Le page du duc de Savoie 3

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/3

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Le page du duc de Savoie 3

Chapitre X

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Les joutes de la rue Saint-Antoine.

 

Ce fut le 27 juin 1559 que le bourdon de Notre-Dame, ébranlant les vieilles tours de Philippe-Auguste, annonça la solennité de ce mariage du roi d’Espagne avec la fille du roi de France.

Le duc d’Albe, accompagné du prince d’Orange et du comte d’Egmont, représentait, comme nous l’avons dit, le roi Philippe II.

En arrivant au parvis de l’église métropolitaine, les jambes manquèrent à la pauvre Élisabeth : il fallut la soutenir par-dessous les bras, la porter presque, pour l’amener jusqu’à la nef ; ce furent le comte d’Egmont et Guillaume d’Orange, ces deux hommes marqués par la fatalité, l’un pour l’échafaud du duc d’Albe, l’autre pour la balle de Balthasar Gérard, qui lui

 

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rendirent ce triste service.

Emmanuel la regardait avec un sourire sympathique dont Scianca-Ferro, le seul qui sût ce que le prince avait laissé à Écouen, pouvait seul aussi deviner la signification.

Après la cérémonie, on revint au château des Tournelles, où un grand dîner attendait. La journée se passa en concerts, et, le soir venu, Emmanuel Philibert ouvrit le bal avec la jeune reine d’Espagne, qui n’avait d’autre consolation que l’absence de son royal époux, dont elle était encore éloignée pour quelques jours ; Jacques de Nemours dansa avec la princesse Marguerite ; François de Montmorency avec Diane de Castro, et le Dauphin, que nous aurions dû nommer le premier, avec la reine Marie Stuart.

Amis et ennemis étaient là réunis pour un moment ; toutes ces grandes haines paraissaient, sinon éteintes, du moins assoupies.

Seulement, amis et ennemis formaient deux groupes bien séparés.

Le connétable avec tous ses fils, Coligny,

 

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Dandelot et leurs gentilshommes.

François de Guise avec tous ses frères, le cardinal de Lorraine, le duc d’Aumale, le duc d’Elbeuf... On oublie les noms de ces six fils du même père.

Les premiers gais, triomphants, joyeux.

Les autres sombres, graves, menaçants.

On se disait tout bas que si, le lendemain, dans la lice, quelqu’un de ces Montmorency se heurtait à quelqu’un de ces Guise, on aurait, au lieu d’une joute, un véritable combat.

Mais Henri avait pris ses précautions : il avait fait défendre à Coligny et à Dandelot de toucher d’autres boucliers que le sien ou ceux de Jacques de Nemours et d’Alphonse d’Este.

Même défense avait été faite à Damville et à François de Montmorency.

Les Guise avaient voulu d’abord s’éloigner de ces fêtes : le duc François avait parlé de la nécessité d’un voyage dans sa principauté ; mais Catherine de Médicis et le cardinal son frère l’avaient fait revenir sur cette résolution,

 

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imprudente comme toutes celles qui sont inspirées par le dépit et l’orgueil.

Il était donc resté et l’événement prouva qu’il avait bien fait de rester.

À minuit, on se sépara ; le duc d’Albe conduisit Élisabeth jusqu’à sa chambre, plaça sa jambe droite dans le lit, la couvrit du drap ; puis, après quelques secondes, la tira hors des couvertures, salua et sortit. Les épousailles étaient faites !

Le lendemain, toute la cour fut réveillée par les fanfares, à l’exception du roi Henri, qui n’avait pas dormi, tant il avait hâte d’arriver à ces joutes dont il se promettait la joie depuis si longtemps.

Aussi, quoique le tournoi ne dût commencer qu’après le déjeuner, dès le jour, le roi Henri II errait-il de la lice aux écuries, passant en revue son magnifique haras, auquel Emmanuel Philibert venait – splendide cadeau ! – d’ajouter dix-neuf chevaux tout sellés et tout caparaçonnés.

L’heure du déjeuner venue, tenants et juges du

 

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camp mangèrent à part sur une table de forme ronde, pour rappeler celle du roi Arthur, et furent servis par les dames.

Les quatre servantes des illustres convives étaient la reine Catherine, la princesse Marguerite, la petite reine Marie et la duchesse de Valentinois.

Le déjeuner fini, chacun passa dans son appartement pour s’armer.

Le roi avait une admirable cuirasse de Milan toute damasquinée d’or et d’argent ; son casque, surmonté de la couronne royale, représentait une salamandre aux ailes déployées.

Son écu, comme celui qui était pendu au bastion, portait un croissant luisant dans un ciel pur, avec cette devise :

DONEC TOTUM IMPLEAT ORBEM !

Ses couleurs étaient blanc et noir, celles, du reste, qu’avait adoptées Diane de Poitiers à la mort de M. de Brezé, son mari.

