Le poison de Goa : roman
La Confession de Castro
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Oui.
—Eh bien! Je n’ai jamais pu m’expliquer que tu aies pu regarder dans le sable d’Aguada le visage de celle qui n’avait fait aucun mal à personne et que les crabes avaient dévoré, sans faire le serment de punir ceux qui étaient cause de sa mort. Peux-tu me dire comment tu as pu retourner dans ta maison, me regarder, assister à un procès, vivre, sans éprouver le besoin de tuer justement une créature foncièrement mauvaise, sans cœur, qui riait de ta douleur et continuait à te calomnier? Si tu m’expliquais cela, si je parvenais à voir à ta conduite une autre explication que celle que mon âme d’enfant a trouvé alors tu me soulagerais d’un grand poids.
—Parce que tu as pensé que ton père était un lâche, n’est-ce pas? C’est bien possible, d’ailleurs. Il l’est peut-être, il l’est sûrement dans le domaine matériel. Mais je crois que les hommes se trompent en attribuant plus de grandeur au courage qu’à la lâcheté. Ils se trompent surtout en faisant servir leur courage à l’exercice d’une justice qui ne leur appartient pas.
—A qui appartient-elle alors? A Dieu? S’il en est ainsi, s’il existe, s’il nous voit, qu’attend-il? Pourquoi n’exerce-t-il pas cette justice? Pourquoi en a-t-il mis en nous la soif intarissable, si c’est pour ne jamais l’assouvir? D’ailleurs à quoi bon parler de Dieu. Je le sais, je l’ai compris depuis longtemps. Tu y as cru, tu n’y crois plus.
—Dieu! Dieu! fit Manoël Jehoudah avec un geste qui semblait le situer à une distance infinie. Il n’est pas besoin de faire intervenir Dieu pour comprendre que le monde doit se dégager de la haine et s’acheminer vers l’amour.
Peut-être revit-il la croix sur la barque, le corps bien-aimé couché sur le sable, car il dit lentement comme s’il revoyait son âme d’alors:
—Oui, ma première pensée a été de me venger. Mais ce fut à ce moment, avec le premier flot de la douleur, sans doute à cause d’elle, parce qu’elle me paraissait trop grande pour être méritée, que je compris quelles balances pesaient le bien et le mal et la mesure de la loi. On donne communément à la justice l’épithète d’immanente, parce qu’elle accompagne toute action, qu’elle est l’action elle-même. C’est ce que je suis arrivé à croire après la mort de ta mère, comme à une réalité tangible. Si on fait du mal à autrui c’est à soi qu’on le fait. L’homme pour qui tu es venue ici et autour duquel tu as tissé une toile patiente avait avant toi préparé lui-même son châtiment. Il sera crucifié à son tour. Il aura une couronne de nagahs jusqu’aux yeux et son corps sera exposé sur une grève avec une face dévorée. Il n’y a pas de repentir, de pénitence, de prières qui puissent le faire échapper. La loi est inéluctable, l’effet est engendré par la cause et l’on ne peut pas davantage l’arrêter que l’on ne peut faire remonter son cours à une rivière…
—Et quand? s’écria Rachel, quand aura-t-il lieu ce châtiment? J’ai déjà lu cela dans tes livres. Il y était question de vies futures ou l’on naît, paraît-il, avec les récompenses et les peines des vies passées, à recevoir. Mais on ne se souvient de rien. Alors, à quoi bon? Moi je veux être là, je veux assister. Je veux entendre crier celui qui a fait le malheur de ma vie et de la tienne, je veux voir dans ses yeux une épouvante dont je serai la cause et dont il souffrira justement.
—Mais si tu le frappes avec un couteau, tu seras frappée avec un couteau. Si tu l’empoisonnes, tu seras empoisonnée. La main de celui qui accomplit l’acte inscrit à son compte un acte semblable dans sa destinée future. Et cela n’est peut-être rien en soi. Mais le couteau, le poison ou seulement la pensée mauvaise seront transmis à leur tour. Sous le nom de justice ou de vengeance, peu importe! le mal se perpétuera comme il s’est perpétué depuis le commencement du monde. Je me représente quelquefois les créatures humaines comme un grand troupeau qui chemine de vies en vies, de générations en générations. Chacune de ces créatures porte une chaîne à son cou, la chaîne éternelle, la chaîne du mal. Elle pourrait la rompre, libérer avec l’effort de l’intelligence, l’homme captif. Mais au lieu de cela elle s’efforce de rendre le chaînon de sa haine plus solide, d’en forger le métal, d’en rendre l’essence plus durable, pour qu’il tienne avec plus de force l’esprit lié à la chair. Et alors nous sommes condamnés à être éternellement les esclaves du mal, à porter et à transmettre cette chaîne qui broie et maintient en bas, s’il n’y a pas un homme de bonne volonté, un héros juvénile ayant le vrai courage de l’esprit qui ose dire: J’ai pitié de ceux qui m’ont fait du mal, je brise la chaîne, je suis un lâche peut-être mais je pardonne.
—Eh bien! je ne suis pas ce héros juvénile et je n’aspire pas à l’être, dit Rachel. J’ai obéi aux conseils d’un de tes maîtres moins magnanime que toi. Seulement je suis surprise de voir que mon père professe maintenant cette morale que les chrétiens enseignent et ne pratiquent pas.
—Le pardon n’est pas le privilège des chrétiens. C’est le secret de la délivrance et toutes les religions le connaissent. Mais il est difficile à atteindre. Nul ne peut le savoir mieux que moi.
