Le page du duc de Savoie 2

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 5 · partie 1/4

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Le page du duc de Savoie 2

Chapitre XII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

L’échellade.

 

Que nos lecteurs ne s’étonnent point de nous voir suivre, avec une exactitude qui appartient plutôt à l’historien qu’au romancier, tous les détails, attaque et défense, de ce glorieux siège de Saint-Quentin, – siège également glorieux pour celui qui l’a fait et pour celui qui l’a soutenu.

D’ailleurs, à notre avis, la grandeur d’un pays se compose aussi bien de ses défaites que de ses victoires : la gloire des triomphes se rehausse de celle des revers.

Quel peuple, en effet, n’eût pas succombé après Crécy, après Poitiers, après Azincourt, après Pavie, après Saint-Quentin, après Waterloo ? Mais la main de Dieu était sur la France et, après chaque chute, la France, au contraire, s’est relevée plus grande qu’elle n’était

 

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auparavant.

C’est après avoir succombé sept fois sous le poids de sa croix que Jésus sauva le monde !

La France, sous ce rapport, qu’on nous permette de le dire, pourrait bien n’être pas autre chose que le Christ des nations.

Saint-Quentin est une de ces stations de la France portant sa croix.

La croix, ce fut la monarchie.

Heureusement, derrière la monarchie était le peuple.

Cette fois encore, derrière la monarchie tombée, nous allons voir le peuple rester debout.

Pendant la nuit qui suivit celle du départ d’Yvonnet et de Maldent, on vint prévenir l’amiral que les sentinelles qui montaient la garde au faubourg d’Isle croyaient entendre un bruit de sape.

Coligny se leva et courut à l’endroit menacé.

C’était un capitaine expérimenté que l’amiral. Il descendit de son cheval, se coucha sur le

 

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rempart, approcha son oreille de la terre et écouta.

Puis, se relevant :

– Ce n’est point un bruit de sape, dit-il, c’est un bruit de canons que l’on roule... L’ennemi approche ses pièces pour tirer en batterie.

Les officiers se regardèrent.

Puis Jarnac, s’avançant :

– Monsieur l’amiral, dit-il, vous savez que l’avis de tout le monde est que l’endroit n’est pas tenable ?

L’amiral sourit.

– C’est le mien aussi, messieurs, dit-il ; et cependant vous le voyez, depuis cinq jours nous tenons... Si je m’étais retiré quand j’en fus pressé par vous, le faubourg d’Isle serait, depuis cinq jours, aux mains des Espagnols et les travaux qui leur restent à faire pour attaquer la ville de ce côté seraient faits Or, n’oublions pas ceci, messieurs : chaque jour que nous gagnons nous est aussi utile que le sont au daim poursuivi les derniers souffles de son haleine.

 

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– Alors, votre avis, monseigneur ?

– Mon avis est que nous avons fait, de ce côté, tout ce qu’il était humainement possible de faire et qu’il faut porter ailleurs notre force, notre dévouement et notre vigilance.

Les officiers s’inclinèrent en signe d’acquiescement.

– Au point du jour, continua Coligny, les pièces espagnoles seront en batterie et le feu commencera ; au point du jour, il faut que tout ce que nous avons ici d’artillerie, de munitions, de boulets, de balles de laine, de brouettes, de civières, de pics, d’outils à pionnier, soit rentré dans la ville. Une partie de nos hommes va s’occuper à cela ; l’autre entassera dans les maisons les fagots et les fascines que j’ai fait préparer et y mettra le feu... Je veillerai moi-même à la retraite et ferai couper les ponts derrière nos soldats.

Puis, comme il voyait autour de lui les pauvres malheureux à qui ces maisons appartenaient et qui écoutaient ces ordres d’un air désolé :

 

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– Mes amis, dit-il, vos maisons, épargnées par nous, seraient démolies par les Espagnols qui y chercheraient du bois et des pierres pour construire leurs masques et creuser leurs tranchées ; faites-en vous-même le sacrifice au roi et au pays : c’est vous que je charge d’y mettre le feu.

Les habitants du faubourg d’Isle se regardèrent, échangèrent quelques mots à voix basse, et l’un d’eux, s’avançant :

– Monsieur l’amiral, dit-il, je m’appelle Guillaume Pauquet ; vous voyez d’ici ma maison, celle-là qui est une des plus grandes du quartier... Je me charge de mettre le feu à ma maison et voici mes voisins et mes amis qui en feront autant aux leurs que je vais en faire à la mienne.

– C’est vrai, cela, mes enfants ? dit l’amiral, les larmes aux yeux.

– Est-ce pour le bien du roi et du pays, ce que vous demandez là, monsieur l’amiral ?

– Tenez seulement quinze jours avec moi, mes amis, et nous sauvons la France ! dit Coligny.

 

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– Et pour que vous teniez dix jours encore, il faut que nous brûlions nos maisons ?

– Je crois, mes amis, que c’est nécessaire.

– Alors nos maisons brûlées, vous répondez de tenir ?

– Je réponds, mes amis, de faire tout ce qu’un gentilhomme dévoué au roi et au pays peut faire, dit l’amiral. Quiconque parlera de rendre la ville sera jeté par moi du haut en bas des murailles ; si je parle de la rendre moi-même, que l’on m’en fasse autant.

– C’est bien, monsieur l’amiral, dit un des habitants du faubourg ; quand vous ordonnerez de brûler les maisons, on y mettra le feu.

– Mais, dit une voix, j’espère bien qu’on épargnera l’abbaye de Saint-Quentin-en-Isle.

L’amiral se retourna du côté d’où venait la voix et reconnut Lactance.

