Le page du duc de Savoie 2
Chapitre XIX
Aventurier et capitaine.
Nous avons dit comment Yvonnet, Maldent et Procope défendaient la même brèche que l’amiral Coligny.
La brèche n’avait pas été difficile à défendre, n’ayant pas été attaquée.
Seulement, nous avons dit encore comment la brèche voisine avait été surprise par les enseignes espagnoles et comment la compagnie du Dauphin l’avait si tristement laissé prendre.
Nous avons dit, enfin, comment, en voyant ce qui se passait à sa gauche, Coligny s’était élancé, appelant ceux qui l’entouraient sur ses traces, et comment, après le détour que la traverse l’avait forcé de faire, il était remonté sur le rempart que les Espagnols envahissaient déjà et s’était écrié :
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« C’est ici qu’il faut mourir ! »
Cette généreuse détermination était bien certainement dans le cœur de l’amiral, et sans doute avait-il fait tout ce qu’il pouvait pour l’accomplir, quoiqu’il ne fût point mort sur la brèche, soit par une faveur divine, soit par une vengeance céleste, – selon qu’on envisagera son assassinat, le jour de la Saint-Barthélemy, au point de vue protestant ou au point de vue catholique.
Mais cet avis, courageusement émis par un général de grand cœur, portant sur ses épaules toute une responsabilité militaire et politique, – qu’il faut mourir le jour où l’on est vaincu, – cet avis n’était sans doute point celui des trois aventuriers qui lui avaient loué, par l’entremise du procureur Procope, leurs bras pour la défense de la ville.
Donc, en voyant que la ville était prise et qu’il n’y avait plus moyen de la défendre, ils jugèrent que leur bail était résilié de plein droit et, sans communiquer cette opinion à ses coassociés, chacun se mit à fuir du côté où il espérait trouver
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son salut.
Maldent et Procope disparurent à l’angle du couvent des jacobins, et comme ce n’est point à eux que nous avons à faire pour le moment, nous les abandonnerons à leur bonne ou mauvaise fortune afin de suivre celle de leur compagnon Yvonnet.
D’abord il eut l’idée, rendons-lui cette justice, de prendre le chemin du Vieux-Marché pour aller offrir son épée et son poignard à sa bonne amie Gudule Pauquet ; mais sans doute pensa-t-il que, si redoutables que fussent ces armes dans sa main expérimentée, elles ne pouvaient, en pareille circonstance, être que d’une utilité médiocre à une jeune fille que sa beauté et ses grâces naturelles défendraient bien plus efficacement contre la colère des vainqueurs que toutes les épées et tous les poignards du monde.
D’ailleurs, il savait que le père et l’oncle de Gudule avaient, dans les caves de leurs maisons, préparé pour leurs objets les plus précieux, – et au premier rang de leurs objets les plus précieux il plaçaient tout naturellement leur fille et nièce, –
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le jeune homme savait, disons-nous, que le père et l’oncle de Gudule avaient préparé une cachette qu’ils regardaient comme introuvable et dans laquelle ils avaient, à tout hasard, amassé des vivres pour une dizaine de jours. Or, si acharné que fût le pillage, il était probable qu’à la voix des chefs l’ordre se rétablirait dans la malheureuse ville avant le dixième jour et, l’ordre rétabli, Gudule mettrait le nez hors de sa cachette et, en temps opportun, reparaîtrait à la lumière du soleil.
Le sac de la ville se passerait donc, selon toute probabilité, grâce aux précautions prises assez tranquillement pour la jeune fille qui, pareille aux premières chrétiennes, entendrait, des catacombes où elle était cachée, rugir le carnage et le meurtre au-dessus de sa tête.
Une fois convaincu que sa présence, au lieu d’être utile à mademoiselle Gudule, ne pouvait lui être que nuisible, Yvonnet, peu curieux d’ailleurs de s’enterrer pendant huit ou dix jours comme un blaireau ou comme une marmotte, Yvonnet, au risque de ce qui pourrait lui en
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arriver, résolut de rester au grand jour du ciel et, au lieu de se cacher dans quelque coin de la ville assiégée, se hâta de mettre tout en œuvre pour que, du soir au lendemain matin, la plus grande distance possible existât entre elle et lui.
Abandonnant Procope et Maldent qui, comme nous l’avons dit, tournèrent l’angle du couvent des jacobins, il commença par enfiler la rue des Ligniers, coupa vers son extrémité la rue de la Sellerie, prit la rue des Brebis, remonta jusqu’au carrefour des Campions, redescendit jusqu’à la ruelle de la Brassette, longea la rue des Canonniers et, par la rue de la Poterie, gagnant l’église Sainte-Catherine, il se trouva sur le rempart entre la tour et la poterne de ce nom.
Au contraire, il avait assuré son poignard à la chaîne de cuivre doré qui faisait orgueilleusement trois fois le tour de son col et il avait resserré d’un cran la ceinture contenant les vingt-cinq écus d’or qui constituaient la moitié de sa fortune ; car si Malemort, ne pouvant fuir, avait enterré les siens, Yvonnet qui comptait, lui, sur l’agilité de ses jambes pour sauver ses écus et sa
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vie, n’avait pas voulu se séparer de la part de son trésor dont il lui était permis de disposer.
Arrivé au rempart, Yvonnet enjamba résolument le parapet et s’élança, raide et les bras au corps, dans le fossé rempli d’eau vive qui serpentait au bas de la muraille.
Il avait passé si rapidement, qu’à peine les sentinelles avaient-elles fait attention à lui ; d’ailleurs, les cris qui, au même instant, retentissaient de l’autre côté de la ville avaient quelque chose de bien plus intéressant pour elles que cet homme ou cette pierre qu’on avait entendu rouler dans le fossé et qui ne reparaissait point sur l’eau, dont les cercles élargis venaient se briser d’un côté contre la muraille, de l’autre contre le talus gazonné des marais de Grosnard.
L’individu dont la chute avait causé ces cercles multipliés n’avait garde de reparaître, ayant nagé entre deux eaux et étant allé s’accroupir au milieu d’une famille de nénuphars dont les feuilles protectrices cachaient à tous les regards sa tête ensevelie dans l’eau jusqu’à la bouche.
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Ce fut de là qu’il assista à un spectacle bien capable de préparer ses nerfs à l’état d’irritabilité auquel nous les avons vus arriver.
Beaucoup de combattants, la ville une fois prise, suivirent le même chemin que lui, les uns sautant, comme il avait fait, du haut en bas du rempart, les autres fuyant tout simplement par la poterne Sainte-Catherine, mais tous eurent cette malheureuse idée, au lieu d’attendre la nuit, d’essayer de fuir immédiatement. Or, fuir immédiatement était chose impossible, vu le cercle que les Anglais avaient eu soin de former parallèlement à cette face de la muraille, depuis la vieille chaussée de Vermand jusqu’aux rives de la Somme.
Tous les fuyards furent donc accueillis à coups d’arquebuse ou de flèches et repoussés dans le marais, où ils donnèrent aux Anglais, excellents viseurs comme on sait, le plaisir du tir à la cible.
Deux ou trois cadavres vinrent tomber, en reculant, tout près d’Yvonnet et s’en allèrent, en suivant le fil de l’eau, joindre le cours de la Somme.
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Cela donna une idée au jeune aventurier, ce fut de jouer au cadavre et, en se tenant raide et immobile, de gagner, lui vivant, ce bien heureux courant d’eau qui emportait les morts.
Tout alla bien jusqu’à l’endroit où l’eau des fossés se jette dans la Somme ; mais, arrivé là, Yvonnet, en inclinant la tête en arrière et en ouvrant avec précaution les yeux, vit une double haie d’Anglais disséminés sur l’une et l’autre rive de la Somme et qui, n’ayant pas de vivants à fusiller, s’amusaient à fusiller les cadavres.
Le jeune homme, au lieu de conserver la raideur cadavérique qui le maintenait à la surface de l’eau, se pelotonna en boule, roula au fond et, à quatre pattes, gagna cette espèce de forêt de roseaux au milieu de laquelle il demeura caché sans accident et d’où nous l’avons vu déboucher pour gagner l’autre rive.
Comme, à partir du moment où le voyageur reparut à l’ombre des saules, nous l’avons suivi pas à pas jusqu’à celui où, haletant, il tomba sur la lisière du bois de Rémigny, il est inutile, du moins momentanément, de nous occuper
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davantage de lui. Nous allons donc l’abandonner pour suivre à son tour, dans tous les détails des événements qui venaient de lui arriver, monseigneur Dandelot, frère de l’amiral, dont la figure amie venait de faire jeter à Yvonnet un si joyeux cri de reconnaissance.
Nous avons dit que la brèche gardée par Dandelot avait été la dernière prise.
Dandelot était non seulement un général, mais encore un soldat ; il avait combattu de la hallebarde et de l’épée aussi bien qu’aurait pu le faire le dernier reître de l’armée. Comme rien ne le distinguait des autres que son courage, on l’avait respecté pour son courage, qui avait cédé au nombre ; une douzaine d’hommes s’étaient jetés sur lui, l’avaient désarmé, terrassé et amené prisonnier au camp sans savoir quel était le capitaine, nous ne dirons pas qui s’était rendu à eux, mais qui avait été pris par eux.
Une fois au camp, il avait été reconnu par le connétable et par l’amiral qui, tout en cachant son nom et le degré d’intérêt qu’ils lui portaient comme oncle et comme frère, avaient répondu de
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lui à ceux qui l’avaient pris, pour une somme de mille écus que les deux illustres captifs devaient payer en même temps que leur propre rançon.
Mais à Emmanuel Philibert, il n’y avait pas eu moyen de dissimuler le rang du prisonnier ; aussi, en invitant Dandelot à souper avec lui, comme il avait fait pour le connétable et pour l’amiral, il avait recommandé, comme il avait fait encore pour ceux-ci, que la surveillance la plus active entourât ce troisième prisonnier qu’il tenait au moins pour l’égal des deux autres.
Le souper s’était prolongé jusqu’à dix heures et demie du soir avec une courtoisie digne des beaux temps de la chevalerie. Emmanuel Philibert avait essayé de faire oublier à toute cette noblesse française, prisonnière comme au lendemain de Poitiers, de Crécy et d’Azincourt, qu’elle était à la table de son vainqueur, et il avait été infiniment plus question, pendant la soirée, du siège de Metz et de la bataille de Renty qu’il n’avait été question de la bataille de la Saint-Laurent et de la prise de Saint-Quentin.
À dix heures et demie, comme nous l’avons
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dit, on se leva de table ; des tentes avaient été préparées pour les nobles prisonniers au centre même du camp, dans une enceinte de palissades où l’on ne pénétrait que par une étroite ouverture que gardaient deux sentinelles.
Un cercle de factionnaires veillaient, en outre, au dehors de cette enceinte de palissades.
Souvent, pendant les longues nuits du siège, Dandelot avait, du haut de la muraille, étendu son regard sur ce camp gigantesque couché à ses pieds. Il connaissait le quartier de chaque chef, le gisement des tentes, l’intervalle gardé entre les hommes de nations différentes et jusqu’aux accidents de terrain qui faisaient moutonner toute la cité aux flottantes banderoles.
Depuis qu’il était prisonnier – et l’on sait qu’il n’y avait pas longtemps, – une seule idée avait, comme le balancier d’une pendule, battu les deux côtés du crâne de Dandelot.
Cette idée, c’était celle de fuir.
Aucune parole ne l’engageait et, nous l’avons dit, il ne s’était pas rendu, il avait été pris. Or, il
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pensait avec raison que plus tôt il tenterait de mettre ce projet de fuite à exécution, plus il aurait de chances qu’il réussît.
On ne sera donc pas étonné quand nous dirons qu’à peine sorti du quartier d’Emmanuel Philibert pour regagner celui des prisonniers, son œil commença d’interroger avidement tous les objets qui s’offraient à sa vue avec le désir de faire, dans un moment donné, du plus futile et du plus insignifiant peut-être de ces objets, un moyen de salut.
Un officier allait être envoyé par Emmanuel Philibert à Cambrai, où il devait annoncer la nouvelle de la prise de la ville et porter la liste des prisonniers de marque qui avaient été faits.
Cette liste s’était encore augmentée pendant le souper et l’officier, après qu’Emmanuel Philibert avait eu pris congé de ses convives, était entré sous la tente du général en chef pour que celui-ci ajoutât à la liste les nouveaux noms dont elle devait être grossie.
