Le Procès
Chapitre VII: L’avocat, L’industriel et le Peintre.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
« Ah ! vous n’êtes pas encore parti ! »
Et il tournait vers K. un visage dont les rides sévères sem-blaient indiquer non point l’âge, mais la force ; sur quoi il se remit tout de suite à fouiller.
« Je cherche, expliqua-t-il, la copie d’un contrat qui doit se trouver chez vous d’après ce que dit le représentant de la firme. Voulez-vous me donner un coup de main ? »
K. fit un pas, mais le directeur adjoint lui dit :
« Merci, je l’ai déjà trouvée. »
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Et il retourna dans son bureau avec un gros paquet d’écrits qui contenait non seulement la copie du contrat, mais bien d’autres papiers aussi.
« Je ne suis pas de taille maintenant, se disait K., mais une fois que j’en aurai fini avec mes ennuis personnels, il sera le premier à le sentir, et à le sentir amèrement. »
Un peu calmé par cette pensée, il chargea le domestique, qui lui tenait déjà la porte ouverte depuis un bon moment, de faire savoir à l’occasion au directeur que les affaires l’avaient appelé en ville, et il quitta la banque presque heureux de pou-voir se donner un moment à son affaire.
Il prit une voiture et se rendit immédiatement chez le peintre qui habitait dans un faubourg diamétralement opposé à celui des bureaux du tribunal. C’était un coin encore plus pauvre que celui de la justice, avec des maisons encore plus sombres et des rues pleines d’une boue qui noircissait la neige fondue. Dans la maison qu’habitait le peintre, un seul battant de la grande porte était ouvert ; un trou était percé dans le mur d’où K., en se rapprochant, vit jaillir tout d’un coup un horrible li-quide jaune et fumant qui fit prendre la fuite à un rat. Au pied de l’escalier, un marmot pleurait, couché à plat ventre sur le sol ; mais on l’entendait à peine dans le fracas qui sortait d’un atelier de ferblantier situé de l’autre côté du passage. La porte de l’atelier était ouverte ; on apercevait trois ouvriers groupés en demi-cercle autour d’on ne savait quelle pièce qu’ils frappaient à coups de marteau. Une grande plaque de fer-blanc accrochée au mur jetait une lueur blafarde entre deux de ces ouvriers ; elle faisait briller leurs visages et leurs tabliers de travail. K. ne jeta sur ce tableau qu’un regard distrait ; il voulait en finir le plus rapidement possible, sonder le peintre en quelques mots, et re-venir aussitôt à la banque. S’il obtenait le moindre résultat, ce petit succès aurait la meilleure influence sur son travail de la journée. Au troisième étage, hors d’haleine, il dut ralentir son
– 166 – allure ; l’escalier, comme les étages, était démesurément haut, et le peintre habitait une mansarde. L’air était oppressant ; nulle cour d’aération ne donnait sur la cage d’escalier resserrée entre de grands murs percés seulement de loin en loin, dans leur par-tie la plus haute, de minuscules lucarnes. Au moment où K. s’arrêta, quelques fillettes débouchèrent d’une porte et se mi-rent à monter en riant. K. les suivit lentement, rattrapa une re-tardataire qui avait trébuché, et lui demanda pendant que les autres continuaient à monter en groupe :
« Y a-t-il dans la maison un peintre Titorelli ? »
La fillette, une gamine bossue qui avait à peine treize ans, lui donna un petit coup de coude et le regarda en coulisse. Ni sa jeunesse ni son infirmité n’avaient pu la préserver de la plus complète corruption. Elle ne souriait même pas, elle examinait gravement K. d’un regard fixe et provocant. K. fit comme s’il n’avait pas vu et lui demanda :
« Connais-tu le peintre Titorelli ? »
Elle fit oui de la tête, et demanda à son tour :
« Que lui voulez-vous ? »
K. pensa qu’il serait avantageux de se renseigner rapide-ment sur Titorelli :
« Je veux faire mon portrait, dit-il.
– Votre portrait ? » demanda-t-elle en ouvrant démesuré-ment la bouche et en tapant légèrement sur le bras de K. comme s’il venait de dire une chose extraordinairement surprenante ou maladroite ; puis elle leva des deux mains sa robe, qui était déjà très courte, et rattrapa du plus vite qu’elle put les autres fillettes dont les cris se perdaient déjà dans les hauteurs de l’escalier.
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Mais au tournant suivant K. les retrouva toutes. La petite bos-sue les avait sans doute informées de son intention, et elles l’attendaient là, de chaque côté de l’escalier, en se pressant contre les murs pour lui permettre de passer commodément et en rectifiant de la main les plis de leurs tabliers. Leurs visages et leur attitude exprimaient un mélange de puérilité et de corrup-tion. Elles se reformèrent en riant derrière K. et le suivirent, précédées de la petite bossue qui avait pris la direction. K. lui dut de trouver immédiatement le bon chemin. Sans elle, il serait monté tout droit ; mais elle lui montra qu’il devait obliquer pour aller chez Titorelli. L’escalier qui y conduisait était encore plus étroit, très long, tout droit, visible en son entier ; il s’arrêtait net à la porte. Cette porte, qui était relativement très éclairée, car elle recevait d’en haut le jour d’une petite lucarne oblique, était fait de planches en bois blanc sur lesquelles s’étalait le nom de Titorelli, peint en rouge à gros coups de pinceau. K. n’avait pas monté la moitié de l’escalier en compagnie de son escorte que la porte s’entrouvrit et qu’un homme, attiré sans doute par le ta-page de tant de pas, apparut dans l’entrebâillement, vêtu d’une simple chemise de nuit.
« Oh ! » cria-t-il en voyant cette foule, et il disparut aussi-tôt.
La petite bossue applaudit de plaisir, et les autres gamines se pressèrent derrière K. pour le faire avancer plus vite.
Elles n’étaient pas encore en haut quand le peintre ouvrit complètement et invita K. à entrer avec une profonde révérence. Il fit signe aux gamines de partir et n’en voulut admettre aucune malgré l’instance de leurs prières et les tentatives qu’elles firent pour pénétrer contre son gré. La petite bossue réussit seule à s’introduire dans la chambre en se glissant sous le bras qu’il tendait en travers de la porte, mais le peintre s’élança à sa pour-suite, l’empoigna par les jupes, la fit tourner autour de lui et la
– 168 – déposa au-dehors à côté des autres gamines qui n’avaient tout de même pas osé franchir le seuil pendant sa courte absence.
K. ne savait que penser de cette scène ; il semblait en effet que tout cela se passât le plus amicalement du monde. Les ga-mines, au pied de la porte, levèrent toutes le menton, et lancè-rent au peintre des plaisanteries que K. ne comprit pas ; Titorel-li riait aussi tout en balançant la petite bossue. Puis il ferma la porte, fit une nouvelle révérence à K. et se présenta en disant :
« Titorelli, artiste peintre. »
K. répondit, en lui montrant la porte derrière laquelle les fillettes chuchotaient :
« Elles ont l’air d’être très bien vues dans la maison !
