Le fantôme de la rue Michel-Ange

Henry Bordeaux · Chapitre 2 sur 3

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Le fantôme de la rue Michel-Ange

Chapitre VI

 

L’envoûté

 

Je ne revis les Falaise qu’un an plus tard, après ma démobilisation, trois mois après l’armistice. J’avoue que les événements terribles que nous avions traversés, les offensives allemandes des 21 mars, 9 avril, 27 mai, 9 juin, 15 juillet, qui menacèrent de si près Amiens et Paris, les victoires qui suivirent sans interruption jusqu’au 11 novembre, chassèrent l’ennemi de France et le mirent à nos genoux, m’avaient fait oublier quasi complètement cette nuit de cauchemar du 30 janvier où les gothas lancèrent quatre-vingt-onze bombes sur Paris, dont trois de trois cents kilos et cent soixante-dix-huit sur la banlieue. Cependant, il me suffit de me retrouver rue Michel-Ange pour renouer la chaîne, comme si je sentais encore dans mes paumes les petites mains

 

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fébriles qui avaient voulu s’échapper afin de saisir au vol les apparitions.

Falaise me reçut dans son cabinet de travail qui donnait sur les arbres dépouillés de son jardin. Je dois à la vérité de déclarer que je le trouvai transformé, rajeuni, brillant, tel, en un mot, qu’il était avant la guerre, à ce fameux dîner, par exemple, où Mervalle convoqua tant de doubles. La religion spirite, qui avait fait de lui un de ses adeptes les plus fervents, lui réussissait à merveille. Il vivait dedans, car il voulut me donner sans retard des nouvelles de son fils :

– Je n’ai plus besoin de médium. Il me visite directement. Tout à l’heure, il était ici.

Et il me montra la pelouse du jardin :

– J’ai voulu descendre le rejoindre. Mais il avait disparu.

Je le considérai plus attentivement, me demandant s’il n’était pas atteint de folie. Vit-il un doute ou un blâme dans mon regard ? Il sentit le besoin de s’excuser :

– Quand je prétends n’avoir plus besoin de

 

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médium, j’exagère. Georges me fait la faveur de rares, subits et fugitifs signaux, mais ce n’est que par Suzanne que j’entends sa voix, que je sens sa présence réelle, que sa main me touche.

– Sa main vous touche ?

– Mais oui, une tendre caresse qui passe, comme un souffle léger, sur la joue. Pour un père, vous devinez ce qu’un tel attouchement peut contenir de joie.

Il m’attendrissait dans son amour paternel et m’épouvantait ensemble. Cette vie posthume qu’il prêtait à son Georges, comment ne s’apercevrait-il pas un jour qu’il la créait lui-même, et comment résisterait-il alors à sa désillusion ? J’enviai pour lui ceux qui acceptent simplement, noblement, la douleur de la séparation, n’essaient pas de tricher avec elle, de la nier, de lui substituer des fantômes. Machinalement, je répétai :

– Sa main vous touche.

– Voulez-vous la voir ? me demanda-t-il.

– La voir ?

 

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– Oui, je l’ai fait mouler.

Et il me montra, en effet, le moulage d’une main toute petite, presque féminine, avec tout le détail des ongles et de la peau, et les doigts recourbés.

– Votre fils avait les extrémités fines, mais à ce point !

– Les empreintes des esprits sont, en effet, plus petites que celles de nos corps.

– Que me dites-vous là ? C’est l’empreinte d’un esprit ?

– Non pas d’un esprit, mais du corps astral qui accompagne l’esprit dans l’au-delà.

Je souris et mon sourire l’agaça, car il brûla aussitôt de me convertir à sa croyance :

– Oui, vous ne savez pas, vous ne savez rien. Vous arrivez de l’armée.

– Nous y vivions parmi les morts.

– Il n’y a pas de morts.

– Il y en a quinze cent mille en France. Il y a quinze cent mille familles éprouvées comme la

 

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vôtre.

– Les malheureuses ! Je les plains de tout mon cœur. J’ai passé par leurs angoisses et leur désespoir. Mais j’ai traversé cette région des ténèbres. Que ne puis-je les entraîner avec moi dans la lumière ? Vous, du moins, je dois vous instruire, cher ami, si vous le permettez.

– Volontiers.

Il prit sur sa table un document manuscrit et l’ouvrit :

– Connaissez-vous le docteur Geley ?

– Non.

– Il est le directeur, à Paris, de l’Institut métapsychique. C’est un personnage. Or, il prépare un ouvrage qui s’appellera De l’inconscient au conscient, dont il a bien voulu me confier quelques feuillets relatifs aux matérialisations.

– Aux matérialisations ?

– Oui. Il n’y a pas que les apparitions dans nos séances. Nos visions ont une réalité objective. Les prétendus fantômes laissent des traces de leur

 

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passage. Voici donc ce qu’a noté le docteur Geley, à la suite de nombreuses expériences : « Quelque inattendue, quelque étrange, quelque impossible que semble pareille manifestation, je n’ai plus le droit d’émettre un doute sur sa réalité. Du corps d’un médium endormi, et plus fréquemment de sa bouche, une substance se dégage. Cette substance présente un aspect variable : pâte malléable, fils nombreux et menus, cordons de grosseurs diverses, bande large et étalée, membrane pourvue de franges et de bourrelets. Elle est blanche, noire ou grise. Elle est mobile. Tantôt elle évolue lentement, se promène sur le médium, ses épaules, sa poitrine, ses genoux ; tantôt ses évolutions sont brusques et rapides. En tout cas, elle possède une tendance irrésistible à l’organisation. Elle devient un organe parfaitement constitué, un visage, une main, un doigt. Et ces formations étranges sont animées. J’ai vu un crâne vivant dont je palpais les os sous une épaisse chevelure. J’ai vu des visages bien formés, des visages vivants, des visages humains. J’ai été, maintes fois, intentionnellement touché par une main ou saisi

 

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par un doigt. »

Tant vaut l’homme, tant vaut le témoignage. Qu’était ce docteur Geley que l’on me présentait comme un prince des sciences spirites ? Un véritable savant ou un fabricant de fantômes ? S’entourait-il, dans la recherche de phénomènes aussi singuliers, de toutes les précautions scientifiques ? Se faisait-il contrôler par des collègues ? Toutes ces questions qui se posaient pour moi, Falaise les avait dès longtemps résolues, si même il se les était jamais posées. Triomphalement, il éleva en l’air, comme un trophée pris à l’au-delà, la minuscule main de son fils :

– Savez-vous comment on obtient ces moulages ?

– Eh ! comment le saurais-je ?

– Quand l’esprit s’est manifesté par une apparition, – ces apparitions ne sont jamais que vagues, ou que partielles, ou, du moins, je n’en ai jamais vu de totales, malgré mon infini désir de contempler face à face mon petit Georges – on le supplie, on le conjure de consentir à laisser une

 

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trace, une empreinte. Un bain de paraffine a été préparé dans cette intention. Le périsprit, quelquefois, consent sur nos invocations réitérées à y plonger la main. Le moulage se forme en creux.

– Mais la main y serait prise.

– Non, non, elle se dissout à l’intérieur du liquide solidifié. Et précisément aucune main humaine ne pourrait se retirer sans faire éclater le moule.

Je me tus sur cette explication prononcée du ton le plus convaincu. Ainsi donc, j’avais devant moi, là, sur la table, un moulage de corps astral.

– C’est une main de femme, remarquai-je.

– Georges avait une main si délicate, presque une main de femme. Sa mère n’a pas voulu reconnaître celle-ci. Mais elle est butée.

– Ah ! sa mère ne l’a pas reconnue ?

– Elle est butée, vous dis-je. Elle est rebelle à toutes les influences. Elle croirait plutôt à une intervention diabolique.

– Ce n’est pas impossible.

 

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– Comment ! Vous aussi ?

– Mais non, je vous réponds simplement que, dans ce domaine de l’occulte, rien n’est démontré, et qu’on a le choix entre les explications naturelles, les forces physiques inconnues, les évocations spirituelles ou les puissances démoniaques.

Aussitôt, Falaise prit la figure illuminée d’un apôtre qui va confesser sa foi :

– Il n’y a plus aucun choix, mon ami. Le spiritisme est la religion de l’avenir. Et il remonte à la plus haute antiquité. Vous rappellerai-je les mythes de l’Égypte et de l’Inde, les Grands Initiés qui ont laissé transparaître une partie de leurs lourds secrets ? Nous savons maintenant, par les révélations des désincarnés, tout ce qu’il est important de savoir.

– Les désincarnés ?

– Oui, ce sont, je vous l’ai dit, les esprits affranchis de la matière, qui flottent dans l’éther, attendant l’heure de la transmigration.

– L’heure de la transmigration ? répétai-je.

 

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Et il me semblait assister à une scène d’extase ou d’aliénation mentale.

Je reçus un regard sévère et quasi scandalisé :

– Eh quoi ! vous ne savez donc pas que nous sommes soumis à la loi de la transmigration et que nous devons mener sur terre toute une série d’existences avant d’être affranchis de la matière ?

– Nous n’en avons gardé aucun souvenir.

– En êtes-vous bien sûr ? N’éprouvons-nous pas, au cours de notre vie, des sentiments dont nous avons l’impression qu’ils ne sont pas inédits, que nous les avons déjà traversés ? Dans tous les cas, si le souvenir de ces vies antérieures est obscurci, il cesse de l’être, il resplendit d’une clarté surnaturelle dès que nous sommes désincarnés, c’est-à-dire sortis de notre enveloppe corporelle, demeurés seulement avec ce corps astral qui est l’enveloppe directe de notre intelligence libérée. Et c’est pourquoi les esprits nous tiennent parfois des propos si surprenants. Ils nous entraînent sur des terrains où nous ne pouvons plus les suivre. Ils font allusion à ces

 

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vies antérieures. Ils ont des souvenirs multiples où nous nous perdons.

– Et qu’attendent-ils pour se réincarner ?

– L’occasion favorable. Car il y a une ascension dans les transmigrations. Nous poursuivons sans cesse sur la terre notre perfectionnement. Et c’est ainsi qu’à notre appel répondent tantôt des esprits inférieurs, sortis de corps grossiers et tout livrés aux instincts, et tantôt des esprits supérieurs, déjà libérés de toutes les bassesses matérielles. Cette ascension se poursuit à travers les siècles jusqu’au retour éternel à l’Être infini, où les âmes transfigurées seront absorbées comme la rosée est bue par le soleil.

Et ouvrant un livre à une page cornée, il lut, non sans déclamation :

« Voyageuse éternelle, l’âme doit monter de sphère en sphère vers le bien, vers la raison infinie, acquérir de nouveaux grades, croître en science, en sagesse, en vertu. »

Mais qu’avait-il besoin de sa bibliothèque

 

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spirite ? Il l’avait toute avalée, et sa conversation en roulait comme un torrent les débris. Je mentirais si je ne confessais ici toute la surprise que me causait mon hôte. Jusqu’alors, j’avais cru à une manie innocente qu’il convenait même de flatter, à une douce folie paternelle qui se refusait à admettre la séparation définitive et qui, se dérobant encore à l’immortalité promise par la religion catholique, imaginait cette surveillance des âmes en communication avec la terre. Tous les phénomènes qui m’avaient été racontés, ceux même dont j’avais été le témoin dans la nuit du 30 au 31 janvier sous les bombes, ne parvenaient pas à me convaincre. Je préférais, jusqu’à plus ample informé, comme on dit au Palais, m’en tenir à l’explication – d’ailleurs incomplète – que l’on tire de forces secrètes et mal connues. Dans ma jeunesse, n’avais-je pas fréquenté un sâr Péladan qui fondait alors l’ordre de la Rose-Croix pour consoler le Saint-Esprit de la bêtise humaine et qui armait l’un de ses personnages d’une arme spéciale avec quoi celui-ci pourfendrait le corps astral d’un rival qui, s’évadant de son corps, visitait sa maîtresse à distance ? De si

 

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intéressantes relations vous prédisposent au scepticisme. Il est vrai que j’avais pareillement rencontré le docteur Encausse, qui signait du nom de Papus des ouvrages embrouillés sur la Cabale. Plus tard, quand j’écrivais le Lac noir, j’avais compulsé de nombreux ouvrages de sorcellerie et j’en avais même tiré cette conclusion que, la plupart du temps, les sorciers méritaient les traitements barbares dont ils étaient l’objet, non peut-être pour leurs pratiques singulières et leurs bouillons maléfiques, mais pour toutes sortes de crimes de droit commun, tels qu’empoisonnements et avortements, où ils étaient passés maîtres.

