Le disciple

Paul Bourget · Chapitre 5 sur 8 · partie 4/4

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Le disciple

Confession D’un Jeune Homme D’aujourd’hui « Maison…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

En même temps, la seule idée de diriger à mon gré les rouages subtils d’un cerveau de femme, toute cette horlogerie intellectuelle et sentimentale si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à Claude Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces savants vivisectent des animaux.

N’allais-je pas moi, vivisecter longuement une âme?

 

« Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt que provoqué, le résultat demandé, il s’agissait d’abord de le prolonger. A cette fin, je résolus de continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée par hasard, tout en préparant, pour le jour plus ou moins éloigné d’un entretien explicatif, un petit roman attendrissant de fausses confidences. Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit cette promenade, à feindre une mélancolie de plus en plus absorbée, et à la feindre non seulement en présence de Charlotte, mais encore durant les heures où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant rapportait à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête. Vous avez là, mon cher maître, la preuve de l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer.

Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié à cette triste intrigue, et pourquoi joindre cette ruse aux autres quand Mlle de Jussat ne songeait guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une minute?

Mais, par un étrange détour de conscience, je plaçais ma fierté à multiplier les complications du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos leçons dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque à cause du rayonnage qui garnissait un pan du mur. Là, derrière les grilles doublées d’une toile verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés en basane, notamment toute la suite de l’_Encyclopédie_. C’était un héritage du fondateur du château, grand seigneur philosophe, parent et ami de Montlausier, et qui s’était construit cette habitation en pleine montagne afin d’y élever ses deux fils dans la nature et d’après les préceptes de l’_Emile_. Le portrait de ce gentilhomme libre-penseur, assez médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec de la poudre et un sourire à la fois sceptique et sensible, décorait un côté de la porte; de l’autre côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette sous une haute coiffure étagée et des mouches aux joues. En regardant ces deux peintures, tandis que Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou de Tite-Live, je me demandais ce que faisaient mes aïeux, à moi, durant les années de l’autre siècle où vivaient les deux personnes représentées dans ces portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains dont j’étais sorti, poussant la charrue, émondant la vigne, hersant la terre dans les plaines brumeuses de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient sur la route devant les portes du château, par tous les temps, et qui, bottés jusqu’aux genoux, traînaient un bâton ferré attaché à leur poignet par une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une vengeance presque légitime au soin que je prenais de composer ma physionomie. Chose singulière, quoique je détestasse en théorie les doctrines de la Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles dissimulent, je me retrouvais plébéien dans ma joie profonde à songer que moi, l’arrière-petit-fils de ces cultivateurs, j’arriverais peut-être à séduire l’arrière-petite-fille de ce grand seigneur et de cette grande dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais mon menton sur ma main, je contraignais mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant que Lucien épiait les expressions de mon visage dans l’espoir de couper son travail par une causerie. Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire accueillant ni l’indulgence de regards des leçons précédentes, il devint lui-même soucieux. Comme il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse pour de la sévérité, mes silences pour du mécontentement. Un matin, il se hasarda jusqu’à me demander :

 

— « Est-ce que vous êtes fâché contre moi, monsieur Greslou? »

 

— « Non, mon enfant, » répondis-je en flattant sa joue fraîche avec ma main; et je continuai de garder ma physionomie songeuse, tout en contemplant la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait maintenant, du matin jusqu’au soir, par larges étoiles tourbillonnantes, avec un enveloppement, un endormement de tout le paysage, et, dans les pièces tièdes du château, c’était un charme silencieux d’intimité, une lointaine mort des moindres bruits de la montagne, tandis que les carreaux des fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur au dedans, tamisaient une lumière plus adoucie, comme malade. Cela faisait un fond de mystère à la figure de mélancolie que je me façonnais et que j’imposais à l’observation de Charlotte durant les heures où nous nous rencontrions. Quand la cloche du déjeuner nous réunissait dans la salle à manger, je surprenais, dans les yeux avec lesquels elle m’accueillait, la même curiosité timide et compatissante remarquée dans la promenade d’où datait ce que j’appelais sur mon journal, mon entrée en laboratoire. Ses yeux me regardaient du même regard quand nous nous trouvions de nouveau tous ensemble, assis dans le salon au moment du thé, sous la clarté des premières lampes, puis à la table du dîner et encore dans la longue solitude de la soirée, à moins que, sous le prétexte d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma chambre plus tôt que les autres. La monotonie de la vie et des discours était si entière, que rien ne l’aidait à secouer cette impression d’énigme émouvante que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en proie aux contrastes presque fous de son caractère, maudissait sa funeste résolution de séjour dans cet isolement. Il annonçait, pour la prochaine éclaircie, un départ qu’il savait impossible. C’eût été trop coûteux maintenant, et d’ailleurs, où aller? Il calculait ses chances de recevoir la visite d’amis clermontois qui étaient venus déjeuner en effet à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures de route entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés par le mauvais temps. Puis il s’installait à la table de jeu, tandis que la marquise, la gouvernante et la religieuse vaquaient à leurs infinissables ouvrages.

