Le page du duc de Savoie 3

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 4

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Le page du duc de Savoie 3

Chapitre XVI

 

Un roi de France n’a que sa parole.

 

Cinq minutes après, Emmanuel Philibert entrait par une porte et Marguerite de France par l’autre.

Un éclair de joie passa sur le visage des deux jeunes gens en voyant le blessé de retour à la vie. En effet, grâce au breuvage presque magique dont il venait d’avaler quelques gouttes, il s’était fait, relativement à l’état de léthargique torpeur dans lequel ils l’avaient laissé, une notable amélioration chez Henri.

Catherine fit un pas en arrière pour céder au prince de Savoie et à Marguerite la place qu’elle occupait près du lit du blessé.

Tous deux s’agenouillèrent devant le roi mourant.

 

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– C’est bon, dit Henri laissant voir sur son visage pâle comme un rayon de joie ; vous êtes bien ainsi, mes enfants ; demeurez donc où vous êtes.

– Ô sire ! murmura Emmanuel, quelle espérance !

– Ô mon frère ! dit Marguerite, quel bonheur !

– Oui, dit Henri, il y a un bonheur et j’en remercie Dieu : c’est que la connaissance me soit revenue ; mais il n’y a pas d’espoir... Ne comptons donc pas sur ce qui ne peut être et agissons comme des gens pressés. Emmanuel, prenez la main de ma sœur.

Emmanuel obéit. La main de Marguerite venait de faire, il est vrai, la moitié du chemin pour aller trouver la sienne.

– Prince, continua Henri, j’ai désiré votre mariage avec Marguerite alors que je me portais bien ; aujourd’hui que je suis mourant, non seulement je le désire encore, mais, qui plus est, je l’exige.

– Sire, répéta le duc de Savoie.

 

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– Bon frère ! dit Marguerite en baisant la main du roi.

– Écoutez, reprit Henri, en donnant à sa voix une solennité suprême, écoutez, Emmanuel ; non seulement vous êtes un grand prince maintenant, grâce aux provinces que je vous ai rendues, un noble gentilhomme, grâce à vos aïeux ; mais encore vous êtes un honnête homme, grâce à votre esprit droit et à votre cœur généreux. Emmanuel, c’est à l’honnête homme que je m’adresse.

Emmanuel Philibert releva sa noble tête ; la loyauté de son âme brilla dans ses yeux et, de cette voix douce et ferme qui lui était particulière :

– Parlez, sire, dit-il.

– Emmanuel, continua le roi, une paix vient d’être signée ; cette paix est désavantageuse à la France...

Le prince fit un mouvement.

– Mais peu importe, puisqu’elle est signée ! Cette paix vous fait à la fois l’allié de la France et

 

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de l’Espagne ; vous êtes cousin du roi Philippe mais vous allez vous trouver l’oncle du roi François. Votre épée est aujourd’hui d’un grand poids dans la balance où Dieu pèse la destinée des royaumes : c’est cette épée qui a ouvert les bataillons de Saint-Laurent ; c’est elle qui a renversé les remparts de Saint-Quentin. Eh bien, j’adjure cette épée d’être aussi juste que son maître est loyal, d’être aussi terrible que son maître est courageux ! Si la paix jurée entre moi et le roi Philippe II est rompue par la France, que cette épée se tourne contre la France ; si cette paix est rompue par l’Espagne, que cette épée se tourne contre l’Espagne ! Si la place de connétable était vacante, Dieu m’est témoin, duc Emmanuel Philibert, que je vous la donnerais comme au prince qui a épousé ma sœur, comme au chevalier défendant les marches de mon royaume. Mais cette place est tenue par un homme à qui je devrais la retirer peut-être, mais qui, au bout du compte, m’a servi ou a cru me servir loyalement. Tout est donc bien comme cela est ; tout est donc mieux, dirais-je même, car vous ne vous croirez engagé par rien que la

 

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justice et le droit. Or, si la justice et le droit sont pour la France, votre bras et votre épée seront pour la France ; si la justice et le droit sont pour l’Espagne, votre bras et votre épée seront contre la France. Me jures-tu cela, duc de Savoie ?

Emmanuel Philibert étendit la main vers Henri.

– Par ce cœur loyal qui en appelle à ma loyauté, dit-il, je le jure !

Henri respira.

– Merci ! dit-il.

Puis, après un instant pendant lequel il parut remercier Dieu mentalement :

– Et maintenant, dit-il, quel jour les formalités nécessaires à votre mariage, et qui l’ont retardé jusqu’à présent, seront-elles accomplies ?

– Le 9 juillet, sire.

– Eh bien, jure aussi que, moi mort ou vivant, près de mon lit ou sur ma tombe, vos noces seront célébrées le 9 juillet.

Marguerite jeta sur Emmanuel un regard

 

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rapide et dans lequel se cachait un reste d’anxiété.

Mais lui, rapprochant la tête de Marguerite de la sienne et la baisant au front ainsi qu’il eût fait à une sœur :

– Sire, dit-il, recevez ce second serment comme vous avez reçu le premier. Je les prononce tous deux avec une solennité égale ; et que Dieu me punisse, par conséquent, d’une égale punition si je manquais à l’un ou à l’autre !

Marguerite pâlit et sembla près de s’évanouir.

En ce moment, la porte s’ouvrit, timide et hésitante et, dans l’entrebâillement, apparut la tête du Dauphin.

– Qui entre ? demanda le roi dont tous les sens avaient acquis cette acuité particulière aux sens des malades.

– Oh ! mon père parle ! s’écria le Dauphin perdant toute timidité et s’élançant dans la chambre.

Le visage d’Henri s’éclaira.

– Oui, mon fils, dit-il ; et tu es le bienvenu

 

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dans cette chambre car j’ai quelque chose d’important à te dire.

Puis, au duc de Savoie :

– Emmanuel, continua-t-il, tu viens d’embrasser ma sœur, qui va être ta femme ; embrasse mon fils, qui sera ton neveu.

Emmanuel prit l’enfant dans ses bras, le serra tendrement sur sa poitrine et le baisa sur les deux joues.

– Tu te rappelleras tes deux serments, frère ? dit le roi.

– Oui, sire, et aussi fidèlement l’un que l’autre, je vous le jure !

– C’est bien... Maintenant, qu’on me laisse seul avec le Dauphin.

Emmanuel et Marguerite se retirèrent ; mais Catherine resta à la même place.

– Eh bien ? fit le roi s’adressant à elle.

– Moi aussi, sire ? demanda Catherine.

– Vous aussi, oui, madame, répondit le roi.

– Quand le roi désirera me revoir, il me fera

 

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demander, dit la Florentine.

– Cet entretien fini, vous pourrez rentrer, madame, dit Henri, que je vous fasse demander ou non ; mais, ajouta-t-il avec un triste sourire, il est probable que je ne vous ferai pas demander, car je me sens bien faible... Quoi qu’il en soit, venez toujours.

Catherine fit un mouvement pour sortir directement ; mais sans doute réfléchit-elle, et, décrivant une courbe, elle vint, en s’inclinant devant le lit, baiser la main du roi.

Puis elle sortit, laissant pour ainsi dire derrière elle, dans la chambre du mourant, un long regard plein d’inquiétude.

Quoique le roi eût entendu la porte se refermer sur Catherine, il attendit encore un instant ; puis, s’adressant au Dauphin :

– Votre mère n’est plus là, François ? demanda-t-il.

– Non, sire, répondit le Dauphin.

– Fermez la porte derrière elle et revenez promptement près de mon lit, car je me sens de

 

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plus en plus faible.

François se hâta d’obéir ; il poussa le verrou et, revenant près du roi :

– Oh ! mon Dieu, sire, dit-il, vous êtes bien pâle ! Que puis-je faire pour votre service ?

– Appelez le médecin d’abord, dit Henri.

– Messieurs ! cria le Dauphin en se tournant vers les deux praticiens, venez vite ! le roi vous réclame.

Vésale et Ambroise Paré se rapprochèrent du lit.

– Voyez-vous ! dit Vésale à son confrère, qu’il venait sans doute de prévenir de la prochaine défaillance du roi.

– Messieurs, dit Henri, de la force, de la force ! donnez-moi de la force !

– Sire... répondit Vésale en hésitant.

– N’avez-vous donc plus de cet élixir ? demanda le mourant.

– Si fait, sire, reprit Vésale.

– Eh bien ?

 

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– Sire, cette liqueur ne donne au roi qu’une force factice...

– Qu’importe, pourvu que ce soit de la force !

– Et peut-être son abus abrégera-t-il les jours de Votre Majesté.

– Monsieur, la question n’est plus maintenant dans la durée... Que je puisse dire au Dauphin ce que j’ai à lui dire et que je meure au dernier mot, c’est tout ce que je demande.

– Sire, un ordre de Votre Majesté ! car c’est en hésitant déjà que je vous ai donné une seconde fois de cette liqueur.

– Donnez-moi de votre élixir une troisième fois, monsieur, je le veux !...

Et sa tête s’affaissa sur l’oreiller, et ses yeux se fermèrent, et une si mortelle pâleur se répandit sur ses joues, qu’on eût cru qu’il allait expirer.

– Mais mon père se meurt ! mon père se meurt ! s’écria le Dauphin.

– Hâtez-vous, André, dit Ambroise : le roi est bien mal !

 

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– Le roi a encore trois ou quatre jours à vivre, ne craignez rien, répondit Vésale.

Et, sans se servir, cette fois, de la cuillère de vermeil, il laissa tomber directement, de la bouteille sur les lèvres entrouvertes du roi, quelques gouttes de l’élixir.

L’effet en fut plus lent cette fois que les précédentes mais il n’en fut pas moins efficace.

Quelques secondes s’étaient à peine écoulées, que les muscles du visage frissonnèrent, que le sang parut de nouveau circuler sous la peau, que les dents se desserrèrent, et que l’œil se rouvrit, vitreux d’abord, puis s’éclaircissant peu à peu.

Le roi respira ou plutôt soupira.

– Oh ! dit-il, grâce à Dieu...

Et il chercha du regard le Dauphin.

– Me voici, mon père, dit celui-ci agenouillé devant le lit et se rapprochant du chevet.

– Paré, dit le roi, soulevez-moi avec des oreillers et mettez mon bras autour du cou du Dauphin, afin que je m’appuie sur lui en descendant la dernière marche de mon tombeau.

 

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Les deux praticiens étaient encore près du roi. Alors, avec cette habileté que donne la connaissance anatomique du corps humain, Vésale, glissant les coussins d’un canapé derrière les oreillers du chevet royal, souleva Henri de manière à le placer sur son séant, tandis qu’Ambroise Paré arrondissait autour du cou du Dauphin le bras du blessé, auquel la paralysie donnait déjà le froid et la pesanteur de la mort.

Puis tous deux s’éloignèrent discrètement.

Le roi fit un effort et les lèvres du père touchèrent celles du fils.

– Mon père ! mon père ! murmura l’enfant pendant que deux grosses larmes roulaient de ses yeux sur ses joues.

– Mon fils, lui dit le roi, tu as seize ans, tu es un homme et je vais te parler comme à un homme.

– Sire !...

– Je dis plus : tu es roi, car je me regarde déjà comme absent de ce monde, et je vais te parler comme à un roi.

 

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– Parlez, mon père, dit le jeune homme.

– Mon fils, continua Henri, j’ai commis par faiblesse, jamais par haine ni méchanceté, bien des fautes dans ma vie...

François fit un mouvement.

– Laisse-moi dire... Il convient que je me confesse à toi, mon successeur, pour que tu évites ces fautes où je suis tombé.

– Ces fautes, mon père, si elles existent, dit le Dauphin, ce n’est pas vous qui les avez commises.

– Non, mon enfant ; mais c’est moi qui en réponds devant Dieu et devant les hommes... Une des dernières et des plus grandes, continua le roi, a été commise à l’instigation du connétable et de madame de Valentinois... J’avais un bandeau sur les yeux, j’étais insensé ; je te demande pardon, mon fils !

– Oh ! sire ! sire ! s’écria le Dauphin.

– Cette faute, c’est la paix signée avec l’Espagne, c’est l’abandon du Piémont, de la Savoie, de la Bresse, du Milanais, de cent quatre-

 

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vingt-dix-huit places fortes, en échange desquelles la France ne reçoit que Saint-Quentin, Ham et Catelet... Tu écoutes ?

– Oui, mon père.

– Tout à l’heure, ta mère était là ; elle me reprochait cette faute et elle s’offrait à la réparer.

