Le Malheur indifférent

Handke Peter · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/2

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Le Malheur indifférent

Le Malheur Indifférent

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Sous la rubrique FAITS DIVERS il y avait ceci dans un numéro du dimanche de la Volkszeitung de Carinthie : « Une mère de famille de A. (commune de G.), âgée de 51 ans, s’est suicidée dans la nuit de vendredi à samedi en absorbant une dose massive de somnifères. »

Voilà près de sept semaines que ma mère est morte, je voudrais me mettre au travail avant que le besoin d’écrire sur elle, qui était si fort au moment de l’enterrement, ne se transforme à nouveau en ce silence hébété qui fut ma réaction à la nouvelle du suicide. Me mettre au travail : car le besoin d’écrire quelque chose sur ma mère, s’il peut survenir parfois avec une grande violence, est en même temps si confus qu’un effort de volonté sera nécessaire pour que, suivant mon premier mouvement, je ne me contente pas de taper sans arrêt la même syllabe sur le papier. À elle seule, une telle thérapie par le geste ne m’avancerait à rien, elle ne me rendrait que plus passif et apathique. Autant vaudrait partir — et puis au cours d’un voyage, en chemin, mes rêvasseries et mes flâneries machinales me porteraient moins sur les nerfs.

Depuis quelques semaines je suis aussi plus irritable que d’habitude, le désordre, le froid, le calme font que je supporte à peine une parole, je me penche pour ramasser le moindre flocon de laine, la moindre miette de pain. Je m’étonne parfois qu’un objet que je tiens ne me soit pas depuis longtemps tombé des mains tant je perds soudain toute sensation quand je pense à ce suicide. Et malgré tout j’attends ces instants parce que l’hébétude cesse et la tête s’éclaire. C’est une épouvante et je m’y sens mieux : plus d’ennui enfin, un corps décontracté, aucun écart pénible, une fuite facile du temps.

Le pire en cet instant serait la compassion d’un autre, par un regard, ou par un mot. On détourne aussitôt les yeux ou bien on coupe la parole à l’autre ; car on a besoin du sentiment que ce qu’on éprouve est incompréhensible et ne peut se transmettre : seul aspect sous lequel l’épouvante paraît cohérente et réelle. À la première question l’ennui vous reprend, tout à nouveau perd brusquement sa raison d’être. Pourtant il m’arrive de parler aux gens du suicide de ma mère, stupidement, et je me fâche s’ils osent en dire quelque chose. Tout ce que je souhaite alors est qu’on m’offre aussitôt une diversion et le premier prétexte à chamaillerie.

Dans le dernier film de James Bond, comme on lui demande si l’adversaire qu’il vient de précipiter par-dessus la rampe de l’escalier est mort et qu’il répond « J’espère bien ! », je n’ai pu, par exemple, m’empêcher de rire librement. Les plaisanteries sur la maladie ou la mort ne me gênent absolument pas, je me sens même bien en les entendant.

Les moments d’effroi ne sont toujours que très brefs, sentiments d’irréalité plutôt que moments d’effroi, tout se reforme au bout de quelques instants, et si vous vous trouvez en compagnie, vous vous efforcez aussitôt de manifester à l’autre une attention particulière, comme si vous veniez d’être impoli avec lui.

Depuis que j’ai commencé à écrire, ces états me semblent d’ailleurs lointains et révolus, et c’est probablement parce que j’essaie d’en faire une description très précise. En les décrivant je commence déjà à me les rappeler comme je me rappellerais une période close de ma vie, et me les rappeler et les formuler me demande une telle concentration que les brèves rêveries des dernières semaines me sont déjà devenues étrangères. Car j’avais de ces « états » quelquefois : les représentations quotidiennes, qui ne sont après tout que les répétitions indéfiniment rabâchées de représentations originelles vieilles de plusieurs années et de dizaines d’années, se dissociaient soudain, la conscience faisait mal devant le grand vide qui s’y était brusquement installé.

C’est fini maintenant, je ne connais plus ces états. Quand j’écris, j’écris nécessairement sur autrefois, sur quelque chose de terminé, le temps de l’écriture du moins. Je fais un travail littéraire, comme d’habitude, extériorisé et matérialisé en une machine à souvenirs et à formulation. Et j’écris l’histoire de ma mère, d’abord parce que je crois en savoir plus sur elle et sur les circonstances de sa mort que le premier interviewer étranger venu qui pourrait vraisemblablement résoudre sans peine cet intéressant cas de suicide en interprétant les rêves selon des données religieuses, psychologiques ou sociologiques, ensuite pour moi-même car je revis quand quelque chose m’occupe, enfin parce que, tout comme cet interviewer, je voudrais rendre exemplaire cette MORT VOULUE, mais de façon différente.

Toutes ces motivations en valent d’autres, évidemment, d’autres qui ne valent pas plus pourraient les remplacer. Il y avait ainsi de brefs instants d’extrême silence et le besoin de les formuler — les mêmes prétextes à écrire que depuis toujours.

Lorsque j’arrivai pour l’enterrement, je découvris dans le porte-monnaie de ma mère un récépissé de lettre portant le numéro 432. Le vendredi soir, juste avant de rentrer à la maison et de prendre les comprimés, elle m’avait envoyé à Francfort un double de testament par lettre recommandée (mais pourquoi aussi en EXPRÈS ?). Le lundi j’étais au même bureau de poste pour téléphoner. C’était deux jours et demi après sa mort, et je vis le rouleau jaune d’étiquettes de recommandés posé devant l’employé : on avait envoyé neuf autres lettres depuis, le prochain numéro était donc le 442 et la ressemblance entre cette image et le chiffre que j’avais dans la tête était telle qu’instantanément mes idées se brouillèrent et que j’eus l’impression fugitive que tout était faux. L’envie de le raconter à quelqu’un me remit tout à fait d’aplomb. C’était une bien belle journée; de la neige ; nous avons mangé de la soupe aux quenelles de foie ; « cela commença ainsi… » ; si l’on entamait un récit de cette façon, tout aurait l’air inventé, on ne contraindrait pas le lecteur ou l’auditeur à s’engager personnellement, on ne ferait vraiment que lui proposer une histoire de pure fiction.

Cela commença donc il y a un peu plus de cinquante ans par la naissance de ma mère dans ce même village où elle est morte. Tout ce qui pouvait rapporter dans la région appartenait à l’Église ou à la noblesse terrienne ; une partie en était louée à la population qui se composait en majorité d’artisans et de petits paysans. Le dénuement général était si grand à l’époque que la petite propriété terrienne était encore très rare. On peut dire que les conditions qui régnaient étaient celles d’avant 1848, si ce n’est que le servage officiel était aboli. Mon grand-père — il vit encore et a quatre-vingt-sept ans — était charpentier et en plus cultivait avec sa femme quelques champs et quelques prairies pour lesquels il versait un fermage annuel. Il est d’origine slovène et enfant naturel, comme la plupart des petits paysans de l’époque qui, longtemps après la puberté, n’avaient pas d’argent pour se marier et pas d’endroit où loger une famille. La mère de mon grand-père était, elle, la fille d’un fermier très aisé ; chez ce fermier, qui ne voyait en lui que le « procréateur », le père de mon grand-père était placé comme domestique. Toujours est-il que mon arrière-grand-mère eut les moyens d’acheter une petite ferme grâce à ses origines.

