Le cycle patibulaire

Georges Eekhoud · Chapitre 14 sur 20

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Le cycle patibulaire

Le Tatouage

A Sander Pierron.

 

Une bouffée d’air vicié que me fouette au visage l’entrebâillement d’une porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur—rôdeur peut-être—par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une aventure d’il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.

Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.

Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée d’exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques criardes s’assortissaient aux hurlements des cuivres de l’orchestrion.

Des ouvriers endimanchés, nombre d’apprentis de métiers vagues et surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que l’engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s’y trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le remous ressemblait à une ébullition.

Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d’antichambre à la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l’ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes.

Dans le tas de lurons qui s’affriolaient de houblon, d’alcool, de vertige et de chair, l’un d’eux mémorable—à preuve ce récit—nous requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de mouvements, une élégance inattendue.

Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il porte un complet mastic qui, par hasard, à l’air d’avoir été taillé sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu’il rejette en arrière. Et le débraillé, l’air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.

Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de l’élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles et chatouilleux qu’on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte tendue, tandis qu’il hume les ambiances en frétillant de la narine et en claquant de la langue.

Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les «ostendaises», toutes les chorégraphies de l’endroit. Tortillements, ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de valse, et sa façon d’enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d’un cavalier seul, ses révérences, croupe en l’air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu’entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous semblent à nous et à toute la galerie qui s’en régale et s’en pourlèche même les babines, souverainement plastiques.

Aussi de quels bravos, de quels rires, on l’encourage, de quelles privautés on l’accable, en quels frais de séduction les jolies filles se mettent pour lui?

Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du modelage.

Très suggestive par exemple sa pantomime—mon camarade, le sculpteur, me poussa du coude pour m’en faire apprécier l’harmonieux enchaînement—quand feignant une lassitude, il affecte de s’allonger sur le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, comme un fauve replié et pour empoigner d’un bond, avec une étreinte goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs.

Ah c’est le boute-en-train, l’âme, la figure dominante et magnétique de ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements s’adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse mine nos cocodès conformes et guindés?

Aussi notre intérêt d’artistes épris de beaux modèles se concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel—comme le sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!

Et vrai, c’est non sans éprouver une bizarre contrariété qu’après une dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.

Un sentiment qu’il m’aurait été difficile d’exprimer en ce moment, tant il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me revint depuis—et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé aussi—m’était venu au sujet de ce galbeux polisson.

Voici: tout le temps qu’il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes postures, nous n’attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.

Bien plus, au cours de la soirée, nous l’avions vu danser à deux ou trois reprises avec l’un et l’autre garnement de son âge, et danser ces fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne grâce, le même plaisir.

Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d’androgynat, cette grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne perdrons certes jamais le souvenir d’un prestige pervers—pourquoi pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au contraire?—qu’il allait d’ailleurs proclamer avec une sublime éloquence.

J’ajouterai encore, afin d’assurer toute leur portée aux constatations réunies en ce récit—que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et méfiant d’ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa mine ravissante et son intarissable belle humeur.

Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu’il avait cherché en observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier qu’il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle, déroutaient toutes conjectures. S’il avait appris un métier manuel c’était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse digne d’un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces déformations contractés à la suite des efforts et des actions musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.

Enfin, pour exhumer jusqu’à la plus intime des impressions que nous donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle noiraude, je caressai l’illusion qu’il n’aimait point cette créature-là, à l’exclusion de toutes les autres. Et, l’avouerai-je, cette vague conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce qui se passa aussitôt après, l’aurait-elle ajouté après coup aux évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me gratifia d’un regard d’une intelligence surhumaine, lisant, devinant jusqu’aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le parfum ou la prière….

Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu poussa la porte et bouscula nos amoureux.

C’était un gaillard d’une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous eûmes à peine le temps de le dévisager.

Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s’était jeté sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres eussions pu l’empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le vautrait par terre, l’assommait de coups de poing, lui arrachait les vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où râlait la passion la plus incendiaire.

Ce fut l’affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa force de démon, quoiqu’il s’agrippât à sa victime en s’aidant de ses genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.

Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui ramassèrent l’adolescent tout à l’heure si fringant et si radieux!

L’acharnement de son agresseur avait été tel qu’il n’avait plus que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles; l’oeil gauche sortait à moitié de l’orbite.

Des hommes étaient allés chercher de l’eau et les femmes approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les premiers qui s’étaient portés à son aide reculèrent en proie à une surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure.

Les rires méprisants s’enflèrent en une huée d’anathème.

Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j’écartai les rangs de badauds malveillants qui m’obstruaient le passage et m’offusquaient la vue.

Je ne compris pas tout d’abord le revirement qui se produisait contre ce séducteur.

En le contemplant de plus près, je m’aperçus que la poitrine, le dos et les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!

Il n’y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c’est au moyen de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l’ennui de l’entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que l’ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne perfection de sa chair d’éphèbe.

Un nouveau mouvement dans l’assemblée m’arrache au cours de ma douloureuse contemplation!

Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres, reculer les plus nombreux.

Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l’écorce des arbres et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands la déclaration d’un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d’une forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:

Daniel est à André.

Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prêt à s’éteindre, l’adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L’André en question, c’est lui-même! Puis après? Je l’aimai car il fit longtemps très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s’est payé. Nous sommes quittes».

Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne daigne ni voir fumer sa chair, ni l’entendre grésiller. L’horrible torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.

Il la prolonge, jouissant de son supplice.

A mesure que s’efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux stoïques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et blessé, contemple si tendrement la jeune femme qui s’était détournée de lui, ses yeux l’enveloppent d’une caresse tellement suave et poignante, qu’elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière solidarité.

 

LA BONNE LEÇON

A Alfred Vallette.

 

La jeune institutrice très pâle de visage à cause d’une âme surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l’accablante après-midi italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à Motta-Visconti.

Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps en temps le store mi-baissé comme le jabot d’un pigeon qui se rengorge, s’aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l’Apennin, avec d’abord la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers entre lesquels, se continuant l’une dans l’autre, les moissons sous des lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c’est le blé et le raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à Motta-Visconti!…

Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées, avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou broussailleuses et des joues potelées s’appuient sur de petits bras gourds et gras,—des joues que hâle la poussière et que carmine le sang neuf. Et c’est un chuchotement des respirations fortes que berce le bourdonnement des grosses mouches bleues….

L’institutrice, la pauvre, à l’âme bonne et passionnée, profite de cette trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes d’humanité taillable et corvéable l’induisent en de douloureux attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.

Elle s’apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.

Que n’est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore qui vont suivre, elle sait l’iniquité et l’opprobre qui les guettent.

Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels, n’être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien mais qui n’a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de charité….

Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son mouchoir. Elle se prend à scruter l’avenir de ces écoliers: «Pauvres fleurs d’épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans? Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de bourses, galériens soumis de l’atelier ou subversifs ouvriers des prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l’hôpital, à la morgue, au bagne, à l’échafaud?…»

Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d’évoquer là! Généralement les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs; elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler; elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner contre les bourreaux!

Aujourd’hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de colère; de l’impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal l’envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu’une mère aux mamelles taries pour les milliers d’enfants qui eussent enthousiasmé tes divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci, les petiots, que je choie, ceux à qui j’apprends à lire, que je couve de mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force, leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à gagner de l’argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre, pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se figent et se stéréotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l’échine, se redresse et frappe à son tour, oui, qui aille jusqu’à tuer…»

Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et faible femme! Décidément elle n’écrira rien qui vaille aujourd’hui! Et elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en chair….

O c’est mal ce qu’elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative, pourquoi n’engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle par l’instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature, la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans l’avenir. Le devoir n’embrasse que l’heure présente et le moment immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si simple de vivre… enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la société.

Ah! coeur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c’est tenter l’inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort, devant ces bambins, cette tiède couvée…. Oh! redoute que par tes incantations lyriques tu n’appelles des sorts et des maléfices sur ces têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons providentiels!

Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses yeux visionnaires sur l’un des marmots, précisément le plus gentil de la classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d’or; sa menotte presse d’un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges, comme toutes celles des Transalpins, s’avancent en la jolie moue d’un lutin à qui on voudrait enlever un jouet.

Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le plus pauvre d’entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de l’institutrice, il déserte l’école pour aller battre les chemins, très loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et d’une ample cueillette de pêches et d’abricots. L’institutrice s’est attachée à ce galopin qui aurait l’air d’être fait de marbre rose si, le plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et voilà qu’elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui sonneront l’été prochain, moment que ses parents, d’infimes journaliers, choisiront pour l’envoyer à Milan, comme apprenti boulanger…. Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même, Santo, est une prière, capable d’éloigner les suggestions périlleuses et impies auxquelles elle s’abandonnait tout à l’heure.

«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le souffle de l’atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»

Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c’est lui, Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau de mouton rejetée sur l’épaule, avec sa chemisette bleue bordée d’or, ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d’or en guise de houlette et tenant en laisse l’agneau tout blanc et docile. Il marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique! Que l’encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et les manants, les serfs t’applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet jalouses, s’attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà béatifiés, petits saints d’un jour, Santo, comme toi! Agnus Dei qui tollis peccata mundi! Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde! Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l’hôpital? Dans quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la plupart des processions de ce monde marcheras-tu?… Non, arrête…»

Encore ces vilaines appréhensions. C’est cependant ici le dernier endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce l’étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales? Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l’écolier endormi: «Santo, qu’as-tu fait? Parle, qu’as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»

C’est en vain qu’elle évoque la paisible procession de la veille pour chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu’elle prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions qui n’ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège tourne en un défilé houleux et sombre d’une foule qui trépigne sur place ou qui chasse comme la tourmente.

Devant l’institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure, imberbe, blond, au teint d’ambre pâle et d’oeillet rose avifié aux pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures—se dit la voyante—d’un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d’un prisonnier qu’on toise et qu’on mensure dans l’antichambre des cachots et qui somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge encore…. Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée, à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu pâle s’ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le centre, le foyer d’intérêt, le campe—est-ce durant une seconde ou moins?—devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce révolté, ce rédempteur que tu souhaites…. Regarde-moi bien!»

Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur, par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles d’un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore sur l’éperdue bonté de la bouche.

Et la voix susurrante et infléchie joue du coeur de la voyante comme d’une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol, un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d’un rien, cueillant les jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois j’éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande soeur! Tu me crois de ceux qui s’attardent et qui s’oublient, pâmés, en proie à quelque gouge experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!… O chère songeuse, que tu te blouses!»

Et son sourire s’électrise et s’enfièvre, si bien que sa bouche semble saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il hoche gravement la tête et c’est—ainsi compare toujours l’institutrice—comme si le col nerveux mais d’une délicatesse dérisoire à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige sous une trop lourde corolle:

—«Écoute, il m’a pris l’aversion des plaisirs de mon âge et des métiers de mon temps…. Je n’aime pas à la manière des autres enfants des hommes. J’ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la sympathie et pour le plaisir de se donner, de s’immoler même en une infinie caresse…. O ces compagnes rieuses et frivoles, qui pleurnichent à la vue d’un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas toujours complices sans le savoir!… O ces amantes que la nature, qui veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair d’infini!… J’éprouve pour elles l’aversion biblique, elles sont les troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir, amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses aux pieds desquels elles feignent de s’étendre; elles sont souffleuses d’égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour les milliards de brutes qu’elles fournissent à la consommation terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l’invasion des tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement ravis et au coeur lustral des engendrés! Non, je n’écouterai jamais leurs voix insidieuses…. Je serai réfractaire aux galantes disciplines, et quoi qu’en dira plus tard le juge libidineux pour me salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis chaste et je mourrai vierge, en m’étant conservé pour l’amour de tous! Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n’importe quelle génératrice selon la nature…. Si jamais je flattai une amante ce fut la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu, dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes de laquelle vont s’aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les devoirs et les lois de la multitude!…»

—«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l’enfer avec son sinistre meneur. Loin de moi et de Santo.

