Le fourbe

Marcel Boulenger · Chapitre 4 sur 5 · partie 5/7

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Le fourbe

Le Fourbe

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

—Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque autre aurait pu la prendre.

—Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez lue!

—Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par mégarde, un papier couvert de cette écriture, Dieu m'en garde!

—Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse écriture?

—Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais bien la seule, à la maison, qui l'ignorerais.»

Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse Gervonier. Je songeais cependant aux larmes d'Yvonne: le motif en était trop clair, parbleu!

 

Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, nous parlions un jour des divorces. M. l'abbé Duregard est un homme jeune encore, quarante ans peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une grosse paroisse, bientôt évêque, et tout à l'heure archevêque, sinon cardinal: j'ai confiance en son avenir. Il n'y a rien en effet de si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que son intelligence, où les moindres ressorts jouent sans faute comme sans bruit.

—«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les divorces, et elle est trop sage pour s'être trompée. Avouez cependant que les annulations en tiennent lieu.

—Mais non, parce qu'elles sont très rares.

—Vous voulez dire qu'on les compte par centaines.

—Mettons cent cas de conscience, très délicats à débrouiller. Vous avez par contre des milliers de divorces: je rends hommage aux magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!

—Où est la différence, quant aux jugements rendus? Les annulations pourraient devenir aussi fréquentes, et non moins étranges, que nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je crois, mon cher abbé, qu'on peut en convenir.»

Et notre discussion, pour cordiale et courtoise qu'elle fût demeurée, s'anima beaucoup. En riant, nous nous jetions mutuellement à la tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses, et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, et comme l'abbé disputait avec la plus gaillarde âpreté, je lui dis:

—«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, mais comme ils s'en passent bien! Le code italien n'admet qu'un seul cas de dissolution d'un mariage, à savoir la mort d'un des conjoints. Cependant, là-bas, quand le problème est trop difficile, voici tout justement l'annulation à quoi l'on songe aussitôt.

—Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent de cas bien définis.

—Allons donc!... Tenez, prenons un exemple: une femme, très riche, a épousé, outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du moins n'a pour vivre que sa solde, que son traitement, si vous voulez. Or, depuis six, sept ans ou davantage, ils n'habitent plus ensemble...»

Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle preste autorité M. l'abbé ne m'a-t-il pas tout net coupé la parole!

—«Mon Dieu, vous savez, comme disait l'hôtelier Madei, que j'ai connu à Rome: «Plus de roses, point de sécateur...» Vous ai-je déjà parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous qu'en plein carême...»

Et les anecdotes de se succéder l'une à l'autre, vivement, allègrement. Il n'y avait pas à s'y méprendre: malgré toute l'agitation de notre entretien, l'abbé avait immédiatement rompu les chiens, dès que j'avais voulu faire allusion à Marie et au colonel Gianelli. Donc, M. Duregard, confident et confesseur d'Yvonne, se trouvait au courant de ma liaison.

Bien mieux, je me rappelai cette autre fois où, tandis que nous devisions de la détestable invasion étrangère en France, j'avais entrepris de défendre les femmes cosmopolites, qui unissent en elles plusieurs races: «Les métèques simples, déclarais-je, sont bien plus néfastes, à cause de leurs âmes plus différentes de la nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi une femme un peu russe, un peu italienne, un peu française aussi...»

Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard m'avait interrompu.

—«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise. C'est à elle que je dois les quelques mots de cette langue dont je connais le sens et la prononciation. Avez-vous entendu un dialogue en danois?»

Et comme Yvonne entrait dans la pièce:

—«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.

—Du Danemark», s'était hâté de répliquer l'abbé.

Point de doute, il savait à merveille. Tout le monde savait. Et Yvonne?... Je l'offensais, je la peinais, je l'humiliais, elle gravissait un long calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon une plainte, une effusion?...

—«Yvonne est la discrétion même», me répétait continuellement, avec admiration, Thérèse Gervonier.

—«Elle est excessivement fragile, me confia un jour son médecin... Je la trouve usée, minée, consumée, et ses nerfs me semblent à bout. Un rien lui ferait bien du mal.»

