Le disciple
Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun, un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les branches maintenant vertes des arbres. A mesure que j’avançai, ce vent me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le grandissement de ma gêne. Après quelques recherches infructueuses à travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut impossible d’aller au delà d’une demi-page… Voici que les souvenirs m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.
« Cette découverte, si étrangement inattendue, et d’un sentiment si contraire au programme réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et contre l’image de celle qui m’en infligeait la douleur. Je ne passai pas un jour, durant les longues semaines qui suivirent, sans me débattre contre cette honte d’être pris à mon propre piège, et sans subir un accès d’amère rancune contre l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette rancune à la joie infâme qui m’inondait le cœur lorsque le marquis recevait une lettre de Paris, qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il soupirait : « Charlotte n’est toujours pas bien… » J’éprouvais une consolation insuffisante, misérable, mais une consolation tout de même, à me dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure envenimée et lente à se fermer. Il me semblait que ce serait là ma vraie vengeance, si elle continuait, elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le premier. Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je reprenais mon vieux raisonnement : « Il y a des lois de la vie de l’âme et je les connais.
Je ne peux pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. Serai-je incapable aussi de me les appliquer à moi-même? » Et je méditais sur cette nouvelle question : « Y a-t-il des remèdes contre l’amour?… » — « Oui, » me répondais-je, « il y en a, et je les trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique se mettaient au service de mon projet de guérison, et je décomposais le problème en ses éléments d’après la méthode des géomètres. Je réduisais cette question à cette autre : « Qu’est-ce que l’amour? » à quoi je répondais brutalement par votre définition : « L’amour, c’est l’obsession du sexe. » Or, comment se combat une obsession? Par la fatigue physique, qui suspend, qui du moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis donc et j’astreignis mon élève à de longues marches. Les jours où je n’avais pas de classe à lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, dès la première pointe du matin, après avoir arrêté l’heure et l’endroit où Lucien me rejoindrait avec la voiture. Je me faisais réveiller vers les deux heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule froid qui précède le lever de l’aurore. J’allais droit devant moi, frénétiquement, choisissant les pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions des puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, presque inaccessibles. Je risquais de me casser les reins en dévalant le long des sables fuyants des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de basalte. N’importe.
J’allais dans la nuit finissante. La ligne orangée de l’aurore gagnait le bord du ciel. Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les étoiles se fondaient comme des pierreries noyées dans le flot d’un azur d’abord tout pâle, puis tout foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les arbres, les herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais de me procurer la sauvage griserie animale que j’avais connue jadis dans des courses semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois de l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par cette sensation de la marche forcée et celle des hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit rudimentaire de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes dont je descends, moi comme les autres. Je parvenais ainsi à une sorte de délire farouche, mais qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui s’interrompait à la moindre réminiscence de mes relations avec Charlotte. Le détour d’un chemin que nous avions suivi ensemble, la nappe bleue du lac aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits du château profilés à travers l’espace, moins que cela, le feuillage mobile d’un bouleau et son fût argenté, sur un écriteau le nom d’un village dont elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie factice cédait la place à la cuisante douleur du regret qu’elle ne fût pas auprès de moi. Je l’entendais me dire de sa voix timbrée finement : « Regardez donc… » comme elle disait autrefois quand nous errions ensemble dans ce même horizon de montagnes, en ces temps-là glacé de neiges, — mais la fleur vivante de sa beauté s’y épanouissait, — maintenant paré de verdure, — mais la fleur vivante en était retirée. Et cette sensation de son absence devenait plus intolérable encore à retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, et dans son ingénuité il me donnait tant de preuves qu’elle était si digne d’être admirée et d’être aimée! Alors la lassitude physique se résolvait en un pire énervement, et des nuits suivaient, d’une insomnie agitée, comme empoisonnée d’amertume, dans lesquelles il m’arrivait de pleurer tout haut, indéfiniment, en criant son nom comme un aliéné.
— « C’est par la pensée que je souffre », me dis-je après avoir vainement demandé le remède aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée par la pensée… » Il y eut donc une seconde période durant laquelle je voulus déplacer le centre même de mes forces d’esprit. J’entrepris l’étude la plus complète opposée à toute préoccupation féminine. Je dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la main, deux cents pages de cette Physiologie de Beaunis emportée dans ma malle, et les plus dures pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps vivants.