J’étais chargé de surveiller Lucien qui feuilletait des livres à gravures ou bien combinait quelque patience. Je m’installais dans une place, choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus les cartes qu’elle tenait pour jouer avec son père, la jeune fille fût obligée de me voir. Je m’étais occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier étudié par le menu, dans votre Anatomie de la volonté, le chapitre consacré aux singuliers phénomènes de certaines dominations morales, que vous avez intitulé : Des demi-suggestions. Je comptais obséder de la sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute propice où, pour compléter ce travail de hantise quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur moi-même une histoire qui, justifiant mes tristesses et commentant mes attitudes, achevât d’accaparer cette imagination que je jugeais déjà troublée.

 

« Cette histoire, je l’avais machinée savamment d’après deux des principes que vous posez, mon cher maître, au courant de votre beau chapitre sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de l’Ethique sur les passions, le livre de M. Ribot sur les Maladies de la volonté, étaient devenus mes bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces deux principes, au moins dans leur essence. Le premier, c’est que la plupart des êtres n’ont de sentiment que par imitation; abandonnés à la simple nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux, comme pour les animaux, qu’un instinct sensuel, aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second, c’est que la jalousie peut très bien exister avant l’amour; par suite, elle peut quelquefois le créer, de même qu’elle peut souvent lui survivre. Très frappé par la justesse de cette double remarque, je m’étais dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat devait exciter tout ensemble son imagination et irriter sa vanité. J’avais réussi à toucher en elle la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul coup celle de l’émulation sentimentale et celle de l’amour-propre. J’avais donc calculé mon histoire d’après cette idée que toute femme intéressée par un homme est froissée dans sa vanité si cet homme lui montre qu’il continue d’appartenir tout entier à la pensée d’une autre femme. Mais c’est vingt pages que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer comment j’avais tourné et retourné ce problème de la fable à inventer.

L’occasion de la dire, cette fable tentatrice, me fut fournie par ma victime elle-même quinze jours après que j’avais commencé la mise en œuvre de ce que je continuais de dénommer fièrement mon expérience. Le marquis s’était avisé que dans la collection de l’_Encyclopédie_ il se trouvait un volume consacré aux cartes. Il voulait y rechercher quelques jeux anciens tels, que l’_Impériale_, l’_Hombre_, la Manille, pour les essayer. Cette belle idée lui était venue après le déjeuner, à rencontrer dans un journal une chronique sur un jeu nouveau, le Poker, à propos duquel le journaliste dressait une liste de divertissements démodés. Quand ce maniaque conçoit une fantaisie, il ne peut supporter d’attendre, et sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque, où j’étais occupé à prendre des notes. Je dépouillais le livre d’Helvétius sur l’_Esprit_, égaré parmi d’autres ouvrages du dix-huitième siècle. Je me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle le prit de mes mains, après que j’en eus secoué la poussière, elle me dit avec sa grâce habituelle :

 

— « J’espère que nous découvrirons là quelque jeu auquel vous puissiez prendre part avec nous… Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez ici, vous êtes toujours si triste… »

 

« Elle avait prononcé ces derniers mots avec ce même air de me demander pardon pour une indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre promenade, et en sauvant la familiarité de sa phrase par un « nous », que je savais trop bien mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes, que l’instant me sembla venu de lui expliquer ma feinte tristesse : — « Ah! mademoiselle, » répondis-je, « si vous connaissiez ma vie!… »

Charlotte n’eût pas été la créature crédule, la romanesque enfant qu’elle était demeurée, malgré deux ou trois saisons de monde, à Paris, — elle eût reconnu que je lui débitais un récit préparé d’avance, rien qu’à ce début, et aussi à la tournure des phrases par lesquelles je continuai. En les prononçant, ces phrases, je les trouvais moi-même trop maladroites, trop gauchement apprêtées. Je lui racontai donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une jeune fille, mais secrètement. Je crus poétiser davantage cette aventure à ses yeux, en insinuant que cette jeune fille était une étrangère, une Russe de passage chez une de ses parentes. J’ajoutai que cette fille m’avait laissé lui dire que je l’aimais, qu’elle m’avait, elle aussi, dit qu’elle m’aimait. Nous avions échangé des serments, puis elle était partie. Un riche mariage s’offrait pour elle, et elle m’avait trahi pour de l’argent. J’eus soin d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser entendre que ma mère vivait presque uniquement de ce que je gagnais.