– Comment cela, sire ? fit le Dauphin avec un mouvement ; puisque votre parole est donnée !

– Bien, François ! bien ! dit Henri. Oui, la faute est grande ; mais la parole est donnée, François... quelque chose que l’on te dise, quelque instance que l’on te fasse, quelque séduction qu’on emploie ; une femme dût-elle te supplier dans l’alcôve, un prêtre dût-il t’adjurer dans le confessionnal ; dût-on, à l’aide de la magie, évoquer mon fantôme pour te faire croire que l’ordre vient de moi, mon fils, sur l’honneur de mon nom, qui est la dorure du tien, ne change rien au traité de Cateau-Cambresis, si désastreux qu’il soit ! n’y change rien, surtout parce qu’il est désastreux, et conserve toujours dans la bouche et dans le cœur cette maxime du roi Jean : « Un roi de France n’a que sa parole ! »

 

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– Mon père, dit le Dauphin, je vous jure par l’honneur de votre nom qu’il sera fait ainsi que vous le désirez.

– Si ta mère insiste ?...

– Je lui dirai, sire, que je suis votre fils aussi bien que le sien.

– Si elle ordonne ?...

– Je lui répondrai que je suis roi et que c’est à moi de donner des ordres, et non à en recevoir.

Et, en disant ces mots, le jeune prince se redressa avec cette fierté toute particulière aux Valois.

– Bien, mon fils ! dit Henri, bien ! Voilà ce que j’avais à te dire... Et maintenant, adieu ! je sens que je m’affaiblis ; je sens que mon œil se ferme, que ma voix s’éteint... Mon fils, répète sur mon corps sans mouvement le même serment que tu viens de me faire, pour que tu sois engagé à la fois avec le vivant et avec le mort. Puis, le serment fait, moi évanoui, moi mort par conséquent, tu pourras rouvrir à ta mère... Adieu, François ! adieu, mon fils !... Embrasse ton père

 

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une dernière fois... Sire ! vous êtes roi de France !

Et Henri laissa retomber sa tête pâle et immobile sur son oreiller.

François suivit, avec son corps souple et flexible comme un jeune roseau, le mouvement du corps de son père ; puis, se relevant et étendant avec solennité la main sur ce corps que l’on pouvait, dès ce moment, considérer comme un cadavre :

– Mon père, dit-il, je vous renouvelle le serment de tenir fidèlement la paix jurée, si désastreuse qu’elle soit pour la France ; de ne rien laisser ôter, de ne rien laisser ajouter au traité, quelque instance qu’on fasse près de moi, et quelle que soit la personne qui insiste ! Que Dieu reçoive donc mon serment comme vous l’avez reçu ! Un roi de France n’a que sa parole !

Et, baisant une dernière fois les lèvres froides et pâles de son père, à peine entrouvertes par le souffle de l’agonie, il alla ouvrir à la reine Catherine, qu’il trouva debout, raide et immobile, derrière la porte, attendant avec impatience la fin de cet entretien auquel il ne lui avait pas été

 

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donné d’assister.

Le 9 juillet suivant, près du lit du roi, chez lequel la vie continuait de persister, quoiqu’elle ne se trahît que par un léger souffle dont la moiteur ternissait à peine un miroir, Emmanuel Philibert de Savoie prit solennellement pour épouse Marguerite de France, duchesse de Berry, le cardinal de Lorraine officiant, et toute la cour assistant à cette cérémonie, qui alla s’achever à la lueur des flambeaux, un peu après minuit, dans l’église Saint-Paul.

Le lendemain, 10 juillet, vers quatre heures de l’après-midi, c’est-à-dire à la même heure où, dix jours auparavant il avait été si malencontreusement frappé par le comte de Montgomery, le roi rendit le dernier soupir sans effort ni convulsion, ainsi que l’avait prédit André Vésale.

Il était âgé de quarante ans, trois mois et dix jours, et avait régné douze ans et trois mois.

Il eut ce mérite, sur son père, de garder, mort, à Philippe II une parole que son père n’avait point gardée, vivant, à Charles Quint.

 

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Le même jour, madame de Valentinois, qui était restée au palais des Tournelles jusqu’au dernier soupir du roi, quitta ce palais pour se retirer dans son château d’Anet.

Le même soir, toute la cour retourna au Louvre, les deux médecins et quatre prêtres restant seuls près du cadavre royal : les deux médecins pour l’embaumer, les quatre prêtres pour prier sur lui.

À la porte de la rue, Catherine de Médicis et Marie Stuart se trouvèrent en présence.

Catherine, selon l’habitude de préséance contractée depuis dix-huit ans, allait sortir la première ; mais, tout à coup, elle s’arrêta et, cédant le pas à Marie Stuart :

– Passez, madame, dit-elle avec un soupir : vous êtes la reine !

 

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XVII

 

Où le traité s’exécute.

 

Henri II était mort en véritable roi de France, se soulevant sur son lit d’agonie pour ratifier les promesses faites.

Le 2 juillet 1550 furent expédiées les lettres patentes qui rendaient ses États à Emmanuel Philibert.

Le prince envoya sur-le-champ, pour procéder à cette reprise de possession, trois des seigneurs qui lui avaient été le plus dévoués dans sa mauvaise fortune.

C’étaient son lieutenant général en Piémont, Amédée de Velpergue ; son lieutenant général en Savoie, le maréchal de Chatam, et son lieutenant général en Bresse, Philibert de la Beaume, seigneur de Montfalconnet.

 

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Cette fidélité du roi Henri II à tenir ses promesses exaspéra toute la seigneurie de France, dont Brantôme se fait l’organe :

« La chose, dit le chroniqueur, fut mise en délibération, et fortement débattue au conseil ; les uns soutenoient que François II n’étoit point obligé de remplir les engagements pris par son père, surtout vis-à-vis d’une puissance inférieure ; les autres opinoient pour attendre la majorité du jeune roi : ils disoient que la duchesse de Savoie n’avoit déjà apporté que trop d’avantages à son mari, et que l’établissement de dix filles de France eût moins coûté à la couronne.

» Car, ajoute le sire de Brantôme, de grand à grand, il n’y a que la main, mais non pas de grand à petit. C’est au grand à faire la part ; c’est au petit à se contenter de celle que veut bien lui assigner le plus fort, et celui-ci n’est tenu de se régler que par son droit et sa convenance. »

La morale, comme on le voit, était large et facile ; et si, de nos jours, on la met encore en pratique, on en voile au moins la théorie.

 

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Aussi les Français, qui tenaient le Piémont depuis vingt-trois ans, eurent-ils toutes les peines du monde à l’abandonner et peu s’en fallut qu’ils ne se révoltassent contre les ordres de la cour.

Trois commandements successifs durent être faits au maréchal de Bourdillon pour qu’il évacuât les places de sûreté et, avant de les remettre aux officiers piémontais, il exigea que l’ordre fût enregistré au Parlement.

Quant à Emmanuel Philibert, quelque désir qu’il eût de retourner dans ses États, il était encore retenu en France pour certains devoirs indispensables.

D’abord, il avait à aller prendre congé à Bruxelles du roi Philippe II et à lui remettre le gouvernement des Pays-Bas, qu’il tenait de lui.

Philippe II nomma gouvernante des Flandres, en place d’Emmanuel Philibert, sa sœur naturelle Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme ; puis, absent depuis longtemps lui-même d’Espagne, il songea à y retourner avec sa jeune épouse.

Emmanuel Philibert ne voulut abandonner le

 

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roi Philippe II que lorsque, selon son expression, la terre lui manquerait pour le suivre ; en conséquence, il l’accompagna jusqu’à Middelbourg, où le roi s’embarqua le 25 août.

Puis Emmanuel Philibert revint à Paris, où l’appelait le sacre du jeune roi.

Le jeune roi partait pour le château de Villers-Cotterêts avec toute sa cour, sous le prétexte de chercher la retraite, mais en réalité pour s’y amuser tout à son aise.

Les pères qui laissent un trône pour héritage laissent rarement un long regret.

Le roi, dit M. de Montlenchamp, un des historiens d’Emmanuel Philibert, alla se divertir au château de Villers-Cotterêts, et prit avec lui le duc de Savoie, son oncle, qui y tomba malade de la fièvre.

Le château de Villers-Cotterêts, commencé par François Ier, venait d’être achevé par Henri II et l’on peut voir, même aujourd’hui, sur la façade qui regarde l’église, le chiffre du roi Henri II et de Catherine de Médicis, un H et un K –

 

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Catherine s’écrivait alors avec un K – entourés des trois croissants de Diane de Poitiers ; singulière alliance, moins singulière cependant à cette époque que dans la nôtre, que l’adjonction de la maîtresse à la vie conjugale.

La bonne princesse Marguerite, qui adorait son beau duc de Savoie, se constitua sa garde-malade, sans vouloir qu’il prît rien d’une autre main que de la sienne ; par bonheur, la fièvre qui tenait le duc n’était qu’une fièvre de fatigue mêlée de sombres regrets : Emmanuel Philibert avait regagné un duché royal, mais il avait perdu le cœur de son cœur ! Leona était retournée en Savoie et était allée attendre, au village d’Oleggio, le 17 novembre qui devait les réunir chaque année.

Enfin, cette puissante fée qu’on appelle la jeunesse vainquit fatigues et douleurs : la fièvre s’envola sur un dernier rayon de soleil d’été, et, le 21 septembre, le duc Emmanuel put accompagner le jeune roi François II et la reine Marie Stuart, qui avaient trente-quatre ans à eux deux, au sacre de Reims.

 

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Au moment où Dieu abaissa les yeux sur celui que l’huile sainte faisait son élu, il dut, certes, prendre en pitié ce roi qui ne devait vivre qu’un an, puis mourir d’une mort mystérieuse, et cette reine qui devait rester prisonnière vingt ans, puis mourir d’une mort sanglante !

Dans un autre livre, dont les premiers chapitres sont déjà faits 1, nous essayerons de peindre ce règne d’un an quatre mois et vingt-cinq jours pendant la durée duquel se passèrent tant d’événements.

Le roi, sacré et ramené à Paris, Philibert se trouva quitte en quelque sorte envers ces deux têtes couronnées, et il quitta son neveu de France, comme il avait quitté son cousin d’Espagne, afin de retourner dans ses États d’où il était absent depuis si longtemps, depuis de si longues années !

La duchesse Marguerite accompagna son époux jusqu’à Lyon ; mais là, elle le quitta. Ce devait être une chose déplorable que la situation

 

1 L’Horoscope.

 

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de ce pauvre duché de Savoie, après une occupation étrangère de vingt-trois ans, et le duc Emmanuel avait cette coquetterie bien naturelle de remettre un peu d’ordre dans ses États avant de les faire voir à sa nouvelle épouse.

Puis, il faut le dire, le mois de novembre approchait et, depuis que Leona avait quitté Emmanuel à Écouen, Emmanuel était resté l’œil fixé sur ce point lumineux du 17 novembre comme, dans une nuit sombre et pleine de tristesse, le pilote reste l’œil fixé sur la seule étoile qui brille au ciel.

Scianca-Ferro ramena la duchesse à Paris, puis, de son côté, le duc, après avoir fait une pointe en Bresse, revint à Lyon, s’embarqua sur le Rhône, où il faillit périr dans une tempête et, ayant pris terre à Avignon, il s’achemina vers Marseille, où l’attendaient une troupe de seigneurs savoisiens que lui amenait André de Provana.

Cette brave troupe, composée de gentilshommes restés fidèles au duc, n’avait pas su, dans son impatience, attendre sur ses terres

 

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l’arrivée de son souverain ; elle accourait au-devant de lui, pressée qu’elle était de lui rendre hommage.

Au milieu des fêtes que donna Marseille au duc de Savoie, un souvenir royal vint chercher Emmanuel Philibert : François II envoya à son oncle le grand collier de l’ordre de Saint-Michel. Il est vrai que ce n’était pas un don bien précieux, le roi de France venait de le donner, un peu au hasard, à dix-huit personnes parmi lesquelles il y en avait au moins douze d’un contestable mérite. « Aussi l’appelait-on, dit l’historien qui nous fournit ces détails, le collier à toutes bêtes ! »

Mais, avec sa courtoisie ordinaire, Emmanuel le prit et le baisa en disant : « Tout ce qui vient de mon neveu m’est cher, tout ce qui vient du roi de France m’est précieux. »

Et il le mit à l’instant même à son cou, près du collier de la toison d’or, pour indiquer qu’il ne faisait point de différence entre ces dons qui lui venaient du roi de France et ceux qui lui venaient du roi d’Espagne.