Mes efforts pour entendre et pour résumer ces analyses, qui exigent le laboratoire, eurent beau être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter l’intellect et je me trouvai moins capable de résister à l’idée fixe. Je reconnus que je faisais de nouveau fausse route. La vraie méthode n’était-elle pas plutôt celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée à la douleur même dont on veut se délivrer? Ce grand esprit, qui a su vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième livre de Spinoza et qui consiste à dégager derrière les accidents de notre vie personnelle la loi qui les rattache à la grande vie de l’Univers. M. Taine, dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille de même de « nous comprendre », afin que « la lumière de l’esprit produise en nous la sérénité du cœur ». Et vous, mon cher maître, que dites-vous d’autre dans la préface de votre Théorie des passions : « Considérer sa propre destinée comme un corollaire dans cette géométrie vivante qui est la nature, et par suite comme une conséquence inévitable de cet axiome éternel dont le développement indéfini se prolonge à travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à cette heure, en rédigeant ce mémoire, que de me conformer à ces maximes? Puissent-elles me réussir mieux qu’alors! J’essayai, en effet, à cette époque, de résumer, dans une espèce de nouvelle autobiographique, l’histoire de mes sentiments pour Charlotte. J’y supposais — voyez comme le hasard se charge parfois de réaliser étrangement nos rêves — un grand psychologue consulté par un jeune homme; et, vers la fin, le psychologue rédigeait, à l’usage du malade moral venu à lui, un diagnostic passionnel avec indication des causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois d’août et sous l’influence accablante de la plus torride chaleur. J’y consacrai quinze séances environ, poussées de dix heures du soir à une heure du matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol autour de ma lampe allumée des grands sphinx de nuit, de ces larges papillons de velours sombre qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche d’une tête de mort. La lune se levait, inondant de ses clartés bleuâtres le lac où couraient des reflets nacrés, les bois dont le mystère s’approfondissait, et la ligne des volcans éteints, — ces volcans pareils à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant à travers le télescope dans cette lune elle-même. Je posais ma plume pour m’abîmer, devant ce paysage muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques dont j’étais coutumier jadis. Comme aux temps où la parole de ce pauvre père me révélait l’histoire du monde, je revoyais la nébuleuse primitive, puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée de la terre. Cette lune était morte aujourd’hui, et la terre mourrait aussi. Elle allait, se glaçant de seconde en seconde. La suite imperceptible de ces secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, avait déjà éteint l’incendie des volcans d’où jaillissait autrefois, brûlante et dévastatrice, la lave sur laquelle posait le château. En se refroidissant, cette lave avait dressé comme une barrière au cours d’eau qui s’étalait maintenant en lac, et l’eau de ce lac irait aussi s’évaporant, à mesure que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent la planète. Je fermais les yeux, et je le sentais rouler, ce globe mortel, à travers le vide infini, inconscient des petits univers qui vont et qui viennent sur lui, comme l’immense espace est inconscient des soleils, des lunes et des terres. La planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura disparu, comme les bêtes et comme les plantes. Au lieu de me procurer la sérénité du contemplateur, cette vision de l’irrémédiable écoulement me faisait me ramasser et sentir avec terreur cette conscience de ma personne, la seule réalité que j’eusse à moi, et pendant combien de temps? A peine un point et un moment! Je me souvenais alors d’une phrase naïve que Marianne disait en pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine : « On n’a que soi… » répétait cette fille à travers ses larmes, « on n’a que soi… » Et moi aussi je les redisais, ces syllabes, et j’en extrayais tout le sens. Puisque, dans cette fuite irréparable des choses, ce point et ce moment de notre conscience demeurent notre unique bien, il faut en exalter, en exaspérer l’intensité. Je repoussais les papiers sur lesquels j’étais en train d’écrire ma confession plus ou moins doctement commentée. Je sentais, avec une évidence affreuse, que cette intensité souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la procurerait si elle était dans cette chambre, assise sur ce fauteuil, couchée sur ce lit, unissant sa chair périssable à ma chair périssable, son âme condamnée à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse à ma jeunesse; et comme tous les instruments d’un orchestre s’accordent pour produire une note unique, toutes ces forces diverses de mon être, les intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, s’accordaient dans un cri aigu de désir. Hélas! de savoir les causes de ce désir en exaspérait encore la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.