– Saint-Quentin-en-Isle moins que tout le reste, répondit l’amiral. De la plate-forme de Saint-Quentin-en-Isle, on domine tout le rempart de Rémicourt et une batterie de canon établie sur

 

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cette plate-forme rendrait la défense du rempart impossible.

Lactance leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir.

– D’ailleurs, continua en souriant l’amiral, Saint-Quentin est avant tout le protecteur de la ville et il ne nous en voudra point d’empêcher qu’on ne fasse de son abbaye un moyen de ruine pour ses protégés.

Puis, profitant de ce moment de bonne volonté qui paraissait inspirer à chacun un seul et même dévouement, il ordonna que l’on commençât de tirer vers la ville les canons et de charrier les différents objets indiqués par lui ; le tout dans le plus grand silence possible.

On se mit à l’œuvre et, il faut le dire, avec autant de courage de la part de ceux qui portaient les fascines dans les maisons que de ceux qui, attelés aux canons et aux chariots, tiraient chariots et canons vers la ville.

À deux heures du matin, tout était rentré et il ne restait derrière la vieille muraille que le

 

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nombre d’arquebusiers nécessaire pour faire croire qu’elle était toujours défendue et les hommes qui, des torches à la main, se tenaient prêts à mettre le feu aux maisons.

Au point du jour, comme l’avait prévu l’amiral, les Espagnols tirèrent leur première volée. Une batterie de brèche avait été établie dans la nuit et c’était bien le travail qui se faisait pour son établissement qu’avait entendu l’amiral.

Cette première volée était le signal convenu pour mettre le feu au faubourg. Pas un des habitants n’hésita ; chacun approcha héroïquement sa torche des fascines et, au bout d’un instant, on vit monter vers le ciel un rideau de fumée qui fit bientôt place à un rideau de flamme.

Le faubourg brûlait depuis l’église Saint-Éloi jusqu’à celle de Saint-Pierre-au-Canal ; mais, au milieu de cet immense brasier, comme si un pouvoir surhumain en eût écarté l’incendie, l’abbaye de Saint-Quentin restait intacte.

Trois fois, à travers le feu, et passant sur des ponts volants, – car les autres avaient été coupés,

 

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– des bourgeois d’abord, des soldats ensuite et enfin des artificiers allèrent renouveler la tentative, trois fois la tentative échoua.

L’amiral, du haut de la porte d’Isle, suivait les progrès de la destruction lorsque Jean Pauquet, se séparant du groupe dont il faisait partie et s’approchant de l’amiral, son bonnet de laine à la main :

– Monseigneur, dit-il, il y a là un ancien de la ville qui prétend avoir entendu raconter à son père qu’un dépôt de poudre existe dans l’une ou dans l’autre des deux tours qui flanquent la porte d’Isle et peut-être dans toutes les deux.

– Bon ! dit l’amiral, il faut voir... Où sont les clefs ?

– Ah ! les clefs, dit Jean Pauquet, qui sait cela ? Il y a peut-être cent ans que les portes n’ont été ouvertes !

– Alors, qu’on prenne des leviers et des pinces pour les ouvrir.

– N’êdre bas pézoin te lefiers ni te binzes, dit une voix ; moi bouzer la borde, et la borde

 

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s’oufrira !

Et Heinrich Scharfenstein, suivi de son neveu Frantz, fit trois pas vers Coligny.

– Ah ! c’est toi, mon brave géant ? dit l’amiral.

– Foui, c’êdre moi et mon nefeu Frantz.

– Eh bien, pousse, mon ami ! pousse !

Les deux Scharfenstein s’approchèrent chacun d’une porte, s’y adossèrent et, toujours pareils à une double mécanique obéissant à un même mouvement, après avoir pris leur point d’appui, comptèrent :

– Ein ! zwein ! drei !

Et, au mot drei, qui dans notre langue correspond au mot trois, faisant chacun un effort, ils enfoncèrent chacun la porte auquel il était adossé, et cela si victorieusement, que tous deux tombèrent avec elle.

Seulement, comme les portes avaient opposé des résistances plus ou moins grandes, Frantz Scharfenstein tomba de son long et à la renverse, tandis que Heinrich, plus favorisé, ne tomba que

 

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sur son derrière.

Mais tous deux se relevèrent avec leur gravité habituelle en disant :

– Foilà !

On entra dans les tours. L’une d’elles, comme l’avait dit Jean Pauquet, contenait effectivement deux ou trois milliers de poudres ; mais, comme il l’avait dit encore, cette poudre était là depuis si longtemps que, lorsqu’on voulut l’enlever dans les caques, celles-ci tombèrent en poussière.

Alors, l’amiral donna l’ordre d’apporter des draps pour transporter la poudre à l’arsenal.

Puis, voyant que cet ordre commençait à s’exécuter, il rentra chez lui pour déjeuner et prendre un peu de repos, étant sur pied depuis minuit et n’ayant rien mangé depuis la veille.

Il venait de se mettre à table lorsqu’on lui annonça qu’un des messagers qu’il avait envoyés au connétable était de retour et demandait à lui parler sans retard.

C’était Yvonnet.

Yvonnet venait annoncer à l’amiral que les

 

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secours réclamés par lui arriveraient le lendemain conduits par son frère M. Dandelot, par le maréchal de Saint-André et par le duc d’Enghien.

Ces secours devaient se composer de quatre mille hommes de pied qui, selon l’indication donnée par l’amiral, suivraient le chemin de Savy et entreraient par le faubourg de Ponthoille.

Maldent était resté à La Fère pour servir de guide à M. Dandelot.