 

Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un pauvre square entre des maisons, s'émeut dès le premier printemps. A peine fait-il un peu moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si mous, si pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout fardé, quand nos forêts n'en sont encore qu'à s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à nous donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi de Paris, à cet instant qui ne dure guère: elle se couvrait de fourrures, et allait voir au Ranelagh, ou tout autour du champ de courses d'Auteuil, comment les jeunes feuilles se dépliaient en grelottant sous le soleil de mars. Elle recherchait la solitude, craignant de se montrer, elle naguère si svelte; car son bébé allait venir sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout en marchant, elle souriait et faisait des rêves.

Je l'accompagnais dans ses promenades aussi souvent qu'il m'était possible. Un jour nous cheminions ainsi le long de cette mare d'Auteuil, fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui, sinon des convalescents, de quelques amoureux, et de certains provinciaux des villages voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.

—«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table: «Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac: si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures.

—Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier, s'il emploie la même méthode, diable!

—Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots en italien, en russe et en français.

—Pas seulement les vilains, Marie charmante.

—Oui, j'ai été très bien élevée.

—On a eu tant de peine!

—On a fait ce qu'on a pu.»

Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain, rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit:

—«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?»

Il y avait que dans l'allée menant au petit lac, j'apercevais Yvonne, là, devant nous, s'avançant à notre rencontre, entre Thérèse Gervonier et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! Elle nous avait certainement vus, car elle était devenue plus blanche que moi-même, en même temps qu'elle avait saisi la manche de Thérèse, comme pour se cramponner avant de tomber.

Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, et que devais-je faire? M'arrêter, évidemment, expliquer que la marquise Gianelli se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais le bras afin de l'aider à marcher: mais Marie avait-elle l'air d'une femme malade, avec cette physionomie heureuse et ce rire mal éteint? Puis, comment allait se comporter Yvonne?... Et si elle se trouvait mal, car elle était réellement livide, elle me faisait peur. Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de Marie: et alors, le souvenir d'Hélène... Mon Dieu, que j'eusse voulu disparaître à l'instant, écrasé, en cette minute horrible!

Quant à Marie, elle était bien tranquille. Voici qu'elle allait déjà vers Yvonne, résolue à la plus paisible cordialité. Sans doute elle s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable, innocente et déconcertante impudence: «Bonjour, chère madame. Votre mari a la bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages une femme qui se cache, et se cachera pendant une semaine encore...»

Cependant Yvonne coupa court à tout cela. J'ai vu la pauvre femme, plus morte que vive, étreignant follement le poignet de Thérèse, je l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, sans saluer, sans reconnaître—et son frêle dos, tout courbé, semblait au point de se briser, quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!

Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle fut très belle, en cette minute, et l'on pourrait même dire très bonne.

—«Je comprends fort bien, me dit-elle, que Mme Simonin ait voulu ne pas me voir. Je serai bientôt mère, alors qu'elle a perdu cruellement son enfant. Va au plus vite la retrouver, François, et la consoler. Ne lui dis pas que je suis fâchée, ce ne serait pas vrai. Ne lui laisse même pas croire que je l'ai remarquée. A moins qu'elle n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je lui pardonne. Je conçois, certes, combien elle doit souffrir.»

Que de magnanimité! C'en était un peu trop, peut-être, et Marie ne me jouait-elle pas quelque comédie de noblesse? Mais non, pourtant, sa voix trahissait tant de sérénité radieuse et béatement hautaine!

Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai Yvonne, Thérèse me dit d'un air outragé que sa cousine était au lit, malade, qu'elle avait condamné sa porte, ne sortirait de sa chambre ni pour dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait à admettre personne —«personne»!—auprès d'elle.

Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu le droit de renvoyer cette Thérèse à ses potions ou à son crochet, et d'entrer quand même. Je ne l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!

Le lendemain, même consigne, le surlendemain pareillement. Trois jours, quatre jours se passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin me confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: tout son organisme se trouve comme surmené. Ne la contrariez pas. Elle fait une fièvre nerveuse, qui s'éteindra.»

A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant plus, je répliquai brutalement à Thérèse:

—«Assez, maintenant! Je suis chez moi, je pense, et j'entrerai.»

Or, Yvonne n'était point au lit, comme je croyais, mais étendue sur sa chaise longue, en peignoir: ses yeux marron avaient envahi tout son visage émacié, si bien qu'on les distinguait seuls, au premier abord, et qu'ils semblaient immenses, fixes et presque insoutenables.

