Le navire étoile

Edwin C Tubb · Chapitre 10 sur 18

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Le navire étoile

Chapitre X

 

Georges mit longtemps à venir. Jay, assis sur une chaise, regardait, maussade, la surface éclairée de l’écran. Mais il ne trouva guère de sujet d’amusement dans la représentation d’un appareil de radio démonté. Il se penchait pour fermer le bouton quand la porte s’ouvrit et Georges entra.

— Pardon de vous avoir fait attendre, Jay. Je me suis mis à bavarder avec un autre électricien et j’ai oublié l’heure.

— Vraiment ? fit Jay qui tourna le bouton et regarda la lumière trembloter et s’éteindre sur l’écran. À quel sujet vouliez-vous me voir, Georges ?

Curtway hésita. Il était plus âgé que Jay, mais la différence était à peine sensible et, debout l’un près de l’autre, on aurait pu les croire frères.

— C’est au sujet de Suzan, répondit-il, gêné. Je ne sais comment vous le dire sans vous offenser, Jay, mais je voudrais que vous ne la voyiez plus.

— Je comprends, fit Jay en regardant l’homme plus âgé. Vous vous rendez compte de ce que vous dites, bien entendu ?

— Je ne veux pas vous insulter, dit Georges vivement, mais bientôt elle sera en âge de se marier et je ne veux pas qu’elle ait des ennuis avec la Génétique.

— Vous m’accusez d’immoralité ? demanda Jay qui, délibérément, s’abandonnait à la colère qui montait en lui.

Georges lui facilitait beaucoup les choses. Une accusation comme celle-là était une base suffisante pour une provocation et lorsqu’il tiendrait Georges dans l’arène, le reste serait simple.

— Non, Jay. Vous savez que je ne le voudrais pas.

— Alors quelle objection peut-il y avoir à ce que je la fréquente ?

— Elle vous aime. C’est regrettable car il ne peut y avoir là aucun avenir pour aucun de vous. Si vous refusez de cesser vos relations avec elle, vous empêcherez qu’elle se marie et créerez du mécontentement. Soyez raisonnable, Jay, continua Georges en s’avançant pour poser la main sur le bras de son interlocuteur. Je sais que vous êtes amoureux de Suzan, mais pensez à son propre bonheur. Plus tard, quand elle aura dépassé la période du mariage, vous aurez tout le temps de vous accorder ensemble.

— Ce que vous dites ne me plaît pas, Curtway, fit Jay. Je considère que vous m’avez insulté et vous m’en rendrez raison, bien entendu.

— Non, Jay.

— Vous refusez de vous battre ?

— Oui, répondit Georges avec un coup d’œil à la tache rouge que portait l’avant-bras de Jay. Je ne suis pas un duelliste, et je ne pensais pas que vous en étiez un. Si un père ne peut défendre sa fille sans craindre de se faire tuer par quelque arrogante brute, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans le Vaisseau. Je ne crois pas que vous pensiez réellement ce que vous dites.

— Vous m’avez accusé d’immoralité, répliqua froidement Jay. J’en exige satisfaction.

— Vous n’arriverez pas à m’entraîner dans un duel contre vous.

— Vous admettez donc que vous êtes un poltron ?

— J’admets tout ce que vous voudrez. Traitez-moi de gaspilleur si vous le désirez. Frappez-moi si cela peut vous satisfaire, mais je n’irai pas dans l’arène, pas plus avec vous qu’avec personne d’autre.

Georges sourit et, délibérément, s’assit. Il reprit :

— Maintenant, soyons raisonnables, Jay. Je vous connais trop bien pour croire que vous abuseriez de mon grand âge.

Il avait raison, bien sûr, et Jay le savait. Il soupira et rejoignit Georges sur le banc.

— Très bien, Georges. Je ne peux pas vous obliger à vous battre si vous ne le voulez pas.

— Et Suzan ?

— Je ne la reverrai plus, puisque c’est ce que vous voulez.

— Cela vaudra mieux, Jay.

Georges se pencha pour tourner le bouton de la télévision et Jay comprit qu’il était temps pour lui de partir. Il resta pourtant assis.

— Était-ce seulement pour cela que vous vouliez me voir, Georges ?

— Oui. Merci de m’avoir attendu et pour le reste.

Pour le reste ! Jay regardait l’homme mûr qui suivait avec intérêt les images qui défilaient sur l’écran. Jay aurait pu le tuer, une simple pression sur la carotide aurait suffi. Mais il ne s’agissait pas seulement de tuer. La mort devait paraître accidentelle et un coup d’œil circulaire dans la pièce convainquit Jay que l’endroit ne convenait pas.