«Oh! non, ces mains que j’aime, ces petites menottes n’égarent leurs doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu’elles pétrissent la farine blanche de notre pain quotidien! N’est-ce pas, Santo?

«Petit boulanger, ils racontent qu’un jour tu ne voudras plus pétrir du pain parce que tous les pauvres n’en mangent pas…. O, reste à Milan, reste à ton métier, reste!»

Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une grande ville en fête où la cohue chasse sans trêve, dans un tourbillon de tambours, de clairons, de piaffes, d’épaulettes, de bannières, de girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le soir.

Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de dessous sa veste grise un grand poignard qu’il brandit, et ses lèvres rouges pâlissent, et ses yeux s’aimantent à on ne sait quel vertige et, cambré dans la pose d’un qui s’est élancé, une jambe levée, d’aplomb sur l’autre, avec un geste énergique il frappe au coeur de l’apothéose. Et on entend comme le jet d’une eau brusquement libérée. Alors, une panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le victimaire…. «Où es-tu, Santo? L’encens ne parfume plus ton puéril sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d’or! Et l’agneau! Ah! il s’agit bien d’une autre hostie!… C’est donc la lionne rouge, le fauve que tu tenais en laisse!»

Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même grande ville qui n’est pas Milan, juste à l’heure où les boulangers comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un vilain matin; c’est aussi l’heure où la besogne commence dans les abattoirs.

Arrière! Vade rétro! Encore une fois frémissante et convulsée, la poétesse dépose la plume et pour s’arracher à l’obsession abominable, elle contemple le sommeil du petit Santo. Caro e dolce poverino!

O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux fleurs, à l’encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une cavalcade véhémente, dans laquelle elle s’efforce vainement de maintenir l’image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s’établit dans l’esprit de l’hystérique rimeuse, entre l’enfant et le jeune homme, entre le bambino tenant en laisse l’agneau frisé et l’adolescent à la lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis longtemps les bouchers ont occis l’agneau du Baptiste. Et le pasteur puéril va rejoindre l’ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui faut jouer son rôle jusqu’au bout. Or, au bout de la carrière des précurseurs, il y a souvent la décollation….

Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon, robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux bénignes prunelles où l’effroi se cache dans l’azur comme des orages sous les cîmes neigeuses et constellées des Jungfrau, ces deux-là ne font qu’un!…

«Alors c’en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui sera l’église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse, bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes, ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer les sanglantes représailles! O Santo! qu’elle est criminelle cette engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n’a menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d’un printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t’exalterais en dépit de cette foule ameutée sur ton passage. L’autre jour une autre foule te portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et plus adorable aujourd’hui que l’enfant des processions de la Fête-Dieu!… Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu esquivas les caresses…. Ah! les mères stupides qui t’embrassaient et te déifiaient l’autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui, aujourd’hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu’ils te les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr’ouvertes le baiser de ton âme à la Fraternité lointaine!…

«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la courtisane, monstrueuse, l’infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque clame et rugit, et glapit, lorsque s’élève le cri de tout l’or menacé, des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur les fiers pavois de la liberté et de l’abondance, les beaux gars qu’elle aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des suppliciés de l’industrie et des bagnes militaires, les détonations des fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous! Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces et crochus, dont la luxure convoite l’or, toujours l’or…. Trembleurs et lâches, énervés par ses voltiges, ils n’ont rien à refuser à la danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la beauté n’existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A la curée! La guillotine est là. Dépêchons!…»

Un fracas terrible a secoué l’institutrice. Elle s’aveugle d’une lumière livide, comme d’un immense couteau qui tomberait…. Mais non, c’est le premier éclair de l’orage, naturel résultat de l’accablante journée. Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d’elle les enfants prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l’adolescent, le régicide, le supplicié! C’est lui-même….

Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri d’effroi….

En ce moment le doux blondin s’étire, ouvre de grands yeux saphiriens et rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher, l’aimé, le plus aimé…. D’un mouvement jubilatoire et cependant pitoyable de Vierge devinant, dès l’annonciation, les affres au Calvaire, elle fond sur le petiot, et l’embrasse, et l’étreint, tandis que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau dans sa main.