Après des générations de domestiques privés de ressources, aux certificats de baptême incomplets, nés et morts dans des lieux étrangers, ne laissant pratiquement aucun héritage parce qu’on les couchait dans la tombe avec leur unique bien, le costume de fête, mon grand-père fut donc le premier à grandir dans un milieu où vraiment il pouvait se sentir chez lui, sans être uniquement toléré en échange d’un travail journalier.

Dans la rubrique économique d’un journal, il y a quelque temps, on pouvait lire à la défense des principes économiques du monde occidental que la propriété était de la LIBERTÉ CONCRÉTISÉE. Pour mon grand-père, le premier à posséder au moins un bien immobilier parmi une série d’hommes privés de moyens donc de pouvoirs, peut-être était-ce encore juste : la conscience de posséder quelque chose était si libératrice qu’après des générations sans volonté une volonté pouvait se former soudain : devenir encore plus libre et, à juste titre certainement dans la situation qui était celle du grand-père, cela se réduisait à : augmenter son bien.

Mais la propriété initiale était si petite que pour la conserver on avait déjà besoin de presque toute son énergie. Les petits propriétaires ambitieux n’avaient plus qu’une seule solution : l’épargne.

Donc mon grand-père épargna puis il perdit ce qu’il avait épargné dans l’inflation des années 20. Et il recommença à épargner, mais si dans ce but il amassait les économies, avant tout il réprimait ses propres besoins et attribuait à ses enfants cette absence fantôme de besoins ; en tant que femme, sa femme, de naissance, n’avait pu songer à rien d’autre de toute manière.

Il continua à épargner en attendant d’avoir à INSTALLER ses enfants lorsqu’ils se marieraient ou exerceraient un métier. Consacrer aussitôt ses épargnes à les FORMER, il aurait été presque anormal pour lui d’avoir une telle idée, surtout en ce qui concernait ses filles. Et chez les fils eux-mêmes les cauchemars séculaires des gueux qui se sentent partout à l’étranger étaient vraiment devenus une seconde nature, c’est ainsi que l’un d’eux, qui avait eu une bourse pour le lycée par hasard plus que par choix, ne supporta pas ce milieu insolite plus de quelques jours, parcourut à pied la nuit les quarante kilomètres séparant la ville de la maison de ses parents et là — c’était un samedi, jour habituel du nettoyage de la maison et de la cour — se mit aussitôt à balayer la cour sans un mot ; le bruit qu’il faisait avec son balai dans le petit matin manifestait pour lui. Il fut ensuite un menuisier très compétent et content de l’être, paraît-il.

Il fut tué ainsi que son frère aîné au début de la Seconde Guerre mondiale. Le grand-père avait toujours continué à épargner et avait de nouveau perdu ses épargnes dans le chômage des années 30. Il épargnait, c’est-à-dire : il ne buvait pas, ne fumait pas ; jouait très peu. Le seul jeu qu’il se permettait était la partie de cartes du dimanche ; mais l’argent qu’il gagnait alors — et son jeu était si raisonnable qu’il était presque toujours le gagnant — était encore pour l’épargne, il pouvait peut-être gratter une toute petite pièce pour ses enfants. Après la guerre il recommença à épargner, et devenu rentier, il n’a jamais cessé.

Le fils survivant, un maître charpentier capable d’employer vingt ouvriers, n’a plus besoin d’épargner : il investit; et cela veut dire qu’il peut boire et jouer, c’est même ce qui convient. À l’opposé de son père, silencieux sa vie durant, détaché de tout, il a au moins trouvé ainsi une sorte de langage, même s’il ne l’utilise que pour représenter en tant que conseiller municipal un petit parti oublié du monde et rêvant d’un grand avenir grâce à son grand passé.

Naître femme dans ces conditions c’est directement la mort. On peut dire cependant que c’est tranquillisant : aucune peur de l’avenir en tout cas. Les diseuses de bonne aventure des jours de kermesse ne lisaient sérieusement l’avenir que dans les mains des garçons ; lu dans les mains des filles, l’avenir n’était que de la frime. Aucune possibilité, tout prévu d’avance : de petites agaceries, un rire étouffé, une brève perte de contenance, et pour la première fois l’expression résignée et lointaine avec laquelle on s’occupait à nouveau de ménage, les premiers enfants, s’attarder un peu une fois le travail terminé à la cuisine, ne pas être entendue dès le début, peu à peu ne plus écouter soi-même, parler toute seule, puis les jambes qui flanchent, varices, plus qu’un murmure en dormant, cancer des ovaires, et la mort vient remplir les décrets de la Providence. Les degrés d’un jeu auquel les petites filles jouaient beaucoup dans la région n’étaient-ils pas : Fatigue / Épuisement / Maladie / Maladie grave / Mort ?

Ma mère était l’avant-dernière de cinq enfants. Elle fit preuve d’intelligence à l’école, les instituteurs lui donnaient les meilleures appréciations, faisaient surtout l’éloge de sa belle écriture, puis ce fut la fin des années d’école. Apprendre n’avait été qu’un jeu pour enfants, la scolarité obligatoire était accomplie, on devenait adulte, apprendre devenait inutile. À la maison, les filles s’habituaient à leur future vie domestique.

Aucune angoisse à part l’angoisse viscérale dans le noir et pendant l’orage ; la simple alternance de la chaleur et du froid, de l’humidité et du sec, du confort et de la gêne.

Le temps coulait entre les fêtes religieuses, des gifles pour un tour clandestin au bal, un sentiment d’envie pour les frères, le plaisir de chanter dans la chorale. Ce qui se passait d’autre dans le monde restait obscur ; on ne lisait pas d’autre journal que le bulletin dominical du diocèse et on n’y lisait que le roman-feuilleton.

Les dimanches : le bœuf bouilli avec la sauce au raifort sauvage, la partie de cartes, les femmes blotties là humblement, une photo de la famille avec le premier poste de radio.

Ma mère était d’une nature exubérante, pour les photos elle plaquait ses mains sur ses hanches ou entourait d’un bras les épaules de son petit frère. Elle riait toujours et semblait vraiment ne pouvoir s’en empêcher.

Pluie-soleil, dehors-dedans; les sentiments féminins allaient dépendre beaucoup du temps parce que « dehors », ce ne serait presque toujours que la cour, et « dedans », ce serait exclusivement la maison sans chambre à soi.

