Le karma est une femme
Partie 1: – Island Girls
PARTIE 1
Island Girls
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— Oh ! It’s a match !
— Ouh ! Avec lequel ? Le boucher ?
— Ouais ! Il a un air bad boy que je kiiiffe !
— Nan mais lol ! Il me match aussi ! Hum ouais c’est vrai qu’il est fuckable ! Même si son taf ne vend pas du rêve, on est d’accord ?
— Tu le veux ?
— Ouais allez. Je te laisse l’autre là, le mec qui passe son temps à la salle.
— Le black ?
— Ah nan celui-là, je le garde. L’autre là, qui fait genre métisse rebeu.
— Ah mais ouiiii ! Son petit piercing à la lèvre me fait craquer ! Merci !
— Je t’en prie. Bon alors le boucher… Ah je sais ! Je vais lui sortir qu’une végétarienne et un boucher ça ne risque pas de faire bon ménage !
— Ouais pas mal ! Aaahh ça y est le métisse a matché ! Pff c’est tellement rapide que ça en est même plus drôle meuf.
— J’avoue. Ils sont si prévisibles…
Un dimanche après-midi classique. Une chaleur étouffante, en plein été indien, le mercure n’affiche pas moins de trente degrés à l’ombre. Cassie et Isis sont posées dans leur canapé, deux ventilos brassent un air humide, et Tinder brasse le temps, as usual. C’est la fin du mois, les finances ne sont pas forcément au beau fixe. Elles ont eu du mal à payer le loyer, et jusqu’aux prochains salaires, leur régime alimentaire va se composer essentiellement de pâtes au beurre. À défaut d’aller mater sur la plage de Boucan, elles tuent l’ennui et oublient les problèmes de fric en swipant, le plus souvent vers la gauche. Elles s’échangent les profils, car après tout Tinder n’est pas connu pour sa capacité à mettre en contact les âmes sœurs. Elles ont donc le loisir de parcourir les pages et s’échanger les meilleurs articles sans craindre de donner à sa pote l’homme de sa vie. Même si, à les écouter, elle croise l’homme de leur vie environ un profil sur dix.
Cela va faire un an que les filles vivent en coloc. Elles ont un joli petit T3 sur le chef-lieu. Deux chambres, c’était LA condition pour signer le bail. On s’en fout de la vue, du voisinage, et du fait qu’il y ait deux places de parking. Mais il faut bien deux chambres. Elles sont proches, très proches et se supportent au quotidien, mais il est hors de question de partager le même espace de partie de jambes en l’air. Deux salles, deux ambiances. Elles vivent ensemble et bossent ensemble. Elles draguent ensemble, elles sortent ensemble. Elles pleurent ensemble, elles fument ensemble. Queen Bitch and Baby Bitch. Voilà leurs petits surnoms d’amour. Leur quotidien est rythmé par leur boulot dans une enseigne de prêt à porter un peu déluré. Sous vêtements, pyjamas, et autres trucs de meuf. Le tout dans une ambiance électrique où du kompa ambiance les clientes. Cassie est manager du magasin, et Isis est conseillère de vente. Quand elles se sont rencontrées il y a maintenant trois ans, ça a été un real match. Allez savoir comment et pourquoi, il y a des choses qui ne s’expliquent pas. Leurs âmes se sont reconnues. Et elles ne se sont plus jamais quittées. Elles s’aiment d’une amitié à toutes épreuves. Inconditionnellement. Malgré les engueulades et les divergences d’opinions. Malgré les prises de tête de la manager qui allume sa conseillère qui n’en branle pas une. Malgré la bordélique qui vit avec la maniaque. Malgré les choix de l’une que l’autre ne ferait jamais. Elles se sont trouvées et ne se sont plus jamais quittées. La blessure de l’abandon et la dépendance affective ne vont pas se réactiver dans cette relation. No way.
— On bouffe quoi ce soir Cassie ?
— Devine ?
— Aaaarrrggggg ! J’en ai marre des pâtes au beurre meuf !
— Il te reste des tickets resto ? On peut se faire un Mac do ?
— Ah oui ! On avait pioché dans les tiens, les miens on n’y a pas touché. Vas-y, Mac Do ! Tu crois que le vendeur sexy sera là ?
— Pfff qu’est-ce que tu lui trouves sérieux ? ! Un mec qui taf au Mac Do ? Tu vas faire quoi avec ça ? T’engraisser de nuggets gratuits ?
Isis, pliée de rire :
— Bah c’est mieux que tes pâtes au beurre. Une pipe contre une boîte de six !
Cassie, les yeux au ciel :
— Ma pauvre chérie, j’ose espérer que ta pipe vaut au moins un maxi best-of !
— Connasse !
— Ouais moi aussi je t’aime.