— Georges !

— Oui, fit Curtway en se détournant de l’écran, les yeux clignotants. Qu’y a-t-il ?

— J’ai un ennui et je me demande si vous ne pourriez m’aider.

— Un ennui ?

— Oui. Il y a quelque temps, je me trouvais près de la région de Non-Pesanteur pour vérifier les tuyaux de ventilation et j’ai remarqué quelque chose que j’aurais dû rapporter. Cela m’est sorti de l’esprit pendant le combat et je serai dégradé pour perte de temps si j’en parle maintenant. C’était dans votre secteur et je me demande…

— Quelque chose qui se rapporte à l’électronique ?

— Oui. L’une de ces grosses boîtes plates, celles d’où partent tous les conduits principaux. J’ai remarqué que l’une d’elles sentait le brûlé et quand j’y ai touché, j’ai reçu une secousse.

— Sans doute un court-circuit dû à la condensation, dit promptement Georges. Nous avons eu des tas d’ennuis dernièrement avec les boîtes de jonction. Que désirez-vous que je fasse ? acheva-t-il en regardant Jay.

— J’espérais que vous pourriez faire la réparation pour m’éviter une réprimande, dit Jay en s’efforçant de paraître nerveux. Si cette affaire passe par les voies normales, je serai tancé pour retard et si je me tais je me ferai envoyer à l’hygiène mentale. Ne pourriez-vous effectuer cette réparation ?…

— Je vais y jeter un coup d’œil.

— Merci, dit Jay d’un ton reconnaissant, en s’avançant vers la porte. Finissons-en tout de suite. Je crains que quelqu’un ne s’en aperçoive et n’en parle.

Georges soupira et le suivit dans le couloir.

Comme à l’ordinaire, la région qui avoisinait la Non-Pesanteur était déserte. Jay conduisit Curtway à travers un enchevêtrement de poutrelles, s’introduisit dans un étroit couloir semblable à un tunnel et s’arrêta près de l’une des nombreuses boîtes de connexion. Georges qui s’avançait maladroitement dans l’absence presque totale de gravitation, le rejoignit.

— Est-ce celle-là ? demanda-t-il sans regarder la boîte.

— Je crois, dit Jay, qui se pencha sur la boîte, la toucha, puis retira vivement la main comme s’il avait reçu un choc.

Georges s’élança d’un coup de pied et, comme la plupart des gens qui n’ont pas l’habitude de la chute libre, frappa trop fort. Jay le rattrapa au passage et le tira vers un endroit où il pouvait s’agripper à un montant.

— Merci, dit l’électricien en se penchant sur la boîte. Maintenant, voyons ce qui ne va pas.

Il perdait son temps, et Jay le savait. Il n’y avait aucune avarie à la boîte et elle n’avait servi que de prétexte pour entraîner la victime vers un lieu où sa mort pourrait aisément s’expliquer. Jay, qui regardait l’homme, éprouvait une étrange répugnance à terminer son travail et, s’en voulant de son hésitation, il s’avança pour en finir.

— Allez-vous me tuer, Jay ?

Ce ne fut pas tellement ce que disait Georges qui surprit Jay et l’immobilisa, que ce qu’impliquaient ces mots. Il resta debout, en se balançant un peu, à cause de l’absence de gravitation et regarda, incrédule, le visage calme de sa victime présumée.

— J’attendais cela, continua Georges sur le même ton. J’ai compris votre intention dès que j’ai vu la boîte. Il n’y a dedans rien de dérangé et vous le savez.

— Vous avez refusé de vous battre, balbutia désespérément Jay.

— Est-ce Gregson qui vous a envoyé ?

— Gregson ?

— Je ne suis pas un sot, Jay. Il y a quelque temps déjà je vous suspecte. Vous travailliez à des heures étranges, vous paraissiez disparaître pour de longues périodes et ne paraissiez avoir aucune tâche particulière. Je ne l’aurais pas remarqué, je pense, s’il n’y avait eu votre attachement pour Suzan. Je ne comprenais pas pourquoi vous n’étiez pas marié, puisque vous étiez assez jeune. Cela m’a fait réfléchir. La preuve finale m’a été donnée lorsque je vous ai vu au quartier général pendant mon service.

— Vous m’avez vu là ?

— Oui. J’y étais allé pour m’occuper de Psycho. Je suis un électronicien de premier ordre, vous le savez, et on m’a confié l’entretien de la machine. Pour revenir au secteur cinq, j’ai pris un raccourci et je suis passé par le quartier général de la P.P. Je vous y ai vu et vous ne portiez pas de short rouge.