C’était là un détail inventé sur place, car l’hypocrisie se redouble elle-même en s’exprimant. Enfin, ce fut une scène d’une comédie enfantine et scélérate, que je jouai sans grande adresse. Mais les raisons qui me déterminaient à mentir de la sorte étaient si spéciales qu’elles exigeaient une pénétration extraordinaire pour être comprises, une entente totale de mon esprit, presque votre génie d’observateur, mon cher maître. Le visible embarras de mon attitude pouvait si bien être attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs. Comme j’étais resté de plein sang-froid en débitant cette fable, je pus, tandis que je parlais, observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le moindre signe d’émotion, les yeux baissés sur le gros livre contre lequel s’appuyait sa main. Elle prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant avec une voix devenue blanche, comme on dit, une de ces voix qui ne laissent rien passer des sentiments de celui qui parle ainsi : — « Je ne comprends pas que vous ayez pu avoir confiance dans cette jeune fille, puisqu’elle vous écoutait à l’insu de ses parents… »

 

« Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à tranche rouge avec une simple inclination de sa gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa robe de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa taille mince, son corsage frêle, son visage un peu long qu’éclairaient ses yeux d’un gris pensif! Elle ressemblait à une Madone gravée d’après Memling, dont j’avais tant admiré autrefois la silhouette, fervente, gracile et douloureuse, à la première page d’une grande Imitation appartenant à l’abbé Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur, vous, le grand psychologue, jamais je n’ai mieux senti le charme suave et pur de cet être qu’à cette seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse, inutilement. Oui, j’eus la naïveté de la prendre au pied de la lettre, cette réponse, qui aurait dû tout au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne devinai pas que d’avoir écouté seulement une confidence d’un ordre si intime constituait de la part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné de moi par la condition, une preuve d’une sympathie bien puissante. Je ne m’en rendis pas compte, cette phrase presque sévère, jetée en réponse à cette trompeuse confidence, était dictée en partie par la jalousie secrète que j’avais justement voulu éveiller chez elle, en partie par un besoin de se raidir dans ses propres principes afin de justifier à ses propres yeux son excessive familiarité. De même qu’elle n’avait pas su lire le mensonge dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la porte refermée, à sentir s’écrouler toutes les espérances que j’échafaudais depuis quinze jours. Non. Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que je pusse transformer en passion. Et d’ailleurs, étais-je niais d’avoir pris mes chimères pour des réalités! Je fis aussitôt le bilan de nos relations, d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de la séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet intérêt? Les délicatesses des soins matériels dont elle m’avait enveloppé? C’était un simple effet de sa bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie? Hé bien!

elle avait été curieuse, et voilà tout. L’accent intimidé de sa voix quand elle m’avait interrogé? J’avais été un sot de n’y pas reconnaître l’habituelle modestie d’une jeune fille délicate. Conclusion : ma comédie de ces deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges de mon soi-disant drame intime, autant de ridicules manœuvres qui ne m’avaient pas avancé d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir.

Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement, avait suffi pour que je me jugeasse de la sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce court entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines d’analyse qui, en un instant, me glacent l’être, comme une tombée d’eau froide détruit le déchaînement d’un jet furieux de vapeur.

 

« Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de l’_Esprit_, mais je n’étais plus capable de fixer mon attention au texte abstrait d’Helvétius. Je vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître, pour que vous aperceviez mieux quelle étrange mixture d’innocence et de dépravation s’élaborait alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette déception subite, sinon que je m’étais imaginé diriger les pensées de Charlotte en appliquant à cette jeune fille des lois de psychologie empruntées aux philosophes, absolument comme son frère, le comte André, dirigeant les billes du billard à son gré, le soir où il m’avait comme médusé par ses moindres gestes? La blanche touche la rouge un peu à gauche, part sur la bande, revient sur l’autre blanche. Cela se dessine à la main sur le papier, cela s’explique par une formule, cela se prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois, dix mille fois.