Un des chevaux des écuries d’Emmanuel, choisi parmi les plus rapides coureurs, stationnait
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à dix pas du quartier du prince, la bride enrayée à l’arçon, et tenu au mors par un valet d’écurie.
Dandelot s’approcha du cheval en amateur qu’attire la vue d’une bête de race ; puis, justifiant la réputation qu’il avait d’être un des meilleurs écuyers de l’armée française, d’un bond il se mit en selle, enfonça les éperons dans le ventre du cheval, renversa le palefrenier et partit au galop.
Le palefrenier renversé cria : « Alarme ! » mais Dandelot était déjà à vingt pas du point d’où il était parti. Il passa comme une vision devant les tentes du comte de Mégue ; le factionnaire le mit en joue ; mais la mèche de son arquebuse était éteinte. Un autre, qui était armé d’un mousquet à rouet, se doutant que c’était ce cavalier qui passait comme une trombe que lui désignaient les cris retentissant de tous côtés, tira sur lui et le manqua ; cinq ou six soldats essayèrent de lui barrer le chemin avec des hallebardes ; mais il culbuta les uns, sauta par-dessus les autres, les dépassa tous, rencontra la Somme sur son chemin, bondit d’un seul élan jusqu’au tiers de la
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rivière au lieu d’essayer de couper le courant, se laissa dériver et, à travers une fusillade qui n’eut d’autre résultat que de lui enlever son chapeau et de lui trouer son haut de chausses sans même lui égratigner la peau, il aborda sur l’autre rive.
Arrivé là, il était à peu près sauvé.
En cavalier consommé qu’il était, il avait trop promptement compris la valeur du cheval qu’il serrait entre les jambes pour redouter la poursuite d’autres chevaux sur lesquels il aurait cinq ou six minutes d’avance ; la seule chose qu’il avait donc à craindre, c’était que quelque balle ne le jetât en bas de son cheval ou ne blessât son cheval assez grièvement pour l’empêcher de continuer son chemin.
Aussi Dandelot eut-il un moment d’inquiétude en sortant de la Somme ; ce moment fut court : au bout de cinq ou six élans, le fugitif avait reconnu que le cheval était aussi sain et aussi sauf que lui-même.
Dandelot ne connaissait point le pays mais il savait la situation des villes principales qui entouraient Saint-Quentin et qui formaient la
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ceinture française : Laon, La Fère, Ham ; il devinait instinctivement le point où, vingt-cinq à vingt-six lieues au-delà de ces villes, gisait Paris. Ce qui lui importait, c’était de s’éloigner du danger ; il piqua droit devant lui et se trouva naturellement sur la ligne de gauche du Gruoïs et d’Essigny-le-Grand.
C’est en arrivant en vue de ce dernier village que, la lune s’étant levée, le cavalier put se rendre compte, non pas du chemin qu’il avait fait, non pas du lieu où il se trouvait, mais du paysage et de son aspect.
Dandelot, on se le rappelle, n’avait point assisté à la bataille ; il ne pouvait donc pas être frappé de l’aspect que présentait le champ de bataille et qui avait troublé Yvonnet.
Il continua sa route en ralentissant cependant le pas de son cheval, longea le village de Benay, passa entre les deux moulins d’Hinocourt, jetant à droite et à gauche, devant lui, d’avides regards. Ce que cherchait le cavalier, c’était quelque homme isolé, quelque paysan des environs auquel il pût se renseigner du lieu même où il se
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trouvait et qui pût lui servir de guide, ou tout au moins le mettre dans son chemin. Voilà ce qui faisait qu’à tout instant il se levait sur ses étriers, étendant son regard aussi loin que ce regard pouvait porter.
Tout à coup, il lui sembla, au milieu du terrain bouleversé du cimetière le Piteux, voir se dresser une ombre humaine ; il piqua droit sur cette ombre ; mais l’ombre paraissait aussi désireuse de le fuir que lui était désireux de la joindre. L’ombre avait donc fui à toutes jambes, Dandelot lui avait donné la chasse ; l’ombre s’était dirigée vers les bois de Rémigny, Dandelot avait deviné son intention et, par tous les moyens possibles à un cavalier, c’est-à-dire par les éperons, par les genoux, par la voix, avait redoublé la vitesse de son cheval, lui faisant franchir monticules, buissons, ruisseaux, afin d’arriver à ces bois maudits avant l’ombre qu’il poursuivait et qui eût semblé celle d’Achille aux pieds légers, si la terreur qu’elle paraissait éprouver ne l’eût point rendue indigne de ce nom victorieux d’Achille. L’ombre n’était plus qu’à vingt pas du taillis ; Dandelot n’était plus qu’à trente pas de l’ombre ;
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il avait fait un dernier effort dont nous avons vu le résultat ; l’ombre qui, au fur et à mesure qu’il s’en était approchée, avait pris la solidité d’un corps, l’ombre avait roulé à ses pieds, heurtée par le poitrail de son cheval. Il s’était jeté à terre pour porter secours à ce fuyard dont les renseignements pouvaient lui être si précieux et, dans le pauvre diable haletant, presque évanoui, à demi mort de frayeur, il avait, à son grand étonnement et en même temps à sa grande joie, reconnu l’aventurier Yvonnet.
Quant à Yvonnet, avec un étonnement égal, mais avec une joie bien autrement grande, il avait de son côté reconnu le frère de l’amiral, monseigneur Dandelot de Coligny.
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L’attente.
La nouvelle de la perte de la bataille de Saint-Quentin avait retenti comme un coup de tonnerre inattendu par toute la France et avait particulièrement eu son écho dans le château de Saint-Germain. Jamais le connétable de Montmorency, ce vieux soudard quinteux et ignorant, n’avait eu plus grand besoin, pour ne pas tomber en complète disgrâce, de l’inexplicable soutien que lui prêtait, près du roi Henri II, la constante et inébranlable faveur de Diane de Poitiers.
En effet, le coup était terrible : une moitié de la noblesse occupée avec le duc de Guise à la conquête de Naples, l’autre moitié anéantie ! Quelques gentilshommes échappés, meurtris et haletants, de cette grande boucherie, groupés
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autour de monsieur le duc de Nevers, blessé à la cuisse, c’était toute la force active qui restait à la France !
Quatre ou cinq pauvres villes mal protégées par des remparts en mauvais état, mal approvisionnées de munitions et de vivres, mal pourvues de garnisons, Ham, La Fère, Laon, le Catelet et, comme une sentinelle perdue au milieu du feu, Saint-Quentin, la moins forte, la moins défendue, la moins tenable de ces villes.
Trois armées ennemies, une espagnole, une flamande, une anglaise, les deux premières exaspérées par une longue alternative de victoires et de défaites, la troisième toute neuve, toute fraîche, alléchée par les antécédents de Poitiers, de Crécy et d’Azincourt, désireuse de voir ce fameux Paris dont une autre armée anglaise avait entrevu les murailles sous Charles VI, c’est-à-dire un siècle et demi auparavant.
Un roi isolé, sans génie personnel, brave, mais de cette bravoure particulière à l’individualité française, capable d’être un excellent soldat, incapable d’être un médiocre général.
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Pour tout conseil, le cardinal de Guise et Catherine de Médicis, c’est-à-dire la cauteleuse politique italienne alliée à la ruse française et à l’orgueil lorrain.
En dehors de cela, une cour frivole de reines et de princesses, de femmes légères et galantes : la petite reine Marie, la petite princesse Élisabeth, madame Marguerite de France, Diane de Poitiers, sa fille, à peu près fiancée à l’un des fils du connétable de Montmorency, François-Charles-Henry, et la petite princesse Marguerite.
Aussi la nouvelle fatale de la perte de la bataille de Saint-Quentin ou de la Saint-Laurent, comme on voudra, ne semblait, elle, selon toute probabilité, que l’avant-courrière de deux nouvelles non moins terribles : la prise de la ville de Saint-Quentin et la marche sur Paris de la triple armée espagnole, flamande et anglaise.
Le roi commença donc par ordonner secrètement les préparatifs d’une retraite sur Orléans, cette vieille forteresse de la France qui, reprise par une vierge, avait, un peu plus de cent ans auparavant, servi de tabernacle à l’arche
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sainte de la monarchie.
La reine, les trois princes, la petite princesse et toute la cour féminine devaient se tenir prêts à partir, soit de jour, soit de nuit, au premier ordre qui serait donné.
Quant au roi, il devait aller rejoindre les débris de l’armée partout où ils seraient et combattre avec eux jusqu’à ce qu’il eût versé la dernière goutte de son sang. Toutes les mesures étaient prises pour que le dauphin François lui succédât, en cas de mort, avec Catherine de Médicis pour régente et le cardinal de Lorraine pour conseil.
En outre, nous croyons l’avoir déjà dit, des courriers avaient été expédiés au duc François de Guise pour qu’il hâtât son retour et qu’il ramenât avec lui tout ce qu’il pourrait ramener de l’armée d’Italie.
Ces dispositions prises, Henri II avait attendu avec anxiété, l’oreille tournée vers la route de Picardie.
Alors, il avait appris que, contre toute probabilité et même contre toute espérance,
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Saint-Quentin tenait encore. Quinze mille hommes avaient été anéantis sous ses murs ; l’héroïque ville luttait contre la triple armée victorieuse avec quatre ou cinq cents soldats de toutes armes. Il est vrai qu’outre sa garnison, Saint-Quentin renfermait cette vaillante population que nous venons de voir à l’œuvre.
On attendit avec cette même anxiété pendant un jour, pendant deux jours, pendant trois jours la nouvelle de la prise de la ville.
Rien de pareil n’arriva. On apprit au contraire que Dandelot était parvenu à entrer dans la place avec un renfort de quelques centaines d’hommes et que l’amiral et lui avaient fait serment de s’ensevelir sous les ruines de la ville. Or, on savait que, lorsque Coligny et Dandelot faisaient de pareils serments, ils les tenaient ; le roi fut donc un peu rassuré : le danger existait toujours mais il était moins imminent.
Tout l’espoir de la France se trouvait, comme on le voit, concentré sur Saint-Quentin.
Henri II demandait au ciel que la ville pût tenir huit jours ; en attendant, et afin d’être au courant
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des nouvelles, il partit pour Compiègne ; à Compiègne, il était à quelques lieues seulement du théâtre de la guerre.
Catherine de Médicis l’accompagna.
Lorsqu’il s’agissait de demander un bon conseil, c’était à Catherine de Médicis que Henri II avait recours. Lorsqu’il s’agissait de passer un doux moment, c’était à Diane de Poitiers qu’il s’adressait.
Le cardinal de Guise restait à Paris pour surveiller et encourager les Parisiens.
En cas d’urgence, le roi et la reine se sépareraient ; le roi rejoindrait l’armée, s’il existait encore une armée, pour l’encourager de sa présence ; Catherine reviendrait à Saint-Germain pour prendre la direction suprême de la retraite.
Henri trouva les populations beaucoup moins effrayées qu’il ne le craignait ; cette habitude des armées des XIVe e e , XV et XVI siècles de ne hasarder un pas dans leurs conquêtes qu’après s’être assuré la possession des villes qu’elles
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rencontraient sur leur chemin, donnait un peu de répit à Compiègne, protégée par Ham, le Catelet et La Fère.
Henri s’installa au château.
À l’instant même, des espions furent envoyés du côté de Saint-Quentin, afin de s’informer de l’état de la place, et des courriers du côté de Laon et de Soissons, pour s’enquérir de ce qu’était devenue l’armée.
Les espions revinrent, racontant que Saint-Quentin tenait parfaitement et ne faisait pas le moins du monde mine de vouloir se rendre. Les courriers revinrent, disant que deux ou trois mille hommes – c’était tout ce qui restait de l’armée – s’étaient ralliés à Laon autour du duc de Nevers.
Au reste, de ces deux ou trois mille hommes, le duc de Nevers avait tiré le meilleur parti possible.
Il connaissait les lenteurs de cette guerre de sièges que, une fois Saint-Quentin emportée, allait probablement entreprendre l’armée espagnole ; il ne s’occupa donc que de renforcer
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les villes qui pouvaient retarder la marche de l’ennemi. Il envoya le comte de Sancerre à Guise, où celui-ci conduisit la cornette de cavalerie, celle du prince de la Roche-sur-Yon, et les deux compagnies de d’Estrées et de Cuisieux. Il envoya le capitaine Bordillon à La Fère avec cinq enseignes de gens à pied et autant de compagnies de cavalerie. Enfin le baron de Polignac partit pour le Catelet, M. d’Humières pour Péronne, M. de Chausnes pour Corbie, M. de Sésois pour Ham, M. de Clermont d’Amboise pour Saint-Dizier, Bouchavannes pour Coucy et Montigny pour Chauny.
