Le cycle patibulaire
Le Tribunal au Chauffoir
A Monsieur Oscar Wilde, au Poète et au Martyr Païen, torturé au nom de la Justice et de la Vertu Protestantes.
Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire périodique du Pénitencier, venait d’y reprendre ses quartiers d’hiver.
Pour la cinquantième fois, les portes du Dépôt s’étaient refermées sur lui.
A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en fleur et novices, lui donnaient une petite fête au chauffoir, à l’heure de la récréation, oui une vraie fête d’anniversaire, intime et attendrie comme des noces d’or.
Quand j’appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de cet asile, ce n’est qu’une manière de parler, car beaucoup de récidivistes, comptant comme ce jubilaire de l’écrou une série de flétrissures juridiques, dépassaient à peine la trentième année. S’il y en avait d’aussi avariés et débiles que des fêtards de la haute, par contre il s’en campait d’autres attestant la salubrité de cette vie de rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des métiers chimériques. Ils l’emportaient même en nombre dans cette assemblée sur les marmiteux et les valétudinaires, ces vigoureux et florissants garçons de génie, amis de la sainte paresse ou des passe-temps inutiles mais ingénieux; goulus ou friands mangeurs de fruits défendus, pour la plupart très respectueux, toutefois, des faiblesses et des candeurs, incapables de flétrir une fleur, de ravir un nid ou d’abuser d’un enfant; poètes en action, humanité de luxe, ne prenant conseil que de leur conscience et se résignant pour l’amour des beaux gestes et des affirmations catégoriques aux traques, aux ligottages, aux mises à l’ombre, parfois aux lents supplices.
Toutes les irrégularités voisinaient et fraternisaient cette après-midi dans le morne chauffoir, l’ancienne chapelle du château féodal. Les fenêtres murées jusqu’à hauteur de l’ogive y entretenaient à peine une avare lumière de crypte. Il n’était que quatre heures et les clairons des soldats n’avaient pas encore annoncé l’approche du dernier convoi quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son oeuvre tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d’une pluie froide arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prêt à défailir.
Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgré le rougeoiment d’un poêle de fonte qui parodiait au milieu des halenées lourdes, des évaporations de sueur et des nuages d’âcre fumée, le morose coucher du soleil sanguinolant derrière les squelettes de la futaie, parmi les brouillards et les frimas.
A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se fût habitué à cette atmosphère aussi irritante pour sa gorge que pour ses yeux, il aurait, peu à peu, démêlé une trentaine de silhouettes humaines, uniformément vêtues d’une livrée dont la couleur s’assortissait à la gamme fauve et grisâtre de la saison et du milieu.
Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre bancs disposés autour du poêle. Depuis quelque temps ces anciens faisaient assaut de cynisme et lançaient, entre deux bouffées ou deux jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque énorme gravelure. Derrière, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers venus et les novices, les béjaunes de cette université de la joie et du libre vouloir; gamins à l’âme puérile quoique de chair perverse, espiègles comme des chats et parfois irritables et torves comme des boule-dogues. Les uns, insidieux et câlins, passaient le bras autour du cou d’un camarade ou, sous prétexte de se rapprocher de leurs maîtres et de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son épaule, et des joues à peine duvetées se frôlaient et des chuchottements, des trémoussades, des risettes, aggravaient encore d’un commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garçons avaient la pipe aux dents. Lorsqu’ils aspiraient la fumée, le tabac embrasé illuminait ces visages glabres et ambigus d’une rougeur fugace, grâce à laquelle le profane introduit dans ce repaire légal, dans cette caverne de tolérance, aurait été frappé par la beauté navrante de ces yeux, le pli philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures dites patibulaires.
Sans doute même en cette chagrine vesprée d’automne il devait faire plus sain, plus normal au dehors, mais quiconque eût eu l’âme amertumée ou aveulie par l’existence symétrique et la platitude des gestes de la vie permise se fût complu quelques instants en cette réunion de tempéraments effrénés et d’originaux sans vergogne et eût savouré à part lui et en cachette les rites de cette franc-maçonnerie un peu en dehors, mais si spontanée et si cordiale. Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules eût même été déconcerté sinon converti par la solidarité régnant dans ce camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où tous les éléments du choeur soutiennent la même note d’ordre, quoique dans différents registres, d’octave à octave, ou grêle ou austère, ronflante et prud’hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste partisan du règne des repus et peut-être eût-il perçu quelque présage de l’amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement comme des lèvres!
C’était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les camarades avaient trinqué l’après-midi à la santé du héros, en buvant la tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative, fleurie comme la casquette d’un «tireur au sort», que tous se disputaient l’honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le donataire attendri en secouait le culot.
Comme l’assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie, commençait à languir: «Quel dommage, proféra l’un des argoulets assis au banc d’honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté, il nous aurait improvisé quelques couplets en l’honneur de Jacques la Veine!»
