Le navire étoile
Chapitre III
Sam Aldway, qui travaillait à l’Hydroponique, rageait tout au long des heures qu’il y passait. Il se renfrognait devant les cuves fétides de solutions nutritives et la richesse vernissée de la récolte de racines saines dont il s’occupait. Sauvagement, il supprimait toutes les feuilles qui montraient la moindre tendance à brunir ou à ne pas remplir leur rôle.
— Calmez-vous, Sam, cria son contremaître. Si vous coupez trop, vous ferez plus de mal que de bien.
— Je sais ce que je fais, répondit Aldway, renfrogné, en arrachant une autre feuille. Avez-vous transmis ma demande de changement ?
— Non. Reprenez vos esprits, Sam. Ils ne vous engageront pas maintenant, d’abord parce que vous êtes trop âgé, ensuite parce que votre travail est ici.
Sam laissa tomber son sécateur et se redressa, les jambes écartées, en fixant l’homme plus âgé d’un regard furieux.
— J’ai bonne envie de vous amener dehors pour cela. Vous allez transmettre tout de suite cette requête, autrement nous allons tous deux prendre date pour une rencontre en bas au stade.
— Vous n’allez pas me provoquer en duel, dit le contremaître, mal à l’aise. Je n’ai pas à me battre avec vous.
— Vous n’êtes pas marié, n’est-ce pas ? dit Sam avec un coup d’œil furieux au short brun de l’autre qui ne portait pas de marques. Vous êtes d’âge à vous battre, et si je vous provoque, vous devez me rencontrer.
— Non, je suis pas obligé, répondit vivement le contre-maître. Je peux toujours en référer à la Psycho-Police.
— Vous croyez que la P.P. vous aidera ? fit Sam eu crachant volontairement près des sandales de son chef. Pourquoi viendrait-elle protéger un poltron ? Vous transmettez cette requête de transfert maintenant. C’est compris ? Maintenant ! conclut-il en enfonçant son index raidi dans la poitrine du contremaître.
L’homme plus âgé avala sa salive, hésita un instant, puis acquiesça de la tête et s’éloigna. En s’approchant du téléphone pour faire cette demande, il transpirait. Aldway avait la réputation d’être dangereux. Il souffrait encore du coup porté à son orgueil par sa femme. Celle-ci, lorsqu’il avait eu vingt-cinq ans et avait changé son short à bande blanche contre un short sans marque qu’il devait porter le reste de sa vie, lui avait montré la porte de leur cabine familiale. Ses protestations avaient été inutiles, le code étant rigoureusement appliqué. Il était donc allé dans le quartier des célibataires partager la pièce d’un compagnon peu compatissant et il avait essayé, sans grand succès, de s’accorder avec une des femmes disponibles. Il se vengeait du système en se battant constamment.
Le contremaître prit l’écouteur, forma le numéro et attendit. Une voix lui répondit à l’autre bout du fil.
— Ici P.P. Quartier général.
— Contremaître Brenson, 14/9741 secteur cinq.
— Gardez l’écouteur. Je vais vous mettre en communication avec l’officier chargé de votre secteur.
Il y eut un déclic, un bourdonnement, puis une nouvelle voix.
— Ici Merrill, officier chargé du secteur cinq. Qu’y a-t-il ?
— Un cas de mécontentement dans l’exploitation hydroponique No 18, Monsieur.
Brenson jeta un regard vers l’endroit où Sam, vautré, semblait travailler mais, visiblement, en écoutant la conversation. Brenson poursuivit :
— Nom : Sam Aldway. Motif : désire son transfert à la P.P. J’ai essayé de lui dire que sa requête serait rejetée, mais il n’a pas voulu m’écouter et il insiste pour que je la transmette.
— Quelle génération ?
— La quatorzième, mais il vient juste de quitter l’état marital.
— Trop âgé, dit Merrill d’un ton de voix sans réplique. Dites-lui qu’il perd son temps.
— C’est un jeune démon effronté qui menace de me provoquer en duel. Pourriez-vous lui parler ?
