Le Procès

Franz Kafka · Chapitre 7 sur 17 · partie 1/2

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Le Procès

Chapitre VII: L’avocat, L’industriel et le Peintre.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

CHAPITRE VII

 

L’AVOCAT, L’INDUSTRIEL ET LE PEINTRE.

Un jour d’hiver – la neige tombait dans une lumière gri-sâtre – K. se tenait à son bureau ; il était déjà extrêmement fati-gué malgré l’heure matinale. Pour se délivrer des petits em-ployés il avait dit au domestique, sous prétexte d’un gros ou-vrage, de ne laisser entrer personne. Mais, au lieu de travailler, il se retournait sur son siège et remuait les objets de sa table ; finalement il allongea machinalement son bras sur le bureau et resta là sans mouvement, la tête basse.

L’idée de son procès ne le lâchait plus, il s’était déjà de-mandé souvent s’il ne serait pas bon de préparer un rapport écrit pour sa défense et de l’envoyer au tribunal : il y aurait ex-posé brièvement son existence en expliquant, à propos de tous les événements un peu importants qui lui étaient arrivés, les motifs qu’il avait eus d’agir comme il l’avait fait, et en jugeant ensuite ces motifs suivant ses opinions présentes ; il eût donné pour terminer les raisons de ce dernier jugement. Un tel rapport lui paraissait bien supérieur à la méthode de défense des avo-cats qui n’étaient d’ailleurs pas des gens irréprochables. K. ne savait pas en effet ce que l’avocat entreprenait ; ce n’était sûre-ment pas grand-chose, il y avait déjà plus d’un mois que son défenseur avait cessé de le convoquer, et il n’avait d’ailleurs ja-mais eu l’impression, à nulle des consultations précédentes, que cet homme pût beaucoup pour lui. Maître Huld ne lui avait presque rien demandé, et il y avait cependant tant de questions à poser ! Ces questions, c’était l’essentiel. K. sentait lui-même tout ce qu’il eût été nécessaire de demander. Mais l’avocat, au

– 139 – lieu de questionner, se lançait dans de longs discours ou bien restait sans rien dire en face de lui en se penchant légèrement sur sa table, sans doute à cause d’une certaine surdité, tiraillait une mèche de sa barbe et regardait les dessins du tapis, à l’endroit peut-être où K. avait roulé avec Leni. De temps à autre il lui donnait quelques avertissements creux, comme on fait avec les enfants. Discours aussi inutiles qu’ennuyeux que K. se proposait de ne pas payer un centime au moment de l’addition. Quand l’avocat pensait l’avoir suffisamment humilié, il se met-tait en général à le remonter un peu. Il avait, disait-il, gagné en tout ou en partie bien des procès de ce genre, qui, peut-être plus limpides, n’en paraissaient cependant pas moins désespérés. Il en avait la liste ici dans son tiroir – et il frappait n’importe où sur la table – mais le secret professionnel l’empêchait malheu-reusement de montrer les dossiers. La grande expérience qu’il avait acquise au cours de tous ces débats n’en profiterait pas moins à K. : il s’était mis évidemment à l’œuvre sur-le-champ et il avait déjà dressé la première requête. Cette requête était très importante, car tout le procès dépendait souvent de la première impression produite par la défense. Par malheur – et il fallait naturellement qu’il en avertît K. dès maintenant – il arrivait souvent que ces premières requêtes ne fussent pas lues par le tribunal. On les classait tout simplement en déclarant que l’interrogatoire de l’accusé était provisoirement plus important que tous les écrits possibles. On ajoutait, si le requérant insistait trop, que sa demande serait lue en même temps que tous les autres documents, avant le jugement définitif, quand le dossier serait complet. Cela n’était, hélas ! pas toujours vrai, ajoutait encore l’avocat, la première requête restait en général dans quelque tiroir où on finissait par la perdre et, même dans le cas où on la gardait jusqu’à la fin, on ne la lisait ordinairement pas, comme l’avocat l’avait appris – quoique, à vrai dire, par des bruits plus ou moins autorisés. Cette situation était regrettable, mais non sans quelque motif. K. ne devait pas perdre de vue que les débats n’étaient pas publics, qu’ils pouvaient le devenir si le tribunal le jugeait nécessaire, mais que la loi ne prescrivait pas

– 140 – cette publicité. Aussi les dossiers de la justice, et principalement l’acte d’accusation, restaient-ils secrets pour l’accusé et son avo-cat, ce qui empêchait en général de savoir à qui adresser la pre-mière requête et ne permettait au fond à cette requête de four-nir d’éléments utiles que dans le cas d’un hasard heureux. Les requêtes vraiment utiles ne pouvaient se faire, ajoutait maître Huld, que plus tard, au cours des interrogatoires, si les ques-tions que l’on posait à l’inculpé permettaient de distinguer ou de deviner les divers chefs d’accusation et les motifs sur lesquels ils s’appuyaient. Naturellement, dans de telles conditions, la dé-fense se trouvait placée dans une situation très défavorable et très pénible, mais c’était intentionnel de la part du tribunal. La défense n’est pas, en effet, disait encore maître Huld, expressé-ment permise par la loi ; la loi la souffre seulement, et on se demande même si le paragraphe du Code qui semble la tolérer la tolère réellement. Aussi n’y a-t-il pas, à proprement parler, d’avocat reconnu par le tribunal en cause, tous ceux qui se pré-sentent devant lui comme défenseurs ne sont en réalité que des avocats marrons. Évidemment ce fait était très déshonorant pour toute la corporation ; K. n’aurait qu’à regarder la salle spé-cialement réservée aux avocats quand il irait dans les bureaux de la justice, il reculerait probablement d’effroi en voyant la so-ciété qui s’y rassemblait ; le seul aspect du réduit qu’on leur avait réservé dans le bâtiment montrait le mépris du tribunal pour ces gens-là. La pièce ne recevait le jour que par une petite lucarne, si haute que pour regarder de l’autre côté – en respi-rant la fumée de la cheminée voisine et en se barbouillant le vi-sage de suie – il fallait d’abord trouver un confrère qui vous fît la courte échelle ; il y avait, de plus, depuis plus d’un an, dans le plancher de cette pièce – pour ne donner qu’une idée de son délabrement – un trou par lequel un homme ne pouvait peut-être passer, mais suffisamment grand tout de même pour qu’une jambe s’y enfournât complètement. Or, cette salle des avocats se trouvait au deuxième étage du grenier ; si l’un de ces messieurs s’enfonçait dans le trou, sa jambe pendait donc au premier, et au beau milieu du couloir où attendaient les incul-