A peine si j'eus le cœur de parler:

—«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... enfin, tu sais, depuis le jour... au Bois...»

Elle fronça douloureusement les sourcils:

—«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé la moindre explication?

—Je veux pourtant te la donner. C'est si simple... La marquise Gianelli est enceinte, elle aura revu malgré tout son poète...»

Yvonne bondit, se leva presque.

—«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui t'interroge? C'est stupide!...»

Puis, se laissant aller sur les coussins:

—«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore plus de peine... Je ne te prie pas de me dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas de secrets. Je devine toute ton existence, et tu le sais bien: tu m'as trompée et abandonnée à l'époque la plus atroce de ma vie...

—Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai pas abandonnée! Je n'aurais demandé qu'à demeurer ce que je fus pour toi, un instant, quand nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en souviens-tu seulement?... Mais c'est toi qui m'as éloigné par ta froideur inouïe.

—Je me suis toujours montrée bonne épouse.

—Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta faute... tu ne sais pas aimer, ma petite Yvonne, tu n'as jamais une tendresse, une caresse... Tu ne t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et sur ton prie-Dieu!»

Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle brute j'étais, pourtant! Venu pour m'approcher d'elle, pour l'apaiser un peu, s'il était possible, voici que je la tourmentais davantage. Je m'assis contre sa chaise longue:

—«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, Yvonne... Tu es organisée d'une certaine manière, moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des amitiés plus... semblables à moi-même... ou moins discrètes... Mais je te le jure devant ton Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai pas un seul moment cessé de te chérir profondément. Ah! tu peux me croire. Je pèse mes mots, en honnête homme!»

Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie, d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si chère, et me tenait tellement au cœur—oui, certes!—ainsi qu'un autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle reprit plus doucement:

—«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher ma piété...

—Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie.

—Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres, les tristes: ce sont des phrases toujours pareilles, qu'on répète machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie, et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de l'amour, cela!...»

Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour, celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:

—«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser, François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici. Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons plus nos repas ensemble.

—Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...

—Tu me demandes vraiment pourquoi?

—Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...»

Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:

—«Est-ce la même souffrance pour moi, maintenant? Tout récemment encore, je savais ta liaison, oui... Mais à présent je verrai toujours une figure d'enfant auprès de toi, puisque la marquise Gianelli... Tais-toi! Pas de mensonges!... Cet enfant, ce sera le tien, le tien—et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, ma petite fille! Je n'avais qu'une pauvre petite, ma toute jolie petite, et elle m'a été reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. Il te consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, je ne peux pas, je ne peux pas... Il me semblera toujours que tu m'apportes le babil d'un autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner cela, qui est au-dessus de mes forces...»

Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme à l'agonie: je ne ramenais de toutes parts, sur moi, qu'un vrai manteau de glace. Tout se perdait dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau, l'horreur de torturer la mère douloureuse, la femme si fragile, ensuite mon bel amour, Marie et sa joie provocante... Yvonne leva les yeux un instant:

—«Et puis cette femme, qui t'aura donné un fruit de ton sang, ton propre sang! Un enfant, qui vient de toi!»

Le silence—atroce!

—«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis infirme.»

Elle retomba, les mains jointes, priant de toute son âme.

 

A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:

—«C'est un garçon!... Venez vite.»

J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis, après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé, et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte de simple commanditaire.

Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant, je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi caché... Ce qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée du premier cri que j'entendrais—et tout bas, humble et déchiré, je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et à Yvonne, que je n'avais pas revue.

Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air radieux:

—«Il est souperbe!»

Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher.

—«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.»

J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement. Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux éblouissants toutefois et comme en extase.

La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les fines lèvres exsangues.

—«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»

La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma fille!...»

Un moment, cet être minuscule déplissa un peu la peau de son visage boursouflé: alors apparurent des prunelles plutôt obscures et quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!

—«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il a tes yeux.»

Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup d'amour dans cette phrase. Il s'y trouvait du moins une douceur immense, et les larmes les plus exquises de ma vie, peut-être, me sont venues sous les paupières.

De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, secrètement, à Yvonne en deuil, qui souffrait, là-bas.

Et pourtant...

