Le fantôme de la rue Michel-Ange
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Henry Bordeaux
Le fantôme de la rue
Michel-Ange
BeQ
Henry Bordeaux
Le fantôme de la rue
Michel-Ange M i c h e l-A n g e
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection e Classiques du 20 siècle
Volume 15 : version 1.0
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Le fantôme de la rue Michel-Ange
Édition de référence :
Arthème Fayard & Cie, Éditeurs, Paris, 1926.
Le Livre de demain.
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À Henri de Régnier
Mon cher ami,
Aux temps lointains du symbolisme, quand vous étiez déjà un prince de la jeunesse et que je publiais – à vingt ans à peine – mon premier livre, une brochure sur Villiers de l’Isle-Adam, je me souviens de vous avoir entendu commenter ces contes étranges, l’Intersigne, Véra, Claire Lenoir où se superposent deux visions, l’une du monde réel, l’autre du monde invisible scruté et investi. Je n’osais, dans mon ombre, supposer alors que mon admiration pour le poète qui célébrait si noblement, et non sans quelque élégante et courtoise ironie, l’auteur d’Akédysseril, se doublerait un jour d’amitié, et je ne pouvais soupçonner que je connaîtrais l’honneur d’être reçu par lui à l’Académie française.
Voulez-vous me permettre, en souvenir de ces
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heureux temps, de vous offrir cet ouvrage où s’opposent deux explications des phénomènes occultes ; si j’ai penché pour la plus naturelle, c’est peut-être que j’aime trop notre bonne terre pour désirer de la quitter...
Henry Bordeaux.
Chalet du Maupas, ce 1 er septembre 1922.
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I
Dîner d’avant-guerre
Dans son petit hôtel de la rue Michel-Ange, à Auteuil, construit et meublé par lui-même, Falaise avait convié ses meilleurs amis – ou, plutôt, ses amis les plus renommés, car il lui faut volontiers un peu de publicité pour stimuler ses sentiments, – afin de célébrer le succès de son fils Georges, son fils unique, reçu à l’École des Beaux-Arts, C’était avant la guerre, – au mois de juin 1914, si j’ai bon souvenir. Il avait réuni des professeurs de l’École, de grands entrepreneurs, enfin le critique d’art, Mervalle, et Bernin, le fameux historien de la Renaissance, tous accompagnés de leurs femmes, sauf Bernin qui est célibataire et qui passait alors pour faire un doigt de cour – comme on disait autrefois – à la blonde et subtile Mme Mervalle, d’origine
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anglaise et tout inspirée, dans ses toilettes et son genre d’esprit, des peintres préraphaélites, charmants modèles désuets. Elle se situait elle-même dans une mode et un temps révolus, ce qui ne devait pas déplaire à un évocateur du passé. La cour d’un Bernin ne saurait être secrète : il s’ébroue, s’étale, se secoue comme un pachyderme sortant d’un fleuve et mène grand vacarme avec ses anecdotes et théories d’histoire sur l’époque de Machiavel et de Laurent de Médicis : mais il conte bien, il a du trait, du mouvement, de la couleur, et il sait intéresser même une femme délicate et fine.
Mme Falaise avait manqué à toutes les habitudes mondaines en ne le plaçant pas dans le voisinage de son flirt. Mais Mme Falaise n’a aucun souci des usages mondains : elle est demeurée de sa province et supplée par sa bonté sympathique et sa douceur aimable à cet esprit d’intrigue qui agite tant de maîtresses de maison. Elle possède une qualité infiniment rare dans le tohu-bohu et le tintamarre actuels : elle est reposante. Quand on est las d’entendre les affirmations catégoriques des jeunes gens et les
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jugements définitifs des jeunes filles, on la regarde avec plaisir, car elle n’a pas d’avis et ne cherche pas à vous en infliger un d’autorité. Par surcroît, elle est distinguée et garde, la quarantaine accomplie, un charme de noblesse paisible et de dignité morale. En tenant écartés l’un de l’autre Mme Mervalle et M. Bernin, elle n’avait pas fait un si mauvais marché. L’historien, pour plaire à travers la table, se mit en frais, et le mari, piqué au jeu, lui donna la réplique, en sorte que nous assistâmes, ce soir-là, à une joute oratoire éblouissante comme un jeu d’épées entre escrimeurs français et italien, l’un correct et rapide dans ses parades et ses feintes, l’autre expert aux immenses moulinets et aux charges bruyantes.
Cependant, toujours curieux de surprendre en action les passions humaines, j’avais fait des yeux le tour de la table pour y chercher d’autres éléments d’intérêt et j’avais aperçu, à l’un des bouts, une jeune fille, la seule de l’assistance, qui était la voisine du héros de la fête, Georges Falaise, le nouvel élève des Beaux-Arts. Une jeune fille vêtue simplement, presque trop
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simplement, d’une robe rose sans un pli – de ces robes étroites que l’on portait alors et qui livraient aisément les formes du corps – mais assez décolletée pour laisser parler en sa faveur les bras, les épaules, le cou d’une blancheur polie et comme glacée. Le visage au repos était sans éclat, sans rayonnement, et je m’en serais détourné assez vite, malgré la régularité des traits, si je n’avais été attiré par son expression même, concentrée, contractée, fermée, les lèvres minces et serrées, les yeux verts indifférents, toute la pose immobile, celle que les sculpteurs prêtent à Polymnie, la muse de la Méditation.
– Quelle est cette jeune fille ? m’informai-je auprès de ma voisine, M me Rémy, la femme du grand constructeur, qui est une familière de la maison.
– lle Une parente de province, M Suzanne Giroux. La cousine pauvre.
– Une jolie cousine.
– Vous trouvez ? Il me semble qu’elle est insignifiante. Les Falaise sont très bons pour elle. Ils la gardent chez eux à Paris. Elle s’ennuie à
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Poitiers. Elle a un tas de frères et de sœurs.
Je pensai :
« La cousine pauvre a des vues sur son beau cousin. »
En effet, quand elle se tournait vers lui, le regard indifférent s’éclairait, mais d’un éclat fugitif, comme peureux. Je n’eus guère le loisir de l’observer, car nous fûmes tous bientôt perdus dans la bataille d’érudition que se livraient, en face l’un de l’autre, Mervalle et Bernin.
L’occasion leur avait été fournie par notre hôte en personne. Il avait, dans la journée même, visité une maison prétendue hantée où les locataires entendaient, presque chaque nuit, toutes sortes de bruits bizarres : portes s’ouvrant et se fermant toutes seules avec fracas, craquements des parquets, mouvements des meubles, comme si quelque personnage invisible se promenait en colère dans l’appartement. Et, naturellement, il n’avait rien constaté d’anormal. Il racontait son enquête en plaisantant, attribuant ces phénomènes à une hallucination collective provoquée par la peur car, pour sa part, en
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homme bien équilibré, pourvu d’une bonne santé, laborieux, pondéré, et d’ailleurs tout frotté de cette vie parisienne qui est une essence de scepticisme et d’ironie, il n’admettait rien de ce qui échappe à nos investigations. Mais les vieilles maisons ont des planchers pourris, des poutres vermoulues, et cela peut suffire à expliquer ces bruits que se hâte de grossir l’imagination.
