Le moulin du Frau
Chapitre IX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations et de notre travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir là-dessus. Les événements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui valent la peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les gens des villes ne font guère attention, et qui, pour nous autres paysans, sont une grosse affaire.
Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé de bonne heure; la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je dis à ma femme: J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait; aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gelé, il fallait attendre le soleil.
Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes à la vieille vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut bien voir que tous les boutons étaient gelés. De là, nous allâmes aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme étant plus éloignées de la rivière que la vieille, il n'y avait pas tout à fait autant de mal, mais peu s'en fallait.
—Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de piquette.
Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma femme, venant au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il en était.
—Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.
Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.
Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur fait perdre; les propriétaires, pour un fermier qui déguerpit sans les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les événements qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, la grêle, la sécheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que dans les villes on agit, on se démène pour tâcher de se tirer d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien à faire, ce qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et puis, nous sommes de si longtemps habitués à ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est serré, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend point.
Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'année d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de piquette que de vin.
Quelque temps après, mon cousin Estève me manda de venir à la foire de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il était en marché pour acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation. J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le château, près du vieux arbre de la Liberté tout saccagé par les orages, comme la liberté par Bonaparte. Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous revenions dans la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de ciseaux pendus à son cou par un lien, et qui criait: Piaoux! piaoux!
—Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis à mon cousin.
—Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.
L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, qui venait de la place, criant aussi: Piaoux! piaoux! vint le retrouver. Ils avaient une espèce de banc monté dans un coin, avec des marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres affaires comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient leurs cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient de leurs cheveux. Et alors ils entraient en marché. Les filles dépréciaient les étoffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la qualité, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais voyant ça, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le marché, les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque peu de cheveux par devant, de manière qu'avec leur mouchoir de tête ça ne se connût pas. Quand tout était bien entendu, convenu, ces hommes prenaient leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une saleté de fichu, un tablier, une méchante robe de six francs qu'ils estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient bien chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que ça ennuyait de se laisser raser comme ça. Alors les marchands leur faisaient voir celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait point par le moyen des cheveux laissés dessus le front, et les faisaient entrer en marché.
—C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis à mon cousin, allons-nous en.
Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau qu'Estève avait acheté pour notre aîné.
Au mois d'août de cette même année, ma femme eut un autre drole, qui fut enregistré sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant qu'il était petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver. Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau, faisant de petits étangs et de petits ruisseaux, et sa manière de faire, ses petites inventions, réveillaient dans ma mémoire le souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me voir moi-même à cet âge, me roulant dans le sable, et, couché à plat ventre, essayant d'attraper des petites gardèches. Et souventes fois lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune demoiselle qu'elle était alors, si fraîche, si pleine de santé, si jolie, que ça réjouissait le cœur rien que de la voir.
Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit elles emportèrent un morceau de l'écluse, de manière qu'il nous fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la réparer. Le moulin chôma quelques jours, après quoi on put faire moudre. Mais, on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le beau temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l'été, il fallut refaire plus à fond et plus solidement une partie du travail. Cette affaire-là nous coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui coûte d'entretenir comme un moulin.
Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; c'était une petite nommée Rose, qui mourut à quatre mois. Certainement nous en eûmes du chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans et était encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui fait qu'étant occupée de lui à chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, elle se divise nécessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie, un petit accident, où on porte toute son affection, sur celui qui dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la chose passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère a beau faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-là en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.
De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche. Ils l'élèvent à faire toutes ses volontés, à voir tout lui céder, et en font des petits bonshommes pleins de vanité, de suffisance, capricieux comme des femmes qui le sont, dégoûtés de tout pour n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, pas bons à grand chose. Ce résultat devrait les détourner du système, sans compter que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.
A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la paix, après la guerre de Crimée, faisait tuer notre monde et manger nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut mandé, trop tard comme toujours, aussi il dit d'abord que c'était un homme perdu. Je montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le lit garni de courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une grosse fièvre. Sous sa tête, on avait mis un joug à lier les bœufs, pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, mais sa figure, dure comme toujours, était tranquille et même résignée.
Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie des paysans, comme la goutte est celle des riches. On avait rapporté au vieux la sentence du médecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le curé, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller vitement quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait que lui qui pût le tirer de là. Le curé était venu avec Jeandillou, l'avait confessé, communié, olivé, et s'en était retourné. Il n'y avait guère qu'un petit quart d'heure que nous étions là, quand arriva le sorcier.
C'était un homme de moyenne taille, bien carré et charpenté, un paysan point du tout dégrossi, comme celui qui n'était pas tant seulement allé à Périgueux, et ne sortait de son village, que pour se rendre aux environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attaché avec entêtement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de toutes les superstitions d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon à pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un vieux gilet à fleurs, boutonné carrément jusqu'au col, et garni de deux rangées de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient usé bien des gilets et se transmettaient de père en fils dans sa famille. Avec ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de Miremont, comme en ont les gens du Périgord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit aux foires de Terrasson. Dans les pans écourtés de cet habit-veste, deux larges poches lui servaient à mettre des herbes et ses affaires de sorcier. Sa tête, garnie de longs cheveux blancs frisés, était couverte d'un bonnet de laine brune, tricoté à l'aiguille, sans pompon et ramené en avant, comme ceux de la République qu'on voit sur les anciens sous du temps.
On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait à son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui l'invitaient aux noces, pour éviter les embarrements si désagréables pour les nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.
On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et pour celles des bêtes; il guérissait les gens, des fièvres, avec neuf brins d'herbes cueillies à reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les faisant passer par un écheveau de fil retors. Il guérissait aussi les chevaux et les bœufs malades, en les faisant tourner trois fois autour de la pierre-levée du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la Mandragoro, et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le soir que nous énoisions; il levait les sorts jetés par les gens mal jovents; il donnait aux garçons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au moyen de l'herbe de Moto-Goth, ramassée avec certaines cérémonies, et cachée adroitement sous le livre des évangiles, à seule fin que le curé dît la messe dessus; il retrouvait les affaires adirées en faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des gens qui croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant l'eau de la fontaine de la Fado, et mettre le trouble dans les ménages, en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce qui est, à ce qu'il paraît, un moyen sûr pour ça.
En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable, prit un peu de sel dans la salière accrochée à la cheminée, et le jeta dans le feu, où il pétilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui, releva la couverte, et mit à nu la poitrine du malade, maigre, hâlée, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hérissés. Alors il se pencha, écouta, se releva, leva les bras en l'air comme pour implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait ainsi: Din lou vargier dé Josaphat uno dâmo sé troubet, saint Jean la rencountret... C'est-à-dire: Dans le jardin de Josaphat une dame se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau, souffla par trois fois sur l'endroit où était le mal, y fit avec le pouce, des signes mystérieux, en marmonnant tout bas des paroles qu'on n'entendait pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de cuir le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la couverture dessus, et resta là sans bouger, remuant seulement les babines sans qu'on entendît aucun son.
Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta de nouveau, puis remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il alla à l'évier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit d'eau, et les plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme du vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel. Cette cérémonie dernière prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint vers le lit, fit au-dessus de la tête du mourant, quelques conjurations pour adoucir son agonie. Malgré ses gestes et ses paroles, Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait comme un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme était au pied du lit, et, quoique le vieux n'eût jamais été bon pour elle, le voyant agonisant, elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle, la mère Jardon était là, assistée d'une sœur de son mari et d'une de ses nièces, et tout ce monde épiait bien désolé, mais l'œil sec, qu'il eût: fini de souffrir! Belle manière de parler, qui fait bien connaître la résignation native du pauvre paysan, pour qui la cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de la vieille Jardon, de sa belle-sœur, et des autres, très vraie pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations; elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils savaient que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et qu'une mort à peu près semblable les attendait: A quoi bon se roidir contre la destinée? Le sorcier, voyant que le père Jardon tirait à ses fins, ôta son bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les yeux en haut, se mit à réciter la Patenostre-Blanche, s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des signes de sorcellerie. Le râle dura encore un petit quart d'heure, puis il se ralentit et cessa tout à fait: le vieux homme ferma les yeux à demi, il avait fini de souffrir!
Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières, ramassa dans un seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres usages, maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée. Quand il fut revenu, avant que le corps fût froid, il lui mit ses habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela fait, s'en retourna.
Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut là-bas couché dans sa fosse derrière l'église, ma femme emmena sa mère nourrice au moulin, où elle resta deux jours, après quoi elle s'en alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il fallait que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent chez nous, principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup.
Je crois que cet enterrement fut le dernier que le curé Pinot fit dans la paroisse. Il fut forcé de s'en aller quelque temps après, rapport à sa nièce prétendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions parlé à personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rétameur, là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot venait tous les ans faire sa tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et Tourtoirac, sans doute il en avait parlé à d'autres, car on commençait à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir ouï-dire seulement, d'autres qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que c'était bien sa nièce et que tous ces bruits c'était des méchancetés: c'est comme ça, que les trois quarts du temps, les gens parlent plutôt selon leur idée, que selon la vérité. Les dames de la paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que des impies, des malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dénoncer au procureur de Périgueux, les canailles qui débitaient ces calomnies. Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre, ne savaient trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce vint faire découvrir le pot aux roses.
Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du bourg, un noble, vieux garçon, appelé M. de Cardenac, qui était un bon vivant, point méchant du tout, mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le curé et lui étaient grands amis, dînaient de temps en temps l'un chez l'autre, et faisaient ensemble la bête hombrée avec les curés des environs, en sorte qu'ils ne se gênaient point entre eux. Le jour de Notre-Dame-d'Août, M. de Cardenac vint à la maison curiale, comme le curé était en train de chanter les vêpres, avec sa nièce et d'autres chanteuses. La porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de manière que M. de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vît, tout le monde étant aux vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de Cardenac ne voulait pas aller à l'église, et pensait attendre en lisant le journal du curé, que les vêpres fussent finies. Malheureusement, il ne trouva pas le journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant de ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à feu, et les mit dans le lit de la nièce du curé, bien arrangées, entre les deux draps, de façon qu'on ne s'en serait jamais douté. Puis après, il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que les gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui ne vient que d'arriver.
Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et force lui fut de s'en passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle les retrouverait, elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait à souper, faisait le bon apôtre et semblait chercher les pinces, en se gardant bien de les trouver.—Peut-être, qu'il dit, votre enfant de chœur sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait où il les aura mises? Le curé alla voir, mais il revint disant que le drole avait garni son encensoir chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle Christine alla prendre celles qui étaient dans la chambre de son oncle prétendu.
Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le curé et sa nièce commençaient à trouver ça étonnant. On avait eu beau chercher partout, impossible de savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze jours se passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire aux voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la demoiselle Christine, et possible le curé lui-même, en péché d'impatience et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire commettre ce péché-là, pour raisons à lui connues, et que d'autre part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en étant amplement fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudières et autres instruments à faire rôtir et bouillir les damnés.
Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on puisse en rire à son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta après souper à un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta à un autre avec la même recommandation; celui-ci en fit de même et ainsi de suite, en sorte que bientôt tout le monde le sut.
Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière qu'il fallait nécessairement conclure de cette histoire, que la nièce couchait avec son oncle. Là-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des environs se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il y avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la demoiselle Christine était la nièce du curé, à cette heure soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'était pas, afin de diminuer un peu la grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est en cause.
Les curés du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur parlait de ça, mais leurs gestes désolés et leurs paroles affligées, n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les impies et les libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la bonne façon, et puis envoyé dans le fond du Nontronnais, prêcher la continence à d'autres ouailles.
Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il était trop tard. Pour réparer autant qu'il était possible, le mal qu'il avait fait, comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait assez à la demoiselle grandement fatiguée du curé, lequel n'était guère aimable, mais il ne convenait pas à celui-ci, qui était un peu jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par là, ou par la porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne nièce avec lui, et il lui était même interdit de la revoir.
Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas à connaître, que nous avions troqué notre cheval borgne pour un aveugle. Le curé Pinot était bien braillard, surtout en temps d'élections, et bien mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci étaient réduits à rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le reste, la danse, la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de Pâques, il faisait son métier, mais n'était pas des plus terribles. Il aimait à être tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang pour toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en gros, c'était tout ce qu'il demandait.
Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre chose. Celui-là n'aimait ni les lièvres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les chapons truffés, ni le bon vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni la pipe, ni la bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de son sobriquet: Crubillou, qui avec un bien de mille écus, avait six ou sept enfants qu'il ne pouvait nourrir. Le curé de l'endroit ayant remarqué le second de ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui, et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé. Le garçon, qui préférait prêcher à ceux qui piochaient la terre, plutôt que de la piocher lui-même, et de s'exterminer à nourrir des enfants comme faisait son père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent. On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et on disait que c'était les jésuites qui l'avaient élevé. Eux ou d'autres, ceux qui l'avaient dressé ne l'avaient pas manqué. Dès le séminaire, il avait une si grande idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas, ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mère. Eux, les pauvres gens, tout fiers d'avoir un curé dans leur famille, le respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grâce de déjeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et les sœurs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour ne pas compromettre la dignité de son caractère religieux.
Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha sur la supériorité du prêtre, sur le grand respect qu'on lui devait, à cause de son caractère sacré. Les histoires de son devancier ne le gênaient guère, et il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu dans la paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï parler des fredaines des curés. Et pour faire comprendre à ses paroissiens, combien était puissant et vénérable le prêtre, il leur disait:—Le prêtre commande à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir victime résignée, et Dieu lui obéit, et il ne peut faire autrement que de lui obéir: on peut donc dire, avec vérité, que le prêtre est en un sens plus puissant que Dieu.
On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait de haut avec les brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles, comme le bon curé de Peiro-Bufiero. Quand il fit sa tournée dans les maisons et les villages, pour connaître son monde, il refusait tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir, soit de faire collation. Il semblait qu'il n'eût jamais ni faim, ni soif, et ne fût point sujet à toutes les misères des autres hommes. Mais s'il n'avait pas soif de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer tout le monde et de gouverner les gens selon ses idées.
Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus à l'évêché pour être bons catholiques, et dévoués à la religion, il était plus doux, car il était ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté, chez les nobles, on lui rendait une déférence due à son état, de l'autre, on le regardait comme un inférieur. Chez M. le comte de la Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec les égards de convention dus à un allié naturel, qu'on n'oubliait pas sa paysannerie, et tout ça le rendait prudent. Je raconte ça par ouï-dire, car on pense bien que je n'y étais pas. Mais avec les paysans, le commun du troupeau, il était roide et hautain. Cette conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile, mais il y a belle lurette que les prêtres l'ont perdu de vue, si tant est qu'ils s'en soient jamais inspirés.
Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait pas venu à la maison, sachant que depuis longtemps nous ne fréquentions pas l'église, et que même nos enfants n'étaient pas baptisés. Mais il vint tout de même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer devant des impies, et peut-être aussi espérant de nous ramener. Mais il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien fait qui pût faire de la peine aux personnes dévotes; nous n'avions point de haine contre les curés et la religion; et nous ne parlions pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas des impies, comme le disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous étions tout à fait indévots et incroyants.
Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis à la pauvre défunte Mondine, mais quant à ce qui est de nous autres, notre dernier acte de religion, avait été mon mariage à l'église, pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à croire tout ce qu'on enseigne au catéchisme, à aller à la messe, à nous confesser et à faire nos Pâques, c'était chose impossible, tant nous étions peu portés à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères, de miracles, qu'on racontait des légendes pieuses et autres choses semblables, il me semblait ouïr de ces contes qu'on fait pour divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout ça a été inventé, pour amuser les peuples encore dans leur enfance.
Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau m'écarquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements que j'ai ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader les mécréants comme moi, m'ont surtout prouvé qu'elles sont très obscures et incompréhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien possible, tant mieux pour eux.
On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damné comme une serpe! Mais c'est à savoir: qu'on me montre d'abord où est l'enfer!
Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là étaient aussi certaines et aussi nécessaires qu'on le dit, elles éclateraient à tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale, pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus je trouve qu'on se paye de mots qui dépassent notre entendement.
