Le Malheur indifférent

Handke Peter · Chapitre 3 sur 4 · partie 2/2

Pages du PDF

Le Malheur indifférent

Le Malheur Indifférent

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Seule la nourriture était nécessaire ; utile, le chauffage pour l’hiver; tout le reste était déjà du luxe.

Qu’il restât quelque chose pour cela vous donnait au moins une fois par semaine une petite fierté de vivre : « On s’en tire encore mieux que d’autres ! »

On s’offrait donc le luxe suivant : une place de cinéma au neuvième rang et un verre de vin mousseux après ; une tablette de chocolat Bensdorp à un ou deux schillings pour les enfants le lendemain matin ; une fois par an, une bouteille de liqueur d’œufs faite à la maison ; certains dimanches d’hiver, la crème battue, celle qu’on avait recueillie pendant la semaine en plaçant chaque nuit le pot à lait entre la double vitre. Quelle fête alors ! écrirais-je si c’était ma propre histoire ; mais ce n’était que singer servilement un mode de vie inaccessible, le jeu pour enfants du paradis terrestre.

Noël : on emballait comme cadeau ce qui était de toute façon indispensable. On se faisait des surprises avec le nécessaire, sous-vêtements, chaussettes, mouchoirs, et on disait que c’était exactement ce qu’on avait DÉSIRÉ! On jouait ainsi à recevoir presque tout en cadeau, sauf la nourriture ; j’étais par exemple rempli de gratitude pour les affaires d’écolier les plus indispensables, je les posais près de mon lit comme des cadeaux.

Une vie à la petite mesure des revenus dépendant du salaire horaire qu’elle calculait chaque mois pour son mari, avide d’une petite demi-heure par-ci par-là, en période pluvieuse la peur d’une semi-activité à peine rétribuée, quand le mari restait assis à côté d’elle dans la petite cuisine et parlait sans arrêt ou, vexé, regardait fixement par la fenêtre.

En hiver, l’allocation aux chômeurs du bâtiment que le mari dépensait à boire. Aller le chercher d’auberge en auberge ; il lui montrait ce qui restait, l’air malicieux. Coups sous lesquels elle s’esquivait ; elle ne lui parlait plus, repoussant ainsi les enfants qui s’affolaient dans ce silence et s’accrochaient au père tout contrit. Sorcière ! Les enfants prenaient un visage hostile parce qu’elle était trop intransigeante. Ils dormaient le cœur battant quand les parents étaient sortis, s’enfonçaient sous la couverture dès que l’homme poursuivait la femme à travers la pièce le matin. Elle s’arrêtait sans cesse, faisait un pas en avant, recevait directement une nouvelle bourrade, elle et lui muets de rage, enfin elle ouvrait la bouche, et il avait ce qu’il voulait : « Espèce de brute ! Espèce de brute ! » et il pouvait la battre vraiment, et après chaque coup elle lui lançait vite une moquerie.

Sinon, ils se regardaient à peine, mais dans ces instants de franche hostilité, ils se regardaient droit dans les yeux, lui se faisant petit, elle le dominant. Sous la couverture, les enfants n’entendaient que les coups et les halètements, parfois la vaisselle qui tremblait dans le buffet. Le lendemain matin, ils préparaient eux-mêmes leur petit déjeuner, pendant ce temps le mari gisait inconscient sur le lit et à côté de lui sa femme, les yeux fermés, faisait semblant de dormir. (C’est certain : cette forme descriptive fait l’effet d’être copiée, calquée sur d’autres descriptions ; interchangeable ; l’éternelle rengaine ; sans rapport avec son époque ; bref : « e XIX siècle » — mais c’est ce qui paraît indispensable ; car les éléments de la description, dans les conditions économiques esquissées et dans cette région du moins, étaient bien des éléments ainsi renouvelables, hors du temps, répétés à l’infini, bref : e XIX siècle. Et aujourd’hui encore le même refrain : à la mairie on ne voit presque sur le panneau d’affichage que des listes d’interdits de cabarets.)

Elle ne s’enfuit pas. Elle avait compris où était sa place. « J’attendrai bien que les enfants soient grands. » Un troisième avortement, avec une forte hémorragie cette fois. Elle devint encore enceinte juste avant ses quarante ans. Un nouvel avortement n’était plus possible, elle porta l’enfant.

« Pauvreté » était un mot plus ou moins noble, il était beau. Comme des vieux livres d’école, il émanait aussitôt de lui certaines représentations : pauvre mais propre. Par la propreté les pauvres devenaient dignes de vivre en société.

Le progrès social consistait en un apprentissage de l’hygiène ; dès que les miséreux étaient devenus propres, « pauvreté » devenait un terme honorifique. Et pour les intéressés eux-mêmes la misère n’était plus que la saleté d’un pays d’asociaux qui n’était pas le leur.

« Une fenêtre est la carte de visite des habitants. »

Et les besogneux, obéissants, dépensaient pour se débarrasser de leur propre souillure les moyens qu’un esprit progressiste accordait en vue de leur assainissement. Ils avaient pu dans la misère déranger les idées de l’opinion par des images repoussantes mais précisément concrètes et palpables, mais en tant que « classe la plus pauvre » assainie, nettoyée, leur vie devenait une abstraction échappant à ce point à toute représentation qu’on pouvait les oublier. Il y avait de la misère des descriptions matérielles, il n’y avait pour la pauvreté que des symboles.

Et ces descriptions matérielles de la misère, elles s’attachaient uniquement à ce que la misère avait de dégoûtant physiquement, elles-mêmes produisaient le dégoût par leur manière complaisante de décrire, à cause de cela le dégoût, au lieu de se transformer en pulsion d’action, vous rappelait simplement le stade anal, celui où l’on pouvait manger ses excréments.

Dans certains foyers, par exemple, l’unique récipient pouvait servir de vase de nuit et le lendemain on l’utilisait pour travailler la farine. Il est certain qu’on le rinçait auparavant à l’eau bouillante, ce n’était donc pas très grave, mais par le simple fait de décrire le phénomène on lui donnait le pouvoir d’inspirer le dégoût. « Ils font leurs besoins dans un récipient et ensuite mangent dans ce récipient. — Pouah ! » Beaucoup mieux que la simple vision des choses, les mots transmettent cette sorte de dégoût d’une confortable passivité. (Me souvenir moi-même d’avoir frissonné en lisant des descriptions littéraires d’une tache de jaune d’œuf sur une veste d’intérieur.) D’où mon malaise lorsqu’il s’agit de décrire la misère ; car il n’y a rien à décrire dans la pauvreté nettoyée mais toujours aussi misérable.