M. de Guise était vêtu de sa cuirasse de

 

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bataille, la même qu’il portait au siège de Metz ; elle offrait l’empreinte bien visible – que l’on peut y distinguer encore aujourd’hui au musée d’artillerie de Paris où elle est déposée – des cinq balles qu’il reçut au siège de Metz et qui s’aplatirent sur l’acier sauveur.

Son bouclier, comme celui du roi Henri, représentait le ciel ; seulement, ce ciel était moins pur : un nuage blanc y voilait une étoile d’or.

Sa devise était :

PRÉSENTE, MAIS CACHÉE.

Ses couleurs étaient le blanc et l’incarnat, « couleurs, dit Brantôme, d’une dame que je pourrais nommer et qu’il servit étant fille à la cour ».

Malheureusement, Brantôme ne nomme pas la dame et nous sommes forcés, par l’ignorance dans laquelle il nous laisse, d’être aussi discret que lui.

M. de Nemours avait une cuirasse milanaise, cadeau du roi Henri II ; son bouclier représentait un ange ou un amour – il était difficile de

 

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distinguer lequel des deux – portant un bouquet de fleurs avec cette devise :

ANGE OU AMOUR, IL VIENT DU CIEL !

Cette devise faisait allusion à ce qui était arrivé à ce beau prince dans la ville de Naples, un jour de Fête-Dieu.

Comme il suivait la procession avec les autres seigneurs français, un ange, glissant le long d’un fil de fer tendu à cet effet, descendit par une fenêtre et, de la part d’une dame, lui présenta un magnifique bouquet.

De là la devise « Ange ou amour, il vient du ciel ! »

Ses couleurs étaient jaune et noir, couleurs qui, suivant le même Brantôme, signifient : jouissance et fermeté ou ferme en jouissance ; « car il étoit, lors ce disait-on, jouissant d’une des plus belles dames du monde, et, pour ce, devoit-il être ferme et fidèle à elle pour bonne raison, car ailleurs n’eût-il sçu mieux rencontrer et avoir. »

Enfin, le duc de Ferrare – ce jeune prince encore assez inconnu à cette époque et qui devait,

 

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plus tard, attacher à son nom la triste célébrité d’avoir enfermé, pendant sept ans, Le Tasse dans l’hôpital des fous – était armé d’une admirable cuirasse de Venise ; son écu représentait Hercule terrassant le lion de Némée, avec cette devise :

QUI EST FORT EST DIEU !

Ses couleurs étaient le jaune et le rouge.

À midi, les portes furent ouvertes. En un instant les places réservées sur les estrades furent occupées par les dames, les seigneurs et les gentilshommes à qui leur nom donnait droit d’assister à ces fêtes.

Puis le balcon royal se peupla à son tour.

Le premier jour, c’était madame de Valentinois qui devait donner le prix.

Ce prix était une magnifique chaîne toute resplendissante de rubis, de saphirs et d’émeraudes séparés par des croissants d’or triplement enlacés.

Les croissants étaient, comme on le sait, les armes de la belle duchesse de Valentinois.

 

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Le second jour, le vainqueur devait être couronné de la main de madame Marguerite.

Le prix était une hache d’armes turque d’un travail exquis et qui avait été donnée par Soliman au roi François Ier.

Le troisième jour – jour d’honneur – était réservé à Catherine de Médicis. Le prix était une épée dont la poignée et la coquille avaient été ciselées par Benvenuto Cellini.

À midi, les musiciens, placés dans un balcon en face de celui des princes et des princesses, firent entendre leurs fanfares.

L’heure de la joute était venue.

Les pages entrèrent les premiers dans la lice comme une volée d’oiseaux.

Il y avait douze pages pour chaque tenant, quarante-huit en tout, chacun vêtu de soie et de velours aux couleurs de son maître.

Puis vinrent quatre écuyers par chaque tenant. Leur mission était de ramasser les lances brisées et de porter secours aux combattants si besoin était.

 

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Puis, enfin, sortirent à leur tour les quatre maîtres du camp, armés de pied en cap, visières baissées, sur leurs chevaux, armés comme eux et vêtus de caparaçons traînant jusqu’à terre.

Chacun d’eux, son bâton à la main, vint se placer en face d’une des barrières latérales et demeura immobile comme une statue équestre.

Alors, les trompettes des quatre tenants apparurent sur les quatre portes du bastion et sonnèrent leur défi aux quatre points cardinaux.

Une trompette répondit et l’on vit sortir, par la porte des assaillants, un chevalier tout armé, visière baissée et sa lance à l’étrier.

Le collier de la toison d’or pendait à son cou. À cet insigne, qu’il avait reçu en 1546 de Charles Quint – en même temps que l’empereur Maximilien, Cosme de Médicis, grand duc de Florence, Albert, duc de Bavière, Emmanuel Philibert, duc de Savoie, Octave Farnèse, duc de Parme, et Ferdinand-Alvarès de Tolède, duc d’Albe, – on reconnut Lamoral, comte d’Egmont.

