Le curieux manoir de tante Aglaé
Chapitre 5
5
Dimanche 27 juin, tôt le matin
Il n’y avait pas de punaises dans la literie.
Pourtant, j’ai très mal dormi.
Dois-je plier bagage et rentrer dare-dare à Paris ?
Cette possibilité n’est pas exclue.
La nature ne m’a pas dotée d’un caractère impressionnable. Peu de choses m’effraient. Je supporte la vue d’un énorme cafard et celle du sang, je ne saute jamais au plafond ni ne m’évanouis face à l’adversité. Les gros rhumes ne me font pas davantage peur.
Dans le cadre de ma formation en Angleterre, je vivais en colocation avec cinq étudiants, eux aussi étrangers. L’un d’eux avait rapporté la Covid-19 de Chine à l’issue des fêtes de fin d’année. Le directeur de l’université lui avait imposé une quatorzaine… dans notre appartement. À la différence de mes camarades européens, je ne m’étais pas carapatée à l’hôtel ou chez des copains. Brave comme je suis, j’étais restée sur place. Fatalement, le virus ne m’avait pas ratée. Toutes les nuits, le Chinois et moi toussions à fendre l’âme. Cloués dans nos lits par la fièvre, nous carburions aux antalgiques et à la vitamine C, sans personne pour nous assister. Avec le recul, je pense que j’ai été folle de prendre les choses à la légère, mais cette anecdote illustre bien ma témérité.
Cette nuit, des bruits autres que des quintes de toux résonnaient dans ma chambre. Des craquements épouvantables de bois mêlés au sifflement du vent, des cris stridents d’oiseaux nocturnes, des grincements métalliques pareils à ceux de chaînes de forçats, des claquements répétés d’on ne sait quoi… Sans oublier les gémissements apeurés de Rimbaud.
On aurait dit que la maison était hantée par des esprits frappeurs. À cela s’est ajouté un cauchemar qui a pollué mon sommeil. Capturée par des smoggleurs, j’étais enfermée dans une grotte, puis submergée par la marée montante. Les eaux noirâtres menaçaient de me noyer. C’était affreux ! Pour un peu, j’aurais fait mes valises et filé à l’anglaise avant le lever du jour.
Au petit matin, je me réveille avec l’estomac noué et des sueurs froides. Est-ce à cause du gloubi-boulga ? Le kig ha farz – je ne m’habituerai jamais à ce nom – offert par mes invitées surprises d’hier était pourtant succulent. Je m’en suis servie deux fois. Rimbaud aussi l’a adoré, même si j’ai refusé de lui donner l’os à moelle. Celui qu’il a déterré dans le jardin est toujours caché sous l’armoire de la chambre. Je n’allais quand même pas lui permettre d’étoffer sa toute nouvelle collection !
Revigorée par le grand soleil qui inonde la pièce, je quitte mon lit et pars faire un brin de toilette. Je sors de la salle de bains vingt minutes plus tard, lavée des angoisses nocturnes et pomponnée. Le manoir pourrait être étonnamment calme s’il n’y avait pas ces raclements irritants qui proviennent de sous l’armoire.
— Sors de là, Rimbaud ! grondé-je, m’accroupissant devant le meuble imposant. Et lâche cet os.
Penchée à l’extrême, je tends une main vers lui et tâtonne dans le vide. Un grognement accueille mon geste. Au même moment, mon estomac se révolte presque aussi fort que mon chien. Pourquoi chercher l’affrontement ? Je ferais mieux d’aller prendre mon petit déjeuner.
Différant une fois de plus la résolution du problème, je lance un pathétique « Double ration de croquettes Happy Pooch au bœuf pour qui me suit ! » qui n’est pas payé de retour. Tant pis, je rejoins seule l’escalier. Alors que je m’apprête à le descendre, un claquement semblable à ceux de la nuit retentit. L’oreille aux aguets, je m’arrête. Aurais-je rêvé ? Je patiente pour m’en assurer. Le bruit se fait de nouveau entendre. Il ne peut émaner que du deuxième étage. Hier, j’étais trop fatiguée pour l’explorer, ce qui n’est pas le cas ce matin. C’est décidé, mon repas attendra.