Devant le mot « pauvreté » je pense donc toujours : il était une fois ; et c’est l’expression qu’on rencontre la plupart du temps chez ceux qui ont connu ça, celle d’une notion remontant à l’enfance ; non pas « j’étais pauvre », mais « j’étais le fils de pauvres gens » (Maurice Chevalier) ; repère pour Mémoires d’une cocasse gentillesse. Mais à l’idée des conditions de vie de ma mère, je suis incapable de broder ainsi mes souvenirs. Dès le début, être acculé à ne soigner en tout que la forme : à l’école déjà, la matière à laquelle les instituteurs de campagne accordaient la première place pour les filles était : « présentation des travaux écrits » ; et cela se prolongeait dans la tâche imposée à la femme de maintenir extérieurement la cohésion de la famille ; non pas une pauvreté gaie mais une misère bienséante; la contrainte chaque jour renouvelée de maîtriser son visage qui peu à peu en perdait son âme.

Peut-être se serait-on senti mieux si la bienséance avait été exclue de la misère, on aurait acquis un minimum de conscience prolétarienne. Mais il n’y avait pas de prolétaires dans la région, pas même de populace, tout au plus des indigents loqueteux ; personne pour être insolent ; ceux qui atteignaient le fond n’éprouvaient que de la gêne, la pauvreté était effectivement un vice.

Tout cela restait malgré tout si peu évident pour ma mère que la contrainte perpétuelle pouvait l’humilier. En employant pour une fois un symbole : elle ne faisait plus partie des indigènes qui n’ont encore jamais vu l’homme blanc. Elle était capable de se représenter une vie qui n’était pas seulement ménage à perpétuité. Il aurait suffi que quelqu’un lève le petit doigt, elle serait allée au bout de son idée.

Elle aurait, elle serait, elle serait allée.

Ce qui se passait en réalité :

Un spectacle naturel employant des accessoires humains qui en étaient systématiquement déshumanisés. Visite sur visite auprès de son frère pour repousser une fois de plus le licenciement du mari alcoolique ; une requête auprès du contrôleur pour qu’il veuille bien renoncer à porter plainte à cause du poste de radio qui n’avait pas été déclaré ; la promesse de se montrer digne en tant que citoyenne d’un prêt a la construction ; les démarches de bureau en bureau pour obtenir un certificat d’indigence; l’attestation d’absence de ressources à renouveler chaque année pour le fils devenu étudiant ; papiers à remplir pour les remboursements des soins médicaux, pour les allocations familiales, pour une réduction du denier du culte — résultats d’un bon vouloir le plus souvent, mais il fallait aussi fournir sans cesse tant de preuves même pour ce qui vous était dû légalement qu’on accueillait avec reconnaissance le Accordé ! final comme une faveur.

À la maison, pas d’appareils ; tout était encore fait à la main. Objets d’un siècle disparu transfigurés dans la conscience générale en objets-souvenirs : le moulin à café, qui était par ailleurs un jouet de prédilection, mais aussi la COMFORTABLE lessiveuse, la SYMPATHIQUE cuisinière à bois, les DRÔLES de casseroles rapiécées par tous les bouts, le REDOUTABLE tisonnier, le FRINGANT chariot à ridelles, la DYNAMIQUE serpette, les ÉBLOUISSANTS couteaux qu’au cours des années les HARDIS rémouleurs avaient presque affûtés jusqu’au dos, le COQUIN dé à coudre, le BON GROS champignon à repriser, le MASSIF fer à repasser grâce auquel on pouvait changer de vêtements car on le posait sans cesse sur la plaque du fourneau pour qu’il soit toujours chaud, et pour finir la PIÈCE DE CHOIX, la machine à coudre Singer qui marchait à la main et au pied ; et là-dedans il n’y a que L'énunération qui réchauffe.

Mais une autre méthode d’énumération serait aussi idyllique évidemment : les douleurs dans le dos; les mains brûlées par l’eau de lessive puis glacées et gercées en étendant le linge —comme le linge gelé craquait quand on le pliait ! — un saignement de nez parfois en se relevant de la position courbée ; des femmes si préoccupées par le souci de tout expédier et vite que, s’oubliant, elles allaient faire les courses avec une certaine tache de sang sur leur jupe ; les plaintes éternelles sur les petites misères, tolérées parce qu’on n’était après tout qu’une femme ; femmes entre elles : non pas : « Comment ça va? », mais : « Ça va-t-il mieux? »

C’est bien connu. Cela ne prouve rien ; tout pouvoir démonstratif étant annihilé par l’opposition avantages-désavantages, la plus pernicieuse des règles de vie. « Tout a ses avantages et ses désavantages, que voulez-vous », et c’est l’inacceptable qui devient acceptable — un désavantage qui n’est autre qu’une particularité nécessaire de tout avantage.

Les avantages n’étaient en général que des désavantages manquants : pas de bruit, pas de responsabilité, pas de travail chez les autres, pas de départ journalier de la maison et de séparation des enfants. Les désavantages réels étaient donc annulés par les désavantages absents.

Rien de bien terrible par conséquent ; c’était un jeu de s’en défaire, en dormant. Mais avec tout ça on n’en voyait pas la fin.

Aujourd’hui était hier, hier était comme avant. Une journée de finie, déjà une semaine de passée, une belle année à venir. Qu’y a-t-il demain à manger ? Le facteur est-il déjà venu ? Qu’as-tu fait toute la journée à la maison ?

Mettre la table, débarrasser la table ; « Chacun a ce qu’il lui faut ? » Ouvrir les rideaux, fermer les rideaux ; allumer la lumière, éteindre la lumière ; « Ne laissez pas toujours la lumière allumée dans la salle de bains » ; plier, déplier ; vider, remplir ; brancher la prise, débrancher la prise. « C’est tout pour aujourd’hui. »

Premier appareil : le fer à repasser électrique ; une merveille « dont on avait toujours eu envie » ; de l’embarras, comme si l’on n’était pas digne d’un tel engin : « Qu’est-ce que j’ai fait pour le mériter ? Mais dès maintenant je vais me faire un plaisir de repasser ! Peut-être aussi que je vais avoir un petit peu plus de temps pour moi ! »

Mixer, cuisinière électrique, réfrigérateur, machine à laver : toujours un peu plus de temps pour soi. Mais on ne faisait que rester les bras ballants, comme glacé, gardant le vertige d’avoir longtemps vécu en perle et fée du logis. On avait dû être si économe aussi avec les sentiments qu’on ne les exprimait guère que par lapsus, et aussitôt on cherchait à les étourdir. L’ancienne joie de vivre de tout le corps ne se manifestait plus que quelquefois, c’était à la main calme et lourde un doigt qui avait un frémissement confus et honteux, et cette main était aussitôt cachée par l’autre.

Ma mère, elle, ne se transformait pas à tout jamais en une chose effacée, privée d’existence. Elle commença à s’affirmer. Comme elle n’avait plus besoin de s’éparpiller, elle revint peu à peu à elle. Le flottement cessa. Elle montra aux gens le visage avec lequel elle se sentait à peu près bien.

