Le roman de Confucius

Maurice Magre · Chapitre 9 sur 24

Pages du PDF

Le roman de Confucius

Confucius et Lao-Tseu

LA PREMIÈRE CARPE

 

L’important contrôleur des greniers publics était installé dans la capitale du royaume de Lou et c’est là que Ki-Kéou mit au monde un enfant. Cet enfant naquit d’une taille étrangement exiguë, la nature voulant marquer par là l’insignifiance que garde toute sa vie le fils d’un grand homme.

Et Confucius s’en réjouit, car il est dans l’ordre commun de mettre au monde des enfants par le moyen pieux du mariage. Ainsi les races se perpétuent et il n’est pas d’action plus recommandable que celle qui consiste à augmenter le nombre des créatures vivantes sous le soleil.

Et il arriva à l’occasion de cette naissance un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une joie presque aussi grande que la joie de la naissance elle-même.

Le roi de Lou, afin de marquer la sympathie qu’il éprouvait pour l’excellent fonctionnaire des greniers publics devenu père, lui envoya comme présent, le jour du repas rituel, une carpe, une belle carpe de rivière.

Confucius s’entretenait avec Tseu-Lou et avec Tseu-Kong dans la cour de sa maison, quand le messager porteur de la carpe arriva. Confucius fit d’abord une génuflexion devant le poisson et puis son visage s’illumina et il laissa éclater une joie mesurée mais qui semblait venir de la source des véritables allégresses.

Tseu-Lou et Tseu-Kong crurent d’abord qu’il y avait là une ironie à cause de la modestie dérisoire de ce présent. Ils le considéraient eux-mêmes comme une offense et ils allaient montrer leur indignation pour l’ingratitude du souverain. Mais ils s’arrêtèrent à temps. La joie de leur maître était sincère. Car plus les hommes sont puissants et plus leurs dons peuvent être légers. Ceux qui vénèrent la puissance se contentent du peu qu’elle accorde, car ce peu vient de la puissance.

Confucius envoya Tchang faire de nouvelles invitations pour le repas rituel. Ne fallait-il pas faire profiter le plus d’amis possible d’une nourriture donnée par le roi? Et, pour commémorer la faveur qu’il avait reçue, il appela son fils Pe-Yu, c’est-à-dire le premier poisson, la carpe étant le premier des poissons, puisque le roi vous en fait cadeau.

Et, dans ce jour de satisfaction, il arriva à l’occasion de ce repas et de cette carpe un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une tristesse presque aussi grande que la joie de la réception de la carpe.

Soit qu’elle ne se rendît pas compte de l’honneur reçu, soit qu’elle n’aimât pas la chair de ce poisson, malgré l’ordre de son époux, Ki-Kéou refusa de manger de la carpe. Ainsi les femmes révèlent parfois des instincts sauvages de révolte et de désordre et n’honorent pas ce qui doit être honoré.

Confucius connut que son épouse Ki-Kéou n’avait pas au plus humble degré le sentiment des hiérarchies; il eut la révélation de son infériorité.

A ce repas, le disciple Mong-Pi n’avait pas été invité, parce qu’il mangeait mal.

 

EXERCICE DE LA PIÉTÉ FILIALE

 

Comme la tradition de la piété filiale dans l’empire, la santé de la mère de Confucius déclinait. Elle mourut dans l’année Koci-Yeou et Confucius, qui l’avait tendrement aimée, la pleura. Mais le sort des grands hommes est rigoureux, il faut que leur douleur elle-même serve d’exemple aux autres hommes.

L’antique cérémonial voulait qu’à la mort du père ou de la mère, le fils s’interdît toute fonction, qu’il s’enfermât chez lui durant trois années sans sortir une seule fois, pour se consacrer à sa douleur. Cette tradition redoutable, qui causait souvent la ruine de ces familles volontairement captives, n’était plus observée que rarement.