Les plumes de son casque étaient blanches et

 

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vertes : c’étaient les couleurs de Sabine, comtesse palatine, duchesse de Bavière, qu’il avait épousée cinq ans auparavant à Spire, en présence de l’empereur Charles Quint, ainsi que de Philippe II, roi de Naples, et qu’il aima tendrement et fidèlement jusqu’à sa mort.

Il s’avança, manœuvrant son cheval avec cette grâce qui lui avait valu la réputation d’un des premiers cavaliers de l’armée espagnole, réputation portée à un si haut degré, que le roi Henri II, qui sous ce rapport n’avait pas, disait-on, de rival, en était jaloux.

Arrivé aux trois quarts de la lice, il salua de la lance et de la tête le balcon de la reine et des princesses, inclinant le fer de sa lance jusqu’à terre, la couronne de son casque jusque sur le cou de son cheval, et il alla toucher du bois de sa lance l’écu du roi Henri II.

Puis, au milieu des fanfares retentissantes, il força son cheval à franchir à reculons toute la longueur de la lice, allant mettre sa lance en arrêt de l’autre côté de la barrière.

Comme la joute était courtoise, on devait,

 

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ainsi que c’était l’habitude, frapper du col jusqu’en bas du torse, ou, comme on le disait à cette époque, entre les quatre membres.

Au moment où d’Egmont mettait sa lance en arrêt, le roi sortit tout armé et à cheval.

Henri n’eût point été le roi, que l’applaudissement qui éclata à sa vue n’eût pas été moins universel : il était impossible d’être mieux assis sur son cheval, mieux placé sur ses étriers, enfin plus solide et plus élégant à la fois, que n’était le roi de France.

Comme le comte d’Egmont, il tenait à la main sa lance toute prête. Après avoir fait pirouetter son cheval sur lui-même pour saluer la reine et les princesses, il se retourna vers son adversaire et mit sa lance au faucre1.

Aussitôt les écuyers levèrent les barrières et les juges du camp, voyant que les combattants étaient prêts, crièrent d’une seule voix :

– Laissez aller !

 

1 Faucre ou faulcre : Pièce de fer ou d'osier, qu’on plaçait sur le côté droit des cuirasses, au moyen âge, pour tenir la lance en arrêt. (Littré.)

 

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Les deux cavaliers n’attendaient que ce moment pour se précipiter l’un sur l’autre.

Tous deux se frappèrent en pleine poitrine.

Le roi et le comte d’Egmont étaient trop bons cavaliers pour être désarçonnés et, cependant, au choc terrible, le comte perdit un étrier et sa lance, toute vibrante, lui échappa de la main et s’en alla tomber à quelques pas de lui, tandis que la lance du roi vola en trois ou quatre morceaux, ne laissant dans sa main qu’un tronçon inutile.

Les deux chevaux, comme épouvantés du choc, du bruit, de la secousse, s’arrêtèrent tremblants et acculés sur leurs jarrets de derrière.

Henri jeta loin de lui le tronçon de sa lance.

Aussitôt, et tandis que la lice retentissait des applaudissements des spectateurs, deux écuyers s’élancèrent par-dessus les barrières, l’un pour ramasser la lance du comte d’Egmont et la lui donner, l’autre pour offrir au roi une lance neuve.

Tous deux reprirent du champ et remirent leur lance en arrêt.

Les trompettes sonnèrent de nouveau, les

 

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barrières se rouvrirent et les juges du camp crièrent une seconde fois :

– Laissez aller !

Cette fois, les deux lances se brisèrent ; Henri plia, comme un arbre courbé par le vent, jusque sur la croupe de son cheval ; d’Egmont vida les deux étriers et fut obligé de se retenir à l’arçon de sa selle.

Le roi se redressa, le comte lâcha l’arçon et les deux cavaliers, qu’on eût cru déracinés par ce choc terrible, se retrouvèrent tous deux debout et fermes sur leurs étriers.

Les éclats de lance avaient volé tout autour d’eux.

Ils laissèrent les écuyers enlever les débris des lances et retournèrent chacun derrière sa barrière.

Là, on leur présenta deux nouvelles lances plus fortes que les premières.

Chevaux et cavaliers semblaient aussi impatients les uns que les autres : les chevaux hennissaient et écumaient ; il était évident que les nobles animaux, animés par la course et les

 

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fanfares bien plus que par l’éperon, prenaient leur part au combat.

Les fanfares sonnèrent ; tous les spectateurs criaient de joie et battaient des mains comme lorsque, cent ans plus tard, Louis XIV parut sur un théâtre faisant le rôle du Soleil dans le ballet des Quatre Saisons.

Seulement, Henri, en guerrier du Moyen Âge, Louis XIV, en baladin de tous les temps, étaient chacun l’expression de la France de leur époque : le premier représentait la France chevaleresque ; le second, la France galante.