Elle lisait les journaux, préférait encore les livres dont elle pouvait comparer les histoires avec sa propre vie. Elle lisait les mêmes livres que moi, Fallada, Knut Hansum, Dostoïevski, Maxime Gorki d’abord, puis Thomas Wolfe et William Faulkner. Ce qu’elle en disait ne mérite pas d’être publié, elle racontait simplement ce qui l’avait beaucoup frappée. « Mais je ne suis pas comme ça », disait-elle parfois, comme si l’auteur l’avait toujours décrite elle en personne. Elle lisait chaque livre comme une description de sa propre vie et revivait ; pour la première fois elle se livrait grâce à la lecture ; apprenait à parler de soi ; chaque livre l’inspirait un peu plus. J’appris ainsi à la connaître petit à petit.

Auparavant elle s’énervait elle-même, sa propre présence l’incommodait ; la lecture et la parole étaient maintenant pour elle une plongée et elle en émergeait avec un sentiment nouveau de sa valeur. « Cela me redonne une jeunesse. »

Mais elle ne lisait les livres que comme des histoires du passé, jamais comme des rêves d’avenir ; elle y trouvait ce qu’elle n’avait pas connu et ne connaîtrait jamais plus. Elle-même s’était sorti tout avenir de la tête depuis trop longtemps. Ce second printemps n’était donc en réalité qu’une transfiguration de ce qui avait déjà été vécu.

La littérature ne lui apprenait pas à penser dorénavant à elle-même mais lui démontrait qu’il était trop tard pour cela. Elle AURAIT PU jouer un rôle. ET TOUT DE MÊME elle pouvait penser à elle-même peut-être un peu, s’accordait donc un café à l’auberge de temps en temps en faisant ses courses, ne se souciait PLUS TANT de ce que les gens en pensaient.

Elle devint indulgente pour son mari, le laissait s’exprimer ; ne l’arrêtait plus dès la première phrase par ce mouvement de tête trop appuyé qui lui ôtait aussitôt la parole. Elle avait pitié de lui, était souvent désarmée tant elle avait pitié — même quand l’autre ne souffrait pas, qu’on pouvait l’imaginer à proximité d’un objet désignant si bien ce désespoir qu’on subissait soi-même : une cuvette en émail écaillée, un minuscule réchaud électrique noirci par le lait qui débordait sans cesse.

Lorsqu’un membre de la famille était absent, elle n’avait plus de lui que des images de solitude ; loin d’elle et de la maison, il était nécessairement esseulé. Froid, faim, méchancetés : elle était responsable de tout cela. Elle englobait aussi son mari méprisé dans ses sentiments de culpabilité, se tourmentait sincèrement pour lui quand il devait se débrouiller sans elle ; même à l’hôpital où elle alla plusieurs fois, pour un jour, afin de vérifier si elle n’avait pas un cancer, elle avait mauvaise conscience de savoir qu’à la maison son mari ne mangeait sans doute jamais chaud.

Dans sa compassion pour les autres quand ils étaient séparés d’elle, elle-même ne se sentait jamais solitaire; simplement le sentiment très rapide d’être abandonnée quand il s’accrochait de nouveau à elle ; une aversion incoercible pour son pantalon avachi, ses genoux vacillants. « Je voudrais pouvoir admirer un être humain » ; de toute façon, cela ne signifiait rien de toujours devoir mépriser quelqu’un.

Au simple geste d’invite l’ennui sensible, transformé au cours des années en un mouvement patient pour se redresser, en un regard poliment levé de l’objet dont elle s’occupait à ce moment-là, tout cela courbait encore plus le mari. Elle l’avait toujours traité de LÂCHE. Il faisait souvent l’erreur de lui demander pour quelle raison elle ne pouvait pas le supporter — évidemment elle répondait toujours : « Quelle idée as-tu là ? » Il ne cédait pas et lui demandait encore s’il était vraiment si repoussant et elle le tranquillisait, ne faisait que le blesser un peu plus. Qu’ils vieillissent ensemble ne la touchait pas, c’était apaisant extérieurement parce qu’il perdait l’habitude de la battre et ne cherchait plus à la rabaisser.

Surmené par un travail où on lui demandait chaque jour les mêmes corvées qui ne menaient à rien, il devenait maladif et inoffensif. Il se réveillait de ses rêvasseries pour une véritable solitude, mais elle ne pouvait y répondre qu’en son absence.

Ils n’avaient pas été séparés par la vie ; jamais ils n’avaient vraiment été ensemble. Cette phrase dans une lettre : « Mon mari est plus calme. » Elle aussi était plus calme auprès de lui, imbue d’elle-même à l’idée que toute la vie elle resterait pour lui un mystère.

Elle s’intéressait aussi à la politique maintenant, ne votait plus pour le parti de son frère que son mari, en employé de ce frère, lui avait recommandé jusqu’à présent, elle votait pour les socialistes ; avec le temps, son mari aussi se mit à voter socialiste, par un besoin de s’appuyer sur elle. Cependant, elle ne crut jamais que la politique pourrait l’aider personnellement. Elle donnait sa voix, comme une faveur, délibérément, sans attendre de contrepartie. « Les socialistes se soucient plus des ouvriers » — mais elle-même ne se sentait pas une ouvrière.

Ce qui la préoccupait de plus en plus à mesure qu’elle n’était plus réduite au ménage ne figurait pas dans ce qu’on lui apprenait du système socialiste. Elle restait seule, avec son dégoût sexuel refoulé dans les rêves, avec les draps humides de brouillard, avec le plafond bas au-dessus de sa tête. Ce qui la concernait vraiment n’était pas politique. C’était là une erreur de jugement, évidemment — mais laquelle ? Et quel était le politicien qui la lui expliquait ? Et avec quels mots ?

Les politiciens vivaient dans un autre monde. Quand on parlait avec eux, ils ne répondaient pas, ils donnaient des prises de position. « On ne peut pas parler de la plupart des choses de toute manière. » L’affaire de la politique, c’était seulement ce dont on pouvait discuter ; pour le reste, il fallait se débrouiller tout seul ou bien s’arranger avec son dieu. De toute façon la sollicitude d’un politicien avait de quoi vous faire reculer. Elle n’était faite que pour vous embobiner.

Plus de « on » peu à peu ; « elle » seulement.

Elle s’habitua à prendre hors de chez elle un air digne, regardait droit devant elle sur le siège avant de la voiture d’occasion que je lui avais achetée. À la maison aussi elle éternuait beaucoup moins bruyamment et riait moins fort.

(À l’enterrement, le plus jeune fils rappela qu’il l’avait souvent entendue de très loin pousser de grands éclats de rire dans la maison.)

Lorsqu’elle faisait ses courses, elle saluait un tel et une telle d’un air plus entendu, allait plus souvent chez le coiffeur, se faisait faire les ongles. Ce n’était plus la dignité préconçue avec laquelle elle avait cherché à supporter les avanies de la période noire d’après guerre — personne ne pouvait plus, comme à cette époque, la décontenancer d’un seul regard.