Manoël Jehoudah baissa la tête puis il marcha à petits pas dans la pièce. Il sentait dans sa fille la force aveugle d’un instinct millénaire. Il la considéra un instant. Jamais elle n’avait autant ressemblé à sa mère. La douceur des traits était remplacée toutefois par une expression de gravité et de résolution. L’aspect de la beauté de sa fille avait toujours porté Manoël Jehoudah à une tendre émotion. Il aperçut un bout de cigare oublié dans un cendrier et à travers les branches de pandanus qui retombaient sur la vérandah, il distingua la silhouette d’une croix au fond du jardin. Il se représenta ce que sa fille pouvait avoir souffert en s’imposant le mensonge et en subissant la haine. Il eut pitié d’elle. Il lui tendit les bras. Ils s’étreignirent mais sans pleurer.
Plus rapprochés l’un de l’autre, ils eurent un élan du cœur comme ils n’en avaient pas eu depuis longtemps. Rachel raconta de son existence ce qu’elle pensait qu’un père pouvait en entendre parce qu’elle ignorait que ce père-là pouvait tout entendre. Elle ne put lui cacher sa joie d’être en partie cause par son action sur Castro, du désordre et de la folie qui s’étaient emparés de la vieille ville de Goa.
—Voilà où ils en sont, les chrétiens, dit-elle.
Manoël Jehoudah écouta sa fille en silence:
—Il n’y a pas des bons et des méchants, comme tu sembles le croire, dit-il. Ce serait trop simple. Il y a des hommes malheureux, tourmentés par leurs passions et qui s’avancent dans l’ombre, Dieu sait avec quelle lenteur, vers un but inconnu. Ils luttent entre eux, ils se font du mal, mais il y en a qui sont un peu plus avancés dans la course, à qui il est dévolu une petite part de lumière. Ceux-là tendent parfois la main vers leurs frères, ils les aident, ils leur disent: c’est par ici qu’est le chemin. Par ici l’âme devient meilleure, elle comprend davantage, elle aime plus. Car c’est là tout ce que nous pouvons espérer. Mais sais-tu ce que c’est, Rachel, que perdre son âme? As-tu lu dans des livres la description, presque toujours puérile d’ailleurs, des créatures condamnées? Cette description cache sous une forme romanesque, un aspect de la vérité. Ah! comme les mots: enfer, abîme, quand on a cessé de croire à l’enfer des religions et à l’abîme de l’espace, peuvent prendre parfois un sens redoutable! Il y a des âmes qui se perdent et ce n’est pas par les crimes que nous croyons…
—Ce n’est pas en faisant le mal avec conscience, même avec amour?
—Non. Le mal est la menue monnaie de la vie. Nous volons le bonheur des autres pour en jouir nous-mêmes. Nous tuons les animaux pour les manger. Nous tuons nos semblables dans des guerres. Mais il y a un crime bien plus grand. Rappelle-toi la vieille parole biblique: Le seul péché qui ne soit pas pardonné est le péché contre l’esprit. C’est celui qui perd l’âme. C’est celui que tu vas commettre.
—Moi!
—Arrêter l’élan de la créature à quelque degré qu’elle soit, réveiller ses passions quand elles s’éteignent, souffler sur l’ombre d’idéal qui a pu lui apparaître, la ramener en bas, vers la matière, loin de l’esprit, c’est là le péché dont il est parlé, dont je veux te sauver, ma fille.
Il avait baissé la voix. Ce fut d’une voix aussi basse que Rachel dit:
—Sais-tu où vont les âmes des morts, mon père?
—Je crois savoir. Près de nous et loin. Dans une région intermédiaire, sans forme, sans couleur. Je ne suis pas sûr de savoir.
—Et là tu ne crains pas qu’il y ait des âmes perdues non par leurs crimes, mais par leur bonté, des âmes qui sont errantes et désespérées parce qu’on les a précipitées dans la mort brusquement, injustement, des âmes qui souffrent de la séparation, qui appellent les êtres chers, l’enfant, le mari, des âmes qui regardent dans la stupeur des ténèbres et qui se demandent: Qu’ont-ils fait pour moi? Ils n’ont rien fait. Ils ne m’aimaient pas assez pour me venger.
—Tais-toi. Je me suis dit cela souvent. Mais non. Elle repose en paix, Dolça Jehoudah, jusqu’au jour où elle se réveillera dans une naissance sans mémoire.
—Tu n’en es pas certain. Tu n’es pas certain que ce n’est pas elle qui m’a conduite un soir, qui m’a soufflé à l’oreille: voilà l’homme. Rends au chrétien l’offense qu’il a faite à la juive. Dépouille-le du bonheur, comme il m’a dépouillé de la vie.
—Nous ne sommes certains de rien. Dans l’ignorance abstiens-toi de l’action.
Rachel secoua la tête. Le père et la fille regardaient le jardin. La pluie avait cessé mais le vent soufflait par rafales avec une violence extraordinaire. Tous deux se taisaient maintenant. Ils ressentaient la lassitude d’une nuit sans sommeil. Ils n’échangèrent plus que des paroles indifférentes.
—Tu ferais mieux d’attendre ici la fin de l’orage, dit Rachel.
—Il n’y a pas deux milles jusqu’à la maison d’Abdallah, près de Ribandar. Il a perdu ses parents l’an passé. Il sera heureux de me voir. Je vais aller jusque-là.