Le climat varie beaucoup dans cette région : hivers froids et étés lourds, mais on se mettait à frissonner dès que le soleil baissait ou même à l’ombre des feuillages. Beaucoup de pluie ; dès le début septembre un brouillard humide souvent à longueur de journée devant les fenêtres beaucoup trop petites, qu’aujourd’hui encore on construit à peine plus grandes : gouttes d’eau sur les cordes à linge, crapauds qui sautaient au travers du chemin devant vous dans le noir, moucherons, insectes, papillons de nuit même le jour, vers et blattes sous chaque bûche dans la réserve de bois : on ne pourrait que dépendre de tout cela, il n’y avait pas autre chose. Des désirs souvent et un bonheur vague, presque aucun désir et une pointe de malheur.

Aucune possibilité de comparaison avec une autre forme de vie : plus d’exigence non plus ?

Cela commença par un désir qui s’empara soudain de ma mère : elle voulait apprendre ; car autrefois, en petite fille qui apprenait, elle avait senti une part d’elle-même. Comme lorsqu’on dit : « Je me sens. » Pour la première fois un désir et ce désir fut exprimé, devint finalement une idée fixe. Ma mère racontait qu’elle avait « quémandé » de mon grand-père la permission d’apprendre quelque chose. Mais il n’en était pas question : un signe de la main suffisait pour qu’on n’en parle plus ; on faisait un geste de refus, c’était impensable.

Il y avait cependant dans la population un respect traditionnel des faits accomplis : une grossesse, la guerre, l’État, les coutumes et la mort. Lorsque ma mère partit tout bonnement de la maison vers quinze, seize ans pour aller apprendre la cuisine dans un hôtel du lac, le grand-père la laissa faire puisque de toute façon elle était partie ; et puis il y avait peu à apprendre en cuisine.

Mais il n’y avait déjà plus d’autre possibilité : la plonge, les chambres, l’aide aux fourneaux, la cuisine. « Manger, ça existera toujours. » Sur les photos, visage coloré, bonnes joues, bras dessus bras dessous avec des amies timides et graves qu’elle avait entraînées ; sérénité sûre d’elle-même : « Il ne peut plus rien m’arriver ! » ; le goût franc, exubérant de la compagnie.

La vie en ville : robes courtes (« de quatre sous »), souliers à talons hauts, permanente et clips aux oreilles, une joie de vivre insouciante. Même un séjour à l’étranger ! femme de chambre en Forêt-Noire, beaucoup d’ADORATEURS, pas d’ÉLU! Sortir, danser, se distraire, être gaie : une manière d’étourdir la crainte de la sexualité ; « et pas un ne me plaisait ». Le travail, les distractions ; le cœur gros, le cœur léger, à la radio Hitler avait une voix agréable. Le mal du pays de ceux qui ne peuvent rien s’offrir : retour à l’hôtel du lac, « je tiens déjà la comptabilité », certificats élogieux : « Mademoiselle… s’est montrée efficace et vive… Son application et sa nature franche et joyeuse nous font regretter… C’est à sa demande qu’elle quitte notre maison… » Promenades en barque, nuits passées à danser, aucune lassitude.

Le 10 avril 1938 : le Oui allemand ! « À 16 h 15 mn le Führer est apparu après un passage triomphal dans les rues de Klagenfurt aux accents de la marche de Badenweiler. L'enthousiasme des masses paraissait sans bornes. Les milliers de drapeaux à croix gammée des établissements balnéaires et des villas se reflétaient dans le Wörther See déjà libéré des glaces. Les appareils du Reich et nos propres avions rivalisaient à qui mieux mieux avec les nuages. »

Les journaux proposaient dans leurs annonces des insignes électoraux et des drapeaux en soie ou simplement en papier. Les équipes de football se séparaient en fin de partie avec le réglementaire « Sieg Heil ! ». Les voitures ne portaient plus la lettre A mais la lettre D. À la radio : 6 h 15 diffusion des ordres, 6 h 35 la maxime, 6 h 50 gymnastique, 20 heures concert Richard Wagner, jusqu'à minuit variétés et musique de danse depuis l'émetteur allemand de Königsberg.

« Il faut que ton bulletin de vote soit comme ça le 10 avril : tu mettras de grosses croix dans le grand rond en dessous du OUI. »

Les voleurs récidivistes tout juste sortis de prison se dénonçaient d'eux-mêmes en prétendant qu'ils avaient acheté les objets volés dans des magasins qui, appartenant à des Juifs, AVAIENT CESSÉ D'EXISTER.

Démonstrations avec retraites aux flambeaux et heures chômées ; les bâtiments pourvus de nouveaux signes de distinction avaient maintenant des FAÇADES et RESSORTAIENT ; les forêts et les sommets SE DÉCORAIENT ; les événements historiques étaient présentés aux gens de la campagne sous forme de spectacle naturel.

« Nous étions assez excités », racontait ma mère. On faisait pour la première fois l'expérience de la communauté. Même l'ennui des jours de semaine prenait l'ambiance d'un jour de fête, « jusqu'aux heures tardives de la nuit ». Enfin une vaste cohérence se manifestait dans tout ce qui était jusqu'alors incompréhensible et étranger : tout s'ordonnait en une relation, même le travail singulièrement automatique prenait un sens, celui d'une fête. Les gestes qu’on accomplissait alors se combinaient en un rythme sportif parce qu’on les imaginait exécutés en même temps par d’autres, innombrables, et cela donnait à la vie une forme où l’on se sentait tenu d’une main ferme mais libre aussi.

Le rythme devenait partie de l’existence : un rituel.

« L’intérêt général domine l’intérêt particulier, le sens du général domine le sens du particulier. » Et on était partout chez soi, il n’y avait plus de mal du pays. Nombreuses adresses au dos des photos, pour la première fois on se procurait (ou on vous offrait ?) le calepin : tant de gens étaient vos amis tout à coup, les événements étaient si nombreux qu’on pouvait en OUBLIER. Elle avait toujours voulu être fière de quelque chose ; et comme tout ce qui était fait était plus ou moins important, elle devint véritablement fière, non pas de quelque chose de précis mais fière en général, une attitude, et l’expression d’un goût de vivre enfin obtenu ; elle n’aurait pas voulu renoncer à cette fierté confuse.