– Ah ! les petites fripouilles ! » dit le peintre en cherchant vainement à boutonner le col de sa chemise de nuit.
Il était d’ailleurs pieds nus, il n’avait pu encore passer qu’un large caleçon de toile jaunâtre retenu à la ceinture par un lacet et dont les longues extrémités flottaient autour de ses che-villes.
« Ces petites horreurs m’excèdent », poursuivit-il en re-nonçant à refermer sa chemise de nuit dont le dernier bouton venait juste de sauter.
Il alla chercher une chaise et invita K. à s’asseoir.
« J’ai fait une fois le portrait de l’une d’entre elles – elle n’est même pas là aujourd’hui – et depuis elles sont toutes sur mon dos. Quand j’y suis, elles n’entrent que si je le leur per-mets ; mais quand je n’y suis pas, il y en a toujours au moins une ici. Elles ont fait fabriquer une clef de ma porte qu’elles se
– 169 – prêtent l’une à l’autre ; on ne peut se faire une idée d’un tel tra-cas. Je rentre, par exemple, avec une dame dont je dois exécuter le portrait, j’ouvre la porte avec ma clef, et je trouve la petite bossue près de la table en train de se peindre les lèvres en rouge avec le pinceau, pendant que ses frères et sœurs, qu’on l’a char-gée de surveiller, se déchaînent à travers la chambre et me font des saletés dans tous les coins. Ou bien encore, comme hier soir, je rentre tard à la maison – c’est la raison qui, jointe à mon état de santé, est cause du désordre de la pièce, je vous prie de m’en excuser – je rentre donc tard et je grimpe dans mes draps, quand je me sens la jambe pincée ; je regarde sous le lit et j’en sors encore une de ces péronnelles. Pourquoi viennent-elles ainsi me harceler chez moi, je n’en sais rien ; vous avez pu re-marquer que je ne cherche pas à les attirer. Naturellement, dans mon travail, elles me dérangent aussi. Si on n’avait pas mis cet atelier gratuitement à ma disposition il y a longtemps que j’aurais déménagé. »
Juste à ce moment, derrière la porte, une petite voix poin-tue cria peureusement :
« Titorelli, pouvons-nous entrer ?
– Non, répondit le peintre.
– Et toute seule, je ne peux pas non plus ? demanda encore la voix.
– Non plus », dit le peintre.
Et il alla fermer la porte à clé14.
Cependant K. examinait la pièce ; il n’aurait jamais eu de lui-même l’idée qu’on pût appeler atelier cette misérable cham-brette. On ne pouvait y faire plus de deux pas ni en long ni en large. Tout y était en bois, murs, plancher et plafond. De minces
– 170 – jours couraient entre les planches. Le lit se trouvait en face de K., contre le mur ; il était surchargé de couvertures, d’oreillers et d’édredons de diverses couleurs. Au milieu de la pièce, une toile était montée sur un chevalet et recouverte d’une chemise dont les manches brimbalaient jusqu’au sol. La fenêtre était derrière K., mais le brouillard empêchait de voir plus loin que le toit de la maison voisine qui était recouvert de neige.
Le grincement de la clef dans la serrure rappela à K. son in-tention de ne pas rester. Il sortit donc de sa poche le mot de l’industriel, le tendit au peintre et lui dit :
« J’ai appris votre adresse par ce monsieur que vous con-naissez et c’est sur son conseil que je suis venu vous trouver. »
Le peintre parcourut la lettre d’un regard et la jeta sur le lit. Si l’industriel n’avait pas affirmé expressément qu’il connaissait Titorelli et parlé de lui comme d’un pauvre homme qui en était réduit à ses aumônes, on aurait vraiment pu croire que Titorelli ne le connaissait pas ou tout au moins ne se souvenait pas de lui. Pour comble, il demanda :
« Voulez-vous acheter des tableaux ou faire faire votre por-trait ? »
K. regarda l’artiste avec étonnement. Qu’y avait-il donc dans la lettre ? Il avait cru tout naturellement que l’industriel expliquait qu’il ne venait que pour son procès. Il était vraiment accouru avec trop de précipitation ; il n’avait réfléchi à rien. Mais il fallait répondre au peintre et, jetant un regard sur le chevalet, il demanda :
« Vous étiez en train de travailler à une toile ?
– 171 –
– Oui, dit le peintre en faisant suivre à la chemise du che-valet le même chemin qu’à la lettre. C’est un portrait. Un bon travail, mais il n’est pas encore fini. »
Le hasard était favorable à K. ; on ne pouvait lui offrir plus belle occasion de parler de la justice, car le portrait était celui d’un juge. Il ressemblait d’ailleurs étonnamment au tableau que K. avait vu dans le cabinet de maître Huld. Sans doute s’agissait-il ici d’un tout autre juge (c’était un gros homme avec une grande barbe noire qui lui mangeait les joues), sans doute aussi le tableau de l’avocat était-il une peinture à l’huile alors que celui-ci n’était que rehaussé de légères teintes de pastel. Mais tout le reste se ressemblait : ici aussi le juge paraissait sur le point de se lever d’un air menaçant du trône dont il avait déjà saisi le bras pour se redresser. K. faillit dire : « Mais c’est un juge ! » Mais il se retint encore un moment et s’approcha du tableau comme pour en étudier le détail. Le dossier du trône était surmonté en son milieu d’un grand personnage allégorique dont il ne put s’expliquer le sens ; il s’en enquit auprès du peintre. Titorelli lui répondit que ce détail n’était pas achevé, alla prendre un pastel sur une petite table et souligna légère-ment la silhouette sans la rendre d’ailleurs plus claire aux yeux de K.
« C’est la Justice, dit-il enfin.
– Ah ! en effet, je commence déjà à la reconnaître, répondit K. Voici le bandeau autour des yeux, et voici la balance aussi. Mais on dirait qu’elle a des ailes aux talons ou qu’elle est en train de courir ?
– Oui, dit le peintre. C’est sur commande que j’ai dû la trai-ter ainsi ; elle doit représenter en effet à la fois la Justice et la Victoire.
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– C’est un alliage difficile, déclara K. en souriant. La Jus-tice ne doit pas bouger, autrement la balance vacille et ne peut plus peser juste.
– J’ai fait comme voulait mon client, dit le peintre.
– Évidemment ! dit K. qui n’avait cherché à blesser per-sonne. Vous avez peint l’allégorie telle qu’elle est représentée sur le vrai trône.
– Non, dit le peintre, je n’ai jamais vu l’allégorie ni le trône, je fais ça de chic, mais comme on me l’a prescrit.
– Comment ! demanda K., feignant à dessein l’incompréhension. C’est pourtant bien un juge qui est assis sur ce fauteuil ?
– Oui, dit le peintre, mais pas un grand ; il ne s’est jamais assis sur un pareil trône.