À Marseille, le duc s’embarqua pour Nice ; –

 

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Nice, la seule ville qui lui fût restée quand il avait perdu toutes les autres et que toutes les autres l’avaient abandonné. Il est vrai que Nice veut dire victoire. Aussi les écrivains du temps, beaux esprits s’il en fut, ne manquèrent-ils pas de dire qu’au milieu de tous ses malheurs, la Victoire était restée fidèle à Emmanuel Philibert.

Ce dut être pour Emmanuel une grande joie, et en même temps un grand orgueil, de rentrer homme, prince et triomphant dans le château défendu par ce brave Montfort, dont les armes étaient des pals et la devise : « Il faut tenir », où il était entré faible, enfant et fugitif.

Mais nous n’essayerons point de dire ce qui se passa en lui : ce serait vouloir faire l’histoire des sensations, et nous ne connaissons pas d’historien assez fort pour la raconter.

Là seulement, et par les rapports des fidèles serviteurs qu’il avait gardés en Piémont, en Bresse et en Savoie, il eut un état exact de la situation de ces trois provinces.

Le pays était en ruines. Les provinces transalpines, enclavées dans le territoire français,

 

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étaient entièrement ouvertes et coupées en deux par l’apanage du duc de Nemours, attaché à la France.

C’était un reste de la politique de François I er. François Ier, pour détacher de Charles III, père d’Emmanuel, jusqu’à ses plus proches parents, attira près de lui Philippe, frère cadet du prince, et dont l’apanage embrassait presque une moitié de la Savoie ; puis, une fois à la cour de France, il le maria à Charlotte d’Orléans et l’investit du duché de Nemours.

On se rappelle avoir vu, à Saint-Germain, Jacques de Nemours, fils de Philippe, et l’y avoir vu tout dévoué aux intérêts de la France.

D’un autre côté, les Bernois et les Valentinois contestaient à Emmanuel Philibert tout ce qu’ils avaient enlevé à son père sur les bords du lac Léman ; tout cela soutenu par Genève, foyer d’hérésie et d’indépendance, il était évident qu’il faudrait traiter avec eux.

En outre, le Piémont, la Bresse et la Savoie manquaient de places de défense, les Français ayant abattu celles qui les gênaient et n’ayant

 

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conservé que les citadelles des cinq villes où ils devaient tenir garnison jusqu’à ce que la duchesse de Savoie fût accouchée d’un garçon. C’étaient les Français aussi qui avaient fixé les impôts et qui les avaient touchés ; le fixe était donc anéanti, les meubles des maisons princières se trouvaient dilapidés et, quant aux joyaux de sa couronne et à ceux qui lui appartenaient personnellement, il y avait longtemps que le prince avait fait argent de ceux auxquels il ne tenait pas et avait remis aux mains des usuriers ceux auxquels il tenait et qu’il voulait reprendre un jour.

Pour faire face à cette pénurie, le duc revenait dans ses États avec cinq ou six cents écus d’or seulement provenant de la dot de la princesse Marguerite et de la rançon de Montmorency et de Dandelot.

Puis, l’absence et le malheur, ces deux grands dissolvants de tous les devoirs, de tous les amours, de tous les dévouements, avaient produit leur effet ordinaire : la noblesse, qui n’avait pas vu Emmanuel depuis son enfance, avait oublié

 

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son prince et s’était habituée à vivre comme une espèce de confédération libre – il en était ainsi, au quinzième et au seizième siècles, même chez les souverains forts et régnants ; à plus forte raison chez ceux qui, impuissants à se protéger eux-mêmes, ne pouvaient protéger et maintenir les autres.

C’était ainsi que Philippe de Commines, par exemple, avait abandonné le duc de Bourgogne pour se donner à Louis XI ; que Tanneguy du Châtel et le vicomte de Rohan, sujets du duc de Bretagne, s’étaient donnés à la France, et qu’en échange, Durfé, sujet du roi de France, s’était donné au duc de Bretagne.

Il y avait mieux : la plupart de ces gentilshommes, tout en restant Savoyards, étaient pensionnaires du roi François et du roi Philippe, et portaient l’écharpe de France et d’Espagne ; enfin, comme une lèpre au cœur, l’ingratitude avait gagné les grands, l’indifférence et l’oubli étaient descendus chez les petits.

C’est que, peu à peu, les villes du Piémont s’étaient accoutumées à la présence des Français ;

 

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les vainqueurs s’y étaient montrés très modérés ; ils n’y levaient de contributions que ce qui était absolument nécessaire et, n’imposant aucune police locale, ils laissaient chacun vivre à sa guise ; comme la plupart des charges étaient vénales, les magistrats eux-mêmes, pressés de rentrer dans le prix de leur charge, ne réprimaient pas ou ne réprimaient que bien faiblement une rapine dont eux-mêmes donnaient l’exemple.

Aussi lisons-nous dans Brantôme :

« Du temps de Louis XI et de François Ier, il n’y eut en Italie ni lieutenant du roi, ni gouverneur de province qui ne méritât, après avoir demeuré deux ou trois ans dans sa charge, d’avoir la tête tranchée pour ses concussions et extorsions. L’état de Milan nous étoit paisible et assuré, sans l’avarice et grandes injustices qu’on y commit, et perdîmes tout. »

Il en résultait que tout ce qui était resté attaché au gouvernement de ses princes était dans l’obscurité ou l’oppression, puisque rester attaché à Emmanuel Philibert, général des armées autrichiennes, flamandes et espagnoles contre la

 

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France, c’était naturellement regarder comme oppressive et ennemie l’occupation française.

Les quelques jours qu’Emmanuel Philibert passa à Nice furent des jours de fête : des enfants revoyant un père après une longue absence, un père revoyant des enfants qu’il croyait perdus, n’expriment pas leur joie et leur amour d’une façon plus tendre ; aussi Emmanuel Philibert déposa-t-il dans le trésor de la forteresse trois cent mille écus d’or destinés à relever les remparts de la ville et à fonder, sur cette crête rocheuse qui sépare le port de Villefranche de celui de Limpia, le château de Montalban, qu’à cause de sa petitesse, l’ambassadeur vénitien Lipomano appelait le modèle en relief d’une citadelle. Puis il partit pour Coni, la ville qui, avec Nice, lui avait été la plus fidèle et qui, manquant d’artillerie, en avait fondu à ses frais pour se garder à son prince.

Emmanuel la récompensa en écartelant son blason de la croix blanche de Savoie et en permettant que ses habitants, au lieu du titre de bourgeois, portassent celui de citoyens.

 

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Une autre préoccupation des plus graves le tenait encore : de même que la France avait ses huguenots qui allaient donner de graves secousses aux trônes de François II et de Charles IX, Emmanuel avait les religionnaires des Alpes piémontaises.

Genève, dès 1535, avait adopté le luthéranisme et était devenue, peu de temps après, le chef-lieu des disciples de Calvin. Mais c’était depuis le dixième siècle que l’Israël des Alpes existait.

En effet, vers le milieu de ce dixième siècle du Christ, que les traditions disaient devoir être le dernier du monde ; lorsque la moitié de ce monde jetait un grand cri de terreur à l’approche de l’agonie universelle, quelques familles chrétiennes, tirant leur origine des pauliciens, secte détachée de celle des manichéens et venant d’Orient, s’étaient répandues en Italie, où elles avaient laissé leur trace sous le nom de paterini – dont nous avons fait patazins – et avaient pénétré dans les vallées de Pregelas, de Lucerne et de Saint-Martin.

 

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Là, dans ces gorges reculées, elles s’étaient implantées comme des fleurs sauvages et vivaient pures, simples, ignorées dans les gerçures de leurs rochers qu’elles croyaient inaccessibles ; leur âme était libre comme l’oiseau qui fend l’azur du ciel, leur conscience était blanche comme la neige qui couronne le mont Rosa et le mont Viso, ces frères européens du Thabor et du mont Sinaï ; ils ne reconnaissaient pour fondateur aucun des hérésiarques modernes : ils prétendaient que les doctrines de la primitive Église s’étaient conservées parmi eux dans toute sa pureté. L’arche du Seigneur, disaient-ils, se reposait sur les montagnes qu’ils habitaient et, pendant que l’église romaine était submergée par un déluge d’erreurs, parmi eux seulement le flambeau saint était resté allumé : aussi s’intitulaient-ils, non pas réformés, mais réformateurs.

Et, en effet, cette Église aux mœurs austères, à la robe sans couture comme celle du Christ, cette Église avait religieusement conservé l’esprit, les usages, les rites des premiers chrétiens. L’Évangile était sa loi ; le culte qui découlait de

 

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cette loi, – le moins compliqué de tous les cultes humains, – ce culte était le lien d’une communauté fraternelle dont les membres ne se rassemblaient que pour prier et pour aimer. Leur crime, – pour les persécuter il avait bien fallu trouver un crime, – leur crime avait été de soutenir que Constantin, en dotant les papes de grandes richesses, avait corrompu la société chrétienne. Ils s’appuyaient sur deux paroles sorties de la bouche du Christ. La première : le fils de l’Homme n’a pas une maison où reposer sa tête. La seconde : il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume du ciel qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. Ce crime avait attiré sur eux les rigueurs d’une institution tout fraîchement établie et qu’on appelait l’Inquisition.

Les égorgements et les bûchers avaient duré quatre siècles ; – car c’était d’eux que les Albigeois, en Languedoc, les Hussites, en Bohême, les Vaudois, dans la Pouille, tiraient leur origine. Mais rien n’avait pu ralentir chez eux, nous ne dirons pas même la foi, mais l’esprit de prosélytisme ; leurs missionnaires voyageaient

 

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sans cesse, et aussi bien pour visiter les églises naissantes que pour en fonder de nouvelles. Leurs principaux apôtres étaient : d’abord, Valdo, de Lyon, qui leur avait donné le nom de Vaudois ; puis le fameux Bérengaire ; puis un Ludovico Pascale, prédicateur en Calabre ; puis, enfin, plusieurs frères, du nom de Molines, envoyés pour catéchiser en Bohême, en Hongrie, en Dalmatie.

Les princes de Savoie ne virent d’abord dans les Vaudois qu’une peuplade isolée, inoffensive, peu nombreuse, aux mœurs douces, à la doctrine pure.

Mais, lorsqu’arrivèrent les grandes rumeurs d’idées, ces grands bouleversateurs du monde que l’on appelle Luther et Calvin, et que les Vaudois se furent réunis à eux, les Vaudois, branche de l’arbre immense de la Réforme, cessèrent d’être une secte dans l’Église et devinrent un parti dans l’État.

Pendant les malheurs de Charles III, ils s’étaient répandus dans toutes les vallées voisines de Pragelas, de Lucerne et de Saint-Martin, et

 

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avaient gagné un grand nombre de partisans dans la plaine, et même dans les villes du Piémont, à Chieri, à Avignon et à Turin ; aussi François Ier, allié des Turcs de Constantinople et des protestants allemands, avait-il ordonné en 1534 au sénat de Turin de sévir contre eux dans toute la rigueur des lois et à ses commandants militaires de seconder l’Inquisition pour forcer les Vaudois à entendre la messe ou à quitter le pays. Cette persécution s’était prolongée jusque sous Henri II.

La plus grande fermentation régnait donc dans les vallées vaudoises lorsqu’Emmanuel Philibert arriva, le 16 novembre, à Verceil, l’un des châteaux où s’était, on se le rappelle, écoulée son enfance.

 

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XVIII

 

Le 17 novembre.

 

Le 17 novembre au matin, un cavalier enveloppé d’un grand manteau descendait de cheval à la porte d’une petite maison d’Oleggio et recevait dans ses bras une femme à demi évanouie de joie et de bonheur.

Le cavalier, c’était Emmanuel Philibert.

La femme, c’était Leona.

Quoique cinq mois à peine se fussent écoulés depuis qu’Emmanuel avait quitté Leona à Écouen, il s’était fait dans celle-ci un immense changement.

Ce changement était celui qui s’opérerait dans une fleur qui, habituée à l’air et au soleil, serait tout à coup transportée à l’ombre ; celui qui s’opérerait dans un oiseau, libre musicien des

 

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airs, que tout à coup on enfermerait dans une cage.

La fleur perdrait ses couleurs, l’oiseau son chant.

Les joues de Leona avaient pâli ; son œil était devenu triste, sa voix grave.