Elle ne s’intéressait toujours pas à la politique : ce qui se déroulait si ostensiblement était pour elle bien différent — mascarade, spectacle hebdomadaire de la UFA ( « Grand spectacle d’actualités-Deux semaines musicales »), dimanche païen. Mais la « politique », c’était quelque chose d’immatériel, d’abstrait, ce n’était ni un bal costumé, ni une ronde, ni un orchestre folklorique, cela ne SE MONTRAIT pas en tout cas. Des parades à tout propos et la « politique », alors ? — le mot n’était pas un concept parce que, comme tous les concepts politiques, les manuels scolaires vous l’avaient déjà seriné, sans aucune relation avec quelque chose de palpable, de réel, uniquement sous forme d’un slogan ou bien, si c’était par images, sous forme d’une allégorie loin des hommes : l’oppression était une chaîne ou un talon de botte ; la liberté, un sommet montagneux ; le système économique, des cheminées d’usine à la fumée rassurante et une pipe des dimanches ; le système social, une échelle graduée : Empereur-Roi-Noble / Bourgeois-Paysan-Tisserand / Menuisier-Mendiant-Fossoyeur : et ce jeu ne pouvait se jouer à fond que dans les familles nombreuses de paysans, menuisiers, tisserands.

Cette période aida ma mère à sortir d’elle-même et à devenir autonome. Elle acquit une contenance, perdit sa dernière crainte du contact : un petit chapeau glissé de travers parce qu’un garçon lui appuyait la tête contre la sienne tandis qu’elle ne faisait que rire vers l’appareil, contente d’elle. (Cette fiction que les photos puissent vraiment « dire » ce genre de choses : mais toute mise en formules n’est-elle pas plus ou moins fictive après tout, même s’il s’agit d’un fait réel ? Moins, si l’on se contente de relater ; plus, lorsqu’on cherche les formules les plus précises ? Et c’est peut-être si l’affabulation est la plus forte que l’histoire deviendra intéressante aussi pour quelqu’un d’autre, parce qu’on est plus enclin à s’identifier à des formulations qu’à de simples faits relatés ? — D’où le besoin de poésie ? « Cherchant son souffle au bord d’un fleuve », formulation chez Thomas Bernhard.)

La guerre, série de communiqués de victoire annoncés par une musique tonitruante sortant du rond d’étoffe des haut-parleurs tandis que les récepteurs luisaient mystérieusement dans l’ombre des « coins du Seigneur », renforçait encore le sens de soi-même en « accroissant l’incertitude de toute circonstance » (Clausewitz) et en rendant passionnément hasardeux ce qui était auparavant évidence quotidienne. Cela n’avait pas été pour ma mère ce spectacle d’angoisse de la petite enfance déterminant en partie la sensibilité future, comme cela devait l’être pour moi, mais avant tout l’expérience d’un monde légendaire dont jusqu’alors on avait peut-être pu regarder les prospectus. Un sens nouveau des écarts, de ce qui AVANT était EN PAIX, et surtout des autres individus qui n’avaient jamais joué que des rôles vides de contenu, camarades, cavaliers, collègues. Pour la première fois aussi le sens de la famille : « Cher frère, je cherche sur la carte l’endroit où tu pourrais te trouver… Ta sœur. »

De même le premier amour : pour un Allemand du parti, employé de Caisse d’épargne dans le civil, qui avait un petit prestige en tant qu’officier payeur — et presque aussitôt une grossesse. Il était marié, elle l’aimait, d’un grand amour, écoutait tout ce qu’il lui disait. Elle lui présenta ses parents, fit avec lui des promenades dans les environs, lui tint compagnie dans sa solitude de soldat. « Il était plein d’attentions pour moi, et je n’avais pas peur de lui comme des autres hommes. »

Il décidait, elle consentait à tout. Il lui fit un cadeau un jour : du parfum. Il lui prêta aussi un poste de radio pour sa chambre, vint le reprendre plus tard. Il lisait encore « à cette époque », ils lisaient ensemble un livre intitulé Au coin du feu. Au cours d’une promenade dans la montagne, comme ils couraient un peu dans la descente, ma mère laissa échapper un vent, mon père le lui reprocha ; plus loin, lui-même lâcha un pet, il toussota. Elle se recroquevillait sur elle-même en me le racontant plus tard, gloussait d’un air malicieux mais aussi avec mauvaise conscience parce qu’elle médisait de son seul amour. Elle riait toute seule à l’idée qu’elle avait été amoureuse un jour et amoureuse de cet homme. Il était plus petit qu’elle, beaucoup plus âgé, presque chauve, elle marchait à ses côtés en talons plats, changeant sans cesse de pas pour suivre son rythme, pendue à un bras récalcitrant d’où elle glissait sans arrêt, couple disparate, ridicule — et malgré tout elle se languissait encore vingt ans après d’un sentiment semblable à celui qu’elle avait éprouvé pour ce scribe de Caisse d’épargne à cause de quelques misérables prévenances intéressées. Mais l’AUTRE ne vint jamais : les circonstances de la vie l’avaient formée pour un amour qui devait rester fixé sur un objet sans équivalent, sans remplaçant.

Après mes examens de fin d’études, je vis mon père pour la première fois : avant l’heure du rendez-vous, je le croisai par hasard dans la rue, un bout de papier plié sur son nez brûlé par le soleil, des sandales aux pieds, un colley en laisse. Ensuite il rencontra son ancienne maîtresse dans un petit café du village où elle était née, ma mère excitée, mon père perplexe ; je me tenais à distance près du juke-box, appuyai sur Devil in disguise d’Elvis Presley. Le mari était au courant de tout mais pour manifester, il se contenta d’envoyer au café son benjamin qui acheta une glace puis se planta près de sa mère et de l’étranger, demandant de temps en temps à sa mère, toujours avec les mêmes mots, quand elle allait se décider à rentrer à la maison. Mon père fixait des verres de soleil sur une paire de lunettes, parlait de temps en temps à son chien, dit qu’il allait « peut-être bien » payer. « Non, non, je t’invite », dit-il, comme ma mère prenait aussi son porte-monnaie dans son sac. De notre voyage de vacances à deux, nous avons écrit ensemble une carte postale à ma mère. À tous les endroits où nous nous arrêtions, il répétait que j’étais son fils, soucieux avant tout de ne pas nous faire prendre pour des homosexuels (« article 175 »). La vie l’avait déçu, il se retrouvait de plus en plus seul. « J’aime les bêtes depuis que je connais les hommes », disait-il, mais il ne le pensait pas vraiment, bien sûr.

Peu avant l’accouchement, ma mère épousa un sous-officier de la Wehrmacht qui la VÉNÉRAIT depuis longtemps et se moquait bien de cet enfant qu’elle allait avoir d’un autre. « Ce sera elle », avait-il pensé en la voyant et il avait aussitôt parié avec ses camarades qu’il l’aurait, ou plutôt qu’elle le prendrait. Il lui déplaisait profondément, mais on lui inculqua le sens du devoir (donner un père à l’enfant) : elle se laissa intimider pour la première fois, perdit un petit peu de son rire. Elle était aussi impressionnée de voir que quelqu’un s’était mis dans la tête de l’avoir, elle.