Sur le seuil de la porte Manoël Jehoudah reprit:
—Quand veux-tu que je revienne?
Elle hésita.
—Eh bien! Demain.
Elle le suivit des yeux. Il avait de la peine à lutter contre le vent. Sa silhouette se découpa à l’extrémité de la rue et elle parut tout à coup immense à Rachel.
La Mort de l’Archevêque
La tempête sembla se lever sur la mer en même temps que le soleil. Elle se déchaîna, ce dimanche de Marie, avec une telle violence que personne ne crut à Goa qu’un navire oserait s’approcher des côtes. Le capitaine de la «Résolution» était un homme pieux. L’idée qu’il transportait un vicaire apostolique, l’envoyé extraordinaire du pape, lui faisait penser que son navire était inaccessible à la fureur des éléments et que même les rochers s’écarteraient devant lui. Outre cette conviction il avait heureusement une connaissance parfaite des abords de Goa. Il parvint à jeter l’ancre dans la petite baie de Cabo, presque en vue du fort Marie-Madeleine.
La certitude sur laquelle on se reposait au fort qu’un débarquement était impossible pendant la tempête avait supprimé toute surveillance. En moins de deux heures la «Résolution» parvint à débarquer sur les chaloupes, à travers la brume et la pluie, le contingent des troupes envoyées par le Portugal. Le gouvernement mal informé, ignorant l’étendue de la révolution avait fait partir à peine cinq cents soldats. C’étaient des jeunes recrues, presque des enfants. Leur allégresse d’échapper aux entreponts de la «Résolution» et au mal de mer fut si grande qu’on eut de la peine à les empêcher de se mettre à chanter. Le nouveau gouverneur, M. de Ribeira et le vicaire du pape qu’accompagnaient deux dominicains, débarquèrent avec les soldats.
Le fort Marie-Madeleine ne fit aucune résistance. Il fut pris, au milieu des éclairs, sans qu’il y eût même un coup de fusil de tiré. Le commandant Carrillo qui était un officier avisé et qui se rendait compte du nombre dérisoire des forces qu’il commandait pensa qu’il était sage de profiter du premier élan de ses hommes pour s’emparer du port et de la ville neuve avant que la résistance fût organisée.
Les habitants de Goa qui mirent leur tête aux fenêtres en entendant le rythme régulier des pas crurent d’abord à quelque manœuvre de troupes que le temps ne justifiait pas. Ils ne reconnurent pas les jeunes visages auxquels le sentiment d’une réussite inespérée ajoutait une héroïque fierté. Des cris d’alarme furent poussés. Mais il était déjà trop tard. Le palais du gouvernement, les postes, les bureaux du journal l’Abelha et la maison de la Marine où Marcora et ses filles dormaient encore furent occupés en un rien de temps. On ne tira que quelques coups de fusils sur les Chinois inoffensifs dont le groupe fut pris par erreur pour des révoltés en armes.
Au loin, de l’autre côté de la rivière, le fort d’Aguada restait silencieux. Il pouvait bombarder la ville, couper la route du vieux Goa ou y balayer les troupes en marche. Un officier passa la rivière, avec un clairon et quatre hommes. Il se dirigea vers le fort pour le sommer de se rendre. Il en atteignit presque la porte qui était fermée. Mais il agita vainement un drapeau blanc afin de parlementer. Le fort resta muet, énigmatique. L’officier s’en revint.
—Castro doit être dans le fort, disaient les habitants. Il tirera le moment venu. La partie n’est pas perdue.
Il était plus de midi. La pluie cessa de tomber. Le vent s’apaisa. Un rayon de soleil perça même les nuages.
Le commandant Carrillo décida de se mettre en marche à tout hasard sur la route du vieux Goa. Le vicaire apostolique, pour frapper les esprits, tenait à arriver dans la cathédrale et à prononcer l’excommunication solennelle contre l’archevêque à l’heure des vêpres, au moment où tous les fidèles seraient rassemblés. On avait laissé cinquante hommes au fort Marie-Madeleine et des postes étaient dispersés un peu partout dans la ville et sur le port. On ne disposait plus guère que de trois cents soldats.
—Castro sait ce qu’il fait, murmurait-on. Seulement il attend l’instant propice pour tirer.
Les soldats regardaient avec surprise les silhouettes de palmiers et de monastères et au loin l’étendue des étangs. Les flaques de pluie claquaient sous leurs pieds et leur allégresse augmentait à mesure qu’ils avançaient. Ils étaient pénétrés d’un sentiment de conquête heureuse et facile, de service rendu à la patrie. Ils étaient les héritiers des conquistadors d’Albuquerque, des antiques maîtres des Indes.
Tout de suite après l’avant-garde, marchait le vicaire du pape. Il avait un visage ascétique avec un grand nez et il était particulièrement chétif et maigre mais il se redressait de toute sa taille et la fureur religieuse brûlait dans ses yeux. Il était revêtu de la simple robe des dominicains et il tenait à la main une croix de bois sans ornements. Il pensait, à défaut d’une grande pompe religieuse, agir par l’excès de la simplicité.
La nouvelle du débarquement des troupes venait à peine de se répandre dans le vieux Goa et d’y semer la terreur que les soldats débouchaient sous l’arc de triomphe. Ils n’avaient pas l’air bien effrayants. Ils regardaient les vieilles maisons avec des visages puérils, ils s’avancèrent en bon ordre vers la cathédrale.