Quant à lui, il restait à Laon avec un corps d’un millier d’hommes ; c’était là que le roi devait lui faire tenir les nouvelles troupes qu’il pourrait lever ou les renforts que l’on tirerait des autres parties de la France.
On mettait ainsi un premier appareil sur la blessure ; mais rien ne disait encore que la blessure ne fût point mortelle.
Il serait difficile d’imaginer quelque chose de plus triste que ce vieux château de Compiègne,
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déjà sombre par lui-même, mais encore assombri par la présence de ses deux hôtes royaux. Lorsque Henri II venait à cette résidence – et cela lui arrivait d’habitude trois ou quatre fois par an, – c’était pour peupler château, ville et fort de cette magnifique cour de jeunes femmes et de jeunes seigneurs qu’il traînait après lui ; c’était pour emplir les corridors et les salles gothiques du bruit des instruments de fête ; c’était, enfin, pour faire retentir la forêt du son du cor et de l’aboi des chiens.
Cette fois, il n’en était pas ainsi. Vers la fin du jour, un lourd charriot s’était arrêté à la porte du château sans avoir aucunement éveillé la curiosité des habitants de la ville qu’il venait de traverser. À peine le suisse s’était-il ému de cet événement en apparence peu important. Un homme d’une quarantaine d’années, au teint presque africain, à la barbe noire, à l’œil cave ; une femme de trente-six ans à la peau blanche et fine, aux yeux vifs, aux dents superbes, aux cheveux noirs, descendirent de cette voiture, suivis de trois ou quatre officiers de service. Le concierge les regarda avec étonnement, s’écria à double
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reprise : « Le roi ! la reine !... » puis, sur un signe de mutisme que lui fit Henri, les introduisit dans la cour intérieure, referma la porte derrière eux, et tout fut dit.
Le lendemain, on apprit à Compiègne que le roi Henri II et la reine Catherine de Médicis étaient arrivés la veille, escortés de la nuit, moins triste et moins sombre qu’eux, et habitaient le château.
Aussitôt la population s’était émue, s’était assemblée et, avec les cris de « Vive le roi ! Vive la reine ! » s’était portée vers la résidence princière.
Henri fut toujours fort aimé, Catherine de Médicis n’était pas encore haïe.
Le roi et la reine parurent sur le vieux balcon de fer.
– Mes amis, dit le roi, je suis venu dans vos murs pour être moi-même le défenseur des marches de la France. D’ici, mes oreilles et mes yeux resteront constamment tendus vers Saint-Quentin. J’espère que l’ennemi ne viendra point
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jusqu’ici ; mais qu’à tout hasard, comme ont fait les braves Saint-Quentinois, chacun se prépare à la défense. Quiconque aura des nouvelles, bonnes ou mauvaises, de la ville assiégée, sera bienvenu au château en me les apportant.
Les cris de « Vive le roi ! » avaient retenti de nouveau. Henri et Catherine de Médicis avaient fait ce geste royal qui a si longtemps abusé les peuples, de se mettre la main sur le cœur, et s’étaient retirés à reculons. Derrière eux, les fenêtres s’étaient refermées ; chacun s’était mis de son mieux en mesure de défense et le roi n’avait plus reparu.
Les jardiniers, interrogés, avaient dit qu’il se promenait pensif dans les allées les plus sombres du parc, quelquefois jusqu’à une heure ou deux du matin, s’arrêtant tout à coup, écoutant immobile, souvent même appliquant son oreille à la terre pour surprendre les détonations lointaines du canon. Mais, on le sait, toute attaque prématurée avait cessé afin de donner à Emmanuel Philibert le temps de préparer l’attaque générale.
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Alors, le roi revenait au château, ignorant, inquiet ; il montait à une espèce de tour d’où l’on découvrait jusqu’à une longue distance la route de Saint-Quentin, à laquelle venaient s’embrancher celles de Ham et de Laon. Son œil interrogeait chaque voyageur qui apparaissait sur cette route, tremblant et désireux à la fois de trouver en lui le messager qu’il attendait.
Le roi était arrivé le 15 août et les jours s’écoulaient les uns après les autres sans qu’il entendît aucun bruit, sans qu’il vît venir aucun messager ; ce qu’il savait seulement, c’est que Saint-Quentin tenait toujours.
Le 24, Henri se promenait, comme d’habitude, dans le parc, quand, tout à coup, un grondement lointain vint le faire tressaillir ; il s’arrêta et écouta mais il n’eut pas même besoin d’approcher son oreille de la terre pour comprendre que de foudroyantes décharges d’artillerie se succédaient sans interruption.
Pendant trois jours, bien avant dans la nuit et longtemps avant le lever du soleil, le même bruit s’était fait entendre ; Henri, à ce formidable écho,
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ne comprenait pas qu’une seule maison de Saint-Quentin pût être demeurée debout.
Le 27, à deux heures de l’après-midi, le bruit avait cessé.
Qu’était-il arrivé ? que voulait dire ce silence après l’effroyable rumeur qui l’avait précédé ?
Sans doute, Saint-Quentin, moins privilégiée que ces fabuleuses salamandres dont François Ier avait fait ses armes, venait de succomber dans un cercle de feu.
Il attendit jusqu’à sept ou huit heures du soir, écoutant si le bruit éteint ne se réveillerait pas. Il espérait encore que la lassitude des assiégeants les avait forcés d’accorder une trêve à la ville.
Cependant, à neuf heures du soir, ne pouvant résister à son inquiétude, il expédia deux ou trois courriers avec ordre de prendre différentes routes afin que, si l’un d’eux tombait aux mains de l’ennemi, les autres, du moins, eussent la chance d’y échapper.
Jusqu’à minuit, il erra dans le parc ; puis il rentra au château, se coucha, chercha vainement
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le sommeil dans ses draps fiévreux et, ne pouvant dormir, se leva au point du jour pour gagner son observatoire.
À peine y était-il, qu’à l’extrémité de cette route si souvent explorée par ses regards, il vit, soulevant la poussière du chemin que commençaient à dorer les premiers rayons du soleil, accourir un cheval emportant au galop deux cavaliers vers la ville.
Henri n’eut pas un instant de doute : ces deux cavaliers ne pouvaient être que des messagers lui apportant des nouvelles de Saint-Quentin. Il envoya au-devant d’eux pour qu’ils n’éprouvassent point de retard à la porte dite de Noyon. Un quart d’heure après, le cheval s’arrêtait devant la herse du château et Henri jetait un cri de surprise, presque de joie, en reconnaissant Dandelot et en voyant poindre derrière lui et rester respectueusement au seuil de la porte un second personnage dont la figure ne lui était pas étrangère, quoiqu’il ne pût, au premier abord, se rappeler où il avait vu cette figure.
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Notre lecteur, qui a probablement plus de mémoire que le roi Henri II et à qui d’ailleurs, sur ce point, nous viendrons en aide, se souviendra que c’était au château de Saint-Germain, lorsque notre aventurier servait d’écuyer au malheureux Théligny, qui avait été tué pendant les premiers jours du siège.
En voyant arriver sur la même monture Dandelot et Yvonnet, on n’exigera point, sans doute, que nous racontions comment, après la reconnaissance qui avait eu lieu sur la lisière du bois de Rémigny, la meilleure harmonie s’était à l’instant même établie entre le fugitif fuyant et le fugitif poursuivant ; comment Yvonnet, qui savait la contrée par cœur pour l’avoir de nuit et de jour explorée en tous sens, s’était offert pour guide à Dandelot, et comment, enfin, en échange de ce service, le frère de l’amiral avait invité l’amant de mademoiselle Gudule à monter en croupe derrière lui, arrangement qui avait ce double avantage de ne point fatiguer l’aventurier et de ne pas retarder le capitaine.
Le cheval eût peut-être préféré une autre
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combinaison ; mais c’était un noble animal plein de feu et de courage ; on voit qu’il avait fait de son mieux et qu’il n’avait, à tout prendre, employé que trois heures et demie pour franchir la distance qui sépare Gibercourt de Compiègne, c’est-à-dire pour faire près de onze lieues !
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XXI
Les Parisiens.
Les nouvelles apportées par les deux messagers étaient de celles qui sont bientôt dites mais sur lesquelles on revient longtemps. Après le récit sommaire, qui fut d’abord fait par Dandelot, de la prise de la ville, le roi passa aux détails et, moitié par le capitaine, moitié par l’aventurier, il apprit à peu près tout ce que nous avons raconté à nos lecteurs.
En somme, la ville était prise ; le connétable et Coligny, c’est-à-dire, en l’absence du duc de Guise, les deux meilleurs capitaines du royaume, étaient prisonniers et l’on ignorait encore si l’armée victorieuse s’amuserait à batailler devant des bicoques ou marcherait tout droit sur Paris.
Batailler devant des bicoques, c’était bien une guerre qui allait au tempérament craintif et
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tâtonneur de Philippe II.
Marcher droit sur Paris était une détermination qui s’harmonisait bien avec le génie aventureux d’Emmanuel Philibert.
Auquel de ces deux partis s’arrêteraient les vainqueurs ?
C’est ce qu’ignoraient également Dandelot et Yvonnet.
Dandelot était d’avis que le prince de Savoie et le roi d’Espagne marcheraient sur Paris immédiatement.
Quant à Yvonnet, une pareille question dépassait complètement la hauteur de ses vues stratégiques ; mais, comme le roi doutait absolument qu’il eût un avis, il se rangea à celui de Dandelot.
Il y eut donc majorité sur ce point, que les vainqueurs ne perdraient pas de temps et que, par conséquent, les vaincus n’avaient pas de temps à perdre.
À l’instant même, il fut décidé qu’après avoir pris quelques minutes de repos, les deux
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messagers partiraient, Dandelot de son côté et Yvonnet du sien, chargés l’un et l’autre d’une mission en harmonie avec la position sociale et militaire respectivement occupée par chacun d’eux.
Dandelot accompagnerait Catherine de Médicis à Paris ; Henri, qui ne voulait pas quitter le voisinage de l’ennemi, envoyait la reine faire un appel au patriotisme des bourgeois parisiens.
Yvonnet partirait pour Laon, remettrait des lettres du roi au duc de Nevers, tâcherait, sous un déguisement quelconque, de rôder autour de l’armée espagnole et de surprendre les intentions du roi d’Espagne à l’endroit du plan que ce dernier allait suivre. Il y avait bien des chances pour que celui qui était chargé de cette périlleuse mission fût pris et pendu ; mais cette idée qui, par les souvenirs qu’elle lui rappelait, eût fait frissonner Yvonnet pendant les ténèbres, n’avait plus d’effet sur le jeune homme une fois le jour venu. Yvonnet accepta donc ; il n’avait de nerfs que la nuit ; mais alors, on l’a vue, il en avait prodigieusement.
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M. Dandelot fut autorisé par le roi à s’entendre avec le cardinal de Lorraine, qui avait le maniement des finances, sur les besoins d’argent que lui et son frère pouvaient avoir dans la situation précaire où ils se trouvaient. Quant à Yvonnet, il reçut vingt écus d’or pour le message qu’il venait d’apporter et la commission qu’il allait entreprendre. En outre, le roi l’autorisa, comme il avait déjà fait une première fois, à choisir dans ses écuries le meilleur cheval qu’il y trouverait.
À dix heures du matin, c’est-à-dire après avoir pris chacun environ six heures de repos, les deux messagers partirent pour leur destination respective ; seulement, à la porte, tous deux se tournèrent le dos, l’un allant vers l’orient et l’autre vers le couchant.
Nous retrouverons plus tard Yvonnet, le moins important de nos deux personnages, ou, si nous ne le retrouvons pas, comme nous saurons du moins par ouï-dire ce qu’il est devenu, attachons-nous aux pas de M. Dandelot, lesquels sont aussi les pas de la reine Catherine de Médicis qui, en sa
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compagnie et sous sa garde, suit la route de Paris aussi vite que le permet la pesanteur du char attelé de quatre chevaux qui la traîne vers la capitale.