Le premier moment donné au bonheur de se revoir, les premières paroles échangées avec les folles prodigalités de la joie, Emmanuel regarda la jeune femme d’un air d’inquiétude.

La main de la douleur s’était posée sur ce visage et y avait laissé sa fatale empreinte.

Elle sourit au regard interrogateur de son amant.

– Je vois bien ce que tu cherches, mon bien-aimé Emmanuel, dit Leona : tu cherches le page du duc de Savoie, le joyeux compagnon de Nice et d’Hesdin ; tu cherches le pauvre Leone !

Emmanuel poussa un soupir.

– Celui-là, continua-t-elle avec un sourire d’une profonde mélancolie, il est mort et tu ne le reverras plus ; mais il reste sa sœur Leona, à

 

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laquelle il a légué l’amour et le dévouement qu’il avait pour toi.

– Oh ! que m’importe ! s’écria Emmanuel ; c’est Leona que j’aime ! c’est Leona que j’aimerai toujours !

– Aime-la bien vite et bien tendrement alors ! dit la jeune femme.

– Et pourquoi cela ? demanda Emmanuel.

– Mon père est mort jeune, reprit celle-ci ; ma mère est morte jeune, et moi, dans un an, j’aurai atteint l’âge de ma mère.

Emmanuel la pressa en frissonnant contre son cœur. Puis, d’une voix altérée :

– Mais que dis-tu donc là, Leona ? demanda-t-il.

– Rien de bien effrayant, mon ami, maintenant que je suis sûre que Dieu permet aux morts de veiller sur les vivants.

– Je ne te comprends pas, Leona, dit Emmanuel, qui commençait à s’inquiéter de la profonde rêverie empreinte dans le regard de la jeune femme.

 

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– Combien as-tu d’heures à me donner, mon bien-aimé ? demanda Leona.

– Oh ! tout le jour et toute la nuit. N’est-il pas convenu qu’une fois par an, pendant vingt-quatre heures, tu m’appartiens ?

– Oui... Eh bien, à demain ce que j’ai à te dire ! d’ici-là, mon bien-aimé, revivons dans le passé.

Puis, avec un soupir :

– Hélas ! ajouta-t-elle, le passé, c’est mon avenir, à moi.

Et elle fit signe à Emmanuel de le suivre.

À peine établie au village d’Oleggio, dans cette maison qu’elle avait achetée et qu’elle avait plutôt érigée en tabernacle que meublée en maison, elle était encore inconnue de tout le monde. Emmanuel Philibert, qui n’était pas revenu en Piémont depuis son enfance, y était encore plus inconnu qu’elle.

Les paysans regardèrent donc passer ce beau jeune homme de trente ans à peine et cette belle jeune femme qui en paraissait tout au plus vingt-

 

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cinq, sans se douter qu’ils voyaient passer ensemble le prince qui tenait le bonheur du pays dans ses mains et celle qui tenait dans ses mains le cœur du prince.

Où allaient-ils ?

C’est Leona qui conduisait Emmanuel.

De temps en temps, Leona s’arrêtait, s’approchait d’un groupe.

– Écoute, disait-elle à Emmanuel.

Puis elle demandait aux paysans :

– De quoi parlez-vous, mes amis ?

Et ceux-ci répondaient :

– De quoi voulez-vous que nous parlions, ma belle dame, si ce n’est du retour de notre prince dans ses États.

Alors, Emmanuel se mêlait à la conversation.

– Que pensez-vous de lui ? demandait-il à son tour.

– Que voulez-vous que nous en pensions ? disaient les paysans ; nous ne le connaissons pas.

 

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– Vous le connaissez de renommée, disait Leona.

– Oui, comme un brave capitaine ; mais que nous importent les braves capitaines, à nous ? Ce sont les braves capitaines qui, pour soutenir leur réputation, se font la guerre ; et la guerre, c’est la stérilité de nos champs, la dépopulation de nos villages, le deuil de nos filles et de nos femmes.

Et Leona regardait Emmanuel d’un œil plein de prières.

– Tu entends ? murmurait-elle.

– Ainsi, ce que vous désirez que vous ramène votre prince, braves gens... ? demandait Emmanuel.

– C’est l’absence de l’étranger, c’est la paix, c’est la justice !

– Au nom du duc, disait alors Leona, je vous promets tout cela ; car le duc Emmanuel Philibert est non seulement, comme vous le dîtes, un brave capitaine, mais encore un grand cœur.

– Alors, criaient les paysans, vive notre jeune duc Emmanuel Philibert !

 

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Et le prince serrait Leona contre sa poitrine ; car, pareille à une autre Église, elle faisait connaître à cet autre Numa les véritables désirs du peuple :

– Oh ! lui disait-il, ma bien-aimée Leona, que ne puis-je ainsi, et avec toi, faire le tour de mes États !

Et Leona souriait tristement :

– Je serai toujours avec toi, murmurait-elle.

Puis, si bas qu’elle seule et Dieu pouvaient l’entendre :

– Et bien plus encore, ajoutait-elle, plus tard que maintenant !

Ils sortirent du village.

– J’aurais voulu, mon bien-aimé, dit Leona, te conduire où nous allons par un chemin tout de fleurs ; mais, tu le vois, le ciel et la terre rappellent à eux deux l’anniversaire que nous fêtons aujourd’hui : la terre est triste et dépouillée, elle représente la mort ; le soleil est brillant et doux, il représente la vie ; la mort, qui n’est que passagère comme l’hiver ; la vie, qui est

 

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éternelle comme le soleil.

– Reconnais-tu la place, mon bien-aimé, où, tout ensemble, tu as trouvé la mort et la vie ?

Emmanuel Philibert regarda autour de lui et jeta un cri : il reconnaissait l’endroit où il avait, vingt-cinq ans auparavant, trouvé près d’un ruisseau une femme morte et un enfant presque mort.

– Oui, dit Leona en souriant, c’est bien ici.

Emmanuel prit son poignard, coupa une branche de saule et la planta juste à l’endroit où était couchée la mère de Leona.

– Là, dit-il, s’élèvera une chapelle à la Vierge des Miséricordes.

– Et à la Mère des Douleurs, ajouta Leona.

Leona se mit à cueillir, au bord du ruisseau, quelques tardives fleurs d’automne, tandis qu’Emmanuel Philibert, grave et rêveur, appuyé au saule dont il avait coupé une branche, voyait repasser devant lui sa vie tout entière.

– Oh ! dit-il tout à coup en attirant Leona à lui et en la pressant contre sa poitrine, c’est toi qui as

 

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été l’ange visible qui, à travers les âpres chemins que j’ai suivis, m’a conduit, pendant vingt-cinq ans, de ce point d’où je suis parti à ce point où je reviens.

– Et moi, reprit Leona, je te jure ici, ô mon bien-aimé duc, de continuer dans le monde des esprits la mission que j’avais reçue de Dieu dans le monde des hommes.

Emmanuel regarda la jeune femme avec cette inquiétude qu’il avait déjà exprimée en la revoyant.

Leona, la main étendue ainsi, pâlement éclairée par le mourant soleil d’automne, semblait déjà bien plus une ombre qu’une créature vivante.

Emmanuel baissa la tête et poussa un soupir.

– Ah ! tu commences enfin à me comprendre, dit Leona ; ne pouvant plus être à toi, n’ayant plus la force de demeurer en ce monde, je ne pouvais plus être qu’à Dieu !

– Leona ! Leona ! s’écria Emmanuel, ce n’était pas cela que tu m’avais promis à Bruxelles

 

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et à Écouen.

– Oh ! dit Leona, je te tiens bien plus que je ne t’avais promis, mon bien-aimé duc ! Je t’avais promis de te revoir et d’être à toi une fois par an, et voilà que je trouve que ce n’est plus assez et qu’à force de prières, j’ai obtenu de Dieu de mourir bien vite afin de ne plus te quitter du tout.

Emmanuel frissonna, comme si, au lieu de ces paroles qui venaient de frapper son oreille, c’eût été l’aile de la mort elle-même qui eût effleuré son cœur.

– Mourir ! mourir ! dit-il ; mais sais-tu donc ce qu’il y a de l’autre côté de la vie ? Es-tu descendue, comme Dante Alighieri de Florence, dans ce grand mystère de la tombe, pour parler ainsi de mourir ?

Leona sourit.

– Je ne suis pas descendue dans la tombe comme Dante Alighieri de Florence, dit-elle ; mais un ange en est sorti, qui a conversé avec moi des choses de la mort et de la vie.

– Mon Dieu ! Leona, s’écria Emmanuel en

 

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regardant la jeune femme d’un œil où se peignait un commencement d’effroi, es-tu bien sûre d’avoir toute ta raison ?

Leona sourit de nouveau : on sentait en elle la douce et profonde sécurité de la conviction.

– J’ai revu ma mère, dit-elle.

Emmanuel éloigna Leona de lui mais sans la quitter des mains, et, la regardant d’un œil de plus en plus étonné :

– Ta mère ? s’écria-t-il.

– Oui, ma mère, dit Leona avec une tranquillité qui fit passer un frisson dans les veines de son amant.

– Et quand cela ? demanda Emmanuel.

– Pendant la nuit dernière.

– Et où l’as-tu revue ? demanda Emmanuel ; à quelle heure l’as-tu revue ?

– À minuit, près de mon lit.

– Tu l’as vue ? insista le prince.

– Oui, répondit Leona.

 

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– Et elle t’a parlé ?

– Elle m’a parlé.

Le prince essuya d’une main la sueur qui perlait sur son front et, de l’autre, serra Leona contre son cœur comme pour s’assurer que c’était bien un être vivant, et non un fantôme, qu’il avait devant les yeux.

– Oh ! répète-moi cela, mon cher enfant, reprit-il ; dis-moi ce que tu as vu, dis-moi ce qui s’est passé.

– D’abord, continua Leona, depuis que je t’ai quitté, mon bien-aimé Emmanuel, chaque nuit j’ai rêvé des deux seules personnes que j’aie aimées au monde, de toi et de ma mère.

– Leona ! dit le prince en appuyant ses lèvres au front de la jeune femme.

– Mon frère ! répondit celle-ci comme pour donner au baiser qu’elle venait de recevoir toute la chasteté d’une étreinte fraternelle.

Le prince hésita un instant. Puis, d’une voix étouffée :

– Eh bien, oui, ma sœur ! dit-il.

 

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– Merci, dit Leona avec un divin sourire. Oh ! maintenant, je suis bien sûre de ne jamais plus te quitter !

Et, d’elle-même, une seconde fois, elle donna son front à baiser au prince qui, cette fois, ne fit plus qu’y appuyer le sien.

– J’écoute, dit le prince.

– Je te disais donc, cher bien-aimé, que chaque nuit depuis le jour d’Écouen, j’avais rêvé de toi et de ma mère ; mais tout cela n’était qu’un rêve, et, la nuit dernière seulement, j’eus la vision.

– Voyons, parle ; j’écoute.

– Je dormais : je fus éveillée par une impression glacée. Je rouvris les yeux. Une femme vêtue de blanc et voilée était dans la ruelle de mon lit : c’était une femme qui venait de m’embrasser au front. J’allais jeter un cri, elle leva son voile et je reconnus ma mère.

– Leona, Leona, es-tu donc bien sûre de ce que tu dis ? demanda le duc.

Leona sourit.

– J’étendis les deux bras comme pour

 

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l’embrasser, reprit-elle ; mais elle fit un signe et mes bras retombèrent inertes à mes côtés. J’étais enchaînée sur mon lit ; on eût dit que mes yeux seuls vivaient ; mes yeux étaient fixés sur le fantôme et ma bouche murmurait : « Ma mère ! »

Emmanuel fit un mouvement.

– Oh ! je n’avais pas peur, dit Leona ; j’étais heureuse !

« – Ma fille, m’a-t-il dit, ce n’est point la première fois que Dieu permet que je te revoie depuis ma mort, et souvent, dans ton sommeil, tu as dû me sentir près de toi ; car souvent je suis venue, me glissant entre tes rideaux, comme je suis là, pour te regarder dormir ; mais c’est la première fois que Dieu permet que je te parle.

» – Parle, ma mère, lui répondis-je ; j’écoute.

» – Ma fille, continua le fantôme, en faveur de la croix blanche de Savoie, à laquelle tu as sacrifié ton amour, non seulement Dieu te pardonne, mais encore il permet qu’à chaque grand danger qui menacera le duc, tu lui en donneras avis. »

 

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Le duc regarda Leona avec doute.