Leur appart est à leur image, bien sous tous rapports. Contrairement à ce que vous pouvez penser, elles n’invitent pas facilement des gens dans leur antre sacré. Des mecs de passage pour finir la soirée, oui. Mais de vraies relations avec de vrais sentiments et des gens dont elles retiennent le prénom, non. La famille proche pour les dîners et apéro, ça s’arrête là. Le défilé de testostérone se limite aux chambres. On ne prend pas de petits-déj chez les filles. On ne se fait pas de soirée Netflix and chill à domicile. Elles choisissent pour ça des mecs qui ont leur propre appart. Celui qui vit encore chez papa maman s’élimine tout seul de leur loooongue liste de prétendants. Elles occupent un appart cosy, au cinquième. Personne au-dessus de leur tête. Moderne, cuisine ouverte sur le grand salon. Canapé orienté vers la terrasse qui fait toute la largeur de l’habitation, et vue sur mer entrecoupée par quelques immeubles, mais vue sur mer tout de même. C’est le bonus on va dire. Niveau déco, elles ont opté pour un style balinais. Le « épuré et tendance », pour cacher le « on a pas de tune donc on prend le strict minimum ». Et ça fonctionne. Elles ont cette capacité à cacher la misère. À ne rien laisser transparaître de fragile ou de vulnérable. Elles ne donnent rien qui pourraient servir d’armes contre elles même. Elles sont dans le contrôle de tout. La seule personne au monde à qui elles ont cédé la main, c’est l’autre. Elles se font une confiance aveugle et aveuglante ! Face à leur relation, face à ces deux meufs, personne ne tient la route. Elles dégagent tant de sex-appeal, tant de « Je suis une bombe et je le sais ». Trop de « Tu me veux ? Essaie encore ! ». Avec une touche de « Je déchire tout et je t’emmerde ». Voilà leur aura. Les meufs les détestent. Les mecs les idolâtrent. Elles sont les seules à avoir accès à la véritable version de l’autre. Deux écorchées qui se sont accrochées ensemble pour ne pas se noyer au milieu d’un océan de queues, d’histoire d’inceste et d’ambition démesurée pour échapper à une réalité qui ne leur convient pas.
Isis :
— Des nouvelles de ton prince charmant ?
Cassie qui lui balance une poignée de pâtes sèches au visage.
— L’appelle pas comme ça !
— Ok je reprends. Des nouvelles du mec qui te fait mouiller ta petite culotte rien qu’avec un smiley ?
— Putain t’es con ou quoi toi ? C’est pas qu’un sex-toy non plus !
— Oh mais je rêêêve ou tu prends sa défense ? Y’en a une qui est piquée ! Na na na nèèèreuuuhhh !
— T’es vraiment une gamine ! Na na na nère ? Mais qui dit ça à 23 piges meuf ?
— Ouais vas-y évite le sujet.
— Et toi tu vas devoir éviter la casserole d’eau bouillante si t’arrêtes pas un peu là.
— Nan mais allez, sérieusement, des nouvelles ?
— Nathan c’est un mec hyper occupé. Maiiiiiiiis oui j’ai des news, régulièrement.
— Elle rougit ma parole ! Ça fait quoi là, un mois ?
— Deux, bientôt trois.
— C’est que ça tient les comptes.
— Ouais mais bon, il est pas clair j’trouve…
— Pas clair comment ?
— Bah tu vois, il bosse à l’hôpital, il a des horaires décalés. Logique qu’il prenne parfois du temps à me répondre. Je ne vais pas m’arrêter là-dessus. Mais genre, tous les mardis il est en repos, ça ne change jamais. Bah des fois même ce jour-là il va prendre des plombes à me répondre. Toujours une bonne excuse, mais chépa… mon intuition me dit que ça déconne.
— Ton intuition ou ta peur viscérale de t’engager et de souffrir qui te conduit indubitablement à auto-saboter ta relation ? Et accessoirement à trouver des couilles là où il n’y en a pas.
— Huuum des couilles ça il en a ! C’est un super bon coup. Jamais eu autant d’orgasmes en une seule nuit. On dit que la taille ça compte pas… Celle qui a dit ça n’avait jamais connu de bite énorme !
Elles partent dans un éclat de rire en criant en chœur :
— Anancondaaaa kalashissiiiiime !
— Nan mais sérieusement Cassie, détends-toi. Il a l’air bien celui-là. Même si je le dis et je te le reproche encore une fois, je n’ai JAMAIS EU l’occasion de le rencontrer ! C’est le seul mec que t’as pas ramené dans ta chambre. Deux mois, bientôt trois et tu ne me l’as jamais présenté. C’est une grande première.
— Il est différent… Je ne veux pas le traiter comme les autres. Je veux prendre le temps, je ne lui dévoile pas tout, tout de suite.
— T’as peur de le perdre ?
— …
— C’est pas Enzo. Il ne va pas te lâcher du jour au lendemain sans explications. Il fait déjà mieux que lui, je trouve. T’as l’air bien. Il te cherche tout le temps, tu vas régulièrement passer la nuit chez lui, vous vous affichez dans la rue, au ciné, au resto. Arrête de flipper.
— Mouais… Les pâtes sont prêtes, bouge-toi le cul.
— Bah pas de Mac Do ? Sniiiif.
— C’est pour ton bien. Tu mérites mieux que de te faire culbuter à l’arrière-boutique par un mec qui pue la frite. À table.
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