En vertu de cet axiome que le danger, vu de loin, est parfois bien autrement effrayant que vu de près, la frayeur avait peut-être été d’abord plus grande à Paris qu’elle ne l’était à Compiègne. Jamais, depuis l’époque où l’Anglais, de la plaine de Saint-Denis, avait pu entrevoir les tours de Notre-Dame et le clocher de la Sainte-Chapelle, jamais, disons-nous, terreur pareille n’avait agité les Parisiens. C’était au point que, le lendemain du jour où la nouvelle de la bataille de Saint-Quentin était parvenue des bords de la Somme aux rives de la Seine, à voir les charrettes attelées et chargées de meubles, les chevaux harnachés avec cavaliers et cavalières en selle, on eût pu croire qu’on était dans un de ces jours de déménagement où le tiers de Paris change de domicile. Or, c’était plus qu’un changement de domicile, c’était une fuite ; la capitale débordait sur la province.
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Il est vrai que peu à peu et lorsqu’on avait vu que les nouvelles ne devenaient pas plus alarmantes, grâce à cette précieuse organisation dont, entre tous les peuples, est doué le peuple français, et qui consiste à rire de tout, ceux qui étaient restés à Paris en étaient venus à railler ceux qui l’avaient quitté ; de sorte que, tout doucement, les fugitifs étaient rentrés et que c’étaient ceux-là maintenant qui, rendus plus fermes par la raillerie, paraissaient disposés à tenir jusqu’à la dernière extrémité.
Telle était la disposition où Catherine et Dandelot, en franchissant la barrière dans l’après-midi du 28 août 1557, trouvèrent les Parisiens, auxquels ils apportaient une nouvelle plus formidable encore que celle de la perte de la bataille de la Saint-Laurent, c’est-à-dire celle de la reddition de la ville de Saint-Quentin.
C’est de la façon dont les nouvelles sont répandues que dépend parfois l’effet qu’elles produisent.
– Mes amis, dit Dandelot s’adressant au premier groupe de bourgeois qu’il rencontra,
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gloire aux habitants de la ville de Saint-Quentin ! Ils ont tenu près d’un mois dans une place où les plus braves eussent hésité à promettre de tenir huit jours ; par cette résistance, ils ont donné à M. de Nevers le temps de rassembler une armée sur laquelle Sa Majesté le roi Henri II expédie à chaque instant de nouveaux renforts, et voilà Sa Majesté la reine Catherine qui vient parmi vous faire appel à votre patriotisme pour la France et à votre amour pour vos rois.
Et, à ces mots, la reine Catherine passa la tête toute entière par la portière de la voiture, criant :
– Oui, mes bons amis, c’est moi qui viens au nom du roi Henri II pour vous annoncer que toutes les villes sont prêtes à faire de leur mieux, comme a fait Saint-Quentin. Illuminez donc en signe de la confiance que le roi Henri a en vous et de l’amour que vous lui portez. Et, ce soir, à l’hôtel de ville, je m’entendrai avec vos magistrats, M. le cardinal de Lorraine et M. Dandelot sur les mesures qu’il y a à prendre pour repousser l’ennemi, découragé par la longueur du siège mis devant la première de nos villes.
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Il y avait une grande connaissance de la multitude dans cette façon de lui annoncer une des plus terribles nouvelles que jamais la population d’une capitale eût reçue ; aussi était-ce Dandelot qui avait préparé tout à la fois, et son discours, et celui de la reine Catherine.
Il en résulta que ce peuple qui, si on lui eût dit tout simplement : « Saint-Quentin est pris et les Espagnols marchent sur Paris ! » se fût débandé et eût couru tout effaré par les rues et les carrefours en hurlant : « Tout est perdu ! sauve qui peut ! », se mit au contraire à crier de toutes ses forces : « Vive le roi Henri II ! vive la reine Catherine ! vive le cardinal de Lorraine ! vive M. Dandelot ! » et, pressant de ses flots la voiture de Catherine et le cheval de l’illustre gentilhomme, leur fit une bruyante et presque joyeuse escorte de la barrière Saint-Denis au palais du Louvre.
Arrivé à la porte du Louvre, Dandelot se dressa de nouveau sur les arçons pour dominer la foule innombrable qui encombrait la place, les rues adjacentes et jusqu’aux quais, et, d’une voix forte :
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– Mes amis, dit-il, Sa Majesté la reine me charge de vous rappeler que, dans une heure, elle se rendra à l’hôtel de ville où vos magistrats vont être convoqués ; elle se rendra à cheval pour être plus près de vous et, au plus grand nombre que vous serez, elle jugera de votre amour ; n’oubliez pas les torches et les illuminations.
Un immense vivat retentit et la reine put dès lors être assurée que toute cette population, qu’elle venait de s’acquérir par quelques paroles, était prête à faire, comme celle de Saint-Quentin, tous les sacrifices, même celui de la vie.
Catherine de Médicis rentra au Louvre accompagnée de Dandelot ; à l’instant, le cardinal de Lorraine fut convoqué avec ordre de faire réunir les magistrats de la ville, maires, échevins, prévôts des marchands, syndics des communautés, chefs d’États, à l’hôtel de ville pour neuf heures du soir.
On a déjà vu que Dandelot était un habile metteur en scène ; il avait choisi cette heure-là comme celle de l’effet.
La plupart des gens qui étaient assemblés à la
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porte du Louvre résolurent, pour être sûrs de faire partie du cortège royal et en même temps, pour que personne ne leur prît les premières places, de ne point bouger du poste où ils étaient. Seulement, quelques-uns, messagers des masses, se détachèrent pour aller acheter des torches.
D’un autre côté, ces hérauts populaires qui, dans tous les grands événements, se sacrent eux-mêmes crieurs publics, allaient par les rues qui conduisaient du Louvre à l’hôtel de ville, criant :
– Bourgeois de Paris, illuminez vos fenêtres : la reine Catherine de Médicis va passer se rendant à l’hôtel de ville !
Et, à cet appel, qui n’avait rien de forcé mais qui au contraire laissait aux bourgeois leur libre arbitre, dans toute maison située sur la route que devait parcourir la reine, comme dans une vaste ruche, chacun commençait à s’agiter, à courir aux lampions, aux lanternes, aux chandelles, et, sur chaque fenêtre, lumineuse alvéole, à traduire son enthousiasme que l’on pouvait estimer au nombre des cires brûlantes ou des suifs incandescents.
Nous disons que les crieurs allaient par les
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rues ; car, avec leur intelligence instinctive, ils avaient bien compris que la reine suivrait la ligne des rues et non celle des quais ; les cortèges qui suivent les quais se trompent dans leur itinéraire s’ils ont besoin d’enthousiasme : le long des quais, l’enthousiasme les suit, mais en boitant comme la justice ; le côté de la rivière est forcément muet.
Ainsi, l’heure venue, la reine, à cheval entre Dandelot et le cardinal de Lorraine, accompagnée d’une suite pauvre et peu nombreuse, comme il convient à une reine qui en appelle à son peuple des revers de la fortune royale, la reine, disons-nous, gagna la rue Saint-Honoré à la hauteur du château d’Eau, suivit la rue Saint-Honoré jusqu’à la rue des Fourreurs, prit la rue des Fourreurs, continua par la rue Jean-Pain-Mollet et déboucha sur la Grève par la rue de l’Épine.
Cette marche, dont les événements eussent dû faire une marche funéraire, devint un véritable triomphe que rappelèrent de bien loin les fameuses proclamations de la patrie en danger, mises en scène par l’artiste Sergent ; là, tout était
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préparé d’avance ; pour Catherine, tout fut improvisé.
De quatre heures à neuf heures du soir, elle avait eu le temps d’envoyer chercher à Saint-Germain le jeune dauphin François ; l’enfant pâle et maladif était bien celui qui convenait au drame : c’était le fantôme de cette dynastie des Valois près de s’éteindre dans la plus riche postérité qu’eût jamais possédée un roi, à l’exception du roi Priam. Quatre frères ! Il est vrai que trois de ces frères furent empoisonnés probablement, et le quatrième assassiné !
Mais, pendant cette soirée que nous tentons de décrire, le mystérieux avenir était encore caché dans les bienheureuses ténèbres qui le voilent aux regards des hommes. Chacun ne s’occupait que du présent, et le présent en effet portait avec lui une somme d’occupation suffisante aux plus avides d’émotion et de mouvement.
Dix mille personnes accompagnaient la reine ; cent mille faisaient la haie sur son passage ; deux cent mille peut-être la regardaient passer aux fenêtres. Ceux qui la suivaient, ceux qui faisaient
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la haie, portaient des torches dont la lueur, jointe à celle des illuminations, faisait une lumière moins brillante, c’est vrai, mais autrement fantastique que celle du jour. Les gens qui suivaient la reine ou qui l’accompagnaient secouaient leurs torches ; les gens des fenêtres secouaient leurs mouchoirs ou jetaient des fleurs.
Tous criaient : « Vive le roi ! vive la reine ! vive le Dauphin ! »
Puis, de temps en temps, comme un souffle de menace et de mort passait sur cette foule, et l’on entendait gronder comme une voix sombre, avec accompagnement d’épées choquées les unes contre les autres, avec éclairs de couteaux grandis et détonation d’arquebuses déchargées.
C’était ce cri qui naissait on ne savait où et qui allait se perdre dans l’infini :
– Mort aux Anglais et aux Espagnols !
Et, à ce cri, un frisson passait dans le corps du plus brave, tant on sentait que ce cri était celui de la haine invétérée de tout un peuple.
La reine, le Dauphin et leur cortège, partis à
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neuf heures du Louvre, n’arrivèrent qu’à dix heures et demie à l’hôtel de ville ; pendant tout le trajet, il avait fallu fendre la foule et, cette fois, l’expression était littérale, aucune garde, aucun soldat ni à pied ni à cheval n’étant là pour rendre aux augustes cavaliers ce mauvais service. Chacun au contraire pouvait toucher le cheval, les vêtements et même les mains de la reine et de l’héritier de la couronne. Les peuples sont en général très avides de toucher ces chevaux qui les écrasent, ces vêtements qui les ruinent, ces mains qui les étouffent. Cet attouchement les fait d’habitude crier de joie, quand ils devraient les faire hurler de haine et de douleur !
Ce fut donc au milieu des cris de joie et des protestations de dévouement de la population tout entière que le cortège royal déboucha sur la place de Grève, où l’hôtel de ville, bijou de la Renaissance gâté par l’ordre de Louis-Philippe, comme tous les monuments sur lesquels il a porté sa main antiartistique, venait d’être bâti.
Tous les magistrats municipaux, les prévôts, les syndics, les chefs de corporations, attendaient
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étagés sur le perron de l’hôtel de ville, débordant sur la place, s’enfonçant dans l’intérieur sous les voûtes sombres.
Il fallut un quart d’heure à la reine, au Dauphin, à M. le cardinal de Lorraine et à Dandelot pour traverser la place.
Jamais cirque néronien ne fut plus ardemment éclairé, même pendant les nuits où l’on y brûlait des chrétiens roulés dans le soufre et la poix-résine. Des lumières étincelaient à toutes les fenêtres ; des torches flamboyaient par toute la place, se prolongeaient sur les quais, montaient sur les galeries et jusque sur le sommet des tours de Notre-Dame. La rivière semblait charrier du feu liquide.
La reine et le Dauphin ne disparurent sous le porche de l’hôtel de ville que pour reparaître presque immédiatement sur le balcon.
On répondait avec enthousiasme ces mots que Catherine avait dits ou n’avait pas dits : « Si le père meurt en vous défendant, bonnes gens de la ville de Paris, je vous amène son fils. »
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Et, à la vue de ce fils, qui devait être ce pauvre petit roi François II de piteuse mémoire, on applaudissait, on poussait des cris, on hurlait.
La reine demeurait sur le balcon pour entretenir l’enthousiasme, laissant le cardinal de Lorraine et Dandelot faire les affaires auprès des magistrats de la ville de Paris.
Elle avait raison ; ils les faisaient et les faisaient bien.