— Non, fit Merrill, tranchant. Occupez-vous-en vous-même.
— Je ne peux pas, gémit Brenson. Je vous dis qu’il est dangereux. Il a déjà tué au moins trois hommes et je ne désire pas être le quatrième.
— Vous avez peur d’un duel ? dit la voix avec un accent moqueur. Brenson en eut la gorge serrée.
— Oui, reconnut-il. Du moins avec lui. Je n’aurais aucune chance. Il est haineux et se bat à mort.
— Vraiment ? fit Merrill d’un ton pensif. Un tueur alors ?
— C’est ce qu’il semble, admit Brenson. Je n’en ai jamais rencontré comme lui.
— Je vois.
Le téléphone bourdonna silencieusement un instant. La voix reprit :
— Je vais avoir une conversation avec lui pour voir si je peux redresser la situation. Où sera-t-il après son service ?
Brenson appuya sa main sur l’embout et hurla à l’adresse de Sam :
— Où serez-vous après le service ?
— En bas au gymnase. Là où je vais toujours.
— Il sera en bas au gymnase, dit Brenson à Merrill.
— Bien. Je le verrai sans doute là. Dites-lui de m’y attendre.
— Merci, Monsieur, dit Brenson avec ferveur. Merci.
Mais la communication était déjà coupée.
Les gymnases étaient en dessous, à l’étage le plus bas, avec les salles de maternité, les jardins d’enfants, les blocs de récupération de déchets et les salles de récréation. La force de gravitation, là, était le double de la normale terrestre. Sam l’ignorait, mais c’était une condition idéale, à la fois pour l’entraînement et pour l’élevage d’une forte et utile population. Pour survivre, les bébés devaient être forts. Après plus de trois cents ans, les faibles et les fragiles avaient depuis longtemps été éliminés.
Sam passait pas mal de temps dans les salles d’exercices. Il était fier de son corps lisse aux muscles souples, beaucoup plus efficient que le type classique avec ses grandes masses de muscles noueux, sa tendance à engraisser et son besoin exorbitant d’oxygène et de nourriture. Le personnel du vaisseau se composait de types élancés, gracieux, aux muscles longs, au contrôle parfait. Ils étaient d’une force surprenante.
Comme à son habitude, Sam commença par le punching-ball et lança des coups retentissants au plastique pour mettre au point ses bras et ses épaules. De là, il s’arrêta un instant sur le presse-pédale pour enfoncer avec les jambes des ressorts fortement tendus et développer ainsi ses mollets et ses reins. Ensuite, ce furent les poids et les exercices habituels pour l’estomac et le dos. Il en était à l’assaut d’entraînement contre un adversaire fictif lorsqu’il se rendit compte qu’un homme aux yeux pâles, vêtu du short noir de la Psycho-Police, le regardait.
— Vous êtes donc Aldway, la terreur de l’Hydroponique, dit-il avec une pointe de sarcasme dans sa voix glacée, qui fit rougir Sam. Que se passe-t-il ? Ne pouvez-vous trouver pour vous battre quelqu’un de plus qualifié qu’un vieillard ?
— C’est Brenson qui vous l’a dit ?
— Brenson ne m’a rien raconté que je ne savais déjà. J’ai entendu dire que vous vous vantez d’être un duelliste. Est-ce vrai ?
— Ça se pourrait.
— Combien d’hommes avez-vous provoqués ?
— Cinq.
— Combien ont été vaincus ?
— Cinq. Trois morts. Les deux autres se battaient pour la première fois.
En dépit de son air indifférent, Sam ne pouvait réprimer sa fierté. Inconsciemment, ses yeux se baissaient sur les cinq taches inscrites à la face interne de son bras gauche, Merrill ne parut pas impressionné.
— Vous voulez, je crois, faire partie de la P.P. ?
— C’est exact, répondit Sam en regardant l’officier avec des yeux pleins d’espoir. Pouvez-vous m’y faire entrer ? Je suis un homme fort et je ferais un bon officier. Je…
— Vous êtes trop âgé, dit carrément Merrill qui sourit devant l’expression de l’autre. Vous auriez pu avoir une chance il y a dix ans, mais plus maintenant. Vous avez au moins trente ans.