Et il fredonna, en commençant à bâiller:
Et la neige est si noire Que les corbeaux sont blancs…
—Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots….
—Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c’est toi qui nous jugeras, toi, la Veine!
Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d’un déclassé et d’un réfractaire par principe et par conviction.
Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle du misérable lot réservé à tant d’êtres qui les valaient bien lui et sa famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat, ingénieur et médecin, il s’avisa de devenir universel par l’altruisme, de vivre plus encore par le coeur que par la science et l’esprit. Et, coup sur coup, en possession de sa fortune, il l’employa à doter des hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement ses héritiers, qu’il n’aurait frustrés pourtant que d’un superflu minime, conçurent d’âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités. Sa famille lui imposa d’abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de sûreté, elle l’enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation» ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu’il ne lui resta bientôt plus un sou. N’ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit presque de l’occasion qu’ils lui ménageaient de descendre, en égal, auprès de ceux qu’il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.
Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l’amour, la vie libre, la tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces obstacles impies, apportés à l’expansion naturelle et particulière de chaque être.
La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête, les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il s’humiliait en se faisant plus dénué qu’eux-mêmes, doutaient de sa parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n’était vraiment que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu’il se faisait comprendre et qu’il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.
Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la redire aujourd’hui, et l’avaient-ils appelé à écouter et à juger les autres.
Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de noires cicatrices et de traces d’escarres à la façon de ces chênes impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre:
—Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et j’observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j’implorais le bon Dieu, j’espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et parfois de larmes, je martelais en conscience…. La nuit très civique et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la patrie.
Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des misérables; sans perspective d’un avenir meilleur j’infligeais à d’autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la mienne. Les bons apôtres m’y encourageaient en me faisant entrevoir que mon septième garçon serait la filleul d’un Roi…. En attendant tous les ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains n’accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie s’alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me taquinait, je tapais encore plus fort sur l’enclume. Mais s’il n’y avait eu que moi à devoir jeûner! Au coeur d’un de ces hivers plus froids et plus implacables que l’âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de privations tomba malade, les enfants s’alitèrent à leur tour: je me roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas entendre leurs gémissements, puis leur râle…. Et en effet bientôt il se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge…. J’étais seul…. Alors je passai mon outil à travers la vitrine d’un changeur et j’en assommai une sébille ruisselante de pièces d’or. Les juges ne m’infligèrent que cinq mois de prison…. Des liseurs de journaux pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n’empêche que lorsque je fus élargi personne n’osa faire accueil et donner du travail au repris de justice…. Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de moi, et l’esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment d’honneur, d’aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui m’employait et le sommèrent de me congédier…. Ce qu’il fit…. Du travail, je n’en trouve plus que dans les prisons…. Au dehors, je vis seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de subsister, je vole…. Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne souffrent plus; la mort a défait mon oeuvre mauvaise: mes filles ne deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats!
Un grondement approbateur courut dans l’assemblée.
—Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant les temps meilleurs, les misérables devraient s’abstenir de créer de la chair à canons et de la viande à lupanars…. A ton tour, hé, toi, le maçon?
Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce professionnel hochement d’épaules de l’homme qui a longtemps charrié sur les omoplates le panier aux briques et l’oiseau surchargé de mortier.
—Voici…. En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l’enfant de choeur des nuages parfumés qu’il arrache aux encensoirs. Puis d’apprenti, je passai compagnon…. Je me rappelle certaine réfection du clocher. A califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je sifflais de si bon coeur que l’essaim des corneilles venait tournoyer autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme ceux de l’angelus…. Oh! que l’on respirait aisément là-haut! Le dimanche qui suivit l’achèvement de ce travail, avec le pourboire qui nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant m’alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair, et de nos humeurs, quand un couple d’amoureux de la ville entra dans le cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot endimanché. Lorsqu’ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la route, à l’écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l’un de nous. Elle prétendit n’avoir voulu que rire, mais nous ne l’entendions pas ainsi…. Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A cette proposition raisonnable, son prétendu coq s’enfuit. Elle cria, mordit, et ma foi nous enragea si bien qu’au lieu d’un seul mâle, tous lui passèrent dessus, moi le premier; puis j’aidai à la maintenir pour faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son lymphatique faquin, eut l’injustice et le mauvais goût de se plaindre. Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard, comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé!
Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés claquant des lèvres et s’allongeant de grands coups de coudes dans les reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!
—Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l’abus de la force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous en vouloir de l’avoir servie un peu plus copieusement que les autres jours!
Et toi, l’aiguilleur, contenous ton premier écart; comment as-tu fait pour dérailler jusqu’ici?