« Ils rassuraient, dit l’Histoire de Henry II par l’abbé Lambert, les magistrats et les principaux bourgeois de la ville de Paris, sur l’amour et sur la tendresse du roi, prêt à sacrifier sa vie pour éloigner les dangers qui semblaient les menacer ; ils leur affirmaient que, quelque accablante que fût la perte que la France venait de faire, cette perte n’était point irréparable, si toutefois Sa Majesté trouvait dans ses fidèles sujets le zèle que ceux-ci avaient toujours eu pour la gloire et les intérêts de l’État ; ils ajoutaient que le roi, afin de ne pas surcharger ses peuples, n’avait point hésité d’engager son propre domaine, mais que, s’étant enlevé cette ressource, Sa Majesté ne
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devait plus compter que sur les secours volontaires qu’elle se promettait de l’amour de ses sujets, et que plus le besoin était pressant, plus le peuple français devait faire d’efforts pour mettre son roi à même d’opposer des forces égales à celles de ses ennemis. »
Ce discours produisit son effet ; la ville de Paris vota, séance tenante, trois cent mille livres pour les premiers frais de guerre, invitant les principales villes du royaume à en faire autant qu’elle.
Quant au moyens de défense immédiate, – et l’on sait qu’il n’y avait pas de temps à perdre, – voici ceux que Dandelot proposait : d’abord le rappel d’Italie de M. de Guise et de son armée ; c’était, on le sait, chose arrêtée déjà et les ordres relatifs au retour étaient partis depuis longtemps ; ensuite une levée de trente mille soldats français et de vingt mille étrangers ; enfin les hommes d’armes et les chevau-légers devaient être doublés.
Pour subvenir à ces frais gigantesques, dans un moment où le trésor public était à sec, et où
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les domaines du roi étaient engagés, voici ce que Dandelot proposait :
« Le clergé, sans exception d’aucun bénéfice, serait sommé d’offrir au roi, à titre de don, une année de son revenu ;
» Les gentilshommes, quoique exempts par leurs privilèges de toute contribution, se taxeraient eux-mêmes chacun selon ses facultés. »
Et Dandelot, donnant l’exemple, déclarait, pour son entretien et celui de son frère, ne se réserver que deux mille écus, abandonnant au roi le reste des revenus de l’amiral et des siens.
« Enfin, un travail serait fait par M. le cardinal de Lorraine, administrateur des finances, qui taxerait le tiers-état selon ses moyens. »
Pauvre tiers-état ! on se gardait bien de le taxer à une année de son revenu, lui, ou de lui laisser le soin de se taxer lui-même !
Une partie de ces mesures furent votées d’enthousiasme, les autres ajournées. Il va sans dire que les mesures ajournées étaient celles qui
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faisaient contribuer le clergé et la noblesse aux frais de la levée et de l’entretien des troupes.
Mais ce qui fut décidé immédiatement, c’est que quatorze mille Suisses seraient levés et huit mille Allemands enrôlés ; c’est que l’on formerait dans chaque province du royaume des compagnies de tous les jeunes gens en état de porter les armes.
En somme, c’était beaucoup de besogne faite dans une soirée ; à minuit, tout était fini et arrêté.
À minuit et quelques minutes, la reine descendait le perron, tenant par la main M. le Dauphin, lequel, tout en dormant debout, saluait gracieusement la foule avec son petit toquet de velours.
À une heure et demie, la reine rentrait au Louvre, pouvant dire, cent ans juste avant son compatriote Mazarin : « Ils ont crié, ils payeront ! »
Oh ! peuple, peuple, c’est cependant cette faiblesse même qui révélait ta force ; c’est cette prodigalité de ton or et de ton sang qui témoignait
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de ta richesse ! Ceux qui te maîtrisaient en revenaient à toi, dans ce moment solennel où le roi le plus hautain, la reine la plus fière, te faisaient demander l’aumône de ton sang et de ton or, dans le toquet de velours de l’héritier de la couronne.
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XXII
Au camp espagnol.
Nous avons vu ce que M. le duc de Nevers faisait à Laon ; nous avons vu ce que le roi Henri faisait à Compiègne ; nous avons vu, enfin, ce que la reine Catherine, le Dauphin, le cardinal de Lorraine, faisaient à Paris. Nous allons voir ce que Philippe II et Emmanuel Philibert faisaient au camp espagnol et comment on perdait là le temps si bien mis à profit ailleurs.
D’abord, ainsi que nous l’avons dit, la ville de Saint-Quentin, subissant les conséquences de son héroïsme, avait été livrée à cinq jours de pillage. Cette ville qui, vivante, avait sauvé la France, continuait de la sauver par son agonie. L’armée qui s’acharnait sur la pauvre ville morte oubliait que le reste de la France vivait et, exaltée à ce spectacle, organisait une défense désespérée.
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Nous passerons donc par-dessus ces cinq jours, jours d’incendie, de deuil et de désolation, pour arriver au 1er septembre ; et comme, dans un chapitre précédent, nous avons dit quel aspect présentait la ville, nous dirons avec la même exactitude quel aspect présentait le camp.
Tout, depuis le matin, y était à peu près rentré dans l’ordre. Chacun comptait ses prisonniers, visitait son butin, faisait son inventaire et riait de tout ce qu’il avait gagné ou pleurait de ce qu’il avait perdu.
À onze heures du matin, il devait y avoir conseil sous la tente du roi d’Espagne.
Cette tente était placée à l’extrémité du camp ; nous avons expliqué pourquoi : – la musique des boulets français étant, comme il l’avait avoué lui-même, particulièrement désagréable aux oreilles de Philippe II.
Commençons par les sommités et voyons ce qui se passait sous cette tente.
Le roi tenait décachetée une lettre que venait d’apporter, tout poudreux, un messager assis sur
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un banc de pierre à la porte de la tente royale ; un valet du roi d’Espagne versait à ce messager, dans un verre de cabaret, un vin doré dont la couleur trahissait l’origine méridionale.
Cette lettre, qui était revêtue du grand sceau de cire rouge représentant des armes surmontées d’une mitre et flanquées de deux crosses, paraissait préoccuper singulièrement Philippe II.
Au moment où, pour la troisième ou quatrième fois, il venait de relire l’importante missive, le galop d’un cheval s’arrêtant brusquement aux portes de sa tente lui fit relever la tête et, sous ses paupières clignotantes, son œil terne parut chercher quel était celui qui semblait avoir si grande hâte de se trouver en sa présence.
Quelques secondes ne s’étaient pas écoulées, que la tapisserie qui fermait l’entrée de la tente se souleva et qu’un de ses serviteurs qui transportaient jusqu’au milieu des camps l’étiquette des palais de Burgos et de Valladolid, annonça :
– Son excellence don Luis de Vargas, secrétaire de monseigneur le duc d’Albe.
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Philippe poussa un cri de joie ; puis, comme s’il eût été honteux vis-à-vis de lui-même de s’être laissé aller à cette première impression, il s’imposa en quelque sorte un moment de silence et, d’une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre émotion, agréable ou désagréable :
– Faites entrer don Luis de Vargas, dit-il.
Don Luis entra.
Le messager était couvert de sueur et de poussière ; la pâleur de son front indiquait la fatigue d’une longue route ; l’écume qui couvrait son cheval et qui humectait le côté intérieur de ses bottes montrait la hâte qu’il avait eue d’arriver. Et cependant, l’annonce faite, il s’arrêta debout, immobile et le chapeau à la main, à dix pas du roi Philippe II, attendant, pour dire les nouvelles qu’il apportait, que celui-ci lui eût adressé la parole.
Cette soumission à la loi de l’étiquette, la première de toutes les lois en Espagne, parut satisfaire le roi ; et, avec un sourire vague comme un rayon de soleil jouant sur la terre à travers un
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nuage grisâtre d’automne :
– Que Dieu soit avec vous, don Luis de Vargas !... Quelles nouvelles d’Italie ?
– Bonnes et mauvaises à la fois, sire ! répondit don Luis. Nous sommes maîtres de la position en Italie ; mais M. de Guise revient en France en toute hâte avec une partie de l’armée française.
– C’est le duc d’Albe qui vous envoie m’annoncer cette nouvelle, don Luis ?
– Oui, sire, et il m’a ordonné de prendre le chemin le plus court et de faire toute diligence, afin que je pusse précéder en France M. de Guise d’une douzaine de jours au moins. En conséquence, je me suis embarqué sur une galère à Ostie ; j’ai pris terre à Gênes ; je suis venu par la Suisse, Strasbourg, Metz et Mézières, et suis heureux d’avoir fait tout ce grand voyage en quatorze jours, attendu, j’en suis sûr, qu’il en faudra bien le double au duc de Guise pour arriver à Paris.
– Effectivement, vous avez fait bonne diligence, don Luis, et je reconnais que vous ne
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pouviez pas venir en un moindre temps. Mais n’avez-vous point de lettre particulière du duc d’Albe pour moi ?
– Monseigneur, dans la crainte que je ne fusse pris, n’a point osé me rien confier par écrit ; seulement, il m’a ordonné de vous répéter ces mots : « Que Sa Majesté le roi d’Espagne se souvienne du roi Tarquin abattant les trop hautes tiges de pavots poussant dans son jardin ; rien ne doit pousser trop haut dans le jardin des rois, pas même les princes ! » Votre Majesté, a-t-il ajouté, saurait parfaitement ce que ces mots veulent dire et à quelle fortune ils font allusion.
– Oui, murmura le roi d’Espagne ; oui, je reconnais là la prudence de mon fidèle Alvarès... J’ai compris en effet, don Luis, et je le remercie. Quant à vous, allez vous reposer et faites-vous donner par mes gens tout ce qui vous est nécessaire.
Don Luis de Vargas s’inclina, sortit, et la tapisserie retomba derrière lui.
Laissons le roi Philippe II méditer à loisir sur la lettre aux armes épiscopales et sur le message
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verbal du duc d’Albe, et passons sous une autre tente qui n’est éloignée de la sienne que d’une portée de fusil.
Celle-là, c’est la tente d’Emmanuel Philibert.
Emmanuel Philibert est incliné sur un lit de camp où gît un blessé ; un médecin enlève l’appareil d’une blessure qui semble n’être qu’une contusion au côté gauche de la poitrine, et qu’à la pâleur et à la faiblesse du blessé on peut juger être, cependant, plus grave.
Toutefois, le visage du médecin paraît se rasséréner à l’inspection de l’effroyable ecchymose qu’on dirait provenir du choc d’une pierre lancée par une catapulte antique.
Le blessé n’est autre que notre ancien ami Scianca-Ferro, que nous n’avons pu suivre au milieu de ce grand ensemble de l’assaut dont nous avons essayé de donner une idée. Nous retrouvons enfin le brave écuyer sous la tente du duc de Savoie, sur ce lit de douleur que l’on a fait accroire au soldat être un lit de gloire.
– Eh bien ! demanda avec inquiétude
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Emmanuel Philibert.
– Du mieux ! beaucoup de mieux, monseigneur ! répondit le médecin ; et maintenant le blessé est hors de danger...
– Je te le disais bien, Emmanuel ! interrompit Scianca-Ferro d’une voix à laquelle il s’efforçait de donner de la fermeté et qui, malgré ses efforts, demeurait stridente. En vérité, tu m’humilies à me traiter comme tu traiterais une vieille femme, et tout cela pour une misérable contusion !
– Une misérable contusion qui t’a brisé une côte, qui t’en a enfoncé deux autres et qui te fait cracher le sang à chaque haleine depuis six jours !
– C’est vrai que le coup a été solidement appliqué ! reprit le blessé en essayant de sourire. Passe-moi donc la machine en question, Emmanuel.
Emmanuel chercha des yeux ce que Scianca-Ferro désignait sous le titre de la machine en question et s’en alla ramasser dans un coin de la tente un objet qui, effectivement, était une
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véritable machine, et même une machine de guerre.
Si vigoureux qu’il fût, le prince souleva cet objet avec peine et vint le déposer sur le lit de Scianca-Ferro.
C’était un boulet de 12 emmanché d’une barre de fer ; le tout pouvait peser de vingt-cinq à trente livres.
– Corpo di Bacco ! s’écria gaiement le blessé, conviens, Emmanuel, que voilà un charmant joujou ! Et qu’a-t-on fait de celui qui en jouait ?
– Selon tes ordres, il ne lui a été fait aucun mal. On lui a demandé sa parole de ne pas fuir ; il l’a donnée et il doit être, comme d’habitude, à quelques pas de la tente, soupirant et pleurant, le front dans ses mains.
– Oui, pauvre diable !... J’ai, à ce que tu m’as dit, fendu jusqu’aux oreilles la tête à son neveu, un digne Allemand qui jurait bien, mais qui frappait encore mieux !... Ma foi ! s’il y avait eu seulement dix hommes comme ces deux gaillards-là à chaque brèche, c’eût été quelque
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chose de pareil à la fameuse guerre des titans que tu me racontais quand tu expliquais ce malheureux Grec auquel je n’ai jamais voulu mordre, et autant aurait valu escalader Pélion ou Ossa !