– 141 – pés. Les avocats n’exagéraient donc pas en déclarant cette situa-tion franchement honteuse. Nulle réclamation n’y faisait. Et il leur était strictement interdit de rien modifier à leurs propres frais ; la justice avait d’ailleurs ses raisons pour leur faire subir ce traitement. Elle cherchait à éliminer le plus possible la dé-fense ; elle voulait que l’accusé répondit lui-même de tout. Au fond, ce point de vue n’était pas mauvais ; mais rien n’eût été plus erroné que d’en conclure que les avocats fussent inutiles à l’accusé devant ce tribunal. Bien au contraire, nulle part ils ne pouvaient lui être plus utiles, car en général les débats n’étaient pas seulement secrets pour le public, mais aussi pour l’accusé : dans la mesure, naturellement, où le secret était possible, mais il l’était précisément dans une très large mesure. L’accusé ne possédait, en effet, nul droit de regard sur les dossiers et il était très difficile de savoir d’après les interrogatoires ce qu’il pouvait y avoir dans ces dossiers, surtout pour l’accusé qui se trouvait intimidé et dont l’attention était distraite par toutes sortes de soucis. C’était là que la défense intervenait. Généralement les avocats n’avaient pas le droit d’assister aux entrevues avec le juge d’instruction, aussi devaient-ils interroger l’accusé le plus tôt possible après son interrogatoire et tâcher de démêler ce qu’il pouvait y avoir d’utile pour la défense dans ses rapports souvent très confus. Mais ce n’était pas encore là le plus impor-tant, car on ne pouvait apprendre grand-chose de cette façon, bien qu’à vrai dire un homme compétent s’en tirât mieux qu’un autre ne l’eût fait. Le gros atout c’étaient les relations person-nelles de l’avocat, c’était en elles que se trouvait la principale valeur de la défense. K. devait bien avoir constaté, d’après ses propres expériences, que l’organisation de la justice laissait à désirer dans les grades inférieurs, qu’on y trouvait des employés vénaux ou infidèles ; l’enceinte présentait des brèches de ce cô-té. C’était à ces brèches que se pressait la majorité des avocats, c’était là qu’ils soudoyaient, qu’ils cherchaient, qu’ils espion-naient ; il s’était même produit, du moins dans le passé, des vols de documents. Il était indéniable que certains défenseurs attei-gnaient de cette façon des résultats momentanés étonnamment

– 142 – favorables à l’accusé : c’était même de quoi profitaient tous ces petits avocaillons pour attirer de nouveaux clients, mais de tels résultats n’avaient aucune influence, ou presque, sur l’évolution des débats. Seules d’honnêtes relations personnelles avec d’importants fonctionnaires – pris dans les grades inférieurs évidemment – pouvaient avoir une vraie valeur ; c’étaient les seules qui influassent sur l’évolution du procès, imperceptible-ment d’abord, mais de plus en plus nettement par la suite. Peu d’avocats réussissaient naturellement par cette voie : c’était là que le choix de K. se révélait particulièrement heureux. Il n’y avait, disait le docteur Huld, qu’un ou deux défenseurs qui pus-sent se vanter de relations comme les siennes. Ceux-là ne s’inquiétaient pas, bien sûr, des connaissances qu’on pouvait faire dans la salle des avocats ; ils n’avaient rien à voir avec les gens. Leurs relations n’en étaient que plus étroites avec les fonc-tionnaires de la justice. Il n’était même pas toujours nécessaire au docteur Huld d’aller attendre la problématique apparition des juges d’instruction dans les antichambres de ces messieurs pour essayer d’obtenir d’eux, avec plus ou moins de bonheur, un résultat presque toujours trompeur et soumis à leur fantaisie. Non, K. avait pu constater que les fonctionnaires – et parfois des fonctionnaires de haut rang – venaient le renseigner d’eux-mêmes, ouvertement, ou tout au moins d’une façon facilement interprétable, et discuter avec lui de l’évolution prochaine des débats ; dans certains cas, ils se laissaient même convaincre et adoptaient parfois l’opinion qu’on leur soufflait. Évidemment il ne fallait pas trop s’y fier ; si catégoriquement qu’ils exprimas-sent leur revirement et leur faveur pour la défense, ils rentraient peut-être immédiatement dans leur bureau donner pour les dé-bats du lendemain des directives toutes différentes et peut-être encore plus sévères pour l’accusé que ne l’était le premier point de vue dont ils prétendaient s’être complètement défaits. C’était une chose contre laquelle on ne pouvait rien, car les assurances qu’ils vous avaient données sans témoin restaient précisément sans témoin et n’auraient pu leur imposer aucune obligation, même si la défense n’eût pas été contrainte de travailler à garder

– 143 – leurs faveurs. Il fallait dire aussi que, lorsque ces messieurs se mettaient en rapport avec les défenseurs – quand ils avaient affaire à des gens compétents – ce n’était pas uniquement par amitié ou par philanthropie, mais parce qu’à certains égards ils dépendaient des avocats.

C’était là qu’apparaissait justement le défaut d’une organi-sation judiciaire qui stipulait dès le début le secret des pièces. Les fonctionnaires manquaient de contact avec la société ; pour les procès courants ils étaient bien armés, ces procès suivaient leurs cours pour ainsi dire d’eux-mêmes, on n’avait à intervenir que de loin en loin et légèrement ; mais, dans les cas ou extrê-mement simples ou particulièrement ardus, ils se trouvaient souvent perplexes ; à passer jour et nuit enfouis dans leurs codes, ils finissaient par perdre le sens exact des relations hu-maines, et ce sens leur faisait défaut dans les cas que nous pré-cisions. Ils venaient alors demander conseil aux avocats, suivis d’un domestique qui portait les documents, si secrets en géné-ral. À cette fenêtre qu’on voyait on aurait pu trouver souvent bien des messieurs, et des derniers dont on s’y fût attendu, en train de regarder dans la rue de l’air le plus découragé, pendant que l’avocat compulsait leurs dossiers pour pouvoir leur donner conseil. On voyait bien d’ailleurs dans ces occasions-là combien ces messieurs prenaient leur métier au sérieux et dans quel dé-sespoir les jetaient les obstacles que leur déformation profes-sionnelle les empêchait de surmonter.

Leur situation, ajoutait l’avocat, n’était d’ailleurs jamais bien facile, il ne fallait pas leur faire le tort de le croire. La hié-rarchie de la justice comprenait des degrés infinis au milieu desquels les initiés eux-mêmes avaient peine à se retrouver. Or, les débats devant les tribunaux restant secrets en général pour les petits fonctionnaires tout comme pour le public, ils ne pou-vaient jamais les suivre jusqu’au bout ; les causes entraient donc souvent dans le ressort de leur juridiction sans qu’ils sussent pour où. Aussi ignoraient-ils les enseignements que l’on peut