– Parlez-moi, conclut-il, prêchant pour sa paroisse, des maisons neuves. Elles sont confortables, et il n’y a pas de fantômes.
– Vous vous trompez, répliqua Mervalle. Quand Walter Scott fit construire une aile à son château d’Abbotsford, c’est dans la partie neuve à peu près achevée et meublée, mais qu’il n’habitait pas encore, qu’il entendit, une nuit, un effroyable vacarme. Réveillé en sursaut, il s’arma et visita cette aile inoccupée : tout y était rangé en ordre. Or, il apprit, le lendemain, qu’à cette même heure, son ami Georges Bullock, chargé de meubler les nouvelles chambres d’Abbotsford, mourait subitement.
Ce genre d’anecdote est toujours assuré d’un
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succès de curiosité. Mais l’orateur obtint davantage : il attira l’attention de sa femme, satisfaite d’entendre mêler le grand romancier écossais à une aventure d’outre-tombe. Bernin, jaloux, se précipita à la rencontre de son légitime rival, avec toute une armée levée en hâte dans l’Italie de ses préférences.
– De tels avertissements ne sont pas rares, déclara-t-il. Dans la Vita Nuova, Dante rapporte la vision anticipée qu’il eut de la mort de Béatrice. La terre tremblait quand un messager lui vint dire en rêve que sa divine amie était sortie du siècle. Et tout pareillement Pétrarque, voyageant en Italie, sut de façon certaine, sans en être informé par personne, que Laure mourait de la peste à Avignon.
J’essayai d’intervenir pour placer cette observation :
– Des amants éloignés l’un de l’autre et souffrant de l’absence caressent volontiers leur mélancolie à cette pensée de la mort. Il se trouve parfois qu’elle correspond à la réalité. On ne rapporte pas toutes les fois qu’elle fut
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déraisonnable.
Mais je vis bien que Mervalle était résolu à épuiser toute sa science littéraire, qui est grande, pour confondre son émule réduit, croyait-il, à l’Italie du Moyen âge et de la Renaissance.
– Non, dit-il avec autorité, les images peuvent se transmettre à distance par ondes psychiques entre deux cerveaux accoutumés à penser ensemble. Le parcours de ces ondes psychiques est comparable dans le domaine spirituel à celui des ondes hertziennes dans le domaine physique. L’apparition de notre double, et spécialement au moment de la mort, a été constatée fréquemment, et dès la plus haute antiquité. Les drames de Shakespeare sont traversés par des fantômes ou des spectres. Vous cherchez des auteurs plus récents ? Alors lisez, dans les Mémoires d’Alexandre Dumas, le récit qu’il y fait de la mort de son père à Villers-Cotterets. Il avait alors quatre ans et demi. Confié aux soins de sa cousine Marianne, il fut réveillé, une nuit, par un grand coup frappé à la porte. Personne ne pouvait frapper à cette porte intérieure, qui était
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commandée par deux portes extérieures. À la lueur de la veilleuse, il vit sa cousine très effrayée se soulever sur son lit, tandis que lui-même se levait pour s’avancer vers la porte. « – Où vas-tu, Alexandre ? lui cria Marianne. – Mais ouvrir à mon père, qui vient nous dire adieu... » À cette même heure, le général Dumas mourait.
– À quatre ans, murmurai-je, Dumas se révèle déjà l’auteur des Trois Mousquetaires.
– Bien, approuva Mervalle. Mais passons à Hugo. On trouve dans Choses vues un étrange écrit : l’histoire d’une vieille femme à qui sa fille propose de rendre visite à une voisine : « Inutile, répond la mère, elle est morte. – Voyons, maman, comment le savez-vous ? – Elle vient de passer ici et m’a dit : Je m’en vais. Venez-vous ? » En effet, la voisine venait de décéder, et la bonne femme elle-même ne passa pas la journée.
Notre hôte commençait de trouver que de sa maison hantée sortaient bien des locataires. Il voulut détourner la conversation, mais en vain. Tous les convives attendaient une suite, dans ce délicieux état d’excitation où une vague frayeur
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se mêle à la belle ordonnance du repas, à la saveur du foie gras arrosé de chambertin, à la grâce des femmes, – juste ce qu’il faut de peur pour ajouter le sentiment de l’abîme à la joie de vivre, le désir de voir la statue d’un commandeur apparaître au sommet d’un escalier et la certitude que de tels accidents ne sont tout de même pas à redouter dans un temps civilisé où il n’y a plus de catastrophes, plus de revenants, plus de guerres.
– Allons, dit M. Falaise en riant, vous avez donc rassemblé tout un cortège d’apparitions pour nous épouvanter ce soir avec leur défilé.
– J’ai cité au hasard, assura Mervalle, qui accusait ainsi son rival Bernin d’avoir préparé une séance de déclamation.
Et, pour bien montrer qu’il avait encore des réserves, il nous rappela qu’une amie d’Henri Heine, Mme Selden, le vit dans sa chambre, la nuit même où il mourait chez lui, semblable à un gigantesque insecte qui cherchait à s’échapper, et que la plus fameuse interprète de Carmen, Mme Galli-Marié, entrant en scène un soir de juin, s’arrêta brusquement de chanter, ayant ressenti
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un coup au cœur ; rentrant dans sa loge, elle s’écria qu’il devait être arrivé malheur à Georges Bizet ; effectivement, le musicien était mort.
Pour ne pas demeurer trop en reste, je nommai le poète Shelley. La nuit même où sa barge Ariel fit naufrage en face du Viareggio, il apparut à une de ses amies qui, lui trouvant le visage décomposé, lui offrit un repas froid pour lui rendre des forces. Il refusa d’un geste digne avec ces paroles : « Je ne mangerai jamais plus. » On ignorait alors l’accident dont il avait été victime, et son corps ne fut retrouvé que huit jours plus tard.
Chacun de ces faits rencontrait des crédules et des incrédules, ce qui mettait beaucoup d’animation parmi nous. Seul, un des convives suivait d’un œil irrité le triomphe grandissant de Mervalle, et le mien plus modeste : c’était Bernin. L’attention publique l’abandonnait. Édith Mervalle elle-même n’avait d’yeux que pour son mari, et il faut convenir qu’elle se sert à merveille de ses beaux yeux bruns et veloutés qui donnent un air grave à son visage de blonde. Il s’agita tout
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d’un coup, ayant trouvé sa réplique et, ma foi ! il prit une soudaine revanche à quoi l’on ne s’attendait pas, car il était difficile de dépasser son rival au point où celui-ci nous avait entraînés.
