fait entendre. Bon, je réglerai cette histoire plus tard, et Rimbaud ne perd rien pour attendre ! Pour l’heure, je dois aller accueillir mon visiteur.
— Ne grimpe pas sur le lit, grondé-je avant de descendre les marches quatre à quatre.
Une fois dans le vestibule, j’ouvre la porte. Deux femmes se tiennent sur le seuil.
— Bonjour. Nous avons vu une voiture devant la maison, me dit la plus jeune, un sourire aux lèvres.
— Et les volets n’étaient plus fermés…, ajoute la seconde. Vous êtes bien la nouvelle propriétaire du manoir ?
Intriguée par l’air triste de ses iris vert délavé, je la dévisage. Ces fils d’argent dans sa chevelure auburn coiffée en chignon me font penser qu’elle est bien plus âgée que ma mère. Et aussi plus ringarde, avec sa jupe à fleurs, son chemisier blanc et ses mocassins à pompons. Serait-elle venue me soutirer des fonds pour le compte de quelque association caritative ?
— Oui, fais-je, sur la défensive. Ce manoir m’appartient.
— Nous vous souhaitons la bienvenue à Foisic, renchérit la plus jeune. Je me présente, je suis Anne Drésin, la maire. Mais tout le monde ici m’appelle Anne.
— Enchantée, Anne, répliqué-je laconiquement, refusant de dévoiler mon identité.
Je la regarde avec attention. La trentaine, maigre, le teint pâle, elle ne cesse de souffler sur ses cheveux blonds peu fournis qui lui tombent devant les yeux. Vêtue d’un jean et d’un tee-shirt arborant le slogan « Les Bretons sont sympas, mais faut pas les chercher », elle tient dans ses mains une marmite qui me rend perplexe. Est-ce là-dedans que je suis censée verser mon obole ?
— Et voici Sylvie Landrec, qui possède la quincaillerie en face du bureau de poste, poursuit-elle. Nous vous apportons du kig ha farz pour votre dîner. Vous devez être en pleins travaux, vous n’aurez certainement pas le temps de cuisiner.
— Du kiguafarsse ?
— Du pot-au-feu, intervient Mme Landrec. Il ne date que d’hier. Nous l’avons servi au repas des anciens.
Comprenant enfin à qui j’ai affaire, je deviens rouge comme une tomate. Pourquoi ai-je l’esprit aussi tordu ? Ces femmes n’ont rien de démarcheuses. Je m’en veux de les avoir soupçonnées d’être vénales. Leur cœur est pur. Le mien me fait honte.
— Ah, oui ! Du pot-au-feu, bien sûr, débité-je à toute vitesse, ouvrant la porte en grand. C’est très aimable à vous. Je suis très touchée. Mais entrez donc.
— Nous ne voudrions pas vous déranger, mademoiselle, murmure Mme Landrec d’un ton mal assuré.
— Appelez-moi Jade.
— Si vous nous invitez si gentiment, nous ne pouvons refuser, Jade, rebondit Anne, son sourire s’élargissant.
— Je vous sers du thé… du café ? leur demandé-je, m’effaçant pour les laisser passer.
— Du thé, merci, répliquent-elles de concert.
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