– 144 – tirer de l’étude des diverses phases d’un procès, du verdict et de ses considérants. Ils n’avaient le droit de s’occuper que de la partie de la procédure que la loi leur réservait et en savaient souvent moins sur la suite, c’est-à-dire sur les résultats de leur propre travail, que la défense qui restait en général en contact avec l’accusé jusqu’à la fin des débats. De ce côté les fonction-naires de la justice avaient donc aussi beaucoup à apprendre des avocats. K. pouvait-il s’étonner encore, en présence d’une telle situation, de cette irritabilité des fonctionnaires qui se manifes-tait souvent à l’endroit des accusés de la façon la plus blessante. Chacun en faisait l’expérience. Tous les fonctionnaires étaient en état d’irritation, même quand ils semblaient sereins. Naturel-lement, les petits avocats avaient beaucoup à en souffrir. On racontait à ce sujet une anecdote qui paraissait fort vraisem-blable : un vieux fonctionnaire, paisible et brave homme s’il en fut, avait étudié sans répit pendant un jour et une nuit – car ces employés sont extrêmement laborieux – une cause des plus épi-neuses particulièrement compliquée par les requêtes des avo-cats. Le matin, après vingt-quatre heures d’un travail ingrat, il alla s’embusquer derrière la porte et jeta au bas de l’escalier tous les avocats qui voulurent entrer. Les avocats se réunirent sur l’un des paliers inférieurs pour discuter de la conduite qu’ils devaient tenir ; d’une part, ils n’avaient pas expressément le droit d’entrer, ce qui les empêchait d’entreprendre légalement quoi que ce fût contre le fonctionnaire – qu’ils avaient d’ailleurs tout intérêt à ménager, comme on l’a déjà expliqué – mais d’autre part, toute journée qu’ils ne passaient pas au tribunal étant complètement perdue pour eux, ils tenaient énormément à pénétrer dans la salle. Finalement ils tombèrent d’accord qu’il fallait fatiguer le vieux monsieur. Ils grimpèrent donc à tour de rôle ; une fois en haut ils se laissaient chasser après une longue résistance passive ; les collègues recueillaient l’accidenté au pied de l’escalier. Cela dura à peu près une heure, au bout de laquelle le vieux monsieur, épuisé déjà par une nuit de travail, se sentit vraiment trop fatigué et réintégra son bureau. Ceux d’en bas ne voulurent d’abord pas y croire. Ils dépêchèrent l’un d’entre eux

– 145 – avec mission de regarder si la salle était vide. Ils n’entrèrent qu’à son retour et n’osèrent pas dire un mot, car les avocats sont bien loin de vouloir introduire dans le système judiciaire quelque amélioration que ce soit, alors que tout accusé, même le plus simple d’esprit – et c’est très caractéristique – commence toujours, dès son premier contact avec la justice, par méditer des projets de réforme, gaspillant ainsi un temps et des forces qu’il pourrait employer beaucoup plus utilement. La seule mé-thode raisonnable était, disait le docteur Huld, de s’accommoder de la situation telle qu’elle était. Même s’il eût été possible d’améliorer certains détails – et c’était une billevesée – on n’aurait pu obtenir de résultats, dans l’hypothèse la plus fa-vorable, que pour les cas qui se présenteraient à l’avenir, et on se serait énormément nui en attirant sur soi l’attention de fonc-tionnaires rancuniers. Il fallait éviter à tout prix de se faire re-marquer, rester tranquille même si on y éprouvait la plus grande répugnance, tâcher de comprendre que cet immense organisme judiciaire restait toujours en quelque sorte dans les airs et que si l’on cherchait à y modifier quelque chose de sa propre autorité on supprimait le sol sous ses pas, se mettant ainsi en grand danger de tomber, alors que l’immense orga-nisme pouvait facilement – tout se tenant dans son système – trouver une pièce de rechange et rester comme auparavant, à moins – et c’était le plus probable – qu’il n’en devînt encore plus vigoureux, plus attentif, plus sévère et plus méchant. Le mieux était donc de laisser faire l’avocat au lieu de le déranger. Les reproches ne servaient sans doute pas à grand-chose, sur-tout quand on ne pouvait faire comprendre aux gens toute l’importance de leurs motifs, mais il fallait tout de même dire à K. combien il avait desservi sa propre cause en se conduisant comme il l’avait fait avec le chef de bureau. Le nom de cet homme influent devait être, désormais, presque supprimé de la liste des personnages auprès desquels on pouvait entreprendre quelque chose pour K. ; il faisait intentionnellement semblant de n’entendre aucune allusion au procès, si superficielle qu’elle fût : c’était bien net. Ces fonctionnaires se conduisaient à maints

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égards comme des enfants. La chose la plus innocente – et mal-heureusement l’attitude de K. ne l’était pas – pouvait parfois les blesser à tel point qu’ils en cessaient de parler à leurs meilleurs amis, se détournaient quand ils les rencontraient et travaillaient en tout contre eux. Mais il arrivait aussi qu’une petite plaisante-rie, que l’on risquait en désespoir de cause, les fît rire sans grand motif et vous les ramenât brusquement de la façon la plus surprenante. Leur commerce était à la fois très compliqué et très facile ; nul principe ne pouvait le régler.

On s’étonnait parfois dans de telles conditions, qu’une vie suffît pour arriver à admettre qu’on pût réussir quelquefois. Il y avait bien, évidemment, de ces heures mélancoliques, comme tout le monde en connaît, où l’on croyait n’avoir rien atteint, où il semblait qu’on n’avait jamais réussi que dans des procès des-tinés de toute éternité au succès et qui auraient abouti même sans vous, alors qu’on avait perdu tous les autres malgré toutes les courses, la peine et les petits résultats apparents qui vous avaient fait tant de plaisir. Et il semblait, à ces moments, qu’il n’y eût plus à se fier à rien et que, si l’on avait eu à répondre à certaines questions précises, on n’aurait même pas osé nier qu’on avait lancé dans de mauvaises voies, avec la meilleure in-tention du monde, des procès qui auraient dû réussir d’eux-mêmes. Il y avait évidemment jusque dans ce sentiment une sorte de certitude, mais c’était la seule qui vous restât. Ces accès de scepticisme – car ce n’étaient évidemment que des accès – menaçaient surtout les avocats quand on leur retirait des mains un procès qu’ils avaient déjà mené assez loin et qui leur donnait entière satisfaction. C’était sans doute la pire des choses qui pût arriver à un défenseur. Ce malheur ne se produisait jamais par la faute de l’accusé ; un accusé qui avait choisi un avocat était forcé de le conserver quoi qu’il advînt. Commet d’ailleurs aurait-il pu se débrouiller seul après s’être fait assister ? Cela n’arrivait donc jamais, mais il arrivait quelquefois que la procédure prît une direction dans laquelle l’avocat n’avait plus le droit de la suivre. On lui retirait à la fois le procès, l’accusé et tout ; les plus