– Il y a mieux que tout cela, affirma-t-il, dans les mémoires de la duchesse d’Abrantès. Vous ne nous avez guère cité que des traits empruntés aux poètes et autres gens romanesques prompts à déguiser la vérité sous les voiles de l’illusion. Cette fois, c’est l’histoire qui parlera.
L’histoire ? il exagérait puisqu’il allait tirer son aventure des mémoires plus ou moins fantaisistes de M me Junot. Mais nous n’allions pas le chicaner sur son préambule.
– Vous connaissez tous, reprit-il, nous flattant pour mieux nous berner, la biographie de Junot. Il s’empare d’Abrantès en Portugal, y gagne son titre de duc, puis il est battu, rentre en France, est mal accueilli par Napoléon et s’en va tomber malade au château de Montbars, chez son père. Nous sommes au mois de juillet 1813. La duchesse, sa femme, est alors sur les rives du lac Léman ; elle s’apprête à le rejoindre. Loin d’elle,
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et dans un accès de fièvre chaude, il se jette par la fenêtre et se casse la jambe. Quelques jours plus tard, il meurt. Or, entre l’accident qu’elle ne connaît pas et la mort, la duchesse d’Abrantès est visitée, une nuit, par le double de son mari : ce double demeure plusieurs heures auprès de son lit, elle ne peut l’éloigner, le visage qu’il lui montre est d’une pâleur effrayante et, au matin, comme il s’écarte enfin d’elle, elle remarque qu’il ne peut marcher qu’avec peine, une des jambes étant brisée. Par ses cris, elle avait réveillé ses deux femmes de chambre qui ne virent pas le spectre, mais confirmèrent l’exactitude du témoignage de leur maîtresse.
Cette apparition, qui fut saluée d’un murmure approbateur, eut pour effet de déterminer chacun de nous à découvrir dans sa propre existence quelque manifestation de l’au-delà. Ceux qui y pratiquèrent des fouilles inutiles furent incontinent déconsidérés. Je me tirai d’affaire avec une histoire de chouan. Nos paysans de Savoie appellent ainsi les chouettes et les chats-huants et prétendent que les ululements qu’ils poussent la nuit dans le voisinage des maisons est
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signe de mort. Précisément, j’avais été averti du décès d’un parent par ce moyen infaillible et désagréable. Il est vrai que je n’avais pas compté toutes les fois que ces oiseaux de malheur s’étaient égosillés sous mes fenêtres en pure perte. J’eus le plaisir de constater que les convives, un instant, épièrent le silence de cette miraculeuse nuit de juin dans un quartier paisible, s’attendant à percevoir le cri sinistre, quitte à l’appliquer au voisin. Toute crispée, la jeune fille de province, au bout de la table, m’honora d’un regard transperçant dont je sentis la pointe. Froide et indifférente, elle ? Je ne doutai plus de sa violence intérieure et, la désignant toute frémissante à Mme Rémy, je murmurai :
– Quel fameux médium !
– Vous croyez ?
– J’en suis sûr.
Aussitôt, elle la considéra avec respect, presque avec terreur. C’est alors que Mervalle, décidé à sortir vainqueur d’un combat dont sa femme était peut-être le prix, nous lança le plus émouvant récit de la soirée. Non que ce
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témoignage fût plus pertinent que les autres, non même qu’il fût plus étrange ni plus chargé d’horreur, mais il s’ajoutait à tous les précédents, il rencontrait une atmosphère favorable et, surtout, il nous était transmis directement par la tradition orale et ne sortait pas, tout desséché ou déformé, de quelque livre ancien ou moderne.
– Je tiens le fait, préluda-t-il, du comte Fleury, qui est mon confrère au Gaulois. Il est, vous le savez, le fils du général Fleury, grand écuyer de Napoléon III. Pendant l’expédition du Mexique...
– En 1863, souffla la cousine de province, Suzanne Giroux, toute surprise elle-même d’être entendue.
– Parfaitement, mademoiselle. Ne seriez-vous pas bachelière ?
– Comme toutes les jeunes filles, avoua-t-elle, confuse.
En quoi elle exagérait, car, avant la guerre, peu de jeunes filles affrontaient les épreuves du baccalauréat, tandis qu’aujourd’hui...
– Donc, pendant l’expédition du Mexique, le
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général Fleury dînait, un soir, chez la baronne de Boislève, qui recevait volontiers dans son appartement de la rue Pasquier, derrière la Madeleine, et de préférence des gens de robe, procureurs généraux, présidents de chambre, présidents ou conseillers à la Cour de Cassation, tous gens, vous en conviendrez, raisonnables et dont le témoignage fait autorité. Elle avait un fils, officier de cavalerie, qui faisait partie de l’expédition. Dans le cours du dîner, elle s’informa de la campagne auprès du général, qui n’en avait pas de nouvelles. Mais les courriers étaient lents à venir, et ce manque d’informations ne pouvait causer nulle inquiétude. Et même, on n’attachait pas grande importance à l’aventure mexicaine. Elle se lève de table, très tranquillement, pour donner le signal de passer au salon où le café était servi, elle y pénètre la première et, à peine entrée, pousse un grand cri et s’évanouit. Les invités se précipitent, s’empressent autour d’elle et l’on parvient à la ranimer. Elle raconte alors que, franchissant la porte du salon, elle avait aperçu devant elle son fils Honoré debout, en uniforme, sans arme et
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sans képi, le visage d’une pâleur spectrale, un œil crevé d’où s’échappait un filet de sang qui coulait sur la face et sur le collet de sa tunique. Elle n’avait pu supporter cette vision. On tâche en vain de la rassurer, de lui démontrer qu’on ne saurait attacher d’importance à une hallucination issue de l’inquiétude où elle était de l’absent : il faut la coucher et l’on mande auprès d’elle son médecin, qui était le fameux Nélaton, Peu à peu, elle se remit physiquement, mais le moral demeura atteint. Chaque jour, elle faisait chercher des nouvelles au ministère de la Guerre. Quelques semaines plus tard, elle était officiellement informée que son fils avait été tué à l’assaut de Puebla, d’une balle dans l’œil gauche, le jour même où il lui était apparu, à trois heures de l’après-midi. Mais la différence des méridiens étant compensée, l’heure de sa mort se trouvait correspondre exactement avec celle de son apparition rue Pasquier.
– Le général Fleury, objecta quelqu’un, a peut-être, peu à peu, sans même s’en douter, forcé les coïncidences.
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– Ah ! mais non ! l’événement a fait l’objet d’une communication à l’Académie des Sciences, présentée par le docteur Nélaton. Cette communication n’est pas autre chose que le procès-verbal rédigé tout entier de la main de l’un des convives, premier président de la Cour de Cassation, et signé par tous les autres.