Malgré mes énormes lectures, à cause d’elles peut-être, je voyais alors le jeu des passions comme un schéma de cette simplicité idéale. Je n’ai compris que plus tard combien je me trompais. Pour définir les phénomènes du cœur, c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des analogies et non à la mécanique. Pour conduire ces phénomènes, c’est des procédés de botaniste qu’il convient d’employer, de patientes greffes, de longues attentes, de minutieuses éducations. Un sentiment naît, grandit, s’épanouit, se dessèche comme une plante, par une évolution, parfois ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente. Le germe de pitié, de jalousie et de dangereux exemple déposé par ma ruse dans l’âme de Charlotte devait y développer son action, mais après des jours et des jours, et cette action serait d’autant plus irrésistible que la jeune fille me croyait épris d’une autre et que par suite elle ne songeait pas à se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte à l’avance de ce travail et en escompter l’espoir, il aurait fallu être un Ribot, un l’aine, un Adrien Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais, moi, au promeneur ignorant qui traverse une plaine, et qui, ne sachant pas que la terre recouvre du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine de l’été.

Encore le promeneur a-t-il pour excuse qu’il n’a pas vu semer le grain, au lieu que je l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je n’en devinais pas davantage la récolte à venir!

 

« Cette conviction que j’avais échoué d’une manière définitive dans mon premier effort pour me faire aimer de Charlotte augmenta durant les jours qui suivirent cette fausse confidence. Car elle ne me parla qu’à peine. J’ai su depuis, par ses propres aveux, qu’elle dissimulait sous cette froideur un trouble grandissant qui la déconcertait elle-même par sa nouveauté, sa force et sa profondeur. En attendant, elle paraissait absorbée par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait découvert les règles en feuilletant le volume de l’_Encyclopédie_. Se rappelant que c’était le passe-temps favori de son grand-père l’émigré, il avait renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le livre. Tout de suite un marchand de Clermont avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice.

La table de trictrac à peine installée dans le salon, les soirées se passaient pour le père et pour la fille à jeter les dés qui sonnaient avec un bruit sec contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques de petit jan, de grand jan, de jan de retour, de bezet, de terne, de quine, les « je bats » et les « je remplis » se mélangeaient maintenant aux propos tenus par la marquise et ses deux compagnes de travail.

Quelquefois le curé d’Aydat, un vieux prêtre qui disait la messe dans la chapelle du château par les dimanches trop rudes, l’abbé Barthomeuf, venait relever Charlotte de sa corvée et tenir la partie du marquis.

Quoique ce dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable, il ne m’avait jamais demandé si j’aurais ou non de la répugnance à apprendre le jeu. La différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf et moi m’humiliait, par la plus bizarre contradiction, car je préférais de beaucoup me tenir sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à imaginer les caractères des diverses personnes d’après leurs physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte pour quiconque se trouve dans une position qu’il juge inférieure? Toute inégalité de traitement blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant les ridicules de l’abbé, qui professait, pour le château en général et le marquis en particulier, une admiration idolâtre. Son visage déjà trop rouge tournait à l’apoplexie quand il prenait place vis-à-vis du vieux gentilhomme, et en même temps la perspective de gagner les pièces blanches destinées à intéresser la partie faisait trembler le cornet dans sa main lors des coups décisifs. Cette observation ne m’occupait pas longtemps, et j’en revenais vite à suivre du regard la jeune fille qui, rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près de sa mère.

L’insuccès de ma tentative pour me faire aimer d’elle m’était rendu plus cruel à mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue de cette enfant. Pour tout dire, je commençais à subir, dans son atmosphère, des émotions d’un ordre beaucoup plus sensuel que psychologique. J’étais un jeune homme, et j’avais, dans ma chair, malgré mes résolutions de philosophe, cette mémoire du sexe dont vous avez si magistralement analysé les fatalités persistantes et les invincibles reviviscences.

L’animal impur, greffé en moi sur l’animal pensant, pour employer une de vos métaphores, par mes expériences voluptueuses, tressaillait au frôlement de cette robe de jeune fille. La souplesse de son buste, celle de ses gestes, son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules un peu maigres devinées sous l’étoffe de son corsage, sa nuque blonde avec ses cheveux simplement relevés au sommet de la tête, un petit signe brun qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les moindres détails de sa personne physique, irritaient en moi un vague et presque douloureux désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était moi qui me sentais séduit, avec quelle révolte cachée, vous le comprendrez d’après ce que je vous ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me tenir tout entier en main! Et vous qui avez si bien montré l’élément de haine farouche qu’enveloppe l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette vaine irritation du désir s’accompagnât par instants d’une fureur féroce contre ce charmant visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur, et qui me troublait si profondément sans avoir l’air de s’en apercevoir.