Yvonnet en était là de son récit et levait un verre de vin qu’on venait de lui verser pour boire à la santé de l’amiral, lorsque, tout ensemble, la terre trembla, les murailles chancelèrent, les vitres des fenêtres volèrent en éclats et un bruit pareil à celui de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois se fit entendre.

L’amiral se leva ; Yvonnet, pris d’un mouvement nerveux, reposa sur la table son verre plein.

En même temps, un nuage passa sur la ville, emporté par le vent d’ouest et une forte odeur de soufre se répandit dans l’appartement à travers

 

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les vitres cassées.

– Oh ! les malheureux ! dit l’amiral, ils n’auront pas pris les précautions nécessaires et la poudrière vient de sauter !

Aussitôt, sans attendre les nouvelles, il sortit de la maison et courut vers la porte d’Isle.

Toute la population se précipitait du même côté ; l’amiral n’avait point de renseignements à demander : tous ces gens couraient au bruit mais ignoraient quelle était la cause de ce bruit.

Coligny ne s’était pas trompé : en arrivant sur le rempart, il vit la tour éventrée et fumante comme le cratère d’un volcan. Une flammèche de l’immense incendie qui l’entourait était entrée par une des meurtrières et avait mis le feu au terrible combustible.

Quarante ou cinquante personnes avaient péri ; cinq officiers qui dirigeaient l’opération avaient disparu.

La tour offrait à l’ennemi une brèche par laquelle vingt-cinq assaillants pouvaient monter de front.

 

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Par bonheur, le voile de flamme et de fumée qui s’étendait entre le faubourg et la ville cachait cette brèche aux Espagnols ; le dévouement des habitants qui avaient mis le feu à leurs maisons venait donc de sauver la ville.

Coligny comprit le danger : il fit un appel à la bonne volonté de tous ; mais les bourgeois seuls y répondirent. Les gens de guerre qu’on avait retirés du faubourg étaient allés se repaître et se rafraîchir.

Au nombre de ceux qui étaient allés se repaître et se rafraîchir étaient les deux Scharfenstein ; mais, comme leur tente n’était qu’à une cinquantaine de pas du théâtre de l’événement, ils furent les premiers à répondre à l’appel de l’amiral.

C’étaient deux précieux auxiliaires, que l’oncle Heinrich et le neveu Frantz en circonstance pareille : leur force herculéenne, leur stature gigantesque les rendaient bons à tout. Ils mirent bas leurs pourpoints, retroussèrent leurs manches et se firent maçons.

Trois heures après, soit que l’ennemi n’eût

 

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rien su de la catastrophe, soit qu’il préparât quelque autre entreprise, les réparations étaient faites sans empêchement aucun et la tour était redevenue presque aussi solide qu’auparavant.

Toute cette journée – qui était celle du 7 août – s’écoula sans que l’ennemi fît la moindre démonstration ; il semblait se borner à un simple blocus. Sans doute attendait-il l’arrivée de l’armée anglaise.

Le soir, les sentinelles remarquèrent quelque mouvement du côté du faubourg d’Isle. Les Espagnols de Carondelet et de Julian Romeron, profitant de l’affaiblissement de l’incendie, commencèrent à apparaître dans le faubourg et à se rapprocher de la ville.

Toute la surveillance se concentra donc de ce côté.

Le soir, à dix heures, l’amiral convoqua chez lui les principaux officiers de la garnison ; il leur annonça que, dans la nuit, selon toute probabilité, leur arriverait le renfort attendu. On devait donc secrètement et silencieusement garnir la muraille, depuis Tourival jusqu’à la porte de Ponthoille,

 

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afin de se tenir prêts à porter du secours, s’il était besoin, à Dandelot et à ses hommes.

Yvonnet qui, en sa qualité de messager, avait été initié à ces dispositions, les avait vu prendre avec joie et, autant qu’il avait été en lui, – car sa connaissance toute particulière des localités ne laissait pas que de lui donner une certaine influence, – il avait poussé les veilleurs nocturnes du côté de la porte de Rémicourt, du côté de la porte d’Isle et du côté de la porte de Ponthoille.

Cette disposition, en effet, – à part quelques sentinelles, – laissait entièrement à découvert le rempart du Vieux-Marché où était située, on se le rappelle, la maison de Jean Pauquet, et particulièrement le petit pavillon habité par mademoiselle Gudule.

Aussi, vers onze heures, par une de ces sombres nuits si estimées et si bénies des amoureux qui vont voir leurs maîtresses et des hommes de guerre qui préparent une surprise, notre aventurier, suivi de ses deux amis Heinrich et Frantz, armés comme lui jusqu’aux dents, s’avançait-il avec précaution à travers les rues

 

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des Rosiers, de la Fosse et de Saint-Jean, par laquelle, à cent pas à peu près de la tour Dameuse, on rejoignait le rempart du Vieux-Marché.

Les trois aventuriers suivaient ce chemin parce qu’il était à leur connaissance que tout l’espace qui s’étendait entre la tour Dameuse et la porte du Vieux-Marché était veuf de sentinelles, l’ennemi n’ayant encore fait aucune démonstration de ce côté.

Le boulevard était donc sombre et désert.

Pourquoi cette troupe qui, malgré son apparence formidable, n’avait aucune intention hostile, se composait-elle de Heinrich et Frantz d’un côté, et d’Yvonnet de l’autre ?

Par cette loi naturelle qui veut qu’en ce monde la faiblesse cherche la force et que la force aime la faiblesse.

Avec qui, parmi ses huit compagnons, Yvonnet avait-il fait la liaison la plus intime ? Avec Heinrich et avec Frantz. Pourquoi ? C’est qu’ils étaient les plus forts et que lui était le plus

 

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faible.

Dès que les deux Scharfenstein avaient un instant de loisir, quel était celui dont ils s’empressaient de rechercher la compagnie ? Yvonnet.