Un silence suivit cette anecdote qui fut contée pendant qu’on servait les fruits et les délicatesses de bouche. Jusqu’alors la conversation s’était maintenue à bonne distance de notre temps. Fut-ce le prestige de l’Académie des Sciences aux yeux de nos architectes, entrepreneurs, professeurs, et même aux yeux des femmes, fut-ce l’attestation d’une transmission orale autrement persuasive que les témoignages écrits, cette fois l’assistance me parut touchée comme si quelque infortune personnelle menaçait chacun de nous. Mme Falaise, s’étant levée de table, prit le bras de Mervalle. Nous les vîmes nous précéder dans le hall non sans quelque appréhension, comme s’ils dussent y trouver le spectacle de quelque décapité ou de quelque pendu. Mais il n’y avait, en ce mois de juin 1914,
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ni exécution ni suicide. Une certaine douceur de vivre berçait tout le monde agréablement et les moins fortunés s’attendaient à une compensation. La reposante Mme Falaise n’était pas femme à s’émouvoir pour des fantômes : elle franchit sans accroc la passe difficile et se retourna pour nous sourire et pour nous offrir le café qui, chez elle, est parfait. Seul, Bernin, irrité du triomphe de son rival, traînait dans le cortège l’amertume de son succès, ce qui le devait prédisposer à nous annoncer des malheurs. Il n’y manqua point, l’un de nous ayant fait allusion à l’assassinat, annoncé la veille à Paris, de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo.
– Oui, proclama-t-il du ton lugubre habituel aux prophètes, nous aurons bientôt l’occasion de rencontrer de nouvelles apparitions.
– Lesquelles ? demanda Mme Rémy sans méfiance.
– Mais celles de tous nos morts, s’ils viennent eux-mêmes nous faire part de leur décès.
– Nos morts ?
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– Sans doute : ne voyez-vous pas que nous allons à la guerre ?
Du coup, il éclipsait Mervalle, mais on le détestait. Il manquait de tact et de mesure. Comment croire à la possibilité de la guerre, et même à sa réalité, quand on sort d’un dîner aussi brillant et succulent, où les revenants eux-mêmes ont fait assaut de complaisance pour divertir les convives ? Soudain, un cri à demi étouffé se fit entendre. Mlle Suzanne Giroux s’enfuyait du salon, les mains rabattues à demi sur les yeux, comme si elle se dérobait à quelque vision pénible.
– Ces affreuses histoires l’ont impressionnée, déclara Falaise sans y attacher d’importance.
– Vous le voyez : quel médium ! dis-je à Mme Rémy.
Le jeune Falaise l’avait suivie dans sa retraite. Elle reparut un peu plus tard avec lui, rassérénée, et ne voulut pas révéler le cauchemar qui l’avait remplie d’effroi.
– Le joli couple ! fis-je encore remarquer à ma
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voisine.
– Taisez-vous, me répliqua-t-elle. Les Falaise ont d’autres ambitions pour leur fils.
– Oui, mais cette petite sait ce qu’elle veut.
– Ce serait de l’ingratitude.
– L’amour est ingrat, madame, et sans scrupules.
Telle est, reconstituée dans tous ses détails, cette soirée d’avant-guerre qui devait servir de prologue au drame de famille le plus bizarre.
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II
L’intersigne
La guerre, prédite par Bernin dans un accès de mauvaise humeur, sépara chacun de nous, pour un temps du moins, de son milieu, de ses relations, de ses amitiés. Nous vécûmes, les uns à l’armée, les autres à l’arrière, murés en nous-mêmes, l’esprit tendu uniquement vers le salut national. Peu à peu, cependant, nous recommençâmes de nous intéresser à tout ce qui nous représentait la vie d’autrefois. Car les hommes sont les hommes et ne demeurent pas longtemps sur les cimes.
Ce ne fut qu’à la fin de juin 1916 – au cours de la bataille de Verdun – que, revenant de la région de mort, je rencontrai un jour Falaise sur la promenade des Champs-Élysées. Je savais qu’il avait perdu son fils unique, lieutenant
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d’artillerie, le premier jour de cette interminable bataille, et ne m’étonnai pas de le trouver changé, vieilli, flétri. Lui qui portait avec une aisance de jeune homme ses cinquante ans bien dépassés, lui qui aimait la vie et toutes ses manifestations de travail et de joie, il était, maintenant, amer et pessimiste.
– Vous revenez de là-bas, me dit-il. Quand perdrons-nous Verdun ?
– Jamais. Ils viennent d’échouer devant Souville et Froideterre avec douze régiments.
– Parlons avec franchise. Souville est pris, mais on nous le cache.
– Point du tout. On ne vous cache rien. Souville est à nous. J’en viens.
– Ah !
Il me considéra avec surprise, puis avec plaisir. Le patriote l’emportait sur le prophète de malheur. Et il se réjouit avec moi de la prodigieuse résistance de nos troupes. Mais je compris quels ravages peut causer la douleur paternelle dans un cerveau pourtant solide et
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pondéré.
– Les sacrifices du pays ne seront pas perdus, ajoutai-je.
Et ce fut une transition pour lui parler de son grand petit Georges, tombé devant Brabant.
– Je ne m’en consolerai jamais, me dit-il. Sa mère essaie de prendre sur elle pour me remonter. Elle n’y réussit pas, la pauvre femme. Venez la voir, venez parler de lui avec nous. Cela nous fera du bien.
– Je dispose de peu de temps, mais j’irai.
– Venez dîner un soir. Un dîner de guerre. Cela ne vous prendra point de temps. Demain.
Je promis. Oh ! sans agrément, je l’avoue. Une permission était alors un prodigieux bonheur dont aucune parcelle ne devait être perdue. Nous avions vu de près trop de morts pour ne pas désirer nous affranchir momentanément de leur souvenir. Mais, j’avais de l’amitié pour Falaise, je ne pouvais lui refuser ce qu’il me demandait.
Le lendemain, je gagnai donc, à Auteuil, le petit hôtel de la rue Michel-Ange où je n’étais
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pas rentré depuis le dîner illustré par la rivalité de Mervalle et de Bernin. Ce souvenir, vieux de deux ans, se précisait à mesure que j’en approchais. Il prenait dans ma mémoire une importance nouvelle. Il me représentait tout le plaisir de Paris avant la guerre, une charmante installation, une soirée exquise, la chère fine, de jolies femmes et l’agrément de la conversation. Celle-ci, il est vrai, avait pris un tour un peu dangereux : elle avait évoqué trop de revenants et de catastrophes ; mais c’était de loin et pour donner plus de prix à l’instant présent. Maintenant que nous étions dans la tempête, nous savions bien que les morts ne revenaient pas, sans quoi l’arrière eût été envahi par leur armée.
Je trouvai les Falaise dans leur jardin que le soir caressait avec douceur, un de ces soirs de la fin de juin qui se prolongent et ne veulent pas laisser le champ libre à la nuit. Leur couple n’était plus le même, sauf la bonne entente qui les unissait comme autrefois. Autrefois, – avant la guerre : cela semblait se perdre dans l’ombre. Mme Falaise avait gardé son air calme, étranger à l’agitation du dehors ; mais ses cheveux
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grisonnaient : elle était devenue presque une vieille femme, avec ce reste de jeunesse que donnent l’ingénuité du regard et le velouté des joues.