– Et il s’est fait peindre quand même dans une attitude si solennelle ? Il se tient là comme un président de cour !
– Oui, ces messieurs sont assez vaniteux, répondit le peintre. Mais l’autorité supérieure les autorise à se faire repré-senter ainsi. On leur prescrit exactement à tous comment ils ont le droit de se faire peindre. Malheureusement, ce tableau ne permet pas de juger des détails du costume ni des fioritures du trône, le pastel ne va pas très bien pour ce genre-là.
– En effet, dit K., je trouve étrange que vous ayez employé le pastel.
– C’est le juge qui l’a voulu ainsi, dit le peintre. Il le destine à une dame. »
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L’aspect du tableau semblait lui avoir donné de l’ardeur au travail : il retroussa ses manches de chemise, prit quelques crayons dans sa main, et K. vit se former autour de la tête du juge, sous la pointe frémissante des pastels, une ombre rou-geâtre dont l’auréole alla s’éteindre au bord du tableau. Petit à petit, ce jeu d’ombres finit par entourer la tête d’une sorte de couronne ou de noble parure. En revanche, à une faible nuance près, tout restait clair autour de l’image allégorique ; elle en prenait un relief saisissant, mais ne ressemblait plus beaucoup à la déesse de la Justice non plus qu’à celle de la Victoire ; elle avait parfaitement l’air d’être la déesse de la Chasse. Le travail du peintre intéressait K. plus qu’il n’eût voulu ; il finit pourtant par se reprocher d’être resté si longtemps là et de n’avoir rien entrepris pour son affaire.
« Comment ce juge s’appelle-t-il donc ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
– Je n’ai pas le droit de le dire », répondit le peintre.
Profondément penché sur son tableau, il négligeait nette-ment le visiteur qu’il avait pourtant reçu d’abord avec tant d’égards. K. prit cela pour un caprice et s’en irrita à cause du temps qu’il perdait.
« Vous êtes sans doute, demanda-t-il, un homme de con-fiance de la justice ? »
Titorelli mit aussitôt ses crayons de côté, se leva, se frotta les mains et regarda K. en souriant.
« Il faut toujours, déclara-t-il, commencer par la vérité. Vous êtes venu pour que je vous parle de la justice, comme on me le dit dans votre mot, et vous commencez, pour m’amadouer, par me parler de mes tableaux. Je ne vous en veux
– 174 – pas, vous ne pouviez pas savoir que ce n’est pas de mise chez moi.
– Non, je vous en prie ! » ajouta-t-il en voyant K. se prépa-rer à une objection, pour éluder catégoriquement.
Il poursuivit :
« D’ailleurs, votre réflexion est parfaitement exacte, je suis un homme de confiance de la justice. »
Il fit une pause comme pour laisser à son interlocuteur le temps de s’accommoder de ce fait. Les gamines derrière la porte se faisaient entendre de nouveau. Elles devaient se bousculer pour regarder par le trou de la serrure ; peut-être pouvait-on aussi voir dans la pièce par les fissures de la porte. K. ne s’excusa pas, pour ne pas détourner le peintre du vrai sujet de la conversation ; mais il ne voulait pas non plus lui permettre d’exagérer et de se rendre inaccessible, aussi demanda-t-il sim-plement :
« Est-ce là un poste officiellement reconnu ?
– Non », dit le peintre brièvement, comme si cette consta-tation devait l’empêcher de continuer.
Mais K. ne voulait pas le laisser se taire ; il déclara :
« Souvent ces postes officieux donnent beaucoup plus d’influence que les situations officielles.
– C’est ce qui se passe dans mon cas, dit le peintre en ho-chant la tête et en fronçant les sourcils. Comme je parlais hier de votre histoire avec l’industriel en question, il m’a demandé si je ne pourrais pas vous aider ; je lui ai répondu : « Il n’a qu’à passer chez moi », et je suis heureux de voir que vous êtes venu
– 175 – si tôt. L’affaire a l’air de vous tenir bien au cœur, ce qui ne me surprend évidemment pas. Mais peut-être aimeriez-vous d’abord retirer votre manteau ? »
Bien que K. eût l’intention de ne pas s’attarder, cette invita-tion du peintre lui fit le plus grand plaisir. L’air de la pièce lui était devenu pesant ; il avait déjà regardé souvent avec surprise le petit poêle de fonte qui était dressé dans le coin de la chambre : ce poêle n’était pas allumé ; la lourdeur de l’atmosphère ne pouvait pas s’expliquer. Pendant qu’il déposait son manteau de fourrure – il déboutonna même sa veste – le peintre lui dit pour s’excuser :
« J’ai besoin de chaleur, il fait très bon ici, n’est-ce pas ? À cet égard, la pièce est très bien située. »
K. ne répondit rien ; ce n’était pas précisément la chaleur qui le gênait, mais plutôt cette lourde atmosphère qui l’empêchait presque de respirer ; la chambre ne devait pas avoir été aérée depuis longtemps. Ce désagrément s’accrut encore pour K. quand le peintre le pria de prendre place sur le lit, tan-dis qu’il s’asseyait lui-même devant le chevalet sur la seule chaise de la pièce. Titorelli parut même ne pas comprendre pourquoi K. restait sur le bord ; il lui dit de ne pas se gêner, de s’installer confortablement, et, le voyant hésiter, il alla lui-même l’enfoncer dans les oreillers et les édredons. Puis il revint à sa sellette et posa enfin, pour la première fois, une question positive qui fit oublier tout le reste à K.
« Êtes-vous innocent ? demanda-t-il.
– Oui », dit K.
Il était heureux de répondre à cette question, d’autant plus que ce n’était pas à titre officiel et qu’il n’engageait ainsi aucune
– 176 – responsabilité. Personne ne l’avait encore interrogé aussi fran-chement. Pour savourer cette joie, il répéta encore :
« Je suis complètement innocent.
– Ah ! ah ! » fit le peintre en inclinant la tête avec un air de réfléchir.
Puis il la releva subitement et dit :
« Si vous êtes innocent, la chose est donc très simple. »
Le regard de K. s’assombrit. Cet homme qui se disait le confident de la justice parlait comme un enfant.
« Mon innocence, répondit-il, ne simplifie l’affaire en rien. »
Il ne put s’empêcher de sourire, et, hochant lentement la tête :
« Il y a tant de subtilités dans lesquelles la justice se perd ! Elle finit par découvrir un crime là où il n’y a jamais rien eu.
– Évidemment, évidemment, dit le peintre, comme si K. l’eût dérangé inutilement dans ses pensées. Mais vous êtes tout de même innocent ?
– Oui, dit K.
– C’est l’essentiel », répondit le peintre.
Les objections ne l’influençaient pas, mais, malgré son ton décidé, on n’arrivait pas à savoir s’il parlait par conviction ou par simple indifférence.