—L’amour me perdit…. A dix-neuf ans j’étais un mélancolique et administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l’isolement, à la vigilance et à l’exactitude. J’étais jeune et j’enviais les couples prenant leur vol vers la campagne, et s’en revenant, pâmés et langoureux de la promenade, de la danse et du reste…. D’intervalle en intervalle j’embouchais ma corne pour signaler l’approche des trains. Il y avait des soirs ou j’étais saisi moi-même par l’accent de détresse qui passait dans mon instrument; j’avais l’air parfois d’appeler au secours, ou d’autres fois, de me râler d’amour comme les cerfs qui brament à la vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J’aurais voulu fuir, m’en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons cuivreux et enfumés des méchants ciels d’équinoxe, ma fanfare semblait prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle m’eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon m’avertit du passage à niveau voisin; je n’eus pas le temps d’emboucher l’instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa écrabouillant un vieux couple lamentable…. Les chefs ne se contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus jamais; elle disparut sans retour…. Puis pour la rappeler je ne possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque si triste que celle qui vient de nous avertir de l’arrivée de nos nouveaux compagnons….
Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel qu’ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l’instant d’après dans les filets des araignées!
Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu pestiféré.
—Et toi, l’aristo, comment débuta ton casier judiciaire?
En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et qui se flatte d’échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus, absorbé dans une méditation exclusive, c’est à peine s’il a entendu les confidences des autres. Pour l’avertir que son tour est arrivé il faut que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se réveille. Ensuite, apprenant ce qu’on veut de lui, il se recueille. «Eh bien, soit…. Vous comprendrez peut-être…. Et sinon, tant pis!»
Sa voix rauque s’éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s’exalte à mesure qu’il lève les vannes de son coeur:
—…«O moi, je suis l’amoureux maudit, né sous le signe d’Uranie. Si l’amant de la femme passe souvent par des alternatives d’espoir et de découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, comment vous représenter ce vide offert à l’infini de mes postulations, ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n’eus pas ou du moins longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la généralité des hommes!
Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité frileuse de mes compagnons m’induisait en de troublantes extases. En dessinant d’après l’antique je goûtai les nobles académies masculines; païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d’un athlète, d’un héros adolescent ou d’un jeune dieu, et j’accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l’hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses!… Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections déréglées, je tentai même d’en imposer à mes yeux et à mes autres sens, je me broyai le coeur et la chair à les persuader de leurs méprises et de l’aberration de leurs sympathies, mais rien n’y fit, ils regimbaient à la raison de tout le monde, et, lorsque j’entrai dans la vie sociale, malgré l’opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l’interdit contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je m’opiniâtrai, fanatique et farouche, à n’accepter que le témoignage de ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les consignes et tous les mots d’ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d’ailleurs de mon honnêteté absolue, j’en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes, mais encore à m’en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,—ces lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un achoppement,—que des sages, des artistes, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle.
Toutefois j’aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et me serais renfermé peut-être jusqu’à la mort dans une stoïque admiration pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne s’étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations communes et surtout l’espoir de s’initier aux arts dans lesquels j’excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n’oublierai jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses caressantes paroles d’affectueuse ferveur tandis que nous nous promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée passée sans lui me durait une semaine de regrets et d’humeur chagrine. Sa présence m’était même devenue indispensable à ce degré que, farouche, endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je n’osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction de nos deux tendresses et que chaque fois qu’il me quittait je me sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n’aimait d’amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis son enfance il s’était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la confidence de son amour il m’apportait aussi la nouvelle de son prochain mariage!
Pourquoi ne m’a-t-il pas aussi bien troué le coeur d’un coup de couteau, ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène terrible qui le mit en fuite et l’arracha pour jamais à ma sollicitude, je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n’y fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra jamais l’adorer au paroxysme où je l’adorais!
Dieu, Dieu! Dire qu’il est possible d’aimer, de se consumer à ce point, sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s’allongent désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres flammes d’amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à l’imploration muette de tout mon être, qu’il ne se sentit point frémir tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui m’amputa de tout ce qui m’attachait à la terre! Et qui viendra parler après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!
Il ne se figura jamais ce que j’avais lutté pour ne pas l’effaroucher ou l’obséder, ce que je m’étais contenu et flagellé pour me conduire selon le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l’écoeurement et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle dissimulation! Mais c’est seulement le jour où j’aimai pour de bon, que je sondai toute l’étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l’être élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la force d’étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu’il fut auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en un baiser que j’eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre jusqu’à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure, je me roidissais fièrement, presque radieux sous l’implacable acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n’aurais pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs asphaltides…. J’exultai au milieu des fournaises, j’attisai mes incendies….
Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas, mais que je conservai pour qu’il les lût seulement après ma mort, car j’estimais alors qu’il est de ces déclarations que les trépassés, les expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du tombeau…. Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n’appartiens déjà plus à la même terre que lui…. Et qui sait? Peut-être serviront-elles à l’instruction, voire à l’amusement de son amante, et n’y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la valeur d’un phénomène pathologique?»