– Je ne vous avais pas revue, madame, depuis...
Je n’achevai pas, car les beaux yeux tranquilles s’étaient embués de larmes.
– Oui, dit-elle, nous parlerons de lui, tout à l’heure.
Nous rentrâmes dans l’hôtel, où j’eus la surprise de voir cette parente de province, Suzanne Giroux, que j’avais remarquée en 1914. Elle était vêtue de noir comme eux. Portait-elle le même deuil ?
– Notre cousine ne nous quitte pas, m’expliqua Mme Falaise.
– La fiancée de notre fils, compléta son mari.
– Je ne savais pas, murmurai-je.
– Oui, reprit Falaise, il n’y avait pas eu de fiançailles officielles ; mais, depuis la mort de mon fils, nous considérons Suzanne comme sa
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fiancée. Certaines circonstances nous y ont amenés.
Il regarda sa femme, comme pour chercher dans ses yeux une approbation. Ces propos auraient pu me sembler étranges ; mais, à cette date, rien ne paraissait étrange. Je supposai tout simplement que les jeunes gens s’étaient fiancés sans en avoir fait part à leurs parents, et que ceux-ci avaient accepté de bonne grâce une situation acquise. Suzanne devait être de l’âge de son cousin : vingt-trois ou vingt-quatre ans, peut-être un an de plus. Elle était sans fortune. Mais ces disproportions n’avaient plus aucune signification en présence de la mort. Elle avait changé, elle aussi, mais à son avantage : moins tendue, moins crispée, moins concentrée, elle paraissait plus à l’aise dans la vie, comme si elle se fût sentie plus appuyée.
Malgré les restrictions, je vis bien que Mme Falaise entendait soigner le permissionnaire. Son mari avait opéré lui-même une descente à la cave, d’où il avait ramené un vieil ermitage blanc et un musigny délectable. La conversation vint
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naturellement sur Verdun. Je savais l’offensive sur la Somme imminente. Dès lors, Verdun serait prochainement dégagé. Sans aucune réserve, je promis la libération de la forteresse inviolée et la défaite allemande sur la Meuse. Ceux qui revenaient des armées apportaient ainsi à l’intérieur un facile réconfort. Du moment qu’eux-mêmes étaient éloignés momentanément de la bataille, ils s’empressaient de jouir de la vie et n’allaient pas gâter leur plaisir par de sinistres prédictions. De là, un optimisme communicatif qui nous faisait attribuer à peu de frais un solide moral.
Puis, nous parlâmes des premiers jours de l’offensive allemande sur Verdun. Ils m’apprirent l’angoisse de Paris quand les communiqués, et surtout les commentaires colportés de bouche en bouche par les gens bien informés, annonçaient chaque jour la perte de nouvelles positions : Haumont, le bois des Caures, l’Herbebois ; ensuite Samogneux, le bois des Fosses, et encore Louvemont, la côte du Talou, la côte du Poivre, et enfin Douaumont que l’on croyait être la clé de la place forte. Je leur expliquai, de mon côté, la
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préparation ennemie, savamment camouflée, le prodigieux amoncellement des batteries, le déluge de feu qui avait écrasé nos lignes, l’endurance de nos artilleurs, l’héroïsme de notre infanterie :
– Nos avions ne purent repérer toutes leurs bouches à feu. C’était un feu d’artifice. Les obus avaient tellement défoncé le terrain que nos troupes, sortant des abris au moment de l’attaque allemande, ne s’y reconnaissaient pas. Elles croyaient voir le sol d’une autre planète, troué comme un visage marqué de la petite vérole. Cette journée du 21 février est une des plus douloureuses de la guerre, mais aussi une des plus glorieuses.
– Oui, conclut Falaise, c’est ce jour-là que mon petit Georges fut tué.
– Je sais.
Un silence suivit, que rompit Falaise au bout d’un instant :
– Dans l’après-midi, vers cinq heures, lorsque l’ennemi a donné l’assaut.
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– Oui, à quatre heures quarante-cinq.
– Mon petit avait sa batterie entre Brabant et Samogneux. Nous étions rentrés au salon pour y prendre le café.
– Vous n’avez dû l’apprendre d’une façon certaine, demandai-je, que longtemps après. Il y eut alors une telle confusion.
– Le jour même, déclara Falaise.
– Oh ! le jour même !
Je ne pouvais le croire. Il était rigoureusement impossible que la nouvelle eût été transmise immédiatement, quand on ne savait rien, ou à peu près rien, de ce qui se passait sur les lignes, et que l’avance allemande recouvrait peu à peu l’emplacement de ces premières lignes.
– C’est ainsi, affirma de nouveau Falaise.
Je ne voulus pas le contrarier. Je regardai le groupe de ces dames qui ne parurent nullement gênées par son affirmation. Puis, Mme Falaise intervint de sa voix paisible :
– Officiellement, notre fils a été porté disparu. Il ne pouvait en être autrement, puisque nous
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avions perdu du terrain. Nous nous sommes adressés à l’ambassade d’Espagne et nous n’avons appris que le mois dernier qu’il avait été identifié par les Allemands et enterré dans un cimetière militaire à Brabant.
– Je comprends, approuvai-je.
– Mais non, reprit Falaise presque irrité, vous ne pouvez comprendre, parce qu’il s’est passé une chose extraordinaire. Nous avons su le jour même, le 21 février, à cinq heures du soir, dans ce salon où nous sommes, que notre fils était mort.
– Vous en avez eu le pressentiment.
– Il ne s’agit pas de pressentiment. Nous nous attendions, comme tout Paris, à une offensive ennemie dont on parlait à tort et à travers. Mais rien ne prouvait qu’elle dût se déclencher sur Verdun, ni à la date du 21 février. Nous n’avions pas de raisons particulières, ce jour-là, de nous montrer inquiets sur le sort de notre fils.
– Le communiqué n’avait-il pas paru ?
– Il n’a paru que le soir. À Auteuil, les
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journaux du soir ne parviennent pas de bonne heure. Je vous répète que rien ne nous avait avertis.
Je ne songeais pas à lui infliger un démenti et me rendais compte d’une susceptibilité qu’il ne fallait pas froisser inutilement.
– Oui, me contentai-je de dire, les personnes qui nous sont chères nous tourmentent à distance dans ces heures sombres.
Il laissa tomber cette phrase banale sans la relever, se promena dans la pièce de long en large et je vis bien que ces dames le suivaient avec inquiétude dans ses évolutions.
« La perte de son fils lui a-t-elle tourné la cervelle ? » me demandai-je.
Il s’arrêta brusquement devant moi et me dit à brûle-pourpoint :
– Vous rappelez-vous ce dîner que nous donnâmes ici avant la guerre, pour fêter le succès de Georges ?
– Sans doute, je ne l’ai pas oublié, et je me reporte volontiers à son souvenir quand je veux
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me procurer quelque heureuse vision du passé.