Puis, prêtant l’oreille :
– Eh, mordieu ! Emmanuel, il y a quelqu’un qui lui cherche querelle, à mon digne Tedesco... J’entends sa voix... Il faut que ce soit diablement grave, car on m’a dit que, depuis cinq jours, il n’avait pas desserré les dents.
Et, en effet, le bruit d’une rixe arrivait jusqu’aux oreilles du blessé et de ceux qui l’entouraient, avec un triple accompagnement de jurons en espagnol, en picard et en allemand.
Emmanuel laissa Scianca-Ferro aux soins du docteur et, pour faire plaisir au blessé, il parut sur le seuil de sa tente, s’informant des causes de cette rixe qui, en quelques secondes, venait de dégénérer en un véritable combat.
Voici, – au moment où, pareil au Neptune de Virgile, Emmanuel Philibert prononçait le Quos
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ego qui devait calmer les vagues irritées, – voici, disons-nous, quel était l’aspect du champ de bataille.
D’abord, – nous en demandons pardon à nos lecteurs, mais, comme disent les paysans picards avec lesquels nous allons nous retrouver en contact, – sauf le respect que nous leur devons, le personnage principal de l’échauffourée était un âne.
Un âne magnifique, c’est vrai, chargé de choux, de carottes et de laitues, ruant et brayant que c’était merveille et secouant de son mieux sa cargaison potagère, éparse autour de lui.
Après l’âne, l’acteur le plus important était sans contredit notre ami Heinrich Scharfenstein, frappant à droite et à gauche avec un pieu de tente qu’il avait déraciné et à l’aide duquel il avait déjà renversé sept ou huit soldats flamands. Un voile de profonde mélancolie était étendu sur son visage ; mais, comme on le voit, cette mélancolie n’ôtait rien à la vigueur de son bras.
Après Heinrich, venait une belle et jeune paysanne vigoureuse et fraîche, laquelle gourmait
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de son mieux un soldat espagnol qui, selon toute probabilité, avait essayé de se livrer vis-à-vis d’elle à des privautés que sa pudeur ne pouvait autoriser.
Puis, enfin, le paysan propriétaire probable de l’âne qui, tout en grommelant, ramassait ses laitues, ses carottes et ses choux, dont les soldats qui l’entouraient paraissaient fort friands.
La présence d’Emmanuel Philibert fit, nous l’avons déjà dit, l’effet de la tête de Méduse sur les assistants : les soldats lâchèrent les choux, les carottes ou les laitues qu’ils s’étaient déjà appropriés ; la belle fille lâcha le soldat espagnol, qui s’enfuit, la moustache à moitié arrachée et le nez en sang ; l’âne cessa de ruer et de braire.
Heinrich Scharfenstein, seul, porta encore, comme une machine lancée avec trop de force pour s’arrêter au premier signe, deux ou trois coups de pieu qui abattirent deux ou trois hommes.
– Qu’y a-t-il ? demanda Emmanuel Philibert ; et pourquoi maltraite-t-on ces braves gens ?
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– Ah ! ch’est vous, monseigneu ; èje va vous conter cha, dit le paysan en s’approchant du prince, les bras chargés de choux, de carottes et de laitues, et tenant le rebord de son chapeau entre ses dents, comme pour rendre encore son patois picard plus inintelligible.
– Diable ! murmura Emmanuel Philibert, j’aurai peut-être quelque peine à comprendre ce que vous avez à me dire, mon ami ! Je parle proprement l’italien, passablement l’espagnol, assez bien le français, un peu l’allemand ; mais pas du tout le patois picard.
– Qu’importe, èje va toujours vous conter cha... Ah ! y vient de m’y arriver une rude ahure, allez ! et à mein baudet aussi, et à mein fille aussi !
– Mes amis, dit Emmanuel Philibert, y a-t-il quelqu’un parmi vous qui pourrait me traduire en français, en espagnol, en italien ou en allemand les plaintes de cet homme ?
– En fransé ?... V’là mein fille Yvonnette, qui gna été en pension rue de l’Somme-Rouche, à Saint-Quentin, qu’elle va vous causer fransé
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comme not’ curé... Oh ! gna ty qu’cha, ch’est bon ! Parle, Yvonnette ! parle !
La jeune fille s’avança timidement en essayant de rougir.
– Monseigneur, dit-elle, excusez mon père... mais il est du village de Savy, où l’on ne parle que patois, et... vous comprenez...
– Oui, dit Emmanuel en souriant, je comprends que je ne comprends pas !
– En vérité, murmura le paysan, y faut qu’tous ces renidiu, ils soient pus bêtes èque des kiens pour pas comprendre el picard !
– Chut, mon père, dit la jeune fille.
Puis, se retournant vers le prince :
– Voici donc ce qui est arrivé, monseigneur. Hier, nous avons entendu dire dans notre village que, vu les grands dégâts qui avaient été faits dans les champs environnants par les combats et les batailles qui s’y étaient livrés... que, vu que la place du Catelet, qui tient toujours pour le roi Henri, empêchait les convois de Cambray, on manquait de vivres frais au camp, et surtout de
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légumes, même sur la table du roi d’Espagne et sur la vôtre, monseigneur...
– Eh bien ! à la bonne heure ! dit Emmanuel Philibert, voilà ce qui s’appelle parler !... C’est la vérité, ma belle enfant, sans manquer tout à fait de vivres, nous n’avons pas ce que nous voulons ; les légumes surtout sont rares.
– Oui, reprit le paysan qui ne paraissait pas vouloir céder complètement la parole à sa fille ; alors, hier, èje dis comme cha à nô mekaine : « Tiote !... »
– Mon ami, interrompit le prince, laissez parler votre fille, si cela vous est égal : nous y gagnerons tous les deux.
– Bon ! parle, tiote ! parle !
– Alors, hier, mon père s’est dit : « Tiens, si je prenais mon baudet, si je le chargeais de choux, de carottes et de laitues et que nous portions tout cela au camp, peut-être cela ferait-il plaisir au roi d’Espagne et au prince de Savoie, de manger de l’herbe fraîche.
– Je l’crai, pardié ! cha fait ben plaisi à
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not’vaque, qui est pas pu bête qu’un autre, d’en manger d’l’herb fraîche, pourquoi cha n’ferait ty pas plaisi à ein roi et à ein prince ?
– Si vous parliez longtemps, mon ami, dit en souriant Emmanuel Philibert, je crois que je finirais par vous comprendre ; mais n’importe ! j’aime mieux avoir affaire à votre fille qu’à vous... Continuez, la belle enfant, continuez !
– Alors, ce matin, au point du jour, reprit la jeune fille, nous sommes descendus dans le jardin, mon père et moi ; nous avons coupé ce que nous avons trouvé de plus frais et de plus beau en légumes ; nous en avons chargé le baudet et nous sommes venus... Avons-nous donc mal fait, monseigneur ?
– Au contraire, mon enfant, c’est une très bonne idée que vous avez eue là !
– Dame ! nous le croyions comme vous, monseigneur... Mais, à peine dans le camp, vos soldats se sont jetés sur notre pauvre baudet. Mon père avait beau dire : « Mais c’est pour Sa Majesté le roi d’Espagne ! mais c’est pour monseigneur le prince de Savoie ! » ils n’ont
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voulu entendre à rien. Alors, nous nous sommes mis à crier et notre âne s’est mis à braire ; mais, malgré nos cris et ceux de Cadet, nous allions être dévalisés... sans compter ce qui pouvait m’arriver à moi !... quand ce brave homme qui est allé se rasseoir là-bas est venu à notre secours et a fait la besogne que vous voyez.
– Oui, rude besogne ! dit Emmanuel Philibert en secouant la tête ; deux hommes morts et quatre ou cinq blessés pour quelques misérables légumes !... Mais n’importe ! il l’a fait à bonne intention. D’ailleurs, il est sous la protection d’un ami à moi ; tout est donc bien.
– Alors, monseigneur, il ne nous arrivera pas malheur pour être venus au camp ? demanda timidement celle que son père avait désignée sous le nom d’Yvonnette.
– Non, ma belle fille, non, au contraire !
– C’est que, continua la jeune paysanne, nous sommes fatigués, monseigneur, ayant fait cinq lieues pour venir au camp, et nous voudrions bien ne nous mettre en route que quand la chaleur sera passée.
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– Vous vous en irez quand vous voudrez, dit le prince ; et comme la bonne intention doit être aussi bien récompensée que le fait, et mieux que le fait s’il est possible, voici trois pièces d’or pour la charge de votre baudet.
Puis, se retournant vers quelques-uns de ses gens que la curiosité avait attirés autour de lui :
– Gaëtano, dit-il, tu feras déposer ces provisions dans la cantine du roi d’Espagne ; puis tu donneras de ton mieux à boire et à manger à ces braves gens, tout en veillant à ce qu’il ne leur soit fait aucune insulte.
Puis, comme l’heure de la réunion qui devait avoir lieu sous la tente du roi d’Espagne approchait, comme, de tous les points du camp, les chefs commençaient à s’acheminer vers cette tente, Emmanuel Philibert entra sous la sienne afin de s’assurer si le pansement de son ami Scianca-Ferro était achevé – et, cela, tant cette préoccupation l’emportait chez lui sur toute autre, sans s’apercevoir du sourire narquois que le paysan et sa fille échangeaient avec une espèce de drôle de la plus mauvaise mine qui s’avançait,
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fourbissant d’un poing furieux les brassards de la cuirasse du connétable de Montmorency.
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XXIII
Où Yvonnet recueille tous les renseignements
qu’il peut désirer.
Le prétexte qu’avaient pris pour entrer dans le camp espagnol le paysan picard et sa fille, en supposant toutefois que ce fût un prétexte, était parfaitement choisi ; aussi a-t-on vu qu’Emmanuel Philibert avait apprécié cette attention qu’avait eue le maraîcher d’apporter des légumes frais à son intention et à celle du roi d’Espagne.
En effet, s’il faut en croire Mergey, gentilhomme de M. de la Rochefoucauld, fait prisonnier à la bataille de la Saint-Laurent, et conduit le même soir au camp espagnol, les vivres n’abondaient pas à la table du prince de Savoie ; lui d’abord fut réduit à l’eau, contre son naturel, ce qui l’attrista fort ; il est vrai que son
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maître M. le comte de la Rochefoucauld n’était pas mieux traité : « Ils n’avoient pour tous vivres, entre sept qu’ils étoient à table, dit le même Mergey, si désolé d’en être réduit à l’eau, qu’un morceau de vache gros comme le poing qu’ils mettoient dedans un pot plein d’eau sans sel, ni lard, ni herbes, et, étant tous à table, ils avoient de petites saulcières de fer-blanc où ils mettoient ledit bouillon ; puis le lopin de vache étoit départi en autant de morceaux qu’ils étoient d’hommes à table, avec fort peu de pain. » On ne s’étonnera donc plus si les chefs étaient réduits à une pareille abstinence, que les soldats, moins bien partagés encore, se fussent jetés sur l’âne chargé de vivres qu’ils allaient dépouiller peut-être, malgré les efforts d’Heinrich Scharfenstein, du paysan et de sa fille, lorsqu’Emmanuel Philibert, attiré par le bruit, était sorti de sa tente et, comme un pacificateur, était venu mettre l’ordre dans toute cette mêlée.
Quoique placés sous la protection spéciale de Gaëtano, le paysan et surtout sa fille paraissaient avoir toutes les peines du monde à se remettre de l’alarme qu’ils venaient de subir ; quant au
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baudet, il paraissait de tempérament moins impressionnable et, une fois rendu à la liberté, il s’était joyeusement mis à glaner les légumes de toute espèce que la chaleur du combat avait éparpillés sur le sol.
Ce ne fut donc que lorsque le paysan et sa fille eurent vu Emmanuel Philibert, sorti une seconde fois de sa tente, s’éloigner et disparaître dans la direction de celle du roi d’Espagne, qu’ils parurent reprendre un peu d’assurance, – quoique, d’après ce qui venait de se passer, et le prince ayant été leur sauvegarde, ils eussent au contraire dû raisonnablement préférer sa présence à son absence ; mais personne ne se rendit compte de cette anomalie, excepté le fourbisseur de la cuirasse du connétable, qui regardait le prince s’éloigner avec une attention égale à celle que paraissait porter à cette action le paysan et sa fille. Quant à Heinrich Scharfenstein, il était allé se rasseoir sur le banc qu’il avait quitté pour venir au secours des deux victimes de la brutalité des soldats espagnols, et il était retombé dans cette profonde tristesse qui paraissait le dévorer.