Munie de mon smartphone en mode lampe torche, je gravis les marches prudemment. Le couloir dans lequel je débouche est beaucoup moins long que celui du niveau inférieur, qui dessert ma chambre. À son bout, j’aperçois une porte sous laquelle filtre un mince filet de lumière. Je m’en approche. Un… deux claquements résonnent. Maintenant, j’en suis sûre : il s’agit d’une fenêtre ou d’un volet mal fermé. Elle ou il est derrière cette porte. Pourvu que je puisse l’ouvrir ! J’appuie sur la poignée. Elle ne me résiste pas.
En découvrant la pièce mansardée ainsi mise au jour, je demeure bouche bée. Abstraction faite des toiles d’araignées qui y abondent, elle ne ressemble pas à l’idée que je me faisais d’un grenier. Tout d’abord, trois fenêtres l’éclairent d’une vive lumière. Deux d’entre elles offrent une vue imprenable sur la falaise de craie blanche. Des vitrines garnissent les murs. En m’en approchant, j’aperçois des artefacts de l’Égypte ancienne disposés à l’intérieur. Des statuettes dorées de déesses, des amulettes en pierres semi-précieuses et même des bijoux. Tous ces objets auraient plus leur place dans un musée qu’ici. Ma grand-tante Aglaé était un personnage pour le moins surprenant.
Un claquement me détourne de ma contemplation. Je ne mets pas longtemps à repérer le volet fauteur de troubles. L’un de ses vantaux, mal attaché, bat au vent, produisant ce son sec et désagréable. Je le bloque. Voilà un problème réglé ! Puis, en cherchant à sortir de la mansarde, je bute sur une table. Je ne l’avais pas vue en entrant, tant j’étais occupée par l’examen des antiquités. Elle est couverte de poussière et d’un petit quelque chose qui brille. Tout en me penchant pour observer l’élément mystérieux, je le caresse de mes doigts. Une pièce de monnaie m’apparaît. Appartient-elle à la collection d’objets égyptiens d’Aglaé ?
Réprimant une forte envie d’éternuer, je m’en saisis. C’est bien là un écu… En or, ce me semble ! Mais il n’a rien d’égyptien. Sur une face sont gravés deux boucliers ovales inclinés et surmontés d’une couronne. Celui de gauche contient trois fleurs de lys. L’autre ressemble à une roue de vélo. Les inscriptions réparties sur la circonférence de la pièce sont effacées. Seule subsiste une année, dont je ne vois que les deux premiers chiffres. Un 1, suivi d’un 7. Cette monnaie a certainement été frappée en 1700 et des poussières.
Son verso est en bien meilleur état. Un profil d’homme au nez aquilin et coiffé d’une perruque occupe le centre. Sur le pourtour figure cette devise :
LVD. XV. D . G . FR. ET. NAV. REX.
Je ne suis pas une experte en numismatique, aussi je récupère mon portable dans la poche arrière de mon pantalon et tape la phrase que je viens de déchiffrer. Tel est le résultat de ma recherche :
Louis XV, roi de France et de Navarre
par la grâce de Dieu.
Étrange… Hier après-midi, lorsque Anne me parlait des smoggleurs, elle m’expliquait que leur trafic de marchandises entre la France et l’Angleterre se déroulait au e XVIII siècle, c’est-à-dire dans les années 1700. Selon elle, la légende se rattachant au trésor enfoui à Foisic remonterait justement à l’époque de Louis XV.
Mon estomac gargouille et interrompt mes réflexions. J’empoche le louis d’or et file à la cuisine avec la sensation que ce manoir renferme de nombreux secrets.
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