Le fourbe
Le Fourbe
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu'en Sicile ou à Pestum, et à Ostie, ailleurs encore: devant ces poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s'élevait depuis des siècles, et pour l'éternité, toute la beauté du monde, comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection, la gorge contractée, les artères battantes!... Un rien, une nuance seulement de cette fièvre sacrée, que j'eusse éprouvée un jour devant un autel, et le lendemain peut-être, j'entendais la messe.
Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. L'odeur des églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux, tout me repoussait. Et la religion ne m'apportait rien que langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé Duregard, répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon déplaisir. D'autre part, il n'eût point aisément consenti à parler des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous n'abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité. Si jusqu'à présent je m'étais félicité de cette double prudence, il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager l'abbé dans l'entretien que je souhaitais?
Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si délicatement découpé, et posé sur l'eau comme un coffret:
—«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
—Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu du parc.
—Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, l'imitation de Notre-Maître Le Nôtre... Vous avez bien raison, d'ailleurs, et Le Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.
—Il ne pouvait mieux faire.
—Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux négligemment piqués parmi les bois. C'est une contrée ombreuse et gracieuse, où l'apparat ne convient guère. De même la Bretagne, tenez... Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?
—J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois été le voir, quand j'étais gamin, avant d'entrer au séminaire.
—La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche, Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des rochers, entre lesquels s'est si adroitement glissée la mer!... J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l'ombre de sa petite cathédrale rose, qui est «pauvrette et ancienne»... Mais quel burlesque monument l'on a élevé au pauvre Renan! Le malheureux s'affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser, comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de Perros-Guirec... Je souhaite que les circonstances vous envoient un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme notre Valois, mais bien plus triste pourtant.
—Je le souhaite également, vous m'en donnez l'envie. Souffrez cependant que je ne vous promette pas d'éprouver la même émotion que vous en évoquant les souvenirs d'un des plus grands ennemis qu'ait eus l'Église.»
Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde: mais n'ayant amené le nom de Renan qu'afin de me faire contredire, tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant:
—«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement. Mais que vous importe, monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa pensée s'affaiblira—comme toute pensée humaine—sinon son charme. Or l'Église est éternelle, ne l'enseignez-vous pas?... Je crois que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il pas des circonstances atténuantes? Nous savons de lui plus d'une page qu'un évêque ne renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement qu'on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d'Assise. Saint François le sauvera.»
Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse route. L'abbé retenait visiblement ses paroles. Je l'entendis seulement murmurer—et ce murmure n'était dicté que par la politesse, afin d'éviter un silence désobligeant:
—«De mauvais jeux intellectuels.»
Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» s'est transformé en blâme, presque en offense: l'on en use pour qualifier plus que sévèrement l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit pas aux conclusions que l'on préférerait.
Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: j'avais une détestable note dans sa pensée, et si j'eusse persisté à le vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes humaines, il m'eût instinctivement traité en adversaire; ce qu'il ne fallait précisément pas.
Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher de lui. J'ai pris un chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous les livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que j'avais visité Auray, un jour de pèlerinage. C'était le conduire à me citer Lourdes, où je n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux ou trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte, les hôtels, la foule des pèlerins, les malades.
L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout en discourant.
—«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles. Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement émouvant.»
Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention: j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous mes yeux.
Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.
On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»
Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour au bercail —l'on s'exprimerait ainsi—ne se fît pas avec une telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église m'attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui venait à l'encontre de tous mes souhaits.
Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté, heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part, faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse. Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau du secret?
En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de l'aube, suivi du jour en sa fleur.
C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me souvient du Voyage autour de ma chambre, comme de tant d'autres «voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu, l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé; cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de courses»—à Chantilly, on dit «la pelouse»—les péripéties de ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles enfin qui ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le pouvaient, mais encore ne le devaient.
Le voyage autour de la pelouse... que de littérature, et que d'apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que je tentais là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... O ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela!
Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche. Elle avait dû choir tout à l'heure d'un corsage ou d'une main gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:
—«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. Je ne dis pas cela parce que c'est une rose. Un nénufar ou un œillet m'inspireraient la même pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause de la grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes folles retombent et bondissent au soleil d'Espagne, de l'Orient ou des Tropiques! Qu'il y ait des palais surchargés de pierraille à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos paysans sont plus délicats: le décor d'une campagne toujours fine a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours, à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c'est simple! Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis, les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d'un bout de dentelle, leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement devant l'herbe ou le blé. L'on ne peut orner une telle contrée, sinon avec une fleur de place en place—par exemple cette rose, tenez, tombée d'aventure à nos pieds, sur la pelouse.»