Lorsque sa mère fut enterrée selon les rites, les pieds au midi et la tête au nord, à l’abri des animaux carnassiers, dans un cercueil enduit de vernis et de quatre pouces d’épaisseur, Confucius déclara qu’il comptait observer le deuil rigoureux des anciens, qu’il se faisait une obligation de se démettre de son emploi et il passa la porte de sa maison pour ne plus la repasser durant trois années et demeurer avec l’esprit de sa mère.

Les rites pieux prescrivaient que l’épouse et le fils de l’épouse devaient agir comme l’époux, et, auprès de Confucius, Ki-Kéou fut donc enfermée avec l’esprit de sa belle-mère.

La maison se trouvait à l’extrémité d’un faubourg et elle était assez vaste pour qu’on y méditât tranquillement, mais assez petite pour qu’on y connût l’ennui sans fin. Les dalles de la cour intérieure étaient sombres et usées par des pieds d’antiques habitants de Lou, et quand Ki-Kéou, à mille reprises, les eut comptées, elle n’eut plus le courage de recommencer. Le jardin expirait aux pieds des remparts de la ville et ces remparts, faits de blocs massifs, étendaient sur le jardin une ombre si lourde que, quand Ki-Kéou traversait cette ombre, elle en demeurait pénétrée intérieurement comme si l’ombre avait aussi envahi son âme.

La mère de Confucius avait été une brebis dévouée, de l’espèce de celles qui marchent dans leur laine épaisse les yeux obstinément tournés vers la terre et qui ne voient pas les oiseaux voler autour d’elles. Elle avait à peine vu Ki-Kéou, mais elle avait été importunée par son vol et elle l’avait montré en regardant obstinément vers la terre avec la désapprobation du silence et en ayant l’air d’ignorer son existence.

Lorsque Ki-Kéou fut prisonnière de la maison en bordure des remparts et du jardin à l’ombre lourde, elle commença à entendre la voix de celle qui ne lui avait presque jamais adressé la parole de son vivant.

—Mauvaise bru, tu n’es pas triste de ma mort!

Syllabes sans inflexion tombant de l’unique mûrier du jardin que l’ombre du rempart ne pouvait atteindre et près duquel Ki-Kéou aimait à s’asseoir.

—Mauvaise mère, ton fils Pe-Yu ne suffit pas à ton bonheur.

Souffle verbal qui glissa sur le balcon de bois peint où elle regardait quelquefois passer le porteur d’eau et l’ânier conduisant un âne chargé de riz.

—Mauvaise épouse, tu ne sais pas consoler ton mari!

Cela monta des dalles de la cour. Dans la salle qui était au fond, il y avait l’autel des ancêtres et une lampe y faisait une clarté rouge, dans le crépuscule. Devant l’autel Ki-Kéou perçut Confucius sous sa robe jaune, prosterné, qui priait ou qui méditait. Son dos paraissait énorme, trapu, assez puissant pour porter le poids de la maison et même celui de la ville, avec ses remparts.

Oh! non! Elle ne savait pas consoler son mari! Cet autel des ancêtres était terrible avec sa lampe qui la fixait comme un œil unique. Il ne s’agissait pas de consoler, d’être une bonne mère, une bru pieuse. Il s’agissait de ne pas avoir peur, de ne plus vivre avec une morte qui vous parle, de sortir du temple glacé, d’être quelque part où l’on a un peu chaud au cœur.

Ce soir-là Ki-Kéou se mit à courir dans tous les sens, à fuir en rond dans le jardin et la maison pour échapper à l’accusatrice invisible et atteindre la région où vivent les hommes. Ses ailes heurtèrent la porte d’entrée et c’est là où elle défaillit pour se retrouver dans les bras du gardien Tchang, sous l’œil attristé de Confucius.

—L’amour mutuel comporte des charges, dit-il. Mais l’obéissance à son devoir procure à la longue la plus pure joie. Il ne s’agit que de s’habituer à cette obéissance.

Et le lendemain elle trouva à l’endroit de sa chambre où elle avait l’habitude de se tenir un exemplaire du Y-King, le plus abstrait des livres canoniques, affectueuse attention de son mari pour la distraire.