– Ce fut un dîner tragique. Vous ne l’avez peut-être pas deviné. Bernin y prophétisa nos malheurs et Mervalle nous annonça notre deuil.
– Mervalle ? Il évoqua beaucoup de fantômes.
– Cette baronne de Boislève, qui vit apparaître son fils à l’instant même qu’il était tué à l’assaut de Puebla, je croyais que c’était un de ces récits destinés à effrayer les femmes. Vous aussi, peut-être. Eh bien ! c’était exact, parfaitement exact.
– Avez-vous recueilli à son sujet d’autres témoignages ?
– Oui, le mien et celui de ma femme. Nous avons eu tous deux une pareille vision.
J’avoue mon incrédulité. Les singularités de la vie ordinaire ont toujours suffi à ma curiosité sans que j’éprouve le besoin d’y ajouter nos hallucinations et nos rêves. Je considérai donc mon hôte avec une certaine inquiétude, redoutant que le chagrin n’eût détraqué une intelligence lucide et bien ordonnée, et même portée, auparavant, à n’admettre que les faits positifs,
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scientifiquement démontrés. Puis, je me tournai vers ces dames comme pour les appeler au secours de cette inquiétude intime. Mais elles le regardaient avec émotion, dans l’attente de ce qu’il allait me révéler, et qu’elles connaissaient et approuvaient à l’avance. Il se décida, me jugeant suffisamment préparé.
– Ce vingt et un février, nous étions, ma femme et moi, dans ce salon. On manquait alors de charbon. L’hôtel se chauffait mal. Mais ne fallait-il pas souffrir aussi un peu, à l’arrière ? Si peu, auprès des maux endurés par nos soldats. J’avais bourré la cheminée de bûches. C’était du bois vert qui pétillait et lançait des étincelles. En tisonnant, je fis, malgré moi, cette réflexion : « On se bat à Verdun. » Et Alice me répondit, comme si elle avait la même révélation au même instant : « Oui, mon ami, on se bat à Verdun. – Comment le sais-tu ? – Et toi ?... » Et, brusquement, nous nous trouvâmes debout tous les deux, en face l’un de l’autre, atterrés, épouvantés, n’osant pas nous parler. Je lisais dans ses yeux ce que j’avais vu. Elle lisait dans les miens sa propre vision. Nous nous sommes jetés
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dans les bras l’un de l’autre en pleurant, sans nous être communiqué notre angoisse, – non pas notre angoisse, notre certitude. Le premier, je me suis repris : « C’est insensé, mon amie, mon imagination et ma tendresse me jouent des tours. J’avais vu Georges là, devant moi, debout... » Alors, elle m’interrompt : « Le front troué, il a levé les bras et il est tombé. – Comment le sais-tu ? – Moi aussi, je l’ai vu, il était là, devant cette table. – Ah ! m’écriai-je. Alors c’est vrai. Notre fils est mort... » Ma pauvre femme a bien essayé, elle aussi, de se soustraire, de nous soustraire à ce cauchemar. Mais quoi ! on n’a pas d’hallucinations à deux. Je me suis rappelé les récits de Mervalle. Ils ne sont pas inventés. Notre fils mourant nous avait visités à distance. Toute la soirée, nous n’avons pu écarter l’horreur de cette vision. J’ai fait prendre les journaux du soir : la bataille de Verdun avait effectivement commencé. Dès lors, nous avons vécu dans l’attente de notre deuil. Quels jours affreux ! Aucune nouvelle ne nous parvenait plus de l’absent. Nous sûmes enfin par son colonel qu’il avait disparu ce soir du 21 février. Nous en étions
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sûrs, et cela ne nous apprit rien. Un autre avertissement nous avait été donné.
J’avais écouté ce récit avec passion, mais sans surprise, car je l’attendais. Je ne manifestai, quand Falaise se tut, aucune marque de désapprobation pour ne pas le désobliger, mais aucune marque non plus d’approbation. Je ne pouvais le suivre, en effet, sur le chemin où il m’entraînait et, mentalement, je groupais en faisceau les objections qui se précipitaient. L’offensive allemande sur Verdun était prévue. Falaise ne vivait pas confiné dans sa solitude d’Auteuil. Il dirigeait diverses œuvres, il voyait du monde, il allait aux informations. Nul doute que la veille, ou le matin, il n’eût acquis la conviction que cette attaque allait se déclencher. Quoi de plus naturel qu’ainsi averti il fût, ce jour-là, tout spécialement inquiet de son fils ? Le voilà dans son salon, à la tombée du jour, quand les pensées tristes nous assaillent, qui tisonne son feu. Il se rappelle les évocations de fantômes à la voix de Mervalle, l’histoire de la baronne de Boislève. Il se met lui-même dans une de ces dispositions d’esprit où l’on accueille les plus
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fantastiques aventures. Le bois vert charbonne, gémit, éclate. Ces éclatements favorisent ses préoccupations. Il y voit une image de la bataille. A-t-il besoin d’échanger des pensées avec sa femme ? N’ont-ils pas le même souci, les mêmes alarmes ? Tout à coup, il est bouleversé, parce qu’il a imaginé la mort de son fils. Sa femme comprend immédiatement ce qu’il éprouve. Elle l’éprouve comme lui. Ils mettent en commun leurs visions. Il n’y a là qu’une expression de l’angoisse paternelle et maternelle. Et cette première journée de Verdun fut si coûteuse que la mort du jeune lieutenant à cette même heure n’a rien d’anormal.
Ainsi résistais-je aux suggestions de mon hôte. Les événements humains ont presque toujours deux explications. Devina-t-il ma résistance ? Il posa hardiment le problème dans l’avenir dont il attendait des preuves :
– Ma femme vous l’a appris tout à l’heure : nous avons connu par l’ambassadeur d’Espagne l’identification de Georges et le lieu approximatif de sa tombe. Mais nous espérons obtenir d’autres
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détails plus précis. Un de ses camarades, le sous-lieutenant Malais, qui était son second à la batterie, a été blessé et fait prisonnier. Il a écrit à sa famille qu’il avait vu tomber notre fils. Nous nous sommes mis en relations avec lui et nous attendons sa réponse. Nous saurons bien alors si Georges a été frappé d’une balle au front à cinq heures du soir, ou s’il a été tué d’un éclat d’obus à quelque autre moment de la bataille. Si c’est d’une balle, et à l’heure de l’assaut ennemi, nous aurons la preuve qu’il est venu nous dire adieu avant de mourir. Vous voyez que je raisonne calmement et que je discute avec moi-même. Quand l’inexplicable s’impose, il faut pourtant bien s’incliner.
– Il y a eu tant de morts à Verdun, cher ami, et surtout les premiers jours. Songez à tous les parents qui ont traversé la même épreuve.
Mais il suivait son idée et rien ne l’en pouvait distraire.