Voici que le spiritisme réapparaissait sous un nouveau jour, sous un jour sérieux et quasi redoutable. Il ne se contentait pas de troubler les cerveaux, de tendre les nerfs, d’échauffer et surexciter les imaginations, les sensibilités, il s’organisait en religion. Il se donnait des rites et des dogmes. Il imposait la croyance à la triple composition de l’être humain, à la fois corps, esprit et périsprit, la croyance à la désincarnation et à la réincarnation, la croyance à la

 

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transmigration des âmes. Il prétendait remonter aux plus lointaines origines, se perdre dans la nuit des âges, revendiquer pour ancêtres les prêtres du Nil et du Gange, imposer des initiations. Mon ami Falaise avait été happé dans l’engrenage. Par respect de soi-même, pour ne pas paraître dupe, il avait voulu donner à sa crédulité une base scientifique et, pris à son piège, il était entré dans une nouvelle religion.

Je tentai de le sortir de toute cette métaphysique dont il me barbouillait, en lui rappelant des faits concrets :

– Et cette main de votre fils, vous l’auriez vue ?

– Si je l’ai vue ! La première fois, tenez, ce fut la fameuse nuit du bombardement de Paris par avions.

– La nuit du 30 au 31 janvier 1918 ?

– Justement. J’assistais à une séance particulièrement angoissante. Mon fils nous raconta sa mort. Que n’avez-vous été là ! Vous auriez entendu sur la bataille de Verdun des

 

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détails qui ne vous permettraient plus le moindre doute. Devant nous, des taches blanches se mirent à danser. Elles se seraient précisées si la panique n’avait saisi l’assistance. Comme si l’on pouvait craindre quelque chose quand on cause avec les esprits !

Ainsi m’évoquait-il la scène dont j’avais été le témoin. Il n’avait pas deviné ma présence. Cette circonstance me permettrait peut-être d’apercevoir le point exact où les témoignages se séparent, où les jugements dévient.

– Quels sont ces détails sur la bataille de Verdun ?

– Oh ! des détails dont vous ne pouvez méconnaître l’exactitude. Les batteries ennemies si nombreuses que nos avions, d’en haut, avaient l’impression d’un feu d’artifice. Le terrain si bouleversé que l’on se serait cru sur un astre mort, troué comme un visage marqué de la petite vérole. On n’invente pas ces images-là quand on n’a pas vu.

On ne les invente pas, mais on les retient. Il ne se souvenait donc pas, lui, que je les avais

 

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employées ? Mlle Suzanne Giroux avait meilleure mémoire.

– Et la tombe de Georges à Brabant ? Troisième travée, tombe quatre. Nous n’en savions rien. Nous l’avons vérifié depuis. C’était cela.

– Comment l’avez-vous vérifié ?

– Mais j’y suis allé depuis l’armistice, avec ma femme. Nous n’avons demandé aucune indication, aucun renseignement. J’ai cherché la troisième travée et je me suis arrêté à la tombe quatre. C’était la sienne. J’en étais sûr.

– Et Mme Falaise ?

– Ma femme s’est agenouillée dessus en pleurant. Elle ne s’est pas informée de ma façon de la découvrir. Quand je la lui ai révélée, elle a refusé de me croire. Je ne puis vaincre son obstination.

Ce n’était pas la première fois qu’il faisait une allusion à sa mésentente conjugale. Ce ménage que j’avais connu si uni, que la douleur même aurait dû rapprocher plus étroitement encore, était

 

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aujourd’hui séparé par un conflit religieux. En dernière analyse, n’est-ce point toujours un conflit religieux que l’on retrouve au fond des discussions privées comme au fond des discussions publiques ? Ceux qui se dérobent à la religion révélée, à la vieille religion traditionnelle qui a fourni tant de preuves de son éternelle vérité, de son autorité sociale et individuelle, n’échappent point pour autant à la nécessité religieuse. Ils se font un culte à eux, le plus souvent commode et à leur gré mobile, mais il leur faut une règle. Cette règle, ils la trouvent ou croient la trouver dans la science, dans l’art, dans la raison, dans la logique, dans les superstitions, dans les conventions, dans la mode même. Il n’y a pas de sceptiques : on s’en aperçoit dès que l’on pousse quelqu’un dans ses derniers retranchements. Quoi de plus normal ? La vie même est une affirmation.

Je m’étonne que les romanciers n’aient pas analysé plus souvent ces conflits religieux dans la vie privée. Je ne vois guère qu’Octave Feuillet dans Histoire de Sybille et dans la Morte, Mme Craven dans le commencement du Récit

 

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d’une sœur, M. Paul Bourget dans un Divorce et M. René Bazin dans la Barrière, qui aient osé choisir ce sujet délicat. Mme Craven a opposé le protestantisme au catholicisme. Feuillet, dans Sibylle, oppose à la religion catholique les doctrines de négation, scientisme ou

matérialisme. Plus audacieuse dans la Morte, il va jusqu’au bout du conflit en montrant son personnage principal, cette séduisante et terrible Sabine, plus redoutable même qu’une possédée d’Henry Bataille, appliquant la doctrine de négation jusqu’à la liberté absolue de la jouissance et jusqu’à l’assassinat. Par là, il rejoint les conclusions du Disciple de M. Paul Bourget, qui fait descendre les idées de leurs sommets immaculés pour les contraindre à se traduire en actes, pour les juger selon les actes qui les auront traduites. Il n’y a pas de cloisons étanches entre la vie intellectuelle et la vie pratique.

Je demandai à saluer Mme Falaise.

– Pas encore, me supplia son mari. Il est un secret que je désire vous confier.

– Et quoi donc ?

 

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– Il se passe ici une chose que je ne puis admettre. Le lieutenant Malais vient tous les jours.

– Le lieutenant Malais ? Ne commandait-il pas en second la batterie de votre fils.

– Justement. À son retour de captivité, nous l’avons reçu comme le frère de Georges, comme un enfant de la maison. Il nous parlait de lui. C’était doux. Ma femme l’écoutait et se consolait un peu à l’entendre, elle qui est privée de toutes communications avec l’autre vie. Nous l’avons trop bien accueilli.

– Qu’a-t-il donc fait ?

– Ce qu’il a fait, cher ami, ce qu’il a fait ? Eh bien ! il est devenu amoureux de Suzanne, tout simplement.

– Ce n’est pas un malheur. Mlle Giroux est libre.

Il me considéra avec stupeur, comme si j’avais blasphémé.

– Non, elle n’est pas libre, prononça-t-il avec force. Elle appartient à mon fils. Mon fils va

 

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jusqu’à prendre son enveloppe corporelle et sa voix pour me parler. Elle n’a pas le droit d’être à un autre. Je saurai y mettre bon ordre. On ne trompe pas l’au-delà. Il arriverait un malheur. Et puis, ne comprenez-vous pas que je vis dans la crainte de la transmigration ?

– La crainte de la transmigration !

– Mais sans doute. Mon fils ne mènera pas indéfiniment cette vie invisible. Tôt ou tard, il se réincarnera dans un être humain, afin de continuer le cycle de ses transformations et d’achever son perfectionnement en se libérant de plus en plus de la matière. Alors, il sera perdu pour moi. Je ne puis en supporter l’idée. Or, je le sens retenu dans notre voisinage par l’amour même, l’amour tout spirituel qui l’unit à Suzanne. Son esprit flotte au-dessus de nous, attiré comme le vol de l’abeille par la fleur dont le parfum lui est destiné. Si l’esprit de Suzanne se détourne de lui, j’ai tout lieu de trembler, me comprenez-vous maintenant ? Son amour même prédispose la jeune fille à son rôle de médium. Son amour se projette hors d’elle, comme une prolongation de

 

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sa sensibilité, et atteint aisément les régions mystérieuses où se tient le périsprit de mon bien-aimé Georges.

Il entretenait, le pauvre père, ses relations avec l’au-delà par le moyen de l’amour. Avec véhémence, il conclut :

– Je me débarrasserai de ce militaire.

– M lle Suzanne l’aime-t-elle ?

– C’est impossible. L’esprit de Georges est en elle. Mais les jeunes filles font aisément bonne figure aux jeunes gens et ceux-ci, d’habitude vaniteux, s’imaginent qu’on les encourage. Mme Falaise aussi, en les protégeant, oublie ses devoirs maternels. Je vous demande de rester ce soir à dîner, de montrer de la froideur à ce garçon et, si vous en avez l’occasion, de faire entendre raison à ma femme.

– C’est une mission bien délicate.

– Vous en jugerez. Vous trouverez aussi Mervalle.

– Et sa femme ?

– Elle n’a plus le temps de venir dîner.

 

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– Elle est encore inscrite à un hôpital ?

– Oh non ! mais elle va maintenant dans tous les dancings. Elle danse l’après-midi, le soir et toute la nuit.

– Ce doit être bien fatigant.

– Elle n’est jamais fatiguée. Mervalle a renoncé à l’accompagner. Lui, il fait de la brocante. La vie devient si chère !

Et avant de descendre au salon, auprès de ces dames, je songeai au pauvre Bernin, oublié à Soupir. De celui-ci, personne ne revendiquait le corps astral.

 

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VII

 

Le rival

 

Falaise devait être profondément tourmenté par la menace de perdre le bonheur bizarre où il s’était réfugié, pour m’avoir confié cet étrange secret. Les spirites, je le savais, comme les adeptes des sciences occultes, ne communiquent guère qu’entre eux. Ils s’assurent qu’ils ont affaire à des initiés avant de rien livrer d’eux-mêmes. Jamais ils ne consentent à se compromettre avec des profanes. La confidence de mon vieil ami témoignait d’un grand désarroi.

Je n’étais pas en état de la recevoir. Elle ne pouvait que me stupéfier. Comment admettre sans préparation la présence d’un personnage invisible dont il convient de se préoccuper constamment ? Et quel difficile rôle de tampon m’était proposé dans ce ménage désuni par un

 

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revenant ? J’étais bien tenté de taxer de fol ce malheureux Falaise ; mais une démence qui raisonne et qui dogmatise cesse d’être de la démence ou, du moins, c’est un genre d’aliénation mentale assez impressionnant quand on ne peut jamais le surprendre en défaut et qu’il apparaît comme une interprétation nouvelle de la vie.

Nous descendîmes au salon où les quatre personnages rassemblés devaient tous, à des titres divers, retenir mon attention. J’éprouvais une sympathie ancienne et profonde pour Mme Falaise que je trouvai blanchie et vieillie encore depuis l’an dernier et qui, nous voyant entrer, me salua amicalement comme si elle attendait de moi un secours, et leva sur son mari des yeux suppliants et apeurés de biche forcée par le chasseur. Suzanne Giroux était vêtue de blanc, comme une apparition, mais comme une apparition de chair et d’os, et même bien en chair. De plus en plus, l’atmosphère de luxe où elle vivait lui convenait. Elle y prenait de l’aisance, de l’aplomb, presque de la désinvolture. Elle aidait Mme Falaise à faire les honneurs de chez elle, tout à fait comme la

 

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fille de la maison. Ses yeux, pourtant, gardaient leur regard énigmatique. Elle demeurait fermée et secrète. La place qu’elle avait conquise, sans doute ne voulait-elle à aucun prix la perdre. Comment saurais-je exactement si elle remplissait de bonne foi son rôle de truchement auprès de l’autre monde, ou si elle abusait de la crédulité de ses hôtes pour escroquer leur affection et leurs prodigalités ? Pouvais-je, de bonne foi, porter une telle accusation contre une jeune fille aussi pondérée et bien élevée ? Quant à Mervalle, il succédait cette fois au pauvre Bernin : le dos voûté, la figure fatiguée, il avait renoncé à poursuivre sa femme, qui passait de l’hôpital à la danse avec la même ardeur intrépide.

Le quatrième, c’était le jeune lieutenant Malais, camarade de Georges Falaise, rentré tout récemment de captivité, l’estomac creux et les dents longues. Maigre et anguleux, il avait cette face à la fois impérieuse et implorante des pauvres hères qui réclament un souper, au besoin à coups de canne. De longtemps il n’avait mangé à sa faim, de longtemps il ne serait pas rassasié.

 

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Son appétit ne s’étendait pas qu’aux choses comestibles. Il jetait sur Suzanne des œillades qui la dévoraient à distance, comme le loup déguisé en grand-mère pouvait en jeter sur le petit Chaperon Rouge. J’aurais compris la répulsion qu’il inspirait au père de son ami défunt, sans cet air de jeunesse et de franchise qui suffit à dorer une physionomie même un peu trop avide et brutale.