À peine entendit-il, au milieu des bravos, le cri de « Laissez aller ! »

Le choc fut plus formidable encore cette troisième fois que les deux autres : un des pieds de Henri vida l’étrier sous le choc de la lance du comte d’Egmont, qui se brisa en morceaux, tandis que la lance du roi demeura entière ; le coup fut si rude, que le cheval du comte leva les deux pieds de devant et que la sangle, s’étant brisée par la violence du choc, glissa sur le dos incliné du cheval ; si bien que – chose singulière !

 

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– sans avoir vidé les arçons, le cavalier se trouva à terre.

Mais, comme il tomba debout, cette chute, qu’il était impossible d’éviter, servit à mettre au jour l’adresse et l’habileté de l’admirable cavalier.

Toutefois, le comte, saluant Henri, ne s’en déclara pas moins vaincu, se mettant courtoisement à la merci de son vainqueur.

– Comte, lui dit le roi, vous êtes prisonnier de la duchesse de Valentinois ; allez donc vous mettre à sa merci : c’est elle, et non pas moi, qui décidera de votre sort.

– Sire, répondit le comte, si j’eusse pu deviner qu’un si doux esclavage m’était réservé, je me serais laissé prendre la première fois que j’ai combattu Votre Majesté !

– Et c’eût été une grande économie d’hommes et d’argent pour moi, monsieur le comte, répondit le roi, résolu à ne pas se laisser vaincre en courtoisie, car vous m’eussiez épargné la Saint-Laurent et Gravelines !

 

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Le comte se retira. Cinq minutes après, il venait sur le balcon s’agenouiller aux pieds de madame la duchesse de Valentinois, qui lui liait les deux mains avec un magnifique collier de perles.

Pendant ce temps, le roi, qui avait fourni ses trois courses, reprenait haleine et laissait la place au duc de Guise, second tenant.

Le duc de Guise jouta, lui, avec le comte de Horn. Les trois courses furent fournies sans trop de désavantage de la part du général flamand courant contre un homme qui passait pour un des meilleurs jouteurs de son temps.

À la troisième course, avec une courtoisie égale à celle du comte d’Egmont, il s’avoua vaincu.

Puis vint le tour de Jacques de Nemours. Il jouta avec un Espagnol nommé don Francisco Rigonès. Au premier coup de lance, l’Espagnol perdit un étrier ; au second, il fut renversé sur la croupe de son cheval ; au troisième, il fut enlevé des arçons et porté à terre.

 

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Ce fut, au reste, le seul Espagnol qui tenta la fortune des joutes : nos voisins d’au-delà des Pyrénées se reconnaissaient pour inférieurs à nous dans ces sortes de luttes et ne voulaient pas risquer leur réputation, déjà ébréchée par l’échec de don Francisco Rigonès.

Restait le duc de Ferrare. Il jouta avec Dandelot ; mais, quoique entre eux la fortune demeurât à peu près égale, le rude défenseur de Saint-Quentin avoua, en se retirant, qu’il préférait un combat véritable à l’épée, avec un ennemi de la France, à tous ces jeux qui lui paraissaient un peu païens pour un homme comme lui, converti depuis un an à peine à la religion réformée.

En conséquence, il déclara que son frère Coligny prendrait sa place si la chose lui convenait, mais que, quant à lui, il ne courrait plus.

Et, comme Dandelot était un homme rigide, il se tint parole à lui-même.

La première journée se termina par une joute des quatre tenants contre quatre assaillants. Ces quatre assaillants étaient Damville contre le roi,

 

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Montgomery contre le duc de Guise, le duc de Brunswick contre Jacques de Nemours et le comte de Mansfeld contre Alphonse d’Este.

À part le roi, qui, soit force réelle, soit courtoisie de son adversaire, obtint sur Damville un avantage marqué, les forces se balancèrent.

Henri rentra au comble de la joie. Il est vrai qu’il n’entendait pas ce qui se disait tout bas – chose peu étonnante, les rois entendant rarement même les choses qui se disent tout haut.

Ce qui se disait tout bas, c’est que le connétable était trop bon courtisan pour n’avoir point appris à son fils aîné avec quels égards on doit traiter son roi, même la lance à la main.

 

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XI

 

Le cartel.

 

Le lendemain, le roi Henri avait si grande hâte de recommencer les joutes, qu’il avança le dîner d’une heure afin de pouvoir entrer en lice à midi précis.

Au moment où les fanfares sonnaient la triple entrée des pages, des écuyers et des juges du camp – entrée que nous avons essayé de décrire dans notre précédent chapitre, – un cavalier coiffé d’un chapeau à larges bords qui cachait le haut de son visage et enveloppé, malgré la chaleur inséparable d’une journée de la fin du mois de juin, d’un large manteau de couleur sombre, sortait des écuries du château des Tournelles monté sur un cheval barbe dont on put apprécier la vitesse lorsqu’il se fut tiré du triple cercle de populace qui encombrait les alentours du château

 

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où avaient lieu les joutes.