— Vingt-sept.
— C’est ce que je disais. Vous avez dix ans de trop. Vous avez été marié, vous avez eu des enfants. Maintenant, vous pouvez espérer une vieillesse agréable, tranquille, dans le quartier des célibataires, pendant que vous soignez vos plantes et que vous complétez votre quota d’éducation.
Merrill sourit encore devant l’air dégoûté que prit Aldway. Il continua :
— Autrement, vous pouvez continuer à provoquer des hommes en duel jusqu’à ce que vous en trouviez un qui soit un peu meilleur que vous. Auquel cas vous n’aurez pas à vous inquiéter de votre vieillesse, vous n’en aurez pas.
— Est-ce mal ? dit Sam en frappant le punching-ball, à croire qu’il aurait voulu punir le système tout entier du Vaisseau. De toute façon, cette vie est infernale.
— Peut-être pourrions-nous faire quelque chose à ce sujet ? suggéra Merrill doucement en s’emparant du bras de Sam. D’abord, allons dîner, j’ai faim.
En qualité d’officier, Merrill avait le droit de manger dans n’importe quel mess, à son choix, mais Sam devait se rendre au mess de son propre secteur et montrer sa plaque d’identité. Le repas, comme à l’ordinaire, se composait de légumes hydroponiques et de levure, bien déguisés pour permettre un choix de trois plats principaux. Merrill prit de la sole au citron, Aldway, un filet de steak. Ni l’un ni l’autre ne fut tenté par le poulet rôti. Les mets, bien entendu, étaient identiques. Ils ne se différenciaient que par la forme et le parfum. Mais les diététiciens savaient depuis longtemps que la variété était essentielle au maintien de l’appétit et d’une bonne santé.
— Nourriture ignoble, fit remarquer Sam en s’essuyant la bouche du dos de sa main. Pas un fruit frais. Cependant, nous en faisons pousser une quantité en hydroponique. Où vont-ils tous ? J’aimerais bien le savoir.
Merrill aurait pu lui dire où ils allaient et Sam l’aurait su s’il avait consulté sa mémoire. Ils allaient aux tout jeunes, aux femmes enceintes et aux mères qui allaitaient, aux générations qui montaient et avaient besoin de vitamines naturelles fraîches plus que la population adulte. Il ne prit pas la peine de l’expliquer à Sam.
— Vous avez dit quelque chose, rappela, avec espoir, Sam qui avalait sa ration d’eau et lançait la tasse de plastique dans la corbeille disposée à cet effet. Était-ce sérieux ?
— Cela dépend, répondit Merrill en sirotant son eau, les yeux attentifs, par-dessus le bord de la tasse. Jusqu’à quel point désirez-vous sortir de l’ornière ?
— Assez pour faire n’importe quoi, répondit Sam avec passion. J’en suis malade. Si je ne fais pas tout de suite autre chose, je deviendrai piqué et l’on m’emportera pour me faire traiter. Dites ce que ce que vous voulez, je le ferai. C’est sérieux, Merrill. Je ferai tout.
— Je le crois, dit Merrill avec calme, en examinant pensivement de ses yeux pâles l’homme qui était près de lui. Celui-ci, sans s’en douter, avait littéralement signé son arrêt de mort. Le Vaisseau ne pouvait tolérer aucun déséquilibré. Si Merrill rapportait, comme il l’aurait dû, cette conversation, Sam serait éliminé. Même sa propension au duel, pourtant utile en ce qu’elle aidait à supprimer la partie la plus âgée de la population, comptait bien peu en regard du danger latent qu’était sa névrose. Un homme de ce genre pouvait trouver des douzaines de raisons pour s’imaginer qu’il était la victime du système social du Vaisseau, et il était parfaitement capable de rendre coup pour coup. Il pouvait volontairement gaspiller du matériel essentiel, ruiner par insouciance toute une récolte, répandre l’anxiété et le découragement en propageant des rumeurs, ou encore, comme il le faisait déjà, faire naître, par son arrogance, l’inquiétude et la crainte.