Aussi, lorsque Yvonnet avait besoin d’un appui quelconque, à qui allait-il demander secours ? Aux deux Scharfenstein.

Sous son costume toujours soigné, toujours coquet, toujours élégant, jurant avec le costume rude et soldatesque des deux géants, Yvonnet, suivi par eux, ressemblait à un enfant de bonne maison tenant en laisse deux molosses.

C’était par cette attraction que nous avons dite de la faiblesse vers la force, et cette sympathie de la force pour la faiblesse, que, ce soir-là encore, Yvonnet s’était adressé aux deux Scharfenstein afin de leur demander s’ils voulaient venir avec lui et que, comme d’habitude, ceux-ci s’étaient levés et armés aussitôt en répondant :

– Pien folondiers, meinherr Yfonnet.

Car les deux Scharfenstein appelaient Yvonnet

 

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monsieur , distinction qu’ils n’accordaient à aucun autre de leurs compagnons.

C’est que leur amitié pour Yvonnet était mêlée d’un profond respect. Jamais il ne serait arrivé à l’oncle ou au neveu de se permettre de prendre la parole devant le jeune aventurier ; non, ils l’écoutaient parler belles femmes, belles armes, beaux habits, se contentant d’approuver de la tête et, de temps en temps, – à ses saillies, bien entendu, – de rire de ce gros rire qui leur était particulier.

Où allait Yvonnet, quand Yvonnet leur disait : « Venez avec moi ! » peu leur importait ; il avait dit : « Venez ! » cela suffisait, et ils suivaient cette charmante flamme de leur esprit comme des satellites suivent une planète.

Ce soir, Yvonnet allait à ses amours ; il avait dit aux deux Scharfenstein : « Venez ! » et, comme on le voit, ils étaient venus.

Seulement, dans quel but, quand il s’agissait d’un de ces rendez-vous où la présence d’un tiers est toujours gênante, Yvonnet s’était-il fait accompagner des deux géants ?

 

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D’abord, empressons-nous de dire que les braves Allemands n’étaient point des témoins incommodes ; ils fermaient un œil, ils en fermaient deux, ils en fermaient trois, ils en fermaient quatre, sur un mot, sur un geste, sur un signe de leur compagnon, et les tenaient religieusement fermés tant qu’un signe, un geste ou un mot de leur compagnon ne leur permettait pas de les rouvrir.

Yvonnet les avait emmenés parce que, – on s’en souvient, – pour arriver à la fenêtre du pavillon de Gudule, il avait besoin d’une échelle et, au lieu de prendre une échelle, il avait trouvé plus simple de prendre les deux Scharfenstein ; ce qui revenait absolument au même.

Le jeune homme avait, comme on le comprend bien, une collection de signaux, de bruits, de cris différents, à l’aide desquels il annonçait à sa maîtresse qu’il était présent ; mais, ce soir-là, il n’eut besoin ni de cris, ni de bruit, ni de signal : Gudule était à sa fenêtre et attendait.

Toutefois, en voyant arriver trois hommes au lieu d’un, elle se retira prudemment.

 

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Mais alors, Yvonnet se détacha du groupe, se fit reconnaître, et la jeune fille, tremblante encore, mais non plus effrayée, reparut dans le sombre encadrement.

En deux mots, Yvonnet expliqua à sa maîtresse les dangers que courait, dans une ville assiégée, un soldat se promenant une échelle sur le dos : une patrouille pouvait croire qu’il portait cette échelle dans le but de communiquer avec les assiégeants ; une fois ce doute logé dans l’esprit de la patrouille, il fallait suivre le chef de cette patrouille chez un officier, chez un capitaine, chez le gouverneur peut-être, et là, expliquer la destination de cette échelle, explication qui, si délicatement qu’elle fût menée, compromettait l’honneur de mademoiselle Gudule.

Il valait donc bien mieux s’en rapporter à deux amis de la discrétion desquels on était sûr, comme l’était Yvonnet de celle de ses deux compagnons.

Mais comment deux amis remplaçaient-ils une échelle ? Voilà ce qu’avait quelque peine à comprendre mademoiselle Gudule.

 

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Yvonnet résolut de ne point perdre de temps à développer la théorie et il appliqua immédiatement la démonstration.

À cet effet, il appela les deux Scharfenstein, lesquels, ouvrant l’immense compas qui leur servait de jambes, furent en trois enjambées près de lui.

Puis il adossa l’oncle contre la muraille et fit un signe au neveu.

En moins de temps qu’il n’en faudrait pour le raconter, Frantz mit un pied entre les mains jointes de son oncle, un autre sur son épaule ; puis, arrivé à la hauteur de la fenêtre, il prit par la taille mademoiselle Gudule, qui regardait avec curiosité et qui, avant qu’elle eût eu le temps de faire un mouvement pour se défendre, – mouvement qu’elle n’eût peut-être point fait d’ailleurs, en eût-elle eu le temps, – se trouva enlevée de sa chambre et déposée sur le boulevard côte à côte d’Yvonnet.

– Là ! dit Frantz en riant, foilà la cheune ville temantée !

 

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– Merci, dit Yvonnet.

Et, prenant le bras de Gudule sous le sien, il entraîna la belle enfant vers l’endroit le plus obscur du rempart.

Cet endroit le plus obscur était le sommet circulaire d’une des tours, sommet protégé par un parapet de trois pieds de hauteur.

Les deux Scharfenstein allèrent s’asseoir sur une espèce de banc de pierre adossé à la courtine.