En effet, arrivé au coin des Minimes, il prit un trot rapide, lequel, vers la corderie des Enfants-Rouges, se changea en un galop qui lui permit de franchir en une heure la route de Paris à Écouen.

Arrivé à Écouen, il traversa la ville toujours du même pas et ne s’arrêta qu’à la porte de la petite maison isolée, couverte de grands arbres et située à cent pas de la route, maison à laquelle nous nous sommes arrêtés nous-mêmes avec Emmanuel Philibert, lors de l’arrivée de celui-ci à Paris.

Des malles chargées de bagages, un cheval tout sellé frappant la terre du pied dans la cour, indiquaient les apprêts d’un départ.

Emmanuel Philibert jeta un regard rapide sur tous ces arrangements qui lui prouvaient que, si le départ s’apprêtait, au moins il n’était pas encore effectué, attacha son cheval à un anneau, monta l’escalier qui conduisait au premier étage et s’élança dans une chambre où une jeune femme achevait d’ajuster, assise et distraite, les dernières agrafes d’une robe de voyage de

 

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couleur sombre et extrêmement simple.

Au moment où le prince entra dans la chambre, elle leva la tête, poussa un cri et, cédant à l’élan de son cœur, elle se jeta en avant.

Emmanuel la reçut dans ses bras.

– Leona, lui dit-il d’un ton de reproche, est-ce là ce que tu m’avais promis ?

Mais la jeune femme ne put que balbutier, les lèvres frémissantes et les yeux fermés, le nom d’Emmanuel.

Le prince, la tenant toujours entre ses bras, recula jusqu’à une espèce de canapé, s’assit, laissant glisser la jeune femme sans cependant cesser de la soutenir ; si bien qu’elle se trouva à demi couchée et la tête renversée en arrière, sur l’un de ses genoux.

– Emmanuel ! Emmanuel ! continuait de murmurer la jeune femme, n’ayant pas la force de balbutier autre chose que ce nom bien-aimé.

Emmanuel Philibert la regarda longtemps en silence avec une indicible expression de tendresse ; puis, lorsque, enfin, elle rouvrit les

 

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yeux :

– Il est donc bien heureux, dit-il, que certains mots de ta lettre d’hier aient trahi ton projet et qu’un rêve douloureux, dans lequel je te voyais toute en larmes et vêtue d’une robe de religieuse, m’ait révélé ton dessein ; sans quoi tu partais et je ne te revoyais qu’à mon retour en Piémont !

– Ou plutôt, Emmanuel, murmura la jeune femme d’une voix éteinte, ou plutôt tu ne me revoyais pas !

Emmanuel pâlit et frissonna tout à la fois ; Leona ne vit point la pâleur de ses joues mais elle sentit le frissonnement de son corps.

– Non, non, dit-elle, non, j’avais tort ! Pardon, Emmanuel, pardon !

– Rappelle-toi ce que tu m’as promis, Leona, dit Emmanuel avec la même gravité que si, au lieu de rappeler une promesse d’amour à sa maîtresse, il se rappelait un engagement d’honneur à un ami. C’était à l’hôtel de ville de Bruxelles, la main levée sur une image sainte ! Ton frère, cet homme dont nous avons sauvé la

 

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vie, et qui, sans le savoir, fait notre malheur à tous deux, ton frère attendant à la porte la réponse favorable que, dans ton céleste dévouement, tu me priais de lui faire, tu promis, Leona, tu me juras d’être éternellement à moi, de me quitter la veille de ce mariage seulement, et ensuite jusqu’à ce que la mort de l’un de nous deux ait délié l’autre de son serment, de nous retrouver le 17 novembre de chaque année dans cette petite maison du village d’Oleggio où tu fus transportée, enfant, mourante, par moi, près de ta mère morte... Souvent tu m’as dit : « C’est toi qui m’as sauvé la vie, Emmanuel ; ma vie est donc à toi ; fais-en ce que tu voudras ! » Puisque ta vie est à moi, puisque tu l’as répété en face du Christ, ne sépare donc cette vie de la mienne que le plus tard possible ; et, pour tenir religieusement la promesse sans laquelle, tu le sais, Leona, j’eusse tout refusé, sans laquelle je suis prêt à tout refuser encore, pousse jusqu’à la dernière limite le dévouement, cette suprême vertu de la femme qui aime, vertu qui fait d’elle plus qu’un ange ; car, pour être dévoués, les anges n’ont pas besoin de sacrifier les passions terrestres qui sont le partage

 

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de nous autres malheureux humains !

– Oh ! Emmanuel ! murmura Leona qui semblait revenir à la vie et au bonheur sous le regard et à la voix de son amant, ce n’est pas le dévouement qui me manque, c’est...