Sam devait mourir.
Mais comment, et quand, c’était une autre question.
Merrill finit son eau, lança la tasse dans la corbeille et se leva. Sam se leva avec lui, les yeux interrogateurs, mais Merrill ne prit la parole que lorsqu’ils furent hors du mess.
— Vous désirez vous joindre à la Psycho-Police, vraiment ?
— Oui.
— Eh bien, c’est impossible. Autant que vous le sachiez ! dit Merrill, volontairement brutal. Je veux dire que vous ne pourrez jamais devenir membre en uniforme de la P.P. Cependant…
Il traîna sur le dernier mot et se tut, pour attendre que le poisson eût avalé l’amorce.
— N’importe quel boulot fera l’affaire, insista Aldway. Peu m’importe l’uniforme. (Il mentait, et Merrill le savait.) Ne puis-je être votre assistant, ou quelque chose de ce genre ?
Ça y était. Le complexe moteur qui exigeait de l’autorité, même minime ou déguisée. Le besoin pressant de puissance à n’importe quel prix. Le désir de gouverner, dominer et crâner. Merrill n’avait aucune illusion sur ce qui se passerait s’il prenait Sam comme assistant. D’abord, l’homme répondrait peut-être à ce qu’il promettait puis, inévitablement, il éprouverait le besoin de se montrer, de se faire valoir, d’exhiber son arrogance.
Il fit semblant d’examiner la suggestion en se cachant les yeux, puis il inclina la tête comme pour indiquer qu’il prenait une décision.
— Vous allez me prendre ! s’écria Sam qui semblait vouloir embrasser le métal à leurs pieds. Vous me donnerez un travail qui m’éloignera de la ferme ?
— Pas si vite. J’ai déjà un assistant et je ne puis en avoir deux, répondit Merrill qui eut presque envie de sourire devant l’expression de Sam. Il vous faudra attendre que je m’en sois débarrassé.
— Oh ! fit Sam, la gorge serrée en voyant ses rêves s’évanouir aussi vite qu’ils étaient venus. Combien de temps faudra-t-il ?
— Qui sait ? L’homme ne me plaît pas, mais je ne peux guère le provoquer, le duel est défendu aux officiers et il est vraisemblable que personne d’autre ne le fera.
Merrill s’arrêta pour attendre que l’autre fît l’offre qui s’imposait.
— Non, Sam, dit-il, je ne pense pas que vous soyez assez fort.
— Vous croyez ? dit Sam en faisant saillir ses muscles. Je suis en bonne forme, et entraîné. Je peux casser le cou à un homme comme on casse un bâton, et je connais toutes les prises.
— Ce n’est pas un duelliste, Sam. Il y aura une première passe et l’arbitre arrêtera toute tentative de meurtre.
— S’il en a l’occasion ! J’ai appris un ou deux tours depuis que je pratique et je peux agir plus vite qu’aucun damné arbitre.
— Vous croyez que vous pourriez y arriver ? demanda Merrill d’un air hésitant, comme s’il doutait. Il est très bien entraîné et l’ouvrage pourrait être difficile. Lui pourrait vous tuer car ce ne serait pas votre premier combat au stade. Mais si vous le tuez, il faudra vous arranger pour faire croire à un accident réel. Vous êtes sûr que vous le pourriez ?
— Donnez-m’en l’occasion, répéta Sam. C’est tout ce que je demande.
— Bien, mais il y a quelque chose que je veux faire avant que vous le provoquiez, dit Merrill qui sourit, devant le visage interrogateur de sa dupe. Je vais vous conduire à la salle d’exercices et nous allons nous battre.
— Nous battre ? répéta Sam en reculant, avec dans les yeux le reflet de sa stupéfaction. Pourquoi ?
Merrill ne répondit pas. Déjà, il le précédait vers l’étage inférieur.
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