La panique passa sur la ville. Un cortège d’enfants vêtus de blanc, que conduisaient des sœurs, s’envola comme un essaim de papillons. Chacun se souvint des récits de viols et de pillages commis par les troupes qui prennent des villes. Quelques-uns se barricadèrent. Conception Colaço s’accouda rêveusement à son balcon pour vaincre le danger par la séduction. La vieille Mascarenhas courut se revêtir de sa robe cramoisie, décolletée, à longue traîne. Elle croyait posséder alors une incomparable majesté. Elle rassura sa famille en disant:
—Ils n’oseront pas. Laissez-moi faire.
Et elle parut devant sa porte où elle se tint immobile comme une fée d’opérette, devant les soldats stupéfaits.
Cependant son mari mettait un haut de forme et un habit noir disant qu’il voulait mourir en costume de cérémonie. Ses fils faisaient comme lui.
Mais ceux à qui on avait raconté les événements de la matinée disaient:
—Castro a dû sortir du fort d’Aguada et reprendre la ville neuve. Il va descendre vainqueur vers le vieux Goa et on se battra ici, dans les rues.
Ils apprêtaient des armes et ils écoutaient si le canon n’annonçait pas au loin la victoire de Castro. Le bruit courait aussi que Jéronime Caval arrivait à la tête d’une troupe de bateliers du port et que le père Vincent armait les hommes sauvages de Boma. Mais Jéronime Caval cuvait son ivresse de la nuit et le père Vincent priait.
Les soldats s’étaient déployés sur la grande place devant la cathédrale. Le vicaire du pape en gravit solennellement les degrés. Il donna quelques ordres brefs. Un officier s’informa de l’endroit où se trouvait le sonneur de cloche. Les deux dominicains se dirigèrent vers l’autel et y prirent des cierges allumés.
Alors, la foule qui remplissait l’église pour les vêpres s’écarta, s’écrasa contre les piliers et les autels, saisie d’horreur. Chacun avait compris. Le moine au grand nez allait lancer la mystérieuse malédiction, il allait faire sortir de sa main osseuse des forces occultes qui venaient de l’occident, il allait excommunier l’archevêque et ceux qui s’étaient séparés de l’Église avec lui.
Un effroi plus grand que celui du pillage et du viol s’empara des âmes. Il y eut des cris de désespoir et des fuites éperdues. Le cortège des enfants blancs, qui s’était reformé, voleta de-ci de-là. On entendit des portes se refermer avec fracas. Conception Colaço qui défaillait d’émotion à voir tant de jeunes gens réunis sous des uniformes, poussa un grand soupir et s’évanouit laissant tomber sa chevelure, comme une gerbe, le long du mur. Quelque part, Juana de Faria frappée d’une crise d’hystérie commença à pousser une plainte sauvage et régulière, un hurlement animal qui ne cessa pas. La porte de l’archevêché s’ouvrit et un prêtre au visage illuminé annonça que l’archevêque allait sortir et se rendre à la cathédrale. Et dans le même moment les cloches, ainsi qu’il est prescrit pour la cérémonie d’excommunication, commencèrent à sonner le glas des morts.
Les émotions allaient et venaient avec une rapidité extraordinaire. La nouvelle de l’apparition prochaine de l’archevêque vola de fenêtre en fenêtre, circula de rue en rue. La grande bataille spirituelle allait se livrer. On entrevoyait des possibilités miraculeuses. Le pouvoir d’un Saint animé de l’esprit de Dieu, était infini. Que pourrait contre lui cet Antéchrist de petite taille, entouré de soldats qui se tenait sur le seuil de la cathédrale? Assurément il allait être changé en statue ou se mettre à courir soudain à quatre pattes, montrant un mufle épouvanté de bête. Comme annonciation du miracle, le soleil se dégagea tout à fait des nuages et illumina la place.
Les cloches se turent. Le silence devint extraordinaire. Entre les cierges de ses assesseurs, l’envoyé du pape se dressa et leva sa croix. Les soldats bordaient la place autour de lui et en face. Protégeant sa famille de ses bras écartés, la vieille Mascarenhas était debout sur son seuil comme une énorme caricature colorée. Dans l’ombre du couloir, derrière elle, s’immobilisaient des silhouettes de chapeaux de soie bossués, et d’habits surannés.
De la poitrine du dominicain malingre partit une formidable voix inattendue qui emplit la place, fit vibrer les pierres, terrifia les cœurs. Cette voix récitait la sentence par laquelle l’archevêque hérétique était chassé de l’Église.
—Il ne peut plus ni recevoir, ni administrer les sacrements, ni assister aux offices divins, ni remplir aucune fonction ecclésiastique…
La voix s’enflait encore à chaque syllabe. Pour cette proclamation de sentence l’envoyé extraordinaire s’était préparé pendant la longue traversée. L’antique joie de châtier rayonnait de toute sa personne.
—S’il refuse de faire la pénitence de sept ans qui lui est imposée, qu’il soit anathème…
Les visages des assistants blanchissaient. Dans un rêve d’effroi ils entrevoyaient sous un dôme d’or gigantesque, les cardinaux cheminant comme des fleuves de pourpre, autour d’un vieillard immobile sous une tiare rayonnante.