Emmanuel Philibert fixait sur cette charmante tête renversée un regard interrogateur.

– C’est ?... demanda-t-il.

– Hélas ! s’écria Leona, c’est la jalousie qui m’obsède !... Oh ! je t’aime, je t’aime tant, mon Emmanuel !

Et les lèvres des deux amants se touchèrent avec un double cri de bonheur.

– Jalouse ! demanda Emmanuel ; toi jalouse ! et de quoi ?

– Oh ! je ne le suis plus ! murmura la jeune femme ; non, un amour comme le nôtre est éternel... Je viens de sentir sous ton baiser que la mort elle-même ne pourra le rompre, qu’il sera ma récompense au ciel ! Comment donc le tien mourrait-il sur la terre ?

– Tu as raison, Leona, répondit le prince en

 

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donnant à sa voix cet accent si tendre et si persuasif qu’elle était susceptible de prendre, Dieu a fait une exception en ma faveur : en m’imposant le fardeau si lourd d’une couronne, il m’a donné la main invisible d’un de ses anges pour la soutenir sur ma tête... Écoute, Leona, ce qui existera entre nous ne ressemblera à rien de ce qui existe entre les autres amants : nous vivrons toujours l’un à l’autre, toujours l’un avec l’autre par cette union indissoluble du cœur qui peut braver le temps et même l’absence ; moins la présence réelle, moins la vue de toutes les heures et de tous les instants, notre vie sera la même... Je sais bien que c’est la vie de l’hiver, sans les fleurs, sans le soleil, sans les fruits ; mais enfin, c’est toujours la vie ; la terre sent qu’elle n’est pas morte : nous sentirons, nous, que nous nous aimons !

– Emmanuel ! Emmanuel ! dit la jeune femme, oh ! c’est donc toi, à ton tour, qui me soutiens, qui me consoles, qui me fais revivre !...

– Et maintenant, dit le prince, voyons, redescendons sur la terre, ma bien-aimée Leona,

 

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et dis-moi ce qui te faisait jalouse.

– Oh ! depuis que je t’ai quitté, quatre lieues seulement nous séparent, et je ne t’ai encore vu que deux fois !

– Merci, ma Leona, dit Emmanuel ; mais, tu le sais, tout est fête au château des Tournelles, que j’habite... tristes fêtes, du reste, pour deux cœurs : celui de la pauvre Élisabeth et le mien ; mais il n’en est pas moins vrai que nous jouons un rôle dans ces fêtes, que nous devons y paraître et que le roi me fait appeler à chaque instant.

– Mais alors, demanda Leona, comment, juste au milieu des joutes, au moment où, en qualité de juge du camp, tu dois y assister, comment as-tu pu tout quitter pour venir me voir ?

Emmanuel sourit.

– Voilà précisément ce qui m’a fait libre ! Je dois assister aux joutes, mais j’y puis assister la visière baissée... Suppose qu’un homme de ma taille revête ma cuirasse, monte mon cheval, fasse mon office de juge du camp.

– Oh ! Scianca-Ferro ! s’écria la jeune femme,

 

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je comprends, Scianca-Ferro, cher Emmanuel !

– Alors moi, tourmenté par la lettre que j’ai reçue, poursuivi par le rêve que j’ai fait, je viens voir ma Leona pour qu’elle me renouvelle le serment qu’elle était sur le point d’oublier ; je retrempe mon cœur au sien, mon âme à la sienne, et nous nous quittons forts comme ce géant qui n’avait qu’à toucher la terre pour retrouver sa vigueur !

Et les lèvres du jeune homme s’abaissèrent une seconde fois sur le visage de Leona, et, en touchant celles de la jeune fille, les enveloppèrent tous deux de ce nuage de flamme qui dérobait Mars et Vénus aux regards des autres dieux.

Laissons-les épuiser au calice d’or leurs dernières heures de joie et voyons ce qui se passait, pendant ce temps, à la lice du palais des Tournelles.

Au moment où Emmanuel Philibert s’éloignait du palais au pas le plus rapide de son cheval, laissant Scianca-Ferro, revêtu de son armure, accomplir son office, un écuyer frappait à la porte du palais et demandait le prince Emmanuel

 

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Philibert.

Le prince Emmanuel Philibert, c’était pour le moment Scianca-Ferro.

On prévint le jeune homme qu’un écuyer inconnu, qui ne voulait avoir affaire qu’au prince lui-même, demandait obstinément à lui parler.

Scianca-Ferro représentait le prince ; d’ailleurs, Emmanuel n’avait point de secrets pour lui.

Il mit son casque, seule partie de son armure qui lui restât à revêtir et, se plaçant dans l’endroit le plus sombre de l’appartement :

– Faites entrer, dit-il.

L’écuyer parut sur le seuil de la chambre ; il était vêtu de couleur sombre et ne portait ni armoiries ni devise qui pussent le faire reconnaître.