 

« Combien de temps avait duré cette période d’inertie à la fois passionnée et découragée? Je ne le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat et moi, dans une situation très particulière, poussés l’un vers l’autre, elle par un amour naissant et qui s’ignorait encore, moi par toutes les raisons confuses que je vous ai analysées et que je regardais plus que je ne la regardais elle-même. Bien que nous fussions ensemble à tant d’heures du jour, aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments de l’autre. Dans des données pareilles, on ne se rend pas compte si les événements qui marquent une nouvelle crise sont des effets ou s’ils sont des causes, si leur importance réside en eux-mêmes ou bien s’ils nous servent simplement à manifester les états latents de notre âme. Mais ne pourrait-on pas poser cette question à propos de chaque destinée prise en son ensemble? Que de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis à la chaux, ne voyant que le ciel vide par les quatre ouvertures percées au bord du toit, à scruter et scruter encore l’intime de ma courte histoire, oui, que de fois me suis-je demandé si notre sort nous crée notre pensée, ou si, au contraire, ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort, même extérieur? A coup sûr, nous devions, Charlotte et moi, saisir la première occasion qui nous serait offerte, à elle, de s’abandonner à un sentiment d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait pas entièrement; à moi, de reprendre mon expérience interrompue. Voici comment cette occasion se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis, adossé au feu dans cette robe de chambre où il drapait, parfois toute la journée, sa maladie imaginaire, parla longuement à sa femme d’un article paru dans un journal du matin. Il y était question d’une fête donnée chez des gens de leur connaissance. Je tenais ce journal en ce moment même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit tout d’un coup : — « Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur Greslou?… »

 

« J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec quel art ce grand seigneur rendait insolentes les moindres demandes. Rien que son ton avait suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je commençai de lire cette chronique, plus finement écrite que ne le sont d’ordinaire ces sortes d’articles, et dans laquelle revivait le pittoresque et le chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux mélange de reportage et de poésie, et comme un rappel des subtilités de style propres aux frères de Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me regardait avec étonnement. Il faut vous dire, mon cher maître, qu’aux temps de mon amitié avec Emile, j’avais acquis un réel talent de diction. Durant sa maladie, mon petit camarade n’avait pas de plus vif plaisir que de m’écouter lui lire de longs passages choisis dans nos auteurs préférés.

Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde, s’était exercée ainsi à devenir douce et claire.

 

— « Mais vous lisez très bien, très bien!… » s’écria M. de Jussat, lorsque j’eus fini. Son étonnement fit de son éloge une nouvelle blessure à mon amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un petit jeune homme de Clermont, silencieux, timide, venu au château sur la recommandation du vieux Limasset, pour y être valet de lettres. Puis, suivant comme d’habitude l’impulsion de son caprice, il continua : — « C’est une idée, cela… Vous nous ferez un peu de lecture, le soir… Ça nous distraira plus que ce trictrac… Petit jan, grand jan, jan de retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours la même chose, et puis ce bruit de dés m’agace… Chien de pays!… Si la neige reprend, nous n’y restons pas huit jours… Tu ris, Charlotte, et tu te moques de ton vieux père! Pas huit jours. … Et quel livre allez-vous nous choisir pour commencer?… »

 

« Ainsi, je me trouvais du coup promu à une nouvelle domesticité, sans avoir pu même calculer si cela convenait ou non à mes études, puisque, même le soir, j’apportais souvent dans le salon des ouvrages de licence afin de travailler un peu sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une seconde à esquiver cette corvée, ni même à en souffrir. D’abord la brusquerie du marquis m’avait valu un coup d’œil presque suppliant de la jeune fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme sait demander pardon, sans parler, pour un tort de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un projet nouveau venait de s’ébaucher immédiatement dans ma tête. Cette corvée de lecture, ne pourrais-je pas l’utiliser au profit de l’entreprise de séduction commencée, abandonnée, et que le regard de Mlle de Jussat venait de me faire considérer de nouveau comme possible?