J’avais ainsi devant moi tous les acteurs du drame. Certes, la paix n’était pas revenue dans les familles après la guerre, pas plus que dans les nations. L’agitation soulevée comme une grande vague ne pouvait pas s’apaiser d’un coup. Le dîner, toujours soigné rue Michel-Ange, ne fut pas animé. J’évitai les moindres allusions à l’intervention des esprits. Chacun devait s’être promis d’écarter les sujets scabreux. Chacun ne s’avançait qu’avec des précautions infinies dans la conversation, comme on glisse furtivement dans un corridor mal éclairé sur des pantoufles feutrées. Si l’on parlait de cette rage de danser qui s’était emparée de la jeunesse tout de suite après l’armistice, Mervalle y voyait un blâme à

 

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l’adresse de sa femme dont il prenait la défense comme si elle avait été outragée. L’artilleur critiquait avec amertume la pusillanimité de nos chefs militaires qui l’avaient laissé trop longtemps prisonnier.

Quand nous fûmes revenus au salon, Falaise nous raconta son triste pèlerinage à Verdun et comment il découvrit sans peine la tombe de son fils, guidé par les renseignements qu’avait fournis le médium : troisième travée, tombe quatre. À cette précision, je remarquai que Suzanne et le lieutenant échangeaient un regard, comme s’ils savaient quelque chose à ce sujet, mais ils n’en révélèrent rien. Il y avait entre eux une complicité que je me promis de surveiller.

Puis, Mme Falaise réussit à m’isoler. Ou plutôt, comme je devinai son désir, ce fut moi qui parvins à l’entraîner sur un divan à l’écart. D’elle-même, elle n’y fût point parvenue. Elle me fit part alors de ses inquiétudes sur son mari, dont elle me peignit avec tristesse la nervosité et l’illuminisme.

– Vous qui êtes son ami, me conjura-t-elle, ne

 

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pouvez-vous lui faire entendre raisons ? N’a-t-il pas imaginé, maintenant, que l’âme de notre fils pouvait émigrer dans un corps ? C’est ce qu’il appelle la transmigration. Il me tue mon Georges une seconde fois et il ne comprend pas sa cruauté. Non, l’âme est immortelle et personnelle. Et plus tard, au jugement, elle récupérera son enveloppe corporelle, et ce sera la résurrection de la chair. Nous nous retrouverons tout entiers. Pourquoi ne le croit-il pas comme moi ? Cette foi dans la réunion future est si consolante. Elle m’aide à vivre. C’est par la prière que je puis m’unir à mon enfant, et non par des messages insensés venus d’outre-tombe.

Elle me parlait comme si tout le monde dût partager sa foi, et je n’osais lui dire l’intransigeance de son mari dans la doctrine spirite dont il formulait les dogmes. Cependant, je tentai de lui montrer que cette doctrine avait délivré Falaise de son matérialisme d’autrefois.

– Autrefois, il se serait contenté de croire que nous retournons définitivement en poussière.

– Je préfère cela : c’est plus franc.

 

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– Mais, aujourd’hui, il admet la survivance des âmes. Ne se rapproche-t-il point ainsi de vous ?

– Oh ! une survivance momentanée, jusqu’aux transmigrations suivantes.

Je compris qu’elle tenait pour rien cette demi-concession et qu’il devenait inutile de la raisonner. Elle n’avait point ce calme d’eau dormante que je lui prêtais avant la guerre. Elle aussi connaissait la passion, la plus haute de toutes, la passion religieuse et n’entendait pas qu’on lui prît son enfant dans l’au-delà pour interpréter ses pensées posthumes et admettre la terrifiante menace d’une réincarnation dans un corps étranger. Jamais elle ne consentirait à céder une part de son petit Georges. Ce conflit la crucifiait véritablement : je le comprenais à son expression de visage, à ses pauvres yeux effrayés. Que pouvais-je pour elle, sinon la plaindre et sympathiser avec sa douleur ? Sans doute essaierais-je d’amener son mari à ne la point contrarier en apparence. Mais il avait sa foi pareillement : une foi étrange, hors du domaine

 

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commun, inaccessible ou absurde, et lui aussi était buté.

Je détournai la conversation en m’informant d’un autre conflit, d’ailleurs étroitement lié au premier :

– Est-il vrai, madame, que le lieutenant Malais songe à demander la main de Mlle Giroux ?

– Il y songe, sans aucun doute. Regardez : il la boit des yeux. Mon mari est très opposé à ce mariage. Vous l’a-t-il dit ?

– Il me l’a dit.

– Vous en a-t-il révélé la cause ?

– Oui, il désire que M lle Suzanne demeure fidèle au souvenir de son fiancé.

– Elle n’a jamais été la fiancée de Georges.

– Je croyais...

– Oui, nous avons accepté ce mensonge. À cause de cette vision qu’elle avait eue. Et puis, elle l’aimait peut-être. Mon mari veut la garder parce qu’elle lui sert de médium pour ses abominables expériences.

 

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– Mais elle ?

– Elle ? Oh ! elle ne se livre pas facilement. Elle se trouve bien ici. Peut-être désire-t-elle y rester. Cependant, elle change de figure quand arrive le lieutenant Malais. Il n’a pas de fortune. Elle l’épouserait peut-être si nous la dotions. Elle n’a pas de goût pour un sort modeste. Les jeunes filles d’aujourd’hui sont toutes ainsi.

– Pas toutes. Et puis, la vie est plus dure qu’autrefois.

– C’est vrai. Je la doterais volontiers sur ma fortune personnelle, si mon mari y consentait.

– Il n’y consent pas ?

– Non, il refuse. « Si elle veut s’en aller, qu’elle s’en aille toute nue, comme elle est venue », m’a-t-il déclaré. Cette pauvre Suzanne aime les belles robes et les bijoux : voyez. Elle aime peut-être aussi M. Malais. Pourquoi s’est-elle prêtée aux folies de mon mari.

Comme il faut peu se hâter de porter des jugements sur les personnes que l’on rencontre le plus fréquemment ! Cette M me Falaise, que je

 

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m’étais représentée si douce, indifférente, passive même, voici qu’elle se révélait toute différente : ardente à sentir et l’esprit clairvoyant. Ou bien l’obligation de défendre ses croyances religieuses et maternelles l’avait-elle peu à peu transformée et développée, comme l’obtient de la jeunesse la passion amoureuse ?

Notre colloque fut interrompu, sur cette phrase pleine d’intérêt, par Mervalle qui venait prendre congé de la maîtresse de maison. Falaise le reconduisait. Ce pauvre Mervalle – car il avait succédé à Bernin dans cette épithète – ce pauvre Mervalle allait délivrer sa femme prisonnière dans un dancing de la rue Caumartin.

– Elle ne vous attend peut-être pas sitôt.

– Mais elle se fatigue.

– Dites-lui de ma part qu’elle se repose.

– Elle ne peut pas.

Durant ces adieux qui se prolongeaient, Suzanne et son lieutenant mettaient leur isolement à profit. Ils se parlaient de très près, à voix basse, les yeux dans les yeux. Le militaire

 

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brûlait de plus de feux qu’il n’en avait allumé durant toute la guerre avec ses canons.

Je sortis avec lui un peu plus tard, non sans avoir promis à M. et Mme Falaise de revenir bientôt. Tous deux m’appelaient au secours, et je ne savais comment concilier leurs exigences contradictoires. Il me semblait pourtant que le mariage de Suzanne Giroux arrangerait les choses : elle partie, le revenant cesserait vraisemblablement ses visites dont elle était l’intermédiaire autorisée. Ainsi Falaise, rendu à lui-même, se calmerait-il peu à peu et subirait-il l’influence rafraîchissante de sa femme. À nouveau ils mettraient en commun leur vieille tendresse et leurs souvenirs. Oui, plus j’y réfléchissais tout en passant mon pardessus, plus cette solution me paraissait la meilleure. Je résolus de m’en ouvrir à mon compagnon de route.

– Où allez-vous ? lui demandai-je quand nous nous trouvâmes tous deux dans la rue Michel-Ange, à peine mieux éclairée que du temps des gothas.

 

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– Au pont Mirabeau, prendre mon train pour Versailles.

– Ah ! vous tenez garnison à Versailles ?

– Oui, mais comme nous n’avons plus rien à faire, nous sommes tout le jour à Paris.

Rien à faire : les gens qui n’ont rien à faire provoquent de grandes perturbations partout où ils passent et ils passent partout.

– Je vous accompagne jusqu’au pont Mirabeau.

Il ne m’en remercia pas, estimant naturels tous les égards rendus à un soldat qui avait supporté la rigueur des camps de Lituanie. Nous marchâmes ainsi l’un à côté de l’autre. J’entamai l’éloge de nos hôtes, mais il n’entra pas dans la voie que je lui traçais et se contenta de cette appréciation péremptoire :

– Le vieux est fou.

Or, Falaise n’est pas si vieux. Il n’a, en somme, que sept ou huit ans de plus que moi, et il porte beau depuis qu’il fréquente l’autre monde. Ce ton dégagé me blessa.

 

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– Quel dommage, lançai-je, que M lle Suzanne n’ait pas de fortune ! Car elle est charmante.

– Pas de fortune ? s’insurgea mon homme. Mais ces Falaise n’ont pas d’enfants. Qu’est-ce qu’ils veulent faire de tous leurs millions ? Les riches, monsieur, sont tout à fait dégoûtants. Ils ne pensent qu’à eux-mêmes, et il faut les menacer pour qu’ils se dépouillent.

Certes, si la menace eût dû suffire, le lieutenant Malais s’en fût chargé.

– Vous pensez, repris-je d’un air innocent, qu’ils doteront Mlle Suzanne ?

– Je l’espère bien. Comment se marier aujourd’hui sans argent ?

– Mais elle était la fiancée de leur fils. Ils exigent peut-être d’elle une fidélité posthume.

– La fiancée de leur fils ? Elle n’a jamais été la fiancée de leur fils. C’est une histoire qu’ils ont inventée. J’étais l’ami, le camarade, le confident de Georges. S’il avait été fiancé, il me l’aurait dit.

– Cependant, M. Falaise tient à garder la jeune fille près de lui.

 

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– Parce qu’il est toqué, vous dis-je. Ces histoires de spiritisme, des tas de blagues, quoi ! lui ont tourné la cervelle qu’il n’avait déjà pas bien solide. Je vous demande un peu si c’est permis à son âge de croire à toutes ces sornettes ! Et les revenants, et les apparitions, et les prémonitions, et les messages, et les désincarnés, et le corps astral, et tout le bazar ! Quand on est mort, c’est pour longtemps, je vous en réponds. J’en ai assez vu pour le savoir. Et j’attends encore le citoyen de l’invisible à qui je pourrai allonger une taloche pour le faire tenir tranquille !

En voilà un qui ne s’embarrassait pas de la religion nouvelle et des manifestations mystérieuses de la vie inconnue ! Je dois même ajouter que son assurance de tranche-montagne, ou plutôt de tranche-fantôme, m’agaça. Il me suffisait de prononcer un nom pour l’obliger à plus de retenue :

– Et M lle Suzanne, qu’en pensez-vous dans tout cela ? C’est elle qui sert habituellement de médium pour toutes ces expériences. Georges Falaise parle par sa bouche. Elle n’est tout de

 

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même pas capable d’une supercherie.

– Vous n’allez pas l’insulter, maintenant ?

– Je n’y songe point, croyez-le. Je cherche une explication.

Il me parut être l’homme des offensives vigoureuses, exécutées même sans préparation.

– L’explication, reprit-il avec la même force, elle est bien simple. Ce vieux fou la tient en tutelle. Les femmes, ça a les nerfs à fleur de peau. On leur suggère tout ce qu’on veut. Il lui a persuadé qu’elle voyait ce pauvre Georges. Ainsi, tenez, l’histoire de la tombe ?

– Quelle tombe ?

– Celle de Georges Falaise, à Brabant, travée 3, carré 4. C’est moi qui l’avais écrit à Suzanne quand j’étais en Allemagne. J’avais pu me faire renseigner par un médecin boche. Suzanne m’écrivait quelquefois à la place des Falaise, et je répondais à la jeune fille directement. Et voilà qu’elle a donné le renseignement pendant qu’elle était en état de transe, comme ils disent. Ils ont tous cru que c’était Georges qui parlait. Ce n’est

 

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pas malin, leurs manigances. Mais ils y croient dur comme fer.

Tout s’éclairait, en effet. Les messages oraux ne contenaient que ce que le médium pouvait savoir. Il est vrai que les spirites invoquent des expériences plus convaincantes. Je ne suis pas juge de la question et la connais trop peu. Il me suffit d’éclaircir mon cas tant bien que mal. Ce jeune homme m’y aidait d’une façon inattendue, non sans brusquerie. Il ajouta sur un ton plus violent encore :

– Par exemple, je ne veux plus qu’on me la mécanise.

– Qui ?

– Suzanne.

Il la nommait familièrement et la considérait déjà comme sienne. Il était décidément l’homme des réalisations promptes. Aussitôt, songeant au ménage Falaise que le départ de la jeune fille libérerait, je lui demandai :

– Vous l’épousez ?