« – Demain, continua Leona, quand le duc viendra te voir, tu lui diras de quelle sainte mission le Seigneur te charge ; puis, comme il doutera... » Car le fantôme avait prévu que tu douterais, mon bien-aimé duc.

– En effet, Leona, reprit Emmanuel, ce que tu me dis là est assez extraordinaire pour qu’il soit permis de douter.

« – Puis, comme il doutera, continua le fantôme, tu lui diras qu’à l’heure où un oiseau viendra se poser sur la branche de saule qu’il aura coupée et chantera, c’est-à-dire le 17 novembre, à trois heures de l’après-midi, Scianca-Ferro arrivera à Verceil, porteur d’une lettre de la duchesse Marguerite ; alors, il sera bien forcé de te croire. » Puis le fantôme baissa son voile en murmurant :

» – Adieu, ma fille ! tu me reverras quand il sera temps.

» Puis il s’évanouit. »

À peine Leona avait-elle cessé de parler,

 

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qu’un oiseau inconnu, qui semblait s’abattre du ciel, se posa sur la branche de saule coupée par le duc et plantée en terre, et se mit à chanter mélodieusement.

– Tu vois, mon duc, dit Leona, en ce moment Scianca-Ferro entre à Verceil où tu le trouveras demain.

– En vérité, dit Emmanuel, si ce que tu me dis est vrai, Leona, il y aura miracle !

– Et alors, me croiras-tu ?

– Oui.

– Feras-tu, dans l’occasion, ce que je te dirai ?

– Ce serait un sacrilège de ne pas t’obéir, Leona ; car tu viendras de la part de Dieu.

– Voilà tout ce que j’avais à te dire, mon ami. Rentrons, dit Leona.

– Pauvre enfant ! murmura le duc, il n’est point étonnant que tu sois si pâle, ayant reçu le baiser d’une morte.

Le lendemain, en rentrant au château de Verceil, Emmanuel trouva Scianca-Ferro qui

 

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l’attendait.

Celui-ci était entré, la veille, dans la grande cour au moment où trois heures sonnaient ; il apportait une lettre de la duchesse.

 

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XIX

 

Les morts savent tout.

 

La lettre de la princesse Marguerite était accompagnée d’une somme de trois cent mille écus.

Le maréchal de Bourdillon qui, sans doute, agissait selon les ordres secrets du duc de Guise, refusait de quitter ses garnisons si ses hommes n’étaient pas payés d’un arriéré de solde.

Voyant que les Français n’évacuaient pas le Piémont aussi rapidement qu’ils y étaient obligés, le duc avait écrit au roi François II, en chargeant la princesse Marguerite de transmettre la lettre à son neveu.

Le rois François II, soufflé par les Guise, avait répondu que les soldats ne voulaient point quitter le Piémont sans être payés d’une somme de cent

 

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mille écus qui leur était due.

« Or, disait la bonne princesse Marguerite, comme il est incontestable que c’est à la France, et non pas à vous, à payer les soldats français, je vous envoie, mon bien-aimé maître et seigneur, cette somme de cent mille écus, prix de mes joyaux de jeune fille, et qui me venaient en grande partie des dons de mon père François Ier.

» Et, par ainsi, ajoutait-elle, ce sera la France qui payera et non pas vous. »

Les troupes françaises furent soldées et il ne resta plus de garnisons que dans les quatre villes réservées, Turin, Cherasco, Chieri et Villeneuve d’Asti.

Puis il revint à Nice avec Scianca-Ferro, lequel ne fit qu’y toucher barre et retourna aussitôt à Paris prendre son poste près de la princesse Marguerite.

La princesse ne devait venir dans les États du duc que quand toute trace de désordre en serait effacée.

Peut-être, un peu ingrat envers elle par amour

 

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pour Leona, le duc ne mettait-il pas à revoir cette excellente princesse tout l’empressement qu’elle méritait.

Le duc n’en procéda pas moins à la complète réorganisation de ses États.

Il commença par faire la part de la fidélité, de l’oubli et de l’ingratitude.

Un grand nombre de ses sujets s’était jeté dans le parti français.

Un nombre moindre s’était tenu à l’écart chez eux, demeurant passivement fidèle au duc.

Enfin, un petit nombre était resté constant à sa mauvaise fortune et avait pris une part active à ses intérêts.

Il avança ces derniers en charges et en honneurs.

Il pardonna aux seconds leur faiblesse et leur fit bon visage, leur rendant même service quand l’occasion s’en présentait.

Quant aux derniers, il ne leur fit ni bien ni mal, mais les laissa éloignés des affaires, disant :

 

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– Je n’ai point de raison de me fier à eux dans ma prospérité, puisqu’ils m’ont abandonné dans ma disgrâce.

Puis il se rappela que les paysans d’Oleggio lui avaient demandé des magistrats qui leur rendissent la justice au lieu de la leur vendre.

En conséquence, il mit à la tête de l’ordre judiciaire Thomas de Langusque, comte de Stropiane, magistrat célèbre à la fois par son intégrité et par sa profonde science des lois.

En outre, deux sénats remplacèrent à la fois, et les anciens conseils de justice, et les parlements établis par l’occupation française.

Or, sur le versant occidental des Alpes, existait ce proverbe : « Dieu nous préserve de l’équité du parlement ! »

Et ce proverbe, comme avaient fait Annibal et Charlemagne, et comme devait faire plus tard Napoléon, avait passé des Alpes occidentales aux Alpes orientales.

La paix fut plus longue à établir que la justice.

Nous avons parlé des deux causes de guerre,

 

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guerre territoriale et guerre religieuse, qui existaient au sein même de la Savoie.

Guerre territoriale avec la confédération helvétique qui s’était emparée du pays de Vaux, du comté de Romont, de Gex et du Chablais.

Emmanuel Philibert consentit à céder toute la rive droite du lac Léman aux Bernois, à la condition qu’on lui rendrait le Chablais, le pays de Gex et les bailliages de Ternier et de Gaillard.

La paix fut arrêtée sur ces bases.

Guerre religieuse avec les réformateurs des vallées de Pragelas, de Lucerne et de Saint-Martin.

Nous avons dit que l’alliance de ces derniers avec les calvinistes de Genève et avec les luthériens d’Allemagne en avait fait une puissance.

Emmanuel Philibert envoya contre eux le bâtard d’Achaïe.

Celui-ci pénétra dans les vallées avec une armée de quatre à cinq mille hommes ; on pensait que c’était bien assez pour réduire une population

 

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inhabile aux armes et qui n’avait pour défense que les instruments avec lesquels elle labourait ses champs.

Mais tout devient arme à qui veut véritablement défendre la double liberté du corps et de l’âme.

Les hommes cachèrent les femmes, les vieillards et les enfants dans des cavernes connues d’eux seuls. Dans l’attente d’une invasion, ils avaient reçu de leurs frères de Genève des quantités considérables de poudre ; au-dessus de toutes les routes que devaient suivre les catholiques, on mina les rochers ; à peine engagés dans les défilés, les envahisseurs entendaient gronder au-dessus de leur tête un tonnerre plus terrible que celui du ciel, une foudre qui tombait à chaque éclair ! Les montagnes tremblaient sous ces détonations ; les rochers, arrachés de leurs bases, semblaient d’abord remonter vers les nuages, puis ils retombaient entiers ou en éclats, roulaient aux versants des montagnes en avalanches de granit et venaient frapper des hommes qui, lorsqu’ils

 

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cherchaient leurs adversaires, ne voyaient que des aigles effrayés planant dans le ciel.

Cette guerre dura près d’un an. Enfin, Vaudois et catholiques lassés en vinrent à des paroles de paix ; peut-être aussi Emmanuel Philibert n’avait-il voulu donner qu’un gage de son désir d’exterminer l’hérésie aux Guises, qui gouvernaient la France, qui dressaient les bûchers de la Grève et préparaient la Saint-Barthélemy ; à Philippe II, qui gouvernait l’Espagne et qui dressait les échafauds de Bruxelles, d’Anvers et de Gand.

Le résultat de ces conférences fut que les Vaudois renverraient leurs barbas les plus turbulents, – c’était le nom que les religionnaires des montagnes donnaient à leurs prêtres, à cause des longues barbes qu’ils portaient, – et que ceux-ci renvoyés, les habitants auraient le droit d’exercer leur culte aux lieux où, de temps immémorial, ils l’avaient exercé.

Seulement, comme une population catholique existait aussi dans la vallée et, quoique en nombre inférieur, avait droit à la liberté de son

 

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culte, on assigna, dans chaque vallée, deux villages où la messe serait célébrée.

Les prêtres religionnaires firent leurs adieux à leurs familles et, de peur de soulèvement parmi les populations si l’on voyait en eux des exilés, partirent sous des costumes de pâtres et de muletiers.

Eux partis, Emmanuel Philibert fit élever, aux issues des vallées, les châteaux-forts de la Peyrouse, du Villars et de la Tour.

Toutes choses pacifiées dans son duché, il écrivit à la duchesse de venir le rejoindre à Nice.

Puis, comme on était au 12 novembre de l’année 1560, il partit pour son château de Verceil.

Le 17 au matin, il était à Oleggio.

C’était, depuis son mariage, le second anniversaire de sa visite à Leona.

Leona l’attendait, comme la première année, sur le seuil de la petite maison.

Il y avait dans ces deux cœurs, dans ce chaste amour, une telle communion de pensées,

 

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qu’Emmanuel n’avait pas l’idée de manquer à ce rendez-vous, que Leona n’avait point l’idée qu’Emmanuel pût y manquer.

Du plus loin qu’il aperçut Leona l’attendant, Emmanuel mit son cheval au galop, heureux de la revoir, tremblant de la revoir plus pâle et plus proche de la tombe que la dernière fois.

On eût dit que Leona avait prévu l’impression que son visage pouvait faire sur son amant : elle l’attendait, la figure couverte d’un voile.

Emmanuel frissonna en l’apercevant : elle avait l’air elle-même de cette ombre voilée dont elle lui avait raconté l’apparition à son dernier voyage.

La peau de Leona avait pris la blancheur du marbre de Paros. Son visage semblait une flamme près de s’éteindre. Sa voix, un souffle près d’expirer. Elle faisait évidemment un effort pour sourire.

Une légère rougeur passa sur les joues de la jeune femme en revoyant son bien-aimé duc.

Son cœur vivait toujours et chacun de ses

 

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battements disait encore : « Je t’aime ! »

Une collation attendait Emmanuel, mais Leona n’y prit point part. Elle semblait déjà soustraite aux besoins et aux faiblesses de ce monde.

Après le déjeuner, elle prit le bras d’Emmanuel et tous deux recommencèrent, à travers le village, la promenade qu’ils avaient faite un an auparavant.

Cette fois, on ne voyait plus sur les places ces groupes de paysans inquiets s’interrogeant sur les qualités et les défauts de leur duc. Un an s’était écoulé et cette année avait réussi à le faire connaître à part cette querelle circonscrite dans les trois vallées et qui n’avait pas eu de retentissement au dehors, la paix avait fait son œuvre maternelle. Les garnisons françaises avaient quitté les villes qu’elles ruinaient depuis trois ans. La justice était impartialement rendue aux grands comme aux petits.

Aussi chacun était-il à son travail, laboureurs aux champs, industriels à leurs ateliers. On bénissait le duc et l’on n’exprimait qu’un vœu :

 

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C’est que la princesse Marguerite donnât un héritier au trône de Savoie.

À chaque fois que le vœu était prononcé devant ces deux promeneurs inconnus et étrangers, Emmanuel tressaillait et regardait Leona.

Leona souriait et répondait pour le duc :

– Dieu, qui nous a rendu notre souverain bien-aimé, n’abandonnera point la Savoie.

Au bout du village, Leona prit le chemin qu’elle avait pris l’année précédente et, au bout d’un quart d’heure de marche, tous deux se trouvèrent en face de la petite chapelle qui s’élevait à la place où le duc avait, un an auparavant, planté une branche de saule et où l’oiseau inconnu avait chanté son chant merveilleux.

C’était une de ces petites chapelles du XVIe siècle, si élégantes de construction, si élancées de forme. Elle était de ce charmant granit roux que l’on trouve dans les montagnes de Turin. Dans une niche dorée, une Vierge d’argent présentait

 

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aux pauvres son divin fils qui bénissait, la main droite étendue.