– 147 – utiles relations ne servaient plus alors de rien, car les fonction-naires eux-mêmes étaient tenus dans l’ignorance. Le procès ve-nait d’entrer dans une phase où on n’avait plus le droit d’aider, où il se trouvait entre les mains de cours de justice inaccessibles et où l’avocat ne pouvait plus voir l’inculpé. Un beau jour, en arrivant chez soi, on découvrait sur sa table toutes les requêtes qu’on avait rédigées avec tant de zèle et d’espoir ; elles vous avaient été renvoyées comme n’ayant plus le droit de figurer dans la nouvelle phase du procès. Ce n’étaient plus que chiffons de papier. Cela ne signifiait d’ailleurs pas que le procès fût en-core perdu. Il n’y avait du moins aucune raison impérieuse d’admettre cette hypothèse : il se trouvait simplement qu’on ne savait plus rien du procès et qu’on n’en saurait jamais plus rien. De tels cas ne représentaient heureusement que des exceptions et, même si le procès de K. devait jamais entrer dans cette voie, il était loin pour le moment d’une telle phase et laissait encore largement à faire à l’avocat. K. pouvait être bien sûr que l’occasion ne serait pas perdue. La requête, comme on l’avait dit, n’était pas encore envoyée, mais cela n’était pas urgent, il était beaucoup plus important, pour le moment, d’établir les premiers contacts avec les fonctionnaires utiles, et la chose était déjà faite, – avec des succès différents, il fallait l’avouer fran-chement. Il valait mieux provisoirement ne pas révéler de dé-tails qui ne pouvaient influencer K. que dans un sens défavo-rable, en lui donnant trop d’espoirs ou de craintes : qu’il lui suf-fît de savoir que certains fonctionnaires avaient fait preuve du plus grand empressement et que d’autres s’étaient montrés moins favorables mais n’avaient pas refusé leur aide. Au total le résultat était donc très satisfaisant mais il ne fallait pas en tirer de conclusions, car toutes les négociations préliminaires com-mençaient de la même façon, et ce n’était que par la suite des débats qu’on pouvait voir si elles avaient servi. En tout cas rien n’était perdu, et, si l’on pouvait réussir malgré tout à gagner le chef de bureau – diverses démarches avaient déjà été entre-prises dans ce sens – la plaie serait nette, comme disent les chi-rurgiens, et on pourrait attendre la suite avec confiance.

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Quand il était lancé dans ce genre de discours, l’avocat ne tarissait plus : il recommençait à chaque visite. Il y avait tou-jours des progrès, mais jamais on n’avait le droit de dire en quoi ces progrès consistaient. On ne cessait de travailler à la pre-mière requête, mais elle n’était jamais finie, ce qui se révélait excellent dès la consultation suivante, car le moment – chose qu’on n’avait pas pu prévoir – aurait été très mal choisi par l’envoi de ce document. Si K., épuisé de discours, faisait parfois remarquer que l’affaire n’avançait guère, même en tenant compte de toutes les difficultés, on lui répondait qu’elle allait fort bien son petit chemin, mais qu’elle en serait évidemment beaucoup plus loin si on s’était adressé à temps à l’avocat. Mal-heureusement, on ne l’avait pas fait, et cette négligence amène-rait par la suite de bien pires ennuis que des pertes de temps.

La seule interruption bienfaisante au cours de ces consulta-tions était la visite de Leni qui savait toujours s’arranger pour apporter le thé à maître Huld pendant que K. se trouvait là. Elle restait alors derrière lui en se donnant l’air de regarder l’avocat – qui se penchait très bas sur sa tasse pour verser le thé avec une sorte de convoitise et l’engloutir – et elle se faisait prendre en cachette la main par K. Il régnait un silence complet ; l’avocat buvait, K. pressait la main de Leni, et Leni osait parfois caresser doucement les cheveux de K.

« Tu es encore là ? demandait l’avocat quand il avait fini.

– Je voulais remporter la tasse », disait Leni.

Il y avait encore un dernier serrement de mains ; l’avocat s’essuyait la bouche et recommençait à exhorter K. avec une vi-gueur nouvelle.

 

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Mais que voulait-il ? L’encourager ? Ou le désespérer com-plètement ? K. ne pouvait pas le démêler, mais il ne tarda pas à tenir pour certain que sa défense n’était pas en bonnes mains.

Il se pouvait fort bien que l’avocat dît vrai quoiqu’il cher-chât évidemment à se donner le premier rôle et qu’il n’eût ja-mais eu à s’occuper d’un procès aussi important que lui sem-blait celui de K. Mais ces relations qu’il faisait toujours valoir avaient un air réellement suspect ; ne les utilisait-il vraiment qu’au profit de K. ? Il n’oubliait jamais de dire qu’il ne s’agissait que de fonctionnaires subalternes, par conséquent d’employés extrêmement dépendants, dont l’évolution du procès pouvait, en certains cas, favoriser l’avancement. N’étaient-ce pas eux, après tout, qui utilisaient l’avocat pour obtenir l’évolution dési-rée, évolution nécessairement nuisible à l’accusé ? Peut-être n’agissaient-ils pas ainsi dans tous les procès, ce n’eût pas été vraisemblable, il y avait sûrement des causes dans lesquelles ils donnaient un coup de main à l’avocat pour le récompenser de ses services, car ils devaient avoir à cœur de lui conserver sa réputation ; mais si les choses se passaient vraiment ainsi, dans quel sens interviendraient-ils à propos du procès de K. qui était très épineux, comme le disait maître Huld, et devait donc cons-tituer un événement sensationnel qui avait sûrement accaparé dès le début toute l’attention du tribunal ? Hélas ! il n’y avait pas grand doute à conserver. On voyait bien que la première requête n’était pas encore envoyée, et pourtant le procès durait depuis des mois. Rien n’en était encore qu’au début, d’après ce que disait l’avocat ; la méthode était évidemment excellente si l’on voulait endormir l’accusé et le maintenir dans l’inaction pour qu’il restât surpris par le verdict ou tout au moins par le résultat de l’enquête quand on lui apprendrait inopinément qu’elle avait été défavorable et que l’affaire était renvoyée de-vant un tribunal supérieur.

Il était absolument nécessaire que K. intervînt lui-même. C’était surtout quand il était très fatigué, comme en cette mati-

– 150 – née d’hiver où tout le trouvait aboulique, que cette conviction devenait despotique. Il avait oublié ses mépris du début ; s’il avait été seul au monde, il aurait pu négliger son procès, en ad-mettant qu’on le lui eût intenté, ce qui ne serait pas arrivé. Mais maintenant son oncle l’avait mené chez l’avocat, et des considé-rations de famille entraient en jeu ; sa situation avait cessé d’être complètement indépendante de l’évolution du procès, il avait même imprudemment parlé lui-même à des amis de cette affaire avec une inexplicable satisfaction ; d’autres l’avaient ap-prise on ne savait comment ; ses relations avec Mlle Bürstner semblaient être restées en suspens en même temps que son li-tige… bref, il n’avait guère plus le choix d’accepter ou de refuser le procès ; il s’y trouvait en plein et il fallait se défendre ; s’il se fatiguait, gare à lui !