Notre prétention n’est pas de rapporter ici la conversation d’Yvonnet et de mademoiselle Gudule. Ils étaient jeunes, amoureux ; il y avait trois jours et trois nuits qu’ils n’avaient causé ensemble et ils avaient tant de choses à se dire, que tout ce qu’ils se dirent en un quart d’heure ne tiendrait certainement pas dans ce chapitre.

Nous disons en un quart d’heure, parce que, au bout d’un quart d’heure, si animée que fût la conversation, Yvonnet s’interrompit et, posant la main sur la jolie bouche de son interlocutrice, pencha la tête en avant et écouta.

En écoutant, il lui sembla entendre un bruit

 

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pareil à celui d’un froissement d’herbe sous des pas nombreux.

En regardant, il lui sembla voir comme un immense serpent noir rampant au pied de la muraille.

Mais la nuit était si sombre, mais le bruit était si peu perceptible, que tout cela pouvait aussi bien être une illusion qu’une réalité ; d’autant plus que, tout à coup, le mouvement et le bruit cessèrent.

Yvonnet regarda, écouta et ne vit ni n’entendit plus rien.

Cependant, tout en maintenant la jeune fille enveloppée de son bras et appuyée contre sa poitrine, il demeura les yeux fixes, la tête passée entre deux créneaux.

Bientôt, il crut voir le gigantesque serpent dresser sa tête contre la muraille grise et se hisser le long de cette muraille pour atteindre le parapet de la courtine.

Puis, comme une hydre à plusieurs têtes, le serpent allongea une seconde tête près de la

 

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première et une troisième près de la seconde.

Alors, tout fut expliqué pour Yvonnet : sans perdre une minute, il prit Gudule entre ses bras et, lui recommandant le silence, il la jeta dans les mains de Frantz qui, à l’aide de son oncle, en un instant et par le même procédé qu’il l’en avait tirée, la réintégra dans sa chambre.

Puis, courant à l’échelle la plus proche, il arriva juste au moment où le premier Espagnol posait le pied sur le parapet de la courtine.

Si grande que fût l’obscurité, on vit une espèce d’éclair briller dans l’ombre ; puis on entendit un cri et l’Espagnol, frappé à travers les entrailles par la fine épée d’Yvonnet, tomba à la renverse, la tête la première.

Le bruit de sa chute se perdit dans un effroyable craquement ; c’était la seconde échelle, toute chargée d’hommes, qui repoussée par le bras nerveux de Heinrich, glissait le long de la muraille avec un rauque frôlement.

De son côté, Frantz avait trouvé sur son chemin une poutre abandonnée et, la soulevant

 

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au-dessus de sa tête, il l’avait laissé tomber en travers sur la troisième échelle.

L’échelle avait été brisée aux deux tiers de sa hauteur à peu près et la poutre, l’échelle et les hommes étaient tombés pêle-mêle dans le fossé.

Restait Yvonnet qui, en frappant de son mieux, criait à tue-tête :

– Alarme ! alarme !

Les deux Scharfenstein accoururent à son aide au moment où deux ou trois Espagnols avaient déjà mis le pied sur le rempart et pressaient vivement Yvonnet.

Un des assaillants tomba fendu en deux par l’énorme épée de Heinrich ; l’autre roula assommé sous la masse de Frantz ; le troisième, qui s’apprêtait à frapper Yvonnet, fut saisi à la ceinture par l’un des deux géants et jeté à la volée par-dessus le rempart.

En ce moment, apparurent, à l’extrémité de la rue du Vieux-Marché, Jean et Guillaume Pauquet, attirés par les cris des trois aventuriers et portant des torches d’une main et des haches

 

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de l’autre.

Dès lors, la surprise était manquée, et, aux cris réunis des bourgeois et des aventuriers, un double secours arriva de la tour Saint-Jean et de la grosse tour, qui confinait au faubourg de Ponthoille.

Puis, en même temps, et comme si toutes ces attaques eussent été combinées pour éclater ensemble, on entendit, à une demi-lieue dans la plaine, du côté de Savy, derrière la chapelle d’Épargnemaille, la détonation d’un millier d’arquebuses et l’on vit s’élever entre le ciel et la terre cette fumée rougeâtre qui plane au-dessus des vives fusillades.

Les deux entreprises, – celle des Espagnols pour surprendre la ville et celle de Dandelot pour la secourir, – étaient éventées.

Nous avons vu comment le hasard avait fait échouer celle des Espagnols ; disons comment ce même hasard avait fait échouer celle des Français.

 

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XIII

 

Du double avantage qu’il peut y

avoir à parler le patois picard.

 

Jusqu’à présent, nous avons fait tous les honneurs du siège aux assiégés ; il est temps que nous passions un peu – ne fût-ce que pour la visiter – sous la tente des assiégeants.

Au moment où Coligny et ce groupe d’officiers que nous appellerions aujourd’hui l’état-major faisaient le tour des murailles afin de se rendre compte des moyens de défense de la ville, un autre groupe non moins important accomplissait son périple extérieur afin de se rendre compte des moyens d’attaque.

Ce groupe se composait d’Emmanuel Philibert, du comte d’Egmont, du comte de Horn, du comte de Schwarzenbourg, du comte de Mansfeld et des ducs Éric et Ernest de

 

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Brunswick.

Parmi les autres officiers formant un groupe à la suite du premier, chevauchait, toujours insoucieux de tout, excepté de la vie et de l’honneur de son bien-aimé Emmanuel, notre ancien ami Scianca-Ferro.

Par ordre exprès d’Emmanuel, Leona était demeurée à Cambray avec le reste de la maison du duc.