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K., désirant au préalable élucider ce point, lui dit :
« Vous connaissez certainement la justice beaucoup mieux que moi ; je n’en sais guère que ce qu’on a voulu m’en dire. Mais j’ai trouvé tout le monde d’accord pour affirmer qu’aucune ac-cusation n’était lancée à la légère et qu’une fois l’accusation por-tée, le tribunal est fermement convaincu de la culpabilité de l’accusé ; on ne peut, paraît-il, que très difficilement l’ébranler dans cette conviction.
– Difficilement ? demanda le peintre en lançant une main en l’air. Dites que jamais la justice ne se laisse enlever cette con-viction ! Si je peignais ici tous les juges côte à côte et que vous vous défendissiez devant cette toile, vous auriez sûrement plus de succès que devant le vrai tribunal.
– Oui », dit K. pour lui-même, oubliant que son seul but avait été de sonder le peintre.
Derrière la porte, une gamine recommença à demander :
« Titorelli ! Ne va-t-il pas partir bientôt ?
– Taisez-vous, cria le peintre dans la direction de la porte ; ne voyez-vous donc pas que je m’entretiens avec ce mon-sieur ? »
Mais la gamine ne se tint pas pour satisfaite ; elle demanda encore :
« Tu vas faire son portrait ? »
Et comme le peintre ne répondait pas, elle ajouta :
« Ne le fais pas surtout ! Il est trop laid ! »
– 178 –
Il s’ensuivit dans l’escalier un incompréhensible méli-mélo d’exclamations approbatrices. Le peintre bondit vers la porte, l’entrebâilla – on vit les mains tendues des gamines qui sup-pliaient – et dit :
« Si vous ne restez pas tranquilles, je vous jette toutes en bas de l’escalier. Asseyez-vous là sur les marches et ne bougez plus. »
Elles n’obéirent sans doute pas immédiatement, car il dut encore ordonner :
« Allons, assises et dépêchons ! »
Ce fut seulement alors que le calme se fit.
« Je vous présente toutes mes excuses », dit le peintre en revenant vers K.
Celui-ci s’était à peine retourné vers la porte ; il avait laissé l’artiste complètement libre de prendre ou non sa défense et de choisir les moyens qu’il voudrait. Il resta tout aussi passif quand Titorelli se pencha vers lui et lui chuchota à l’oreille pour ne pas être entendu du dehors :
« Ces gamines appartiennent aussi à la justice.
– Comment ? » demanda K. en retournant la tête et en le regardant avec étonnement.
Mais Titorelli se rassit sur sa sellette et dit en plaisantant, comme pour expliquer :
« Il n’est rien qui ne relève de la justice !
– Première nouvelle », fit brièvement K.
– 179 –
La portée générale de la réflexion du peintre enlevait tout caractère inquiétant à sa remarque au sujet des fillettes. K. n’en resta pas moins un instant à regarder la porte derrière laquelle les gamines restaient tranquillement assises. Seule, l’une d’entre elles avait passé par une fente une paille qu’elle faisait monter et descendre lentement.
« Vous n’avez pas l’air, dit le peintre, de bien connaître en-core la justice (il avait largement écarté les jambes et tambouri-nait de la pointe du pied sur le plancher). Vous n’en aurez d’ailleurs pas besoin, puisque vous êtes innocent ; vous vous en tirerez tout seul.
– Comment vous y prendrez-vous donc ? demanda K. Ne me disiez-vous pas à l’instant que la justice n’admet aucune es-pèce de preuve ?
– Elle n’admet pas de preuve devant le tribunal, dit le peintre en levant l’index, comme pour faire remarquer à K. une subtile distinction, mais il en va tout autrement des preuves que l’on produit officieusement, dans la salle de délibération, dans les couloirs, ou dans cet atelier. »
Ce qu’il expliquait maintenant semblait plus vraisemblable à K. ; cela ressemblait beaucoup à ce que disaient d’autres. C’était même très rassurant. S’il était vraiment aussi facile que maître Huld l’avait dit à K. de faire influencer le juge par des amis, les relations du peintre avec les magistrats pouvaient être très importantes ; il ne fallait pas les mépriser ! Titorelli pouvait prendre bon rang parmi les auxiliaires que K. réunissait petit à petit autour de lui.
Ne vantait-on pas à la banque les talents d’organisateur de M. le Fondé de pouvoir ? C’était le moment de les essayer. Le
– 180 – peintre examinait l’effet que son explication avait produit sur K. ; puis il lui dit d’un ton légèrement inquiet :
« N’êtes-vous pas frappé de voir que je parle presque comme un juriste ! C’est le résultat de mon contact constant avec ces messieurs de la justice. J’en retire sûrement grand pro-fit, mais l’élan artistique y perd énormément.
– Comment êtes-vous donc entré en relations avec les juges ? demanda K., voulant gagner la confiance de Titorelli avant de le prendre carrément à son service.
– De la plus simple des façons, répondit le peintre. J’ai hé-rité ces relations. Mon père était déjà peintre du tribunal. C’est une situation qui s’hérite toujours. On n’a que faire de nouveaux venus dans ce métier. Suivant les grades des fonctionnaires, on se trouve en effet en face de prescriptions si différentes, si mul-tiples et surtout si secrètes que personne ne les connaît en de-hors de certaines familles. J’ai dans ce tiroir que vous voyez là-bas le règlement que détenait mon père et que je ne montre à personne. Or, il faut le posséder à fond pour être autorisé à faire le portrait des juges. Même si je le perdais, j’en connais par cœur tant de points que personne ne pourrait me disputer ma place. Tout juge, vous le comprenez bien, veut être peint comme les grands juges d’autrefois, et il n’y a que moi qui sache le faire.
– Voilà qui est enviable, dit K., songeant à sa situation à la banque. Votre position est donc inébranlable.
– Oui, inébranlable, dit le peintre en se redressant fière-ment. Aussi puis-je me permettre d’aider de temps en temps un pauvre diable d’inculpé.
– Et comment vous y prenez-vous ? » demanda K., comme si ce n’était pas lui que le peintre vînt de traiter de pauvre diable.
– 181 –
Mais Titorelli ne laissa pas la conversation s’égarer, il dé-clara :
« Dans votre cas, puisque vous êtes complètement inno-cent, voici ce que j’entreprendrai… »
K. commençait déjà à trouver fatigant qu’on lui reparlât de son innocence à tout instant. Il lui semblait parfois que le peintre faisait de son acquittement la condition d’une collabora-tion qui devenait inutile par là même. Mais il se contraignit et ne l’interrompit pas. Il ne voulait pas renoncer à cette aide, il y était bien décidé ; elle ne lui semblait d’ailleurs pas plus pro-blématique que celle de l’avocat. Il la préférait même beaucoup à l’autre, car elle s’offrait plus innocemment et plus franche-ment.
