Le cycle patibulaire
Aux Bords de la Durme
A Eugène Demolder.
Qu'elle fut douce l'accordéonie aux bords de la flamande rivière en cette chaude après-midi dominicale!
C'était au sortir de Hamme, près du pont, tandis que nous étions affalés sur un banc à la porte de l'auberge.
De la bière? Ah je buvais bien autre chose.
La Durme, à marée basse, argentée par le soleil; tellement argentée que la vase même paraissait lumineuse et métallique. En aval un chaland croustilleusement peinturé d'ocre et de bleu, virait lentement sur lui-même comme pâmé, en attendant le retour du flot. Plus bas encore vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels! Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traversées de rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dorées de fleurs ou fleuries d'or comme les prés des tableaux mystiques où vient brouter l'agneau pascal.
La chaussée bordée d'arbres est bien propice et ombreuse à souhait, mais quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la méandreuse rivière sera plus charmant encore, longer la rivière en écoutant tout à l'heure le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutôt en affectant de les écouter, car ce que j'écouterai même lorsque je l'aurai laissé loin derrière moi, à des distances où auront expiré depuis longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordéon chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivière, aux bords de la Durme, donnant son chaud sommeil de l'après-midi dominicale....
Car cette halte près du pont, fut le point culminant, la magistrale aventure de la journée.
Tout voyage, toute villégiature, tout exode de notre pauvre être en quête de plaisir ou d'oubli présente une phase capitale, une période de splendeur et de charme absolu, un centre d'émotion vers lequel convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de nos pérégrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas à faire jaillir une pensée et une action fatale? Le plus noble corps s'immortalise en un seul geste, l'âme ne prend qu'une seule fois son essor jusqu'à l'infini et l'amour le plus passionné se résumera en un spasme plus tragique que l'éclair....
Or, le moment mémorable de cette journée,—non, cet instant majeur de ma vie,—se présenta tandis que nous étions assis sur le banc de l'auberge, au bord de la dormante Durme.
Comment t'oublier miséricordieux sourire, rayon d'espoir envoyé à mon cœur brisé, délicieux viatique porté à mon agonie, vision de candeur qui me rendit mon âme!
Cela dura quelques mesures d'une accordéonie aux bords de la paresseuse rivière des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique, qui, tout baissé, nous demanda la permission de nous tricoter quelques morceaux de son répertoire. Et déjà, rogues, nous lui avions fait signe de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garçons groupés non loin de nous intercédèrent pour le musicant navré.
Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge l'accordéon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile, cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au poète, aux poudreux pélerins des banlieues dominicales, aux rôdeurs à l'affût dans les terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au friselis des feuilles, à la marche des pieds nus, et aussi aux trépignées des sabots à la danse, au choc des verres sous les tonnelles, aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au cliquetis des couteaux.
Le virtuose, aimanté sans doute par l'envie naïve qu'ils avaient de l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.
Ceux-ci, attentifs, s'étaient rangés l'un à côté de l'autre, les bras croisés, comme à l'école. Je ne sais quel arrêt dans l'espièglerie et dans la turbulence de ces petiots, à l'âge des premiers communiants, ajouta d'emblée une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur avec laquelle ils l'écoutaient, me rendit précieuse et touchante, au point de régler les battements de mon cœur à ses notes saccadées, cette misérable cantilène brutalement rythmée, hoquetante, que tordaient et secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!
Était-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochés en une béatitude commune, qui prêtait cette intense vertu à une romance de bouis-bouis et l'égalait aux plus sublimes épanchements de Schumann ou de Wagner?
A cause de la marée basse la Durme argentée coulait à rebours, l'Escaut capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que le soleil taquin la caressait à rebrousse flots et ces flots me semblaient faits des larmes, des chaudes et naïves larmes de cette musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie, lubrifiée, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits paysans.
L'un de ces garçonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient d'un respect mystérieux et magnétique, me parut concentrer la beauté et la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais après cela le courage de blasphémer la vie et la création. Ce sourire me fait croire aux anges. Qui remercier pour la prière et le baume que m'a transmis le simple pli de ces lèvres d'adolescent!