« Je croyais que de toute façon il mourrait à la guerre, racontait-elle. Mais brusquement j’ai tout de même eu peur pour lui. »

Cela lui donnait toujours droit à un prêt pour jeune ménage. Elle partit avec l’enfant chez les parents de son mari à Berlin. On la toléra. Les premières bombes tombèrent, elle repartit, histoire banale, elle riait de nouveau, criait souvent aussi et vous faisait bondir.

Elle oubliait le mari, serrait son enfant si fort qu’il pleurait, se terrait dans la maison où depuis la mort des frères on s’évitait du regard, l’air borné. N’y aurait-il plus rien? Tout était-il fini ? Messes à la mémoire des morts, les maladies infantiles, rideaux fermés, échange de lettres avec d’anciens amis des jours légers, se rendre utile à la cuisine et dans les travaux des champs qu’on abandonnait sans arrêt pour placer le petit à l’ombre ; puis les sirènes de l’alerte déjà, même à la campagne, la course de la population vers les grottes prévues pour servir d’abris pendant les bombardements, le premier entonnoir du village, futur terrain de jeux et dépotoir.

Le plein jour à son tour évoquait des fantômes, et le milieu, qu’une approche journalière incessante avait peu à peu extirpé des cauchemars de l’enfance et rendu ainsi familier, hantait de nouveau les esprits sous forme d’une apparition insaisissable.

Devant tous les événements ma mère semblait être là, bouche ouverte. Elle ne devenait pas peureuse, devant la peur contagieuse des autres, elle pouvait peut-être éclater d’un rire bref parce qu’elle avait honte en même temps de sentir son corps se faire soudain autonome avec autant d’aplomb. « Tu n’as pas honte ! » ou bien : « Tu devrais avoir honte ! » c’était déjà pour la petite fille et surtout pour l’adolescente le fil conducteur constamment présenté par les autres. Dans ce contexte catholique et campagnard, toute manifestation d’une vie féminine propre était avant tout déplacée et incontrôlée ; coups d’œil obliques jusqu’à ce que la confusion ne soit plus seulement mimée par des grimaces mais aille tout au fond effaroucher les sentiments les plus élémentaires. « Femmes rougissantes » même dans la joie parce que l’usage commandait d’avoir honte de cette joie ; le visage ne pâlissait pas mais rougissait dans la tristesse, on ne fondait pas en larmes mais en sueur.

À la ville, ma mère avait pu croire qu’elle avait trouvé une forme de vie un peu conforme à sa nature, dans laquelle elle se sentait bien en tout cas — mais elle constatait que, en excluant toute autre possibilité, la forme de vie des autres prétendait être aussi le seul contenu de vie menant au salut. Lorsqu’elle parlait de sa personne, au-delà d’une phrase de constatation, un simple regard suffisait pour la faire taire. La joie de vivre, un pas de danse pendant le travail, fredonner une rengaine, c’était une idée folle, et comme vous n’étiez pas suivi et que vous restiez isolé, vous étiez bientôt de cet avis. Pour les autres, la vie devait être aussi un exemple, ils mangeaient très peu pour l’exemple, gardaient le silence pour l’exemple, n’allaient se confesser que pour rappeler ses péchés à celui qui restait à la maison.

Et on était réduit à la famine. La plus petite tentative d’explication personnelle n’était que répondre à une attaque. On se sentait libre — on ne pouvait l’exprimer. Les autres étaient des enfants sans doute ; mais on était déprimé quand c’étaient des enfants qui vous regardaient de cet air critique.

Peu après la fin de la guerre, ma mère se souvint de son mari et, alors que personne ne l’avait appelée, elle repartit pour Berlin. Le mari aussi avait oublié qu’un jour, dans un pari, il avait misé sur elle, il vivait avec une amie ; n’était-ce pas la guerre autrefois ?

Mais elle avait amené l’enfant, tous deux suivirent le principe du devoir à contrecœur.

En sous-location dans une grande pièce à Berlin-Pankow, conducteur de tramway, le mari buvait, receveur de tramway, il buvait, boulanger, il buvait.

La femme allait sans arrêt trouver l’employeur avec le deuxième enfant qu’elle avait eu et le suppliait de refaire un essai, histoire banale.

Ma mère dans cette misère perdit ses joues rondes de campagnarde et devint une femme très élégante. Elle portait haut la tête et acquit une démarche. Elle en était à pouvoir mettre n’importe quoi, ça l’habillait. Elle n’avait pas besoin de renard sur les épaules. Quand le mari, redevenu lucide après l’ivresse, s’accrochait à elle et lui faisait comprendre qu’il l’aimait, elle avait pour lui un sourire de pitié inflexible. Plus rien n’avait de prise sur elle.

Ils sortaient beaucoup et formaient un beau couple. Lorsqu’il était ivre, il devenait INSOLENT, elle devait se montrer SÉVÈRE avec lui. Et il la battait parce qu’elle n’avait rien à lui dire, c’était tout de même lui qui rapportait l’argent à la maison.

Elle se fit avorter avec une aiguille à l’insu de son mari.

Il habita un moment chez ses parents, puis on le lui renvoya. Souvenirs d’enfance : le pain frais qu’il apportait parfois à la maison, les pains de seigle noirs et huileux autour desquels la pièce sombre s’épanouissait, les paroles gentilles de la mère. Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer-blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts — de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés.

Elle n’était donc rien devenue, elle ne pouvait plus rien devenir non plus, il avait vraiment été inutile de le lui prédire. Elle parlait déjà de ses « années d’autrefois » alors qu’elle n’avait même pas trente ans. Elle n’avait rien « admis » jusqu’à présent mais les circonstances de la vie devenaient si misérables qu’elle devait, pour la première fois, être raisonnable. Elle admit le bon sens sans rien comprendre. Elle avait commencé à imaginer des choses et même essayé tant bien que mal de vivre selon elles — et ce fut : « Sois donc raisonnable » — le réflexe de raison — « Mais je suis très calme ! » Elle était donc partagée et apprit elle-même le partage, avec les personnes, avec les objets, et pourtant ce partage ne lui apportait pas grand-chose : les personnes, un mari à qui on ne pouvait pas parler et des enfants à qui on ne pouvait pas encore parler, ne comptaient guère, les objets n’étaient disponibles que par unités minimes — et elle eut à devenir mesquine et économe : on n’avait pas le droit de mettre les chaussures du dimanche en semaine, on devait replacer le costume de ville sur son cintre dès qu’on était à la maison, le filet à provisions n’était pas fait pour jouer ! Pas avant demain le pain frais. (Plus tard, ce fut ma montre de confirmation qui fut mise sous clé aussitôt après la cérémonie.)

Dans son impuissance elle se raidit et s’y surpassa. Elle devint susceptible et le dissimula derrière une dignité forcée, anxieuse, sous laquelle perçait à la moindre blessure un être sans défense saisi de panique. Il était très facile de l’humilier.