– L’univers, reprit-il, n’est qu’un immense mystère dont nous cherchons l’énigme. Longtemps, je me suis contenté de croire à la
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science qui découvre et classe les effets, mais qui ne donne pas les causes. J’ai lu dans saint Paul cette parole qu’il faut méditer : « Le monde est un système de choses invisibles manifestées visiblement. » Parole que Massillon commente ainsi : « Tout ce monde visible n’est fait que pour le siècle éternel où rien ne passera plus ; tout ce que nous voyons n’est que la figure et l’attente des choses invisibles... Dieu n’agit dans le temps que pour l’éternité. »
Je découvris aussitôt une diversion dans ces citations théologiques.
– Êtes-vous devenu croyant, Falaise ?
– Croyant, non, puisque je cherche. Je suis en présence d’un fait qui bouleverse toutes mes idées sur le réel en ajoutant à ce réel un domaine inconnu : celui de l’invisible. Je réfléchis. Pour Joseph de Maistre, toute loi sensible a derrière elle une loi spirituelle dont la première n’est que l’expression apparente. Le hasard n’existerait donc pas dans le monde et les faits qui déroutent les calculs de l’intelligence auraient cependant une logique.
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– Précisément, il ne saurait y avoir de logique en des faits qui échappent à l’expérimentation scientifique.
Nous discutâmes ainsi quelques instants. À la véhémence qu’y apportait mon hôte, je compris, non sans stupéfaction, que le problème qu’il prétendait résoudre l’aidait à supporter la perte de son fils. De Verdun, le double de son fils mourant avait-il pu apparaître dans le salon de la rue Michel-Ange ? Nul doute possible sur cette apparition. Or, l’admettre, c’était admettre que la vie humaine et la mort sont sur un autre plan que le plan apparent et sensible. Il se débattait dans un extraordinaire drame intellectuel qui le délivrait miraculeusement de l’excès même de son chagrin paternel.
Sa femme, la sage, la prudente Alice, partageait-elle ses hésitations ? Elle n’en laissait rien apercevoir. Mais je devinai que sa foi catholique lui devait aplanir toutes difficultés et qu’elle ne voyait aucune impossibilité à ces communications à distance venues des âmes au moment d’être délivrées de tout poids charnel.
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Au contraire, Suzanne Giroux fixait passionnément M. Falaise comme si elle attendait de lui la révélation de la vérité. Celui-ci, tout à coup, laissa tomber son regard sur la jeune fille.
– D’ailleurs, me dit-il, notre apparition a été précédée d’une autre, plus étrange encore, plus inexplicable, ici même.
– Ici ?
– Oui, dans ce salon, le soir de ce fameux dîner que nous rappelions tout à l’heure.
– Oh ? fis-je, Mervalle, avec ses sornettes, avait préparé les voies aux fantômes. L’histoire de la baronne de Boislève avait surchauffé les esprits.
– Je vous l’accorde ; mais qui donc croyait à la guerre, à cette date ?
– Bernin, qui lançait du feu comme une gargouille de la pluie.
Il écarta cet argument qui l’embarrassait :
– Peu importe ! Mon fils était là, tout éclatant de jeunesse, de santé, de beauté. Comment imaginez-vous que quelqu’un l’ait vu, tout à
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coup, le front sanglant, vaciller sous le choc de la blessure et s’écrouler dans la mort ?
– Quelqu’un ? Mais qui ?
– Suzanne, sa fiancée, qui venait de le quitter à la salle à manger pour passer au salon où elle le précédait, et qui le retrouva au salon dans cet état.
Suzanne Giroux me fixait de ses yeux enflammés, attestant la fidélité de ce récit.
– Je me souviens, dis-je en me tournant vers elle. Vous avez crié et vous vous êtes sauvée en vous tenant le front des deux mains. Quand vous êtes revenue, vous n’avez pas voulu nous dire la cause de votre émotion.
– Non, murmura-t-elle, je ne l’aurais jamais dite. Je n’y voulais pas croire.
– Elle ne nous l’a avouée, la chère enfant, qu’après le décès de Georges.
Ainsi était-elle devenue la fiancée du mort. Cette apparition anticipée ne lui donnait-elle pas des droits ? Je mesurai les ravages causés dans le cerveau de Falaise par l’idée fixe. Peu après, je pris congé de mes hôtes et, quand je me retrouvai
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dans cette lointaine rue d’Auteuil, déserte et mal éclairée, j’éprouvai un certain soulagement, comme si je sortais d’un asile d’hallucinés, tant nous supportons mal ce qui contrarie nos habitudes sociales, les habitudes d’une vie où il n’y a pas de place pour les fantômes.
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III
Le nouveau culte
Je n’étais pas retourné depuis un an rue Michel-Ange, soit que le nombre des apparitions m’eût rebuté, soit que j’eusse disposé de peu de loisir au cours de mes permissions. Cependant, j’avais eu des nouvelles des Falaise à plusieurs reprises.
– Falaise ? me disait-on laconiquement, la mort de son fils l’a rendu fou. À part cela il va bien.
Je n’en savais pas davantage. Envoyé en mission en Alsace pendant l’été de 1917, je ne fus pas médiocrement surpris, visitant l’hôpital de Moosch, dans la vallée de Saint-Amarin, au bord de l’Hartmannswillerkopf, d’y reconnaître, parmi les infirmières, la blonde, la préraphaélite Mme Mervalle, toujours jolie, toujours coquette,
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toujours immobile et lointaine comme si les choses de la terre se passaient au-dessous d’elle. Aussitôt, je m’informai de son mari.
– Lequel ? me fut-il répondu avec le plus délicat sourire.
– Mais M. Mervalle.
– me Je ne suis plus M Mervalle. Je suis Mme Bernin.
– Ah !
– Oui, j’ai divorcé. M. Mervalle m’interdisait d’aller aux ambulances du front, et j’avais décidé d’y aller. Pierre Bernin, lui, s’est engagé.
– Il va bien ?
– Non, il est mort. Il a été tué à l’offensive du mois d’avril, à Soupir, au bord de l’Aisne. Comment ne le savez-vous pas ?
– À l’armée, nous lisons si mal les journaux !
Elle m’annonçait, coup sur coup, son divorce et son veuvage avec un air angélique, inaccessible aux misères humaines. Je demeurai devant elle bouche bée, n’osant lui offrir mes
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condoléances, les estimant inutiles et peut-être inconvenantes. M’eût-elle annoncé de nouvelles fiançailles, sur le même ton détaché, que je n’en eusse pas été autrement étonné. Je la revoyais dans le salon de l’hôtel Falaise, disputée par deux hommes également remarquables, également éloquents, et tour à tour subjuguée par l’un et par l’autre, comme elle l’avait été dans la vie. Mais le premier des deux avait éprouvé qu’il était dangereux de la contrarier.
Par une pente naturelle, j’en vins à lui parler de nos amis, les Falaise :
– Je ne vous ai pas revue, madame, depuis notre rencontre dans leur hôtel de la rue Michel-Ange, un soir de paix et de douceur de vivre.
– Vous voulez dire un soir de fantômes. Mon pauvre mari avait alors prédit la guerre.