Le résultat de l’examen avait été que la ville, abritée derrière de mauvaises murailles, manquant d’une garnison et d’une artillerie suffisantes, ne pouvait tenir plus de cinq ou six jours ; et c’était ce que le duc Emmanuel avait mandé à Philippe II qui, lui aussi, non par ordre supérieur, mais par prudence suprême, était demeuré à Cambray.

Au reste, six ou sept lieues seulement séparaient les deux villes, et, si Emmanuel avait choisi pour Leona la résidence royale, c’est que la nécessité de communiquer de vive voix avec Philippe II devant amener de temps en temps à Cambray le généralissime de l’armée espagnole,

 

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celui-ci avait calculé que chacun des voyages qu’il y ferait lui serait une occasion de voir Leona.

De son côté, Leona avait consenti à cette séparation, d’abord et avant toute chose parce que, dans cette vie de dévouement, d’amour et d’abnégation qu’elle avait adoptée, un désir d’Emmanuel devenait un ordre pour elle ; ensuite parce que cette distance de six ou sept lieues, quoiqu’elle créât une absence réelle, était illusoire sous le rapport de l’éloignement puisque, au moindre sujet d’inquiétude qui lui serait donné, la jeune fille, avec cette liberté d’action que lui laissait l’ignorance où chacun – excepté Scianca-Ferro – était de son sexe, pouvait, en une heure et demie, être au camp d’Emmanuel Philibert.

Au reste, depuis le commencement de la campagne, Emmanuel, quelle que fût la joie que lui donnât la reprise des hostilités, – reprise à laquelle il avait, par les tentatives faites sur Metz et sur Bordeaux, au moins autant contribué que l’amiral par sa tentative sur Blois, – depuis le

 

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commencement de la campagne, disons-nous, Emmanuel Philibert semblait, moralement du moins, avoir vieilli de dix ans. Jeune capitaine de trente-et-un ans à peine, il se trouvait à la tête d’une armée chargée d’envahir la France, commandant à tous ces vieux chefs de Charles Quint et jouant sa propre fortune, à lui, derrière la fortune de l’Espagne.

En effet, du résultat de la campagne entreprise allait dépendre son avenir, non seulement comme grand général, mais encore comme prince souverain ; c’était le Piémont qu’il venait reconquérir en France. Emmanuel Philibert, fût-il commandant en chef des armées espagnoles, n’était toujours qu’une espèce de condottiere royal ; on n’est vraiment quelque chose dans la balance de la destinée que lorsqu’on a le droit de faire tuer des hommes pour son propre compte.

Toutefois, il n’avait point à se plaindre : Philippe II, obtempérant, au moins en cela, aux recommandations que lui avait faites, en descendant du trône, son père Charles Quint, avait donné, sur l’affaire de la paix et de la

 

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guerre, plein pouvoir au duc de Savoie et avait mis sous ses ordres toute cette longue liste de princes et de capitaines que nous avons nommés en désignant topographiquement les places que chacun occupait autour de la ville.

Toutes ces pensées, au milieu desquelles celle de la responsabilité qui pesait sur lui n’était pas la moindre, rendaient donc Emmanuel Philibert grave et soucieux comme un vieillard.

Il avait parfaitement compris que du succès du siège de Saint-Quentin dépendait le succès de toute la campagne. Saint-Quentin pris, il ne restait entre cette ville et Paris que trente lieues à franchir et Ham, La Fère et Soissons à emporter ; seulement, il fallait enlever rapidement Saint-Quentin pour ne point donner à la France le temps de réunir une de ces armées qui lui sortent presque toujours de terre, en vertu d’on ne sait quel enchantement, et qui, comme par miracle, viennent offrir leur poitrine, muraille de chair, en remplacement des murailles de pierre que l’ennemi a détruites.

Aussi on a vu avec quelle persistante rapidité

 

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Emmanuel Philibert avait pressé les travaux du siège et quelle surveillance il avait établie autour de la ville.

Sa première idée avait été que le côté faible de Saint-Quentin était la porte d’Isle et que ce serait de ce côté que, à la moindre imprudence faite par les assiégés, il emporterait la place.

En conséquence, laissant tous les autres chefs de bataille poser leurs tentes devant la muraille de Rémicourt qui, en cas de siège régulier, était effectivement le point attaquable de la place, il avait été, comme nous l’avons déjà dit, poser la sienne du côté opposé, entre un moulin qui s’élevait au haut d’une petite colline et la Somme.

De là, il surveillait la rivière, sur laquelle il avait fait jeter un pont, et tout ce vaste espace s’étendant depuis la Somme jusqu’à la vieille chaussée de Vermand, espace qui devait être rempli par le campement de l’armée anglaise aussitôt que cette armée aurait rejoint l’armée espagnole et flamande.

On a vu comment la tentative faite pour

 

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enlever le faubourg d’un coup de main avait été repoussée.

Alors, Emmanuel Philibert avait résolu de risquer une échellade. Cette échellade devait avoir lieu pendant la nuit du 7 au 8 août.

Quel motif avait fait choisir à Emmanuel Philibert pour l’exécution de son entreprise cette nuit du 7 au 8 août plutôt qu’une autre nuit ? Nous allons le dire.

Dans la matinée du 6, au moment où il écoutait le rapport qui lui était fait par les différents chefs de patrouille, on lui avait amené un paysan du village de Savy qui, au reste, demandait à lui parler.

Emmanuel, sachant qu’aucun renseignement ne doit être dédaigné par un commandant militaire, avait ordonné que quiconque demanderait à le voir fût à l’instant même introduit en sa présence.

Le paysan n’avait donc attendu que le temps nécessaire à Emmanuel pour écouter la fin du rapport.

 

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Il apportait au général de l’armée espagnole une lettre qu’il avait trouvée dans un pourpoint militaire.