Étant à la maison, assise à table dans son attitude rigide nouvelle tandis que le mari, le dos tourné, la chemise sortant du pantalon, les mains enfouies dans les poches, muet, se contentait de toussoter de temps en temps et que son plus jeune fils sur le divan, dans un coin, lisait un album de Mickey, les doigts dans le nez, là, elle cognait méchamment du doigt sur la table souvent et soudain mettait les mains sur ses joues. Dans certains cas, le mari pouvait alors sortir, rester devant la porte de la maison où il se raclait la gorge un certain temps, puis rentrer. Elle restait assise de biais, la tête basse, jusqu’à ce que son fils réclame une tartine. Pour se lever, elle devait prendre appui sur ses deux mains.

Un autre de ses fils démolit la voiture en conduisant sans permis et fut arrêté. Il buvait comme son père, elle allait de nouveau d’auberge en auberge. Quel animal ! Elle ne pouvait rien lui dire, mais il est vrai qu’elle disait sans cesse la même chose, elle ne connaissait pas les mots qui auraient pu lui faire de l’effet. « Tu n’as pas honte ? — Mais oui, disait-il. — Cherche au moins une chambre ailleurs. — Mais oui. » Il habitait toujours à la maison, y était le reflet du père, endommagea une autre voiture. Elle lui mit son sac devant la porte, il partit pour l’étranger, elle imagina le pire à son sujet, lui écrivit : « Ta triste mère », il revint aussitôt ; et ainsi de suite. Elle se sentait coupable de tout. Elle s’en affligeait.

Et toujours les mêmes objets qui se présentaient à elle toujours à la même place ! Elle essaya de devenir désordonnée mais les gestes quotidiens avaient déjà acquis trop d’autonomie. Elle se serait bien laissée mourir comme ça mais elle avait peur de mourir. Elle était aussi trop curieuse. « J’ai toujours été obligée d’être forte, moi qui aurais tant aimé être faible. »

Elle n’avait pas de manies, pas de marotte ; ne collectionnait rien, n’échangeait rien ; ne faisait plus de mots croisés. Elle ne classait plus non plus les photos dans l’album depuis longtemps, les mettait simplement de côté.

Elle ne prenait jamais part à la vie publique, une fois par an seulement elle allait donner son sang et portait l’insigne des donneurs de sang sur son manteau. Un jour, on l’interviewa à la radio en tant que cent millième donneuse de sang et elle eut droit à une corbeille de cadeaux.

Elle participait parfois à une partie de boules au nouveau bowling. Elle gloussait, bouche fermée, quand les quilles tombaient toutes et que la sonnerie se déclenchait.

Un jour, des parents de Berlin-Est dédièrent à toute la famille le Alléluia de Haendel au cours de l’émission de radio consacrée aux disques classiques à la demande.

Elle avait peur de l’hiver, quand tout le monde se tenait dans la même pièce. Personne ne venait la voir ; dès qu’elle entendait un bruit et levait les yeux, ce n’était une fois de plus que son mari : « Ah, c’est toi ! »

Elle fut prise de violentes migraines. Elle vomissait les comprimés, bientôt les suppositoires ne servirent à rien non plus. Sa tête bourdonnait si fort qu’elle ne la touchait plus que très délicatement du bout des doigts. Le médecin lui donna une piqûre par semaine qui l’insensibilisa un moment. Puis les piqûres non plus ne firent plus d’effet. Le médecin dit qu’elle devait tenir sa tête au chaud. Elle se promenait donc en permanence avec un foulard. En dépit de tous les somnifères, elle se réveillait la plupart du temps peu après minuit, se mettait l’oreiller sur la figure. Les heures passées à attendre le jour la laissaient tremblante pour toute la journée. Ses souffrances lui faisaient voir des fantômes.

Son mari était entré dans une clinique pour tuberculose pulmonaire ; dans des lettres tendres il lui demandait de pouvoir à nouveau dormir auprès d’elle. Elle répondait gentiment.

Le médecin ne savait pas ce qui n’allait pas chez elle : les malaises féminins habituels? La ménopause?

Dans son épuisement elle tendait le bras à côté des objets, les mains lui glissaient du corps. Elle s’étendait un petit peu sur le divan de la cuisine après la vaisselle, l’après-midi, il faisait trop froid dans la chambre. La migraine était si violente parfois qu’elle ne reconnaissait personne. Elle ne voulait plus rien voir. Comme cela bourdonnait dans sa tête, il fallait aussi lui parler très fort. Elle perdait toute sensation de son corps, se cognait aux rebords, manquait des marches. Rire lui faisait mal, elle grimaçait seulement quelquefois. Le médecin disait qu’un nerf était probablement coincé. Elle ne parlait qu’à voix basse, était si mal en point qu’elle ne pouvait même plus gémir. Elle inclinait la tête sur son épaule mais la douleur l’y poursuivait.

« Je n’ai plus rien d’un être humain. »

Lorsque j’étais chez elle l’été dernier, je la trouvai un jour couchée sur son lit avec une expression si désolée que je n’osai aller plus près d’elle. Comme dans un zoo, l’état d’abandon de l’animal s’était fait chair. C’était un supplice de voir avec quelle impudeur elle s’était retournée à l’air; tout en elle était déboîté, fracturé, ouvert, enflammé, une occlusion intestinale. Et elle regardait vers moi de loin, à son regard j’aurais pu être son CŒUR ÉCORCHÉ, comme, dans la nouvelle de Kafka, Karl Rossmann pour le chauffeur que tous les autres humiliaient. Terrifié et exaspéré, j’ai aussitôt quitté la pièce.

C’est depuis ce moment seulement que j’eus pour ma mère une véritable attention. Je l’avais sans cesse oubliée jusqu’alors, je pouvais peut-être sentir une douleur brève parfois en pensant à la stupidité de sa vie. Maintenant, elle s’imposait réellement à moi, elle devenait charnelle et vivante, et son état était d’une matérialité si immédiate que bien souvent j’y prenais entièrement part.

Et autour d’elle aussi les gens la considéraient tout à coup avec d’autres yeux : on aurait dit qu’elle avait été désignée pour illustrer leur propre vie. Ils s’inquiétaient bien du pourquoi et du comment mais au niveau des apparences ; et ils la comprenaient à ce niveau.

Elle perdit toute sensation, ne se souvenait plus de rien, ne reconnaissait même plus les objets utilitaires habituels. Lorsque son plus jeune fils rentrait de l’école, de plus en plus souvent, il trouvait sur la table un petit mot disant qu’elle était allée se promener ; qu’il se fasse des tartines ou aille manger chez la voisine. Ces billets qu’elle détachait d’un carnet à souche s’amoncelaient dans le tiroir.

Elle ne pouvait plus jouer à la ménagère. À la maison, elle se réveillait déjà avec un corps blessé. Elle laissait tout tomber par terre, aurait bien suivi chaque objet dans sa chute.

Les portes se plaçaient sur son chemin, la moisissure semblait pleuvoir des murs sur son passage.

Elle ne comprenait plus rien devant la télévision. Elle n’arrêtait pas de remuer la main pour ne pas s’endormir.