—Les ordinations qu’il a faites sont annulées. Nous le retranchons de la très sainte communion…
Comme symbole de la mort spirituelle de l’excommunié les assesseurs soufflèrent leur cierge. L’envoyé du pape regarda avec une satisfaction terrible cette ville de ruines sur laquelle il venait de répandre la malédiction papale. Un accablement extrême pesait sur tous. Les maisons semblaient plus délabrées, les tours plus branlantes. Les piliers des cloîtres s’inclinaient pour tomber. Un souffle de mort sortait de la vétusté des chapelles. Conception Colaço se réveilla de son évanouissement et quand elle se dressa, tordant ses cheveux sous l’encadrement de pierre de sa fenêtre la chair de ses aisselles avait des teintes gâtées de pourriture.
Les regards étaient tournés vers l’archevêché dont le portail demeurait ouvert. Si à cette minute l’archevêque avait paru, s’il avait élevé sa main transparente pour bénir son peuple rejeté de l’Église, maudit, pour lui dire; je suis là, je ne vous abandonne pas, je suffis pour vous conduire à Dieu! toute la ville de Goa aurait reflué sur la place, les soldats et l’envoyé du pape auraient été balayés, comme une misérable poussière venue d’Occident.
Mais l’archevêque ne paraissait pas. Le prêtre qui avait annoncé sa sortie disait qu’il s’était revêtu de ses habits épiscopaux mais qu’il avait désiré auparavant recevoir quelques directives de Dieu. Il avait demandé à être seul et il s’était assis sur son fauteuil, dans la salle où il recevait d’ordinaire ses révélations.
Quand on se décida à entrouvrir la porte de cette salle on trouva Monseigneur de Silva, droit, figé, sculpté, sous la mitre et la dalmatique, sous l’éclair de la croix pectorale, comme une figure de pierre, comme un archevêque fantôme. Il était mort. Son orgueil, sa résolution de lutte se lisaient dans son attitude. Il avait pourtant obéi à Dieu qui l’avait rappelé. Le regard et le sourire attestaient une extase d’une essence si radieuse que ceux qui le virent tombèrent immédiatement à genoux. La mort fut annoncée dans un chuchotement, comme une traînée pieuse. Chacun s’agenouilla à la place où il se trouvait. Le vicaire du pape qui s’avançait pour signifier la sentence à l’archevêché, gagné par la communication de la prière, s’arrêta lui-même pour prier et son grand nez resta très longtemps incliné vers les pavés usés comme s’il comprenait la défaite que cachait sa victoire.
Une lente récitation, une complainte sanglotée s’éleva des rues et de l’intérieur des maisons. Des silhouettes ecclésiastiques apparurent avec des cierges sur les seuils des églises. D’épais visages de mulâtres se transfigurèrent par la douleur, des hindous ignorants de la religion chrétienne versèrent des larmes. Des figures caricaturales devinrent sublimes. La prière des morts, chantée par tous, s’enfla désespérément comme le cantique de l’homme qui vient de perdre sa part d’idéal.
Les derniers nuages s’étaient dissipés au ciel et un soir plus paisible tomba sur la ville agenouillée.
Les Fils seront punis pour les Péchés des Pères
Quand les officiers du fort d’Aguada apprirent, dans la matinée du dimanche, que les troupes portugaises avaient occupé la ville neuve, ils tombèrent dans une grande perplexité. Castro venait chaque matin au fort d’Aguada et il se rendait ensuite à la ville neuve. Sans doute la violence de la tempête l’avait retenu. Puis il était admis que les jours de fête la discipline était moins rigoureuse. La veille, beaucoup de soldats avaient couché à la ville neuve sous le prétexte de célébrer le dimanche de Marie.
C’était de Castro que devaient venir les ordres, c’était lui qui assumait les responsabilités. Les officiers étaient tous irrémédiablement compromis dans la révolution de Goa. Mais ils ne pensaient pas sans inquiétude aux représailles de la métropole et ils enviaient secrètement le sort de leurs camarades qui étaient passés en territoire anglais pour rester fidèles à leur pays.
Du reste ils avaient des attaches avec les chefs de la révolution. Le lieutenant d’Altaïde était l’amant de Juana de Faria, sœur d’un membre du conseil de la colonie et le lieutenant Oviedo celui d’une jeune nièce de Mascarenhas, au tempérament brûlant. Il la recevait la nuit, dans le fort, par une petite porte située dans les fossés du donjon. Inès de Mascarenhas était justement venue la veille, avait été retenue par l’orage et s’était oubliée dans les bras de son amant.
Les officiers se réunirent et ils invitèrent les sergents à délibérer avec eux. Une discussion violente s’engagea. Ceux qui avaient mis leur espoir dans l’avenir de Goa libre voulaient que sous le commandement du lieutenant Oviedo qui était le plus âgé, on attaquât les troupes à peine débarquées ou qu’on les bombardât quand elles avanceraient vers le vieux Goa, ce qui ne pouvait manquer d’arriver.
Le lieutenant Oviedo ne manquait pas de courage. Mais à la seconde même où on avait frappé à la porte de sa chambre pour lui annoncer la redoutable nouvelle du débarquement, il commençait à s’endormir auprès de l’ardente Inès. L’épuisement se lisait sur ses traits. Il demandait deux heures de répit qu’il comptait mettre à profit pour dormir.
L’arrivée de Castro aurait ôté à tous la responsabilité de l’action. Quelqu’un qui guettait au haut du donjon avec une lunette reconnut enfin sa silhouette. Il avait l’habitude de venir à cheval et de passer la rivière sur le bac, un peu avant l’endroit appelé Reïs Magos. C’était bien lui. Chose extraordinaire il s’avançait à pied et en courant. On le reconnut à son uniforme et à son gros ventre.