Le peintre rapprocha sa sellette du lit et poursuivit à voix basse :
« J’ai oublié de vous demander le mode d’acquittement que vous préférez. Trois possibilités se présentent : l’acquittement réel, l’acquittement apparent et l’atermoiement illimité. L’acquittement réel est évidemment le meilleur, mais je n’ai pas la moindre influence en ce qui concerne cette solution. Il n’y a personne à mon avis qui puisse déterminer un acquittement réel. C’est l’innocence de l’accusé qui doit seule le provoquer. Puisque vous êtes innocent, il vous serait effectivement possible de vous fier à cette seule innocence. Mais dans ce cas vous n’avez besoin ni de mon aide, ni de celle de personne. »
K. fut d’abord complètement ahuri par cet exposé métho-dique, mais, se reprenant, il répondit, aussi bas que l’autre avait parlé :
« Je crois que vous vous contredisez.
– 182 –
– En quoi ? » dit le peintre patiemment.
Et il renversa la tête en souriant. Ce sourire éveilla chez K. le sentiment qu’il s’agissait de découvrir des contradictions non dans les paroles du peintre, mais dans les procédés de la justice elle-même. Pourtant, il ne recula pas et dit :
« Vous m’avez fait remarquer tout à l’heure que la justice n’admettait pas de preuves, puis vous avez restreint la portée de vos paroles en disant qu’il ne s’agissait que de la justice offi-cielle, et maintenant vous allez jusqu’à dire que l’innocent peut se passer d’aide. C’est une première contradiction. De plus, vous m’aviez déclaré qu’on pouvait influencer personnellement les juges, alors que vous niez maintenant que l’acquittement réel, comme vous l’appelez, puisse jamais s’obtenir par relations ; c’est votre deuxième contradiction.
– Elles sont faciles à expliquer, répondit le peintre. Il s’agit là de deux choses différentes, d’une part de ce que dit la loi et d’autre part de ce que j’ai appris personnellement ; il faut bien vous garder de confondre. Dans la loi, quoique je ne l’aie pas lue, il est dit naturellement que l’innocent est acquitté, mais elle ne vous enseigne pas qu’on peut influencer les juges. Or, j’ai appris tout le contraire ; je n’ai jamais eu vent d’aucun acquit-tement réel, mais en revanche j’ai vu jouer bien des influences. Il est possible évidemment que, dans tous les cas que j’ai con-nus, nul innocent n’ait été en jeu, mais ne serait-ce pas invrai-semblable ? Sur tant de cas, pas un seul innocent ? J’étais en-core petit garçon que j’entendais déjà mon père parler procès à la maison ; les juges qui venaient à l’atelier colportaient les anecdotes de la justice ; on ne parle d’ailleurs pas d’autre chose dans notre milieu. Dès que j’ai eu moi-même la possibilité d’aller au tribunal, je l’ai toujours utilisée ; j’ai assisté à toutes les grandes séances, j’ai suivi, autant qu’on le peut, un nombre
– 183 – infini de procès, et, je dois l’avouer, je n’ai jamais vu un acquit-tement réel.
– Ainsi donc, pas un seul acquittement réel ! dit K., comme pour donner réponse à ses espoirs. Voilà qui confirme l’opinion que j’avais déjà de la justice. Aucune chance de ce côté non plus. Un seul bourreau pourrait remplacer tout le tribunal.
– Il ne faut pas généraliser, dit le peintre mécontent ; je ne vous ai parlé que de mon expérience personnelle.
– Ne suffit-elle donc pas ? dit K. Auriez-vous entendu par-ler d’acquittements qu’on eût prononcés autrefois ?
– On dit qu’il y en a eu, fit le peintre. Mais il est très diffi-cile de le savoir : les sentences du tribunal ne sont jamais pu-bliées ; les juges eux-mêmes n’ont pas le droit de les voir, aussi n’a-t-on conservé que des légendes sur la justice du passé. Elles parlent bien de véritables acquittements, et même dans la plu-part des cas, et rien n’empêche de les croire, mais rien non plus ne peut prouver leur véracité. Il ne faut cependant pas les négli-ger complètement ; elles doivent contenir une part de vérité, et d’ailleurs elles sont très belles, j’en ai pris plusieurs moi-même comme sujets de tableaux.
– De simples légendes, dit K., ne changent pas mon opi-nion. On ne peut pas, n’est-ce pas, exciper de ces légendes de-vant le tribunal ? »
Le peintre dit :
« Non, on ne peut pas.
– Alors, inutile d’en parler » déclara K.
– 184 –
Il admettait provisoirement toutes les opinions du peintre, même quand il les trouvait invraisemblables et qu’elles en con-tredisaient d’autres ; il n’avait pas le temps pour le moment d’examiner ni de réfuter ce qu’on lui disait ; il estimerait avoir atteint tout le possible s’il arrivait à décider le peintre à l’aider de quelque façon que ce fût, même par une intervention dont le succès restât douteux. Aussi dit-il :
« Laissons donc de côté l’acquittement réel ; vous aviez mentionné deux autres solutions.
– Oui : l’acquittement apparent et l’atermoiement illimité. C’est d’eux seuls qu’il peut être question, dit le peintre. Mais ne voulez-vous pas retirer votre veste avant d’aborder ce sujet ?
– C’est vrai, dit K. sentant qu’il suait fortement quand on lui rappela la chaleur. C’est presque insupportable. »
Le peintre fit oui de la tête, comme s’il comprenait fort bien le malaise de K.
« Ne pourrait-on pas ouvrir la fenêtre ? demanda K.
– Non, dit le peintre ; ce n’est qu’une vitre enchâssée dans le cadre, on ne peut pas l’ouvrir. »
K. s’aperçut alors qu’il n’avait cessé d’espérer depuis le dé-but que le peintre allait se lever pour ouvrir d’un coup la fenêtre ou qu’il allait le faire lui-même. Il était prêt à respirer de tous ses poumons le pire brouillard. La sensation d’être complète-ment isolé de l’air dans cet endroit lui causait un vertige.
Il frappa légèrement de la main sur l’édredon qui se trou-vait à côté de lui :
« Mais c’est désagréable et malsain ! dit-il d’une voix faible.
– 185 –
– Oh ! non, dit le peintre, prenant la défense de sa fenêtre ; quoique ce soit une simple vitre, comme on ne peut jamais l’ouvrir la chaleur se conserve bien mieux qu’avec une double fenêtre. Et si je veux aérer, ce qui n’est pas très nécessaire, car l’air passe par toutes les fentes, je n’ai qu’à ouvrir l’une des portes ou même toutes les deux. »
K., un peu consolé par cette explication, jeta un regard au-tour de lui pour trouver la deuxième porte. Le peintre s’en aper-çut et dit :
« Elle est derrière vous, j’ai été forcé de mettre le lit en tra-vers. »
Ce fut alors seulement que K. remarqua la petite porte.