 

Les devoirs s'affrontent et se combattent, on le sait. «Fais ceci», dit l'un. «Au contraire, fais cela!» ordonne l'autre aussitôt. Il en est un, le plus urgent peut-être, en tout cas le plus doux: «Cause le moins de peine possible à ceux qui t'entourent...» Combien de fois me suis-je répété, dans ma détresse, ces paroles toutes frissonnantes de pitié? Yvonne se tenait parole: pendant un mois et plus, je ne l'ai pas vue. Elle prenait ses repas dans sa chambre: nulle surprise, d'ailleurs, n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci n'ignoraient point que leur maîtresse, de santé très délicate, eût besoin de grandes précautions. Or je travaillais le matin, ou courais les bois; je déjeunais à tout moment, en deux minutes, d'un œuf à la coque et d'une côtelette; et je dînais à neuf heures, en arrivant de Paris— quand je rentrais pour dîner. Un tel régime était bizarre autant qu'incommode, si bien que je prenais mes repas tout seul. Voilà du moins ce qu'autrui devait penser, ou ce qu'il lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé bienveillant.

Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg élégant, situé dans le plus gracieux pays de France. Toutefois, on y a établi un golf, où viennent chaque jour se désennuyer les hobereaux de Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires des belles demeures élevées parmi ces bois charmants. Ces derniers n'ont pas une conversation fort abondante, si bien qu'il y a pour eux une grande consolation à pouvoir relever de quelques fermes jugements, touchant la conduite du prochain, leurs propos habituels sur les cousinages, les mariages et le malheur des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies vont tout naturellement à la cuisine, puis chez l'épicier, la mercière et le sacristain: c'est là sans doute que Thérèse Gervonier les recueillait.

Car j'étais dorénavant un objet de honte et de scandale pour la pauvre fille: le dégoût éclatait dans ses yeux, dès qu'elle m'apercevait. Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon compte, sans nul doute, «dans le pays», ainsi que disaient les commères!

Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire envié: point encore quadragénaire, et déjà inspecteur adjoint, trois galons d'argent sur mon uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée à quarante minutes de Paris... Il ne faut pas tenter le diable: il est trop piquant, pour plus d'un, de relater les coquineries et voire les crimes qualifiés d'un intendant de la République et d'un officier de l'Institut de France. Ce sont là de jolies anecdotes, qu'il suffit de conter sur un certain ton amer et résigné pour paraître finement fronder l'État.

Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. Elle entraînait souvent Yvonne à prendre le thé devant les links de Vineuil, où les dames de Chantilly tenaient leurs parlements. La grande réserve d'Yvonne et son bon esprit lui valaient l'absolution—millionnaire ou titrée, elle eût atteint l'estime—de quelques hautes matrones. Mais si l'on voulait bien oublier ainsi, avec une extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût qu'une pauvre petite dame, assez triste et pas trop riche, de quelles poignées de mains trop chaleureuses et impitoyablement compatissantes ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette terrible bienveillance! Au golf comme partout, n'est-ce pas, on n'a rien pour rien.

Bref, par ma faute, que je fusse présent ou absent, que l'on fît indirectement allusion à ma personne et à la passion radieuse qui ensorcelait ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, Yvonne souffrait toujours davantage—et je n'y pouvais rien.

Non!... Car enfin, devais-je rompre avec Marie?

Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête ronde» dira qu'il l'eût fallu. Je me le disais à moi-même tout le jour. Je me déclarais: «Marie n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. Tu as accompli ta besogne auprès d'elle, ton rôle est terminé. Le petit sera riche et bien soigné... Tu peux à présent te retirer, mon garçon, et rentrer dans ta maison dévastée.»

Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise Gianelli, pour qui toutes les gênes entravant le commun des mortels étaient comme abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant elle, et je lui eusse adressé la parole en ces termes: «Madame, vous êtes pour moi ce qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre et de plus charmant. A mes yeux, vous planez au-dessus du monde. En outre vous m'avez fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, et vous voulez même bien me témoigner avec sincérité, je le crois, à moi forestier obscur et infime, un peu de cet amour qui combla naguère les vœux d'un poète illustre. Il ne serait pas un homme, d'âme un peu relevée, pas un artiste digne de ce nom, pas un délicat qui n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous quitte, je vous abandonne, vous et notre enfant.

—Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni quelque sujet de plainte?

—Pas le moindre, bien au contraire... N'importe, je vous laisse, à cause d'Yvonne, ma femme.

—Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon en sa faveur, alors que je vous aime, et qu'elle n'en a pas moins, malgré tout, la meilleure part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, ingrat, puisqu'elle porte ton nom, et puisque tu la chéris profondément, je ne l'ignore pas...

—Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que notre enfant.

—Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme irrésistible me préfères-tu donc là? Elle t'aura prodigué des marques bien éclatantes d'amour?

—Rien de cela. C'est un être malheureux et contracté, incapable d'une caresse. Elle vit, elle a vécu entourée de dévotes et de femmes sans prix.

—Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»

Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire je ne l'avais aussi parfaitement idolâtrée! Il y avait un air, autour d'elle, qui m'était plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse des belles îles pour les bêtes de ces terres lointaines.

Enfin, après avoir longtemps tenu de tels dialogues imaginaires, je prenais le train pour Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré chez Marie, au fond de son jardin grand comme un mouchoir et brodé de mille tulipes, que je tombais en pleine joie. La cuisinière, la femme de chambre Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie et la nourrice formaient un parti dans lequel on prétendait, non sans s'attendrir, que le bébé ressemblait incroyablement à sa mère. Une autre faction, composée du chauffeur et de la jeune miss anglaise, affirmait que le petit avait sans doute certain air de famille, rappelant fort la marquise Gianelli, mais qu'à première vue pourtant l'on songeait surtout au père: et le piquant, c'était que ce père, on ne le nommait point, par une sorte de convenance.

—«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, que c'est tout le portrait du père?

—Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être les yeux noirs, voilà tout: en quoi il a bien tort, d'ailleurs.

—Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon fiancé aussi avait les yeux comme le charbon.»

Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se trouvait douée de cet accent «palace», qui se transforme si aisément en tout ce que l'on peut souhaiter de plus sympathiquement anglais. Elle évoquait sans cesse la mémoire de son fiancé, mort au Cameroun, «dans une exploration», disait-elle fièrement: mais entendez dans l'armée prussienne, enfin sous le casque à pointe. Frida, mince, menue et vive, semblait extraordinairement jeune: néanmoins, vêtue désormais en nurse, elle était devenue la gouvernante du petit, et surveillait la nourrice, solide et austère gaillarde qui semblait avoir, en réalité, presque deux fois l'âge de cette nurse pour rire.

Quant à Marie elle-même, posée entre les deux partis en lutte, elle trahissait tantôt celui-ci, tantôt celui-là, selon son humeur du moment: mais tout son cœur était avec le camp de Frida.

—«Et pourtant, affirmait la femme de chambre Romilda, le bambino, quand il veut téter, se fâche déjà comme madame quand elle attend!

—Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache.

—Madame croit cela.»

Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie l'aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi l'air si grave de la nourrice: et j'en venais à prendre celle-ci presque en grippe, moi aussi.

Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait maintenant assez bien à une nursery: il n'était plein que de hautes chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets. Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il n'était question que d'antisepsie, de laitages, de promenades savamment réglées, et l'on n'entendait que gazouillements divers, roulades imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient d'égayer le précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles.

Le baptême prochain prenait les proportions d'un événement immense. Devant la loi, l'enfant devait, vaille que vaille, se nommer Gianelli, les parents n'étant pas divorcés: mais quel serait le prénom?

—«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait Tiberge, ainsi que le maréchal, prince de La Canée. C'est là un nom légendaire dans ma famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne.

—Déjà!

—Je sais donc ce que je dis. Mon fils s'appellera Tiberge. Mais je veux aussi qu'il s'appelle François.

—Une fantaisie.

—Caprice. Il faut me passer ça.

—Passons... Par conséquent Tiberge-François.

—Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera encore Marie, comme sa mère.

—Marie-Dorothée, en ce cas.

—Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie tout court. C'est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher, Marie-Dorothée n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»

Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme, certainement!

Et bientôt elle reprenait:

—«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie, afin de montrer à sa grand'mère combien il sera beau!»

Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup tout ce bonheur?

 

Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu, je ne t'aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.»

Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût pas été trop laide, en effet.

 

Vers le temps où l'on commença de promener plus longuement Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva.

Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne sais pourquoi, et l'on pense bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il ne m'est permis que de supposer, mais j'imagine qu'une si longue retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait.

Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois haussé pieusement les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n'importent guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit plutôt remercier le ciel que d'en témoigner à autrui une rancune exagérée. Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours presque tout ignoré d'Yvonne, hélas!

Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à manger.

—«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre.

—Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier.

—Ah?... Bien.»

Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier: «Merci!...» Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme si pâle et si vieillie— elle n'avait pas vingt-sept ans!—que je demeurai muet sur place.

Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour, François», et s'assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être, qu'elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner et dîner à table. C'était trop incommode pour le service.» Et rien de plus.

Vers le dessert, je signalais d'imbéciles coupes d'arbres, que la commune de Lamorlaye ne cessait d'ordonner çà et là.

—«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de peupliers qui est vendu. Ils vont y mettre la cognée. Vous devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.

—Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c'est un souvenir.»

A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. Il me parut d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras autour de la table. Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle possédait un appareil?... Rien de si naturel, assurément. Toutefois je n'en avais encore jamais entendu parler.

N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque aussitôt je n'y songeai plus. Nous causâmes ensuite d'une route neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?... Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide—et bientôt je roulais vers Auteuil.

Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas, elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir cerise brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette chambre jaune et blanche, elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.

—«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu, d'ailleurs, qu'il soit splendide! Vous verrez, cher—à cause de la nourrice, elle ne me tutoyait pas—vous verrez quelle merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu'il faut aimer aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains s'inscrit très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi, ou regarder bien mal, pour prétendre qu'on ne doit pas juger les gens sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le grand maréchal—ou à l'Empereur! Dès maintenant, d'ailleurs, on le remarque.

—Je n'en suis pas surpris.

—Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé... Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque toujours... Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui si, pas plus tard qu'avant-hier, une dame n'a pas sollicité qu'on lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.»

De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde fois qu'il me surprenait ainsi, aujourd'hui même.

La nourrice offensée me regarda sévèrement:

—«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame lui dit? C'est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de la Muette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos, avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé, dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame, qui venait d'arriver là derrière, elle s'est présentée devers nous, très poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la miss, voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j'ai jugé qu'on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente, et je lui ai arrangé son voile pour qu'on tire bien ses veux, vu que c'est ce qu'il a de mieux.»

J'étais bouleversé par un étrange soupçon.

—«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas dû. Quelqu'un, en somme, que vous ne connaissiez pas... Et comment était-elle, cette personne? Décrivez-la-moi.

—Monsieur, c'était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas mise comme Madame, ni aussi plaisante... Mais très bien.

—Grosse?

—Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois moi. Une femme d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les foies, Monsieur doit bien le comprendre.»

Semblais-je donc à ce point troublé, que Marie me demanda gaîment si, à mon tour, je craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par amour?

Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon logis. Je pris un air bien détaché:

—«C'est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle Gervonier?»

Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, ou qu'il n'éludât la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec complaisance:

—«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.

—Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule? Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.

—Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez attendre un moment...»

Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n'était pas d'insister, non plus que celui d'Yvonne: pourquoi risquer un éclat, ou quelque scandale?

Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet, voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte...

Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande au photographe: j'aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc, secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse ressemblance...

Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je me sentais comme écartelé. Je souffrais trop.

Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d'Yvonne n'avait que trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. Mais d'autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou injustement offensée... Que faire, enfin?

—«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon brutal ami Denis Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse... s'il le faut!»

 

J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J'y assistai en invité, car je ne m'y trouvais ni comme père, ni même—par décence—comme parrain. Le député Fata, de passage à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n'était autre qu'Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange des Sabots: elle et Marie s'aimaient extrêmement.

Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu'à la scène, s'était honnêtement vêtue de violet et d'amarante, et souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase de tulle également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. Mme Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman, donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce qui ne l'empêcha point de réciter son credo avec une gravité saisissante pendant la cérémonie.

Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d'en faire autant, n'ayant eu que trop loisir d'oublier les textes sacrés durant les cinq ou six années qu'il avait consacrées à une politique terriblement anticléricale au Parlement italien. Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura point par moments. En somme, pleurer n'est pas voter.

Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un foulard rouge, qui lui servait de col: une cow-girl.

Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils? C'était bien l'enfant Jésus tel qu'on le promènerait dans une procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons, un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois, mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui, je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent... Me suis-je trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait volontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre trace d'attention au fond de ces pupilles légères!