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Quelques curieux entouraient encore le paysan et sa fille, et paraissaient les gêner beaucoup par leur présence, quand Gaëtano vint les tirer d’embarras en les invitant à entrer, leur baudet et eux, dans l’espèce de parc entouré de palissades attenant à la tente du prince de Savoie.
Il s’agissait de décharger l’âne de son précieux fardeau et de recevoir les vivres que la munificence du prince, au milieu de la disette générale, avait ordonné de mettre à leur disposition.
Les légumes déchargés, le paysan reçut de Gaëtano un pain, un morceau de viande froide et un cruchon de vin. C’était, comme on voit, plus qu’il n’était accordé au comte de la Rochefoucauld et aux six gentilshommes prisonniers avec lui.
Aussi, sans doute pour ne point s’exposer à quelque nouvelle avanie en tentant la gourmandise des soldats, le paysan et sa fille sortirent avec toutes sortes de précautions, regardant à droite et à gauche afin de voir si les importuns s’étaient retirés et si les curieux
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avaient disparu.
Il ne restait sur le champ de bataille, d’où les morts et les blessés avaient été enlevés en présence même d’Emmanuel Philibert, que le fourbisseur du connétable, qui fourbissait son brassard avec plus d’acharnement que jamais, et Heinrich Scharfenstein, qui n’avait pas fait un seul mouvement en l’absence du paysan et de sa fille.
Yvonnette se dirigea vers un petit hangar isolé, tandis que, reconnaissant du service que lui avait rendu le géant, son père allait inviter Heinrich Scharfenstein à faire avec eux honneur au déjeuner qu’ils tenaient de la munificence du duc de Savoie ; mais Heinrich se contenta de secouer la tête et de murmurer en poussant un soupir :
– Tebuis gue Frantz il êdre mort, moi n’afre blus vaim !
Le paysan regarda tristement Heinrich et, après avoir échangé un regard avec le fourbisseur, il alla rejoindre sa fille, qui s’était fait une table d’un coffre à avoine et qui attendait
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l’auteur de ses jours assise sur une botte de paille.
À peine avaient-ils commencé leur repas, qu’une ombre se profila jusque sur la table improvisée ; c’était celle de l’infatigable fourbisseur.
– Peste ! dit-il, en voilà un luxe, et j’ai envie d’aller chercher monsieur le connétable pour dîner avec nous.
– Ah ! ma foi, non, dit le paysan en excellent français, il mangerait à lui seul toute notre pitance.
– Sans compter, dit la jeune paysanne, qu’une fille d’honneur court grand risque, à ce que l’on assure, dans la compagnie du vieux soudard.
– Oui, avec ça que tu les crains, toi, vieux ou jeunes, les soudards ! Ah ! mordieu ! quel coup de poing tu lui as allongé, à cet Espagnol qui voulait t’embrasser ! J’avais commencé de soupçonner qui tu étais ; mais ce n’est qu’à ce majestueux coup de poing-là que je t’ai reconnue... Ah çà, mais quel diable d’intérêt avez-vous tous les deux à risquer d’être pendus
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comme espions en venant dans le camp de tous ces va-nu-pieds d’Espagnols ?
– D’abord, celui d’avoir de tes nouvelles, mon cher Pille-Trousse, et de celles de nos compagnons, dit la paysanne.
– Vous êtes trop bonne, mademoiselle Yvonnette, et, si vous voulez bien emplir ce troisième verre que vous paraissez avoir apporté là à mon attention, nous boirons d’abord à la santé de votre serviteur, qui n’est pas mauvaise, comme vous voyez, puis à celle de nos autres compagnons qui, par malheur, ne se portent pas tous aussi bien que nous.
– Et moi, dit Yvonnet, – car sans doute on a reconnu notre aventurier malgré le déguisement qu’il s’est mis sur le corps et la syllabe qu’il a ajoutée à son nom, – moi, je te dirai à mon tour ce que je viens faire ici ; et tu m’aideras de ton mieux à accomplir ma mission.
Et, versant généreusement un plein verre de vin à Pille-Trousse, Yvonnet attendit avec une certaine anxiété les nouvelles demandées.
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– Ah ! dit Pille-Trousse en faisant entendre ce clappement de langue qui, chez les buveurs intelligents, est presque toujours l’oraison funèbre du verre de vin qu’ils viennent de boire, quand surtout le vin est bon ; ah ! cela fait plaisir de retrouver un vieil ami !
– Parles-tu du vin ou de moi ? dit Yvonnet.
– De tous les deux... Mais, pour en revenir à nos compagnons, voici Maldent, qui a d’abord dû te donner, sur Procope, Lactance et lui, tous les renseignements que tu pouvais désirer ; car, ajouta Pille-Trousse, j’ai entendu dire que vous aviez été enterrés ensemble.
– Oui, répondit Maldent, et je dois dire qu’à notre grand émoi, nous sommes restés au sépulcre deux jours de plus que Notre Seigneur Jésus-Christ.
– Mais vous en êtes sortis avec gloire, c’était l’important ! Dignes jacobins ! et comment vous nourrissaient-ils pendant votre trépas ?
– De leur mieux, il faut leur rendre cette justice, et jamais morts, même le mari de la
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matrone d’Éphèse, n’ont été l’objet de soins si assidus.
– Et les Espagnols ne vous ont pas rendu visite dans votre caveau ?
– Deux ou trois fois nous avons entendu le bruit de leurs pas sur les marches de l’escalier ; mais, en voyant cette longue file de sépulcres éclairés par une seule lampe, ils se sont retirés, et je crois que, s’ils fussent venus et qu’il nous eût pris l’idée de lever le couvercle de nos tombes, ils eussent eu plus peur que nous.
– Bon ! voilà pour trois et même pour quatre, puisque je te vois sur tes jambes et fourbissant l’armure du connétable.
– Oui, tu devines, n’est-ce pas ? grâce à ma connaissance de la langue espagnole, j’ai passé pour un ami des vainqueurs ; puis je me suis glissé vers la tente de Monseigneur, j’ai repris ma besogne interrompue quinze jours auparavant et, de même que personne ne s’était inquiété de mon départ, personne ne s’est inquiété de mon retour.
– Mais Frantz ? mais Malemort ?
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– Vois d’ici le pauvre Heinrich qui pleure et tu sauras ce qu’est devenu Frantz.
– Comment diable un pareil géant a-t-il pu être tué par un homme ? demanda Yvonnet avec un profond soupir ; car on n’a pas oublié quelle tendre amitié liait les deux Allemands au plus jeune des aventuriers.
– Aussi, répondit Pille-Trousse, n’est-ce point par un homme qu’il a été tué, mais par un démon incarné qu’ils appellent Brise-Fer, un écuyer, un frère de lait, un ami du duc de Savoie. L’oncle et le neveu étaient à vingt pas l’un de l’autre, défendant la onzième brèche, je crois. Ce Brise-Fer, autrement dit Scianca-Ferro, s’est attaqué au neveu : le pauvre Frantz avait déjà tué une vingtaine d’hommes ; il était un peu fatigué et il est arrivé trop tard à la parade ; l’épée a fendu son casque et lui a ouvert le crâne jusqu’aux yeux ; et, il faut le dire à sa louange, son crâne était si dur, que quelque effort qu’ait fait le maudit Brise-Fer, il n’a jamais pu arracher son épée de la blessure. C’est pendant qu’il s’acharnait à la ravoir que l’oncle s’est aperçu de
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ce qui se passait, et, voyant qu’il n’avait pas le temps d’arriver au secours de son neveu, y a envoyé de toute volée sa masse d’arme en son lieu et place : la masse a été droit au but, a enfoncé la cuirasse, les chairs et même les côtes, à ce qu’il paraît ; mais il était trop tard : Frantz est tombé d’un côté et Brise-Fer de l’autre ; seulement, Frantz est tombé sans prononcer une parole, tandis que Brise-Fer, en tombant, a eu le temps de dire : « Qu’on ne fasse aucun mal à celui qui vient de m’envoyer sa masse à travers les côtes... Si j’en reviens, je désire cultiver la connaissance de cette estimable catapulte ! » Et il s’est évanoui, mais sa volonté a été sacrée. Heinrich Scharfenstein a été pris vivant ; ce qui n’a pas été difficile, attendu que, quand il a vu tomber son neveu, il a été droit à lui, s’est assis sur la brèche, a tiré l’épée de son crâne, lui a enlevé le casque de la tête et lui a posé la tête sur ses genoux, sans s’inquiéter de ce qui se passait autour de lui. Or, comme lui et son neveu tenaient les derniers, le neveu mort et l’oncle assis, le combat avait cessé : on entoura donc le pauvre homme et on le somma de se rendre en lui
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disant qu’il ne lui serait fait aucun mal. « Me zébarera-d-on du gorps de mon envant ? » demanda-t-il. « Non », lui fut-il répondu. « Eh pien, alors, che me rends : vaides de moi ce que fous foutrez. » Et, en effet, il se rendit, prit le corps de Frantz dans ses bras, suivit ceux qui le conduisaient jusqu’à la tente du duc de Savoie, garda le mort un jour et une nuit, creusa sa fosse au bord de la rivière, l’enterra, et, fidèle à sa parole de ne pas fuir, revint prendre sur le banc la place où vous l’avez trouvé. Seulement, on dit que, depuis la mort de Frantz, il n’a ni bu ni mangé.
– Pauvre Heinrich ! murmura Yvonnet, tandis que Maldent, soit qu’il eût le cœur moins sensible, soit qu’il voulût au contraire empêcher la conversation de tomber dans l’élégie, demandait :
– Et Malemort, j’espère bien que, cette fois-ci, il a fait une fin digne de lui ?
– Eh bien, répondit Pille-Trousse, voilà ce qui te trompe : Malemort a reçu deux nouvelles blessures ; ce qui, avec les vieilles, lui en fait
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vingt-six bien comptées ; et, comme on l’a tenu pour mort et pour bien mort, on l’a jeté à la rivière ; mais il paraît que la fraîcheur de l’eau l’a fait revenir, car en menant boire le cheval de monsieur le connétable à la Somme, j’ai entendu un pauvre diable qui geignait ; je me suis approché et j’ai reconnu Malemort.
– Qui n’attendait qu’un ami pour expirer entre ses bras ?
– Pas du tout ! qui n’attendait qu’une épaule pour s’y appuyer et remonter vers la vie, comme aurait dit notre poète Fracasso, le seul dont je ne puisse pas te donner des nouvelles.
– Eh bien, dit Yvonnet tout frissonnant encore, il a eu la bonté de m’en donner, à moi, et en personne.
Et Yvonnet raconta, non sans pâlir, quoiqu’il fît grand jour, ce qui lui était arrivé pendant la nuit du 27 au 28 août.
Il en était à la fin de son récit, quand un grand mouvement annonça que la conférence qui avait lieu sous la tente du roi d’Espagne était terminée.
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Tous les chefs des armées espagnole, flamande et anglaise regagnaient en effet leurs logis respectifs en appelant à eux, comme des hommes pressés de transmettre les ordres qu’ils ont reçus, ceux des soldats de leur armée ou des gens de leur maison qu’ils rencontraient sur leur chemin ; tous paraissaient être d’assez mauvaise humeur.
Au bout d’un instant, Emmanuel Philibert reparut à son tour : il sortait comme les autres de la tente du roi d’Espagne ; seulement, il paraissait être de plus mauvaise humeur encore que les autres.
– Gaëtano, cria-t-il à son majordome du plus loin qu’il l’aperçut, donne l’ordre que l’on plie les tentes, que l’on charge les bagages et que l’on selle les chevaux.
Cette injonction indiquait un départ mais laissait nos aventuriers dans le vague complet sur la route que l’on allait suivre. Selon toute probabilité, Paris était menacé ; mais par quelle route l’armée ennemie allait-elle marcher sur Paris ? Se dirigerait-elle par Ham, Noyon et la
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Picardie en suivant la rivière de Somme, ou par Laon, Soissons et l’Isle de France, ou enfin par Châlons et la Champagne ? Ces trois chemins, on le sait, – à part les quelques troupes groupées à Laon autour du duc de Nevers et les forteresses de Ham et de La Fère, que l’on pouvait facilement tourner, – n’offraient aucun obstacle à l’armée espagnole.