– Certes, mais quand ils l’auront dotée.

 

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– Qui ? Ses parents ? Ils n’ont aucune fortune et vivent à Poitiers dans un sort médiocre.

– Mais non, les Falaise.

– Je crains, lieutenant, que vous n’ayez quelques déboires.

– J’espère que non. Ce serait abominable. Comment ! on fait venir cette jeune fille de sa province, elle console ces deux vieillards...

– Ces deux vieillards ? Permettez, ce ne sont pas des vieillards.

– Mais si, mais si. Tous les gens qui n’ont pas combattu sont des vieillards. C’est bien le moins qu’on puisse faire pour eux. Donc, elle console ces deux vieillards dans le deuil et l’abandon. Elle leur rend leur hôtel habitable. Ils l’adoptent comme leur fille. Et voilà qu’ils l’abandonneraient au moment du mariage ! Ah ! monsieur, j’avais bien entendu parler de l’égoïsme bourgeois. Dépasserait-il tout ce qu’on peut imaginer ?

J’estimai prudent de ne rien répondre à cette harangue enflammée. Mon silence ne le calma

 

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point et il me prit à partie directement :

– Vous qui êtes de la maison, vous devez les mettre en demeure de comprendre leur devoir. Je compte sur vous.

Nous étions parvenus au pont Mirabeau. Je lui serrai la main sans prendre aucun engagement. Décidément, tout le monde, rue Michel-Ange, avait recours à moi, sauf l’énigmatique Suzanne.

 

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VIII

 

Les vivants réclament leur tour

 

Les confidences que je reçus à cette même époque agitée où se heurtaient avec fracas le goût du plaisir, symbolisé par la fureur de la danse et la pensée des morts, travestie ou recueillie en religion nouvelle, achevèrent de me passionner pour le drame intime de la rue Michel-Ange.

Aux armées, nous avions vécu dans l’ignorance du détraquement cérébral qui, dans certains milieux de Paris et même de la province, en nombre d’ailleurs très restreint, égarait alors les esprits à la poursuite des disparus. De malheureux parents, ne pouvant accepter la douleur des séparations définitives, ébranlaient les portes de l’au-delà. Déjà, dans le Banquet, Diotime de Mantinée ne disait-elle pas à Socrate : « L’amour franchit l’abîme. » Voici qu’il

 

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prétendait construire un pont qui relierait le monde visible à l’invisible et supprimerait les anciennes frontières.

De divers côtés me revenaient des histoires de tables tournantes, de correspondance automatique, de communications écrites ou verbales. Que de malheureux en deuil tendaient l’oreille vers ces bruits confus et inexplicables, sans savoir que peut-être ils faisaient eux-mêmes leur musique ! « J’entends, disait Tennyson, le souffle du souvenir murmurant le passé. » Eux aussi croyaient l’entendre, mais venu de plus loin, et jusque des régions inconnues, et ils pensaient revivre les jours écoulés.

Les nombreux étrangers installés à Paris, spécialement les Russes qui fuyaient leur pays foudroyé, venaient augmenter encore ce désarroi. Ils se livraient éperdument aux pratiques spirites, comme s’ils y cherchaient l’oubli ou les paradis à venir.

– Les tables tournantes ! me déclarait une jeune veuve exaltée qui s’entretenait régulièrement avec l’absent par le moyen d’un

 

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méchant petit guéridon. Il ne conviendrait point de les appeler ainsi. Elles cessent d’être des objets matériels, elles vibrent comme le bois du violoncelle quand l’archet l’anime, elles vivent, elles parlent. Ceux qui n’ont pas conversé avec elles ne peuvent imaginer le prodige de cette conversation. On croit avoir affaire à un être humain qui s’incline devant vous, qui vous salue, qui se recueille avant de vous répondre, qui prend son temps, pense, réfléchit, choisit, et qui se décide à vous révéler ses secrets. Ah ! monsieur, vous voyez ce guéridon : je le tiens pour un ami qui dort en ce moment, qui se réveillera au premier appel.

Je pris garde d’effleurer le précieux meuble équivoque, en passant, de crainte de le réveiller. Allais-je entrer dans la danse de tout un mobilier ? À tout prendre, je préférais encore les dancings où ne s’agitent et ne se trémoussent que des couples de chair et d’os.

La table répond avec lenteur, mais avec précision. Le guide ou consultant doit lui poser des questions sans arrêt et commenter ses

 

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réponses. Elle joue, dans ce dialogue, le second rôle, mais les messages qu’elle transmet sont simples et directs. J’appris que, dans le monde et même le demi-monde spirites, elle commençait à jouir d’un moindre crédit. On lui préférait l’écriture automatique du médium dont le bras est comme saisi par une force invisible, ou, mieux encore, la transmission orale, soit que le messager d’outre-tombe semble parler au médium qui l’interprète et rapporte ses phrases, soit qu’il s’empare en quelque sorte du corps du médium et lui emprunte sa forme pour s’adresser tout droit au consultant. Ce dernier procédé est le plus dramatique : j’en savais quelque chose pour avoir entendu Suzanne Giroux prendre la voix et l’esprit de Georges Falaise, le fameux soir des gothas, et nous donner sur la bataille de Verdun des détails exacts, mais sous la forme que je leur avais imposée moi-même précédemment.

L’épidémie était plus étendue et plus grave que je ne l’eusse supposé. Elle atteignait surtout les femmes, plus vite crédules, et d’autant plus accessibles aux superstitions et aux nouveaux cultes qu’elles ont laissé s’oblitérer en elles le

 

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sens religieux. Pour moi, malgré des assauts réitérés, je demeurais sceptique au sujet des communications avec les désincarnés, si j’admettais sans difficulté que nous sommes immergés dans le mystère, que la science remonte les séries d’effets sans rencontrer les causes, et que nous connaissons mal la prolongation des puissances physiques comme celle des puissances spirituelles. L’habitude et la nécessité nous empêchent, dans l’existence ordinaire, de poursuivre l’explication des problèmes les plus élémentaires, celui de l’origine du langage, celui de l’abstraction, celui du génie, ceux de la vie et de la mort : tous ces problèmes sont-ils plus clairs, au fond, que ces phénomènes occultes que nous croyons seuls mystérieux ?

N’avais-je pas noté autrefois, sur mon carnet, cette pensée de Louis Lambert :

« Les événements qui attestent l’action de l’humanité et qui sont le produit de son intelligence ont des causes dans lesquelles ils sont préconçus, comme nos actions sont

 

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accomplies dans notre pensée ; les pressentiments ou les prophéties sont l’aperçu de ces causes. »

Les pressentiments, je l’admets, mais les prémonitions ? N’y a-t-il pas là rupture d’un ordre établi, à moins d’admettre la relativité du temps ? Et voici une phrase de Séraphita :

« ... Savoir les correspondances qui existent entre les choses visibles et pondérables du monde terrestre et les choses invisibles et impondérables du monde spirituel, c’est avoir les cieux dans son entendement. »

Cela n’est donné qu’aux élus de Dieu, à qui le miracle est permis par décret nominatif.

Mais n’était-ce pas là s’élever bien haut quand cette recherche de communications ne révélait, la plupart du temps, qu’une pauvre humanité écrasée de douleur et avide d’en diminuer le poids ?

 

Je mâchais et remâchais ces réflexions tout en me dirigeant, rue Michel-Ange, vers l’hôtel Falaise. Mes visites y étaient fréquentes. Le

 

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conflit se corsait de jour en jour. Impuissant, je tentais en vain de le résoudre à l’amiable. Le premier, le lieutenant Malais avait démasqué ses batteries. Il méprisait le tir indirect et canonnait l’obstacle à découvert.

– Vous n’allez pas, déclarait-il carrément à Mme Falaise, laisser Suzanne sans ressources, maintenant qu’elle est accoutumée à votre confort. Il y aurait là une injustice inconcevable.

La laisser sans ressources signifiait clairement : ne pas la richement doter. Il avait du moins en partage cette belle franchise militaire qui ne laisse pas ignorer les intentions ni les pensées les plus intimes. Certes, Mlle Suzanne, avec ses beaux yeux verts et sa lumineuse chair de blonde, l’avait enflammé et il apportait à la regarder cette fringale dévorante qu’il montrait à table. Le séjour qu’il avait fait dans les camps de prisonniers lui avait laissé de grands désirs de compensation et il les réalisait de son mieux, nettoyant les plats, vidant les bouteilles, inspectant les jeunes filles et réclamant des indemnités de logement, de nourriture et

 

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d’équipement dans le mariage comme il eût fait à l’armée. Ainsi était-il conduit à traiter les Falaise comme des intendants, et il est notoire que les intendants ont toujours été bousculés par les troupes combattantes.

Mlle Suzanne Giroux, bien qu’elle ne fût pas insensible à cette cour indiscrète et résolue, gardait cet air de sphinx qui lui allait à merveille et qui convient à un médium chargé du service compliqué de l’au-delà. Si elle souhaitait de se marier – et quelle jeune fille ne le souhaiterait pas ? – l’occasion était favorable : un garçon de valeur, grand et bien bâti, avec une de ces figures à coups de hache qui ne déplaisent pas aux femmes, d’une intelligence vive, rapide et qui buvait l’obstacle comme le pneu Michelin, de bon caractère, pourvu qu’on ne lui refusât rien – et c’est déjà beaucoup, tant de gens se lamentent à priori sur tout ce qui leur arrive, quitte à en jouir sournoisement sans en faire part à personne – de bonnes mâchoires, l’œil vif, la démarche gaillarde et un bel avenir dans une armée où, les officiers de complément s’en allant et les meilleurs officiers de l’active ayant été tués, se

 

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produisait dans les cadres un envahissement de sous-officiers illettrés qui ne pouvaient être des concurrents sérieux dans la conquête des hauts grades. Cependant, en jeune fille bien élevée, elle ne laissait voir de ses sentiments qu’une bienveillance sympathique et banale. Sans doute, ainsi que l’avait remarqué Mme Falaise, son visage immobile s’éclairait-il à l’arrivée du lieutenant. Mais la jeunesse a besoin de jeunesse, et l’hôtel Falaise n’était-il pas un séjour quelque peu morose ?

Attiré par tous les problèmes psychologiques, j’avais tenté d’éclaircir celui-là : que pensait exactement Suzanne Giroux ? Que voulait-elle ? Qui était-elle ? Gardait-elle encore son cœur à ce généreux et charmant Georges Falaise dont elle imagina de devenir la fiancée posthume, et, après trois années, lui demeurait-elle fidèle ? Cette fidélité ne lui était-elle pas, d’ailleurs, facilitée par le flirt céleste – si je puis employer une telle expression – qu’elle poursuivait à travers les cloisons de la mort, comme s’ils étaient chacun d’un côté d’une porte et communiquaient ensemble sans se voir ? À force de causer avec

 

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lui en état de transe, n’avait-elle pas l’illusion qu’il était toujours là, à portée de son esprit sinon de sa main ? Ou bien tous ces manèges spirites ne dissimulaient-ils pas la plus abominable comédie ? Après s’être installée dans le luxe des Falaise, après avoir utilisé la douleur et la crédulité paternelles, cherchait-elle, maintenant, à se marier aux frais et charge de ses hôtes et, afin de paraître désintéressée, affectait-elle de ne pas intervenir dans les manèges de l’avide lieutenant et même de ne pas les encourager ? Il y avait bien là de quoi piquer ma curiosité, et même, si je démasquais l’intrigante, ne serait-ce pas apporter à mes amis Falaise un concours précieux qui leur restituerait la paix du ménage perdue ?

Je manœuvrais donc d’une manière qui me rapprochât de Suzanne. Volontiers j’allais m’asseoir à côté d’elle quand le militaire me laissait la place, – car il supportait en grondant mes travaux d’approche, comme s’il y flairait une souterraine galerie de mine et préparait d’avance son camouflet. Je lui parlais de Poitiers, sa ville natale, où grouillaient ses frères et sœurs dans un espace restreint et que, normalement, elle n’eût

 

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point quittée. Je lui vantais ce chef-d’œuvre unique d’art roman qu’est la petite Notre-Dame-la-Grande, si pure dans ses arcs, si vénérable dans sa vétusté, et couronnée de mousse et de giroflées d’or. Mais les églises – Notre-Dame comme la cathédrale Saint-Pierre et comme Sainte-Radegonde – la laissaient insensible, et de même les souvenirs d’enfance. Tandis que, si je lui parlais de Paris, elle daignait s’intéresser à la conversation. Chose curieuse : elle sentait la beauté de Paris, alors que le charme vieillot et délicat de l’antique cité poitevine lui échappait totalement. Les monuments de Paris, les places et les rues de Paris, l’air de Paris, le monde de Paris, voilà ce qui lui plaisait. Paris, le premier, l’avait envoûtée. Dès lors, je l’estimai capable de tout, et peut-être d’un crime, pour y être demeurée. Elle ne voulait à aucun prix retourner dans sa ville natale. Elle eût tenu ce retour pour la pire déchéance. N’aurait-elle pas fait revenir les morts dans l’unique but de la fixer elle-même rue Michel-Ange ? C’était la supposer coupable d’une escroquerie sentimentale, pire que toutes les escroqueries financières. Aucune preuve ne

 

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m’autorisait à cette supposition et, cependant, je ne pouvais m’en défendre. Comment découvrirais-je ces preuves absentes ? J’avais beau épier la belle et calme créature. Elle ne se livrait pas. Se livrerait-elle jamais ?