— Vous rendez-vous compte que vous avez signé votre propre arrêt de mort ?

— Gregson l’a fait pour moi il y a longtemps, répondit Georges en regardant le jeune homme avec mépris. Ne tentez rien, Jay. Je suis prêt, averti et je suis entraîné à la chute libre.

Il se retourna tout en parlant et Jay pu voir que sa gaucherie antérieure avait été simulée.

— Savez-vous pourquoi vous avez reçu l’ordre de me tuer ?

— Non.

— Je vais vous le dire. J’ai découvert quelque chose au sujet de Gregson. J’ai essayé d’obtenir une entrevue personnelle avec le capitaine pour lui dire ce que j’avais appris, mais il a refusé de me recevoir. Gregson sait maintenant que je suis au courant de ce qu’il a fait. Pour sa sauvegarde, il a donné l’ordre de me supprimer. C’est la vérité, Jay. Désirez-vous encore me tuer ?

— Je le dois. L’intérêt du Vaisseau en dépend. Vous ne comprenez pas.

— Je comprends très bien. Je vous ai dit que je n’étais pas un sot. J’ai des yeux pour voir, un esprit pour réfléchir et un cerveau qui assemble les différentes données. Je sais, par exemple, qu’il n’y a pas de mort naturelle à bord du Vaisseau.

— Vous vous trompez, insista Jay, écœuré. Les gens meurent à l’infirmerie.

— Ils meurent, oui, mais de quoi ? D’injections peut-être ? De blessures reçues dans l’arène ? Combien d’individus sont morts de vieillesse ? Pouvez-vous me le dire ?

Jay le pouvait, mais il n’osa point. La réponse était que personne n’était jamais mort de vieillesse.

— En vivant, dit Jay, la langue pâteuse, vous dérobez à un nouveau-né son air et son eau, son espace vital et sa nourriture. Vous avez eu votre temps, Georges, dit-il en se rapprochant de l’homme plus âgé. Maintenant, vous devez mourir pour que d’autres aient une chance de vivre.

— Peu m’importe de mourir, répondit Georges avec calme. Je suis assez intelligent pour me rendre compte de cette nécessité et la vie n’est pas tellement merveilleuse que je désire m’y agripper pour ne rien en perdre. Mais est-il juste que je meure alors que d’autres trichent pour échapper à leur tour ?

— Trichent ? Que voulez-vous dire ? Comment quelqu’un pourrait-il tricher ?

L’accusation choquait Jay plus encore que d’avoir été découvert par Curtway. Celui-ci savait maintenant ce qu’il était et ce qu’il faisait.

— Il y a un moyen lorsqu’on se trouve dans une situation qui le permet. Gregson est dans cette position. Je sais ce qu’il a fait et il sait que je suis au courant. Ne voyez-vous pas le danger ? continua Georges en avançant d’un pas. Si un homme peut éviter son tour de mourir, d’autres aussi le pourraient. Il ne se passera pas beaucoup de temps avant que le Vaisseau soit régi par le gouvernement despotique d’une poignée de vieillards sélectionnés.

Et c’était là le danger. L’élimination était juste tant qu’aucune personne intelligente ne pouvait discuter lorsqu’arrivait son tour. Ce n’était pas qu’on leur donnât le choix. Il était certain en effet que personne ne pouvait rester entièrement sain d’esprit en vivant, d’heures de servi en heures de service, dans l’attente d’une mort dont l’heure a été fixée avant sa naissance. Si tous connaissaient cette heure, la routine du Vaisseau s’en trouverait brisée et son système aux rouages bien huilés serait converti en abattoir. Les plus âgés demanderaient un contrôle rigide des naissances afin de vivre un peu plus longtemps, et les jeunes seraient frustrés lorsque leur désir naturel d’avoir des enfants ne pourrait se réaliser. Un fossé se creuserait entre les générations, avec la perte de sympathie qui en résulterait entre les jeunes et les plus âgés. Un tel système mènerait à la stérilité raciale, à la dégénérescence, à l’effondrement de la fibre morale.

C’était pour ces raisons que le personnel de la Psycho-Police était à bord le plus soigneusement sélectionné, que chacun de ses membres était endoctriné dès sa prime jeunesse afin qu’il acceptât les deux fardeaux de la responsabilité et du silence. Mais si on ne leur avait enseigné qu’un mensonge…

— Vous vous trompez, dit Jay, désespérément. Personne ne pourrait être assez immoral pour tricher ainsi.