A ce moment un canot qui traversait la rivière malgré les lames déposa sur la grève d’Aguada le parlementaire au drapeau blanc et les quatre soldats.
Du moment que Castro arrivait, le mieux était de garder le silence et de l’attendre. C’est ce qu’on fit. La Voix du parlementaire resta sans réponse et on le vit traverser à nouveau la rivière.
Mais le lieutenant d’Altaïde qui avait repris la lunette poussa un cri de surprise. Il ne voyait plus Castro sur la route. Il le chercha en vain. Il avait disparu. Peut-être était-il caché dans un repli de terrain. On attendit inutilement. Cette énigme jeta la garnison d’Aguada dans la consternation. Le lieutenant Oviedo s’endormit en cherchant à la résoudre.
Les heures passèrent. Mais la fièvre de combattre était tombée. Le trouble était dans les âmes. Depuis qu’ils avaient vu les quatre jeunes visages de ceux qui arrivaient de la patrie lointaine, les soldats étaient attendris. Quelques-uns parlèrent d’enclouer les canons. Ils se mirent à redouter cette arrivée de Castro qu’ils avaient désirée.
Même, les sergents étaient d’avis, s’il revenait, de laisser la porte fermée et de demeurer silencieux, comme on l’avait fait avec le parlementaire.
On scruta de nouveau à l’aide de la lunette l’endroit où l’image de Castro était apparue et s’était dissipée si mystérieusement. Mais ce fut en vain.
*
Rachel s’était étendue sur son lit après le départ de son père. Elle entendit confusément le bruit des pas de ses serviteurs. Ils habitaient le premier étage et ils allaient à la messe. Elle sommeillait et ce bruit devint dans son cerveau agité le murmure d’un cortège en fuite. C’était un quartier juif, dans une ville de rêve, fuyant la persécution des chrétiens. Rachel entrevoyait des figures résignées, des enfants sur des ânes, les livres sacrés de la synagogue portés par des vieillards. Ils paraissaient tous subir le malheur de l’exil avec une parfaite tranquillité. Elle allait crier: Il faut résister, se venger. Mais les serviteurs firent claquer la porte d’entrée en s’en allant, un silence suivit et son sommeil devint plus profond.
Rachel se réveilla avec une chaleur légère sur les lèvres. C’était une brûlure qui glissait dans tout son corps et l’enflammait légèrement. Cette sensation était si douce qu’elle demeura quelques instants, les yeux fermés, pour la prolonger. Puis elle se mit sur son séant avec un cri d’effroi.
Joachim était à côté d’elle. Il la tenait dans ses bras. Il expliquait avec volubilité qu’il était entré par le jardin, comme il l’avait fait la veille, qu’il n’avait trouvé personne et qu’il l’avait aperçue, étendue sur son lit, par la porte du salon, qu’elle avait laissée entr’ouverte.
Rachel le regardait sans l’entendre. Elle était encore enveloppée de ce tissu léger qu’est le sommeil et la brûlure délicieuse courait dans son corps. Ses yeux s’agrandirent, ses lèvres devinrent humides, un frisson la parcourut. Ses bras se nouèrent aux épaules du jeune homme et elle se laissa tomber contre lui avec l’unique désir de retrouver la passagère ivresse de son réveil.
Elle la retrouva multipliée et en quelques secondes accoururent du fond de son être les formes, les puissances, les mystérieuses paroles de l’instinct. Elle resta contre la poitrine de Joachim, palpitante, surprise, heureuse.
Lui ne perdait pas son but de vue. Il le lui expliqua avec une autorité subite dans la voix. Il voulait la sauver à tout prix. Le projet qu’il lui avait expliqué la veille devait être réalisé sur-le-champ. D’après les calculs approximatifs, le navire envoyé par le Portugal ne pouvait pas être bien loin. Il venait de s’entendre avec des bateliers de la rivière. Il allait l’emmener avec lui tout de suite. Ils attendraient la fin de la tempête soit sur la côte déserte de Siridao, soit sur celle d’Aguada. Pendant ce temps les bateliers se mettraient en quête d’une barque de tonnage suffisant pour gagner le port anglais le plus proche. Ils s’embarqueraient dès que le vent serait un peu calmé.
Rachel secouait la tête pour dire non. Mais les paroles de Joachim la remplissaient de joie. Pourtant il n’y avait pas de guitare qui résonnait pour l’enivrer comme autrefois. Une musique intérieure parlait en elle, impérieuse comme l’appel des sens, déchirante comme le plaisir entrevu. Et les paroles, de son père revenaient à sa mémoire. Elle le revoyait avec son visage si bon et si triste. Que souhaitait-il, sinon son départ? Une porte s’ouvrait soudain qui lui permettait d’échapper à l’horreur du drame préparé pour le soir.
Elle se sentait la tête vide et elle était moite de langueur. Elle aurait aimé s’endormir, sans penser à rien sur la poitrine du jeune homme.
Elle disait toujours non de la tête. Mais elle se leva et machinalement prit son manteau. Alors lui, la serra aux épaules et sans rien ajouter il l’entraîna.
Il pleuvait. Les rues étaient désertes. Ils ne rencontrèrent personne jusqu’à la rivière.
—Mon père est parti pour les forts comme à l’ordinaire; il ne rentrera pas avant deux heures, dit Joachim pour étendre sur ce départ une atmosphère de sécurité.