A la question du marquis sur le choix du livre, je répondis que je chercherais. Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui put me permettre de m’approcher de la proie autour de laquelle je tournais, comme j’avais vu une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner au-dessus d’un joli oiselet. N’était-ce pas le cas de tenter par un autre procédé cette influence d’imitation que j’avais vainement espérée de ma fausse confidence? C’est à vous, mon cher maître, que l’on doit les plus fortes pages qui aient été écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre cœur à la ressemblance des passions peintes par les poètes. J’entrevoyais donc un moyen d’action sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir pas pensé encore. Mais comment trouver un roman qui fût assez passionné pour la troubler, assez correct d’extérieur pour être lu devant la famille assemblée? Je fouillai en tous sens la bibliothèque. Sa composition incohérente et contrastée reflétait les séjours successifs des maîtres et les hasards de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages du dix-huitième siècle dont je vous ai parlé, — puis une lacune. Durant l’émigration, le château était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de livres romantiques dans leurs premières éditions attestait les aspirations littéraires du père du marquis, que je savais avoir été l’ami de Lamartine. On retombait ensuite aux pires romans contemporains, à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent, à demi débrochés, coupés quelquefois au doigt, sur un rayon perdu, et à des traités d’économie politique, marotte abandonnée de M. de Jussat. Je finis par découvrir dans ce fatras une Eugénie Grandet, qui me parut remplir la double condition désirée. Rien de plus attirant pour une imagination jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes où l’innocence enveloppe la passion dans une pénombre de poésie. Mais le marquis devait connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais qu’il ne refusât d’en écouter la lecture.

 

— « Bravo! » répliqua-t-il au contraire lorsque je lui soumis mon idée, « c’est un de ces livres qu’on lit une fois, dont on parle toujours et qu’on oublie tout à fait… Je l’ai vu une fois, à Paris, ce Balzac, chez les Castries… Il y a plus de quarante ans de cela, j’étais un blanc-bec alors… Mais je me le rappelle bien, un gros trapu et court, bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air commun… »

 

« Le fait est qu’après les premières pages, il commença de sommeiller, tandis que la marquise, Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans rien laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien, en possession d’une boîte à couleurs depuis peu de jours, enluminait consciencieusement les illustrations d’un gros volume. Moi, en lisant, j’observais surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater que pour cette fois mon calcul avait été juste, et qu’elle vibrait sous les phrases du roman, comme un violon sous un habile archet. Tout la préparait à recevoir cette impression, depuis ses sentiments déjà troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par une influence d’un ordre physique. On ne vit pas impunément des semaines dans une atmosphère comme celle de ce château, toujours tiède, presque étouffante.

L’hypocondrie du marquis exigeait que le calorifère chauffât la maison jour et nuit. C’était, ce petit énervement quotidien, un auxiliaire auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma conscience de psychologue a comme un plaisir à marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je vis cette enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que les naïves amours d’Eugénie et de son cousin Charles déroulaient leurs touchants épisodes. Ce même instinct de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse confidence me fit mettre derrière chaque phrase l’intonation que je jugeais devoir lui plaire davantage. Certes, je goûte ce petit livre, quoique je lui préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac, ceux, par exemple, comme le Curé de Tours, qui sont de véritables écorchés littéraires, et où chaque phrase ramasse en elle plus de philosophie qu’une scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître remué par les infortunes de la fille de l’avare jusque dans mes fibres les plus secrètes. Ma voix s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici, comme avant, je me donnais un mal inutile. Il n’était pas besoin d’un art si compliqué.

Dans la crise de sensibilité imaginative que traversait Charlotte, tout roman d’amour était un péril. Si le père et la mère avaient possédé, même à un faible degré, cet esprit d’observation que les parents devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils auraient deviné ce péril à la physionomie de leur fille, toujours et toujours plus captivée durant les trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit simplement remarquer que des caractères de la noirceur du père Grandet et du cousin n’existent pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour proférer des opinions de cette naïveté, il formula d’un mot les causes de son ennui pendant la lecture :

 

— « Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions qui n’en finissent pas, ces analyses, ces calculs de chiffres… C’est très bien, je ne dis pas… Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour m’amuser… »

 

« Et il conclut qu’il fallait demander au libraire de Clermont la suite entière des comédies de Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola.

J’allais donc me retrouver dans l’impuissance d’agir sur l’imagination tentée de la jeune fille, juste au moment où je venais d’entrevoir le succès probable. C’était mal connaître le besoin que cette âme, déjà touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même, — celui de se rapprocher de moi, de me comprendre et de se faire comprendre, de vivre en contact avec ma pensée. Le lendemain du jour où le marquis avait porté cet arrêt de proscription contre les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat entrer dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais avec son frère.