Ki-Kéou chercha à s’habituer. Mais on s’habitue à tout, sauf à la peur. Elle ne pouvait plus s’asseoir sous le mûrier; elle ne pouvait plus marcher dans la cour, regarder les porteurs d’eau et les âniers sur le balcon, à cause de la voix sans timbre, à cause de l’occulte présence, à cause de ce compagnon sans visage qui l’accompagnait dans la maison.

Elle ne s’habitua pas, mais elle obéit. Son sang ne courut plus dans ses veines avec la même ardeur, ses joues pâlirent, ses yeux se creusèrent. La beauté du corps la quitta comme vous quitte un ange à qui l’on ne donne pas l’aliment azuréen dont il se nourrit.

Penché sur les livres sacrés, Confucius se disait, quand il pensait à Ki-Kéou:

—Elle n’est pas intelligente, mais elle pratique la seconde vertu qui est l’obéissance.

 

LE LUTH BRISÉ

 

Et un matin, à l’heure où le soleil n’est pas encore levé, Ki-Kéou, qui ne dormait pas, résolut de lutter avec l’ombre ennemie. Et elle alla chercher son arme, le vieux luth dont elle jouait jadis dans le jardin aux herbes.

Elle descendit à pas de loup, traversa la cour silencieuse, passa sans se prosterner devant l’autel des ancêtres, s’avança, dans le ténébreux jardin, plus loin que le mûrier et alors se mit à jouer.

Elle joua des airs légers, des airs d’autrefois où il y avait des danses et des bouffées de chansons et des refrains de vagabonds. Elle savait que l’ombre rôdait autour d’elle avec ses accusations et ses malédictions, et elle se défendait avec ses airs, lui portait les coups de la musique, s’enveloppait dans le rêve de sa jeunesse comme dans une cuirasse de cristal aérien.

—Mauvaise bru! mauvaise mère! mauvaise épouse!

Oui, elle était tout cela. Elle le savait bien, et c’était de se savoir si mauvaise qu’elle dépérissait un peu plus chaque jour et que la délicieuse expression suave de ses traits avait disparu. Mais, pour une fois, elle savourait l’ivresse spirituelle du crépuscule d’avant l’aurore dans le tourbillon léger de la musique.

Un pas rapide retentit dans le jardin. Elle s’arrêta de jouer. Confucius était devant elle.

Il sentait la gravité et l’étendue de son devoir, le devoir de diriger vers le bien une âme faible, celui de réprimer l’inconvenance. Il éprouvait une tristesse sincère de s’apercevoir que Ki-Kéou n’avait pas compris ses enseignements, ne possédait pas la seule vertu qu’il lui attribuait: l’obéissance.

—C’est ainsi que tu honores l’esprit de ma mère morte, dit-il avec sévérité. Tu n’hésites pas à violer la majesté du deuil et à contrecarrer par un scandale nocturne le bel exemple que je veux donner. Pour agir ainsi tu n’aimais donc pas ma mère?

Ki-Kéou regardait Confucius aussi terrifiée que si elle avait été en présence du juge qui pèse les actions humaines dans les enfers.

—Non, murmura-t-elle doucement.

Les yeux de Confucius plongèrent avec horreur dans les yeux innocents de Ki-Kéou comme dans l’abîme monstrueux du Chaos aux jours lointains où le mal naquit de la matière en désordre. Il saisit le luth, emblème de la révolte, des actions incompréhensibles, de l’art insensé en lutte contre la vertu, et il en brisa d’un seul coup toutes les cordes. Puis il le jeta à terre avec colère.

Ki-Kéou poussa un faible cri, pareil à celui d’un oiseau qui meurt, et elle croisa ses mains effilées sur sa poitrine amaigrie.

Honteux de ce geste, indigne d’un sage, Confucius s’éloignait déjà à grands pas.