Il n’avait pas encore trop à s’inquiéter pour le moment. Il avait su arriver à la banque, en un temps relativement court, et à la force du poignet, à la place qu’il occupait ; il avait su s’y maintenir entouré de l’estime de tous, il n’avait donc qu’à con-sacrer à son procès une partie des facultés qui lui avaient permis une telle ascension ; nul doute alors que tout ne finît bien ; il était surtout nécessaire, s’il voulait parvenir au but, d’éliminer a priori toute idée de culpabilité. Il n’y avait pas de délit, le procès n’était pas autre chose qu’une grande affaire comme il en avait souvent traité avantageusement pour la banque, une affaire à propos de laquelle, comme de règle, divers dangers se présen-taient auxquels il lui fallait parer. Il ne devait donc pas arrêter son esprit sur l’idée d’une faute, mais songer uniquement à son propre intérêt. À cet égard il était nécessaire de retirer à l’avocat le droit de le représenter, et le plus tôt serait le mieux ; c’était peut-être, comme cet homme le lui avait dit, une chose complè-tement inouïe et un geste extrêmement blessant, mais K. ne pouvait pas admettre qu’il se heurtât dans son procès à des obs-tacles qui vinssent de son propre défenseur. Une fois l’avocat évincé, il fallait envoyer la requête immédiatement et là-dessus insister ferme, et chaque jour s’il se pouvait, pour qu’on la prît

– 151 – en considération. Il ne suffirait évidemment pas pour cela de rester comme les autres assis dans le couloir et de poser son chapeau sous le banc, il faudrait harceler chaque jour les em-ployés, les faire assiéger par les femmes ou par quelque tiers que ce fût, et les contraindre à s’asseoir à leur table et à étudier la requête au lieu de regarder dans le couloir à travers le grillage de bois. Nulle relâche dans ces efforts, il faudrait tout organiser et surveiller parfaitement ; il faudrait que la justice se heurtât une bonne fois à un accusé qui sût se défendre.

Mais, bien que K. se fiât à lui-même pour exécuter ce pro-gramme, il était écrasé par la difficulté de rédiger la première requête. Une semaine auparavant il ne pensait encore qu’avec une sorte de honte qu’il pût être obligé un jour de rédiger ce do-cument de sa propre main, mais que ce dût être difficile, il n’y avait jamais songé. Il se rappelait qu’un matin où il était accablé de travail il avait tout jeté de côté et pris subitement son bloc-notes pour essayer de tracer le plan d’une requête de ce genre qu’il destinait à son lent avocat, et qu’à ce moment la porte s’était ouverte, livrant passage au directeur adjoint qui était en-tré en éclatant de rire.

Ce rire avait alors été très pénible à K., bien qu’il ne visât naturellement pas la requête, dont le directeur adjoint ne savait rien, mais une plaisanterie financière qu’il venait d’apprendre à l’instant. Il avait fallu un dessin pour la faire comprendre et le directeur adjoint l’avait exécuté, en se penchant sur la table de K. et en lui prenant le crayon des mains, sur le bloc destiné à la requête.

Aujourd’hui K. ignorait toute vergogne ; il fallait que cette requête se fît. S’il n’arrivait pas à en trouver le temps au bureau, ce qui était très probable, il la rédigerait chez lui pendant la nuit. Si les nuits ne suffisaient pas, il demanderait un congé ; l’essentiel était de ne pas prendre de demi-mesures, car c’était la pire méthode, non seulement en affaires, mais toujours et par-

– 152 – tout. Cette requête constituait évidemment un travail presque interminable. Sans être d’un caractère inquiet, on pouvait faci-lement penser qu’il serait impossible de jamais la finir. Non par paresse ou par calcul (ces raisons ne pouvaient valoir que dans le cas de maître Huld), mais parce que, dans l’ignorance où l’on était de la nature de l’accusation et de tous ses prolongements, il fallait se rappeler sa vie jusque dans ses moindres détails, l’exposer dans tous ses replis, la discuter sous tous ses aspects. Et quel triste travail, pour comble ! Il était peut-être bon pour occuper l’esprit affaibli d’un retraité et l’aider à passer les longs jours. Mais maintenant que K. avait besoin de recueillir toutes ses forces cérébrales pour son travail, que chaque heure passait trop vite – car il était en plein essor et constituait déjà une me-nace pour le directeur adjoint – maintenant qu’il voulait jouir comme un jeune homme de ses courtes soirées et de ses brèves nuits, c’était maintenant qu’il devait se mettre à la rédaction de cette requête ! Il s’épuisait en gémissements. Machinalement, pour mettre fin à ses tourments, il pressa le bouton électrique qui correspondait à la sonnerie de l’antichambre. En faisant ce mouvement il aperçut la pendule. Elle marquait onze heures : il avait donc passé deux heures, un temps énorme, un temps pré-cieux, à rêvasser, et il était naturellement encore plus fatigué qu’avant. Mais, après tout, ce temps n’était pas complètement perdu ; il lui avait permis de prendre des décisions qui pou-vaient être très utiles. Les domestiques apportèrent avec le courrier les cartes de visite de deux messieurs qui attendaient K. depuis très longtemps. C’étaient justement deux gros clients de la banque qu’on n’aurait jamais dû laisser poser ainsi. Pourquoi venaient-ils à un si mauvais moment ?… Et pourquoi – c’était ce qu’on croyait les entendre demander derrière la porte fermée – pourquoi le laborieux K. gaspillait-il le meilleur de ses heures de travail à s’occuper de ses affaires privées ? Encore fatigué de ses soucis précédents et déjà las de ceux qui allaient venir, il se leva pour recevoir le premier de ces visiteurs.

 

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C’était un petit homme gaillard, un industriel qu’il connais-sait bien. Il exprima le regret d’avoir dérangé K. au milieu d’un travail important, et K. déplora de son côté d’avoir fait si long-temps attendre ce monsieur. Mais il le fit si distraitement et d’un ton qui passait tellement à côté que l’industriel en aurait été nécessairement frappé s’il n’eût été si fort absorbé par son affaire. Il sortit des comptes et des tableaux de chiffres de toutes ses poches, les étala devant K., expliqua plusieurs nombres, cor-rigea une petite faute de calcul qui lui avait sauté aux yeux mal-gré la rapidité de son examen, rappela à K. qu’il avait conclu avec lui, l’année précédente, une affaire du même genre, men-tionna, comme par parenthèse, que cette fois-ci, une autre banque voulait s’en occuper à tout prix, et se tut finalement pour avoir l’opinion de K. ; K. avait bien suivi au début le dis-cours de l’industriel ; l’importance de l’affaire lui était bien ap-parue et l’idée avait bien absorbé son attention, mais hélas ! pour fort peu de temps ; il n’avait pas tardé à cesser d’écouter pour opiner simplement du bonnet à chaque exclamation de l’autre, puis il n’avait même plus fait ce geste et s’était borné à regarder le tête chauve qui se penchait sur les papiers ; il se de-mandait à quel moment cet homme finirait par s’apercevoir qu’il parlait dans le désert. Aussi, quand l’autre se tut, K. crut-il réellement qu’il ne le faisait que pour lui permettre de recon-naître qu’il était incapable d’écouter. Mais il remarqua, avec regret, au regard attentif de l’industriel – visiblement prêt à toutes les réponses – qu’il fallait continuer l’entretien. Il inclina donc la tête comme s’il avait reçu un ordre et se mit à promener lentement son crayon sur les papiers en s’arrêtant de temps à autre pour pointer un chiffre quelconque. L’industriel pressen-tait des objections ; peut-être ses chiffres n’étaient-ils pas exacts, peut-être n’étaient-ils pas probants, en tout cas il recou-vrit les papiers de la main et reprit un exposé général de l’affaire en s’approchant tout près de K.