Rien n’est embarrassant comme d’avoir connu dans le même temps les deux maris d’une femme, car on ne sait jamais auquel des deux elle fait allusion. Il s’agissait, dans la seconde phrase, de Pierre Bernin. Mais la première se rapportait aux étranges histoires de Mervalle.
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– Eh bien ! reprit-elle de sa voix mélodieuse, je sais que M. Falaise est heureux.
– Heureux ? Je l’ai vu bouleversé par la mort de son fils.
Elle avait décidément une conversation surprenante.
– Oui, me répondit-elle, mais il est entré en communication avec lui et le voilà consolé.
– Avec qui est-il entré en communication ?
– Avec son fils.
– Excusez-moi, madame ; mais je ne comprends pas.
– Comment ! vous ne savez pas que l’on peut communiquer avec l’au-delà ? À Paris, d’où je reviens, c’est d’un usage courant.
– C’est peut-être la mode.
– Justement. Nombre de parents désespérés, pères, mères, veuves, sœurs, ont trouvé là un dérivatif à leur douleur et une preuve de notre survie.
Elle avait un air si assuré, si péremptoire que
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j’éprouvai le besoin de la prendre à partie directement :
– Et vous-même, madame, correspondez-vous avec ce pauvre Bernin ?
– Je n’ose pas, me confia-t-elle avec le plus grand sérieux, parce que je ne suis plus libre.
– Vous vous remariez, je gage.
– Très prochainement.
– Et suis-je indiscret de vous demander avec qui, si toutefois je le connais ?
– Vous le connaissez sans nul doute. C’est M. Mervalle.
Cette nouvelle me parut si plaisante que je l’accueillis avec un transport dépourvu de courtoisie, car je m’écriai :
– Mervalle ! J’aurais dû penser à lui. Il précède et succède, c’est parfait. Ce pauvre Bernin a fait l’intérim.
– Pierre Bernin est un héros. Sa mort est une grande perte pour la France. Je vénère son souvenir. Mais M. Mervalle a compris qu’une
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femme doit être aussi libre qu’un homme. La guerre ne nous a-t-elle pas affranchies ! La guerre a été le 1789 des femmes. Il est, aujourd’hui, mobilisé à la Maison de la Presse.
– À Paris ?
– Oh ! il ne peut quitter Paris, comme tant de Français. Moi, je ne puis quitter le front. On y respire un air excitant. Mais il viendra me voir.
Je ne me décidai pas à la complimenter. La mort que je fréquentais depuis trois ans, et parfois de bien près, ne m’avait pas autant surpris, quand elle s’était approchée de moi, que cette jeune femme blonde, aux cheveux soigneusement rangés sous la coiffe d’infirmière, sauf une mèche sur le devant. Elle sembla, d’ailleurs, s’égarer dans quelque rêverie sentimentale, quand elle revint d’elle-même aux Falaise :
– M. Falaise ne vous a-t-il pas raconté que le double de son fils lui est apparu à l’instant même où celui-ci tombait à Verdun ?
– Oui, mais tout cela s’explique le mieux du monde.
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Cette phrase eut le don de la sortir instantanément de sa paisible humeur, et, brusquement, me furent révélés toute la violence, tout le despotisme de son caractère.
– Qu’avez-vous dit ? Cela s’explique le mieux du monde. Qu’entendez-vous par là, je vous prie ?
Ses yeux me foudroyaient, tandis qu’elle m’adressait une telle sommation. Du coup, je plaignis M. Mervalle et beaucoup moins ce pauvre Pierre Bernin qui, pour elle, avait, sur le tard, renoncé au célibat.
– J’entends par là, madame, que M. Falaise, informé de l’offensive allemande sur Verdun, devait inévitablement, le soir du 21 février, être inquiet de son fils, que de là à l’évoquer devant lui, blessé ou mourant, à la tombée du jour, à l’heure où les pressentiments nous envahissent, l’association d’idées est toute simple et toute logique, et que, d’autre part, le sort du jeune lieutenant en cette néfaste journée fut partagé par des milliers de ses camarades. Je ne puis même pas voir dans cette rencontre une manifestation
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de télépathie.
Mon interlocutrice, mon adversaire serra les dents de fureur ; mais, avec une énergie toute virile, elle se contint et, mielleusement, argumenta :
– Ah ! vraiment ? Mais personne à Paris ne connaissait, le 21 février, l’attaque de Verdun.
– Oh ! personne !
– Je ne vous ai pas interrompu, monsieur. On prévoyait une offensive, mais on ignorait sa direction. N’a-t-on pas reproché au Grand Quartier Général de l’avoir lui-même ignorée ? Et vous voulez qu’un simple particulier la connût ? De plus, M. Falaise n’a pas été seul à voir le double de son fils.
– Un mari et une femme pensent ensemble.
– Le croyez-vous ?
En effet, ma remarque était injurieuse pour l’ex-madame Mervalle, devenue Mme Bernin et qui allait redevenir Mme Mervalle.
– Un mari et une femme ne pensent jamais ensemble, me déclara-t-elle catégoriquement. Or,
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tous deux, au même instant, voient Georges Falaise atteint de la même blessure – une balle au front – élevant les bras, et retombant mort. Ce n’est pas là une coïncidence. Comment peuvent-ils savoir à Paris, avec une telle exactitude, ce qui se passe à la même heure à Verdun ?
– Mais vous forcez les similitudes. Le lieutenant Falaise a été tué le 21 février. Voilà tout ce qu’ils savent. Où a-t-il été frappé et à quel instant de la bataille, ils l’ignorent. C’est plus tard que l’on parvient à faire rentrer les événements dans le cadre qu’on leur a préparé.
– Je vois que vous êtes mal renseigné, me dit alors Mme Bernin-Mervalle (comment
l’appellerais-je autrement ?) avec un grand air de protection, et elle daigna combler les lacunes de mon instruction. Les choses se sont passées comme elles ont été vues à distance. Les Falaise n’avaient sans doute reçu, quand vous leur avez rendu visite, que la communication de l’ambassade d’Espagne. D’autres témoignages leur sont depuis lors parvenus.
– Des témoignages ?
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– Je vous citerai le plus probant. Ils étaient entrés en relations avec le sous-lieutenant Malais, qui commandait en second la batterie de Georges Falaise. Le sous-lieutenant Malais avait été blessé et fait prisonnier le 21 février. En captivité, il a pu donner des détails sur la mort de son compagnon d’armes. C’est vers cinq heures du soir que les premières vagues allemandes ont débordé les premières lignes françaises et ont déferlé sur Brabant. Georges Falaise, avec les hommes de sa batterie, essayait d’emmener ses canons quand il a été tué d’une balle au front. Il a levé les bras et il est tombé sans un cri. Exactement comme la scène avait été décrite par son père et sa mère.
– Quand ont-ils reçu la lettre de ce sous-lieutenant Malais ?
– Cinq mois après l’événement. J’espère que cette fois vous êtes convaincu.