Mais ne commençait-elle pas de se livrer rien qu’en espaçant, maintenant, les communications qu’elle avait avec l’invisible ? Falaise n’obtenait plus d’elle qu’elle « entrât en transe », selon le langage spirite : un médium, dans l’état de transe, est comme possédé par l’esprit qui parle par sa bouche. J’avais assisté à ce phénomène le soir des gothas, sans que personne le soupçonnât. Elle se contentait de recevoir des messages que sa main, guidée par une force inconnue, transcrivait à toute allure ; et ces messages devenaient incohérents, ou demeuraient illisibles, ou ne contenaient que des témoignages affectueux quasi insignifiants.

« Elle prépare Falaise, pensai-je, à son départ. Jusqu’à ce qu’il ait consenti à son mariage avec le lieutenant Malais, jusqu’à ce qu’il ait facilité ce mariage par le moyen d’une donation, elle lui

 

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refusera la pâture, jadis abondante, des communications célestes. Mais pourquoi le mort lui-même n’interviendrait-il pas pour conseiller ce mariage et pour engager les parents à verser une dot ? Voilà qui révélerait la supercherie. Elle est trop habile pour se perdre par ce procédé trop direct. Elle cherche autre chose en ce moment. Il faut l’épier : l’heure est venue où elle se démasquera... »

Et je me promis de redoubler ma surveillance.

D’autre part, la situation devenait très tendue entre M. et Mme Falaise. Celle-ci ne songeait qu’à se débarrasser de Suzanne Giroux. Le mariage ne l’en débarrasserait qu’à demi, puisque le lieutenant Malais tenait garnison à Versailles et profitait de ses venues quotidiennes à Paris pour réclamer un poste au ministère. Il déclarait à tout venant que ce poste lui était dû, ceux qui avaient souffert de la guerre ayant droit, de toute évidence, aux meilleurs emplois.

– Nous qui nous sommes fait tuer tout le temps, vociférait-il, c’est bien le moins que nous débusquions les embusqués.

 

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Les bureaux tremblaient devant ses menaces, mais s’entendaient en catimini pour étouffer sa candidature. Suzanne ne consentirait jamais à s’éloigner beaucoup de Paris et son prétendant, qui s’en rendait compte, poursuivait sa campagne avec d’autant plus d’âpreté. Tout de même, une fois mariée, elle ne serait plus qu’une visiteuse occasionnelle dans l’hôtel de la rue Michel-Ange. Elle perdrait peu à peu son crédit sur M. Falaise. D’autres soins l’accapareraient. Son mari s’opposerait peut-être, s’opposerait sans doute à ce qu’elle prît part à des séances spirites, à ce qu’elle prêtât son concours à l’évocation des désincarnés. Georges, enfin, reprendrait sa place dans l’invisible, non point rapproché de la terre et soumis à nos misères et à nos doutes, mais dans la paix de Dieu, ainsi que sa mère le voyait, elle, sans avoir besoin des yeux et de la voix d’une voyante. Que pouvait peser en face d’un tel résultat une pitoyable question d’argent ? Mais de tout cœur, et avec une joie profonde, Mme Falaise doterait, à elle seule au besoin, et sur sa cassette particulière, la jeune fille, cette fois réellement fiancée. Elle serait trop heureuse de contribuer à

 

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lui aplanir les difficultés matérielles, à lui assurer, comme on dit dans le monde bourgeois, un bel établissement. Seulement, son mari s’y opposait.

Falaise s’y opposait éperdument. Il n’entendait pas que l’intermédiaire indispensable à ses relations supraterrestres lui échappât. Sans doute aurait-il pu se mettre en rapport avec d’autres médiums. Il n’en manquait pas à Paris, et de remarquables, et spécialement cette dame B..., qui dévoile les conversations secrètes, débrouille les fils ténébreux du passé et transmet jusqu’à des messages de prémonition. Mais il préférait garder Suzanne. Peut-être avait-il reporté sur elle, comme sur la fiancée de son fils, un peu de son affection paternelle sans emploi dans la vie apparente. Car il n’éprouvait certainement pour elle aucun de ces troubles sentiments qui poussent un homme déjà mûr à la fréquentation de la jeunesse. Enfin, il espérait surtout, je l’ai dit, que l’amour de Georges pour la jeune fille le retiendrait dans son voisinage, l’empêcherait de vagabonder dans un espace illimité où la distance n’existait plus, l’éloignerait de se réincarner à nouveau dans un être humain pour achever son

 

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perfectionnement. Toutes ces folies lui étaient devenues si naturelles que j’en parle aujourd’hui encore presque sans m’en étonner, et que j’ai l’air de les approuver ou tout au moins de les reconnaître rien qu’en les énumérant, alors que j’y demeurai toujours étranger.

Un soir vint où, après le dîner, les deux époux me prièrent ensemble de leur tenir compagnie après que le bruyant lieutenant fut parti pour Versailles et que Suzanne se fut retirée dans sa chambre. J’allais subir leurs assauts réciproques. Dès longtemps, je m’y attendais et j’étais résolu à user de tout mon crédit pour les mettre d’accord.

– Ma femme, préluda Falaise impatient, tandis que sa douce compagne le regardait avec cette tristesse amicale qui était maintenant son expression habituelle, ma femme est absurde. Elle veut marier elle-même la fiancée de notre Georges. Convenez que c’est là un procédé inconcevable.

– Une fiancée n’est pas une veuve, dis-je aussitôt ; et d’ailleurs, les veuves de la guerre se remarient beaucoup, cette année, beaucoup et

 

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même trop.

– Et même trop, vous ne l’avez pas caché. Vous blâmez, vous aussi, je le constate avec satisfaction, ces basses infidélités.

Il me tirait à lui sans aucune bonne foi dans la discussion.

– Moins que toute autre, reprit-il, Suzanne aurait le droit d’oublier, puisque Georges lui parle encore. Comment ! elle a le privilège exceptionnel de pouvoir entrer en communication avec lui par le moyen de ces états de transe ou d’extase qui s’offrent à elle pour la hausser hors de nos pauvres sensations bornées aux apparences, elle sait qu’il vit au-dessus de nous dans l’éther impondérable où nous suivons sa trace toutes les fois que nous l’appelons et qu’il consent à répondre à nos appels, elle le sait et elle consentirait à épouser un autre homme ! Je ne crois pas que vous vous rendiez suffisamment compte d’un tel scandale. Vous n’êtes pas assez familier avec nos séances et nos évocations, avec nos conversations écrites ou orales, avec nos apparitions même, pour comprendre le juste

 

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motif de mon indignation. Oui, je suis exaspéré et bien décidé à ne pas tolérer chez moi un pareil dévergondage. Tenez : Georges serait vivant, et Suzanne sa femme le tromperait, que j’estimerais cette trahison moins coupable. Tromper les vivants, c’est ignoble, mais les esprits !

Il s’était animé jusqu’à la colère et, bien que je m’attendisse à ses incartades, j’étais saisi de l’entendre fulminer de la sorte, comme si j’assistais à un accès de démence. Voilà donc où l’avaient conduit les pratiques spirites ! Il prétendait exercer la police des mœurs au nom des désincarnés.

– Mon ami, lui fis-je observer avec tout mon calme, vous exagérez. Les esprits, à leur supposer cette existence dans l’éther que vous leur prêtez, ne sauraient montrer nos exigences, lesquelles ne sont dues qu’à l’infirmité de notre nature physique dont ils sont libérés. Je ne conçois pas un esprit qui éprouverait nos désirs et nos jalousies. Toutes ces veuves de la guerre auxquelles je faisais tout à l’heure allusion et qui s’accommodent si aisément de convoler en de

 

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nouvelles noces auraient, dans ce cas, révolutionné le monde invisible. Croyez-moi : il est prudent de ne pas sortir de notre humanité.

– Mais nous en sortons à chaque instant. Quelle est la part des générations disparues dans notre formation intellectuelle et morale, dans nos tendances, dans nos évolutions ? Ne dépendons-nous pas des morts qui parlent, selon la belle expression d’un grand écrivain ? Auguste Comte n’a-t-il pas proclamé que l’humanité se composait de plus de morts que de vivants ? C’est que nous avons le tort de ne pas croire à la survie.

Il commettait, en parlant ainsi, les pires confusions, s’autorisant des influences qui se prolongent outre-tombe pour donner plus de crédit à ces messages directs qui émaneraient des morts et dont il ne pouvait rapporter la preuve. Mais le moyen de lui faire entendre raison quand il était déchaîné ?

– Je ne puis, murmura doucement M me Falaise, vous laisser pareillement divaguer.

– Mais je ne divague pas, et je vous interdis...

 

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Il allait prendre un ton blessant pour sa femme. Sa courtoisie et son affection triomphèrent de sa révolte et il reprit avec plus d’indulgence :

– Je vous supplie de ne pas vous servir à mon endroit de termes semblables. Ai-je combattu jamais vos convictions religieuses !

– Elles ne m’ont jamais amenée à des extravagances. C’est même là, permettez-moi de vous le signaler, une des preuves de la vérité catholique : vous ne la trouverez pas en défaut dans le conseil de la vie quotidienne. Elle n’inspire rien que de raisonnable, et des plus hauts mystères qui passent notre entendement découlent un ensemble de règles, une discipline conforme au plus clair bon sens, et qui suffisent à diriger notre intelligence et notre sensibilité à travers tous les écueils de la vie.

Cette femme, si modeste d’allures, si retirée bien que si parfaitement aimable dans les relations sociales, et que l’on était souvent tenté de croire bornée tant elle cherchait peu à briller et parader, tant elle évitait de se mettre en évidence,

 

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trouvait tout à coup des paroles éloquentes et s’illuminait d’un feu ardent dès qu’il était porté atteinte à ses croyances. Son mari ne voulut point la contredire, mais il revendiqua les mêmes droits pour sa religion spirite :

– Nous n’adorons pas le même dieu, Alice. Respectez le mien comme je respecte le vôtre.

– Il n’en est qu’un, j’en suis sûre. Les autres sont les faux dieux.

Ils se heurtaient jusqu’au fond de l’âme à propos d’un incident presque puéril. Je leur rappelai l’origine du débat :

– Voyons, voyons, tout cela n’arrange pas le mariage de Mlle Suzanne.

– Il ne se fera pas, dit-il.

– Mon ami, répliqua-t-elle les larmes aux yeux, vous ne pouvez pas l’empêcher sans injustice. Cette jeune fille a rencontré une occasion favorable. Nous l’avons prise chez nous et traitée comme notre enfant. Nous ne devons pas, dans notre égoïsme, confisquer son avenir. Nous avons contracté l’obligation d’assurer cet

 

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avenir, au contraire. Laissez-moi donner une partie de ma fortune personnelle. J’ai si peu de besoins, maintenant. Je ne vous demanderai rien pour Suzanne, mais permettez que je la dote.

Il se promenait de long en large dans la pièce, pendant que sa femme formulait cette proposition, et il semblait fort irrité. Mais il s’arrêta brusquement :

– Mon amie, vous me prêtez fort injustement un caractère intéressé. Si nous devions doter Suzanne, nous le ferions d’un commun accord et, ainsi que nous l’avons toujours pratiqué, nous puiserions dans un seul coffre que nos héritages, mon travail et votre excellente administration ont rempli. La question qui se pose n’est donc pas celle-là. Si la fiancée de Georges doit se remarier, je m’empresserai de lui en fournir les moyens et ne désire pas plus que vous la laisser jamais dans les embarras matériels. Mais je soutiens qu’elle n’a pas ce droit et qu’elle a contracté vis-à-vis de notre fils, rien qu’en écoutant sa voix par delà la mort, des obligations qu’elle ne peut rompre sans déshonneur.

 

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Mme Falaise tourna vers moi des yeux désespérés. Son mari, après une pause, acheva sa tirade d’une manière inattendue :

– Je ne veux point vous contrarier quand je ne l’ai jamais fait. C’est pourquoi je vous propose un pacte qui rétablira entre nous un accord si désirable. Dans la prochaine audience que j’obtiendrai de mon fils, je lui ferai poser la question, et lui-même la résoudra.