A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l’idée d’un vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes avant de recouvrer la parole, et lorsqu’il reprit, à chaque phrase il semblait se porter un coup de poignard:
«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m’élancer à sa poursuite. Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante tendresse; j’eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma suprême religion. Je songeai aussi à l’assassiner avec sa maîtresse, quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l’aimais jusqu’à tous les sacrifices, jusqu’à tolérer son bonheur auprès d’une autre créature, jusqu’à survivre à son abandon, jusqu’à accepter une existence privée désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus qu’à repaître douloureusement mon coeur des mirages et des leurres de notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m’emparais du revolver, je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses cajoleurs et mutins sourires d’autrefois, et cette évocation me navra à tel point que laissant choir l’instrument homicide, je m’effondrai dans un fauteuil d’où je m’abattis sur le plancher en proie à une crise de nerfs voisine de l’épilepsie, et ne cessant d’appeler l’absent avec des râles exaspérés par l’horrible certitude de l’irréparable….
Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans, j’accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu’aux pêcheries boréales. Le plus souvent, vautré au fond de la barque, l’idée fixe me rongeait et au plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de me chanter les serments et les confidences de jadis!
Pour oublier aussi je me mis à boire, j’ivrognai avec la crapule; vain remède: miroir maléfique, l’alcool ne me réfléchissait que plus désespérément adorables les grâces et les perfections de l’absent….
Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à laquelle je ne pourrais offrir d’assouvissement sans attenter aux moeurs de mes dissemblables…. Ah, de cet amour pur entre tous, de ce sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles érotiques…. Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n’avait-elle pas été un crime contre ma nature à moi?
Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me réveillai en m’écriant avec une rage sardonique: «Ah, c’est carnaval! Si je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes, puisque c’est aujourd’hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de ma vie. Ah ce fou rire me reprend…. Ma gaieté fut même telle que mon courage et ma résolution grandirent jusqu’à m’entraîner vers un acte téméraire. J’étais décidé à en finir, j’obéirai à ma vocation.
Le soir même j’avisai dans un bal à deux sous, un jeune éreinté de barrière de jolie mine, bien découplé, vêtu de velours fauve. Un de ces pauvres diables de voyous, défloré depuis longtemps par les promiscuités des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas à mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.
A l’écart, guidé par ce pilotin sans vergogne j’abordai enfin au havre défendu; je goûtai pour la première fois auprès de ce samaritain d’amour le cuisant et questionnaire bonheur, la détresse béatifiante des majeurs naufrages. Au réveil de cette crise je n’étais plus qu’une épave….
Et à présent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats…. Votre haine provient peut-être d’une inconsciente envie. Et surtout n’allez pas me plaindre. Faites-moi grâce de votre pitié, car je vis le monde mâle en sa puissante splendeur; j’appréciai plus profondément ses prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe par les meilleurs des yeux, les yeux pathétiques des Grecs et des Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah, la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne connaîtra jamais.
Et qu’importe même mon amour malheureux, puisque c’est à la profondeur de la vallée des larmes que se mesurent les altitudes de l’amour. Oui, je m’enorgueillis à présent de mon supplice, car celui que j’aimais, jamais il n’aimera, jamais il ne sera aimé ainsi, je le jure! Oui, mon amour fut plus sublime que toutes les passions consacrées. Ah, aimer au sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre tous!»
Il se tut. Sa voix déchirait les coeurs et énervait les écoutants ainsi que des bouffées d’orage tour à tour rafraîchissantes et délétères, humides de vapeur électrique ou ensoleillées de blafard crépuscule, et à la fin elle s’était élevée, les cordes tendues à se briser, comme pour dénoncer au trône du créateur les erreurs de sa providence.
Le silence communiant et apitoyé de tous ces transgresseurs se résolut en un murmure de compassion, spécieux et discret à l’égal d’une caresse des branches aux nids qu’elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles balsamiques aux plumages douillets: on eût entendu sourdre des larmes, et même se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lèvres altérées de baisers. Vaincu par ces ambiances rédemptrices le plus misérable d’entre ces exceptionnels se détendit et donna cours à son émotion. Presque hiératique, transfiguré, Jacques la Veine, prenant au sérieux son rôle d’interprète des consciences lui prodiguait l’onction de ses paroles: «Tu aimas et fus digne d’amour…. En obéissant aux impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au courant passionnel de ton proche. Tu n’abusas de personne; c’est plutôt le monde et la fatalité qui ont pesé sur ta bonne volonté: tu fus loyal, généreux et droit, n’usant pour te faire aimer en toute plénitude que de la magie et des sortilèges de la bonté absolue et de l’esprit sans malice. Oui, il a le droit d’aimer qui bon lui semble celui qui se livre avec cette sublime ardeur…. Donc sois des nôtres, demeure sans crainte au milieu de nous, et peut-être rencontreras-tu un jour dans nos refuges cet amour réciproque qui t’aura été refusé toute la vie…»
Tous s’empressaient autour de l’uraniste, quand un des derniers venus, le seul qui n’eut pas encore parlé, s’écria:
—«Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l’esprit de tolérance jusqu’à frayer avec ce saligaud…. Pouah! Il me dégoûte! Et cependant je ne suis pas prude… et ce ne sont point les préjugés qui m’étouffent. Il n’est même point de luxure que je n’aie pratiquée. J’ai usé et même abusé de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs caractères et des plus friandes beautés. J’ai fait profit et litière de tout ce que respectent les imbéciles. Ah! je ne suis pas homme de sentiment, moi; je ne me forge point des chimères et ne construis point de romans, comme ce piteux et lamentable fou.