La barque avait à son arrière une sorte de cabine d’osier à claire-voie sur laquelle était jetée une bâche de cuir pour protéger de la pluie. Ils s’y installèrent.
Dans un coin de son esprit Rachel voyait une communauté juive qui fuyait, des dos courbés, des figures résignées et confiantes dans la justice de Dieu.
—Eh bien! Je suis comme les filles de ma race, pensait-elle, comme les opprimés dont j’ai lu l’histoire dans l’ancien livre. Je me résigne, je fuis.
Mais lorsque les rames commencèrent à frapper l’eau et que la barque glissa avec rapidité le long des pierres usées des quais, elle fut prise tout à coup par le charme qui venait du parfum des arbres et de la présence de Joachim. Quand il lui expliqua que la marée descendait et qu’on aurait d’autant plus vite atteint la mer elle ne put s’empêcher de répondre avec un sourire que c’était dommage et qu’elle goûtait beaucoup de plaisir à être là.
Elle le regarda avec ses yeux dont le vert était devenu plus clair, lavé soudain et ils savourèrent ensemble la volupté infinie de se désirer dans le mouvement et le danger. Ils s’aperçurent qu’ils n’avaient rien emporté de ce qui était nécessaire comme linge et objets de toilette et ils en rirent longuement. Le port le plus voisin était Ratnagiri. Ils y trouveraient tout ce dont ils auraient besoin. Y avait-il un hôtel? Sans doute. S’il n’y en avait pas, ils auraient la ressource de passer la nuit au bungalow des voyageurs ou même à la belle étoile. Les grands orages étaient toujours suivis de magnifiques soirées.
Les manguiers aux larges feuilles, les palmiers ruisselants, semblaient courir sur le rivage. De l’autre côté de la rivière, sur l’île Divar, des étangs luisaient et ils virent de loin un vol d’oiseaux aquatiques rayer l’air.
—C’est le signe que le soleil va bientôt percer les nuages, dit Joachim.
Un canot qui transportait un homme dont on ne voyait que la barbe parmi les plis d’un cafetan vert, les croisa. Un des rameurs se souleva et cria en agitant les bras quelque chose qu’ils ne comprirent pas. L’homme au cafetan leur montrait en même temps la direction d’où il venait. Mais ils ne détournèrent pas la tête. Ni les paroles qu’ils entendaient, ni celles qu’ils prononçaient n’avaient d’importance pour eux. Ils n’étaient plus préoccupés que de se sentir l’un contre l’autre et l’horizon des eaux et des plaines mouillées leur paraissait moins grand que celui qu’ils découvraient en eux-mêmes.
Joachim avait pris dans sa main la nuque de Rachel et il rapprocha doucement son visage du sien comme pour voir de plus près la lueur d’émeraude de ses yeux. Elle ne résista pas. Ils réunirent leurs lèvres longuement puis ils les désunirent pour se regarder à nouveau et recommencer.
Ils rirent ensemble quand un des bateliers se retourna pour dire que le parti le plus sage était de s’arrêter à Reïs Magos. Il y avait là quelques maisons de pêcheurs où ils attendraient la venue de la barque que lui se faisait fort de trouver. D’ailleurs, il ne pleuvait plus et le vent se calmait.
A Reïs Magos ou ailleurs, qu’importe! Rachel et Joachim se sentaient de plus en plus tranquilles à mesure qu’ils avançaient. Ils ne prêtèrent aucune attention à une rumeur qui venait de la ville neuve ni à des gens courant çà et là sur les chemins qui y aboutissaient.
*
Pedre de Castro se hâtait. Il était de mauvaise humeur. Ses devoirs l’obligeaient à des courses inutiles. Il n’aimait pas suivre cette route le long de la rivière Mandavi. Quand il avait le temps, il atteignait la ville neuve en faisant un grand détour par Banguinim. Mais ce matin il s’était arrêté chez Mascarenhas et il avait longuement discuté avec lui sur les moyens d’expulser les Chinois des quais. Beaucoup venaient de mourir de la malaria. Toute la journée, on entendait le bruit des cercueils qu’ils clouaient. Ils étaient devenus un danger public.
—Le mieux aurait été d’empoisonner cette vermine, pensa-t-il. Si on s’était arrêté à ce moyen, il n’aurait pas perdu ce matin un temps précieux. Certes, il avait le temps d’être chez Rachel avant la fin des vêpres. Mais il craignait qu’on ne le retînt, soit dans un des forts, soit sur le port.
Ses pensées prirent un tour plus riant, quand il se rappela qu’il avait reçu la veille de Bombay un costume de flanelle blanche qu’il croyait être à la dernière mode de Paris. Il sourit.
—On ne peut pas s’imaginer à quel point les femmes sont sensibles à l’élégance. Pourvu que le temps me permette de mettre ce costume!
Non loin de Ribandar, il fut frappé par l’allure d’un petit homme qui était en train de monter en canot.
—Comme il y a des ressemblances bizarres, songea-t-il. Et il mit son cheval au trot.
L’approche d’un endroit de la rivière lui était particulièrement désagréable. Il jeta, presque sans le vouloir, un regard sur les eaux et il vit qu’une barque descendait parallèlement à lui. Elle n’était pas très éloignée. Deux formes unies se tenaient sous le toit de cuir de la cabine. Il se demanda quels pouvaient être les gens qui quittaient le vieux Goa par cette matinée de pluie.