Elle croyait, comme son père, qu’elle ne pouvait plus rien s’offrir mais sans cesse demandait aux enfants, avec un sourire honteux, de la faire goûter un peu à une friandise.

On l’aimait chez les voisins et elle était admirée, c’était une nature d’Autrichienne sociable, aimant chanter, un être DROIT, elle n’était pas affectée et maniérée comme les gens de la ville, il n’y avait aucune critique à lui faire. Elle s’entendait même avec les Russes parce qu’elle pouvait communiquer avec eux en slovène. Elle leur disait beaucoup de choses, épuisait leur vocabulaire commun, cela la libérait.

Mais jamais elle n’eut envie d’une aventure. Pour une aventure elle avait trop vite le cœur gros ; la pudeur toujours prêchée, devenue instinctive. Elle ne pouvait se représenter une aventure que sous la forme de quelqu’un qui « voulait quelque chose d’elle » ; et cela la faisait reculer, elle qui ne voulait rien de personne. Les hommes dont elle aima la compagnie plus tard étaient des GENTILSHOMMES, le bien-être qu’elle trouvait auprès d’eux lui suffisait comme tendresse. Qu’il y eût quelqu’un à qui parler et elle se sentait détendue, presque heureuse. Elle n’acceptait plus la moindre approche, ou bien il aurait fallu y mettre cette prudence qu’elle avait mise autrefois à se sentir un être libre — mais elle ne la connaissait plus qu’en rêve.

Elle devint un être neutre, se dilapidait dans les banalités quotidiennes.

Elle n’était pas solitaire, il lui arrivait de se percevoir comme une partie de quelque chose. Mais il n’y avait personne pour la compléter. « Nous nous complétions si bien », disait-elle en parlant des jours passés avec l’employé de Caisse d’épargne ; cela restait son idéal d’un amour éternel.

L’après-guerre ; la capitale : vivre à la ville comme autrefois n’était pas possible ici. Montant et descendant parmi les décombres d’un bout à l’autre de la ville, on cherchait les raccourcis, et pourtant on devait sans cesse rester un peu en arrière dans les longues files d’attente, refoulé par des contemporains réduits à des coudes et regardant en l’air. Un rire bref et malheureux, le refus de se voir et le regard qui se promène en l’air comme celui des voisins, se laisser surprendre à manifester comme eux un besoin, orgueil blessé, mais tentatives de s’affirmer, pitoyables parce que c’était précisément devenir la réplique et l’équivalent des voisins : être bousculé et bousculer, être malmené et malmener, être insulté et insulter. Cette bouche qui avait pu rester ouverte de temps en temps, celle de l’adolescente étonnée (ou de la femme qui fait-mine-de), de la campagnarde qui s’effraie à la fin d’une rêverie soulageant le cœur gros, était exagérément close dans cette vie nouvelle pour montrer qu’on s’adaptait à un esprit de décision général qui ne pouvait être qu’une façade parce qu’il n’y avait pratiquement aucune décision personnelle à prendre.

Un masque pour visage — non pas un masque rigide mais un masque mobile — une voix déguisée qui, s’efforçant craintivement d’être neutre, n’imitait pas seulement le dialecte étranger mais aussi les expressions inconnues — « À vos souhaits !» — « Pas touche ! » — « Tu as encore eu un appétit d’ogre ! — un maintien copié sur les autres, ce déhanchement, un pied posé devant l’autre… tout cela non pas pour devenir un être différent mais un TYPE; d’un personnage d’avant guerre à un personnage d’après guerre, d’une péquenaude à une créature de la ville dont la description pouvait se réduire à : GRANDE, MINCE, CHEVEUX FONCÉS.

Une telle description qui était celle d’un type permettait aussi de se sentir libéré de sa propre histoire, parce que la sensation de soi-même ne correspondait plus qu’au coup d’œil rapide d’un étranger qui vous jauge en objet érotique.

C’est ainsi qu’une âme qui n’avait jamais eu la possibilité de connaître la tranquillité bourgeoise trouva du moins une assurance superficielle en imitant misérablement dans ses rapports avec les autres le système bourgeois de jauge pratiqué avant tout par les femmes, et : celui-ci est mon type, moi, je ne suis pas le sien ; ou bien : je suis le sien mais lui n’est pas le mien ; ou encore : nous sommes faits l’un pour l’autre, ou alors, on ne peut pas se sentir — et toutes les formes de relation sont si bien conçues déjà comme des règles contraignantes que toute attitude comparativement isolée, un peu adaptée à l’autre, ne représente qu’une exception à ces règles. « En fait, il n’était pas mon type », disait par exemple ma mère à propos de mon père. On vivait donc selon cette doctrine du type, se sentant agréablement changé en objet et ne souffrant plus non plus de soi-même, ni de son origine, ni de son individualité peut-être bancale et tarée, ni des conditions de survie chaque jour renouvelées ; en tant que type, le petit homme sortait plus grand de sa solitude et de son isolement honteux, s’évanouissait et devenait pourtant quelqu’un, même si ce n’était que passager.

Et on se contentait de planer le long des rues, porté par tout ce qu’on pouvait avec insouciance laisser derrière soi, rebuté par tout ce qui exigeait un arrêt et de nouveau vous imposait à vous-même : les files d’attente, un grand pont au-dessus de la Spree, une vitrine de voitures d’enfants. (Elle s’était encore fait avorter en cachette.) Pas de répit pour être en repos, pas de relâche pour être débarrassé de soi-même. Devise : « Aujourd’hui je ne penserai à rien, aujourd’hui je serai toujours joyeuse. » Cela réussissait quelquefois, l’individuel s’évanouissait dans le typique. Et même la tristesse n’était plus alors qu’un stade fugitif de la gaieté : « Abandonnée comme une pierre sur les routes, que je suis abandonnée, que je suis abandonnée ! » Grâce à la mélancolie incroyablement factice de cet air populaire artificiel, elle apportait sa part à l’amusement général et au sien, et le programme pouvait se poursuivre par des histoires drôles masculines dont l’accent qui annonçait des grivoiseries vous permettait déjà de rire sans réserve.

Mais à la maison les QUATRE MURS, seule avec eux ; il y avait un dernier prolongement au badinage, fredonner, ce pas de danse en enlevant ses souliers, l’envie brève d’exploser, mais déjà on se traînait à travers la pièce, du mari à l’enfant, de l’enfant au mari, d’une chose à une autre.

Elle s’embrouillait toujours ; à la maison, les petits systèmes d’évasion bourgeois n’avaient plus à fonctionner parce que les conditions de vie — l’unique pièce d’habitation, le souci du pain quotidien et de lui seul, la forme d’entente avec le COMPAGNON DE VIE presque réduite à une mimique, une gestuelle machinale et des rapports sexuels contraints — n’étaient autres que pré-bourgeoises, il aurait fallu sortir de chez soi pour au moins profiter un petit peu de la vie. Dehors, le type du vainqueur, dedans, la moitié la plus faible, l’éternel perdant. Ce n’était pas une vie !

