Le moulin du Frau
Chapitre IX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre liberté vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait été dans sa place, nous nous étions retenus, de crainte qu'il ne lui fît du tort, en essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gênions plus, mon oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M. Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,—du Sablou,—comme son père l'avait fait enregistrer à la mairie, avait cessé ces familiarités, et de son côté, mon oncle ne lui parlait plus, à cause de M. Masfrangeas.
Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas imaginé qu'il nous imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien détrompé.
Dans les premiers mois de 1870, on commença à parler dans nos campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne comprenait ce que ça voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il était empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait les députés qu'il voulait? A quoi ça rimait-il? à rien. Mais les maires, et les fortes têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de force pour faire de grandes choses.
Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas manquer de réussir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce qu'ils avaient voté vingt fois; ça n'était pas une affaire. Les plus innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce, et que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la majorité, il ne s'en serait point en allé pour ça. Lacaud, son représentant dans notre commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait dix-huit ans.
Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir presque toutes les voix; mais ce n'était pas presque toutes, que notre maire aurait voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son procès-verbal rien que des Oui, comme il aurait été heureux. Du coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle il a couru toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y avait les Nogaret du Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les autres, disant que c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre l'Empire, puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il servir?
Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui nous en parlaient: à quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur voter pour celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger les gens pour ça.
Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous n'étions plus que trois voix républicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi. Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon oncle. Mais ce n'était pas qu'il fût républicain; non, en fait de gouvernement, il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour commander et le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est que ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est là le difficile justement, quand la grande masse est toute disposée à s'en rapporter à eux.
Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était trois: Non, bien sûrs, et M. Lacaud les aurait payées cher. Il les voulait tellement, qu'il alla jusqu'à nous proposer de faire mettre Bernard au collège de Périgueux, pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné, lorsqu'il tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous répondîmes à celui qui s'était chargé de la commission que nos voix ne s'achetaient pas avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant plus comment faire, notre maire nous envoya le régent, qui était aussi secrétaire de la mairie, pour demander à mon oncle de ne pas venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M. Malaroche vint le soir, assez ennuyé de cette commission, mais il fut tout de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme qui, je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui faisait besoin, aussi il ne disait rien, tâchait de passer inaperçu, faisant le moins de bruit possible, et répondant en toussant: Hum! hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de même, il y avait des moments, où quand il était avec des gens sûrs, comme chez nous, on voyait que ça lui pesait.
Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et après s'être excusé de la commission, disant que dans la vie on était obligé souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que, puisque tous les électeurs étaient convoqués, nous irions voter comme les autres; qu'il n'avait qu'à dire ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne lui en voulait point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus, il dit à Nancette de porter la bouteille à long col et nous trinquâmes derechef, après quoi M. Malaroche s'en retourna porter la réponse au maire.
Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain, lorsque nous le vîmes sur la place, tandis que son adjoint le remplaçait au bureau, il n'avait pas bonne figure.
N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais œil. Lorsque nous fûmes près de passer devant lui pour aller voter, il interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire:
—Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais être sages au Frau?
Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'époque, les raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus.
Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard:
—Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont à faire; laisse-les donc tranquilles!
Appeler M. Lacaud,—du Sablou—Bernou, c'était l'attaquer par son plus sensible; aussi il s'écria:—Vous êtes un insolent! je vous dresse procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes fonctions!
—Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal, je m'en fouts!
Et nous passâmes.
M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme interdit, tandis que derrière lui les gens se riaient tout doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.
Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, quelques-uns de ceux qui étaient présents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent parvenu.
Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait à trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent quarante électeurs, ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup, car il se vantait à la Préfecture que sa commune était une commune modèle, toute dévouée à l'Empereur, et voici qu'elle se gâtait, car, s'il y avait sept électeurs ayant le courage de voter: Non, il fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la moindre secousse. Parlant de ça le soir après souper, nous cherchions quels pouvaient être ces quatre de renfort, et nous trouvions que ça devait être Pierrichou de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué au Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de la fièvre jaune, et après, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait exproprier d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal passant devant sa métairie de la Villoque, et qui n'avait pas été payé assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrième nous ne savions: je me pensais en moi-même que ça pourrait bien être M. Malaroche, mais je n'en dis rien.
Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur, lorsqu'un jour, étant au marché d'Excideuil, j'entendis parler que nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon chemin me dit que c'était parce que le roi de Prusse voulait mettre un de ses parents pour roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à l'Empereur.
—Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à se laisser brider, ainsi tout tranquillement, par un roi étranger: il n'en aura pas pour six mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de chercher à l'empêcher, on devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.
M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien à la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout ça, si nous avons la guerre, ça ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour chez vous.
Tout le monde sait comment la guerre commença, par cette prétendue bataille où le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de cette affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. Tout le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du gouvernement avaient beau mentir et tâcher de cacher la vérité, on la savait tout de même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne disaient rien de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens avançaient en France.
En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était rien; les gens n'y venaient guère plus, car les affaires étaient comme mortes. Ceux qui y venaient, les trois quarts, c'étaient des pauvres gens, qui avaient des enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, et ils s'en retournaient tout tristes, et portaient ça dans leurs villages. L'inquiétude se propageait de maison en maison dans les campagnes, et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, et il n'en manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait guère de familles qui ne fussent exposées à apprendre un pareil malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait qu'ils sussent ce que c'était que la chose, en sorte qu'à force d'entendre dire: les Prussiens sont entrés ici, là; à tel endroit ils ont réquisitionné le blé, les bestiaux; à tel autre ils ont emmené le maire, ils ont fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout proches. Aussi, tous les étrangers qui passaient par le pays, on les prenait pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les arrêtait quelquefois. C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été si triste en même temps.
Dans les premiers jours de septembre, notre aîné s'en fut à Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers à notre petit Bertry qui était un peu fatigué. Le soir, il était neuf heures qu'il n'était pas revenu. Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous demandions pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout à coup nous entendîmes le pas de la jument qui s'arrêta devant la porte de l'écurie. Un moment après le drole entra et tout de suite je connus à sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.
Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:
—L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui n'est pas mort est pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur est prisonnier, et la République est proclamée à Paris.
En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous eut fièrement touchés, mais au milieu des désastres de la France, nous ne pensions pas à nous en réjouir.
—C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.
Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant à tous ces effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne savait rien de plus, nous fûmes nous coucher bien ennuyés.
Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie nous dit:
—Je veux m'engager et partir soldat!
Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule ma femme lui répliqua:
—Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!
—Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais si bien pour m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande Révolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le grand-père de mon père, et moi j'en ai vingt.
La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne dit plus rien, et lui continua:
—Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens qui se dévouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau! Mais à quoi ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère, laisse-moi partir, mon oncle et mon père ne disent pas de non.
J'avais été un peu surpris, mais, en même temps, j'étais tout fier de mon aîné:
—Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir que tu as profité des bonnes leçons que nous ont données les anciens, et des exemples de nos grands-pères.
Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se raffermit un peu.
Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son paquet, des bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout fut prêt, nous allâmes nous coucher.
Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme fit chauffer de la soupe, et voulut faire déjeuner son drole; mais quand il eut fait chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile d'essayer.
Alors il embrassa ses frères, sa sœur qui pleurait, la pauvrette; puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère. Ce fut là le plus dur: la pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait, ses yeux étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et, enfin, après l'avoir serré une dernière fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit, et conduis-toi toujours comme les braves gens!
Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller attendre à Coulaures le passage de la voiture de Périgueux. Elle en avait encore pour une demi-heure quand nous y fûmes, et en attendant nous entrâmes chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait pas l'air d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant à la boutique et à table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant à Jeantain, il était en route comme toujours, rentrant tard à la maison, et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois à Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre fois chez lui.
La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon descendit pour faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son siège et, nous, étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet tout doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant crié en même temps, hue! la voiture repartit.