– Comment ? je ne saurais comprendre.

– Je ferai demander à Georges, par l’intermédiaire du médium, s’il autorise, oui ou non, Suzanne à ce mariage.

– Mais ce médium, ce sera Suzanne elle-même ?

– Sans doute. Le médium, vous le savez, obéit à une force inconnue qui ne lui laisse plus sa personnalité et lui inspire soit la transmission par la main des messages écrits, soit la transmission par la voix des messages oraux.

– C’est impossible : je ne puis accepter cela ; ce serait admettre la vérité de vos folles

 

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expériences.

– Acceptez, soufflai-je à Mme Falaise en me penchant vers elle, je vous en prie.

Elle parut surprise de mon conseil, comme si je la trahissais. Me comprit-elle, ou ne voulut-elle pas briser avec son mari qui croyait être parvenu aux concessions suprêmes ? Toujours est-il qu’elle acquiesça, mais sans élan :

– Vous êtes le maître. Je respecterai votre volonté.

Ainsi fut conclu en ma présence cet extraordinaire marché. Suzanne elle-même déciderait si, oui ou non, elle devait échapper à l’esprit du mort et épouser le lieutenant Malais. Elle le déciderait au cours de l’une de ces transes où elle était censée de ne plus s’appartenir. Je comptais sur elle pour trancher la question à son profit et débarrasser ainsi de sa présence l’hôtel de la rue Michel-Ange, au grand contentement de Mme Falaise qui, peu à peu, calmerait son mari et le ferait rentrer dans une existence normale.

 

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IX

 

Les oracles

 

Allons consulter les oracles ! proclamaient les anciens quand ils se trouvaient en face d’une situation embarrassante.

Ainsi les oracles avaient-ils autrefois ordonné le sacrifice d’Iphigénie, afin que les vents devinssent favorables et que la flotte grecque pût appareiller pour les rivages de la Troade.

Je dois confesser que j’étais parfaitement rassuré sur le sort de l’Iphigénie de la rue Michel-Ange. Elle ne serait point immolée, ou, plutôt, elle ne s’immolerait point elle-même pour favoriser la descente des esprits. Notre aruspice nous transmettrait la volonté nuptiale des divinités. Je n’avais aucun doute sur le prochain mariage qui unirait la jeune fille au bouillant lieutenant Malais.

 

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Celui-ci n’en avait pas davantage. Le pacte conclu avait provoqué chez lui un certain ahurissement. Il avait admiré l’ingénuité des Falaise et j’imaginais qu’il en avait dû faire des gorges chaudes avec ses camarades. Déjà il annonçait d’un air entendu ses prochaines fiançailles. Ne me parla-t-il pas un jour de Falaise en l’appelant d’avance : ce cher beau-père ? Car le beau-père, n’est-ce pas celui qui fournit la dot ? Il était l’homme des réalisations pratiques et immédiates. Du moment que les événements ne dépendaient plus que de la décision de Suzanne – il n’admettait pas une seconde l’intervention des désincarnés et traitait comme fables et billevesées leurs messages et communications – il les tenait pour accomplis. Comme je sortais un soir en sa compagnie, après un dîner copieux auquel, selon son habitude, il avait fait largement honneur, il s’informa auprès de moi de la fortune exacte des Falaise :

– Des millions, n’est-ce pas ?

– Comment le saurais-je ?

– Mon beau-père n’est-il pas votre ami ?

 

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– Ce n’est pas une raison pour qu’il m’ait fourni son bilan.

– Enfin, quoi ! un pareil train de maison représente des millions, c’est évident. Et vous ne savez quelle dot sera constituée à ma femme ?

– Il ne m’en a pas soufflé mot.

– Le cachottier ! Vous ne pourriez pas le lui demander ?

– Ce serait indiscret.

– Nullement. Quelles drôles de mœurs ! Pourquoi ne pas jouer franc jeu bon argent : tant de capital, tant de revenus ? J’aime qu’on parle net. Surtout à un combattant, que diable ! à un homme qui a risqué cent fois sa vie pour sauver le coffre-fort de tous ces bourgeois, et qui a souffert plus que sa part dans les camps de prisonniers. En somme, j’ai bien gagné ce qui m’arrive. Mais je voudrais être fixé. Je m’outillerais en conséquence. Tandis qu’avec tous ces mystères, je ne sais sur quel pied danser.

– Sur les deux, pour mieux sauter.

Il ne comprenait pas l’ironie et se mit à me

 

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vanter les danses nouvelles. Je remarquai son éloignement pour le pont Mirabeau. Il m’entraînait vers l’avenue Mozart :

– Je ne rentre pas à Versailles, ce soir. Je m’en vais à un dancing de la rue Caumartin.

– Vous sacrifiez à la mode.

– Elle est divertissante. J’y ai rencontré la femme de cet artiste qui vient quelquefois chez les Falaise. Vous devinez : ce type qui raconte des histoires d’autrefois comme si elles étaient arrivées.

– Mervalle.

– Parfaitement. M me Mervalle est une femme exquise, tout à fait une femme du monde.

Il découvrait les femmes du monde. Décidément, il était temps qu’il se mariât. Car il commençait, je le craignais, d’employer mal son impatience. Son impétueuse jeunesse donnait des façons plaisantes à ses appétits. Il n’était pas sans un certain charme cavalier, un peu brusque, un peu mirliflore, un peu mousquetaire. Sur le marchepied du tramway qui fuyait et qu’il avait

 

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escaladé comme une redoute à prendre, il me cria :

– Informez-vous.

Il n’abandonnait pas volontiers son idée. Je connaissais assez la générosité des Falaise pour être sans inquiétude sur son avenir matrimonial. Il eût été prudent de lui enseigner le calme et la confiance, et même le tact ; mais j’éprouvais, je l’avoue, un malin plaisir à le voir grimper si lestement à l’échelle.

Quelques jours plus tard un coup de téléphone m’appelait rue Michel-Ange. Falaise avait du nouveau à m’apprendre. Je me rendis en hâte à son appel et le trouvai dans son cabinet de travail, le teint émerillonné, l’œil vif, et un ton gaillard qui me fit trembler.

– Ah ! mon ami ! lança-t-il en m’apercevant, vous voyez un homme heureux.

Que s’était-il passé ? Est-ce que Suzanne, vraiment, se serait condamnée elle-même au célibat ? Ou bien subissait-elle réellement une influence occulte qui l’avait contrainte à parler

 

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contre ses plus secrets penchants ? Songeant à Mme Falaise, que j’avais engagée dans une fausse direction, j’attendais, non sans angoisse, les explications de mon ami !

– Eh bien ! je garde mon fils.

Il gardait son fils ? Connaissant le degré de son aberration, je pouvais traduire aisément ce langage obscur : Suzanne n’épousait plus son lieutenant. Elle avait rendu les oracles en faveur du mort. C’était incroyable. Toute ma combinaison s’écroulait : la jeune fille s’installait définitivement chez les Falaise, entre les deux époux désunis qui, bientôt, ne pourraient plus se supporter. Car Mme Falaise, malgré sa douleur et sa patience, se sentait menacée d’aliénation mentale à vivre parmi les meubles remués, les tables parlantes, les communications avec l’au-delà et les apparitions. Atterré devant cette étrange bonne humeur, je ne me décidais pas à réclamer un récit plus circonstancié. Mais ce récit me fut servi sur l’heure, après, toutefois, une digression assez longue tirée de sa moralité :

– Ah ! monsieur le sceptique, vous demandiez

 

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une preuve de nos conversations avec l’invisible. Je vous en apporte une d’importance. Avouez que vous n’y comptiez guère. Et moi, j’étais sûr de mon fait. Vous vous disiez, à part vous : « Cette Suzanne Giroux est une intrigante, elle joue la comédie ; rien de plus facile pour elle que de simuler une transe et, à la faveur de la médiumnité, de substituer sa propre décision à ces prétendus messages reçus et transmis d’un mystérieux au-delà. » Vous vous imaginez encore, malgré tant d’expériences dont les résultats acquis ont aujourd’hui une valeur scientifique, que le médium est libre d’écrire ce qu’il veut, de prononcer les phrases qu’il a dans la tête. Vous vous révoltez quand nous vous affirmons, pour l’avoir tant de fois constaté, qu’une force inconnue s’empare du bras du médium et le contraint à écrire malgré lui, ou qu’un esprit étranger se substitue à sa personnalité et parle par sa bouche sans même lui emprunter le son de sa voix. Eh bien ! cette fois, serez-vous convaincu ? Suzanne Giroux n’avait qu’un mot à dire pour épouser le lieutenant Malais. Il lui suffisait de répondre

 

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affirmativement, quand j’ai posé la question. Si elle avait répondu affirmativement, je me serais incliné, car, moi, je n’ai pas besoin, pour croire, d’entendre des messages conformes à mon désir. Je me serais incliné avec tristesse, mais je n’aurais pas hésité dans mon acceptation. Et j’aurais doté la jeune fille ainsi que je l’avais promis. Dès lors, m’expliquerez-vous pourquoi elle a répondu non ?

Je ne pouvais l’expliquer, en effet, sur le moment. Plus tard, je devais flairer une explication. Mais Falaise abordait enfin sa narration, non point à la manière classique de Théramène, plutôt par fragments brisés :

– Je m’étais rendu hier soir, avec Suzanne, avenue de Wagram.

– Avenue de Wagram ?

– Oui, c’est le local habituel de nos séances. Il n’en faut point changer. Les esprits ont aussi leurs habitudes et se prêtent plus complaisamment à nos sollicitations dans tel lieu que dans tel autre. Mervalle nous y devait rejoindre : c’est un excellent consultant. Il

 

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transmet nos questions, il suit les méandres imposés par le contrôle invisible, il revient à son point de départ avec une insistance habile. On ne saurait trouver un meilleur truchement. Cependant, j’ai remarqué chez lui une certaine dépression nerveuse depuis que sa femme a cessé de l’accompagner.

– M me Mervalle a cessé de l’accompagner ?

– Elle ne dispose plus d’aucune minute, car elle danse l’après-midi, le soir et la nuit. Le matin, naturellement, elle se repose.

– C’est une folie.

– C’en est une.

Et je songeais :

« Chacun ne cherche-t-il pas la sienne ? Les uns dansent, les autres consultent les augures. Les uns oublient, les autres faussent le souvenir. Les pauvres hommes ne peuvent-il donc plus accepter franchement la douleur et la mort ? Et le bon sens, déjà si rare à la guerre, serait-il plus rare encore dans la paix ? Ce Falaise qui distingue la folie de Mme Mervalle n’aperçoit-il donc pas la

 

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sienne ?... »

Cependant il continuait :

– Derrière son rideau, Suzanne se recueillait. Je compris, tout de suite, quand elle commença de répondre, qu’elle était entrée en transe, comme nous disons, mais qu’elle demeurait agitée, inquiète, comme troublée par une lutte avec l’invisible. « Georges est-il là ? réclamait Mervalle. – Il vient, il vient, il vient, il fait signe de loin qu’il vient. Il ne veut pas venir. Je ne sais pas. Et Raymond ? Et Raymond ?... » Raymond est un désincarné qui se mêle souvent à nos communications. C’est le fils de l’un de nos amis, tué sur la Somme. Ce fut très long, Il nous fallut entendre bien des divagations, bien des messages quasi incompréhensibles. Vous comprenez : nous n’avons pas encore la clé de ces communications supraterrestres. Bien des choses nous échappent. Quand nous les connaîtrons, il n’y aura peut-être plus de mystère. Nous saurons alors comment nous conduire dans la vie sous la direction des intelligences. Déjà, bien des conseils de charité, de spiritualité, de mysticité nous viennent par leur

 

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entremise. Nous les entendons mal. Pourtant, nous commençons de les entendre.

– Et Georges ? réclamai-je pour mettre un terme à cette éloquence spirite.

– C’est vrai : j’abrège. Nos séances ne vous intéressent pas. Vous n’êtes pas encore en possession de la vérité. Cela viendra. Puisse mon exemple hâter votre conversion ! Mais vous n’avez pas été suffisamment éprouvé par la douleur.

Ma parole ! il me parlait comme un missionnaire à un païen et me souhaitait des calamités pour hâter mon retour. J’esquissai un sourire. Il ne s’y arrêta pas et reprit :

– Ce fut un combat prolongé et émouvant.

– Quel combat ?