Emmanuel, pieux comme un chevalier du temps des croisades, s’agenouilla et fit sa prière. Pendant le temps qu’elle dura, Leona se tint debout près de lui, la main appuyée sur sa tête.

Puis, lorsqu’il eut fini :

– Mon bien-aimé duc, dit-elle, vous m’avez promis, vous m’avez juré même, il y a un an à cette place, que, si comme je vous le disais, vous retrouviez, à votre retour au château de Verceil, Scianca-Ferro porteur d’une lettre de la duchesse Marguerite, vous croiriez désormais à tout ce que je vous dirais, si étranges que vous parussent mes paroles, et que vous suivriez mes avis, si obscurs qu’ils fussent.

– Oui, je t’ai promis cela, dit le duc ; sois tranquille, je m’en souviens.

– Scianca-Ferro était-il à Verceil ?

– Il y était.

– Y était-il arrivé à l’heure que j’avais dite ?

– À trois heures sonnant, il était entré au

 

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château.

– Était-il porteur d’une lettre de la princesse Marguerite ?

– Cette lettre est la première chose qu’il m’a remise en me revoyant.

– Tu es donc prêt à suivre mes conseils sans les discuter ?

– Je crois, ma Leona, quand tu me parles, que c’est cette vierge elle-même dont je viens d’adorer l’image qui me parle par ta bouche.

– Eh bien ! écoute donc. J’ai revu ma mère.

Emmanuel tressaillit comme il avait fait la première fois lorsqu’un an auparavant Leona avait prononcé les mêmes paroles.

– Et quand cela ? demanda-t-il.

– La nuit dernière.

– Et que t’a-t-elle dit ? demanda le duc se reprenant malgré lui à douter.

Leona sourit.

– Allons, dit-elle, voilà encore que tu doutes !

 

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– Non, dit le duc.

– Cette fois donc, je commencerai par la preuve.

Emmanuel écouta.

– Avant de partir pour Verceil, tu as écrit à la princesse Marguerite de venir te rejoindre.

– C’est vrai, dit Emmanuel en regardant Leona d’un œil étonné.

– Tu lui disais, dans ta lettre, que tu l’attendrais à Nice, où elle viendrait par mer de Marseille.

– Tu sais cela ? demanda le duc.

– Tu ajoutais que, de Nice, tu la conduirais à Turin en suivant le littoral de la mer par San-Remo et Albenga.

– Mon Dieu ! murmura Emmanuel.

– Puis que, de là, par la belle vallée de la Bormida, par Cherasco et Asti, tu la conduirais à Turin.

– C’est vrai, Leona ; mais personne que moi ne connaît le contenu de cette lettre ; elle est

 

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partie pour Paris par un courrier dont je suis sûr.

Leona sourit.

– Ne t’ai-je pas dit que, cette nuit, j’avais revu ma mère ?

– Eh bien ?

– Les morts savent tout, Emmanuel !

Le duc, en proie à une terreur involontaire, passa son mouchoir sur son front couvert de sueur.

– Il faut le croire, murmura Emmanuel. Après ?

– Eh bien, mon cher duc, voici ce que m’a dit ma mère : « Tu verras demain le duc ; tu lui diras de partir pendant la nuit avec la duchesse Marguerite, par Tenda et Coni, et de faire suivre la route de la mer à une litière vide, escortée de Scianca-Ferro et de cent hommes bien armés. »

Emmanuel regarda Leona d’un œil interrogateur.

– « Il y va du salut de la Savoie ! » continua Leona. Voilà ce que m’a dit ma mère, Emmanuel,

 

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et voilà ce que je te dis, moi. Tu as promis, tu as fait plus que de promettre, tu as juré de suivre mes avis, mon duc : jure-moi donc que tu passeras, avec la duchesse, par Tenda et Coni, tandis que Scianca-Ferro, avec une litière vide et cent hommes bien armés, suivra le littoral de la mer.

Le duc eut un moment d’hésitation : sa raison comme homme, son orgueil comme soldat, combattaient la promesse faite, la parole donnée.

– Emmanuel, murmura Leona en secouant mélancoliquement la tête, qui sait ? peut-être est-ce la dernière chose que je te demande !

Emmanuel étendit la main vers la chapelle et jura.

 

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XX

 

La route de San-Remo à Albenga.

 

Emmanuel Philibert avait donné rendez-vous à Nice à la princesse Marguerite, d’abord pour récompenser d’une nouvelle faveur sa fidèle amie ; puis, ensuite, comme le voyage de la princesse devait se faire au mois de janvier, il voulait lui montrer son duché par sa face riante, par le printemps éternel de Nice et d’Oneglia.

En effet, la duchesse Marguerite arriva vers le 15 janvier et aborda dans le port de Villefranche ; elle avait été longuement retardée par les fêtes qu’on lui avait faites à Marseille.

Marseille l’avait fêtée à la fois, et comme la tante du roi Charles IX, alors régnant, et comme duchesse de Savoie ; et, sous ces deux aspects, la vieille ville phocéenne lui avait rendu mille honneurs.

 

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Le duc et la duchesse restèrent quatre mois à Nice. Le duc employa ce temps à activer la construction des galères qu’il avait commandées. Un corsaire calabrais, renégat chrétien, qui s’était fait musulman, nommé Occhiali, avait fait des descentes en Corse et sur les côtes de Toscane. On prétendait même avoir vu un vaisseau suspect dans les eaux de la rivière de Gênes.

Enfin, vers le commencement de mars, avec les premiers souffles de ce tiède printemps italien qui caresse si doucement les poitrines fatiguées, il décida qu’il partirait.

L’itinéraire du voyage était connu d’avance. Le cortège royal suivait ce que l’on appelait la rivière de Gênes, c’est-à-dire le littoral de la mer. Le duc et la duchesse – le duc à cheval, la duchesse en litière – passaient par San-Remo et Albenga, où des relais de chevaux étaient préparés d’avance.

Le départ fut fixé au 15 mai.

Au point du jour, le cortège se mit en route, le duc à cheval, comme nous l’avons dit, et visière baissée, armé en guerre, chevauchant près de la

 

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litière dont les rideaux étaient tirés. Cinquante hommes armés marchaient devant, cinquante hommes armés marchaient derrière.

La première nuit, on s’arrêta à San-Remo.

Le lendemain, au point du jour, on se remit en route.

On fit halte à Oneglia pour déjeuner. Mais la duchesse ne voulut pas descendre de sa litière où le duc lui-même lui porta du pain, du vin et quelques fruits.

Le duc mangea sans se désarmer, enlevant seulement la visière de son casque.

Vers midi, la cavalcade et la litière repartirent.

Un peu au-delà de Porto-Maurizio, la route se resserre entre deux montagnes ; on perd la vue de la mer et l’on se trouve dans un étroit défilé hérissé à droite et à gauche de rochers. Lieu propice à une embuscade, s’il en fut !

Le duc envoya vingt hommes en avant. C’était un surcroît de précaution car, en ces temps de paix, que pouvait-on avoir à craindre ? Aussi les vingt hommes passèrent-ils sans être inquiétés.

 

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Le reste de la troupe s’engagea dans le défilé. Mais, au moment où le duc, toujours près de la litière, venait de s’y engager à son tour, une arquebusade terrible retentit, dirigée particulièrement sur le duc et sur la litière : le cheval du duc fut blessé, un des chevaux de la litière tomba mort et une faible plainte passa comme un souffle à travers les rideaux. En même temps, des cris sauvages se firent entendre et l’on se trouva assailli par une troupe d’hommes aux costumes mauresques.

On était tombé dans une embuscade de pirates.

Le duc allait courir à la litière, quand un des assaillants monté sur un magnifique cheval arabe et couvert des pieds à la tête d’une cotte de mailles turque s’élança directement sur lui en criant :

– À moi, duc Philibert ! tu ne m’échapperas point cette fois !

– Oh ! ni toi non plus ! répondit le duc.

Puis, se dressant sur ses étriers et levant son épée au-dessus de sa tête :

 

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– Faites de votre mieux, vous autres ! cria-t-il aux soldats ; je vais tâcher de vous donner l’exemple.

En ce moment, la mêlée devint générale.

Au milieu de la bagarre, qu’on nous permette de suivre la lutte des deux chefs.

On sait quelle était l’habileté du duc Emmanuel à ce jeu terrible de la guerre où il connaissait peu d’hommes qui pussent lui résister ; mais, cette fois, il avait trouvé un adversaire digne de lui.

D’abord, de la main gauche, chacun des deux combattants avait déchargé sur l’autre un pistolet dont la balle avait glissé sur l’armure du duc, s’était aplatie sur celle du pirate.

Alors, le combat, dont cette décharge n’était que le prélude, avait continué à l’épée.

Quoique armé à la turque comme arme défensive, le corsaire, comme arme offensive, portait à la main une longue épée droite et à l’arçon de sa selle une hache à manche pliant, à tranchant affilé.

 

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Ces haches, dont le manche était fait en peau de rhinocéros toute garnie de petites lames d’acier, avaient, à cause de leur flexibilité même, une terrible volée.

Le duc avait son épée et une masse d’armes ; c’étaient, on s’en souvient, ses armes habituelles. Toutes deux étaient redoutables entre ses mains.

Deux ou trois de ses hommes d’armes avaient voulu venir à son aide mais il les avait écartés en criant :

– Faites pour vous ! Avec l’aide de Dieu, je ferai pour moi !

Et, avec l’aide de Dieu, en effet, il faisait merveille.

Il était évident que les pirates ne s’étaient point attendus à trouver une si forte escorte et que leur chef, celui qui avait attaqué le duc, espérait le prendre plus à l’improviste et moins bien armé.

Mais, pour s’être trompé, il n’en reculait point d’un pas. On sentait que, sous les coups terribles qu’il portait au duc, il y avait une haine plus terrible que les coups.

 

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Mais, sur l’armure de Milan du duc, l’épée du pirate, de si bonne trempe qu’elle fût, n’avait pas grande prise ; de même que, sur la cotte de mailles de Damas, s’émoussait l’épée du duc.

Au milieu de cette lutte acharnée, le duc sentit que son cheval blessé faiblissait et allait lui manquer entre les jambes.

Il réunit toutes ses forces pour porter un coup à son adversaire ; l’épée flamboya entre ses deux mains ; le pirate comprit de quel coup terrible il était menacé : il se renversa en arrière et, en se renversant, fit cabrer son cheval.

Ce fut le cheval qui reçut le coup au lieu du maître. Cette fois, le chanfrein du cheval, d’acier moins pur que l’armure du cavalier, fut fendu et le cheval, frappé entre les deux oreilles, s’abattit sur ses genoux.

Le Maure crut son cheval tué ; il s’élança à terre au moment où le cheval du duc tombait lui-même.

Les deux adversaires se trouvèrent donc à pied en même temps.

 

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Chacun d’eux se jeta à l’arçon de son cheval, l’un pour en arracher sa hache, l’autre pour y prendre sa masse d’armes.

Puis, comme si chacun d’eux eût jugé l’arme dont il tentait de s’emparer suffisamment meurtrière, les deux combattants jetèrent leurs épées ; le pirate demeura armé de sa hache et le duc de sa masse.

Jamais cyclopes forgeant, dans les cavernes de l’Etna, la foudre de Jupiter sur l’enclume de Vulcain, ne frappèrent de si rudes coups ; on sentait que la Mort elle-même, la reine des sanglantes batailles, arrêtait son vol et planait au-dessus de ces deux hommes, certaine d’emporter dans ses bras l’un d’eux, endormi du dernier sommeil.

Au bout d’un instant, l’avantage parut se décider pour le duc. La hache de son adversaire avait enlevé, pièce à pièce, la couronne de son casque ; mais il était évident que les pointes d’acier de la masse d’armes avaient, à travers la cotte de mailles, causé de terribles meurtrissures.

Puis, à l’encontre des forces inépuisables du

 

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duc, les forces de son adversaire semblaient s’épuiser. Sa respiration sifflante passait à travers les ouvertures de son casque. Ses coups étaient moins rapides et moins vigoureux ; les bras, sinon la haine, s’alanguissaient.

À chaque coup qu’il portait, le duc, au contraire, paraissait reprendre une nouvelle énergie.

Le pirate commença de reculer, pas à pas, d’une manière insensible, mais il reculait. Sa retraite le conduisait au bord d’un précipice ; seulement, occupé à parer des coups ou à en porter, il semblait ne pas s’apercevoir qu’il se rapprochait insensiblement de l’abîme.

Tous deux, l’un reculant, l’autre poursuivant, arrivèrent ainsi sur la plate-forme qui surplombait le précipice.