L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des horreurs dans Chantilly.
—«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des papiers gras dans la forêt. L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.
—Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la canaille touriste se croit tout permis chez nous, j'en conviens: mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts ébréchés... Connaissez-vous Loisy?
—Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je ne connais que Chantilly. Pour nous autres, l'univers s'arrête aux potagers de nos paroissiens.
—Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines aussi, l'automne venu, arborent un jabot d'écarlate, j'entends de vigne vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire toute cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et les rustres «coupeurs de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style de leur terroir...»
Mon compagnon ne me répondit point qu'il estimât juste et raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de ce jour y fût pour rien. Au bout d'un instant, j'ai repris gaîment:
—«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil. De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien organisée. Le bon Dieu est très artiste.»
Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait également juger l'abbé.
Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M. Duregard:
—«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite, par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé! Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil et d'un ami!»
Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas! n'était que trop certaine, et que l'émotion dont tremblait ma voix ne mentait pas, cette fois!
D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne. Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence: car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient—du moins, l'abbé le croyait.
Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami». Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre—car tout arrive—par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures pieuses.
Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux, leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions et leur exquise politesse—je parle des meilleurs—je me fâche presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages. Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions—lui moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des Muses, connaissait-il bien toute son illusion?—nous feignions donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure, inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.
Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à l'abbé:
—«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me sens près d'eux, près d'eux seuls.»
M. l'abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu'il a croisé tout à coup derrière le dos ses mains mal équarries, en m'entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si l'on voulait se montrer austère.
La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement clos: à travers les grilles moussues, l'on apercevait des charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément où évoquer très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette réminiscence fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il paraissait seulement surpris, et même frappé:
—«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas cru qu'une doctrine si hautaine, quoiqu'elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi séduire...
—Un mécréant frivole.
—Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez un peu étonné.
—A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien pour le salut, hors de la grâce—quelle sublime attitude dans l'humilité chrétienne, mon cher abbé! C'est une doctrine héroïque et princière, c'est la foi dangereuse, la religion périlleuse et altière du risque!
—Et de l'orgueil, peut-être.
—Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, dans le jansénisme, vous le confierai-je? c'est le rôle tout-puissant qu'y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce. Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et irrésistiblement se manifeste... Mystère admirable!»
Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point prié pour moi tout particulièrement, ce soir-là.
Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti quelque soupçon d'énigme, parfois, dans mon cas. Encore un coup, l'abbé Duregard était très clairvoyant et d'imagination courte, donc difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi grandement pieux. Les bonnes volontés, a-t-il sans doute pensé, viennent à Dieu par toutes les voies, et même par les pires: prenons toujours cette âme-ci, la Providence y verra clair.
Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse à cet esprit paisible. Et supposons qu'il se soit rappelé en secret le grand mot de Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche jamais...»
Une après-midi, ma surprise fut grande en arrivant chez la marquise Gianelli. Depuis quelque temps, je m'imposais de m'y montrer un peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais abattu et contraint: le jour me pesait. Quelque chose, ou plutôt quelqu'un me manquait: Marie... J'aurais voulu l'avoir là sans cesse, m'asseoir contre elle, dans l'ombre savoureuse et comme précieuse, qui s'allongeait à ses pieds ainsi qu'un grand lévrier bleu. J'eusse tremblé de joie à l'espoir de sentir, au cours des nuits silencieuses, s'élever son souffle léger tout près de mon bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée en sa chambre ou la mienne, dans le désordre du saut de lit, les cheveux en tempête sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte après le passage d'Arcole! J'imaginais le toucher si doux de son épaule ou de son cou, sur quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en rêvant, le matin...
Or, dans la minute même où mon tourment était le pire, il me fallait songer aux discours que je tiendrais afin justement de sembler moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes de prudence dont je ferais à mon amie la mélancolique surprise... Comme si j'eusse exprès taché d'encre ou de poussière mon pourpoint de cavalier servant!
Marie n'était-elle pas également la mère de notre enfant?... Et avec quelle passion elle le soignait et l'adorait, mon fils!... Pourtant j'habituais mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant elle: «Mon bâtard.» Je parlerais d'adultère, de scandale et de communion pascale. Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est de cela encore que je souffrais, sitôt les yeux ouverts, dans l'accablement de chaque réveil, le regard envolé vers le riant souvenir de Tiberge—et fixé sur le portrait de la petite absente qui, du fond de son cadre couronné de buis, me faisait signe, elle aussi, avec ses pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.