« Oui, tout est trop petit ici, dit le peintre comme pour pré-venir une critique de K. J’ai été obligé de m’arranger de mon mieux. Le lit est évidemment très mal placé devant la porte. Toutes les fois que vient le juge dont je fais le portrait en ce moment, il se heurte contre ce lit. Je lui ai donné une clef de cette porte pour qu’il puisse m’attendre ici quand je n’y suis pas ; mais il arrive généralement de grand matin quand je suis encore en train de dormir, il m’arrache naturellement toutes les fois à mon sommeil en ouvrant la porte à mon chevet. Vous perdriez toute espèce de respect pour les juges si vous entendiez les jurons avec lesquels je le reçois quand il passe sur mon lit le matin. Je pourrais bien lui retirer la clef, mais la situation n’en serait que pire. On n’a qu’à donner un coup de coude pour arra-cher de leurs gonds toutes les portes d’ici. »
K. se demandait depuis le début de ce discours s’il devait retirer sa veste ; il finit par s’apercevoir qu’il ne tiendrait pas plus longtemps s’il ne le faisait aussitôt ; il l’enleva donc, mais la garda sur son genou pour pouvoir la remettre tout de suite si
– 186 – l’entretien ne se poursuivait pas. À peine fut-il en manches de chemise que l’une des gamines s’écria :
« Il a déjà ôté sa veste ! »
Et on les entendit toutes se presser contre les fentes pour voir elles-mêmes le spectacle.
« Les fillettes croient, expliqua le peintre, que je vais faire votre portrait, et que c’est pour cela que vous vous déshabillez.
– Ah ! voilà ! » dit K. sans grand humour, car il ne se sen-tait pas beaucoup mieux qu’auparavant malgré sa tenue plus sommaire.
Il demanda d’un ton grognon :
« Comment appeliez-vous donc les deux autres solu-tions ? »
Il avait déjà oublié les termes du peintre.
« L’acquittement apparent et l’atermoiement illimité, ré-pondit Titorelli. C’est à vous de choisir. Je peux vous aider pour les deux, mais non sans peine, évidemment : leur seule diffé-rence est que l’acquittement apparent réclame un effort violent et momentané, et l’atermoiement illimité un petit effort chro-nique. Parlons d’abord, si vous voulez, de l’acquittement appa-rent. Si c’est lui que vous désirez, je vais vous écrire sur un pa-pier une attestation d’innocence. La formule de cette attestation m’a été transmise par mon père, elle est complètement inatta-quable. Une fois l’attestation écrite, je ferai le tour des juges que je connais. Je commencerai donc, par exemple, par exhiber le certificat ce soir au juge dont je fais le portrait quand il viendra poser chez moi. Je lui présente mon papier, je lui explique que vous êtes innocent et je me porte moi-même caution de cette
– 187 – innocence. Ce n’est pas un simple engagement de forme, c’est une véritable caution, c’est une chose qui m’engage. »
Le regard du peintre exprimait une sorte de reproche à l’endroit de K. qui lui imposait le fardeau d’une pareille garan-tie.
« Ce serait tout à fait aimable, dit K., mais ainsi le juge vous croirait et ne m’acquitterait tout de même pas réellement ?
– C’est ce que je vous disais. D’ailleurs, il n’est pas sûr du tout que tous me croient. Bien des juges peuvent me demander de vous présenter d’abord à eux. Il faudrait alors que vous ve-niez. À vrai dire, dans ce cas-là, la cause est à moitié gagnée, surtout si je vous avise à l’avance de la façon dont il faut vous comporter avec eux. Ce sera moins facile avec ceux qui m’évinceront par principe, et le cas se présentera. Bien que je sois décidé à faire toutes les tentatives possibles, nous devrons renoncer à eux. Ce ne sera pas trop grave, d’ailleurs, car quelques juges ne suffisent pas à décider dans une pareille ques-tion. Quand j’aurai réuni sur mon attestation un nombre suffi-sant de signatures, j’irai trouver le juge même qui instruit votre procès. Il est possible que j’aie déjà sa signature sur mon papier, les choses se passeront alors encore plus rapidement. Mais en général, parvenu à cette phase des opérations, on ne rencontre plus guère d’obstacles ; c’est la période où l’accusé possède le plus d’assurance. Car – c’est curieux à constater, mais c’est un fait qu’on est bien obligé d’admettre – les gens ont beaucoup plus d’assurance à ce moment qu’après celui de l’acquittement. Il n’y a plus grand-chose à faire une fois parvenu là. Le juge a sur l’attestation la garantie d’un certain nombre d’autres juges, il peut vous acquitter sans crainte et c’est ce qu’il fera certaine-ment pour me faire plaisir à moi et obliger aussi quelques autres amis, après avoir réglé certaines formalités. Quant à vous, vous dites adieu au tribunal et vous êtes libre.
– 188 –
– Et alors je suis libre ? dit K. avec hésitation.
– Oui, dit le peintre, mais seulement en apparence ou, pour mieux dire, provisoirement. En effet, les juges subalternes, comme ceux que j’ai pour amis, n’ont pas le droit de prononcer d’acquittement définitif ; ce droit n’appartient qu’au tribunal suprême que nous ne pouvons toucher, ni vous, ni moi, ni per-sonne. Ce qui s’y passe, nous n’en savons rien, et, d’ailleurs, entre parenthèses, nous ne voulons pas le savoir. Les juges que nous cherchons à mettre dans notre jeu n’ont pas le grand droit de laver l’inculpé d’une accusation, ils n’ont que celui de l’en délivrer. C’est à dire que ce mode d’acquittement vous soustrait provisoirement à l’accusation, mais sans l’empêcher de rester suspendue sur vous avec toutes les conséquences que cela peut entraîner s’il intervient un ordre supérieur. Mes relations avec la justice me permettent de vous expliquer comment la diffé-rence entre les deux acquittements se manifeste pratiquement. Pour un acquittement réel toutes les pièces du procès doivent se trouver anéanties, elles disparaissent totalement, on détruit tout, non seulement l’accusation, mais encore les pièces du pro-cès et jusqu’au texte de l’acquittement, rien ne subsiste. Il en va autrement dans le cas de l’acquittement apparent. L’acte qui le statue n’introduit dans le procès aucune autre modification que celle d’enrichir les dossiers du certificat d’innocence, du texte de l’acquittement et de ses considérants. À tous autres égards la procédure se poursuit. On continue à la diriger vers les ins-tances supérieures et à la ramener dans les petits secrétariats comme l’exige la continuité de la circulation des pièces dans les bureaux, elle ne cesse ainsi de passer par toutes sortes de hauts et de bas avec des oscillations plus ou moins amples et des ar-rêts plus ou moins grands. On ne peut jamais savoir le chemin qu’elle fera. À voir la situation du dehors on peut parfois s’imaginer que tout est oublié depuis longtemps, que les papiers sont perdus et l’acquittement complet ; mais les initiés savent bien que non. Il n’y a pas de papier qui se perde, la justice n’oublie jamais. Un beau jour – personne ne s’y attend – un
– 189 – juge quelconque regarde l’acte d’accusation, voit qu’il n’a pas perdu vigueur et ordonne immédiatement l’arrestation. Encore ai-je admis qu’un long temps se soit écoulé entre l’acquittement et la nouvelle arrestation, ce qui est possible, et j’en pourrais citer des cas, mais il est tout aussi possible qu’en revenant du tribunal l’acquitté trouve déjà des gens qui l’attendent sur son trottoir pour l’arrêter une seconde fois. Alors évidemment adieu la liberté.