Quant au pourpoint militaire, il l’avait trouvé sous le lit de sa femme.

Cette lettre, c’était celle que l’amiral écrivait par duplicata au connétable.

Ce pourpoint, c’était celui de Maldent.

Maintenant, comment le pourpoint de Maldent se trouvait-il sous le lit de la femme d’un paysan du village de Savy ? C’est ce que nous ne pouvons nous dispenser de raconter, le destin des États tenant parfois à ces sortes de fils plus légers que ceux qui volent à travers les airs, échappés au fuseau de la Vierge.

Après avoir quitté Yvonnet, Maldent avait continué son chemin.

Arrivé à Savy, il s’était, au détour d’une rue, trouvé en présence d’une patrouille de nuit.

Fuir était impossible : il avait été vu ; fuir, c’eût été donner des soupçons ; d’ailleurs, deux ou trois cavaliers, en mettant leurs chevaux au

 

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galop, l’eussent facilement rejoint.

Il se jeta dans l’embrasure d’une porte.

– Qui vive ? cria une voix.

Maldent connaissait les mœurs picardes ; il savait qu’il était rare que les paysans fermassent les portes de leurs maisons au verrou ; il appuya sur le loquet : le loquet céda, la porte s’ouvrit.

– C’est ti tai, not’ pove homme ? demanda une voix de femme.

– Ah ! oui-dà, c’est mi, répondit Maldent, qui parlait le patois picard dans toute sa pureté, étant de Noyon, une des capitales de la Picardie.

– Oh ! dit la femme, j’crayais mi éque t’étais défuncté !

– Bon ! dit Maldent, ti va ben vir éque no !

Et, fermant la porte au verrou, il s’approcha du lit.

Si rapidement que Maldent eût disparu dans la maison, un cavalier l’avait vu disparaître, mais sans pouvoir dire précisément par quelle porte il avait disparu.

 

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Or, comme cet homme pouvait être quelque espion suivant la patrouille, le cavalier, avec trois ou quatre de ses camarades, frappait déjà à la porte voisine, diligence qui prouvait à Maldent qu’il n’avait pas de temps à perdre.

Mais Maldent connaissait mal les localités ; il alla se jeter à corps perdu dans une table couverte de pots et de verres.

– Què qui gnia donc ? demanda la femme effrayée.

– Y gnia éque j’dégriboule ! dit Maldent.

– Feut-i ête si viux pour ête si bête ! murmura la femme.

Malgré le peu de galanterie de l’apostrophe, l’aventurier se contenta de répondre entre ses dents quelques mots de tendresse et, tout en se déshabillant, s’approcha du lit.

Il ne doutait pas que l’on ne frappât bientôt à la porte qui venait de s’ouvrir pour lui comme on frappait à la porte voisine, et il tenait fort à ce qu’on ne le reconnût pas pour étranger à la maison.

 

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Or, le moyen de n’être pas reconnu pour étranger à la maison, c’était d’occuper la place du maître de la maison.

L’habitude que Maldent avait prise de dépouiller les autres faisait qu’il était très prompt à se dépouiller lui-même ; en un tour de main, ses vêtements furent à terre ; il les poussa du pied sous le lit, leva la couverture et se fourra dessous.

Mais il ne suffisait point à Maldent d’être tenu par les étrangers pour le maître de la maison ; il fallait encore que l’aigre femelle qui venait de l’apostropher si impoliment sur sa maladresse ne pût pas dire qu’il ne l’était point.

Maldent recommanda son âme à Dieu et, sans savoir à qui il avait affaire, il s’empressa de prouver à son hôtesse, jeune ou vieille, qu’il n’était point défuncté ainsi qu’elle l’avait cru, ou plutôt ainsi qu’elle avait feint de le croire.

C’était une manière de faire ses preuves, comme eût dit M. d’Hozier, qui plaisait fort à la bonne dame ; aussi fut-elle la première à se plaindre du dérangement quand, après avoir visité la maison voisine, occupée seulement par une

 

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vieille femme de soixante ans et une petite fille de neuf ou dix, les cavaliers, qui tenaient à savoir quel était l’homme qu’ils avaient entrevu et qui avait été si prompt à disparaître, vinrent frapper à celle de la maison où était véritablement entré Maldent.

– Ah ! min Diu ! dit la femme, què qui gnia, Gosseu ?

– Bien, dit Maldent à lui même, il paraît que je m’appelle Gosseu... C’est toujours bon à savoir.

Puis, à son hôtesse :

– Quà qui gnia ? Va-t-en vir tai-meume.

– Mais, zernidiu ! ils vont écramouler la porte ! s’écria la femme.

– Bon ! qu’ils l’écramoulent ! répondit Maldent.

Et, sans s’inquiéter des soldats, l’aventurier reprit où il l’avait quittée la conversation interrompue ; de sorte que, lorsque la porte céda sous les coups de botte des cavaliers, personne – et, un instant, son hôtesse moins que personne – n’avait le droit de lui contester le titre de maître

 

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de maison.

Les soldats entrèrent, jurant, sacrant, blasphémant ; mais, comme ils juraient, sacraient et blasphémaient en espagnol et que Maldent leur répondait en picard, le dialogue devint bientôt si confus que les soldats jugèrent à propos d’allumer une chandelle afin que l’on se vît au moins, si l’on ne se comprenait pas.

C’était le moment critique ; aussi, pendant qu’un soldat battait le briquet, Maldent jugea-t-il prudent de mettre, en deux mots, son hôtesse au courant de la situation.

Il faut dire, à l’honneur de celle-ci, que son premier mouvement fut de ne point entrer dans la conspiration.