Elle s’oubliait parfois lorsqu’elle se promenait. Elle était assise à la lisière de la forêt, le plus loin possible des maisons, ou au bord d’un ruisseau, au bas d’une scierie abandonnée. La vision des champs de blé ou de l’eau n’était pas un calmant mais au moins elle insensibilisait par moments. Tandis que vision et sentiments se mêlaient, chaque image devenant aussitôt un tourment qui la poussait à regarder ailleurs, l’image suivante prolongeant ce tourment, se créaient ainsi des points morts où le manège infernal du monde extérieur lui laissait fugitivement un peu de repos. En ces instants, elle n’était que fatiguée, se remettait du tourbillon, s’absorbait sans penser à rien dans la contemplation de l’eau.

Et de nouveau tout en elle contrariait le monde extérieur, elle pouvait se débattre dans la panique, mais elle n’était plus capable de se retenir et était chassée du repos. Elle devait se lever et aller plus loin.

Elle me disait comment l’épouvante l’étouffait encore en marchant; c’était pourquoi elle ne pouvait marcher que très lentement.

Elle marchait, marchait, enfin elle devait s’asseoir parce qu’elle était épuisée. Et elle devait bientôt se lever et marcher encore.

Elle laissait ainsi le temps fuir et souvent ne s’apercevait pas de la tombée de la nuit. Elle était aveugle dans le noir et avait bien du mal à retrouver son chemin. Devant la maison, elle s’arrêtait, s’asseyait sur un banc, n’osait pas rentrer.

Quand elle se décidait à rentrer, la porte s’ouvrait très lentement, la mère apparaissait comme un fantôme, les yeux écarquillés.

Mais le jour aussi elle errait à l’aventure la plupart du temps, confondait les portes et les endroits. Souvent elle ne pouvait pas s’expliquer comment elle était arrivée à tel endroit ni comment le temps avait passé. Elle n’avait plus aucune sensation du temps ni du lieu.

Elle ne voulait plus voir personne, pouvait peut-être aller s’asseoir à l’auberge parmi les passagers des cars de touristes qui étaient trop pressés pour la regarder en face. Elle ne pouvait plus se déguiser ; avait tout dépouillé. On la regardait et on savait.

Elle craignait de perdre la raison. Vite, avant qu’il soit trop tard, elle écrivit quelques lettres pour pouvoir dire adieu.

Les lettres étaient aussi pressantes que si elle avait voulu se graver dans le papier. En ce temps-là, écrire n’était plus pour elle une tâche étrangère comme pour tous ceux qui avaient les mêmes conditions de vie, mais une respiration indépendante de sa volonté. Cependant, on ne pouvait pratiquement plus parler de rien avec elle ; chaque parole lui rappelait toujours quelque chose d’effrayant, elle perdait aussitôt son calme. « Je ne peux pas parler. Ne me fais pas souffrir. » Elle se détournait, se détournait encore, se détournait toujours, enfin elle dérobait son visage. Et il lui fallait fermer les yeux, des larmes silencieuses coulaient inutilement de ce visage invisible.

Elle alla consulter un neurologue à la capitale. Elle put parler devant lui, c’était le bon médecin pour elle. Elle était elle-même étonnée de lui raconter tant de choses. C’est en parlant qu’elle commença à se souvenir vraiment. Le médecin hocha la tête à chacune de ses paroles, discerna sur-le-champ un symptôme dans chaque particularité et les classa dans un système grâce à un surnom — « dépression nerveuse » — et cela la rassura. Il savait ce qu’elle avait ; il pouvait du moins qualifier ses états. Elle n’était pas la seule ; d’autres aussi attendaient dans l’antichambre.

La deuxième fois elle put encore s’amuser à observer ces gens. Le médecin lui conseilla de faire beaucoup de promenades en plein air. Il lui prescrivit un médicament qui relâcha un petit peu l’étau autour de sa tête. Un voyage lui changerait les idées. Elle payait toujours le médecin en argent liquide parce que la Caisse d’assurance maladie ne prévoyait pas ce genre de dépenses pour ses adhérents. En même temps, cela la déprimait de coûter de l’argent.

Parfois elle cherchait désespérément le mot pour une chose. Elle le connaissait en général, elle voulait simplement que les autres s’intéressent ainsi à elle. Elle regrettait la brève période durant laquelle elle ne reconnaissait vraiment plus personne et ne se souvenait plus de rien.

Elle cherchait à exploiter le fait qu’elle avait été malade ; ne faisait plus que jouer à la malade. Elle feignait d’avoir des idées confuses afin de se protéger des idées enfin claires ; car lorsque sa tête s’éclairait, elle ne se voyait plus que comme un cas unique et se fermait à la consolation d’entrer dans une catégorie. En exagérant distraction et absence alors qu’elle se souvenait parfaitement ou avait saisi le sens exact de tout, elle voulait être encouragée. Ça va ! ça va beaucoup mieux ! comme si toute l’abomination venait de ce qu’elle se rongeait d’avoir perdu la mémoire et de ne plus pouvoir discuter de rien.

Elle ne supportait pas qu’on fasse des plaisanteries sur elle. La taquiner sur son état ne lui servait à rien, ELLE PRENAIT TOUT À LA LETTRE. Elle fondait en larmes lorsque quelqu’un cherchait exprès à blaguer.

En plein été, elle partit en Yougoslavie pour quatre semaines. Les premiers temps, elle restait dans sa chambre d’hôtel plongée dans l’ombre et se palpait la tête. Elle ne pouvait rien lire parce que ses propres idées s’interposaient aussitôt. Sans cesse elle allait dans la salle de bains et se lavait. Puis elle osa au moins sortir et barbota un peu dans la mer. Pour la première fois, elle connaissait les vacances, et pour la première fois, le bord de mer. La mer lui plaisait, il y avait souvent de la tempête la nuit, rester éveillée n’avait plus d’importance. Elle acheta un chapeau de paille à cause du soleil et le revendit le jour de son départ. Tous les après-midi elle s’asseyait au bar et buvait un espresso. Elle écrivit des cartes et des lettres à toutes ses connaissances et elle n’y parlait d’elle-même que parmi d’autres choses.

Elle retrouva le sens de l’heure et du milieu. Elle écoutait avec curiosité les conversations aux tables voisines, essayait de deviner quels étaient les rapports des gens entre eux.

Le soir, quand il faisait déjà moins chaud, elle allait dans les villages des environs et regardait à l’intérieur des maisons sans porte. Elle s’étonnait objectivement ; car jamais encore elle n’avait vu de pauvreté aussi viscérale. Les migraines cessaient. Elle n’avait plus à penser à rien, était momentanément hors du monde. Elle éprouvait un agréable ennui.

Quand elle revint, cela faisait longtemps qu’à nouveau elle parlait sans être questionnée. Elle racontait beaucoup de choses. Elle acceptait que je l’accompagne dans ses promenades.