Il s'était endimanché ce petit paysan, vêtu de noir, en manches de chemise, le col pris dans un carcan empesé, mais il était si dégagé, si souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes harmonieuses, et son gilet coupé comme celui d'un grand!
A un moment son visage fin et empli d'intelligence émue se tourna vers nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon visage le charme bizarre opéré par cette musique de consolation.
O mon bien aimé petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutôt deviné que ces accords me parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azuré, sur l'émanation de ta chaude et printanière présence!
Cher enfant, désormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui imprégnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de s'épanouir, de l'équivoque de ton âge, de la mélancolie de l'enfance que tourmente la puberté, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la sève en travail et c'était aussi en cette musique comme en toi, mon doux garçonnet, la troublante rêverie, le repos un peu triste de cette après-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivière flamande!
Au bord de la Durme j'ouïs cette ineffable musique, je respirai ce pur dictame qui avait passé par l'âme ingénue de cet enfant, je le respirai comme un éphémère parfum des framboises après une pluie d'orage, quelques minutes seulement—aux bords de la Durme! Que les jours me dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, bercé par cette musique, enivré par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux bords de la Durme!
J'évoque le mignon garçonnet aux grands yeux d'horizon vespéral, au front de poète, aux cheveux un peu ébouriffés avec ce pli qu'y font les doigts câlins de la mère....
J'avais le cœur plein de crépuscule et sa vibrante beauté, son ferment de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant de funèbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonnés aux bivacs passionnels!
Doux enfant, peut-être ta destinée sera-t-elle vulgaire, ta vie affairée et matérielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, âpre et rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'étape de Hamme, au plein soleil, par des campagnes déboisées! Que deviendras-tu mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madré, un fétichiste doublé d'un fourbe, un bétail de plus dans la masse des brutes de la glèbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive, tu ne seras pas responsable de cette déchéance; un autre aura pris ta place ou ton cœur, tu joueras le rôle d'un autre. Une heure tu te surpassas, tu t'érigeas au-dessus de tes semblables. Sois béni, en attendant, pour cette heure de grâce parfaite, cette heure où tu réalisas ton mystérieux idéal, où ton essence sublimée m'éblouit l'âme comme une transfiguration; où tu te révélas sous les espèces de ce qu'il y a de plus suave et de plus séduisant dans la vie, ou tu auras vécu pour l'enchantement de mes derniers regards, pour être mon salut dès ce monde, pour m'administrer la dernière grâce.
Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et même de la maturité, et peu de minutes valent un souvenir et un regret? Tu me fis pardonner à tant de méprises et de déceptions et grâce à toi, je crois, j'espère, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le moment de plénière harmonie que je goûtai avec la nature, aux bords de la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui t'apprendront ce que représente l'amour en la plupart des êtres! Tu es meilleur à présent que tous ceux que tu affectionneras, que tous, entends-tu! O je te le jure.
Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleuré ce soir, j'ai pu pleurer enfin, et endormir, en songeant à la Durme, les douleurs longtemps endurées. Ma fierté boudeuse a été vaincue par ta conciliante beauté, mon cher innocent. Tu m'as désarmé par les soupirs de ton âme musicale qui haletait fraternellement aux grossières ébauches de cette musique de pauvre. Toute mon amertume s'en est allée au cours de l'eau, fondue sous la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancœur est tombée dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de trahison et d'infidélité.... Ta douce image a pris la place de la dernière apparence, du leurre affectif auquel je m'étais laissé prendre. C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire à mes chimères cruelles, car c'est ton charme rédempteur que je me représenterai en ce moment du départ, au moment de m'endormir....
O doux enfant, aux cheveux châtains, aux grands yeux éthérés, aux lèvres rouges buveuses de mélodies, sans que tu t'en doutes j'ai goûté ton plus doux baiser, une seconde tu t'es exhalé en moi, tu fus la note suprême de cette accordéonie....
J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon arrière-vie comme une goutte d'une essence très subtile composée de la plus vivace floraison des âmes d'enfants, les âmes des petiots un peu songeurs, espiègles sans malice, friands de musique funambulesque, et dont la beauté chante et prie, embaume et console les voyageurs fatigués, les désespoirs, les amours trahies, en une pâmoison du dimanche ensoleillé, là-bas au bord de la Durme.