Elle venait remettre à sa place le volume maintenant inutile de l’_Encyclopédie_, puis avec un demi-sourire embarrassé : — « Je voudrais vous demander un service, » me dit-elle; et timidement : « J’ai beaucoup d’heures libres ici et dont je ne sais trop que faire… Je voudrais avoir vos conseils pour mes lectures… Le livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait fait tant de plaisir… » Elle ajouta : « D’ordinaire les romans m’ennuient, et celui-là m’a tellement intéressée… »

 

« Je ressentis, à l’entendre me parler de la sorte, la joie que le comte André dut goûter en voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur. Moi aussi, il me sembla que je tenais mon gibier humain au bout d’un fusil. En m’offrant de diriger ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer d’elle-même à ma portée? La réponse à cette demande me parut d’une importance telle que je feignis un grand embarras. Tout en la remerciant de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là d’une mission si délicate et dont je me jugeais incapable. Bref, je fis mine de décliner une faveur que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue. Elle insista, et je finis par lui promettre que je lui donnerais le lendemain même une liste d’ouvrages. Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce choix, autrement difficile que celui d’Eugénie Grandet. Je passai la soirée et une partie de la nuit à prendre et à rejeter en pensée des centaines de volumes. Comment déterminer ceux qui remueraient son imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient sans la révolter?

Enfin, je me dis tout haut, en imitant la voix de mon père, sa formule favorite : « Procédons méthodiquement, » et je ramenai ce problème à cet autre : comment les livres avaient-ils agi sur mon imagination à moi, dans mon adolescence, et quels livres? Je constatai — ainsi que je vous l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession — que j’avais été attiré surtout vers la littérature par l’inconnu de l’expérience sentimentale. C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que c’était la loi générale de l’intoxication littéraire. Je devais donc choisir pour la jeune fille des livres qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant compte de la différence de nos caractères. J’avais aimé parmi les écrivains les compliqués et les sensuels, parce que c’étaient là les deux traits profonds, constitutifs, de ma nature. Charlotte était fine, pure et tendre. Il convenait de l’engager sur le dangereux chemin de la curiosité romanesque par des peintures de sentiments analogues à son cœur. Je jugeai en dernière analyse que le Dominique de Fromentin, que la Princesse de Clève, Valérie, Julia de Trécœur, le Lys dans la vallée, les romans champêtres de George Sand, certaines comédies de Musset, en particulier On ne badine pas avec l’amour, les premières poésies de Sully-Prudhomme et celles de Vigny, serviraient le mieux mon dessein. Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant d’un commentaire tentateur, où j’indiquais de mon mieux la nuance de délicatesse propre à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats ont dit qu’elle correspondait à un commencement de cour. Ah! l’étrange cour, et si différente de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers esprits m’ont sottement reprochée! Quand je n’aurais pas, pour refuser de me défendre, une raison d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire, je me tairais par dégoût de ces basses intelligences dont pas une ne saurait même concevoir une action dictée par de pures idées. Qu’on vous donne à moi pour juge, mon cher maître, vous et les autres princes de la pensée moderne. Alors je pourrai parler, comme je vous parle maintenant.

Mais vous savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à cette heure décisive, comme à celle où je vous écris, et cette société de mensonges aime mieux vivre en dehors de la Science — de cette Science que je servais moi-même alors — uniquement.

 

« Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de Clermont. Ils ne furent l’objet d’aucune remarque de la part du marquis. Il faut avoir une autre portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre qu’il n’y a pas de mauvais livres. Il y a de mauvais moments pour lire les meilleurs livres. Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison si juste dans votre chapitre sur l’Ame Littéraire quand vous assimilez la plaie ouverte sur certaines imaginations par certaines lectures au phénomène bien connu qui se produit sur les corps empoisonnés de diabète. La plus inoffensive piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin d’une preuve à cette théorie de « l’état préalable », comme vous dites encore, je la trouverais dans ce fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans ces livres, de provenances si diverses, des renseignements sur moi, sur mes manières de sentir, de penser, de comprendre la vie et les caractères. Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux volumes lui devint une occasion de me questionner longuement, passionnément et naïvement. Oui, je suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait causer avec moi maintenant, à propos de telle ou telle phrase sur Dominique ou sur Julia, sur Félix de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens encore de l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune homme, le plus séduisant et plus coupable des héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je lui fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur entre Camille et Rosette.