Nous allions souvent dîner à l’auberge, elle prit l’habitude de boire un Campari avant. Porter la main à sa tête n’était pratiquement plus qu’un tic. Elle rappelait qu’un an plus tôt un homme avait pu encore l’aborder dans un café. « Mais il était très poli ! » Elle voulait aller vers le nord l’été suivant, il n’y faisait pas trop chaud.

Elle flânait, s’installait au jardin avec de vieilles amies, fumait et écartait les guêpes de son café avec indolence.

Le temps était ensoleillé et doux. Toute la journée, les forêts de sapins sur les collines des alentours étaient recouvertes de voiles de brouillard, pendant quelque temps elles ne paraissaient plus si sombres. Elle faisait des conserves de fruits et de légumes pour l’hiver, songeait à prendre chez elle un enfant de l’Assistance.

Je menais déjà une vie trop indépendante. Je repartis pour l’Allemagne au milieu du mois d’août et l’abandonnai à elle-même. Les mois suivants, je travaillai à une histoire, ma mère donnait de ses nouvelles de temps en temps.

« J’ai les idées un peu confuses, certains jours sont durs à supporter. »

« C’est triste et froid ici, il y a beaucoup de brouillard le matin. Je dors longtemps et lorsque je me sors du lit, je n’ai aucune envie de me mettre à quoi que ce soit. Il n’est plus question non plus d’avoir un enfant de l’Assistance. Mon mari étant tuberculeux, on ne m’en donnera pas. »

« Une barrière tombe devant toute pensée agréable, je me retrouve seule avec mes pensées paralysantes. J’aimerais tant écrire des choses plus jolies mais il n’y en a pas. Mon mari a passé cinq jours ici, nous n’avions rien à nous dire. Dès que j’engage une conversation, il ne comprend pas ce que je veux dire, je préfère encore ne pas parler. Et j’ai quand même pu être un peu contente de le voir — mais, quand il est là, je ne peux pas le regarder. Bien sûr, il faudrait que je trouve moi-même une façon de rendre cette situation un peu supportable, j’y réfléchis sans cesse d’ailleurs, il ne me vient rien de bon à l’esprit. Je te conseille de lire ce torchon et de l’oublier aussi vite. »

« Je ne peux pas tenir à la maison, alors je traîne un peu n’importe où dans le coin. Maintenant je me lève un peu plus tôt, c’est l’heure la plus difficile pour moi, je dois me forcer à faire quelque chose pour ne pas retourner au lit. Je ne sais plus comment occuper mon temps maintenant. Il y a une grande solitude en moi, je ne veux parler à personne. J’ai souvent envie de boire quelque chose le soir mais je ne dois pas, le médicament ne servirait plus à rien. Je suis allée à Klagenfurt hier, j’ai flâné et traîné toute la journée, et le soir j’ai tout juste attrapé le dernier omnibus. »

En octobre, elle n’écrivait plus du tout. On la rencontrait dans la rue lorsque les journées d’automne étaient belles, elle y avançait à pas très lents ; et on l’encourageait à marcher tout de même un peu plus vite. Elle demandait à tous ceux qu’elle connaissait de bien vouloir lui tenir compagnie à l’auberge pour boire un café. Elle était aussi invitée à toutes sortes d’excursions le dimanche, se laissait emmener partout. Elle suivait les autres aux dernières kermesses de l’année. Parfois même elle les accompagnait aux matchs de football. Elle était là, l’air indulgent, parmi les spectateurs qui se passionnaient pour la partie, ne desserrait pratiquement pas les dents. Mais lorsque, au cours d’une tournée électorale, le chancelier fédéral s’arrêta dans le village et distribua des œillets, elle se mit en avant tout à coup avec aplomb et réclama aussi un œillet : « Vous ne m’en donnez pas à moi ? — Excusez-moi, chère madame ! »

Début novembre, elle écrivait de nouveau. « Je ne suis pas assez persévérante pour aller au bout de mes idées, ma tête me fait mal. Ça vibre et ça siffle parfois si fort là-dedans que je ne peux pas supporter d’autre bruit. »

« Je me parle à moi-même parce que sinon je ne peux plus rien dire à personne. Parfois j’ai l’impression d’être une machine. Je partirais bien n’importe où, mais dès qu’il commence à faire sombre, j’ai peur de ne plus retrouver mon chemin. Il y a une masse de brouillard le matin, et tout est très calme. Je fais chaque jour les mêmes travaux, et je retrouve le désordre le matin. C’est un cercle vicieux sans fin. J’aimerais vraiment être morte, quand je marche dans la rue, j’ai envie de me laisser tomber quand une voiture passe à toute vitesse. Mais est-ce que ça marche à cent pour cent ? »

« Hier, j’ai vu à la télévision un Dostoïevski, La Douce, toute la nuit, j’ai vu des choses absolument horribles, je n’étais pas en train de rêver, je les voyais vraiment, des hommes se promenaient nus et c’étaient des boyaux qui pendaient à la place de leurs organes sexuels. Mon mari revient le 1er décembre. Chaque jour me rend plus agitée et je ne m’imagine pas comment cela va être encore possible de vivre avec lui. Chacun regarde dans une direction différente, la solitude grandit un peu plus. J’ai très froid et je vais aller traîner encore un peu. »

Souvent elle se claquemurait à la maison. Quand les gens, comme d’habitude, geignaient devant elle, elle leur coupait la parole. Elle était très dure avec tous, avait un geste de mépris, un rire bref et moqueur. Les autres n’étaient plus que des enfants qui la dérangeaient et pouvaient peut-être l’émouvoir un tout petit peu.

Elle devenait facilement désagréable. Elle vous envoyait promener sans ménagement, on se faisait d’ailleurs l’effet d’être hypocrite en sa présence.

Elle ne savait plus prendre une expression pour les photographies. Elle fronçait bien le sourcil et plissait les joues pour un sourire mais les yeux regardaient avec des pupilles qui glissaient du centre de l’iris, dans une tristesse incurable.

Le seul fait de vivre devenait une torture.

Mais la mort l’épouvantait autant.

« Faites des promenades dans la forêt ! » (le médecin des âmes).

« C’est qu’il fait sombre dans la forêt ! » disait, sarcastique, le médecin des bêtes, son confident parfois.

Le brouillard persistait jour et nuit. Le midi, elle faisait un essai pour éteindre la lumière, rallumait aussitôt. Où porter les regards ? Croiser les bras l’un sur l’autre et poser les mains sur les épaules. De temps en temps, d’invisibles scies mécaniques, un coq qui croyait toute la journée que le jour venait de se lever et chantait encore l’après-midi, — et déjà la sirène de la sortie du travail.

Pendant la nuit, le brouillard venait rouler sur les fenêtres. Elle entendait à intervalles irréguliers la goutte qui, une fois de plus, coulait dehors le long de la vitre. Toute la nuit, le matelas électrique chauffait sous le drap. Le matin, le feu s’éteignait sans cesse dans le fourneau. « Je ne vais plus jamais me dominer. » Elle n’arrivait plus à fermer les yeux. Dans sa conscience se produisit le GRAND VIDE (Franz Grillpazer).