« La phrase de Marianne, subitement revenue à ma pensée me fit souvenir des temps dont je vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues alors. Je me dis que sans doute je me trompais sur moi-même en me croyant un abstrait, un intellectuel pur. Depuis des mois et des mois que j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours de mon caractère? Les phénomènes de passion pour Charlotte dont j’étais le théâtre ne dérivaient-ils pas simplement d’une chasteté trop prolongée?
Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique et manifestait-il une apoplexie de jeunesse, un excès de sève à dépenser? « Ce serait alors un prurit de désirs à détruire par l’assouvissement. » Sous le prétexte de quelque affaire de famille à régler, j’obtins du marquis huit jours de vacances, et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y livrer à la plus violente frénésie de débauche avec la première créature venue. Comme j’avais, ces temps derniers, pensé à Marianne à cause du mot que je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la retrouver.
Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. Un propriétaire de campagne l’entretenait; il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la ville qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une liberté de petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, jointe à la résistance qu’elle m’opposa d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre heures. La pauvre fille conservait pour moi, malgré mes duretés lors de notre rupture, un sentiment tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, ayant tout organisé pour bien tromper la surveillance maternelle, je passai la nuit dans sa chambre. Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, pas très loin de la sombre cathédrale, que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée dans le monde des sens m’émouvait comme un renouveau d’initiation.
J’allais savoir jusqu’à quel degré le souvenir de Charlotte gangrenait mon âme.
Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir cette femme sur qui je m’étais rué dans la première fureur de la puberté. Elle était lourde, mais jeune, fraîche et robuste. Ah! comme l’image de Mlle de Jussat se fit présente à cette minute, et sa silhouette de frêle statuette grecque, et la délicatesse devinée de son corps gracile! Comme cette image était encore là vivante devant mes yeux, tandis qu’étendu dans le lit, j’étreignais ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité qui se mélangeait d’une tristesse infinie! Cette créature était une simple fille du peuple et qui ne raisonnait guère. Mais les plus matérielles ont d’étranges finesses quand elles aiment, et celle-là m’aimait à sa façon. Je m’aperçus qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès de moi les sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous mes caresses, puis, au lieu de cette fougue heureuse d’autrefois, elle parut déçue dans son désir, comme déconcertée par mes regards, comme gagnée par ma tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle de nos baisers : — « Qu’as-tu qui te peine?… » et, employant une locution bien clermontoise : « Je ne t’ai plus vu si triste », et, plaisantant avec la bonhomie matoise des Auvergnats : « C’est quelque femme mariée qui t’a monté le coup… Il est assez long ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te le hausse… »
« Elle m’avait, en commentaire de son mauvais jeu de mots, mis ses deux mains autour du cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles de Charlotte étaient si fines, aussi fines que son délicat esprit comparé à la vulgarité de Marianne. Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur aux paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, ni ce contraste. Non. Mais fallait-il que j’eusse l’âme malade pour que même cette créature s’en aperçut? Je réagis cependant contre cette impression, je me moquai de ses hypothèses, et je me forçai à des transports d’un libertinage bestial dont le plus clair résultat fut que je rentrai, au matin, avec un débordement d’amertume. Il me fut impossible de retourner chez la fille, impossible d’aller chez d’autres.
Je passai les quelques jours qui me restaient à me promener avec ma mère, qui, me voyant plongé dans une mélancolie profonde, s’en inquiétait et en redoublait la profondeur par ses questions. Ce fut au point que je vis approcher l’instant du retour au château avec un soulagement. Du moins j’allais y vivre parmi mes souvenirs. Un coup terrible m’y attendait, qui me fut porté par le marquis dès mon arrivée.
— « Une bonne nouvelle », me dit-il, sitôt qu’il me vit. « Charlotte va mieux. Et une autre aussi bonne… Elle se marie… Oui, elle accepte M.
de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : un ami d’André qu’elle avait refusé une fois, et maintenant elle veut bien… » Et il continua, revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre… Je suis frappé, très frappé… »
« Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête; je ne l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait, pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle?
Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille, m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer dans sa plénitude, à l’heure précise de l’action décisive. Il doit y avoir de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter la table, apprend la sortie du numéro sur lequel il voulait ponter et qui lui aurait ramené trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher de n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie; de ne pas l’avoir suivie, avec les quelques cents francs que je possédais déjà de par moi.
C’était trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que M. de Plane passait un congé, recevant son fiancé dans le demi tête-à-tête d’une familiarité permise, sous les yeux indulgents de la marquise. Ils étaient pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et intimidés, ces regards tendres et troublés, ces passages de pâleur et de rougeur pudique sur ce délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un peu farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle l’épousait. Et il m’apparaissait semblable à ce comte André dont je retrouvais là encore la détestable influence, et que je me reprenais à haïr dans le fiancé de sa sœur, confondant ces deux gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux officiers, dans la même antipathie forcenée. Vaines et puériles colères que je promenais dans les bois déjà revêtus de ces vagues teintes blondes qui vont se changer en teintes rousses! Les hirondelles se rassemblaient pour le départ. Comme la chasse avait commencé, sans cesse des coups de fusil partaient auprès d’elles, et alors elles s’épouvantaient, elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, d’un vol plus rapide, un vol pareil à celui dont s’était échappé le sauvage oiseau que j’avais cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, les coteaux plantés de vignes étalaient par grappes encore rouges les raisins bientôt mûrs pour la vendange. Je regardais les ceps veufs de fruits, ceux que les grêles du printemps avaient hachés dans leur fleur.
Ainsi était morte sur place, avant d’être mûre, ma vendange, à moi, vendange d’émotions enivrantes, de félicités douces, de brûlantes extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable plaisir à chercher partout dans le paysage des symboles de mon sentiment; l’alchimie de la douleur m’avait, pour une courte période, purifié de tout calcul. Si je fus jamais un véritable amant et livré sans réflexion au cruel va-et-vient des regrets, des souvenirs et des désespoirs, c’est alors, durant ces journées qui devaient être les dernières de mon préceptorat.
Le marquis, en effet, annonçait l’intention de rapprocher son départ. Il avait abdiqué son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout clairs dans son teint moins rouge, il me disait : — « Je l’adore, moi, mon futur gendre… Je voudrais que vous le connussiez… C’est loyal, c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai sang de gentilhomme dans les veines… Enfin, comprenez-vous les femmes?
En voilà une qui n’est pas plus folle qu’une autre, au contraire, n’est-ce pas? Il y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà mon garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour en revenir à moitié mort… Et puis, c’est oui… Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y avait de cette amourette-là dans sa maladie nerveuse… Je m’y connais.
Je me disais : elle aime quelqu’un… C’était lui. Et s’il n’avait plus voulu d’elle, tout de même?… »
« Je vous cite ce discours entre vingt autres; il vous expliquera comment je trouvais à chaque minute une occasion de m’ensanglanter le cœur. Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte avait aimé cet hiver; mais elle avait aimé, voilà qui était certain. Nos existences s’étaient croisées en un point, comme les deux routes que je voyais, de ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui descend des montagnes et va vers le bois fatal de la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du jour, de regarder les voitures suivre l’une et l’autre de ces deux routes. — Après s’être presque effleurées, elles se perdaient vers des directions contraires.
Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et pour toujours. La baronne de Plane vivait dans le monde, à Paris, et cela me représentait un tourbillonnement de sensations inconnues et fascinantes, dans le décor d’une fête ininterrompue. Moi, je la connaissais trop bien, ma vie prochaine. En pensée, je me réveillais dans la petite chambre de la rue du Billard. En pensée, je suivais les trois rues qu’il faut prendre pour aller de là jusqu’à la Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie, bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des conférences avec ses murs nus, garnis de tableaux noirs. J’écoutais le professeur analyser quelque auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une heure et demie, puis je revenais, ma serviette sous mon bras, par les froides ruelles de la vieille ville, car il m’y faudrait séjourner cette année encore, n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen avec succès.