Ce que je voulais, je le réalisais par l’argent; avec l’or tout puissant, j’achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je pratiquais l’usure en cachette…. Des débiteurs réduits à quia se tuèrent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu’ils laissaient à leurs veuves et à leurs orphelins. J’aurais fait vendre jusqu’à leur suaire, jusqu’aux clous de leurs cercueils…. Ce que l’on devient philosophe, ce que l’on apprend à mépriser les mortels. Jouir, tout est là. A tout prix, coûte que coûte. Pour sauver leur mari, leur frère, leur amant, les femmes, les soeurs, les fiancées, se donnaient à moi; menacés de faillite et de déshonneur public, des parents s’affolèrent jusqu’à me céder leurs fillettes. Je leur mettais le marché à la main et jamais je ne reculai. Lorsque j’avais jeté mon dévolu sur une proie, je la forçais dans ses derniers retranchements. Je jouais serré, mettant aux prises la pudeur et la faim, l’honneur intime et le scandale public. Avez-vous vu dans les ménageries les pigeons livrés aux serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou mieux, c’est moi qui représentais la Faim, le Fléau, l’inéluctable Voracité, et je dévorais les timides oiselles; je croquais, je souillais les vierges éplorées…. Sans l’indiscrétion d’un employé, sans une maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais une nouvelle série de vols et de viols clandestins…. Figurez-vous que c’est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille comparé à tout le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes profitables expériences du caractère humain… ah, ah, admirez-moi, dites, ne suis-je pas votre maître à tous? De l’amour, il n’en faut jamais… de l’amitié encore moins…. Soyez riche, soyez fort; haïssez les hommes et méprisez les femmes.»
Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses poings velus, il riait d’un rire diabolique, faisait rouler ses paroles avec la forfanterie et la jactance d’un cabotin fanfaron, convaincu de conquérir le prestige et la popularité des lâches et des vils qui composent la majorité des hommes.
Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s’émoustillait au souvenir de ses turpitudes, de la honteuse réprobation qui montait contre lui, dans cette assemblée de scélérats et en cette pouillerie de malchanceux.
Ceux qui étaient assis autour du poêle s’étaient redressés et reculés instinctivement; le cercle s’élargissait de plus en plus autour du péroreur, comme s’élargiraient les mailles d’un filet dans lequel on tenterait d’emprisonner l’effroi.
Le feu s’était éteint, les pipes ne grésillaient plus; et si on avait pu discerner les visages, on aurait constaté que vieux ou jeunes accusaient une répugnance, une aversion, une horreur grandissante.
Cette odeur de geôle, cette odeur de bouc et de miséreux, ce fleur des bosquets infestés de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir au point d’avoir enduit les plâtres des miasmes et des virus de toutes les effluences humaines, mais c’est à présent que ces grouilleux, que cette noire cuvée s’apercevait pour la première fois de la trop grande fermentation et aurait voulu s’échapper du pressoir. Pour la première fois, et à mesure que le faussaire s’étendait sur son ignominie, ils avaient soif d’air respirable et ils se bouchaient les narines, ils suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l’Infâme.
Eux, remplis d’indulgence pour tous les écarts, pour les violences sanguinaires, les trouées et les incendies des crimes passionnels puisant leur origine dans la générosité, les fluides affectifs, les nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se déclaraient prêts à partager les rapprochements illicites comme cette vierge chrétienne qui, passive, se donna un jour à un désespéré en se fermant les cieux pour lui en entr’ouvrir les portes, se détournaient avec horreur de ce lâche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l’affreuse omnipotence de l’argent; les maléfices et les envoûtements du métal maudit drainé et manipulé par la bourgeoisie.
Tout à coup il s’arrêta de pérorer…. Dans l’assemblée venait de se produire un mouvement qui l’édifiait enfin sur la vertu de son prêche. La consternation de ces malheureux, criminels ingénus ou émotionnels, devant les frigides scélératesses de ce happe-chair avait-elle dégénéré en panique? Oublieux de leur captivité, ne songeant pas que les gardiens ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongés qu’ils étaient, ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de cartes à la cantine, ils se ruèrent en masse vers la porte qu’ils ébranlaient à coups de pied, s’arrachant les ongles à vouloir écarter les battants, comme si l’incendie s’était allumé subitement dans la salle et que les flammes courussent à leurs trousses. Cette véhémente lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratère qui l’emprisonnait?
Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l’air respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis galeuses, ils se retournèrent contre l’exécrable, résolus à l’exécuter sur le champ, à l’empêcher de respirer plus longtemps dans leur milieu.
Ce conventicule de flétris et de piloriés fut secoué comme dans une trombe de représailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.
Mains en avant, tâtant les parois, se reconnaissant les uns les autres, rampant sur les genoux, se traînant sur le ventre, ils s’évertuaient à le rejoindre et à le dénicher pour le broyer sous leurs talons, le pétrir sous leurs poings, pour le lacérer à coups de dents et de griffes, pour le noyer sous les crachats et l’ordure. On aurait dit les Colins-maillards de la mort.
Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prêchait la clémence: «Assez de juge et de justice, disait-il…. Je ne condamnerais même pas celui-ci…. Et surtout point de bourreaux…. Ne touchons à la vie de personne…. La vie est sacrée. N’en privez point le plus misérable…. Le mal n’est que l’apparence; le crime, le résultat des lois…. Cet homme est son propre juge, son propre bourreau…. Sa conscience, son destin même le punit…. Où ne régna jamais l’amour sévit le pire des froids et des vides. La glace, les ténèbres de son coeur composent son capital supplice et ne tarderont pas à le supprimer, à l’ensevelir dans l’oubli…»
Le médiateur exhortait vainement cette meute exaspérée et sans doute eût-elle fini par atteindre le misérable, lorsque des clefs tournaillèrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour s’enquérir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau du chauffoir à la chambrée. A l’aspect des gardiens, cette chasse plus sinistre que celles qui tempêtent dans les ballades de Burger, s’arrêta net. Ce fut l’effet d’un chant de coq ou d’un rayon d’aurore dans un sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvèrent sur leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d’ordonnance.
On les compta, il en manquait un; on fit l’appel, l’usurier ne répondit pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisèrent derrière un pilier un corps gisant pelotonné ou plutôt contracté dans une attitude simiesque. Les porte-clefs s’approchèrent de cette masse, reconnurent l’usurier, le n° 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portèrent au dehors. Les autres prisonniers s’effaçaient contre la paroi, ne se souciant pas de toucher à ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent à écarter les doigts crispés comme ceux d’un chiragre, qu’il avait appliqués contre ses yeux, ils reculèrent devant l’indicible expression de terreur épandue sur le visage déjà violâtre, expression ajoutant au caractère significatif du recroquevillement désespéré du tronc et des membres. L’épouvante l’avait tué. Ou peut-être avait-il été foudroyé par le premier éclair du remords?
BLANCHELIVE… BLANCHELIVETTE!
Les passants bien-aimés qui ne repassent plus.
G.E.
Après une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutôt exaspérée par la lecture trop irritante et trop évocative d’un procès de jeunes violateurs, et surtout par l’obsédante chanson au moyen de laquelle ils se ralliaient:
«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m’aimer? —Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.»
et que je m’étais chanté au rythme tour à tour précipité et traînard de la fièvre,—au saut du lit, avide d’air respirable, de sérénité, d’un changement de scène, voulant secouer la hantise de ces révélations criminelles, je m’enfuis tout d’une traite vers un grand parc dans la banlieue.
Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre chaude, dans une cloche à plongeur descendue au fond d’un océan en ébullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en essences tropicales, en épices arborescentes! Les lilas puant la vanille et même la drogue d’hôpital! Et la symphonie furieuse, stridente, d’oiseaux éperdus pressentant le danger….
Ne sachant à quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple, j’allais pénétrer dans un bouquet de frènes. Un craquement, suivi de la chute d’un objet pesant, se produit dans les branches.
Aussitôt un être furtif et fringant débuche du bouquet d’arbres et se campe, moite, lubrifié, dans l’évaporation opaline de la rosée:
La dégaine et la mine d’un apprenti sans atelier, d’un jeune batteur d’estrades, d’un dénicheur d’oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les cheveux courts et drus avançant sur un front bas, et tirant sur le pelage de la loutre, un de ces teints basanés ragoûtants comme le pain de seigle, de grands yeux mordorés frangés de longs cils, le regard veloureux et magnétique; le nez busqué aux ailes mobiles, aux narines frétillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le menton imberbe et carré, les pommettes saillantes (les zygomes prononcés diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien ourlées quoique magisters et patrons, sans parler des geôliers, les aient mises à de cuisantes épreuves; le corps admirablement découplé, harmonieux, membru, cambré, et que ne déparent pas, au contraire, des guenilles à la coupe aventurière, trouées en maint endroit, moussues, roussâtres, râpées comme les vieux troncs d’arbres auxquels il vient de grimper.