(À partir de maintenant, je dois veiller à ce que l’histoire ne se raconte pas trop d’elle-même.)

Elle écrivit des lettres d’adieu à tous ses proches. Non seulement elle savait ce qu’elle faisait mais aussi pourquoi elle n’avait plus rien d’autre à faire. « Tu ne comprendras pas, écrivit-elle à son mari. Mais il n’est plus question de vivre. » À moi, elle m’envoya une lettre recommandée avec un double de testament, et en exprès. « J’ai commencé plusieurs fois à écrire mais je n’éprouvais aucune consolation, aucun réconfort. » Sur toutes ses lettres elle n’indiquait pas seulement la date, comme de coutume, mais aussi le jour de la semaine : jeudi 18.11.71.

Le lendemain, elle prit l’omnibus pour aller au chef-lieu de canton et se procura environ cent comprimés de somnifères grâce à l’ordonnance renouvelable que lui avait délivrée le médecin de famille. Il ne pleuvait pas et pourtant elle s’acheta aussi un parapluie rouge avec un beau manche un peu contourné.

En fin d’après-midi, elle prit pour rentrer un omnibus qui est presque vide en général. Quelques personnes l’aperçurent encore. Elle rentra et dîna le soir dans la maison voisine où habitait sa fille. Rien d’inhabituel : « Nous avons même plaisanté. »

Chez elle ensuite elle s’installa devant la télévision avec son benjamin. Ils regardèrent un film de la série « Quand le père et le fils ».

Elle envoya le petit se coucher et resta assise devant le poste allumé. La veille encore elle était allée chez le coiffeur et s’était fait faire les ongles. Elle éteignit le poste de télévision, alla dans la chambre et suspendit à l’armoire un tailleur brun. Elle prit tous les somnifères, y mélangea ses différents anti-dépressifs. Elle mit son slip périodique, elle y plaça aussi des serviettes, mit encore deux autres slips, se noua un foulard autour du menton et, sans brancher le matelas chauffant, se coucha dans une chemise de nuit qui lui descendait jusqu’aux pieds. Elle s’étendit de tout son long et posa ses mains l’une sur l’autre. Dans la lettre qui à part cela ne contenait que des instructions pour ses obsèques, elle me dit en conclusion qu’elle était très calme et heureuse de s’endormir enfin en paix. Mais je suis certain que c’est faux.

Le lendemain soir, ayant reçu la nouvelle de sa mort, je pris l’avion pour l’Autriche. L’avion avait peu de passagers, vol régulier, paisible, ciel clair sans brouillard, lumières des villes successives tout en bas. Tout en lisant le journal, en buvant de la bière, en regardant par le hublot, je m’effaçai peu à peu dans un sentiment de bien-être las, impersonnel. Oui, pensais-je sans cesse, et en moi-même je me répétais chacune de mes pensées scrupuleusement : C'ÉTAIT DONC CELA. C'ÉTAIT DONC CELA. C'ÉTAIT DONC CELA. TRÈS BIEN. TRÈS BIEN. TRÈS BIEN. Et pendant tout le vol j’étais gonflé d’orgueil à l’idée qu’elle avait commis un suicide. Puis l’avion se prépara à atterrir, les lumières grandirent de plus en plus. Perdu dans une euphorie inconsistante contre laquelle je ne pouvais plus lutter, je me déplaçai dans l’aérogare presque déserte. En poursuivant mon voyage par le train le lendemain matin, j’écoutai une femme parler, elle donnait des cours de chant aux Petits Chanteurs de Vienne. Elle expliquait à son compagnon que, même lorsqu’ils étaient devenus adultes, les Petits Chanteurs manquaient toujours d’indépendance. Elle avait un fils qui faisait aussi partie des Petits Chanteurs. Au cours d’une tournée en Amérique du Sud il avait été le seul à avoir assez d’argent de poche, il en avait même rapporté. Lui au moins promettait d’être raisonnable.

On vint me chercher en voiture à la gare. Il avait neigé pendant la nuit, les nuages avaient disparu, le soleil brillait, il faisait froid, un brouillard de givre scintillant planait. Quelle contradiction, ce paysage joliment civilisé, ce temps qui faisait que le paysage semblait appartenir à l’espace bleu et immuable au-dessus de lui si bien qu’on ne pouvait plus s’imaginer le moindre bouleversement, et avancer au milieu de tout cela vers la maison mortuaire où le cadavre pourrissait peut-être déjà ! Je ne trouvai jusqu’à l’arrivée aucun point d’appui, aucun présage, si bien que le corps mort dans la chambre glacée me prit encore à l’improviste.

De nombreuses femmes du voisinage étaient assises l’une à côté de l’autre sur les chaises placées en rangs, elles buvaient le vin qu’on leur offrait. Je devinais qu’au spectacle de la morte elles commençaient peu à peu à penser à elles-mêmes.

Le matin du jour de l’enterrement je fus longtemps seul dans la chambre avec le corps. Mon sentiment personnel concordait tout à coup avec l’usage répandu de veiller les morts. Même ce corps mort me semblait effroyablement abandonné et avide d’amour. Puis de nouveau je m’ennuyai, je regardai la pendule. J’avais projeté de rester au moins une heure auprès d’elle. La peau était toute fripée sous les yeux, il y avait encore un peu partout sur le visage les gouttes d’eau bénite dont on l’avait aspergée. Le ventre était un peu enflé à cause des comprimés. Je comparai les mains sur sa poitrine avec un point fixe très lointain pour voir si elle ne respirait pas malgré tout. Il n’y avait plus de petit sillon entre la lèvre supérieure et le nez. Le visage était devenu très masculin. Parfois, l’ayant observée longuement, je ne savais plus que penser. Puis l’ennui devint le plus fort, j’étais auprès du corps et je pensais à autre chose. Mais quand l’heure fut écoulée, je ne voulus pas partir malgré tout et restai près d’elle dans la chambre au-delà du délai.

On la photographia. Sous quel angle était-elle la plus belle ? « Le bon profil de la morte. »

Le rituel des obsèques la dépersonnalisa définitivement et soulagea tout le monde. Sous la neige qui tombait dru nous suivîmes la dépouille mortelle. Il suffisait d’introduire son nom dans les formules religieuses : « Notre sœur en Dieu… » Bougie sur les manteaux, enlevée ensuite avec un fer à repasser.

Il neigeait si fort qu’on ne s’y accoutumait pas et qu’on regardait sans cesse vers le ciel pour voir si cela ne se calmait pas. Les bougies l’une après l’autre s’éteignirent et on ne les ralluma pas. Il me vint à l’esprit que bien souvent on disait que quelqu’un avait attrapé au cours d’un enterrement la maladie qui le tuerait.