C'était un bon diable que ce postillon appelé La Taupe, sans doute parce qu'il était noir comme cette bête, mais il ne passait pas une auberge d'Excideuil à Périgueux, allant ou revenant, sans s'y arrêter pour faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer un peu, et après, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand il avait avalé ça, il se passait la main sur les babines, et en route. Comme il était tout à fait complaisant et qu'il faisait journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de la vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.
Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient: Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'était lui qui allait chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il en ramassait tout le temps sans s'arrêter. Au débouché des chemins, on voyait des gens qui attendaient, venus des villages écartés, et aussi à la sortie des endroits: c'était des gens qui avaient des affaires pressées, ou qui se méfiaient des bureaux de poste des bourgs où on est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on sût qu'elles écrivaient à leurs galants.
Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après bien des pauses, ayant passé les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit pas jusque devant la prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses chevaux pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, longea le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente du foirail, devant le bureau des Messageries.
En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en officier, le fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, que je connaissais assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il était officier de la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.
—Et vous, que faites-vous ici?
—Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.
—C'est bien, ça, et dans quel régiment?
—Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux qu'il fût avec ceux de chez nous.
—Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, il sera là en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans un régiment, on l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il veut, sans doute.
—Non pas, dit le drole.
—Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?
—Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si près: d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller à la mairie et nous verrons bien.
A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne pouvait pas refuser un homme de bonne volonté, et, après avoir vu tous les papiers, il reçut l'engagement.
Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il était temps, car c'était près de midi. Après déjeuner, M. Granger nous quitta en donnant rendez-vous à Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut quittés, nous nous promenâmes tous les deux, le drole et moi, et je lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement après qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans l'inquiétude. Que si par malheur il était malade, ou blessé, de nous faire envoyer une dépêche à seule fin d'aller le soigner. Après ça, je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.
A quatre heures, nous étions devant les Messageries, où La Taupe attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai deux fois mon aîné, faisant un peu le crâne devant les gens, mais au fond ça me faisait quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: ce drole a de la force et du caractère. Lorsque je fus là-haut, La Taupe prit ses guides, fit péter son fouet, cria hue! et les chevaux montèrent lourdement jusqu'au Triangle.
Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout le monde triste mais tranquille. Ma femme avait consolé les petits et Nancette, en leur faisant comprendre que leur frère était parti pour nous défendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il était dans les mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera des pays des connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.
Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne fit que nous rendre encore plus ennuyés. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les inquiétudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste hiver que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne couverte de neige, nous nous disions: peut-être le pauvre drole couche-t-il dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme, songeant à ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas dans un pays désert; qu'il y avait des maisons et des granges où on logeait les soldats. Mais c'est que ce n'était pas tout; il y avait tant de choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote, surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée qu'à moitié et par raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il écrivait. Comme il n'était pas malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se trouvait content de faire son devoir, la pauvre mère prenait confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir une autre.
En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est qu'il était le seul en danger, et que toute son inquiétude et son affection de mère allaient vers lui: les autres à l'abri autour d'elle n'en avaient pas le même besoin. Tout ça revient à ce que j'ai déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de pouvoir lui faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre lâchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après s'être guéri au pays, elle avait toujours quelque chose à lui envoyer, des affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et ça amortissait un peu sa peine.
Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier espoir; c'était après la bataille de Coulmiers, où nos mobiles du Périgord firent si bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça s'était passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et il nous disait le bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fumée, laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. Il nous donnait le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombés, morts ou blessés. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint un rayon d'espoir qui ne dura guère malheureusement.
Et puis vint le découragement qui rendait inutile le dévouement de quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois jeunes gens, soi-disant malades ou en congé, mais qui étaient tout bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès leur corps et s'en étaient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir était tellement éteint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien à se reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, fermaient les yeux, au lieu de les signaler comme déserteurs.
C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement que, si toutes les villes fortes s'étaient défendues comme Belfort, toutes les villes ouvertes comme Châteaudun; si tous les soldats avaient fait leur devoir comme l'ancienne armée, les marins, les mobiles de la Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un fusil avaient été enflammés par le patriotisme des volontaires de la République; si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable énergie qui débordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait terminée autrement.
Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que tout un pays se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit ans, oublieux de toutes les vertus civiques.
Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser à ce qui aurait pu être et à ce qui a été.
Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les autres, et je fus l'attendre à Périgueux. Le pauvre était maigre, noir, tout dépenaillé, mais point malade ni trop fatigué. D'un côté, toutes les misères de la guerre lui avaient fait du bien, car il était parti jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon point comme on peut l'être après une campagne comme celle-là. Une fois que je lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait partir de suite, sachant combien il tardait à la pauvre femme de le revoir. Mais auparavant, je le menai déjeuner avec trois ou quatre de ses camarades, et puis après nous partîmes pour le Frau.
Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient pour se faire raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui ne pensait qu'à sa mère, disait après les premières honnêtetés qu'il n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien nous arrêter quelques minutes au Cheval-Blanc en passant à Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; ça n'aurait pas été fait honnêtement, de passer comme ça, sans parler aux amis, d'autant mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien entendu, il fallut trinquer au Cheval-Blanc, et même chez Puyadou, car cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui était comme un miracle, mais nous ne nous y amusâmes guère.
Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus du bourg, à moitié chemin du Frau, quand voici venir à nous toute la famille. Hélie se mit à courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait sans la lâcher, ayant la figure toute mouillée des larmes qui coulaient des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se déprendre de son aîné, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!
—Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?
Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son oncle, sa sœur, ses frères et Gustou, qui était pour nous comme un parent. Ayant vu tout son monde, il revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la prenant après ça tout doucement, le bras sur les épaules, nous revînmes à la maison. Mais auparavant, les petits se disputèrent à qui porterait la musette de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin, et il fallut les contenter chacun à leur tour.
Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires où il s'était trouvé, toutes les misères qu'il avait fallu supporter, et enfin tout ce qui lui était arrivé. Comme bien on pense, tout le monde lui faisait des questions à n'en plus finir. Mais à neuf heures, sa mère se leva et dit:—Il faut le laisser aller au lit, il est fatigué! Viens, mon Hélie.
Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'était, et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais tout juste; on voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. Pour ce qui est des étrangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il répondait tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que lui ne savait rien qui valût la peine d'être conté.
Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou commençait à se faire vieux. Il était de l'âge de mon oncle à ce qu'il disait; mais ce n'était pas tant ça qui le gênait, que des douleurs qui le travaillaient. Petit à petit, il lui fallut laisser son ouvrage, ayant peine à remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus qu'avec un bâton et ne descendait au moulin que par la force de la coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le blé passait bien, ou si la farine était bonne. Il se mettait des fois au grand soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur lui ôterait les douleurs qu'il avait dans l'échine, les reins, les jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus guère aller, Gustou fit venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de la Font-Troubade, des papiers où il y avait tracé des figures qu'on ne comprenait pas, des cailloux chauffés qu'il se posait dans les reins, mais rien de tout ça n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus jeune, qui avait trois ans, et c'était risible de le voir le faire amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu, de médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si le sorcier ne le guérissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un jour j'en parlai à M. Farget, le médecin de Savignac, qui me dit qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour ça: des fois il disait qu'il était en train de faire un remède du sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court, toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, lorsque le sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il vint, mandé par Gustou, un jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et ils se fermèrent tous deux dans le fournial. Là, Gustou se déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans la couverture avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout doucement dans le four d'où on venait de tirer le pain. On pense bien qu'il n'était pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine à prendre la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la tête à la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le renfonçait après. Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur, l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le tirer, et mon Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui, pas plus que nous autres, ne s'était donné garde de tout ça. En entrant dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle dit au sorcier:—Qu'est-ce que vous avez fait-là? Mais avisant Gustou entortillé comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et commença à se fâcher après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu la tête de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le portât dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous le mîmes sur un bayard avec une couette, et nous le portâmes dans sa chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, et ne pouvant se rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe portée par le sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. Puis il nous dit qu'il était guéri et parla de se lever, ce qu'il fit de fait le lendemain, marchant sans son bâton, et depuis ses douleurs ne revinrent pas.
Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de Prémilhac qui était déjà bien renommé; mais comme il était très vieux, il ne jouit pas longtemps de ce regain de réputation, car il mourut à la Noël d'après.
Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux plein de douleurs, on parle du défunt sorcier, comme de quelqu'un qui l'aurait guéri.
Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du marché d'Excideuil, je trouvai les droles qui étaient revenus d'en classe, disant que le régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en savaient rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous, et je me demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer des enfants qui étaient tranquilles.
Il faut dire que depuis le récent chambardement du 24 mai, M. Malaroche avait été changé. Son remplaçant était une espèce de pauvre innocent, qui fréquentait beaucoup le curé et l'église, et toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et portaient, pendue à un grand cordon bleu, une médaille large comme une pièce de cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette décoration; dedans, dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener, toujours elles avaient leur médaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec. C'était elles qui avaient soin de l'église, mettaient des fleurs dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et faisaient tomber la poussière de partout. La dame était une grosse boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa médaille, faisait la plus risible enfant de Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle portait les culottes à la maison.
Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt à faire la volonté de M. le Maire et de M. le Curé; mais encore il fallait un prétexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer ça au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce régent, mais mon oncle me dit:
—Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la mission.
Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé deux moines, pour ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines étaient deux gaillards bien découplés, chacun dans leur genre. Celui qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de belle taille, bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde. Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il était noble, et vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes disposées à se laisser tomber.
C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens comme il faut, et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmiellées, les manières douces, il réussissait beaucoup dans ce monde-là: on racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux larmes les dames qui l'écoutaient.
Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et pansu, noir comme une mûre, avec une barbe frisée qui lui montait jusqu'aux yeux. C'était lui qui prêchait pour les paysans, avec une grosse voix brâmante qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en temps il faisait un prêche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient été racontaient qu'il en disait de bonnes.
Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été renvoyés chez eux à la Révolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de manière que la curiosité était grande dans les premiers jours, et que l'église était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'était toujours la même antienne: il n'y avait que la robe de changée et la barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas l'affaire de ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un effronté, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller à l'église, n'osant pas lui refuser, car il se serait fâché. Jusque dans les terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait promettre de venir à ses prêchements.
Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre prêcher, surtout aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles à raconter, et, quand au fond de l'église quelques badauds en riaient, il leur envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus.
Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils disaient que nos malheurs, en 1870, étaient l'effet de notre peu de religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au bout du compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été favorisés de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils disaient, ça aurait été long.
Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y avait des prières qui vous tiraient un défunt du purgatoire, coup sec, et des images avec des cœurs saignants, et aussi des médailles.
Et justement c'est leurs médailles qui furent cause qu'on renvoya mes droles de la classe. Ils étaient allés un jour à la maison d'école, et avaient interrogé quelques enfants sur le catéchisme; ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient distribué des médailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon François, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas de médaille de cet individu, lui dit:
—Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.
L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:
—Gardez-la tout de même, mon petit ami; si vous en avez une, déjà, vous donnerez celle-ci à quelqu'un des vôtres.
Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la table.
Quand les moines furent dehors, le régent leur expliqua que l'enfant qui avait refusé la médaille appartenait à une famille impie; et eux lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.
Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard avec ces moines, tandis qu'il n'y était pas les enfants s'amusaient, et celui qui était à côté de François poussait la médaille vers lui, disant:
—Prends-la!
Et lui la renvoyait de même, disant:
—Je n'en ai que faire!
Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber dans l'écritoire encastrée au ras de la table.
Quand le régent rentra, il vint pour chercher la médaille; le drole lui dit qu'elle était tombée dans l'encre.
Alors il leva les bras au plafond en disant:
—Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation!
Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement, prit la médaille avec un bout de papier, et la porta à sa femme pour la laver.
En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mère et les quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes médailles, vinrent à la porte de la classe, pour voir le malheureux qui avait commis ce crime.