Elle en parlait très souvent plus tard — c’était un besoin pour elle de parler — et tout en parlant, elle se secouait souvent à force de dégoût et de détresse, mais si craintivement qu’au lieu de secouer le dégoût et la détresse, elle les ranimait dans son frisson.

Un sanglot ridicule dans les toilettes quand j’étais petit, quelqu’un qui se mouche, des yeux rouges et battus. Elle était ; elle fut ; elle ne fut rien.

Ce qui est écrit ici sur quelqu’un de précis est un peu imprécis, évidemment ; mais seules des généralisations ignorant délibérément ma mère en tant que personnage principal sans doute unique d’une histoire peut-être exclusive peuvent intéresser quelqu’un d’autre que moi — la relation simple d’une vie mouvementée et de sa fin brutale ne serait qu’une gageure.

Mais le danger avec ces abstractions et ces formulations est qu’elles tendent à prendre leur autonomie. Elles oublient alors la personne d’où elles émanent — une réaction en chaîne de tournures et de phrases comme en rêve les images, la littérature devenue rituel, toute vie individuelle ne fonctionnant plus que comme prétexte.

Ces deux dangers — d’un côté la relation simple, de l’autre la disparition insensible d’un personnage au sein de phrases poétiques — ralentissent l’écriture parce que je redoute à chaque phrase de basculer. Ceci est juste pour tout travail littéraire mais particulièrement pour celui-ci où la toute-puissance des faits est telle que l’imagination n’a presque plus rien.

C’est pour cette raison aussi qu’au début je suis parti des faits et que j’ai cherché des formules pour eux. Puis je me suis aperçu que chercher des formulations, c’était m’éloigner des faits. C’est alors que je suis parti des formulations déjà disponibles, de la réserve d’universaux, non plus des faits, et que j’ai trié dans la vie de ma mère les situations déjà prévues dans ces formules; car seul un langage public, non sélectif, pouvait permettre de retrouver parmi tant de moments insignifiants ceux dont la divulgation s’imposait.

Donc je compare la provision générale de formules pour la biographie d’une femme avec la vie particulière de ma mère, phrase par phrase ; des concordances et des contradictions naît alors l’écriture véritable. Seul importe que je n’introduise pas de citations pures ; même quand les phrases ont l’apparence d’une citation, elles ne doivent à aucun moment faire oublier qu’elles s’appliquent, pour moi du moins, à quelqu’un de particulier — et pour qu’elles me paraissent utilisables, il faut que l’idée centrale, forte et bien pesée, soit ce prétexte personnel, privé si l’on veut.

Autre particularité de cette histoire : de phrase en phrase je ne m’éloigne pas de la vie intérieure des sujets décrits pour, comme c’est le cas habituellement, les considérer de l’extérieur en insectes enfin emprisonnés, me sentant finalement libéré et dans une belle humeur de fête, au contraire, je cherche avec un sérieux constant et obstiné à me rapprocher par l’écriture de quelqu’un qu’aucune phrase ne me permet cependant de saisir en entier, si bien que je dois sans cesse repartir de zéro et que je n’obtiens jamais l’habituelle symétrie de la perspective à vol d’oiseau.

D’habitude, en effet, je pars de moi-même et de mes propres histoires, je m’en dégage au fur et à mesure du processus de l’écriture pour finalement me larguer, moi et mes histoires, produit d’un travail et marchandise offerte — mais cette fois, n’étant que celui qui décrit et ne pouvant remplir également le rôle de celui qui est décrit, je ne parviens pas à prendre cette distance. Je ne peux me distancer que de moi-même, ma mère existe et, comme je le deviens sinon pour moi-même, ne devient pas une silhouette artificielle de plus en plus sereine, aérienne et planant sur elle-même. Elle ne se laisse pas emprisonner, reste insaisissable, les phrases culbutent dans le noir et s’enchevêtrent sur le papier.

« Quelque chose d’indicible », dit-on souvent dans les histoires, ou bien : « Quelque chose d’indescriptible », ce que je prends le plus souvent pour de mauvais faux-fuyants ; pourtant cette histoire, elle, tourne vraiment autour d’une chose sans nom, de secondes d’épouvante qui vous privent de la parole. Elle traite d’instants où la conscience a un sursaut d’horreur ; d’états d’épouvante si brefs que pour eux le langage arrive toujours trop tard ; d’éléments de rêve si abominables qu’on a réellement la sensation qu’ils rongent la conscience. Souffle coupé, rigidité, « un froid glacial me monta le long du dos, mes cheveux se dressèrent sur ma nuque » — uniquement les états propres à une histoire de fantômes, quand on referme bien vite un robinet qu’on vient d’ouvrir, quand on est dans la rue un soir, une bouteille de bière à la main, des états uniquement, aucune histoire achevée se concluant de façon plus ou moins rassurante, prévisible.

C’est à la rigueur dans la vie des rêves que l’histoire de ma mère peut devenir fugitivement saisissable : alors ses sentiments deviennent physiques à un point tel que je les vis comme son double et que je m’identifie à eux ; mais il ne s’agit là que de ces instants déjà évoqués, un besoin extrême de confidence coïncidant avec un silence extrême. C’est pourquoi on simule le schéma ordonné d’une biographie ordinaire et on écrit : « Autrefois-ensuite », « parce que-bien que », « était, fut, ne fut rien », on espère de cette façon dompter la tentation de l’épouvante. Ce serait peut-être le comique de la chose. )

Au début de l’été 1948, ma mère, son mari, ses deux enfants, la petite d’à peine un an dans un sac à provisions, quittèrent sans papiers le secteur Est. Toujours au petit matin, ils franchirent clandestinement deux frontières, il y eut à un moment le halte-là d’un garde-frontière russe et la réponse en slovène de ma mère comme mot de passe, et pour l’enfant ensuite une triade, aube, chuchotements, dangers, puis une excitation joyeuse pendant le trajet en chemin de fer à travers l’Autriche, et de nouveau elle habita dans sa maison natale où on installa un logement pour elle et sa famille dans deux petites pièces. Le mari fut engagé comme compagnon chez son beau-frère charpentier, à nouveau elle fit partie de la communauté d’autrefois.

Ce n’était plus comme à la ville, elle était fière ici d’avoir des enfants, et elle se montrait avec eux. Elle n’acceptait plus rien de personne. Autrefois, elle pouvait peut-être crâner un peu ; maintenant, elle se moquait des autres carrément. Elle était si moqueuse envers tous qu’ils se tenaient à peu près tranquilles. Il y avait surtout le mari, lui qui parlait si souvent de ses nombreux projets, elle se moquait de lui si durement qu’il se troublait vite et ne savait plus que regarder par la fenêtre d’un air morne. Mais il repartait de plus belle le lendemain. (Le bruit des rires moqueurs de ma mère redonne vie à cette période !) Elle interrompait aussi les enfants dès qu’ils demandaient quelque chose, elle se moquait d’eux ; il était en effet ridicule d’exprimer sérieusement un désir. Elle avait mis au monde son troisième enfant.