Une après-midi, donc, alors que sous des prétextes—mais on a vu pourquoi—je n'avais pas sonné depuis trois jours, sinon quatre, à la porte de la marquise Gianelli, je demeurai fort étonné en pénétrant dans le jardin de poupée qui cachait cette demeure en miniature. Un son de mandoline, en effet, sortait de la maison par les fenêtres ouvertes... Bizarre!
Mais plus étrange encore que ce concert imprévu fut le spectacle qui m'attendait au salon. Tiberge était là, rose et ahuri, ornant les genoux de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une chaise basse, se tenait la petite nurse, Frida, ses mains gentiment croisées sur sa jupe d'alpaga beige, et semblable, avec son col et ses manchettes rabattus, à la plus sage élève du couvent, dans la classe des grandes. En face, un guitariste et un mandoliniste bourdonnaient d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en arrière, et au teint mi-bronzé, mi-verdâtre: celui d'un jeune conquistador qui se fût perdu l'estomac dans les grands bars. Ce jeune homme était mis avec une recherche singulière: un vrai compère de revue. Enfin, au milieu de la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs orangées, dansait le tango avec un monsieur qui souriait sous ses deux centimètres réglementaires de moustache: et je reconnus sans peine en ce dernier le visage populaire de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy national.
Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera peut-être ce que c'est qu'un dandy. On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux. Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est cependant pas très riche, quand il n'a ni chevaux de course, ni chevaux de polo, ni yacht, ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles, quand il s'adonne seulement aux sports pas trop chers, qu'il ne craint pas de faire des visites, et qu'avec cela il lit un livre de temps en temps, on déclare que c'est un dandy. Les gens de lettres se donnent un grand air de désinvolture en usant de ce terme qui, imprimé, ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité ne correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on qualifiait de la sorte Henri Berri du Jonc, parce qu'on le rencontrait toujours ganté. Avec cela il était on ne peut plus «ancienne France». Par goût de la plus vieille tradition, il avait effacé les deux y de son nom, Henry Berry, et les avait remplacés par des i. On l'entendait fredonner Pauvre Jacques, et des couplets de Béranger... Quel dandy!
Néanmoins il était légendaire dans les revues de fin d'année, où il personnifiait l'élégance et le bon ton. Marie, en m'apercevant, cessa de danser, se mit à rire, et fit les présentations:
—«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, de vous nommer M. Henri Berri du Jonc? Il a la bonté de me faire répéter le tango, que vient de m'apprendre en quatre journées M. Torrez ici présent, mon professeur.»
Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, son visage aux cheveux bleus: se figure-t-on qu'un homme aussi considérable, dont le temps valait un prix fou, allait imprimer des plis à son étui-jaquette en commettant des gestes empressés ou précipités? Adolfo Torrez, professeur de tango, maxixe et autres danses du jour, donnait les leçons les plus chères de Paris: c'est dire qu'il n'avait pas de saluts à perdre.
Tout au contraire, Henri Berri du Jonc m'avait déjà serré la main avec une chaleur affectueuse: la cordialité a beaucoup d'allure, ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. L'œil étincelant—le panache, le sang!—il me disait d'une voix de théâtre, aussi bien timbrée que brillamment insignifiante:
—«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons notre menuet. Car danser le tango comme la marquise Gianelli, c'est véritablement danser un menuet, un de ces menuets pimpants que nos spirituelles aïeules savaient rendre si ravissant, si fringant, si...
—M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement Marie.
—Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, malheureusement, qu'un pauvre diable: mais j'avoue que j'adore la danse, à condition qu'elle conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment dire cela?...
—Ce je ne sais quoi.
—Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne sais quoi du temps jadis, qui avait tant de charme à Versailles, au Louvre, dans les Trianon... Ah! le je ne sais quoi de France—et Henri Berri du Jonc faisait claquer ses doigts—voilà le trésor que nous ne devons pas laisser perdre! Or le tango me semble une danse triste...
—C'est une danse volouttoueuse, corrigea sévèrement le jeune professeur, mais volouttoueuse pas dans les gestes, jamais dans les gestes: dans l'intention seulement elle est, si on y pense, et on ne doit pas y penser. Le tango n'est pas triste. D'ailleurs, on vient de le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et lord Perham le dansent aussi bien que moi. Et tout Londres veut maintenant l'apprendre.»
Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante, répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi, décidément, dont nos pères, moins sombres que nous...
Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand elle avait appris le tango.
—«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre grands jours.
—Trois.
—Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.
—Et fort bien employés.
—Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie, ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer. Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.
—Pour le payer.
—Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement, maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»
Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance, que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible, qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en personne...
Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine, on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère, ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu l'étranger, qu'autrui, que «l'ennemi» enfin, semblait investir la marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils—et le sien.
—«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas, tout cela, homme des bois, homme sauvage.»
Je fis ici mon sourire châtié.
—«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable...
—Une femme de mon âge...
—Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la maxixe et la «Très moutarde»?
—Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais une raison.
—Bah!
—C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content. Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode. Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.»
Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie. Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de déplaisir.
—«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore, passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a..
—C'est le plus réputé des maîtres à danser.
—Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète, cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des serpentins dans votre salon.
—Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?
—J'y songerai.
—Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux. Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en religion bientôt, donc?»
Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis, les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu.
—«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion, évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne. Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà.
—Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne savez pas le tango, par hasard?
—Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions. J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...»
Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux:
—«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux cela.»
Grands dieux! Je lui criai la vérité:
—«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon cœur, Marie!»
Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:
—«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise...
—De regrets, peut-être?
—Non, de conscience.»
Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce qu'elle allait faire ou dire:
—«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»
Elle me répondit en quittant la pièce:
—«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien exacte.»
Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines:
—«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»
Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là, d'étouffer des sanglots dans mon oreiller—d'humbles sanglots d'amour, de vrais sanglots d'écolier!
Cependant je m'étais rendu à la messe.
Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi, mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite. Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de résignation.»
Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait soit un incendie, soit à peine une étincelle.
Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces, combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens, Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant, jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.
Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»
Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:
—«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses, tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait, malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a donc, ce matin?»
Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi, poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître, ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs honnêtes, ô bêtes charmantes!
Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin, auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les moindres nuances.
Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante fidèle m'avait aperçu.
Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après, en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant un peu avant l'Ite, missa est, car elle eût probablement observé avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que j'étais?... Oh! non.
Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin. Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants. Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à l'église.
—«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole. Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à venir au bout. J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre ami prêche très bien, c'est l'avis général.
—J'irai tout exprès.»
Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur d'Yvonne la glaçaient.
Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire. Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.
Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. Elle caressait Marsyas, et même—malgré ma défense—lui avait apporté des friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire, et pleine d'un secret mépris. Quant à moi, il en allait bien autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt Marion qui sortit du chenil:
—«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.
—Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.»
Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit:
—«C'est quand vous avez été à la messe?»
Après quoi, elle ajouta, craintive:
—«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?
—Mais oui.»
Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant à l'excès... Je l'aidai.
—«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que je vous fais peur?
—Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une grande fête.
—Oui, c'est l'Assomption, je le sais.
—Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même qui l'avez annoncé...
—Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être?
—Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de l'Assomption?...»
Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé. Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut.
Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe—et comment l'eussé-je fait?—j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur, pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie». Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que les mouches, qui eussent pu le gêner.
Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:
—«Au revoir, amie heureuse.
—Au revoir. A demain!»
A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit.
—«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la vie...
—Que veux-tu dire?
—Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»
«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner tant de froideur?
En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois, et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers, ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose, mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»
Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles, comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois sa porte fermée?
Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu t'excuseras.»
Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.
Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux annonçaient la mise en répétition de sa Bérénice.
—«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris. Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.
—Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame Henriette, la belle-sœur du Grand Roi?
—Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers, des précieuses et des guerriers, que sais-je encore! Du moins en était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je ne dois souffler mot de cette Bérénice, sinon pour souhaiter son succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»
Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs offensantes, une fumée horrible.
—«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose de Bérénice n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de grand cœur: le succès ne fait pas question.
—Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke lui cause du tort.
—Il n'épouse plus l'infante?
—Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque. Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi, ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... Mais Bérénice contient des mots qui arrêtent le cœur.»
Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa coupe, et but.
—«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?... Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de Louviers.
—Avec toi, Marie, peut-être?
—Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?»
Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore ma main frémissante:
—«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je suis trop patraque, trop mal en point.
—En voici la première nouvelle.
—Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion. Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien m'attriste pendant des heures et me hante. J'ai vu mon ami le docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents, dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville, non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!»
A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci qu'un instant, mais face à face:
—«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est doué.»
Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.
Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu n'as plus bonne mine.»
Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon garçon. S'il fallait te revendre, j'y perdrais.»
Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles: ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la maudite!
L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel. Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres suivront...
—«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.
—Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge.
—Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les âmes en péril, et je ne sais pourquoi.
—On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite.
—A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt, le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a établi son domicile en plein vent?
—Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois, et presque un arbre.
—Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000 francs de rentes minimum.
—Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que les vendanges auront troublées?
—Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non, allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées. Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets en mariant des fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la malice petite.