– J’ai l’honneur de parler à Son Altesse le prince Emmanuel Philibert ?

– Vous voyez, répondit Scianca-Ferro éludant par ces deux mots une réponse positive.

 

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– Voici une lettre de la part de mon maître... Il attend un consentement ou un refus.

Scianca-Ferro prit la lettre, la décacheta et lut les lignes suivantes :

 

« Un homme qui a juré la mort du prince Emmanuel Philibert lui propose, au milieu de la joute qui aura lieu aujourd’hui, un combat à toute outrance, à la lance, à l’épée, à la hache, à la masse ou au poignard, renonçant d’avance à toute miséricorde de sa part, s’il est vaincu, comme le prince doit renoncer à toute miséricorde de la part de cet homme, si cet homme est vainqueur.

» On dit le prince Emmanuel Philibert brave capitaine ; s’il n’est pas indigne de cette réputation, il acceptera le combat proposé et se chargera d’obtenir, pour le vainqueur, toute garantie de la part du roi Henri II.

» Un ennemi mortel. »

 

Scianca-Ferro lut la lettre sans manifester aucun trouble et, se tournant vers l’écuyer :

 

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– Dites à votre maître, répondit-il, qu’il sera fait ainsi qu’il désire et que, dès que le roi aura couru ses lances, il n’a qu’à se présenter dans la lice et aller toucher du fer de sa lance l’écu du prince Emmanuel : cet écu est à droite du bastion dans le quadrilatère, faisant pendant à celui du connétable, et en face de celui de M. de Vieilleville. J’engage d’avance ma parole que, vaincu ou vainqueur, toute garantie lui est donnée par le roi.

– Mon maître a envoyé un cartel écrit, il désire une garantie écrite, reprit l’écuyer.

En ce moment, M. de Vieilleville parut à son tour sur le seuil ; il venait s’informer si Emmanuel Philibert était prêt.

Scianca-Ferro baissa la visière de son casque et, s’avançant vers le grand chambellan :

– Monsieur de Vieilleville, dit-il, veuillez aller de ma part prier Sa Majesté d’écrire le mot accordé au-dessous de cette lettre. Je supplie le roi de me faire cette grâce qui, refusée par lui, entacherait mon honneur.

 

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Scianca-Ferro était complètement vêtu de l’armure du duc ; sa visière baissée empêchait que l’on ne vît ses cheveux blonds, ses yeux bleus et sa barbe rousse ; M. de Vieilleville s’inclina devant celui qu’il croyait être le prince et, comme l’heure de la joute approchait, il se hâta d’aller remplir la commission dont il était chargé.

Cinq minutes après, il rapportait la lettre.

Le mot accordé était écrit au bas et suivi de la signature royale.

Scianca-Ferro, sans ajouter une parole, présenta le sauf-conduit à l’écuyer, qui s’inclina et sortit.

Le prétendu prince ne se fit point attendre ; seulement, il entra chez lui pour y prendre son épée et sa masse de combat et, en passant devant l’armurier, il lui ordonna d’affiler trois lances.

Puis il alla prendre, en face de la barrière, la place que le prince y occupait la veille.

Les trompettes donnèrent le signal, les hérauts crièrent que la lice était ouverte et la joute

 

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commença.

Le roi courut le premier, brisa ses trois lances, une contre le duc de Brunswick, l’autre contre le comte de Horn, la troisième contre le comte de Mansfels.

Puis vint le tour du duc de Guise, puis celui de Jacques de Nemours, puis celui du duc de Ferrare.

Toutes ces joutes furent des merveilles d’adresse et de force ; mais il était évident que l’illustre assemblée était préoccupée de l’attente de quelque grand événement.

Ce grand événement, c’était le combat qu’avait autorisé le roi – Henri n’avait pas eu le courage de tenir le secret entier : sans dire quel était le tenant, il avait annoncé la lutte.

Chacun savait donc que, selon toute probabilité, la journée ne se passerait pas sans que le sang rougît cette arène préparée pour une fête.

Les femmes frissonnaient à l’idée d’un combat à fer émoulu ; mais, tout en frissonnant, peut-être

 

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attendaient-elles avec plus d’impatience encore que les hommes ce moment des suprêmes émotions.

Ce qui ajoutait encore à la curiosité, c’est que l’on ignorait contre lequel des quatre tenants ou des quatre juges du camp le défi avait été porté.

Le roi avait encore laissé une chose dans le doute : c’était de dire si le combat aurait lieu le second jour ou le troisième, ce jour même ou le lendemain.

Or, comme on avait vu passer la joute du roi, la joute du duc de Guise, la joute du duc de Nemours, et enfin celle du duc de Ferrare, sans que rien de ce que l’on attendait se produisît, on commençait à croire, ou que la nouvelle était erronée, ou que la joute était remise au lendemain.