« C’est difficile », dit K. en faisant la moue.

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N’ayant plus rien où se raccrocher du moment que les pa-piers étaient cachés maintenant, il se laissa tomber sans forces contre le bras de son fauteuil. Il ne leva même que faiblement les yeux quand la porte de la direction s’ouvrit et que le direc-teur adjoint lui apparut, comme voilé par une gaze. Il ne réflé-chit à rien, ne pensant qu’au résultat immédiat de cette inter-vention qui le soulageait considérablement, car l’industriel, s’étant levé d’un bond, s’était hâté d’aller à la rencontre du di-recteur adjoint. Mais K., redoutant que celui-ci ne vînt à dispa-raître, aurait voulu rendre l’autre dix fois plus prompt. Sa crainte était d’ailleurs mal fondée, les messieurs se rencontrè-rent, se tendirent la main et s’avancèrent ensemble vers son bu-reau ; l’industriel se plaignit du peu d’intérêt qu’il avait rencon-tré pour son affaire chez le fondé de pouvoir et montra K. qui se replongea dans les papiers sous le regard du directeur adjoint. Quand les deux hommes se furent penchés sur sa table et que l’industriel se fut mis en devoir de démontrer au directeur ad-joint l’intérêt de ses propositions, il sembla à K. que les deux hommes, qu’il se représentait exagérément grands, négociaient au-dessus de lui à son propre sujet : il leva prudemment les yeux, cherchant lentement à voir ce qui se passait là-haut, prit au hasard l’un des papiers du bureau, le posa sur le plat de sa main et le tendit à ces messieurs, tout en se levant lentement. Ce geste ne correspondait à aucune nécessité ; K. obéissait simple-ment au sentiment qu’il lui faudrait agir ainsi quand il aurait enfin terminé la grande requête qui le libérerait complètement. Le directeur adjoint, entièrement absorbé par la conversation, ne jeta qu’un regard distrait sur le papier ; ce qui était impor-tant pour le fondé de pouvoir ne l’était pas pour lui ; il prit sim-plement le document des mains de K., lui dit « merci, je sais déjà », et reposa tranquillement la feuille sur la table ; K. dépité, le regarda de travers, mais le directeur adjoint ne s’en aperçut même pas ou, s’il en aperçut, n’en fut qu’encouragé, il éclata plusieurs fois de rire, embarrassa l’industriel par une réponse subtile et le tira aussitôt d’embarras en se faisant à lui-même

– 155 – une nouvelle objection, puis l’invita finalement à se rendre dans son bureau pour y conclure l’affaire.

« C’est une chose très importante, dit-il à l’industriel, je m’en rends parfaitement compte. M. le Fondé de pouvoir – mais même à ce moment-là il ne parlait qu’à l’industriel – M. le Fondé de pouvoir sera certainement heureux que nous l’en sou-lagions, car elle demande qu’on y réfléchisse à tête reposée, et il me semble très surmené aujourd’hui ; il y a d’ailleurs quelques personnes qui l’attendent depuis longtemps dans l’antichambre. »

K. eut juste assez de présence d’esprit pour se détourner du directeur adjoint et n’adresser qu’à l’industriel un sourire qui fut aimable quoique figé ; il n’intervint pas autrement, il resta penché en avant et appuyé des deux mains à sa table comme un commis derrière son pupitre, à regarder les deux messieurs qui prirent les papiers sous ses yeux tout en continuant à parler et disparurent dans le bureau de la direction. À la porte, l’industriel se retourna encore une fois et déclara qu’il partait sans adieu, car il se proposait de repasser pour entretenir M. le fondé de pouvoir du résultat des négociations ; il avait d’ailleurs, ajouta-t-il, une autre petite communication à lui faire.

K. se retrouva enfin seul ; il ne songea pas un instant à faire entrer d’autres clients et ne pensa même pas que confusément à la chance dont il profitait : les gens de l’antichambre croyaient qu’il discutait encore avec l’industriel et personne, même le do-mestique, ne se serait permis d’entrer. Il se dirigea vers la fe-nêtre, s’assit sur le rebord en se tenant à l’espagnolette et regar-da la place au-dehors. La neige continuait à tomber, le temps ne s’éclaircissait pas.

Il resta ainsi longtemps sans savoir au juste ce qui l’inquiétait ; il ne se tournait que par moments, avec une légère crainte, vers la porte du vestibule quand il croyait entendre un

– 156 – bruit. Mais, comme personne n’entra, il se calma, alla au lavabo, se lava à l’eau froide et revint s’asseoir, la tête plus libre, à sa fenêtre. La résolution qu’il avait prise de se défendre lui-même lui paraissait plus difficile à exécuter qu’il ne l’avait pensé d’abord. Tant qu’il avait rejeté le soin de sa défense sur l’avocat, il ne s’était trouvé en somme que peu touché par le procès ; il l’avait observé de loin sans en être jamais atteint directement ; il avait eu loisir d’examiner à son gré le marche de son affaire ou de s’en désintéresser. Mais maintenant, s’il assumait lui-même la tâche de sa défense, il devrait s’exposer seul à tous les coups de la justice, provisoirement tout au moins ; le résultat serait, plus tard, la libération définitive ; en attendant, il faudrait faire face à des dangers beaucoup plus grands que jusqu’alors. S’il en avait douté, ses rapports de ce jour-là avec l’industriel et le di-recteur adjoint lui auraient largement prouvé le contraire. Quelle attitude avait-il eue, dans l’embarras où le plongeait déjà la seule décision de se défendre lui-même ! Et que serait-ce par la suite ! Quel avenir se préparait-il ? Trouverait-il la bonne voie, celle qui mènerait au résultat à travers tous les obstacles ? Une défense minutieuse – et nulle autre n’avait de sens – n’exigeait-elle pas nécessairement qu’il renonçât à tout travail ? Y parviendrait-il sans casse ? Et à la banque que ferait-il ? Il ne s’agissait pas seulement de la requête, pour laquelle un congé fût très risqué en ce moment ; il s’agissait de tout un procès dont la durée ne pouvait être prévue. Quel obstacle tout d’un coup dans la carrière de K. !