En le considérant de plus près, je ne constate qu’une seule difformité: les mains énormes, toutes rouges, d’une musculature effrayante avec ce pouce démesurément long que Lombroso attribue aux assassins de profession.
Lui aussi me dévisage et me scrute longuement:
—Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d’être dérangé, l’air à la fois effronté et sournois dans lequel il y avait de l’hésitation du fauve qui détaille sa proie avant de l’attaquer.
La confrontation m’intéresse et m’irrite.
Nous finissons cependant par déambuler chacun de notre côté, moi, presque contrarié, je l’avoue, d’avoir donné, si mal à propos, l’alarme à cet avenant polisson.
Rassuré quant à mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la figure d’un espion ou d’un délateur, il se mit en devoir de reprendre sa tâche prohibée et je le vis s’enfoncer sous les ombrages, pleinement désinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte très sanglée, la casquette sur l’oreille, un peu tortu, un peu claudicant, mais si peu, juste assez pour le rehausser d’un condiment de plus.
Il se retourna, me cria, en flamand, d’une voix rêche à laquelle la raucité prêtait l’âcre saveur des pommes vertes, une gravelure de forçat, et me tira narquoisement sa casquette.
—Bon! Manciniste par-dessus le marché! me dis-je en constatant qu’il m’avait salué de la main gauche. Une autre présomption que le médecin-légiste établirait contre lui! Mais moi-même ne suis-je pas gaucher et de plus, ultra-sensible à l’aimant, à l’atmosphère et aux parfums? Et ne sont-ce point là autant de caractéristiques morbides, au dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.
Lui, après cette bravade, se mit à siffloter un refrain appris sans doute dans l’une ou l’autre colonie pénitentiaire. Coïncidence étrange, cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de gueux, s’adaptait exactement aux paroles qui m’avaient obsédé durant la nuit:
«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m’aimer? —Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.»
Après quelques circuits dans le parc, je fus pris de l’envie de me rapprocher du siffleur.
En regagnant le bosquet où je l’avais rencontré, j’aperçus sur un banc, non loin de là, une femme blonde, d’une quarantaine d’années, de physionomie agréable et même distinguée, mise avec une extrême élégance.
Les bestioles criaillant et s’égosillant de plus belle m’avaient averti déjà que le garnement n’avait pas encore renoncé à les traquer. Je le découvris, à l’affût au pied des arbres. La survenue et le voisinage de la dame l’empêchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il épiait, d’en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il n’attendait que le départ de cette gêneuse pour opérer le rapt des tièdes couvées. Et c’est qu’ils pépiaient les oisillons comme si les doigts du dénicheur les eussent déjà palpés!
Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d’étrangleur dans ses poches, et, le nez en l’air, tout en observant les ébats de ses futures victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mélodie—je l’aurais juré à présent—des patibulaires paroles qui ne cessaient de tournailler dans ma tête, comme d’autres oiseaux affolés!
Je stationnais à un endroit d’où je pouvais observer, sans être aperçu, le manège de l’oiseleur; plutôt que de l’interrompre une nouvelle fois, j’aurais même donné gros pour le voir à l’oeuvre, et j’étais prêt à maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distinguée. Je la croyais absorbée de plus en plus dans la contemplation de la seigneuriale pelouse s’étalant devant elle entre des marmenteaux deux fois centenaires, lorsque, regardant de son côté, je constatai qu’elle aussi s’occupait moins du paysage que des manoeuvres du jeune braconnier. Et j’en vins, malignement, à entrevoir une mystérieuse et insolite corrélation entre ces deux êtres créés, par la société sinon par la nature, pour se repousser avec haine et mépris, placés à l’antipode l’un de l’autre, aux deux bouts de l’échelle, séparés par un infini de privilèges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce soupçon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grâce à la surexcitation de mes nerfs, je me découvris une force d’intuition presque désespérante.
Sans qu’il eût l’air de s’en douter, ce charmeur de pinsons était bel et bien en train de fasciner et de troubler, jusqu’au tréfond de la conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute position sociale. Bientôt je fus même intimement convaincu que c’était malgré lui que le luron débraillé excitait l’attention intense de cette hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phénomène, le gars ignorait absolument la perturbation qu’il causait, lui, le maraud surflétri, en cette aristocratique et considérable personne. Pourtant le gaillard n’en était pas à sa première aventure galante. Il n’avait pas même toujours attendu qu’on lui fît des avances. Il pratiquait tous les genres d’effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe, elle y aurait certes passé, la bagasse! Ils se seraient assouvis à tour de rôle! Mais s’imaginer qu’elle le convoitait, qu’elle se donnerait volontiers à lui, là, en plein jour, qu’elle brûlait de se pâmer entre ses bras! Non, malgré sa fatuité de jeune souteneur, il était loin de s’attribuer des appas tellement irrésistibles!