Deux pas encore et la terre manquait au pirate. Mais sans doute était-ce là qu’il voulait en arriver. Car, tout à coup, il lança loin de lui sa hache et, saisissant son adversaire à bras le corps :

 

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– Ah ! duc Emmanuel, s’écria-t-il, je te tiens donc enfin et nous allons mourir ensemble !

Et, d’une secousse à déraciner un chêne, il souleva son ennemi entre ses bras.

Mais un éclat de rire terrible lui répondit :

– Je t’avais reconnu, bâtard de Waldeck, lui répondit son adversaire en dénouant la chaîne de fer de ses bras.

Puis, levant la visière de son casque :

– Je ne suis pas le duc Emmanuel, dit-il, et tu n’auras pas l’honneur de mourir de sa main.

– Scianca-Ferro ! s’écria le bâtard de Waldeck. Ah ! malédiction sur toi et ton duc !

Et il se baissa pour ramasser sa hache et recommencer le combat.

Mais, pendant ce mouvement, si rapide qu’il fût, la main de Scianca-Ferro, pesante comme le roc sur lequel les deux adversaires combattaient, s’abattit sur le derrière de la tête du renégat.

Le bâtard de Waldeck poussa un soupir et tomba sans mouvement.

 

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– Cette fois, s’écria Scianca-Ferro, frère Emmanuel, tu n’es plus là pour m’empêcher d’écraser cette vipère !

Et, comme pendant le combat son poignard de merci était sorti du fourreau, il ramassa un quartier de roc qu’il souleva entre ses bras avec la force d’un de ces titans qui entassaient Pélion sur Ossa et en écrasa dans son casque la tête de son ennemi.

Puis, avec un éclat de rire plus terrible encore que le premier :

– Ce qui me plaît surtout dans ta mort, bâtard de Waldeck, dit-il, c’est qu’en mourant dans l’armure d’un infidèle, tu es damné comme un chien !

Alors, se rappelant ce soupir qu’il avait entendu sortir de la litière, il y courut et en écarta les rideaux.

De tous côtés les pirates fuyaient.

Pendant ce temps, Emmanuel et la princesse Marguerite suivaient tranquillement la route de Tenda et de Coni. Ils arrivaient dans cette vallée à

 

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peu près à la même heure où avait lieu, entre San-Remo et Albenga, le terrible combat que nous venons de raconter.

Le duc Emmanuel était soucieux. Quelle avait pu être la raison de Leona d’exiger de lui ce changement de route ? quel danger courait-il à suivre celle de la rivière de Gênes ? et, s’il y avait un danger, ce danger n’était-il pas retombé sur Scianca-Ferro ? Qui avait prévenu Scianca-Ferro de la promesse faite par lui, Emmanuel, à Leona ? et comment se faisait-il qu’au moment où il allait parler à Scianca-Ferro de son changement de route, celui-ci était venu à lui et lui en avait parlé le premier ?

Le souper fut triste. La princesse Marguerite était fatiguée ; de son côté, Emmanuel Philibert prétexta la fatigue et se retira vers dix heures dans sa chambre.

Il lui semblait que, d’un moment à l’autre, il devait arriver quelque messager de mauvaises nouvelles.

Il fit mettre quelqu’un à la porte et quelqu’un dans l’antichambre, afin qu’à quelque heure de la

 

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nuit que ce fût on l’éveillât, et si l’on savait quelque chose, on lui apprît ce qui était arrivé.

Onze heures sonnèrent. Le duc ouvrit sa fenêtre : le ciel était étoilé, l’atmosphère était calme et pure. Un oiseau chantait dans un buisson de grenadiers et il lui sembla que c’était le même oiseau dont il avait entendu le chant sur cette branche de saule qui indiquait la place où devait être bâti l’autel de la Vierge.

À onze heures et demie, il referma sa fenêtre et revint s’accouder à sa table couverte de papiers. Peu à peu ses yeux se troublèrent, ses paupières s’alourdirent. Il entendit vaguement tinter les premières vibrations de minuit.

Puis il lui sembla, comme à travers un nuage, voir s’ouvrir la porte de sa chambre et s’avancer vers lui quelque chose qui ressemblait à une ombre. L’ombre s’approcha en s’inclinant sur lui et murmura son nom.

Au même instant, une impression glacée qu’il ressentit au front le fit frissonner par tout le corps.

 

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Cette impression rompit les liens invisibles qui l’enchaînaient.

– Leona ! Leona ! répéta-t-il.

Et il tendit les bras pour saisir le fantôme. Mais celui-ci fit un signe et ses bras retombèrent.

– Je t’avais bien dit, mon Emmanuel, dit l’ombre d’une voix douce à la fois comme un souffle et comme un parfum ; je t’avais bien dit que je serais plus près de toi morte que vivante.

– Pourquoi m’as-tu quitté, Leona ? demanda Emmanuel sentant son cœur prêt à fondre en sanglots.

– Parce que ma mission était accomplie sur la terre, mon bien-aimé duc, répondit l’ombre ; mais, avant que je remonte au ciel, Dieu permet que je te dise que le vœu de tes sujets est accompli.

– Lequel ? demanda Philibert.

– La princesse Marguerite est enceinte et enfantera un fils.

– Leona ! Leona ! s’écria le prince. Qui t’a dit ce mystère de la maternité ?

 

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– Les morts savent tout ! murmura Leona.

Et, en même temps que son corps s’évanouissait en vapeur, d’une voix à peine intelligible :

– Au revoir dans le ciel, mon bien-aimé duc ! dit le fantôme.

Et il disparut.

Le duc, qui était resté enchaîné dans son fauteuil tant que l’ombre s’était tenue près de lui, se leva et courut à la porte.

Le valet de garde n’avait vu entrer ni sortir personne.

– Leona ! Leona ! s’écria-t-il, te reverrai-je encore ?

Et il lui sembla qu’à son oreille un souffle à peine sensible murmurait :

– Oui.

Le lendemain, au lieu de continuer sa route, le duc s’arrêta à Coni. Il semblait certain de recevoir des nouvelles.

En effet, vers deux heures, Scianca-Ferro

 

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arriva.

– Leona est morte ! fut le premier mot que lui dit Emmanuel.

– Hier à minuit ! répondit Scianca-Ferro. Mais comment le sais-tu ?

– D’une blessure à la poitrine ? continua Emmanuel.

– D’une balle destinée à la duchesse, dit Scianca-Ferro.

– Et quel est, s’écria le duc, le misérable assassin qui en voulait aux jours d’une femme ?

– Le bâtard de Waldeck, répondit Scianca-Ferro.

– Oh ! dit le duc, qu’il ne tombe jamais entre mes mains !

– Je t’avais juré, Emmanuel, que, la première fois que je rencontrerais le serpent, je l’écraserais.

– Eh bien ?

– Je l’ai écrasé.

– Il ne nous reste donc plus qu’à prier pour

 

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Leona, dit Emmanuel Philibert.

– Ce n’est pas à nous de prier pour les anges, répondit Scianca-Ferro : c’est aux anges à prier pour nous !...

Le 12 janvier 1562, comme l’avait prédit Leona, la princesse Marguerite accoucha heureusement, au château de Rivoli, d’un prince qui reçut les noms de Charles Emmanuel et qui régna cinquante ans.

Trois mois après la naissance du jeune prince, les Français, selon les conventions de Cateau-Cambrésis, évacuèrent Turin, Chieri, Chivas et Villeneuve d’Asti, comme ils avaient déjà évacué le reste du Piémont.

 

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Épilogue

 

Par une belle matinée du commencement de septembre 1580, c’est-à-dire vingt ans environ après les événements que nous venons de raconter, une vingtaine de ces gentilshommes que l’on appelait les Ordinaires du roi Henri III et dont le nombre total montait à quarante-cinq, attendaient, dans la grande cour du Louvre, l’heure où le roi, allant à la messe, les prendrait en passant avec lui pour leur faire faire, bon gré mal gré, leurs dévotions ; car c’était une des manies du roi Henri III de se préoccuper non seulement du soin de son âme, mais encore du soin de celles des autres, et, de même que le roi Louis XIII devait dire, cinquante ans plus tard, à ses favoris : « Venez vous ennuyer avec moi », Henri III disait à ses mignons : « Venez vous sauver avec moi. »

La vie que menaient les Ordinaires et les

 

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Quarante-Cinq de Sa Majesté, – on les nommait indifféremment de l’un ou de l’autre nom, – n’avait rien de bien récréatif ; la règle du Louvre était presque aussi sévère que celle d’un couvent et le roi, s’appuyant sur la mort de Saint-Mégrin, de Bussy d’Amboise et de deux ou trois autres gentilshommes, – mort causée par leur amour exagéré pour le beau sexe, – prenait prétexte de ces événements pour tonner contre les femmes et les représenter à ses favoris, non seulement comme des êtres inférieurs, mais encore dangereux.

Les pauvres jeunes gens en étaient donc réduits, ceux surtout qui tenaient à rester dans les bonnes grâces du roi, à faire des armes, à jouer au ballon, à viser les moineaux-francs avec des sarbacanes, à se friser, à inventer de nouvelles formes de cols, à dire leur chapelet et à se fustiger si, au milieu de cette innocente vie, le diable, qui ne respecte pas même les saints, venait les tenter.

On ne sera donc pas étonné qu’ayant vu un vieux bonhomme auquel il ne restait plus qu’un

 

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bras, qu’un œil et qu’une jambe, qui demandait l’aumône à un chevau-léger de garde à la porte de la cour, l’un d’eux lui eût fait signe d’entrer et, après lui avoir donné une pièce de monnaie et adressé quelques questions, eût incontinent appelé ses camarades avec le besoin naïf de communication que l’on trouve à une degré égal chez les écoliers enfermés derrière les murs d’un collège, chez les religieux enfermés derrière les murs d’un couvent et chez les soldats enfermés derrière les murs d’une forteresse.

Les jeunes gens accoururent et, entourant le nouveau venu, en firent l’objet d’un profond examen.

Hâtons-nous de dire que celui qui avait l’honneur d’attirer ainsi l’attention générale méritait bien la peine d’être examiné.

C’était un homme d’une soixantaine d’années qui, au reste, ne paraissait plus aucun âge, vu l’étrange situation physique où l’avaient réduit les campagnes qu’il avait faites et la vie aventureuse qu’il paraissait avoir menée.

Outre l’œil, le bras et la jambe qui lui

 

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manquaient, le mendiant avait la figure hachée de coups de sabre, les doigts de la main brisés de coups de pistolet et la tête raccommodée en plusieurs endroits avec des plaques de fer blanc.

Son nez, en particulier, était tellement couvert d’estafilades, d’estocades, de cicatrices de tous genres enfin, qu’il ressemblait à une de ces tailles de boulanger sur lesquelles on fait un cran à chaque pain que l’on prend à crédit.

Une pareille quintaine, on en conviendra, était chose curieuse pour des jeunes gens qui, faute de plus doux loisirs, mettaient le duel au nombre de leurs distractions.

Aussi les questions tombèrent-elles sur le mendiant, drues comme grêle.

– Comment t’appelles-tu ? quel âge as-tu ? dans quel cabaret as-tu perdu ton œil ? dans quelle embuscade as-tu laissé ton bras ? sur quel champ de bataille as-tu oublié ta jambe ?

– Voyons, messieurs, dit l’un des interrogateurs, mettons un peu d’ordre dans nos questions ou, sans cela, le pauvre diable ne

 

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pourra nous répondre.

– Mais auparavant, demande-lui un peu s’il ne lui manque pas la langue.

– Non, Dieu merci, mes braves seigneurs, la langue me reste ! et si vous voulez bien avoir quelques bontés pour un vieux capitaine d’aventures, je l’occuperai à chanter vos louanges.

– Capitaine d’aventures, toi ? Allons donc ! dit un des jeunes gens, ne veux-tu pas nous faire accroire que tu as été capitaine ?

– C’est au moins le titre que m’ont donné plus d’une fois le duc François de Guise, que j’ai aidé à reprendre Calais ; l’amiral Gaspard de Coligny, que j’ai aidé à défendre Saint-Quentin, et le prince de Condé, que j’ai aidé à rentrer dans Orléans.

– Tu as vu tous ces illustres capitaines ? demanda un des gentilshommes.

– Je les ai vus, je leur ai parlé et ils m’ont parlé... Ah ! vous êtes braves, messeigneurs, je n’en doute pas ; mais laissez-moi vous dire que la

 

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race des vaillants et des forts est en allée.