 

Derrière le mur du cimetière c’était aussitôt la forêt. Une forêt de sapins sur une colline assez escarpée. Les arbres étaient si rapprochés qu’on ne voyait déjà plus que les hautes branches de la seconde rangée, puis des cimes succédant à des cimes. Le vent s’engouffrait sans cesse entre les lambeaux de neige, mais les arbres ne remuaient pas. Promener son regard de la tombe, dont les gens s’éloignaient vite, aux arbres immobiles : pour la première fois la nature m’apparaissait vraiment impitoyable. Les faits étaient ce qu’ils étaient ! La forêt en elle-même parlait. Rien ne comptait en dehors de ces innombrables cimes d’arbres ; devant elles un grouillement épisodique de silhouettes qui sortaient de plus en plus du tableau. J’eus l’impression d’être bafoué et me sentis abandonné. J’eus tout à coup dans ma rage impuissante le besoin d’écrire quelque chose sur ma mère.

Dans la maison de ma mère ensuite, je montai l’escalier le soir. Soudain je sautai d’un bond plusieurs marches. En même temps je gloussai puérilement, avec une voix étrangère, comme si je devenais ventriloque. Je courus pour les dernières marches. En haut, je me frappai du poing la poitrine avec exaltation et m’étreignis. Et lentement, conscient de ma valeur comme quelqu’un qui a un secret unique, je redescendis l’escalier.

Il n’est pas vrai qu’écrire m’ait été utile. Les semaines durant lesquelles je me suis préoccupé de cette histoire, l’histoire aussi n’a cessé de me préoccuper. Écrire n’était pas, comme je le croyais bien au début, me souvenir d’une période close de ma vie, ce n’était constamment que prendre cette attitude dans des phrases dont la distance n’était qu’arbitraire. Parfois encore je me réveille en sursaut la nuit, comme chassé du sommeil par une très légère poussée de l’intérieur, et retenant mon souffle, je me sens réellement me putréfier d’horreur de seconde en seconde. L’air dans la pénombre est si immobile que toutes les choses me semblent en perte d’équilibre et arrachées à leur soutien. Elles peuvent rôder un tout petit peu sans bruit, privées de centre de gravité, elles vont bientôt tomber définitivement de partout et m’étouffer. Dans ces assauts d’angoisse on devient magnétique comme une carcasse pourrissante, et ce n’est pas comme dans le plaisir neutre où tous les sentiments sont libres de se combiner, cette fois l’épouvante neutre, objective, vous assaille en tyran.

La description n’est évidemment qu’une manifestation du souvenir; mais elle n’exclut rien non plus pour la fois suivante, ce n’est que des états d’angoisse qu’elle tire un petit attrait grâce à sa tentative d’approche par les formulations les plus appropriées, elle crée une tendance au souvenir à partir de la tendance à l’effroi.

Dans la journée j’ai souvent le sentiment d’être observé. J’ouvre les portes, vais voir. Je commence par ressentir chaque bruit comme une attaque contre moi.

Mais parfois, en travaillant à cette histoire, j’en ai eu assez de tant de franchise et d’honnêteté et j’ai éprouvé le désir d’écrire bientôt quelque chose qui me permettrait de mentir un petit peu et de me déguiser, une pièce de théâtre par exemple.

Un jour, le couteau m’a glissé des mains en coupant le pain, il m’est revenu aussitôt à l’esprit qu’elle coupait des petits morceaux de pain dans le lait chaud des enfants le matin.

Souvent, en passant devant les enfants, elle leur nettoyait vite le nez ou les oreilles avec sa salive. Je sursautais toujours, l’odeur de la salive m’était désagréable.

Faisant partie d’un groupe en promenade dans la montagne, elle voulut à un moment s’écarter pour satisfaire un besoin. J’eus honte d’elle et pleurai, alors elle se retint.

À l’hôpital, elle était toujours avec beaucoup d’autres dans de grandes salles. Oui, cela existe encore ! Là-bas, un jour, elle me pressa longuement la main.

Quand tous étaient servis et avaient fini de manger, elle avalait toujours les croûtes de pain en minaudant.

(Ce sont des anecdotes évidemment. Mais des développements scientifiques seraient tout aussi anecdotiques dans ce contexte. Les expressions sont toutes trop douces.)

La bouteille de liqueur jaune dans le buffet !

Le souvenir douloureux de ses gestes quotidiens, à la cuisine surtout.

En colère, elle ne battait pas les enfants, elle pouvait peut-être leur moucher le nez violemment.

Angoisse mortelle quand on se réveille la nuit et que la lumière brille dans le couloir.

Il y a quelques années, j’avais le projet de tourner avec tous les membres de ma famille un film d’aventure qui n’aurait eu aucun rapport avec eux personnellement.

Petite, elle était somnambule.

Le jour de la semaine correspondant à celui de sa mort, ses affres devenaient particulièrement vivantes pour moi les premiers temps. Le crépuscule commençait à tomber avec la douleur et c’était la nuit du vendredi. L’éclairage jaune des rues du village dans le brouillard nocturne ; neige sale et odeurs de canal ; bras croisés devant la télévision ; la dernière chasse d’eau, deux fois.

J’ai souvent senti en écrivant cette histoire qu’il serait plus conforme aux faits d’écrire de la musique. Sweet New England…

« Il existe peut-être des formes de désespoir nouvelles, insoupçonnées, que nous ne connaissons pas », disait un instituteur de village dans un film policier de la série « Le commissaire ».

Dans tous les juke-boxes de la région il y avait un disque dont le titre était POLKA DU SPLEEN.

Le printemps qui s’annonce, mares de boue, vent chaud et arbres débarrassés de la neige, bien loin de la machine à écrire.

« Elle a emporté son secret dans la tombe ! »

Elle put avoir un second visage dans un rêve, mais ce visage était déjà assez usé.

Elle était bonne.

Et cette fois quelque chose de très réconfortant : j’ai rêvé que je ne voyais que des choses dont la vue causait une douleur insupportable. Tout à coup quelqu’un venait et leur retirait tout simplement ce qu’elles avaient de douloureux, comme on retire UNE ATTAQUE QUI N'A PLUS D'OBJET. La comparaison aussi était rêvée.

Un jour d’été, j’étais dans la chambre de mon grand-père et je regardais par la fenêtre. Il n’y avait pas grand-chose à voir : un chemin traversait le village et menait à un bâtiment peint en jaune foncé (« Schönbrunn »), une ancienne auberge, là il tournait. C’était un DIMANCHE APRÈS-MIDI, le chemin était VIDE. J’eus tout à coup un sentiment très fort pour l’occupant de cette chambre, il mourrait bientôt. Mais ce sentiment était adouci du fait que je savais que sa mort serait une mort naturelle.

L’horreur répond aux lois de la nature ; l’horror vacui dans la conscience. La représentation vient de se former et remarque soudain qu’il n’y a plus rien à représenter. Alors elle tombe comme un personnage de dessin animé qui s’aperçoit qu’il ne marche depuis le début que sur de l’air.

Plus tard j’écrirai sur tout cela en étant plus précis.

Écrit en janvier / février 1972.

OceanofPDF.com