Insensiblement le jardin s’éclaira d’une lumière confuse comme la conscience d’un oiseau. Les remparts commencèrent à étendre leur ombre pesante. Au loin résonna la clochette d’un bonze.

Juste en cet instant la tête de l’errant Mong-Pi apparaissait au-dessus du mur de terre qui entourait le jardin. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas vu Ki-Kéou! Il savait qu’elle était enfermée dans la maison du deuil. Il voulait apercevoir une seconde le beau visage d’où s’était dégagé, comme une vapeur qui s’élève d’un lac bleu, le premier rêve de sa jeunesse.

Il vit les traits émaciés, le corps grêle, le luth brisé. C’était, dans le jardin sans joie, le fantôme dépouillé de beauté de celle qu’il avait aimée. Le dos de Confucius disparaissait du côté de la maison, arrondi comme la politesse, écrasant comme la vertu.

Mong-Pi se laissa retomber dans la rue. Au pied du mur de terre, accroupi, il pleura longtemps.

Quelle terrible loi humaine! Celui qui recherche la sagesse perd en même temps la beauté. Est-ce que la folie ne vaut pas mieux?

 

LES TROIS SAGES DE LA TERRE

 

En ce temps-là, la Chine, couleur d’albâtre au soleil couchant, traversait des jours de décadence. On laissait s’écrouler les monuments, les administrations se désorganisaient, l’empire était morcelé. Par une singulière coïncidence, tous les souverains naissaient incapables ou avec une tare qui rongeait leur intelligence. L’empereur King-Wang était futile et ne s’intéressait plus qu’aux insectes et au plumage des oiseaux. Le roi de Tsi était cruel et faisait mourir par plaisir. Le roi de Lou n’aimait que l’art.

Et après les frontières de la Chine, par delà les déserts occidentaux, dans les immenses régions chaudes de l’Inde couleur émeraude où le Gange descend entre les jungles et les forêts vierges, les peuples étaient malheureux à cause de la captivité de leur âme. Les prêtres, sous la menace des Dieux, les avaient enfermés dans d’étroites castes et le ciel de l’Inde était bas sur eux et la mort ne les délivrait pas à cause du recommencement éternel des vies.

Et par delà le fleuve Indus, et par delà le fleuve Oxus, sur les rivages de la Grèce couleur de marbre au soleil levant, sur toutes les terres que baigne la mer couleur de saphir, la mer des barques phéniciennes et des trirèmes de Carthage, il y avait chez les hommes aux yeux clairs et à la barbe frisée l’attente anxieuse de la parole nouvelle qui rend plus apte à penser, du verbe qui fait aimer par la lumière de l’explication.

Lao-Tseu était né en Chine. A Kapilavastu, en pays Çakia, naquit le prince Siddartha, qui fut appelé le Bouddha, et de l’île de Samos, pour s’en aller de ville en ville et de temple en temple, partit Pythagore. Grâce à lui les belles formes en puissance dans la pierre se muèrent en statues, les spéculations éparses devinrent des systèmes philosophiques, des étincelles d’intelligence s’allumèrent sous les portiques des agoras depuis Memphis jusqu’à Corinthe, depuis Syracuse jusqu’à Athènes.

Dans le même temps résonna la voix de ces trois sages. Quand le trésor spirituel de l’humanité est en péril, alors paraissent ceux qui doivent le sauver. Peut-être y avait-il un péril secret et c’est pourquoi les êtres les plus élevés dans les hiérarchies humaines, les Seigneurs du monde, envoyèrent ces trois messagers pleins d’amour et de science.

Mais ils ne se connurent pas. Ils se pressentirent seulement. Ils s’appelèrent dans le silence des méditations. Ils ne triomphèrent pas de la solitude imposée aux prophètes, de la limitation de la forme physique. Chacun dut accomplir sa tâche tout seul, subir la lenteur de l’enfance, supporter les peines et les travaux, les ingratitudes et les haines, passer la porte de la mort sans avoir la récompense du résultat.

Car la loi est une pour tous, pour les plus grands comme pour les plus petits.