Savoir laquelle de ces trois routes l’armée espagnole allait suivre, c’était là l’important pour Yvonnet.
Pille-Trousse comprit l’urgence de la situation ; il saisit le pot de vin, vide aux deux tiers à peu près, et, buvant à même pour ne point perdre de temps, il acheva de le vider, puis se prit à courir vers la tente du connétable, espérant y apprendre quelque nouvelle.
Le faux paysan et la fausse paysanne, sous prétexte de tirer leur baudet de la bagarre, pendant laquelle il pouvait être considéré comme faisant partie des bêtes de somme de l’armée princière, rentrèrent dans la cour et attendirent – Maldent tenant Cadet par la bride, et Yvonnet un
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pied dans chaque panier et assis à califourchon sur son bât – que quelque indiscrétion des domestiques leur apprît ce qu’ils voulaient savoir.
En effet, l’indiscrétion ne se fit point attendre.
Gaëtano sortit tout effaré pour transmettre aux muletiers, aux palefreniers et aux valets d’écurie l’ordre qu’il avait reçu ; puis, apercevant le paysan et sa fille :
– Ah ! vous êtes encore là, mes braves gens ? fit-il.
– Oui, répondit Yvonnette, la seule qui fut censée entendre le français, mon père attend pour savoir où il devra désormais porter ses légumes.
– Oui-dà, il trouve la pratique bonne, à ce qu’il paraît ! Eh bien, qu’il vienne au Catelet, dont nous allons faire le siège.
– Marci, mein garchon ! seulement, y aura à gambillonner pour le bourrique ; mais, n’importe, on ira tout de même au Catelet.
– Au Catelet ! répéta Yvonnet à demi-voix ; mordieu ! ils tournent le dos à Paris ! voilà une riche nouvelle à annoncer au roi Henri II !
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Cinq minutes après, les deux aventuriers gagnaient, à l’aide de la chaussée, la rive gauche de la Somme ; une heure après, Yvonnet, débarrassé de sa robe de paysanne, et, sous le costume que nous lui connaissons, galopait sur la route de La Fère.
À trois heures de l’après-midi, il entrait au château de Compiègne en secouant sa toque et en criant :
– Bonne nouvelle, riche nouvelle ! Paris est sauvé !
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XXIV
Dieu protège la France.
En effet, du moment que Philippe II et Emmanuel Philibert ne marchaient pas immédiatement sur Paris, Paris était sauvé.
Comment une pareille faute avait-elle été commise ? Par suite du caractère irrésolu et ombrageux du roi d’Espagne, ou plutôt par un effet de cette faveur spéciale que, dans les situations extrêmes, Dieu accorde toujours à la France.
On se rappelle cette lettre que tenait à la main le roi Philippe II au moment où don Luis de Vargas, secrétaire du duc d’Albe, arrivait de Rome. Cette lettre était de l’évêque d’Arras, un des conseillers de Philippe II, dans lequel ce prince si peu confiant avait le plus de confiance.
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Philippe II lui avait envoyé un courrier pour le consulter sur ce qu’il y avait à faire après la bataille de la Saint-Laurent, et sur ce qu’il y aurait à faire après la prise de Saint-Quentin, si Saint-Quentin, comme la chose était probable, tombait aux mains des Espagnols. L’évêque, ainsi qu’on devait s’y attendre, avait répondu en homme d’Église et non en soldat.
Le cardinal Granvelle, dans la collection de ses papiers d’État, nous a conservé cette lettre qui fut d’un si grand poids dans les destinées de la France.
Nous nous contenterons d’en extraire le passage suivant, et c’était ce passage que Philippe II lisait avec tant d’attention lorsqu’entra don Luis de Vargas.
« Il ne serait pas prudent de rien tenter contre les Français pendant le reste de l’année, la saison s’y opposant aussi bien que la nature du pays : ce serait compromettre les avantages déjà obtenus, et la réputation des armes espagnoles. Le mieux serait de se borner à inquiéter l’ennemi en incendiant et en ravageant son territoire au-delà
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de la Somme. »
C’était donc l’avis de l’évêque d’Arras que, malgré la double victoire de la bataille de la Saint-Laurent et de la prise de Saint-Quentin, le roi d’Espagne ne pénétrât point plus avant au cœur de la France.
Pour être plus obscur aux yeux des autres, l’avis du duc d’Albe n’en était pas moins clair aux yeux de Philippe II.
« Sire, rappelez-vous Tarquin, abattant de sa baguette les plus hauts pavots de son jardin ! »
Tel était l’avis de ce capitaine-ministre dont le sombre génie allait si bien au tempérament terrible du successeur de Charles V, que la colère céleste semble avoir fait Philippe II pour le duc d’Albe, et le duc d’Albe pour Philippe II.
Or, ce pavot dont la tête se levait si rapidement, n’était-ce point Emmanuel Philibert ?
Il est vrai que, s’il grandissait si rapidement, c’est qu’il poussait sur les champs de bataille, et que la gloire arrosait sa fortune ; mais plus grand
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était le prestige qui s’attachait au prince de Savoie, plus ce prestige était à craindre.
Si, après la victoire de la Saint-Laurent remportée, après Saint-Quentin prise, on marchait sur Paris, et que Paris à son tour tombât aux mains d’Emmanuel Philibert, quelle récompense serait digne d’un pareil service ? Serait-ce assez de rendre au fils du duc Charles les États qui lui avaient été enlevés ? D’ailleurs, ces États, était-il bien de l’intérêt de Philippe II, qui en détenait une partie, de les lui rendre ? Une fois qu’on lui aurait rendu le Piémont, qui assurait qu’il ne prendrait pas le Milanais ; et, après le Milanais, le royaume de Naples ? Ces deux possessions de la couronne d’Espagne en Italie, lesquelles avaient déjà, par la double prétention que la France avait sur elles, coûté tant de sang à Louis XII et à François Ier, sans que ceux-ci eussent pu, nous ne dirons pas les prendre, mais les conserver. Pourquoi ni Louis XII ni François Ier, l’un après avoir pris Naples, l’autre après avoir pris Milan, n’avaient-ils pas su les conserver ? C’est qu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre de racines en Italie ; c’est qu’ils étaient forcés de tirer tous leurs
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secours d’au-delà des monts. Mais en serait-il de même pour un prince qui s’appuierait au contraire au versant oriental des Alpes et qui parlerait la même langue que les Milanais et les Napolitains ? Cet homme, au lieu d’être pour l’Italie un conquérant, ne serait-il pas pour elle un libérateur ?
Voilà le gigantesque fantôme qui, pareil au géant du cap des Tempêtes, s’était levé entre Saint-Quentin et Paris.
En conséquence, contre l’avis général et surtout contre celui d’Emmanuel Philibert, qui était de marcher directement sur la capitale sans laisser le temps à Henri II de respirer, Philippe avait déclaré que l’armée victorieuse ne ferait pas un pas en avant et que l’on se contenterait, pour cette campagne, d’assiéger le Catelet, Ham et Chauny, tandis qu’on relèverait les murailles de Saint-Quentin et que l’on ferait de cette ville le boulevard des conquêtes de l’armée espagnole.
C’était cette nouvelle – non pas dans tous ses détails, mais dans toutes ses probabilités – qu’apportait Yvonnet au roi Henri II et qui lui
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faisait crier avec tant d’assurance : « Paris est sauvé ! »
À cette nouvelle, à laquelle Henri ne pouvait pas croire, de nouveaux ordres se croisèrent dans tous les sens, de Compiègne à Laon, de Laon à Paris, de Paris aux Alpes.
Une ordonnance fut rendue, portant que tous soldats, gentilshommes ou autres ayant porté les armes, ou pouvant les porter, eussent à se retirer à Laon auprès de M. de Nevers, lieutenant général du roi, tant à peine de punition corporelle que d’abolition de noblesse.
Dandelot eut ordre de partir pour les petits cantons et de presser la levée de quatre mille Suisses, dont on avait décrété l’enrôlement.
Deux colonels allemands, Rockrod et Reiffenberg, amenèrent, à travers l’Alsace et la Lorraine, quatre mille hommes levés par eux sur les bords du Rhin.
On savait que huit mille hommes de l’armée d’Italie venaient de repasser les Alpes et arrivaient à marches forcées.
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En même temps, – et comme pour achever de rassurer Henri qui, quoique l’ennemi eût fait une pointe jusqu’à Noyon, n’avait pas quitté Compiègne, – on apprit que de graves dissentiments venaient de s’élever entre les Anglais et les Espagnols au siège du Catelet.
Les Anglais, blessés par les manières hautaines des Espagnols, qui s’attribuaient tout l’honneur de la bataille de la Saint-Laurent et tout le succès du siège de Saint-Quentin, demandaient à se retirer. Au lieu de chercher à rapprocher les deux peuples, Philippe II, dans sa prédilection pour les Espagnols, donna raison à ceux-ci et permit aux Anglais de se retirer ; ce qu’ils firent le jour même où la permission leur en fut accordée. Huit jours après, les Allemands se mutinèrent à leur tour, blessés de ce que le roi Philippe II et Emmanuel Philibert avaient seuls profité de la rançon des prisonniers de Saint-Quentin. Trois mille Allemands, à la suite de cette discussion, désertèrent l’armée espagnole et, embauchés immédiatement par le duc de Nevers, passèrent du service du roi d’Espagne à celui du roi de France.
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Le rendez-vous de toutes ces troupes était la ville de Compiègne, que M. de Nevers fit fortifier avec un soin extrême et sous le canon de laquelle il fit tracer un camp retranché si spacieux, qu’il pouvait contenir cent mille hommes.
Enfin, pendant les derniers jours du mois de septembre, le bruit se répandit tout à coup dans Paris que le duc François de Guise était arrivé en poste d’Italie.
Le lendemain, une magnifique cavalcade conduite par le duc lui-même, ayant M. le cardinal de Lorraine à sa droite, M. de Nemours à sa gauche et derrière lui deux cents gentilshommes à ses couleurs, sortit de l’hôtel de Guise, gagna les boulevards et, revenant par les quais et l’hôtel de ville, excita l’enthousiasme des Parisiens, qui crurent qu’ils n’avaient plus rien à craindre puisque leur duc bien-aimé était de retour.
Le même soir, on proclama à son de troupe, dans tous les carrefours de Paris, que M. le duc François de Guise était nommé lieutenant général du royaume.
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Peut-être y avait-il là, de la part du roi Henri II, un grave oubli de la recommandation que lui avait faite son père au lit de mort, d’avoir pour premier principe surtout de ne pas trop élever la maison de Guise ; mais la position était extrême et ce sage conseil fut négligé.
Le lendemain, qui était le 29 septembre, le duc partit pour Compiègne et, le même jour, commença l’exercice de sa charge par la revue qu’il fit des troupes rassemblées comme par miracle au camp retranché.
Le 10 août, au soir, il ne restait peut-être pas dans tout le royaume – les garnisons des villes comprises – dix mille hommes en état de porter les armes ; et encore ces dix mille hommes étaient si découragés, qu’au premier coup de canon, il étaient prêts, ceux qui tenaient la campagne à fuir, ceux qui tenaient les villes à en ouvrir les portes. Le 30 septembre, le duc de Guise passait en revue une armée de cinquante mille hommes à peu près, c’est-à-dire d’un tiers plus forte que ne l’était l’armée du roi d’Espagne depuis sa rupture avec les Anglais et sa
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séparation d’avec les Allemands. Cette armée était belle, pleine d’enthousiasme et demandait à grands cris à marcher à l’ennemi.
Heureuse terre que celle où l’on n’a qu’à frapper le sol du pied, au nom de la monarchie ou au nom de la nation, pour en faire jaillir des armées !
Enfin, le 26 octobre, on apprit que le roi Philippe, suivi du duc de Savoie et de toute la cour, venait de quitter Cambray pour retourner à Bruxelles, regardant la campagne comme terminée.
Alors, chacun put dire, non seulement comme l’avait dit Yvonnet en entrant dans la cour de Compiègne : « Riche nouvelle ! Paris est sauvé ! » mais encore : « Riche nouvelle ! la France est sauvée ! »
FIN DU TOME DEUXIÈME
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