Je continuerais d’aller et de venir dans ce décor de maisons noires, avec cet horizon de montagnes neigeuses, de voir le père et la mère du petit Emile assis à leur fenêtre et jouant au mariage, le vieux Limasset lisant son journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus de Royat au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu là, mon cher maître, à cette misère des esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la forme extérieure de la vie, n’en pénètrent pas l’essence. Je méconnaissais ma foi ancienne dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte y possède l’immense univers en le comprenant. Ah! j’ai été bien médiocre dans cette période d’impuissantes convoitises et d’amour vaincu! J’ai bien maudit, et avec quelle injustice, cette existence d’études abstraites que j’allais reprendre! Et comme je voudrais aujourd’hui que c’eût été là en effet mon sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la Faculté des lettres de Clermont, locataire du père d’Emile, élève du vieux Limasset, le passant morose de ces ruelles noires, — mais un innocent! un innocent! Et non pas celui qui a traversé ce que j’ai traversé, et qu’il faut dire.
VI. — Troisième crise.
« Vers la fin de ce dur mois de septembre, Lucien se plaignit d’un malaise que le docteur attribua d’abord à un simple refroidissement.
Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. Deux médecins de Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient une fièvre scarlatine, mais d’un caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été tout entière absorbée par l’idée fixe qui faisait de moi, à cette époque, un véritable maniaque, j’aurais trouvé de quoi remplir de notes tout mon livre à serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions de l’esprit du marquis et la lutte engagée dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour paternel.
Tantôt, et malgré les propos rassurants des docteurs, il était inquiet de son fils jusqu’à l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller.
Tantôt, l’épouvante de la contagion le saisissait; il se mettait lui-même au lit, se plaignant de douleurs imaginaires et comptant les heures jusqu’à la visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes lui semblaient graves, à demander que cette visite commençât par lui.
Puis, il avait honte de sa panique. Le fonds de bonne race qui était dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait de ses terreurs par des phrases amères sur la faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait au chevet de son fils. Sa première idée fut de cacher à la marquise, aussi bien qu’à Charlotte et au comte André, la maladie de l’enfant.
Mais, après deux semaines, ces alternatives de zèle et de terreur ayant épuisé son énergie, il éprouva le besoin d’avoir sa femme auprès de lui pour le soutenir, et son incohérence d’idées était si grande qu’il me consulta.
— « Ne croyez-vous pas que c’est mon devoir?… » conclut-il.
« Il y a des âmes de mensonge, mon cher maître, et qui excellent à excuser par de beaux motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de ce nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir insisté pour que le marquis ne rappelât point sa femme. Certes je savais toute la portée de ma réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de Jussat. Je savais que, s’il prévenait la marquise, elle arriverait par le premier train, et je connaissais assez Charlotte pour être assuré que la fille viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais une suprême occasion de réveiller en elle l’amour naissant dont j’avais surpris la preuve. Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma part, ce conseil donné au marquis de laisser Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus cette apparence de loyauté. Pourquoi? Si je n’étais convaincu qu’il n’y a pas d’effet sans cause et pas de ces loyautés-là sans un secret égoïsme, j’y reconnaîtrais une horreur d’exploiter, au profit d’une passion coupable, le plus noble des sentiments, celui d’une sœur pour son frère. Voici la nue vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat, j’étais convaincu que tout effort pour reprendre le cœur de Charlotte serait inutile. Je prévoyais dans ce retour une humiliation certaine.
Usé par ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais plus la force de manœuvrer. Je n’eus donc aucune vertu à représenter au marquis les inconvénients, les dangers même du séjour de ces deux femmes au château, près d’un malade qui pouvait leur communiquer sa maladie.
— « Et moi? » répondit-il ingénument. « Est-ce que je ne m’expose pas tous les jours? Mais vous avez raison pour Charlotte; j’écrirai que je ne la veux pas… »
— « Ah! Greslou, » me disait-il deux jours après, au reçu d’un télégramme, « voilà ce qu’elles me font : lisez… » Il me tendit la dépêche qui annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa mère.
« Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, « elle a voulu venir, sans penser que je n’ai pas besoin de ces émotions-là ».