Et il devait travailler pour la banque ! Il regarda son bu-reau. Il fallait faire introduire des clients et discuter maintenant avec eux ? Pendant que son procès continuait, pendant que là-haut, dans le grenier, les employés de la justice restaient pen-chés sur le dossier de ce procès, il lui fallait régler les affaires du service ? N’était-ce pas une espèce de supplice approuvé par le tribunal comme complément du procès ? En tiendrait-on seu-lement compte à la banque dans l’appréciation de son travail ? Jamais de la vie. Son procès n’y était pas complètement incon-

– 157 – nu…, mais de qui… et dans quelle mesure ? Le directeur adjoint l’ignorait en tout cas, car il eût fallu voir comme il s’en fût servi ! Il n’aurait connu aucune espèce d’humanité ni de solidarité. Et le directeur ? Certainement, il était favorable à K. : s’il avait eu vent de son procès il aurait probablement cherché à alléger le service de K. dans la mesure où il l’eût pu, mais il n’y aurait sû-rement pas réussi ; car, maintenant que le contrepoids constitué jusqu’alors par K. commençait à s’affaiblir, il subissait de plus en plus l’influence du directeur adjoint qui exploitait à son propre profit le mauvais état de santé de son chef. Que pouvait

donc espérer K. 13 ? Peut-être en ruminant ainsi ne faisait-il pas nécessaire de chercher à ne pas se duper et à voir aussi clair que possible ?

Sans grand motif, pour retarder tout simplement le mo-ment de se mettre au travail, il essaya d’ouvrir la fenêtre. Elle résistait, il dut s’y prendre des deux mains. Le brouillard, mêlé de fumée, envahit la pièce et l’emplit d’une légère odeur de brû-lé. Quelques flocons de neige pénétrèrent aussi, poussés par le vent.

« Vilain automne ! » dit derrière K. l’industriel qui était rentré inaperçu en revenant de chez le directeur adjoint.

K. fit oui de la tête et regarda avec inquiétude le porte-feuille d’où l’industriel s’apprêtait à sortir ses papiers pour lui communiquer le résultat de ses négociations avec le directeur adjoint. Mais l’industriel, qui avait suivi le regard de K., frappa sur sa serviette et dit sans l’ouvrir :

« Vous voulez savoir les résultats ? J’ai le contrat en poche, ou presque. Un homme charmant, votre directeur adjoint… mais il faut se méfier ! »

Il se mit à rire et serra la main de K., s’attendant à le faire rire aussi. Mais K. trouvait maintenant suspect qu’on ne voulût

– 158 – pas lui montrer les papiers ; il ne voyait absolument rien de drôle à la remarque de l’industriel.

« Monsieur le Fondé de pouvoir, lui dit alors cet homme, vous souffrez sans doute du temps. Vous avez l’air tout ennuyé.

– Oui, dit K. en portant la main à ses tempes, des maux de tête, des ennuis de famille.

– Parfaitement », dit l’industriel qui était un homme impa-tient et ne pouvait jamais écouter jusqu’au bout, tout le monde a sa croix à porter.

K. avait fait machinalement un pas vers la porte comme pour le raccompagner, mais l’autre reprit :

« J’aurais encore quelques mots à vous dire, monsieur le Fondé de pouvoir. Je crains beaucoup de vous importuner en vous parlant de cela aujourd’hui, mais je suis déjà venu deux fois ces temps derniers et je l’ai oublié chaque fois. Si je remets encore la chose, qui sait si elle aura encore sa raison d’être ? Et ce serait peut-être dommage, car après tout ma communication peut avoir une certaine valeur. »

K. n’avait pas eu le temps de répondre que l’industriel était déjà tout près de lui, lui frappait légèrement du revers du doigt sur la poitrine et lui demandait à voix basse :

« Vous avez un procès, n’est-ce pas ? »

K. recula en s’écriant :

« C’est le directeur adjoint qui vous l’a dit !

– Jamais de la vie, répondit l’industriel, comment pourrait-il le savoir ?

– 159 –

– Par vous peut-être ? demanda K., déjà bien plus maître de lui.

– Il m’arrive par-ci par-là de petites nouvelles du tribunal, déclara alors l’industriel, c’est justement à ce sujet que j’aurais à vous dire deux mots.

– Mais tout le monde est donc en rapport avec la justice ! » dit K. en laissant tomber sa tête.

Il amena l’industriel vers le bureau. Ils se rassirent tous deux comme précédemment et l’industriel déclara :

« Ce que je peux vous communiquer n’est peut-être pas très important, mais dans ce genre d’affaires il ne faut jamais rien négliger. D’ailleurs, j’avais envie de vous rendre service, si modestement que ce fût. Ne nous sommes-nous pas toujours entendus en affaires ? Eh bien !… »

K. voulut alors s’excuser de son attitude précédente, mais l’industriel, n’admettant aucune interruption, remonta sa ser-viette sous son bras pour montrer qu’il était pressé et poursui-vit :

« J’ai entendu parler de votre procès par un certain Titorel-li. C’est un peintre, Titorelli n’est que son pseudonyme, j’ignore son véritable nom. Voilà déjà des années qu’il vient me voir de temps à autre à mon bureau et qu’il m’apporte de petits ta-bleaux pour lesquels – c’est presque un mendiant – je lui donne toujours une espèce d’aumône. Ce sont d’ailleurs de jolis ta-bleaux, des landes, des paysages, enfin vous voyez ça. Ces achats auxquels nous étions déjà habitués tous les deux se passaient toujours le mieux du monde ; mais, à la fin, il s’est présenté trop souvent et je le lui ai reproché ; nous en sommes venus à parler, j’étais curieux de savoir comment il pouvait vivre de sa seule

– 160 – peinture, et j’ai alors appris à mon grand étonnement qu’il vivait surtout du portrait. Il travaillait, me déclara-t-il, pour le tribu-nal. Je lui demandai pour lequel. Ce fut alors qu’il m’en parla. Vous êtes mieux placé que tout autre pour imaginer la stupéfac-tion que me causèrent ses récits. Depuis ce temps j’apprends toujours à chacune de ses visites quelque nouvelle de la justice et je finis par acquérir petit à petit une grande expérience de la chose. À vrai dire, ce Titorelli est bavard et je dois souvent le faire taire non seulement parce qu’il est menteur – c’est indé-niable – mais encore et surtout parce qu’un homme d’affaires qui ploie comme moi sous le faix de ses propres soucis n’a pas le temps de s’inquiéter des histoires des autres. Mais passons. Je me suis dit que ce Titorelli pourrait peut-être vous servir, il connaît beaucoup de juges et, bien qu’il n’ait peut-être pas lui-même grande influence, il peut vous renseigner sur la meilleure façon d’approcher certains magistrats. Et quand bien même ses conseils ne seraient pas définitifs, vous pourriez, vous, en tirer grand parti. Car vous êtes presque un avocat. Je dis toujours : M. K. est presque un avocat. Ah ! je n’ai pas peur pour votre procès ! Mais voulez-vous aller maintenant chez Titorelli ? Sur ma recommandation, il fera certainement tout ce qui lui sera possible. Je pense vraiment que vous devriez y aller. Pas au-jourd’hui nécessairement ; quand vous voudrez, à l’occasion. D’ailleurs, du fait que je vous le conseille, vous n’êtes pas obligé d’y aller. Si vous pensez pouvoir vous passer de lui, il vaut cer-tainement mieux le laisser de côté. Peut-être avez-vous déjà ar-rêté vous-même un plan précis que Titorelli risquerait de dé-ranger. Dans ce cas-là, n’allez pas le voir, je vous en prie. Il faut d’ailleurs certainement se faire violence pour aller chercher des conseils chez un pareil oiseau. Enfin, voyez vous-même ce que vous avez à faire. Voici un mot de recommandation et l’adresse du bonhomme avec. »

Déçu, K. prit la lettre et la mit dans sa poche. Même au cas le plus favorable, l’avantage qu’il pourrait retirer de cette re-commandation était relativement moindre que l’ennui de savoir

– 161 – que l’industriel avait connaissance du procès et que le peintre risquait d’en répandre le bruit. Il put à peine se résoudre à re-mercier brièvement le client qui gagnait déjà la porte.