— Vous le croyez ? fit Georges en haussant les épaules. Je suis un homme âgé. Avec les années, la vie devient un bien précieux. Pour vous la mort est extrêmement lointaine, bien que vous sachiez fort bien qu’un jour quelqu’un vous éliminera comme vous avez essayé de m’éliminer. Mais quand on vieillit, on sent les choses. On veut vivre et on ferait n’importe quoi pour quelques années d’existence de plus.

— Gregson est âgé, dit pensivement Jay. Je le sais.

— Qu’allez-vous faire ? acheva-t-il en s’avançant encore d’un pas pour prendre le bras de Jay.

— Je ne sais. J’ai des ordres, vous les connaissez, mais si vous dites vrai…

— C’est la vérité.

— Alors, il faut que voyiez le capitaine.

— Comment ? demanda Georges en haussant les épaules avec un cynisme inhabituel. J’ai essayé déjà d’obtenir une entrevue personnelle avec le capitaine. Ma requête a été rejetée. Pour essayer encore, je devrais passer par la Psycho-Police. On me tient pour mort. Si je formule une demande, Gregson enverra de nouveau ses chiens à mes trousses. Avez-vous une idée ? acheva-t-il en regardant Jay.

— Non, répondit Jay, piteux. Il est clair qu’il faudra vous cacher jusqu’à ce qu’une occasion se présente pour vous de voir le capitaine. Si Gregson découvre jamais que je ne vous ai pas éliminé, il ordonnera ma propre mort pour inefficience. Pour me couvrir, il faut que j’arrange une mise en scène qui fasse croire à votre mort « accidentelle ».

Il se mordit les lèvres, indécis.

« Vous pourriez vous cacher dans la Non-Pesanteur. Je vous ferais passer en cachette du garde, mais l’accident…»

— Comment aviez-vous l’intention d’expliquer ma mort ?

— C’était simple. Je vous aurais tué, puis je vous aurais brisé la tête contre un montant. Le verdict officiel aurait été que vous aviez mal calculé votre élan et la distance et que vous vous étiez brisé le crâne en retombant. Cette idée ne peut plus servir. Merrill enquêtera et, à moins que votre « corps » soit méconnaissable, il devinera ce que j’ai fait. Toutefois, donnez-moi votre plaque d’identité et votre short, acheva Jay en tendant la main.

— Pourquoi ? Que voulez-vous faire ?

— Je ne sais pas encore, mais je vais y réfléchir. Dépêchez-vous, fit Jay en faisant claquer ses doigts d’impatience.

À contre-cœur, Georges enleva son short bleu et s’efforça d’ôter de son poignet le bout de métal sur lequel était inscrite son identité. La peau des articulations de ses doigts fut éraflée, ce qui le fit jurer mais, finalement, il parvint à enlever la plaque. Il la tendit à Jay.

— Et maintenant, que faisons-nous ?

— Maintenant, vous vous cachez dans la Non-Pesanteur. Je tâcherai de vous passer des aliments et de l’eau, mais ne vous inquiétez pas si je ne viens pas avant un certain temps. Vous n’aurez pas à y rester longtemps, de toute façon. Plus vite je pourrai arranger une entrevue avec le capitaine, mieux ce sera.

Silencieux, Jay conduisit Curtway au long du couloir qui serpentait. Finalement, il s’arrêta devant un panneau placé dans un renfoncement.

— C’est une ouverture de secours dans la Non-Pesanteur. On la tient close de ce côté-ci et il me faudra la fermer derrière vous.

Jay tourna une roue et la plaque de métal s’ouvrit d’un coup.

— Voilà, Georges. Entrez. Essayez de rester près du panneau si vous pouvez. Je ne voudrais pas, quand je vous apporterai des provisions, avoir à perdre trop de temps.

— Je comprends, répondit Georges en s’approchant de l’ouverture pour scruter l’intérieur sombre. Il fait froid ici, fit-il en frissonnant un peu.

— Les convertisseurs sont plus froids, dit brutalement Jay, impatienté. Dépêchez-vous.

Georges acquiesça et, par l’ouverture, entra dans la vaste caverne de la Non-Pesanteur. Il attrapa le bord du panneau et regarda Jay. Sa tête faisait une tache pâle sur le fond d’obscurité qui était derrière lui.

— Que direz-vous à Suzan ?

— Suzan vous croira mort, répondit Jay en jetant un regard inquiet dans le couloir. Pour elle, comme pour tout le monde, vous aurez été victime d’un accident.

Georges lâcha le bord de l’ouverture.

— Prenez soin d’elle, Jay. Et merci.

Jay ne répondit pas.

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