Penché sur son cheval, il regarda et il vit. Il vit une inclinaison de tête, en avant et une main tenant une nuque.
La main avait les doigts enfoncés dans la chevelure. Elle y plongeait. Mais ce qui arrêta les battements de son cœur, ce fut ce mouvement en avant de la tête de la femme, cette avidité que décelait l’élan du cou. Oui, c’était elle qui se penchait pour presser les lèvres, pour boire plus ardemment le baiser.
Il reconnaissait bien la chevelure aux reflets bleus où s’enfonçait la main avec une tranquillité de possession et le peu qu’il voyait du visage de l’homme écrasé par l’étreinte lui suffisait pour identifier son fils.
Son fils! Rachel! Il ne ressentit d’abord ni souffrance, ni haine. Il regardait un tableau étonnant avec un singulier pouvoir d’observation. Il porta ses yeux sur le dos des rameurs et il en remarqua la musculature et la sueur. Rachel était nu-tête. Son fils aussi. Où étaient leurs chapeaux? Cette pensée le préoccupa et il se haussa sur son cheval pour voir s’il ne les apercevait pas au fond de la barque.
Mais soudain un rire résonna, frais, musical, comme jamais il n’en avait entendu. Il crut une seconde que ce n’était pas Rachel qui avait ri. D’où sortait un tel rire? Mais la vérité lui apparut. Rachel riait ainsi avec son fils tandis qu’avec lui elle avait toujours été grave et triste.
Puis une tresse de la chevelure désirée se dénoua et Rachel la tordit en levant ses bras comme les anses d’un vase. Joachim appuya légèrement son front sur la chair blanche, au-dessus du poignet. Ce geste déchaîna la fureur de Castro plus que le baiser. Joachim l’avait fait avec un élan jeune, charmant, dont lui était incapable. Il se représenta son fils avec ses épaules étroites, son air gauche, ses yeux myopes. Comment avait-il pu plaire? C’était un hypocrite, un digne élève des Jésuites. Il savait bien l’amour que son père avait pour Rachel et il avait mis tout en œuvre pour s’en faire aimer.
Il haussa les épaules à la pensée de cet amour. Une fille comme Rachel! Il eut envie de les interpeller, de crier à Joachim que cette juive avait quelque intérêt à lui jouer la comédie, que c’était une pensionnaire d’Antonia, une créature à tout le monde. Mais ils allaient aborder sur l’autre rive, lui échapper? Non, il valait mieux suivre la barque, savoir ce qu’ils comptaient faire.
Un léger souffle de vent fit tomber des fleurs de nagah mouillées.
—Comme autrefois! se dit Castro. Ah! la juive nue sur la barque qui remontait la rivière après le pogrome, que ne l’avait-il possédée! Cela l’aurait vengé à l’avance de cette juive-là.
Il se mit à rire amèrement.
La barque allait dans l’autre sens et lui suivait le rivage. Mais il était sur la croix tout de même. La jalousie le crucifiait. Le crime qu’il avait imaginé jadis et qu’il n’était pas arrivé à commettre, il en était maintenant la victime.
Et alors il eut une bizarre impression. Ce Manoël Jehoudah à qui il avait fait subir un traitement ignominieux et qu’il avait sali ensuite de ses calomnies, il n’en avait plus jamais entendu parler. Sans doute était-il mort quelque part. Mais une demi-heure auparavant, à l’endroit où le chemin de Ribandar aboutit à la rivière, il avait vu, ou cru voir, un petit homme ressemblant à Jehoudah monter en canot. N’était-ce pas son double matérialisé qui était venu pour assister à sa misère et s’en réjouir dans la mesure où les morts peuvent avoir de la joie?
Il frissonna de terreur. Puis il se demanda s’il n’était pas en train de perdre la raison. Est-ce qu’un mort aurait besoin de prendre un canot? Pourtant, il ne se retourna pas, dans la crainte confuse de voir un médecin juif rire de loin sur une barque fantôme.
A l’endroit où la rivière s’élargit et où la route cesse de longer l’eau pour aller vers la ville par des lacets, Castro vit les rameurs de Rachel prendre la direction de l’autre rive. Il n’avait, pour les suivre, qu’à passer la rivière sur le bac, ce qui était d’ailleurs son trajet habituel pour aller au fort d’Aguada.
Il appela le passeur dont la maison était à quelques pas. Mais le passeur était absent, la maison déserte. Castro mit pied à terre, bouleversé par la rage. Une large étendue d’eau le séparait de Rachel et de Joachim dont la barque diminuait à ses yeux.
A travers le brouillard qui enveloppait ses idées, il eut alors la notion qu’il se passait quelque chose d’anormal à la ville neuve. Il entendit une sonnerie de clairon qui venait de la direction du port puis les échos de quelques coups de fusil. Au loin, sur un chemin, quelques silhouettes semblaient fuir un danger inexplicable. Un silence impressionnant retomba ensuite.
Mais une seule image occupait l’esprit de Castro, celle de cette main dans la chevelure aimée, de ces deux visages collés par les lèvres.
Il découvrit enfin un canot au bord de l’eau, perdit du temps à en défaire l’amarre puis il y sauta et il rama de toutes ses forces. Heureusement, le courant l’entraînait. Quand il atteignit l’autre rive, avant Reïs Magos, il était épuisé par l’effort. Il se mit pourtant à courir sur le chemin qui longeait la côte. C’est à ce moment qu’on l’aperçut du fort d’Aguada.