– Et tu es le dernier ? dit une voix.

– Non pas de ceux que je dis, reprit le mendiant, mais le dernier, en effet, d’une association de braves ! Nous étions dix aventuriers, voyez-vous, mes gentilshommes, avec lesquels un capitaine pouvait tout tenter ; mais la mort nous a pris un à un et nous a emportés en détail.

– Et quels étaient, demanda un des Ordinaires, je ne dirai pas les aventures, mais les noms de ces dix braves ?

– Vous avez raison de ne pas demander leurs aventures : leurs aventures feraient, à elles seules, un poème ! et celui qui pourrait l’écrire, le pauvre Fracasso, est malheureusement mort d’une contraction à la gorge. Mais, quant aux noms, c’est autre chose.

– Voyons les noms.

– Il y avait Dominico Ferrante ; c’est celui qui est parti le premier : un soir, aidé de deux compagnons, il vint offrir, aux environs de la tour

 

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de Nesle, à un endiablé sculpteur florentin, nommé Benvenuto Cellini, de l’aider à porter un sac d’argent qu’il venait de recevoir des mains du trésorier du roi François Ier. Le Benvenuto, qui s’était attardé et qui venait d’entendre sonner minuit à Saint-Germain-des-Prés, crut voir dans une offre toute d’obligeance une tentation de cupidité : il mit l’épée à la main et, d’un rapide dégagement, il cloua le pauvre Ferrante à la muraille.

– Voilà ce que c’est que d’être trop obligeant ! dit un des auditeurs à un autre.

– Le second était Vittorio-Albani Fracasso, un grand poète, qui ne pouvait travailler qu’au clair de la lune. Un soir qu’il cherchait une rime aux environs de Saint-Quentin, il tomba, par hasard, au milieu d’une embuscade dressée sur le chemin du duc Emmanuel Philibert. Il était si préoccupé de la rébellion de cette rime, qu’il oublia de demander aux embusqués dans quelle intention ils étaient là ; il en résulta que, le duc Emmanuel étant venu à passer sur ces entrefaites, il se trouva au milieu de la bagarre et il faisait de son mieux

 

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pour s’en tirer, lorsqu’il tomba étourdi d’un coup de masse que lui allongea l’écuyer du duc, un damné cogneur nommé Scianca-Ferro. Or, l’embuscade échoua ; le pauvre Fracasso resta sur le champ de bataille, et comme, vu l’évanouissement dans lequel il était plongé, il ne put expliquer le hasard de sa présence, on lui passa une corde au cou et on le hissa à la branche d’un chêne : quoique le pauvre Fracasso, en sa qualité de poète, fût maigre comme un engoulevent, le poids du corps n’en amena pas moins la contraction du nœud coulant et la contraction du nœud coulant la strangulation. Ce fut en ce moment qu’il revint à lui ; il voulut donner les explications qu’il croyait nécessaires à son honneur violemment compromis ; mais il était revenu à lui une seconde trop tard : les explications ne purent point passer et restèrent de l’autre côté du nœud coulant ; ce qui fit croire à beaucoup que ce pauvre innocent avait été injustement pendu.

– Messieurs, dit une voix, cinq Pater et cinq Ave pour le pauvre Fracasso !

 

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– Le troisième, continua le mendiant avec mélancolie, le troisième était un digne aventurier allemand nommé Frantz Scharfenstein ; vous avez certainement entendu parler de feu Briarée et de défunt Hercule. Eh bien ! le pauvre Frantz était de la force d’Hercule et de la taille de Briarée ; il fut tué bravement sur une brèche de Saint-Quentin ; Dieu ait son âme et celle de son oncle Heinrich Scharfenstein qui est mort idiot et fou de le pleurer.

– Dis donc, Montaigu, dit une voix, crois-tu que, si tu mourais, ton oncle deviendrait idiot et fou de te pleurer ?

– Mon cher, répondit celui à qui la question était adressée, il y a un axiome de droit qui dit : Non bis in idem.

– Le cinquième, continua le mendiant, était un brave catholique nommé Cyrille-Népomucène Lactance ; celui-là est sûr de son salut car, après avoir combattu pour notre sainte religion pendant vingt ans, il est mort martyr.

– Martyr ? Peste ! raconte-nous cela.

 

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– C’est bien simple, messeigneurs. Il servait sous les ordres du fameux baron des Adrets qui, dans ce moment-là, était catholique, – car il n’est point que vous sachiez que le baron des Adrets a passé sa vie à se faire protestant de catholique et catholique de protestant –. Le baron des Adrets était donc catholique pour le moment, et Lactance servait sous ses ordres lorsque, le baron ayant fait quelques prisonniers huguenots la veille de la Fête-Dieu et ne sachant quel genre de mort leur infliger, Lactance fut illuminé de cette sainte invention, de les dépouiller et de tendre avec leurs peaux, au lieu de tapisserie, les maisons du petit village de Mornas. Le baron goûta fort l’avis et le mit à exécution, à la plus grande gloire de leur sainte religion ! Mais, l’année suivante, jour pour jour, il arriva que, le baron s’étant fait protestant et le pieux Lactance étant tombé entre ses mains, le baron se souvint du conseil qu’il lui avait donné et, malgré ses réclamations, le fit dépouiller à son tour. Je reconnus la peau de mon pauvre ami à un grain de beauté qu’il avait au-dessous de l’épaule gauche !

– Peut-être t’en arrivera-t-il autant un jour,

 

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Villequier ! dit un des jeunes gens à son camarade : mais, si on te dépouille, ce ne sera pas pour faire une tenture de ta peau ou, mordieu ! c’est qu’il y aura alors en France profusion de tambours !

– Le sixième, continua l’aventurier, était un joli muguet de notre bonne ville de Paris, jeune, beau, galant, toujours courant après les femmes.

– Chut ! dit un des Ordinaires, ne parle pas si haut, bonhomme : le roi Henri III pourrait t’entendre et te faire châtier d’avoir vu si mauvaise compagnie.

– Et comment se nommait le drôle qui avait de pareilles mœurs ? demanda un autre gentilhomme.

– Il se nommait Victor-Félix Yvonnet, répondit le mendiant. Un jour, ou plutôt une nuit qu’il était chez une de ses maîtresses, le mari n’eut point le courage de l’attendre bravement et de l’attaquer l’épée à la main : il dégonda la porte par laquelle Yvonnet devait sortir – une porte de chêne massive pesant trois mille, peut-être – et la posa en équilibre sur ses gonds. À trois heures,

 

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Yvonnet dit adieu à sa bien-aimée et s’en alla droit à la porte, dont il avait la clef, introduisit la clef dans la serrure, tourna deux tours et tira à lui ; mais, au lieu de tourner sur ses gonds, la porte tomba lourdement sur lui ! Si c’eût été Frantz ou Heinrich Scharfenstein, ils eussent repoussé la porte comme une feuille de papier ; mais Yvonnet était un véritable muguet d’amour aux petites mains et aux petits pieds : la porte lui brisa les reins et, le lendemain, on le retrouva mort.

– Tiens, par ma foi ! dit une voix, voilà une recette à donner à monsieur de Châteauneuf : cela ne l’empêchera point d’être trompé ; mais cela empêchera qu’il ne le soit deux fois par le même.

– Le septième, continua l’aventurier, le septième se nommait Martin Pille-Trousse. C’était un honnête gentilhomme, comme dit M. de Brantôme, et qui périt par un fâcheux malentendu. Un jour, M. de Montluc passant par une ville et ayant été complimenté par tous les magistrats, excepté par les juges, il résolut de se venger de cette incivilité, s’informa et apprit qu’il

 

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devait y avoir le lendemain jugement de douze huguenots. C’était tout ce qu’il voulait savoir. Il se rendit à la prison et, entrant dans la salle commune : « Qui est huguenot, ici ? demanda-t-il ? » Or, Pille-Trousse, qui avait connu M. de Montluc huguenot enragé et qui ignorait que, comme le baron des Adrets, il avait changé de religion, se trouvait dans cette chambre, accusé de je ne sais quelle misère ; il crut que M. de Montluc demandait quels étaient les huguenots pour les faire élargir ; mais point : c’était pour les faire pendre ! Lorsque le pauvre Pille-Trousse vit de quoi il s’agissait, il protesta de toutes ses forces ; mais il eut beau protester, on s’en tint à sa première déclaration et il fut pendu haut et court, lui douzième. Le lendemain, qui fut attrapé ? ce furent les juges, qui n’eurent plus personne à juger. Mais, en attendant, le pauvre Pille-Trousse était mort.

– Requiescat in pace ! dit un des auditeurs.

– Le souhait est d’un chrétien, mon gentilhomme, dit le mendiant, et je vous en remercie au nom de mon ami.

 

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– Voyons le huitième, dit une voix.

– Le huitième, continua le mendiant, se nommait Jean-Chrysostome Procope ; il était Bas-Normand...

– Le roi, messieurs ! le roi ! cria une voix.

– Allons, range-toi, drôle ! dirent les jeunes seigneurs, et tâche de ne pas te trouver sur la route de Sa Majesté : il n’aime à voir que de jolis visages et de gracieuses tournures.

C’était en effet le roi qui descendait de ses appartements, ayant monsieur de Guise à sa droite et monsieur le cardinal de Lorraine à sa gauche.

Il paraissait fort mélancolique.

– Messieurs, dit-il, s’adressant aux gentilshommes qui faisaient la haie sur son passage en lui cachant du mieux qu’ils pouvaient l’homme à l’œil, au bras et à la jambe de moins, vous m’avez entendu parler souvent de la façon toute royale dont j’avais été reçu en Piémont par le duc Emmanuel Philibert de Savoie ?

Les jeunes gens s’inclinèrent en signe qu’ils

 

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s’en souvenaient parfaitement.

– Eh bien, j’ai reçu ce matin la douloureuse nouvelle de sa mort, qui a eu lieu à Turin le 30 août 1580.

– Et sans doute, sire, demanda un des jeunes gens, ce grand prince a eu un grand trépas ?

– Digne de lui, messieurs ! il est mort dans les bras de son fils en lui disant : « Mon fils, apprenez de ma mort quelle doit être votre vie, et de ma vie quelle doit être votre mort. L’âge vous a déjà rendu capable de gouverner les États que je vous laisse ; ayez soin de les conserver aux vôtres et soyez assuré que Dieu en sera le protecteur tant que vous vivrez dans sa crainte ! » Messieurs, le duc Emmanuel Philibert était de mes amis : je porterai son deuil pendant huit jours, et pendant huit jours entendrai la messe à son intention. Qui fera comme moi me fera plaisir.

Et, ayant fait un signe de tête à ses gentilshommes, le roi continua son chemin vers la chapelle.

Les gentilshommes le suivirent et entendirent

 

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religieusement la messe avec lui.

En sortant de l’église, la première chose qu’ils cherchèrent des yeux fut le mendiant ; mais le mendiant avait disparu. En même temps que lui avaient disparu l’escarcelle de Sainte-Moline, le drageoir de Montaigu et la chaîne d’or de Villequier.

L’aventurier n’avait plus qu’une main mais, comme on le voit, il savait s’en servir.

Les trois jeunes gens voulurent savoir s’il se servait aussi bien de sa jambe unique que de sa main dépareillée et coururent à la porte, demandant à la sentinelle si elle pouvait les renseigner sur ce qu’était devenu le mendiant avec lequel ils causaient, il n’y avait qu’un instant.

– Messieurs, dit le chevau-léger, il a disparu derrière l’hôtel du Petit-Bourbon ; mais, en sortant, il m’a dit poliment : « Mon gentilhomme, il se peut que les nobles seigneurs avec lesquels je viens d’avoir l’honneur de m’entretenir désirent savoir ce que sont devenus mes deux derniers compagnons et comment se nomme le

 

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pauvre diable qui leur a survécu. Mes deux compagnons, qui se nommaient Procope et Maldent, étaient, l’un un Bas-Normand, l’autre un Picard, très forts en droit tous deux ; l’un est mort procureur au Châtelet, l’autre docteur en Sorbonne. Quant à moi, je me nomme César-Annibal Malemort, pour les servir si j’en étais capable. »

Ce sont là les seules nouvelles qui parvinrent jusqu’à eux et qui soient parvenues jusqu’à nous du dernier des aventuriers.

Le hasard avait fait que celui qui eût dû succomber le premier avait miraculeusement survécu à tous !

 

FIN

 

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