Elle reprit son dialecte mais seulement par jeu : une femme AYANT VÉCU À L'ÉTRANGER . Ses amies d’autrefois aussi étaient presque toutes revenues vivre dans leur village natal ; elles n’avaient fait qu’une seule petite fugue en ville et au-delà des frontières.

Dans cette forme de vie limitée en grande partie à la conduite du ménage et à la seule subsistance, l’amitié pouvait peut-être signifier connaître quelqu’un, cela ne signifiait pas lui faire des confidences. Il était clair d’ailleurs que tous avaient les mêmes soucis — vous les supportiez bien ou vous les supportiez mal, c’était tout ce qui vous distinguait des autres, une simple question de tempérament.

Les gens qui n’avaient aucun souci dans cette couche de la population se singularisaient ; des cinglés. Les ivrognes ne devenaient pas loquaces mais plus taciturnes encore, ils pouvaient crier des injures ou hurler de rire tout à coup, et à nouveau ils sombraient en eux-mêmes, et pour finir, à l’heure de la fermeture, ils se mettaient soudain à sangloter mystérieusement et embrassaient ou rossaient leur voisin.

Il n’y avait rien à raconter sur soi-même ; même à l’église, à la confession de Pâques, quand pour une fois dans l’année on pouvait dire quelque chose sur soi-même, ce n’étaient que slogans du catéchisme qu’on marmottait et où le moi vous apparaissait vraiment plus étranger qu’un morceau de lune. Quand quelqu’un parlait de soi et ne se contentait pas de raconter des choses sur le ton de la blague, on le qualifiait d’ « original ». La destinée personnelle, à supposer qu’elle ait jamais eu quelque chose d’original, était dépersonnalisée jusque dans les restes des rêves et consumée par les rites de la religion, des usages et des bonnes mœurs, de sorte qu’il n’y avait presque plus rien de l’homme dans les individus ; le mot « individu » n’était d’ailleurs connu que comme insulte.

Le rosaire douloureux ; le rosaire glorieux ; la fête de la moisson ; la fête du plébiscite ; la soirée réservée aux dames ; le verre de l’amitié ; les farces à date fixe ; la veillée funèbre ; le baiser du premier de l’An : problèmes personnels, soif de communication, goût de l’entreprise, sens de l’unique, nostalgie des lointains, appétit sexuel extériorisaient sous ces formes toutes les différentes visions d’un monde retourné dans lequel tous les rôles auraient été inversés, et on n’était plus un problème pour soi-même.

Vivre spontanément — aller se promener un jour de semaine, tomber amoureuse une deuxième fois, être une femme et boire seule un alcool à l’auberge — c’était déjà se livrer à une sorte de débauche ; on pouvait peut-être chanter un air avec d’autres ou s’inviter à danser « spontanément ». Frustré de sa propre histoire et de ses propres sentiments, on devenait peu à peu « farouche », expression employée aussi pour les animaux domestiques, les chevaux par exemple : on devenait sauvage et on ne parlait presque plus ou bien on perdait la tête et on allait crier un peu partout.

Les rites évoqués avaient alors une fonction consolatrice. La consolation : elle ne venait pas à vous, on se retrouvait en elle ; consentant enfin à reconnaître qu’on n’était rien en tant qu’individu, rien de particulier du moins.

On ne s’attendait plus définitivement à aucune révélation personnelle parce qu’on n’éprouvait plus aucun besoin de demander quelque chose. Les questions étaient toutes devenues des formules creuses, les réponses à ces questions étaient si stéréotypées qu’elles n’avaient plus à être données par des hommes, il suffisait d’objets : le doux sépulcre, le doux cœur de Jésus, la douce et douloureuse Madone se transfiguraient en fétiches où se retrouvait la nostalgie de la mort qu’on éprouvait soi-même, qui adoucissait les malheurs quotidiens ; devant ces fétiches consolateurs on s’effaçait. Et le contact quotidiennement uniforme avec les mêmes objets vous rendait à leur tour ces objets sacrés ; douce n’était pas l’inaction mais le travail. C’était de toute façon tout ce qui vous restait.

On ne savait plus regarder. « Curiosité », ce n’était pas un trait de caractère mais un excès de femme ou de femelle.

La nature de ma mère était une nature curieuse et ma mère ne connaissait pas de fétiche consolateur. Elle ne se plongeait pas dans le travail, elle s’en acquittait distraitement et devint donc insatisfaite. Les inquiétudes de la religion catholique lui étaient étrangères, elle ne croyait qu’à un bonheur ici-bas, mais ce bonheur n’était aussi qu’un effet du hasard ; par hasard elle-même avait eu la poisse.

Les gens apprendraient à la connaître !

Mais comment ?

Elle aurait tant voulu être vraiment frivole ! Et un jour elle le fut vraiment : « J’ai été frivole aujourd’hui, je me suis acheté un corsage ! » Et ce qui était déjà beaucoup dans son milieu, elle prit l’habitude de fumer, elle fumait même en public.

Beaucoup de femmes de la région buvaient en cachette ; leurs grosses lèvres grimaçantes la dégoûtaient : ce n’était pas le moyen de se faire connaître. Elle pouvait peut-être devenir un peu grise — et elle buvait à une amitié. De cette façon elle fut bientôt à tu et à toi avec les plus jeunes notables. Elle était bien accueillie dans la société qui avait pu se former jusque dans ce petit village, grâce aux quelques nantis. Elle gagna un jour le premier prix d’un bal costumé, en Romaine. Dans les distractions au moins la société campagnarde feignait d’ignorer les classes, du moment qu’on était CORRECT, JOYEUX ET RIGOLO.

À la maison elle était la « mère », le mari aussi l’appelait plus souvent par ce nom que par son prénom. Elle laissait faire, ce mot était bien le plus juste pour décrire les relations avec son mari ; à vrai dire il n’avait jamais été de près ou de loin son bien-aimé.

C’était elle maintenant qui épargnait. Mais épargner ne pouvait être mettre de l’argent de côté, comme faisait son père, c’était nécessairement épargner sur les dépenses, réduire les besoins au point qu’ils apparaissaient bientôt comme des CONVOITISES et étaient réduits encore plus.

Et même à l’intérieur de cette marge misérable on se tranquillisait encore en pensant qu’au moins on imitait le schéma d’une manière de vivre bourgeoise : même risible, il existait toujours une répartition des biens entre ceux qui étaient nécessaires, ceux qui n’étaient qu’utiles et ceux qui étaient de luxe.

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