« J’irai, finit-il par lui dire en prenant congé, ou bien je lui écrirai de passer me voir au bureau, car je suis très occupé en ce moment.

– Je savais bien, dit l’industriel, que vous trouveriez la meilleure solution. À dire vrai je pensais que vous auriez préféré éviter de faire venir à la banque des gens comme ce Titorelli et de parler ici avec lui de votre procès. Il n’est pas toujours bon non plus de laisser des lettres dans les mains de personnages de ce genre. Mais vous avez sûrement réfléchi à tout et vous savez ce que vous pouvez faire. »

K. opina du bonnet et raccompagna l’industriel jusque dans l’antichambre. Mais, malgré son calme extérieur, il commençait à se faire peur. Il n’avait dit, à la vérité, qu’il écrirait à Titorelli que pour montrer au gros client qu’il appréciait sa recomman-dation et qu’il ne voulait pas tarder un instant à réfléchir aux possibilités de rencontrer le peintre, mais, s’il avait jugé l’aide de l’artiste utile, il lui eût écrit sur-le-champ. Il avait fallu la ré-flexion de l’industriel pour lui faire remarquer les dangers qu’une lettre risquait de lui faire courir. Pouvait-il donc se fier si peu à son propre jugement ? S’il pouvait inviter expressément par lettre un individu équivoque à se présenter à la banque et s’il pouvait songer à lui parler de son procès à deux pas de la porte du directeur adjoint, n’était-il pas possible aussi, n’était-il pas même très probable, qu’il côtoyait d’autres périls sans s’en douter et qu’il était en train de se jeter sur des écueils inaper-çus ? Il n’aurait pas toujours quelqu’un à ses côtés pour le pré-venir. Et c’était maintenant – maintenant qu’il voulait ramasser toutes ses forces pour entrer en lice – c’était maintenant qu’il fallait qu’il lui vînt sur sa propre vigilance des doutes qu’il n’avait encore jamais connus ! Fallait-il que les difficultés qu’il

– 162 – rencontrait dans son travail professionnel vinssent lui faire obs-tacle aussi dans son procès ! Il ne comprenait plus du tout comment il avait pu concevoir l’idée d’écrire à Titorelli et de l’inviter à la banque.

Il en hochait encore la tête quand le domestique s’approcha de lui pour lui faire remarquer trois messieurs qui étaient assis sur une banquette dans l’antichambre. Ils attendaient depuis déjà longtemps d’être reçus dans le bureau de K. Ils s’étaient levés en voyant le domestique lui parler, chacun cherchant une occasion de se faufiler le premier. Puisque la banque avait si peu d’égards que de leur faire perdre leur temps dans cette salle d’attente, ils ne voulaient plus observer aucune espèce de rete-nue.

« Monsieur le Fondé de pouvoir ! » appelait déjà l’un d’eux.

Mais K. s’étant fait apporter sa fourrure, leur déclara à tous les trois, en enfilant son vêtement avec l’aide du domestique :

« Excusez-moi, messieurs, je le regrette beaucoup, je n’ai pas le temps de vous recevoir en ce moment. Je vous en de-mande infiniment pardon, mais j’ai à régler en ville des affaires de la dernière urgence et je suis obligé de partir sur-le-champ. Vous avez vu vous-mêmes combien je viens d’être pris. Auriez-vous l’amabilité de revenir demain ou quelque autre jour ? À moins que vous ne préfériez que nous parlions de vos affaires par téléphone. Si vous voulez, vous pourriez peut-être aussi me mettre tout de suite au fait en deux mots et je vous donnerais par lettre une réponse détaillée. Le mieux serait évidemment que vous repassiez. »

Ces propositions de K. provoquèrent chez les messieurs, auxquels on annonçait maintenant que leur attente avait été vaine, un tel étonnement qu’ils se regardèrent les uns les autres sans mot dire.

– 163 –

« Nous sommes donc d’accord ? » demanda K. en se tour-nant vers le domestique qui lui apportait son chapeau.

Par la porte ouverte du bureau, on voyait que la neige tom-bait de plus en plus fort. Il releva donc son col et le boutonna sous son menton.

À ce moment, le directeur adjoint sortait de la pièce voi-sine ; il regarda en souriant K. discuter en manteau de fourrure avec les messieurs de l’antichambre et demanda :

« Vous partez maintenant, monsieur le Fondé de pouvoir ?

– Oui, dit K. en se redressant, les affaires m’appellent en ville. »

Mais le directeur adjoint s’était déjà tourné vers les mes-sieurs.

« Et ces messieurs ? demanda-t-il. Je crois qu’il y a déjà longtemps qu’ils attendent.

– Nous nous sommes déjà arrangés », dit K.

Mais il n’y avait plus moyen de contenir les trois mes-sieurs ; ils cernèrent K. et déclarèrent qu’ils n’auraient pas at-tendu des heures si leurs affaires n’avaient pas été urgentes, si elles n’avaient pas demandé à être discutées sur-le-champ, et à fond, et en particulier. Le directeur adjoint les écouta un ins-tant, puis il examina K. qui restait là, le chapeau à la main, époussetant de temps à autre cette coiffure par endroits, et dit enfin :

« Il y a, messieurs, une solution très simple. Si vous voulez vous contenter de moi, je me chargerai très volontiers de vous

– 164 – recevoir à la place de M. le Fondé de pouvoir. Il faut évidem-ment régler cela tout de suite. Nous sommes des gens d’affaires comme vous, et nous savons ce que vaut le temps. Voulez-vous entrer par ici ? »

Et il ouvrit la porte qui conduisait à l’antichambre de son bureau.

Comme le directeur adjoint s’entendait à s’approprier ce que K. était obligé de sacrifier ! Mais K. ne sacrifiait-il pas plus qu’il n’était absolument nécessaire ? Pendant qu’il courait chez un peintre inconnu pour satisfaire aux exigences d’un espoir incertain, et bien infime comme il devait se l’avouer lui-même, son prestige souffrait ici d’un irréparable dommage. Il eût bien mieux valu sans doute retirer son manteau de fourrure et rat-traper au moins les deux clients qui devaient attendre encore dans la pièce à côté. K. l’eût peut-être essayé s’il n’avait aperçu à ce moment-là, dans son propre bureau, le directeur adjoint qui cherchait quelque chose dans le classeur comme si ç’eût été le sien. Lorsque K., irrité, s’approcha de la porte, le directeur ad-joint lui cria :

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