Après la joute du duc de Ferrare devait, comme la veille, venir la joute générale.

Les trompettes donnèrent le signal de cette joute ; mais, au lieu que les quatre trompettes des quatre assaillants répondissent ensemble, une

 

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seule trompette se fit entendre, sonnant un air étranger aux notes aiguës et pleines de menaces.

Un frémissement courut parmi les spectateurs ; un murmure d’attente satisfaite en même temps que de crainte exprimée s’éleva des estrades ; les têtes ondoyèrent comme un champ de blé au souffle du vent.

Deux personnes, dans toute cette immense assemblée, savaient seules pour qui sonnait cette trompette ; ces deux personnes, c’étaient le roi et Scianca-Ferro, lequel, pour le roi comme pour tout le monde, n’était autre qu’Emmanuel Philibert.

Le roi sortit la tête hors du bastion afin de voir si le duc était à son poste.

Scianca-Ferro, qui comprit l’intention du roi, s’inclina légèrement sur le cou de son cheval.

– Bon courage, beau-frère ! dit le roi.

Scianca-Ferro sourit sous sa visière, comme si on eût pu le voir, et releva la tête, secouant les plumes de son cimier.

 

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En ce moment, tous les yeux se tournèrent vers le bastion des assaillants : un chevalier armé de toutes pièces en franchissait le seuil et entrait en lice.

 

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XII

 

Le combat à fer émoulu.

 

Ce chevalier portait, debout sur son étrier, une lance à fer émoulu ; une épée était pendue à l’un des arçons de sa selle, une hache à l’autre.

Son écuyer venait derrière lui et portait deux autres lances à fer émoulu comme celle de son maître.

Le cavalier était vêtu d’armes noires ; les plumes de son casque étaient noires ; son cheval était noir et couvert d’un caparaçon noir.

Seules, la ligne du tranchant de sa hache et la pointe aiguë de sa lance brillaient d’un sinistre rayonnement.

Sur son écu, nulle devise ; sur sa targe 1,

 

1 Espèce de bouclier. (Littré.)

 

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aucune armoirie ne pouvait faire deviner ni à quelle nation ni à quelle classe il appartenait.

Une chaîne d’or à son cou, des éperons d’or à ses talons indiquaient pourtant qu’il était chevalier.

À la vue du sombre cavalier, qui semblait l’envoyé de la Mort, sinon la Mort elle-même, tous les assistants, un seul excepté peut-être, sentirent un frisson passer dans leurs veines.

Le cavalier noir s’avança lentement jusqu’aux deux tiers de la lice, salua les deux reines et les princesses, fit marcher son cheval à reculons et se retrouva bientôt de l’autre côté de la barrière, qui se ferma devant lui.

Alors, il appela son écuyer. Celui-ci posa à terre les deux lances qu’il tenait, pour le cas où la première serait brisée, alla prendre celle que tenait son maître, se fit ouvrir la barrière transversale qui donnait dans le quadrilatère, et, marchant droit au bastion du duc Emmanuel Philibert, il toucha du fer de sa lance l’écu au blason de Savoie entouré de la devise personnelle du duc :

 

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SPOLIATIS ARMA SUPERSUNT !

Le fer rendit un son lugubre en touchant le fer.

Puis l’écuyer cria à haute voix :

– Emmanuel Philibert, duc de Savoie, devant le roi, devant les princes, devant les nobles seigneurs, gentilshommes et barons ici présents, devant les reines, princesses et nobles dames qui nous écoutent et nous regardent, mon maître t’appelle au combat à outrance, sans miséricorde ni merci, prenant Dieu à témoin de la justice de sa cause et tous ceux ici présents juges de la manière dont il se conduira... Dieu et la victoire soient pour le bon droit !

Un faible cri répondit à ce défi ; ce cri s’échappait des lèvres pâles de madame Marguerite, tout près de s’évanouir.

Puis il se fit un profond silence pendant lequel on n’entendit que ces mots, prononcés par celui que tout le monde prenait pour Emmanuel Philibert :

– C’est bien... Dis à ton maître que j’accepte le combat tel qu’il me le propose, avec Dieu pour

 

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juge, avec le roi, les princes, les seigneurs, les gentilshommes, les barons, les reines, princesses et nobles dames ici présents pour témoins, et que je renonce à sa miséricorde comme il renonce à la mienne... Et maintenant, que Dieu décide de quel côté est le droit !

Puis, d’une voix aussi calme que s’il eût demandé son bâton de commandement comme juge du camp :

– Ma lance ! dit-il.

Un écuyer s’avança portant trois lances aux fers aigus et brillants : le cavalier prit, sans choisir, la première venue, enleva son cheval à la fois de la main et des éperons, lui fit sauter la barrière latérale et se trouva dans la lice.

Derrière lui, un cavalier tout armé parut dans le quadrilatère et vint prendre la place qu’il abandonnait.

Continuer : partie 2 sur 3