Or, il n’y avait pas de personnage qui me plût dans aucun livre au même degré que cet amant traître à la fois et sincère, déloyal et tendre, ingénu et roué, qui exécute, lui aussi, à sa manière, son expérience de vivisection sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous cite cet exemple, entre vingt autres, pour vous donner une idée des conversations que nous avions sans cesse à présent dans ce château où nous nous trouvions si étrangement isolés. Personne, en effet, ne nous surveillait. La dissimulation dont je m’étais masqué dès mon arrivée continuait de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient façonné de moi dès la première semaine une image absolument différente de ma vraie nature. Ils ne se donnaient plus la peine de vérifier si cette première impression était exacte ou fausse. La bonne Mlle Largeyx, installée dans la douceur de son parasitisme complaisant, était bien trop innocente pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles que je roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf et la sœur Anaclet, que séparait une rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité tout ecclésiastique, n’avaient qu’un souci celui de bien disposer les maîtres du château, le prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre.

Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques, je n’avais pas encore appris ce qui se voilait de perfidie sous l’impassibilité de leur visage rasé et l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons de métal.

Nous étions donc, Charlotte et moi, libres de nous parler presque tout le long du jour. Elle apparaissait une première fois le matin, dans la salle à manger où nous prenions le thé, mon élève et moi, sous le prétexte de déjeuner ensemble, nous causions dans un coin de table, elle avec toute la fraîcheur parfumée de son bain comme respirable autour d’elle, avec ses cheveux tressés dans une lourde natte, et la souplesse de son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe de sa robe à demi ajustée. Ensuite je la voyais dans la bibliothèque, où elle avait toujours quelque motif de venir; — là elle n’était déjà plus la même, coiffée maintenant, et sa taille prise dans son corsage de jour. Nous nous retrouvions dans le salon, avant le second déjeuner, et encore après; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous servir tous, distribuant le café un peu en hâte pour s’attarder auprès de moi, qu’elle servait le dernier, ce qui nous permettait de causer encore dans un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait, nous sortions, tous les quatre le plus souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et moi, dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous réunissait, puis le repas, où j’étais assis près d’elle, puis la soirée, en sorte que nos entretiens, pris et repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le phénomène qui se passait chez cette jeune fille à celui que j’avais déjà observé à plusieurs reprises en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque la curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie animale, et si ma mère, comme je le lui ai demandé, vous communique, après ma mort, ce que la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez des notes sur ces relations dociles de la bête avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire inédites et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza m’avait servi de point de départ. Je ne m’en rappelle plus le texte, mais en voici le sens : — se représenter un mouvement, c’est le refaire en soi-même… Cela est vrai de l’homme, et cela est vrai de l’animal. Un savant d’un rare mérite et que vous connaissez bien, M. Espinas, a expliqué ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance. J’en ai conclu, moi, que pour un homme, apprivoiser un animal, l’amener à vivre en société avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet animal que des mouvements dont cet animal puisse se rendre compte en les refaisant, c’est lui ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant la mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit entre les chasseurs et leurs chiens, par exemple. Je constatais de même — et c’était le signe qu’en effet Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu davantage — que nous commencions elle et moi, à employer dans nos phrases des expressions analogues, des tournures presque pareilles. Je me surprenais timbrant mes mots d’un accent qui ressemblait au sien, et j’observais en elle des gestes qui ressemblaient aux miens. Enfin, je devenais une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même, tant j’avais souci de ne pas effaroucher cette âme, en train de se prendre, par un mot qui lui fît sentir le danger.

 

« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à laquelle je me condamnai durant près de deux mois que durèrent ces rapports simplement intellectuels, n’allait pas sans des luttes intérieures et presque quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir petit à petit cette imagination, ce n’était pas là tout mon programme. Je voulais être aimé, et je me rendais compte que cet intérêt moral n’était que le commencement de la passion. Ce commencement devait aboutir, pour ne pas demeurer inutile, à une autre intimité que l’intimité sentimentale. Il y a dans votre Théorie des Passions, au bas d’une page, mon cher maître, une note que je relisais continuellement à cette époque-là, et j’en sais encore le texte par cœur : « Une étude bien faite sur la vie des séducteurs professionnels, » dites-vous, « jetterait un jour définitif sur le problème de la naissance de l’amour. Mais les documents nous manquent. Ces séducteurs ont presque tous été des hommes d’action, et qui, par suite, ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques morceaux d’un intérêt psychologique supérieur, les Mémoires de Casanova, la Vie privée du maréchal de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon sur Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf fois sur vingt l’audace et la familiarité physiques sont les plus sûrs moyens de créer l’amour.