Mais quand même je serais très sûr que le Dieu de nos curés existe; que nous avons une âme qui ne meurt point avec nous, et sera récompensée ou punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite, ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que je crois pas qu'un Dieu nous ait damnés pour une pomme, ni que ce Dieu ait besoin de prières et de cérémonies pour être honoré, pas plus que de prêtres pour nous faire connaître ses volontés.
Voilà comme nous étions dans la maison, et ça venait de famille, car ni mon grand-père, ni mon père n'avaient voulu se confesser à l'article de la mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe patois qui se peut traduire ainsi: Les prêtres et les pigeons gâtent les maisons. Ainsi, nous étions honnêtes avec eux, mais nous n'étions pas de ceux chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans la famille, si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire de peu d'importance, et afin de ne pas contrister les femmes, qui n'avaient pas été élevées dans ces idées. Je conviens que c'est un tort, et qu'on doit être, ou bon catholique et pratiquer exactement, se confesser, faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute cérémonie de religion: mais l'homme n'est pas parfait. En ce qui me regarde en particulier, je n'avais point à me plaindre de ce côté, car ma femme faisait comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage, toutes les pratiques auxquelles elle avait été habituée. Dans les commencements ça paraissait fort aux gens de chez nous. Qu'un homme ne fasse pas ses Pâques, encore ils le comprenaient à toute force; mais une femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements ça faisait aller les langues; mais quand on vit comment cette même femme gouvernait sagement sa maison, ses enfants et elle-même, et quand elle eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien elle était bonne et pitoyable pour les malheureux, les langues se turent.
En voilà bien long, mais il me fallait expliquer dans quelles dispositions nous étions, lorsque vint le curé. Il avait un peu chaud en entrant, et ma femme lui présenta une chaise pour se tourner vers le feu; mais il remercia, disant qu'il ne faisait point attention à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.
Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas peu de chose, et que nous autres, ne trouvions pas mauvais de prendre quelques précautions pour la conserver.
Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de prendre quelque chose, mais il refusa tout: vin, eau, pineau, eau-de-vie, eau de noix, disant qu'il ne prenait jamais rien.
—A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous serez le premier homme qui sera entré ici, sans choquer de verre avec nous.
Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou l'idée de trinquer avec nous, mais il répliqua un peu hautement:
—Un prêtre n'est pas un homme comme un autre; je suis venu pour autre chose que boire.
Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre de la messe, de la confession, de tous les devoirs du chrétien; nous dit combien nous étions coupables de les négliger; s'efforça de nous faire peur de l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous persuader. Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix minutes; mais à la première pause, mon oncle lui dit:
—Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre temps à essayer de nous convertir; nous ne sommes plus des enfants; moi j'ai deux fois votre âge, mon neveu est votre aîné, et pour vous parler franchement, nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière de nous conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, vous ne le prendriez pas bien sans doute, ainsi vous comprendrez qu'il vaut mieux ne plus parler de ces affaires-là.
—Comment! fit le curé en tressautant, mais ce n'est pas la même chose! J'ai mission de Notre-Seigneur Jésus Christ de ramener les âmes à lui; Monseigneur m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer ce que je crois être pour votre bien.
—Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle, vous êtes chez des gens qui ne croient pas à votre mission, comme vous dites, ni aux pouvoirs de l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les gens de la commune sont un troupeau, et vous n'êtes pas notre pasteur. Que ceux qui reconnaissent votre autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur affaire; mais ici vous n'avez point à nous en faire.
Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée, et s'adressant à moi:
—Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos enfants innocents ne soient pas les victimes de vos funestes principes; laissez-les être chrétiens!
J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là debout, son dernier enfant sur ses bras et les deux autres tenant son cotillon, fut plus prompte que moi et lui dit:
—Monsieur le curé, dans une maison et dans une famille, il ne doit y avoir qu'une croyance et une religion, celle du père: nous restons unis en ça comme en tout.
—Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois que je suis dans une maison où le démon est tout-puissant; il ne me reste qu'à me retirer.
—Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en remettant aussi mon chapeau, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous dit:
—Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos cœurs impies, et de me faire la grâce d'être l'instrument de votre réconciliation avec Dieu. Je vous attends un jour au tribunal de la pénitence! D'ici là, souvenez-vous qu'on ne peut être honnête homme sans religion!
Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon oncle lui dit en goguenardant, pour ne pas se fâcher:
—Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous ferez jamais croire, que sans le fils de Crubillou, de Sarlande, nous ne puissions pas être honnêtes!
Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle ajouta:
—Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés qui ont des nièces!
Et nous nous mîmes tous à rire.
Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. Chez nous, les femmes, à cette époque, avaient le cou un peu découvert; leur fichu, en croisant par-devant, laissait voir un tout petit peu le haut de la poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va s'imaginer que ça n'était pas honnête! Il se mit à prêcher contre les nudités, comme il disait: Selon lui, c'était le diable qui avait appris cette mode aux femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me pensais, ayant souvenir du seul bal où je sois allé, avec les demoiselles Masfrangeas, si le curé voyait les dames de la ville, qui ne manquent pas la messe pourtant, valser avec des jeunes gens, avant leurs tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?
Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la danse. Tous les dimanches il parlait là-dessus longuement, et disait sans se gêner qu'il n'y avait que les filles de mauvaise vie qui allaient au bal; que c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais tout ce qu'il ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait rien. Aux vôtes des communes d'alentour, à la Sainte-Constance à Excideuil, les filles allaient danser tout de même; et le jour de notre ballade, la petite place était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les ormeaux. Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner il s'en allait chanter vêpres, avec les curés du voisinage venus pour la fête, tous bien rouges et repus, il se contentait de dire en passant:—Allons! allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons et filles entraient à l'église et reprenaient après. Mais son successeur voulait empêcher totalement de danser, et il aurait fallu que le maire le défendît. Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de faire; que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que ça mettrait la commune en révolution. Voyant ça, il imagina de refuser l'absolution, ou de la faire attendre longtemps aux filles qui avaient dansé; mais tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut quelques-unes qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la danse.
Pendant le temps du carnaval on dansait chez Maréchou, et de temps en temps, lorsqu'on était en train, le chabretaïre, au milieu d'une danse, faisait avec sa musique: lirou! lirou! lirou! C'était le signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses. C'est ce fameux lirou! lirou! qui faisait tant crier le curé. A l'entendre, toutes les filles qui étaient là, avec leurs mères pourtant, c'était des bringues, des dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans compter que de leur côté les garçons s'étaient donné le mot pour ne pas aller se confesser. Il ennuyait tout le monde, ce curé, aussi un dimanche matin, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, il vit pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible tout percé.
Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à dire comme petit crible, aussi le curé comprit ce que ça voulait dire et devint tout pâle, mais il n'en dit mot.
Pourtant il avait une bonne commune, et tous les paroissiens, une dizaine s'en faut, ne demandaient pas mieux que d'aller à la messe le dimanche, avant d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller prendre les cendres, le lendemain du Mardi-Gras; faire bénir une branche de laurier ou de buis, le jour des Rameaux; donner de l'huile au curé pour entretenir la lampe de l'église; lui laisser les serviettes qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; en un mot faire tout ce que leurs anciens avaient fait de tout temps; mais il ne fallait pas non plus les empêcher de s'amuser: Que diable! avant les Cendres il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir, les Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou était bien terrible, pour tout ce qui touchait la religion; pourtant, je crois qu'il était comme d'autres curés, que la jalousie le faisait agir, et qu'il voulait interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui étaient pas permis.
Il était tellement peu endurant pour toutes ces choses, qu'ayant ouï dire que chez Maréchou on ne faisait pas toujours bien attention au vendredi et au samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller un vendredi, lever le couvercle de la marmite pour voir s'il n'y avait pas de viande? C'est vrai qu'il n'y retourna pas deux fois: Les femmes de la maison, pauvres bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça n'était pas un mauvais homme, mais il n'aimait pas trop les curés, et il ne lui en fallait pas tant pour le mettre en colère.
Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime mieux parler de choses plus aimables. Au mois de février 1860, juste le 24, ma femme accoucha d'un drole, et mon oncle dit:
—Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour anniversaire de la République. On l'appela François.
Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous inquiétions pas de ça, car vivant tout simplement, ne faisant point de dépenses inutiles, le blé ne manquait pas au grenier, ni le vin dans le cellier. Nous ne calculions pas, comme font les gens riches, qui n'ont qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres belles raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été dommage qu'ils ne vinssent pas, les pauvres petits, ils étaient tous bien fiers, et profitaient comme des arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné, marchait sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi comme une ratepenade, qui montait sur la jument, grimpait sur les arbres, ne craignait ni froid ni chaud, et faisait déjà des commissions assez loin. Tous les jours il montait à Puygolfier avec sa petite sœur Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à lire et écrire. Celui-là était quelque peu le préféré de l'oncle; il le mettait quelquefois devant lui sur la jument, et l'emmenait à Excideuil ou ailleurs les jours de foire. Né dans un moulin, ce drole allait dans l'eau comme une loutre, et il piquait sa tête dans les endroits profonds de la rivière, que c'était un plaisir de le voir faire.
J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à ne rien craindre, ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et ça leur a bien réussi. Ces petits, aussitôt qu'ils pouvaient marcher, couraient à l'eau comme des canous sortis de l'œuf, nus comme des petits sauvages, et grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer ou d'attraper des coups de soleil. Eté comme hiver, ils étaient toujours dehors, les cheveux comme des broussailles, pleins de poussière ou de boue, suivant le temps, déchirés, dépenaillés, nu-pieds, se roulant partout dans les prés, courant dans les bois, dormant sur la palène, et ne venant à la maison que pour demander à manger. Par exemple, ça revenait assez souvent; mais une fois que leur mère leur avait coupé un morceau de pain, les voilà repartis à galoper. Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur huit enfants que nous avons eus, il ne nous en est mort qu'un, la petite Rose, mais c'est le mal de cou qui l'a tuée à quatre mois. Les autres n'ont jamais été malades, et ils sont tous forts, et bons enfants, comme de vrais Périgordins.
Il y a des parents qui ont comme ça des préférences pour quelqu'un de leurs enfants; moi non. Je mignardais bien davantage, le dernier, le plus petit, mais je les aimais tous pareillement.
Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si aimante pour moi, que l'on aurait pu croire que je la préférais, parce que je l'embrassais plus souvent que ses frères. Elle ressemblait à sa mère cette petite, comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes yeux clairs et aimants, et le même caractère: tout ça faisait que j'étais plus porté à l'embrasser que ses frères, qui étaient toujours bouchards, qui est à dire barbouillés, et souventes fois tapageurs et polissons. Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; lequel préfères-tu voir porter au cimetière? Et je sentais que ça m'aurait été totalement impossible de le dire, ce qui me prouvait que je n'avais pas de préférence injuste.
Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout l'aîné; mais leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient pour avoir quelque chose, s'ils craignaient un refus de nous autres, c'était Gustou. Il leur faisait des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des pétards et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, des quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles pour tendre aux oiseaux, des pièges pour attraper les merles dans les haies, des lignes pour pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient péter que c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne s'imaginât pour les contenter, et le soir, il leur disait des contes.
C'était l'hiver principalement, quand nous étions tous autour du foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé à peler, qu'ils criaient tous:
—Gustou, dis un conte!
Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du voleur d'enfants; tantôt celui de la fade ou fée Papillette; tantôt encore celui du sorcier Grillon; ou celui de l'âne qui faisait des crottes d'or.
Le conte fini, c'était des questions de toute manière que les enfants faisaient à Gustou, pour avoir des éclaircissements. Quelquefois les questions étaient un peu embarrassantes, mais il trouvait moyen de s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était des devinettes à n'en plus finir, connues de tout temps dans nos pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.
Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits aussi, mais elle aimait encore mieux un garçon du côté de Corgnac, qui venait la voir souvent le dimanche, et avec lequel elle se maria au carnaval de cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu ayant su ça, nous fit dire si nous voulions prendre sa drole l'aînée pour la remplacer, à seule fin de s'eysiner un peu, car il avait tant d'enfants qu'il avait peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il nous l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon moulin du côté de Génis, mais qu'en vendant le sien, il lui manquerait bien encore quelque millier d'écus pour payer, et que ça empêchait le marché. Voyant qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il acheta ce moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne chômait jamais.