—«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon oreille... Ces cérémonies me touchent jusqu'au fond du cœur.

—Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre elles.

—Non pas, non pas!... Je veux seulement que le Saint-Père vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier, voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d'une cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. Ce serait pour le plaisir.»

Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D'un bout à l'autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des branches d'orchidées candides semblaient s'élever au milieu de pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son fameux costume incarnat du premier acte des Sabots. Mais elle poussa de véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:

—«Oh! surtout, n'allez pas me parler théâtre!»

Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se lança dans une appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures d'enfant.

Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de blanc, excitait beaucoup l'esprit ardent du député Fata:

—«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de Sylla, quand ce dernier faisait le siège d'Athènes. Tous ces greculi montaient sur les murailles, et insultaient le terrible général en le comparant à une mûre roulée dans la farine... Lui, cependant, prit la ville, et fit bien.»

Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs, avec lesquels il déclarait que l'Italie devait en finir une bonne fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris.

Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait pour le remaniement de la Méditerranée—je crois qu'il voulait Nice, entre autres, et peut-être Marseille,—et que Mme Isabelle eut dit à Marie tout ce qu'elle savait touchant les voitures d'enfant, les bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême. La marraine et le parrain s'étaient montrés généreux, et j'avais fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d'or; les deux précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»

—«Cela vient d'Italie», répondit simplement Marie.

Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle avec le député, j'interrogeai Marie:

—«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret?

—Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté ici ces deux brimborions. Seulement, si quelqu'un veut croire à un don du colonel Gianelli, eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne dirai pas le contraire. Je ne dirai rien.

—Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant s'imaginer que le colonel est le père de leur filleul.

—Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de mon mari, vous ne l'ignorez pas, mais je m'adresse à votre amitié pour baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque je n'ai pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.» Ils se sont montrés discrets et affectueux. Je leur en suis profondément reconnaissante.

—N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...

—Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je veux qu'il ait tout ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences, tous les talents. Je m'efforcerai qu'il connaisse aussi tous les bonheurs, mon fils admirable!... Et afin que sa naissance même ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser entendre—au hasard, tant pis!— que le colonel le verrait sans colère, puisqu'il adresse de Turin un cadeau... ou du moins je permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... Tu me sais libérée de toute croyance. Je m'étonne devant quiconque a la foi: cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé chrétiennement, afin qu'il ne puisse même pas me faire grief plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y tient... s'il veut aller à l'église...

—Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?

—Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la messe, comme je le conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à Rome et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement heureux: et je désire qu'il choisisse la façon dont il préférera être heureux, donc, cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»

Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon fils, à qui l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela m'échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s'envolerait au delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette bouffée de «bon plaisir» russe, d'art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière, qu'à celui d'un forestier obscur et modeste... Et cependant, mon premier enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second... Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me nommer.

Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant, ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule femme... car l'autre!... Avec quel enchantement je m'abandonnais à la musique adorable de ses donc, de ses exactement, de ses cher, au bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent que Tiberge était né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses, quand son caprice le voudrait? J'allais par conséquent passer ma vie agenouillé devant cette insoucieuse idole—alors qu'Yvonne douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable...

Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas, commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre... le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au bout, et la mener à bien!...»

Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie, et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer davantage Yvonne—eh bien! il me fallait donc prendre mon parti. Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge... Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue... Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas furtif sur le chemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait son fils—notre fils—entre ses bras, elle n'avait plus besoin de moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici.

Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va hausser l'épaule, ou se méfier.

Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.

Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?...

A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille la première, railleuse, en détournant la tête...

Et Tiberge?

Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle et menue entre deux brassées de fleurs...

Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.

Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly, j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce sujet.

 

L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord, puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il s'en servait, et regardait bien.

Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives, telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes, et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont ils usent, ce qui n'est point si difficile.

Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité, que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot; et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes, en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe assez archaïque et vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils me représentaient un parti politique, et une force dans l'État.

Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi, trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement la bonté, le courage et la patience—les trois vertus sublimes des héros—que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?... Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de prêteurs à la petite semaine.

Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non, justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l'espace d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.

Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté. J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable. L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par leur nom.

Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel: ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins. Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse, et que de contraintes!

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