Puis le régent alla chez le curé, chez le maire; on lui fit faire un rapport là-dessus, et il y ajouta que l'impiété de mes enfants était d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les renvoyer. Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations dévotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mépris pour la sainte religion.
—Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille dans l'encre, lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoyés?
—Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, me répondit-il.
Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gâtaient tout le troupeau, sur la nécessité de séparer le bon grain de l'ivraie, est-ce que je sais tant.
J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en face, sans pouvoir jamais rencontrer ses yeux fixés sur mes boutons de gilet; enfin, impatienté, je lui tournai le dos en lui disant:
—Vous êtes un rude coyon!
Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me fit une lettre pour le préfet, et, quoique ce préfet fût un grand ami des curés, il vit que notre régent était un pauvre sot; aussi, huit jours après, mes enfants étaient rentrés en classe.
Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre affaire, qui fut le changement du curé Crubillou. D'après ce que j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous. Et ça n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres: il avait trouvé moyen de se faire mal vouloir de tout le monde, à l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont il pensait hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché, à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu de ramener les gens à l'église, il les en chassait plutôt, tant il était dur et méchant, ce qui faisait du tort à la religion. Ces messieurs-là, c'était des gens bien dévots, bien amis des curés, bien zélés pour la religion, mais au bout du compte, ça n'était que des civils, et on sait qu'un curé vaut dix civils, même nobles, pour tous ces messieurs prêtres. Et puis les gros bonnets sont là, comme ailleurs, ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou autre chose, mais toujours est-il que Crubillou resta malgré tout.
Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en mêla, ça ne fit pas un pli.
Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien boire, à bien manger; il lui fallait la quantité et la qualité. Il disait qu'il mangeait assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui donnait en voyage, même des truffes. Il était surtout difficile pour l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas; aussi, les curés des paroisses où il allait, connaissant son goût, avaient soin d'en avoir de bonne, à seule fin de se tenir bien avec lui, car avec ses manières communes, il était assez influent. C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui faisait que deux jours, et encore; mais pour le contenter, les curés ne regardaient pas trop à ça. Et puis, il y avait des paroissiens généreux qui, ayant de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau de quelques bouteilles à leur curé.
Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire, mais il était trop avare pour ça. Le premier soir que les deux missionnaires soupèrent chez le curé, le père Barnabé fit la grimace en tâtant de la bouteille qu'on servit avec le café.
—Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là, mon cher curé! Vous n'en auriez pas d'autre, par hasard?
Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de meilleur marché, répondit que non, et alors le père Barnabé demanda s'il n'y avait pas moyen de s'en procurer de meilleure par là, à quoi le curé répondit sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du pays.
Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint à ça que le curé rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manière que le Père ne se gênait pas pour dire que le curé était un cuistre, et celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne. Comme ces affaires-là se savent toujours, ces dires n'étaient pas faits pour mettre la paix entre eux; aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une brouille de prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille, à ce qu'on dit.
Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé dans une toute petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'était le père Barnabé qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du poids assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que ce pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien pauvre, ce qui lui était dur, car avec la domination, il aimait aussi l'argent.
Un curé ordinaire venant après lui aurait passé pour un ange, mais celui qui le remplaçait était bien le meilleur qu'il fût possible de voir. C'était un homme d'âge, bon et charitable à donner ses chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait pas de politique, ne se mêlait point des affaires de la commune, ni de celles des particuliers, et ne disait point d'injures à ceux qui ne fréquentaient pas l'église, comme font la plupart de ses confrères. Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les côtés; mais ils ne faisaient que passer à la cure, car pour lui il n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il le donnait aux malheureux.
Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein. Quand je le connus bien, je lui dis un jour:—Monsieur le Curé, quand vous aurez quelque part, par là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.
—Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poignée de main.
Et depuis, des fois il me disait:—Chez Chose, n'ont pas de pain; l'homme est au lit depuis quinze jours...
—Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir, monsieur le Curé, vous pouvez en être sûr.
Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout heureux de faire du bien.
Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens, qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout de ceux de la Vache à Colas.