– Et le procès recommence à nouveau ? demanda K. presque incrédule.
– Évidemment, répondit le peintre, le procès reprend, mais il reste toujours la possibilité de provoquer un nouvel acquitte-ment apparent ; il faut alors recommencer à ramasser toutes ses forces ; on ne doit jamais se rendre. »
Peut-être le peintre avait-il dit ces derniers mots sous l’impression du découragement que K. commençait à marquer.
« Mais, demanda K. comme pour aller au-devant de cer-taines révélations éventuelles du peintre, le deuxième acquitte-ment n’est-il pas plus difficile à obtenir que le premier ?
– On ne peut rien dire précis à cet égard, répondit le peintre. Vous pensez peut-être que les juges sont influencés en faveur de l’accusé par la seconde arrestation ? Il n’en est rien. Au moment de l’acquittement, les juges avaient déjà prévu cette seconde arrestation. Elle ne les influence donc pas. Mais leur humeur peut s’être transformée, une foule d’autres motifs peu-vent avoir modifié leur opinion sur le cas, il faut donc s’adapter aux nouvelles circonstances pour obtenir le second acquitte-ment ; aussi demande-t-il en général autant de travail que le premier.
– 190 –
– Et il n’est quand même pas définitif non plus ? dit K., niant déjà lui-même d’un mouvement de tête.
– Évidemment, dit le peintre, après le second acquittement vient la troisième arrestation, après le troisième acquittement la quatrième arrestation, et ainsi de suite. Cela tient à la nature de l’acquittement apparent. »
K. se tut.
« L’acquittement apparent, dit le peintre, n’a pas l’air de vous paraître avantageux ? Peut-être préféreriez-vous l’atermoiement illimité. Dois-je vous expliquer le sens de l’atermoiement illimité ? »
K. fit : « oui. »
Le peintre s’était renversé confortablement sur son siège, la chemise ouverte sur la poitrine et une main passée dessous dont il se caressait les flancs.
« L’atermoiement illimité…, dit-il, s’arrêtant un instant pour regarder devant lui comme s’il cherchait une explication parfaitement pertinente, l’atermoiement illimité maintient in-définiment le procès dans sa première phase. Il est nécessaire pour y parvenir que l’accusé et son auxiliaire, mais particuliè-rement l’auxiliaire, restent en contact constant avec la justice. Je vous le répète, cela n’exige pas une aussi grande dépense de forces que l’obtention de l’acquittement apparent, mais il faut peut-être faire encore plus attention. On ne peut pas perdre des yeux le procès, il faut aller chez le juge intéressé à intervalles réguliers, y retourner à toutes les grandes occasions et chercher de toutes les façons à se conserver ses faveurs ; si on ne le con-naît pas soi-même il faut faire faire pression sur lui par des juges que l’on connaît, sans renoncer pour cela toutefois à lui parler directement. Si on ne néglige rien, on peut se dire avec
– 191 – assez de certitude que le procès ne sortira pas de sa première phase. Sans doute ne cesse-t-il pas, mais l’accusé peut être à peu près aussi sûr de ne pas être condamné que s’il était en liberté. La prolongation indéfinie présente sur l’acquittement apparent l’avantage d’assurer à l’accusé un avenir moins incertain ; elle le préserve de l’effroi d’une subite arrestation ; il n’a pas à craindre avec elle de se trouver soudain obligé d’assumer les pénibles démarches qu’entraîne toujours la recherche de l’acquittement apparent au moment où les circonstances s’y prêtent le moins pour lui. Évidemment, l’atermoiement illimité entraîne aussi pour l’accusé certains désagréments dont il ne faut pas négliger l’importance. Je ne veux pas parler du fait qu’il ne se trouve ja-mais libre, il ne le serait pas non plus à proprement parler avec l’acquittement apparent. Il s’agit d’autre chose. En effet, l’instruction ne peut être suspendue sans au moins un semblant de cause. Aussi faut-il qu’elle se poursuive théoriquement. On doit donc de temps en temps prendre certaines dispositions, organiser des interrogatoires, ordonner des perquisitions, etc., etc. Il faut en un mot que le procès ne cesse de tourner dans le petit cercle auquel on a artificiellement limité son action. Cela comporte évidemment pour l’accusé certains désagréments qu’il ne faudrait cependant pas vous exagérer non plus. Tout cela reste en effet apparence ; les interrogatoires par exemple sont très courts ; si on n’a pas le temps ou l’envie d’y aller, on peut s’excuser quelquefois ; on peut même, avec certains juges, régler d’avance l’emploi du temps de toute une période ; il ne s’agit au fond que de se présenter de temps à autre au magistrat pour faire son devoir d’accusé. »
Le peintre n’avait pas fini que K. remettait déjà sa veste sur son bras et se levait pour s’en aller.
« Il se lève déjà ! cria-t-on derrière la porte.
– Vous voulez déjà partir ? demanda le peintre en se levant aussi. C’est certainement l’air qui vous chasse d’ici, j’en suis fâ-
– 192 – ché. J’aurais encore bien des choses à vous dire. J’ai dû me ré-sumer beaucoup trop succinctement, mais j’espère m’être fait comprendre.
– Oh ! oui, » dit K. qui avait pris la migraine à force d’efforts d’attention.
Malgré cette affirmation, le peintre dit encore une fois, en résumant, comme pour laisser K. sur une consolation :
« Les deux méthodes ont ceci de commun qu’elles empê-chent la condamnation de l’accusé.
– Mais elles empêchent aussi son acquittement réel, dit K. tout bas comme s’il eût été honteux de l’avoir compris.
– Vous avez saisi le fin mot », dit le peintre hâtivement.
K. mit la main sur son manteau, mais il ne put même pas se résoudre à enfiler son veston. S’il se fût écouté, il eût tout em-poigné et serait parti dans la rue en manches de chemise ; les gamines elles-mêmes ne purent pas le décider à se vêtir bien qu’elles se criassent – prématurément – les unes aux autres qu’il était en train de s’habiller. Le peintre, ayant à cœur de donner une interprétation à l’attitude de K., déclara :
« Vous ne vous êtes pas encore décidé entre mes proposi-tions. Je vous approuve. Je vous aurais déconseillé moi-même de choisir immédiatement. Les avantages et les ennuis s’équivalent à un rien près. Il faut tout peser minutieusement. Mais, d’autre part, on ne doit pas perdre trop de temps.
– Je reviendrai bientôt, » dit K. qui, pris d’une soudaine décision, enfila sa veste, jeta son manteau sur son épaule et se précipita vers la porte, derrière laquelle les gamines se mirent alors à hurler.