« Le marquis me parlait de la sorte à deux heures de l’après-midi. Je savais, pour l’avoir pris à mon retour du voyage où je vous ai connu, que le train de Paris part à neuf heures du soir et arrive à Clermont vers cinq heures du matin. Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat et Charlotte seraient au château avant dix heures. Je passai une soirée et une nuit affreuses, dépourvu maintenant de cette tension philosophique, hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, au gré d’impressions nerveuses. Le bon sens m’indiquait pourtant une solution bien simple. Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, le 15
octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant entrait en pleine convalescence. Il avait auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais retourner chez moi sans scrupule et sous le premier prétexte venu. Je le pouvais et je le devais, — pour ma dignité autant que pour mon repos.
Au matin de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution.
J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis tout de suite; il ne me laissa pas lui parler, tant il était agité par l’arrivée de sa fille : — « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus tard. En ce moment je n’ai la tête à rien… Cette contrariété!… Voilà comment j’ai vieilli si vite… Toujours des coups nouveaux, toujours… »
« Qui sait? ma destinée aura peut-être dépendu tout entière du mouvement d’humeur par lequel ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui eusse parlé à cette minute, et si nous eussions fixé mon départ, je me serais vu obligé de partir en effet; au lieu que la seule présence de Charlotte changea ce projet de partir en un projet de rester, comme une lampe apportée dans une chambre change les ténèbres en lumière, immédiatement.
Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle avait cessé de s’intéresser à moi d’une part, et, de l’autre, que, moi-même, je traversais, par rapport à elle, une crise non pas de véritable amour, mais de vanité blessée et de sexualité morbide. Hé bien! A la voir descendre de voiture devant le perron, à constater combien ma présence la bouleversait, combien la sienne m’affolait, je compris avec une égale évidence deux choses : d’abord, qu’il me serait physiquement impossible de quitter le château tant qu’elle y serait; ensuite, qu’elle avait traversé depuis le mois de mai des troubles pareils aux miens, sinon pires. Ma divination devant l’enveloppe qui contenait les brins du muguet ne m’avait pas trompé. Elle pouvait m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir pas répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être fiancée pour mettre entre nous l’irréparable, avoir cru même qu’elle ne m’aimait plus, être revenue au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. Pour reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin d’une analyse détaillée, comme celles où je m’étais trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont absolument vraies. Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux émus de cette enfant, comme vous lisez les mots par lesquels j’essaie de vous reproduire ici l’éclair et le foudroiement de cette évidence. Elle était là, devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, blanche comme cette feuille de papier. J’aurais dû expliquer cette pâleur par les lassitudes de la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par l’inquiétude sur son frère malade? Ses yeux, en rencontrant mes yeux, tremblèrent d’émotion. Cela pouvait être la pudeur offensée. Elle était maigrie, comme fondue; et quand, arrivée dans le vestibule, elle ôta son manteau, je vis que sa robe, une robe de l’année dernière, que je reconnus, faisait comme des plis autour de ses épaules. Mais n’avait-elle pas été malade?… Ah! moi qui avais tant cru à la méthode, aux inductions, aux complications du raisonnement, que j’ai senti là cette toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne prévaut! Elle m’aimait toujours. Elle m’aimait davantage encore. Que m’importait qu’elle ne m’eût pas donné la main à notre première rencontre; qu’elle m’eût à peine parlé dans le vestibule; qu’elle montât les marches du grand escalier avec sa mère sans détourner la tête? Elle m’aimait. Cette certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, m’inondait le cœur d’un flot de joie à me trouver mal, là, sur le tapis de cet escalier que je dus gravir à mon tour pour remonter dans ma chambre. Qu’allais-je faire, cependant? Accoudé sur ma table et contenant mon front avec mes mains pour réprimer les battements de mes tempes, je me posai cette question sans rien y répondre, sinon que je ne pouvais plus m’en aller, que cela ne pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une absence et sur un silence; enfin que nous approchions d’une heure où tant d’efforts réciproques, de luttes cachées, de désirs combattus de part et d’autre, nous précipitaient vers une scène suprême. Cette scène, je la sentais toute proche, tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte était contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle en eût, nous devions nous rencontrer au chevet de son frère, et, ce matin même de son arrivée, quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au petit malade, vers onze heures, je la trouvai là, qui causait avec lui, tandis que la marquise interrogeait la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à mi-voix et debout près de la fenêtre. Lucien, à qui l’on avait caché la venue des deux femmes, montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes énervés cette joie un peu excitée, presque fiévreuse, qui se remarque chez les convalescents. Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant la main, il dit à sa sœur :
— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon pour moi tous ces jours-ci!… »
« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, à elle, posée près de la joue de son frère sur l’oreiller, était comme secouée d’un frisson.