Aussi, ne s’arrêtait-il pas un instant à l’idée d’interrompre sa chasse aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre. Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et chatoyants comme le vent, l’onde et les nuages, de ces yeux où se mire la poésie héroïque des grands chemins, ne cessaient d’envelopper les battements d’ailes dans la couronne des futaies, ou s’il coulait à la dérobée un regard vers la bourgeoise, celui-ci n’était rien moins que langoureux et cajoleur.
Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S’il en profitait pour «battre une flemme»? Lui aussi n’avait dormi que d’un seul oeil à la façon des chiens errants guettés par la fourrière. Il tira une pipette de sa poche, se mit à la bourrer en dardant des regards rancuneux et dépités vers l’importune flâneuse, et, haussant les épaules, résigné, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se laissa tomber avec un soupir de béatitude.
Il frotte l’allumette à sa cuisse, met le feu au tabac, s’entoure voluptueusement d’un âcre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se renverse, s’allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le flanc, étire et replie les jambes, entrechoque ses souliers éculés, sifflote une dernière fois sa poignante chanson, tire une lente et finale bouffée de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas être incommodé par la lumière, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.
Moi, de plus en plus accaparé, requis par cette scène, en même temps que je surveillais les gestes de l’oiseleur, j’analysais le tempérament et pénétrais l’âme de la dame. Jusqu’à présent ostensiblement, son attention se partageait entre le paysage et le jeune rôdeur. Lorsqu’il fut bien endormi, je la vis se lever comme à grand’peine et s’acheminer lentement vers lui.
Ses dehors gardaient en ce moment même toute la sérénité, toute la noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des accomplissements de l’éducation; j’étais fou, j’étais sacrilège, je blasphémais en lui attribuant un seul instant le moindre goût pour ce dépenaillé couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarné, pour ce dépravé et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce frétillant nourrain des funestes viviers.
Eh bien, en ce moment même, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de majesté, je déchiffrai en cette femme, la pire, la plus dévergondée des tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si épouvantable martyre que je n’eusse pas souhaité pareil supplice à une marâtre assassine et que loin d’arracher la pécheresse à sa perverse contemplation, j’aurais voulu la pousser dans les bras de son abject bien-aimé, et me faire l’entremetteur de cette patricienne et de ce larron. La frénésie de ses postulations, la ferveur de son culte, les rites inouïs qu’elle se suggérait, auraient pu se traduire par ce discours:
«Je te veux à n’importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession! Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d’usines et peuplée de manoeuvres. Les implacables industries, les philanthropies énervantes nous auront tué nos beaux gars d’exception, fils de la sainte Aventure et du divin Imprévu!
«D’ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l’univers se meurt de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité jusqu’au scandale!
«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l’ordre, le code, la vertu rectiligne proscrivent l’existence et la personne asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me consume,—je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!—ce que les nostalgies m’ont étreint le coeur à le fracasser, et cela surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme une ménade…. O ne te fâche pas, puisque tu n’eus jamais de rival, jamais de précurseur, puisque je n’ai jamais pêché que par l’espérance, dans l’attente du pitoyable Messie des Possédés.
«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je te souhaitais à l’exclusion de tout autre!
«Partons, nous nous aimerons, jusqu’à l’aube prochaine, sur un grabat, le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux pelage, leur couleur saurette s’harmonise avec ta personne errante et galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j’en évite le frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour cette fois l’inséparable et plastique défroque, car d’autant plus douce à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et des camisoles de force que t’infligèrent les policiers et la chiourme; te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages, hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore, dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et jaloux!
«O toi l’homme numéroté, l’étalon des haras stériles, l’innocent farci de gros casiers judiciaires, toi qu’on surnomme mais qu’on ne nomme pas, souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des chauffoirs, les mornes Othellos t’écrivaient-ils, avec leur sang, des lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon?
«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles, ton amour rédempteur, ton extrême-onction!
«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte, avant l’arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous irons voir dans l’autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de préjugés que les hommes!
«C’est convenu. Tu m’étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me feras un collier!
«O nous éperdre dans l’éternité comme un météore dans les vertiges du firmament! Mourir l’âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l’infini de tes yeux tragiques! N’avoir rien qui ne soit à toi!… N’être rien qu’à toi!… Ne plus être que toi!… Enfer de salut!»
Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l’épouse rassise et conventionnellement impeccable.
A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible, et ma pitié était telle que j’étais prêt à légitimer cette exécrable passion, au besoin à m’en rendre complice.
Je n’étais pas à bout de prodiges:
Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain, sublime, l’effort de dissimulation qu’elle fit à mon approche. Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent:
«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s’en prennent aux oiseaux en attendant l’occasion de s’attaquer aux promeneuses!»
Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge!
Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s’éloigna pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre doublé d’une félonie à la Judas….
Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé en sursaut sous des poignes brutales et familières,—s’effarer, panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la grande volière de Merxplas.