– Celui de Jacob contre l’ange. Mais le médium finit par être vaincu. L’invisible fut le plus fort. Elle se débattait, elle se débattait, la pauvre petite, comme si elle ne voulait pas se rendre, comme si elle défendait avec acharnement la liberté de sa vie. Et n’était-ce pas

 

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cette liberté qu’elle défendait, en effet ? Mais qui de nous est libre, quand le monde immatériel nous presse de toutes parts ? L’intelligence de Georges finit par s’emparer d’elle et parla par sa bouche. Je reconnus la voix de mon fils, non peut-être sa voix humaine, mais sa voix de l’au-delà.

– Sa voix de l’au-delà ?

– Oui, une voix lointaine, assourdie, comme féminine, ou, plutôt, comme ouatée de ténèbres. Ah ! je ne sais pas de mots pour révéler le charme de cette voix. Imaginez un chant de violon très éloigné sur l’eau qui porte la musique avec délicatesse et fragilité. Le médium...

– M lle Suzanne ?

– Elle n’était plus Suzanne, elle était l’intelligence de Georges qui parlait directement. Elle prouva son identité par des allusions très discrètes à des faits anciens de l’enfance de mon fils, connus de moi seul et de sa mère. Si sa mère consentait à les entendre, elle serait bientôt convaincue. Des faits insignifiants, des faits obscurs, et qu’il fallait deviner à travers des

 

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incohérences et des fuites subites dans le temps et la distance. Car les esprits sont fugaces et parfois difficiles à suivre. Ils ne mettent pas les choses sur les mêmes plans que nous ; de là, des difficultés d’interprétation. L’intelligence de Georges m’adressa ensuite des conseils que Mervalle s’efforçait de faire préciser dans ses consultations et propositions ; elle m’engageait, avons-nous cru comprendre, à une grande douceur envers ma femme, elle parlait de sa mère avec tendresse...

– Elle ? Qui ? Suzanne ?

– Mais non, l’intelligence de Georges. Comme si elle avait connu nos dissentiments, comme si elle excusait l’absence de Mme Falaise et son refus de croire ! Enfin, à ma prière, Mervalle la questionna sur le pacte que nous avions conclu. Suzanne devait-elle se marier ? Suzanne était-elle libre de se marier ? La réponse sembla flotter quelques instants. Il y eut tout un flot de paroles presque sans aucun sens déterminé. Puis, elle se précisa d’une façon foudroyante : non, non, non. Trois fois. Puis, elle apporta des atténuations :

 

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pas encore, pas cette fois. Pas encore, pas cette fois : comme si l’avenir était ménagé, comme si le remariage n’était pas interdit à Suzanne d’une manière systématique et absolue. C’est ce que j’ai expliqué à la jeune fille à son réveil.

– À son réveil ?

– Mais sans doute ! elle ne se souvient pas à l’état de veille de ce qui s’est passé pendant la transe.

– Comment ? Elle ignore ce qu’elle a dit ?

– Évidemment : elle n’est plus qu’un agent de transmission, chargé de la communication d’une autre intelligence.

– Et son intelligence à elle, que devient-elle pendant ce temps-là ?

– C’est encore un domaine mal connu. Elle sort peut-être d’elle-même avec le périsprit. N’a-t-on pas constaté que du médium coulait une sorte de substance fluide, susceptible d’une analyse chimique ? Le docteur Geley vous pourrait mieux renseigner à ce sujet.

Mais je ne songeais point à parfaire mon

 

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éducation spirite qui, je le crains, demeurera toujours fort rudimentaire. Le drame de famille auquel le hasard m’avait mêlé suffisait à ma curiosité.

– Et comment M lle Suzanne a-t-elle pris la nouvelle ?

– Oh ! Suzanne ne livre pas volontiers son for intérieur. Elle a gardé le silence. Je la crois dépitée, mais elle a du ressort. Et puis, elle aimait Georges : elle comprendra qu’elle ne pouvait le trahir.

Il prenait légèrement le chagrin de la jeune fille. Le mal des autres se supporte aisément, surtout s’ils nous évitent leurs plaintes ou leur mauvaise humeur, et Suzanne Giroux ne se plaindrait à personne.

Je quittai mon égoïste ami, un peu scandalisé de sa victoire. Mme Falaise, qui me savait dans l’hôtel, fit guetter ma sortie par sa femme de chambre et me demanda de l’aller voir dans son petit salon. Elle me parut très affligée.

– Je ne m’attendais pas, me dit-elle, à ce

 

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dénouement. Vous m’en aviez fait prévoir un autre.

– Je m’en excuse, madame, mais j’avais tant de confiance ! Il y a là quelque chose qui nous échappe.

– J’avais pourtant mis un cierge à Notre-Dame-des-Victoires. Il faut croire que cette épreuve est nécessaire. Nous devons toujours nous incliner devant les vues de la Providence, même quand elles nous semblent très différentes des nôtres.

La noble femme ne se révoltait pas. Je compris qu’elle acceptait de se plier entièrement à la volonté divine et que, si son mari continuait ses étranges évocations paternelles, elle se contenterait de prier pour sa guérison et éviterait d’entrer en discussion avec lui. Je le compris et je lui baisai la main. Se rendit-elle compte de ma muette sympathie ? Elle se livra un peu plus et je vis des larmes dans ses yeux :

– Vous êtes notre ami. Continuez de venir nous voir. Il me semble qu’on fait du mal à mon fils en l’appelant ainsi et qu’on le diminue dans

 

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son existence immortelle. Il nous voit, il nous suit, je le sais ; mais là où il est, nous ne pouvons communiquer avec lui. Il nous attend et nous le rejoindrons un jour.

– Et Suzanne, madame, la garderez-vous ?

– Il le faut bien, puisque mon mari le veut. C’est une étrange fille. Je ne puis savoir si elle regrette sa décision.

– Sa décision ?

– Mais oui : c’est elle qui n’a pas voulu épouser le lieutenant Malais.

– Vous le croyez ?

– Comment expliqueriez-vous sa réponse ? Croyez-vous donc aux esprits ?

– Non, madame, mais peut-être à des influences inexplicables, ou plutôt inexpliquées. Comment se serait-elle condamnée elle-même ?

– Parce que le lieutenant Malais a cessé de lui plaire.

– Alors, selon vous, elle se prête à une supercherie ?

 

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– Sans doute.

– Et vous acceptez de vivre avec ce petit monstre ?

– Je ne puis quitter mon mari. C’est mon devoir et mon vieil amour unique.

– Il ne s’agit pas de cela.

Elle me regarda bien en face :

– J’ai peur qu’il ne me mette le marché en main. Je resterai, quoi qu’il arrive.

De nouveau, je m’inclinai très bas devant elle et pris congé. Dans la rue, à deux pas de l’hôtel, je croisai le lieutenant Malais qui venait aux nouvelles, aux mauvaises nouvelles. Il me serra le bras d’une poigne vigoureuse, m’arrêta net et me jeta dans la figure :

– Que se passe-t-il dans cette baraque ? Alors on me retire le pain de la bouche ?

– Vous allez le savoir, lui répliquai-je, ne me souciant point de subir ses interrogatoires et ses fureurs.

– Je le sais déjà. Suzanne m’a envoyé un

 

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télégramme : « Inutile de revenir rue Michel-Ange. Lettre explicative suit. Sympathiques souvenirs. » Alors, quoi ? ces blagues de l’autre monde continuent ? Je suis mis à la porte par les esprits ? Et l’on s’imagine que cela va se passer comme ça ! Un ancien combattant chassé par les apparitions : vous avouerez que c’est bouffon. Non, non, revenez avec moi chez le père Falaise, et vous verrez de quel bois je me chauffe. Ah ! ils n’ont pas reçu de bombe pendant la guerre, eh bien ! ils en recevront après l’armistice.

Il n’avait avec lui ni canon, ni mitrailleuse, ni même une musette bourrée de grenades, et, cependant, il fumait comme une batterie tout entière. Mieux valait l’accompagner pour éviter un esclandre et obtenir qu’il se calmât. Je retournai donc avec lui en lui adressant des paroles destinées à lui inspirer la patience et le détachement et qui, par un effet directement contraire, achevaient de l’exaspérer. Il sonna, d’un tel élan que la poignée lui resta dans la main. La grille fut ouverte et nous nous présentâmes devant la porte de l’hôtel. Cette porte s’ouvrit à son tour sans que le terrible

 

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homme eût démoli un second appareil, comme si quelqu’un nous eût guettés pour nous recevoir en hâte. Déjà le lieutenant se précipitait à la bataille, quand il fut cloué net devant une véritable apparition.

Ni l’un ni l’autre, nous n’étions superstitieux. Ni l’un ni l’autre, nous ne croyions aux fantômes. Il y en avait un qui protégeait l’immeuble de la rue Michel-Ange. C’était une jeune fille, une simple jeune fille au visage immobile et calme, qui fixait dans les yeux l’infortuné candidat. C’était Suzanne.

– Adieu, monsieur ! dit-elle, et pas un mot de plus.

– Ah ! réclama-t-il avec impétuosité, vous me...

Il n’acheva pas. Elle avait mis un doigt sur la bouche, dans une attitude de sphinx qui lui seyait à merveille. Il lui suffit de ce geste pour convaincre son nouveau fiancé – le second – que la bataille était définitivement perdue pour lui. Il oscilla une seconde, comme un arbre foudroyé avant de tomber, tourna les talons et m’entraîna

 

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dans sa prompte retraite.

Lorsque nous fûmes dans la rue, il me salua et me tendit la main par un reste de politesse. Et je vis qu’il pleurait à chaudes larmes, comme un enfant.

– Mon petit, lui dis-je, vous trouverez mieux.

Je préférais cet amoureux éconduit au rodomont précédent.

 

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X

 

La maison hantée

 

Quelques semaines plus tard, je vis venir chez moi, rue du Ranelagh, Mme Falaise. La pauvre femme était bouleversée et j’eus peine à la remettre en état de me confier sa misère. Elle si réservée, si digne, si prudente, ne se décidait pas à se plaindre et ne pouvait s’en aller sans recevoir un secours. J’obtins peu à peu qu’elle se calmât, et voici le récit douloureux qu’elle me fit en hésitant et pleurant :

– J’étais résolue à tout supporter. Je le dois, n’est-ce pas, cher ami, doublement, puisque je suis chrétienne et puisque j’aime mon mari. Maintenant j’ai peur de devenir folle. J’ai peur, comprenez-vous. J’étais la seule personne raisonnable dans notre hôtel et je crains de perdre la raison. Notre vieux ménage de serviteurs nous

 

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a quittés depuis les dernières scènes.

– Les dernières scènes ?

– Je vous expliquerai tout à l’heure. Mon mari l’a remplacé par une paire de spirites qu’il associe à ses expériences. Je n’ai plus avec moi que ma femme de chambre, qui m’est très attachée, mais qui, elle aussi, commence à trembler, ne mange plus, ne dort plus, gémit et soupire jour et nuit.

– Mais enfin, chère madame, demandai-je, que se passe-t-il donc ?

– Il se passe qu’ils ne vont même plus avenue de Wagram pour leurs abominables séances. M. Mervalle ne peut plus leur servir d’intermédiaire.

– Mervalle ? Pourquoi ?

– Vous ne savez donc pas ? Mme Mervalle est partie avec le lieutenant Malais qu’elle a connu au dancing de la rue Caumartin. Elle divorce pour l’épouser. Et M. Mervalle est désespéré.

– Oh ! dis-je, il la retrouvera, comme il l’a retrouvée après la mort du pauvre Bernin.

 

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Mme Falaise ne me suivit pas dans ma digression. Déjà elle reprenait de sa douce voix mélancolique :

– Ils ne retournent plus avenue de Wagram. Ils appellent mon fils à domicile. Ils le poursuivent jusque dans sa chambre que j’ai laissée telle qu’il l’a quittée le jour de la mobilisation, et dont j’avais fait une sorte de sanctuaire où j’aimais à me retirer afin d’y mieux prier pour lui. Ce sanctuaire, ils l’ont profané. Maintenant je n’y retourne plus. Je n’ai plus rien à moi, que ma douleur où je suis seule, toute seule, puisque mon mari ne la partage plus avec moi.

J’avais bien pressenti qu’il lui deviendrait un jour difficile de vivre dans le voisinage d’un envoûté et qu’il lui faudrait imposer un choix entre elle et Suzanne. Ce choix, oserait-elle le proposer ? Je la pressai de continuer ses confidences :

– J’ai tenté, murmura-t-elle, quelque chose qui ne me vaut pas ma propre estime. Un jour que Suzanne était dans ma chambre, je lui ai montré mon collier de perles. C’est un cadeau qui date

 

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des premiers temps de mon mariage. Il vaut aujourd’hui plus de deux cent mille francs. « Le voulez-vous ? ai-je proposé à la jeune fille. Vous irez le montrer à votre famille. » C’était l’inviter à retourner à Poitiers, chez les siens. Elle eut un sourire mystérieux et refusa : « Je n’en ai pas besoin, madame », me répondit-elle. J’ai su, en effet, que mon mari lui avait offert un plus beau collier.