– 193 –
K. crut les voir à travers le bois.
« Tenez-moi parole, dit le peintre sans le suivre, autrement je viendrai à la banque pour vous interroger moi-même.
– Ouvrez-moi donc, dit K. en tirant sur la poignée que les gamines devaient retenir, car elle résista fortement.
– Voulez-vous donc, lui demanda Titorelli, que les petites vous ennuient tout le long de l’escalier ? Passez plutôt par là », et il montrait la porte qui se trouvait derrière le lit.
K., ne demandant pas mieux, revint vers le lit. Mais, au lieu d’ouvrir, le peintre se glissa sous le meuble et demanda des pro-fondeurs où il gisait :
« Une seconde encore seulement ! N’aimeriez-vous pas voir une toile que je pourrais vous vendre ? »
K. ne voulut pas être impoli, car l’artiste s’était vraiment occupé de lui et lui avait même promis de lui continuer ses ser-vices sans qu’on eût encore parlé, par suite de la distraction de K., d’aucune espèce de dédommagement ; aussi K. ne pouvait-il éluder l’invitation ; quoique frémissant d’impatience il se fit montrer le tableau. Le peintre sortit de dessous le lit un tas de toiles encore sans cadres recouvertes d’une telle poussière que, lorsqu’il souffla sur la première, K. en resta un bon moment dans un nuage et la respiration coupée.
« C’est une lande, » dit-il à K. en lui tendant le tableau.
La toile représentait deux grêles arbres posés sur une herbe sombre à une grande distance l’un de l’autre. Au fond, le soleil se couchait dans un grand luxe de couleurs.
– 194 –
« Bien ! dit K., j’achète ça. »
Il avait parlé trop sèchement, aussi fut-il content quand il vit que le peintre, loin de se formaliser, lui présentait un second tableau :
« Voilà, dit-il, le pendant du premier. »
C’était peut-être bien conçu comme le pendant du premier, mais on ne remarquait pas la moindre différence ; il y avait en-core les arbres, l’herbe et le coucher de soleil. Mais cette simili-tude importait peu à K.
« Ce sont de beaux paysages, dit-il, je vous les achète tous deux et je les pendrai dans mon bureau.
– Le motif a l’air de vous plaire ! dit le peintre en prenant un troisième tableau. Cela tombe bien, car j’ai encore ici une toile du même genre. »
La toile n’était pas du même genre, c’était exactement la même. Titorelli exploitait parfaitement cette occasion de vendre ses vieux tableaux.
« Je prends celle-là aussi, dit K. Quel est le prix des trois ?
– Nous en reparlerons une autre fois, dit le peintre. En ce moment, vous êtes pressé et nous restons de toute façon en rela-tions. Je suis heureux de voir que ces tableaux vous plaisent, je vais vous donner tous ceux que j’ai ici. Ils représentent tous des landes. Bien des gens ne les aiment pas parce qu’ils trouvent ces paysages un peu tristes, mais il y en a d’autres, comme vous, qui apprécient justement cette mélancolie. »
K. n’était pas en humeur de s’occuper des expériences pro-fessionnelles du peintre-mendiant :
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« Emballez-les toutes, dit-il en le coupant au beau milieu de son discours, mon domestique viendra les chercher demain.
– Ce n’est pas nécessaire, dit le peintre. J’espère pouvoir trouver un porteur qui vous accompagnera tout de suite. »
Et il ouvrit enfin la porte en se penchant au-dessus du lit.
« N’hésitez donc pas, dit-il, à monter sur le matelas, per-sonne n’entre ici autrement. »
K. n’avait pas besoin de cet encouragement pour passer sans aucun scrupule ; il avait même déjà mis le pied au beau milieu de l’édredon quand, regardant par la porte ouverte, il recula avec un sursaut :
« Qu’est-ce là ? demanda-t-il au peintre.
– De quoi êtes-vous étonné ? questionna l’autre aussi sur-pris. Ce sont les bureaux de la justice. Ne saviez-vous pas qu’il y en avait ici ? Il y en a dans presque tous les greniers, pourquoi n’y en aurait-il pas ici ? Mon atelier lui-même fait partie de ses locaux, mais la justice l’a mis à ma disposition. »
K. n’était pas si effrayé d’avoir trouvé en cet endroit les ar-chives de la justice que de constater son ignorance de toutes les choses du tribunal. Il lui semblait que la grande règle devait être pour un accusé de se trouver toujours prêt à tout, de ne jamais se laisser surprendre, de ne pas regarder à droite quand son juge se trouvait à gauche, et c’était justement contre cette grande règle qu’il recommençait toujours à pécher.
Un long couloir s’étendait devant lui, d’où venait un air au-près duquel celui de l’atelier semblait rafraîchissant. Des bancs couraient de chaque côté, comme dans la salle d’attente du se-
– 196 – crétariat dont relevait l’affaire de K. L’installation de ces bu-reaux semblait être réglée partout par des prescriptions minu-tieuses. Pour le moment, il n’y avait pas grande affluence. Un homme se tenait assis, ou plutôt à demi couché sur l’un des bancs, le visage enfoui dans ses mains et la face contre le bois ; il semblait être en train de dormir ; un autre était debout dans la pénombre à l’autre extrémité du couloir. K. se redécida à grim-per sur le lit, le peintre le suivit, les toiles sous les bras. Ils ne tardèrent pas à rencontrer un huissier – K. savait déjà les re-connaître au bouton d’or qu’ils portaient sur leur costume civil – et le peintre chargea cet homme de porter les tableaux de K. ; K. titubait plutôt qu’il ne marchait, il tenait son mouchoir pressé contre sa bouche. Ils se trouvaient déjà près de la sortie quand les gamines se précipitèrent au-devant d’eux ; le passage par le grenier n’avait donc même pas épargné à K. cette rencontre ! Elles avaient dû voir qu’on ouvrait l’autre porte de l’atelier et elles avaient fait un détour pour arriver de ce côté.
« Je ne peux plus vous accompagner, cria le peintre en riant sous l’assaut des gamines, au revoir. Ne perdez pas trop de temps à réfléchir. »
K. ne lui jeta pas un seul regard. Une fois dans la rue il ar-rêta le premier fiacre qu’il put trouver. Il lui tardait d’être dé-barrassé de l’huissier dont le bouton d’or lui faisait mal aux yeux, bien que personne d’autre que lui ne l’aperçût probable-ment. Le serviteur de la justice voulut encore monter sur le siège du cocher, mais K. le chassa immédiatement. Midi avait déjà sonné depuis longtemps quand la voiture s’arrêta devant la banque. K. aurait volontiers laissé les tableaux là, mais il crai-gnit qu’une occasion ne l’obligeât à montrer au peintre qu’il les avait. Aussi les fit-il monter dans son bureau où il les enferma dans le tiroir le plus bas de sa table pour les cacher au directeur adjoint.
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