Le Japon

comte de Charles Montblanc · Chapitre 4 sur 7

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Le Japon

IV. Le Shiogoune ou Taikoune.

 

Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des armées impériales, gouverneur des provinces de la couronne. Le premier titre, qui est le plus ancien, désigne surtout le commandant militaire. Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par l'écriture signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et semble s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de gouverneur politique, administratif, judiciaire et financier. Le principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu au Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des taïkounes et de la décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour ainsi dire affirmé sans rémission le jour où l'hérédité des fonctions taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît vassal et mandataire du mikado, chargé par lui de gouverner, et de maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui les groupe autour du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les principales phases du taïkounat depuis son origine.

Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en l'an 30 av. J.-C., créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui devaient se partager le commandement militaire par régions impériales. Jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette position est oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais alors commença une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en 1181 par le mikado Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses mains un pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent l'abaissement des daïris et l'indépendance croissante des shiogounes.

Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans la fin du XVIe siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes remarquables: Novnaga, Hakshiba, Héas.

En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la première année de son règne, des révoltes eurent lieu contre lui; les liens de vasselage se brisèrent, et des troubles éclatèrent de tous côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince Novnaga, seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses adversaires, et, sans se montrer hostile à son souverain, faisait la guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de ressources, inhabile à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa shiogoune. C'était abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant toute initiative entre les mains du général. Novnaga, après avoir bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un de ses lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami.

A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris appellent Fidé-Yosi, en se taisant sur son origine, car le grand rôle qu'il a joué ne permet pas de rappeler officiellement sa basse extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il m'avertissait que plusieurs versions existaient, que la suivante était la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi.

Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XIVe siècle. Son caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le champ de son père. Il se mit au service de plusieurs maîtres, d'où sa mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques jours, il vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du pont d'Okasaki, dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, l'engagea à le suivre, et, ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. Ayant reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint kaïsokou, c'est-à-dire pirate, acheta des habits convenables, des armes, et se fit admettre au service du prince Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga. Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se rangeant prudemment du parti le plus fort, il abandonna son nouveau maître pour se mettre au service de son adversaire. La victoire et l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra intelligent et courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt Novnaga le rapprocha de sa personne, lui confia des troupes et des expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son protecteur lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se rendit à Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut noble daïmio sous le nom de Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami.

Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de Novnaga. Il opéra sa jonction avec un fils du général, et ensemble livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à Yama-Saki, et qui périt dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec eux pour faire nommer shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur tout-puissant, c'est-à-dire comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su conquérir s'imposait au mikado, qui lui donna le titre important de kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus élevé que puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors satisfaite; les instincts guerriers du général ne trouvant plus à s'exercer au Japon, car tous les grands seigneurs féodaux reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y envoya une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au château de Foushimé, qu'il s'était fait construire près de Kioto.

Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas, alors bouïo de Kanto, fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du ministère qui inaugura l'administration du prince.

Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori. Celui-ci voulut résister aux empiétements de son ministre, qui, soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la bataille de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée par l'adhésion de la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions et dignités de nadaïdjine.

Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des taïkounes, s'empressa de reconnaître les services de ses partisans par des récompenses générales et des honneurs. Il créa trois cent quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des fiefs, et quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette création, il s'assura le pouvoir. Les conventions qu'il fit ensuite avec les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au détriment des mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant autour de lui, complétèrent son œuvre. Le nouveau shiogoune fixa sa résidence à Yedo. Il soumit tous les princes à l'obligation d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient laisser leur famille, comme un otage, entre ses mains. Héas, après avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à l'autorité des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama. Il laissa un fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct, et huit fils de rang secondaire, qui furent l'origine des Gokamongkés. Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut taïkoune, et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes familles de Gosankés. Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé, y compris le taïkoune actuel, Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du Gosanké de Kishiou.

Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara des îles Liou-Tshou, qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines de ce fief. Peu d'années avant l'administration taïkounale de Novnaga, les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces époques de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le christianisme, qui fut proscrit sous Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits, petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la rébellion chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette politique d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent relégués à Décima, au milieu des restrictions de toutes sortes, et les Chinois à Nangasaki.

Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié directement au gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se divise en soixante-douze provinces, dont cinquante dans l'île de Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou. Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji, Hatidjiou, forment chacune une province avec quelques annexes d'îles inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept relèvent de l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des seigneurs féodaux.

A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de Kanto et de Gokinaï. Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune. La première de ces contrées se compose de huit provinces, et la seconde de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio et Nagato, dernièrement annexées au détriment du prince de Nagato. Dans l'île de Sikokou, la couronne ne possède entièrement que la province de Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, elle possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle se trouve Nangasaki, et une partie de Shiouga, dans le nord. De son pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de Iki, de Hatidjiou et de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï, le taïkoune annexa l'île aux domaines impériaux, donna en échange, au prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et ne lui laissa qu'un petit territoire dans le sud de ses premières possessions.

Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant immédiatement du taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le titre de kami. Ce sont des chefs militaires plus ou moins importants, qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur résidence peut être mobile. Ils changent alors de garnison, et se transportent avec leurs hommes suivant les ordres que leur transmet le gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios forment une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement supérieur. C'est principalement parmi eux que le taïkoune choisit ses ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines impériaux ils peuvent devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans la résidence même du taïkoune, veillent à sa sûreté, et l'accompagnent dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de service autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre heures, sont relevés le jour suivant par un nombre égal, et tous les deux jours reprennent leur service, jusqu'à changement de garnison notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire ambassadeur du taïkoune auprès du mikado, ou comme rang analogue, il peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des grandes fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo.

Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe noble des guerriers. Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions, dont chacune embrasse confusément toutes sortes d'attributions.

C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits les empiétements des shiogounes, dont les capacités politiques, judiciaires, administratives et financières semblent subordonnées à la capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine, hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés. C'est dans la seconde classe que sont rangées les fonctions de gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes aux étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre de kami. Les gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions. L'esprit de défiance administrative a introduit l'usage de l'action simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste. C'est ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui se relèvent, se succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du grade précédent, se trouve le gokandjo-bouïo, receveur général, trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang analogue à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils reçoivent, comme les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille kokous de riz, sans compter des revenus éventuels qui peuvent être très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres. Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant graduellement dans la série administrative, on rencontre les ométskés, inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou sur le même rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires généraux pour l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs aux osobas ou chambellans du taïkoune qui forment l'échelon le plus élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée cinq mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang et le titre de daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs: discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des religieux et fonctionnaires du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix mille kokous de riz. Les gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq, terminent cette série. Lorsque le taïkoune est mineur, le ministère est dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le ministère et le taïkoune, dont l'organisation administrative se retrouve à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les fonctions de centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois prennent auprès du taïkoune une grande importance par suite de la puissance toute spéciale de la cour d'Yedo.

Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par la confusion des pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de l'autorité dégénéré en délation, laisse place à tous les abus et remplace la loi par la personnalité des fonctions.