– Ah ! s’écria-t-elle, vous n’êtes pau é ce pove Gosseu !... Dégaloppez-mai vitemeint hors d’ici, grand r’nidiu !

– Bon ! dit Maldent, j’sus Gosseu, pisque j’sus dans son lit !

Il paraît que l’argument sembla péremptoire à l’hôtesse de Maldent car elle n’insista pas

 

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davantage, et après avoir, à la lueur de la chandelle qui venait de prendre flamme, jeté un regard sur son mari improvisé, elle murmura :

– À tout péqué miséricorde ! I n’faut mi vouloir l’mort du péqueu, comme dit l’Évangile d’not’Seingneu.

Et elle tourna le nez du côté de la ruelle.

Maldent profita de la lumière qui venait d’être faite pour jeter un regard autour de lui.

Il était dans une maison de paysan aisé : table de chêne, armoire de noyer, rideaux de serge ; sur une chaise, tout préparé, s’étalait le costume complet du dimanche que, par les soins de sa ménagère, le véritable Gosseu devait trouver à son retour.

Les soldats, de leur côté, regardaient d’un œil non moins rapide et non moins observateur et, comme rien au monde ne pouvait éveiller leurs soupçons à l’endroit de Maldent, ils commencèrent à parler entre eux en espagnol, mais sans menace ; ce que Maldent eût reconnu facilement, quand bien même il n’eût pas compris

 

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l’espagnol à peu près aussi clairement qu’il comprenait le picard.

Il s’agissait tout simplement de le prendre pour guide, les soldats ayant peur de s’égarer dans le trajet de Savy à Dallon.

Voyant qu’il ne courait pas d’autre danger que celui-là et que même ce danger qu’il courrait lui donnait toute chance de s’échapper, Maldent prit le haut de la conversation.

– Ah çà, messieurs les soldats, dit-il, i n’faut pau tant laisser fertouiller vot’laingue dans vos bouques... Dites vite vos volontés.

Alors, le chef, qui parlait un peu plus français que les autres, comprenant à peu près l’apostrophe de Maldent, s’approcha du lit et lui fit entendre que, ce qu’on désirait, c’était qu’il se levât d’abord.

Mais Maldent secoua la tête.

– Je n’peux mi, dit-il.

– Comment, tu ne peux pas ? dit le chef.

– No !

 

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– Et pourquoi ça, no ?

– Pasque, en passant par la voyette de la Bourbatrie, j’m’a laissé dégribouler deins l’carrière, éque j’n’ai la gaimbe foulée.

Et Maldent fit, avec le haut de son corps et ses deux coudes, le simulacre d’un homme qui boîte.

– Bon ! dit le sergent, en ce cas, on te donnera un cheval.

– Oh ! répondit Maldent, merchi ! Je n’sais ni monter à chevau ; à beudet, bon !

– Alors, tu apprendras, dit le sergent.

– No, no, no ! dit Maldent en secouant la tête de plus fort en plus fort, je ne monte mi à chevau !

– Ah ! tu ne montes mi à chevau ! dit l’Espagnol s’approchant de Maldent, et levant son fouet ; nous allons voir !

– J’monte à chevau ! j’monte à chevau ! dit Maldent en se jetant en bas du lit et en sautillant sur une jambe comme si effectivement il ne pouvait pas se poser sur l’autre.

 

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– À la bonne heure ! dit l’Espagnol. Et maintenant, habillons-nous lestement.

– Bon ! bon ! fit Maldent ; mais n’criez pau tant, qu’vous aller réveiller mi pov’ Cath’ reine, qu’est infieuvrée pasqu’il li pousse eine gross’ deint... Dors, mi pov’ Cath’ reine ! dors !

Et Maldent, toujours sautant sur un pied, jeta le drap par-dessus la tête de Cath’ reine, qui n’avait rien de mieux à faire que de simuler le sommeil.

Quant à Maldent, il avait son idée en recouvrant avec le drap la tête de Catherine ; il avait guigné sur la chaise les nippes toutes flambantes neuves de maître Gosseu, et il avait eu l’idée peu charitable de se les approprier, au lieu de l’habit de soudard tout dépenaillé qu’il avait précautionnellement poussé sous le lit.

Il trouvait à cette substitution un double avantage : c’était d’avoir des chausses et un pourpoint neufs, au lieu d’un vieux pourpoint et des vieilles chausses ; et ensuite d’être vêtu en paysan au lieu d’être vêtu en militaire, ce qui lui donnait une plus grande sécurité pour accomplir

 

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le reste de son voyage.

Il commença donc à revêtir l’habit des dimanches du pauvre Gosseu, avec autant de tranquillité que si la mesure en eût été prise sur lui-même et qu’il l’eût payé de sa propre bourse.

On comprend du reste que Catherine s’occupait peu de regarder ce qui se passait : elle ne demandait plus qu’une chose, c’est que son faux mari s’en allât, et bien vite.

De son côté, Maldent, qui craignait à chaque instant de voir apparaître sur le seuil de la porte le vrai Gosseu, se dépêchait du mieux qu’il pouvait.

Il n’y avait pas jusqu’aux soldats, pressés d’arriver à Dallon, qui n’aidassent Maldent à revêtir les frusques de Gosseu.

Au bout de dix minutes, l’affaire fut bâclée. C’était un miracle comme les habits de Gosseu allaient bien à Maldent !

Une fois habillé, Maldent prit la chandelle sous prétexte de chercher son chapeau ; mais Maldent, en se heurtant à un tabouret, laissa échapper de ses mains la chandelle, qui s’éteignit.

 

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– Ah ! dit-il en grommelant contre lui-même, gnia ren d’pus bête au monne qu’ein paysan qui n’a pau d’esprit !

Continuer : partie 2 sur 4