À cette révélation, j’eus un sursaut que Mme Falaise ne pouvait interpréter que défavorablement !

– Oh ! s’écria-t-elle aussitôt, n’ayez pas de mauvaises pensées. Ce serait absurde et ce serait faux. Je vais vous dire un secret que je ne devrais avouer qu’à mon confesseur, mais vous avez été mêlé à notre horrible aventure. Eh bien ! je préférerais que Suzanne fût la maîtresse de mon mari, comme vous venez de le supposer à l’instant, parce qu’alors je me débattrais dans une intrigue normale. Tandis que mon mari n’a pour Suzanne qu’une affection paternelle. Il l’assimile à Georges. Il ne la sépare pas de Georges. Il

 

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trompe mon fils avec elle. Ah ! oui, je préférerais être moi-même trompée.

C’était le plus singulier cri d’amour maternel. Elle fut surprise elle-même de l’avoir poussé et s’en repentit :

– Excusez-moi, supplia-t-elle. Vous voyez bien que je commence, moi aussi, à divaguer. Et j’ai peur de rentrer chez moi. J’en suis là. Peu à peu ils me chassent, ils me prennent mes souvenirs, ils me prennent mon enfant.

Elle me faisait une telle pitié que je résolus de lui venir en aide :

– Écoutez, dis-je, peut-être parviendrai-je à dessiller les yeux de Falaise.

Et je la mis au courant de ce que j’avais surpris le fameux soir des gothas, comme aussi des indications fournies à Suzanne par son ex-fiancé. Elle m’écouta sans m’interrompre, satisfaite de trouver en moi un appui. Mais sa foi absolue n’avait pas besoin d’être nourrie de nouveaux arguments, et je compris bien qu’elle n’attachait pas beaucoup d’importance à ma

 

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démarche.

– Essayez, conclut-elle. Je désire tant que vous réussissiez.

Puis elle se retira, un peu calmée, ayant renouvelé sa provision de patience, mais pour combien de temps ?

J’essayai en effet. Cette entrevue avec mon vieil ami Falaise fut dépourvue de tout agrément. Elle eût été comique si elle m’avait laissé le loisir de l’ironie. Mais elle s’acheva dans la tempête.

Je révélai donc au père de Georges ma présence avenue de Wagram le soir où fut évoquée la bataille de Verdun avec des détails que je lui avais donnés à lui-même en présence de Suzanne. Mais il nia obstinément qu’il eût jamais tenu de moi ces détails.

– M me Falaise était là, insistai-je.

– Elle est partiale.

Et lui donc !

– Mais M me Falaise, repris-je, n’assistait pas à la scène de l’avenue de Wagram. Il serait donc facile de l’interroger et de rapprocher ensuite son

 

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témoignage de celui que je vous apporte.

– C’est inutile. Ma femme ne veut pas être mêlée à cette histoire.

C’était pourtant cette histoire qui menaçait de la jeter hors de chez elle. Je n’insistai pas, car je comptais sur une meilleure preuve :

– Que lle M Suzanne vous remette la correspondance qu’elle a échangée avec le lieutenant Malais.

– Je ne commettrais pas cette indiscrétion.

– Oh ! il n’y a là aucune indiscrétion, Mlle Suzanne écrivait en votre nom au lieutenant Malais alors en captivité. Aucun lien n’existait entre eux. Ils n’étaient pas fiancés.

– Pourquoi lire leur correspondance ?

– Parce que vous y trouverez toutes les indications sur la tombe de votre fils à Brabant, indications que Suzanne nous a révélées, ce fameux soir des gothas, en état de transe, comme si elles lui étaient imposées par une communication avec l’au-delà. Vous aurez là, mon cher Falaise, la démonstration évidente de la

 

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supercherie.

– Comment le savez-vous ? me réclama Falaise irrité.

– Par le lieutenant Malais.

– Lâche vengeance d’un fiancé renvoyé !

– C’était avant son renvoi.

Mon ami s’était levé dans un état d’extrême agitation dont je ne pouvais rien augurer de favorable.

– Je n’en crois rien, me déclara-t-il, et je vous défends de porter contre la fiancée de mon fils une accusation aussi monstrueuse. Vous avez abusé de l’hospitalité que je vous offrais, de la confiance que je vous montrais. Je vous interdis à l’avenir l’accès de ma maison.

Diable ! il m’exorcisait et me chassait comme un esprit des ténèbres. J’allais me fâcher à mon tour, car les mots qu’il avait employés me blessaient les oreilles et je n’aime guère à supporter de tels accès de colère, quand une porte s’ouvrit et je vis passer, comme une ombre, Mme Falaise, l’inquiétude et la mort sur le visage.

 

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Cette apparition eut pour effet de me restituer mon sang-froid et je me contentai de répliquer, le sourire aux lèvres :

– Mon pauvre ami, je vous plains. Un jour, c’est vous qui m’enverrez chercher.

Il me laissa partir sans un mot. Son fanatisme avait brisé notre amitié.

 

Mme Falaise vint elle-même excuser son mari. Je l’assurai que je lui avais pardonné son incartade et que, d’ailleurs, je ne l’en rendais pas responsable.

– Mais vous-même ? lui demandai-je.

Elle ne ressemblait pas à l’humble mendiante qui était venue m’implorer précédemment. Elle avait repris son état habituel, sa douceur, sa résolution, presque cet air paisible et tranquille qui, jadis, me la faisait prendre pour une femme insignifiante et sans grande sensibilité.

– Oh ! moi... répliqua-t-elle avec détachement, comme pour détourner la conversation d’un sujet qui ne valait plus d’être approfondi.

 

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Étonné de ce revirement, j’insistai :

– Vous vous êtes décidée à rester rue Michel-Ange ?

– Sans doute. Comment ferais-je autrement ?

Elle avait déjà oublié sa démarche avec cette promptitude qu’ont les femmes à se reprendre. Je dus la lui rappeler pour obtenir quelque explication. Elle rougit comme une jeune fille et me fit cet aveu qui ne devait pas me surprendre :

– J’étais faible. Nous sommes tous faibles quand nous sommes réduits à nous-mêmes. J’ai demandé assistance à Celui qui ne nous refuse jamais la sienne. J’ai prié et j’ai été exaucée.

– Exaucée ?

– Oui. Je souffrirai tout, je subirai tout désormais, pour le salut de mon fils et pour celui de mon mari. Je demeurerai auprès de mon mari sans me plaindre. La présence de Suzanne, la complicité de Suzanne, je les supporterai. Il n’est pas possible que tôt ou tard il ne me revienne pas, qu’il ne partage pas mes espérances éternelles.

Sa foi l’avait rassérénée. Je lui promis de

 

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revoir Falaise sans faire allusion à la scène violente de notre rupture. Mais ce drame intime devait recevoir un dénouement brusque et inattendu.

 

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XI

 

Épilogue

 

Un dénouement brusque et inattendu, mais je n’en ai jamais su davantage sur le mystère de la rue Michel-Ange.

On se souvient de cette terrible épidémie de grippe, dite « espagnole », qui sévit à Paris à la fin de 1918 et qui reparut en février et mars 1919. Elle faisait encore des victimes quand on la croyait enfin disparue. Suzanne Giroux fut une des dernières, au mois d’avril, peu de jours après les événements que j’ai relatés. Peut-être son système nerveux trop tendu – et détraqué, soit par ses passes de médium et ses états de transe, soit par les combinaisons machiavéliques de sa volonté de parvenir – l’avait-il désarmée contre les atteintes du mal qui, tout de suite, déclara sa gravité et emporta rapidement la malheureuse

 

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jeune fille. Son secret disparut avec elle. Dans la mort elle appela : Georges ! Georges ! Et peut-être ce secret n’était-il qu’un amour ardent et malheureux.

J’ai donné à entendre que j’avais pénétré ce secret. Résolue à ne jamais retourner à Poitiers dans sa province et sa famille également dédaignées, se sentant créée et mise au monde pour respirer dans une atmosphère de luxe, et peut-être d’ailleurs amoureuse du mort et voulant se rapprocher de lui, elle n’aurait pas reculé devant les pires audaces pour atteindre ce but de conquête, et, puisqu’il fallait plaire à M. Falaise par le moyen de communications avec l’invisible, elle aurait consenti à évoquer le fils pour dominer le père. Elle aurait appartenu à la race de cette Mlle de Watteville qui, dans l’Albert Savarus de Balzac, souleva toute une cité pour venger son amour repoussé. Une jeune fille est moins disposée qu’une femme, dans la passion, à tenir compte des forces sociales et des scrupules de sentiment. Elle a moins vécu, elle ne connaît pas les mille réserves et les mille nécessités de la vie, elle va de l’avant sans aucune gêne. Elle

 

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détermine d’inutiles catastrophes, sans profit pour elle-même, et s’imagine sottement témoigner ainsi d’un plus vif amour. Hermione est plus franche et absolue que Phèdre dans sa poursuite. Et, d’ailleurs, les crimes qui nous paraissent le mieux préparés et combinés, ceux qui impliquent toute une suite de résolutions, ne sont pas accomplis dans la réalité avec cette rigueur mathématique. Bien plutôt, ils sont pris dans leur propre engrenage. On avait donné le petit bout du doigt, et le corps y a passé tout entier. Et c’est pourquoi l’examen de conscience préconisé par la religion catholique est si précieux, qui permet de voir clair en soi et d’extirper à temps les mauvais germes qui lèveront en moisson coupable et dont on ne peut plus, à un moment donné, empêcher la croissance. Je demeure persuadé que Suzanne, en se prêtant au début aux caprices spirites de Falaise, croyait faire œuvre pie, caresser une chimère inoffensive, panser de ses douces mains de femme une douleur qu’elle sentait à vif. Ainsi fut-elle peu à peu amenée à subir un joug dont il lui devint impossible de préserver ses épaules. Elle crut reprendre sa liberté en épousant le

 

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lieutenant Malais ; mais sa finesse l’avertit bientôt que ce fiancé tempétueux ne lui convenait point et que la supercherie dont elle avait contracté l’habitude, et dans laquelle elle vivait grassement, était encore préférable à une union mal assortie. Serait-elle allée jusqu’à séparer Falaise de sa femme ? Je l’en croyais capable.

C’était là mon interprétation. Je reconnais qu’elle est injurieuse et cruelle.

Suzanne Giroux devenait à mes yeux un type nouveau de la dissimulation.

« La dissimulation, écrivait La Bruyère, n’est pas aisée à définir : si l’on se contente d’en faire une simple description, l’on peut dire que c’est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. »

Mais Suzanne Giroux ne composait pas ses paroles, sauf, peut-être, dans l’état de transe.

Sans doute, dans les milieux spirites qu’elle fréquentait, juge-t-on la jeune fille d’une tout autre manière, comme un médium honoré des révélations d’outre-tombe, même si ces

 

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révélations devaient briser son bonheur. Je l’ai entendu citer comme une des vierges et des martyres de la religion nouvelle.

 

Le calme, après sa mort, entra dans l’hôtel de la rue Michel-Ange, mais d’une manière imprévue. Mme Falaise avait assisté la jeune fille avec un dévouement tout maternel jusqu’aux derniers moments, donnant ainsi la preuve de sa charité et de son abnégation chrétiennes. Le mal fut si brusque qu’il ploya cette jeunesse en quarante-huit heures et ne lui laissa pas le temps de se reprendre, de lutter, de prévoir la fin. Falaise commença d’être désespéré. Qui, désormais, le relierait à son fils ? Puis, une idée vint se loger dans sa tête et le consoler presque instantanément ; c’était Georges qui avait réclamé sa fiancée, qui était venu la chercher, qui l’avait emmenée avec lui dans le monde invisible. Pour un peu, il eût célébré leurs noces spirituelles. Dans tous les cas, il imaginait leur bonheur éthéré et admettait que son fils, occupé d’autres soins, ne pouvait communiquer avec lui. Je le vis sourire à l’absent, aux absents, car il ne

 

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les séparait plus. Cette douce folie ne gênait personne. Mme Falaise la supportait avec patience, elle dont les prières demandaient le repos éternel pour leur enfant et qui croyait à la survie des âmes dans le royaume de Dieu.

Et c’est aussi dans La Bruyère que je chercherai son portrait :

« Il y a dans quelques femmes une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux. »

Mais sa modestie, à elle, recouvrait tout.

Et quant aux événements humains, aux historiques comme aux intimes, nous aimons à leur donner diverses interprétations, dont les plus singulières trouveront toujours des adeptes...

 

Paris, décembre 1921 - février 1922.

 

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