Elle fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne la trahît point.
Sans doute mon visage, à moi, exprimait une émotion qui la toucha. Elle sentit que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du petit garçon me ferait mal, et, avec sa voix des jours passés, avec sa douce et vivante voix, où frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop ému, elle dit, sans m’adresser la parole directement : — « Oui, je le sais; et je l’en remercie. Nous le remercions tous beaucoup… »
« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je lui avais de nouveau pris la main à cette minute, elle se serait évanouie, tant elle était remuée par ce simple entretien. Je balbutiai une réponse vague, un : « C’est trop naturel », ou je ne sais quoi de semblable. Je n’avais pas moi-même beaucoup plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui n’avait remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni ma gêne, continuait : — « Et André, ne viendra-t-il pas me voir? »
— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », répondit-elle.
— « Et Maxime? » insista l’enfant.
« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du fiancé de Mlle de Jussat. Ces deux syllabes ne furent pas plus tôt sorties des lèvres du malade que je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain d’un flot de sang. Il y eut un passage de silence durant lequel j’entendis le susurrement de la sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée, le balancier de la pendule allant et venant, et l’enfant reprit, étonné lui-même de ce mutisme :
— « Oui, Maxime? il ne viendra pas non plus?…
— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui aussi », fit Charlotte.
— « Vous montez déjà, monsieur Greslou? » me demanda Lucien comme je me levai brusquement.
— « Je reviens », répliquai-je; « j’ai oublié une lettre sur ma table… » Et je sortis laissant Charlotte au chevet du lit, toute pâle de nouveau et les yeux baissés.
« Ah! mon cher maître, j’ai besoin que vous me croyiez dans ce que je vais vous dire; besoin qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de ma sincérité en ce moment-là. J’ai tant besoin de ne pas en douter, moi non plus; besoin de me répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il n’y avait plus un atome de comédie volontaire dans le mouvement subit par lequel je me levai au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte devait appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y avait pas de comédie dans les larmes qui me jaillirent des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, ni dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, désespéré par cette double et affreuse certitude que nous nous aimions, elle et moi, et que jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre; pas de comédie dans les sursauts de douleur que sa présence m’infligea durant les jours d’après.
Son visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles souffrantes étaient là qui me bouleversaient, et cette pâleur me navrait l’âme, et cette ligne mince de son corps affolait mon désir, et ces prunelles me suppliaient : « Ne parlez pas… Je sais que vous êtes misérable aussi… Vous seriez trop cruel de reprocher, de vous plaindre, de montrer votre plaie… » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi dans ces journées, est-ce que je les aurais laissées passer sans agir, lorsque les heures m’étaient comptées? Mais je ne me rappelle pas une réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique, d’intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une lancination continue, et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve d’en finir, un projet de suicide… Commencé où, quand, à propos de quelle souffrance particulière? Je ne peux pas le dire… Vous le voyez bien, que j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes subtilités s’étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis possédé comme d’une soif et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez, mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l’Amour, si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans l’homme en même temps que l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse des yeux de Charlotte, quand ces yeux rencontraient les miens, la défendait, plus que n’auraient fait toutes les paroles. D’ailleurs, nous n’étions jamais seuls, sinon parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un paralytique de remuer ses pieds. Un effort surhumain n’y suffirait pas.
On éprouve combien l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l’on voudrait s’en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler, s’abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une empreinte qui ne pût s’effacer, par un désir insensé de lui donner une preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la tendresse de son futur mari ni l’opulence du décor social où elle allait vivre. « Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle pour toujours, il faudra bien qu’elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple précepteur, du pauvre petit provincial capable de cette énergie dans ses sentiments!… » Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là.
Vous voyez, je dis : « Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis pas compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une auto-suggestion, comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c’est comme un somnambule que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l’influence de cette résolution, je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je n’ai été, comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé, de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne pensante. — Mais j’ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de Boismont consacré au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs une sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme lucide.