Le roman de Confucius
Prunier-Oreille
Et cinquante-quatre ans plus tôt, dans le montueux royaume de Thsou, une pauvre paysanne vieillissante était devenue l’épouse d’un paysan grossier. Ils ne se connurent qu’une seule nuit, celle où la grande comète parut sur le montueux royaume de Thsou, mettant des flammes rouges et bleues sur le mica des rochers et faisant couler dans les fleuves de larges traînées lumineuses.
Ils s’aimèrent dans le creux d’un sillon, durant cette resplendissante nuit, et quand, au matin, la comète s’effaça, le paysan grossier rendit l’âme.
La pauvre femme vieillissante s’en alla le long des chemins; de porte en porte elle frappa pour se louer comme servante. Mais quand sa grossesse fut visible, le maître pour lequel elle arrachait les mauvaises herbes dans les rizières fut mécontent et la renvoya. Elle erra longtemps, au hasard, misérable et sans nourriture. Et la nuit où la grande étoile filante partagea le ciel en deux, le ciel du royaume de Thsou, elle était assise sous un prunier et elle mit au monde un fils.
Les cheveux et les sourcils de l’enfant étaient aussi blancs que la neige et son regard avait une étrange profondeur, à cause de la lumière de l’étoile filante qui y était demeurée.
La mère donna à son fils le nom de l’arbre qui l’avait abritée. Mais elle s’aperçut ensuite qu’il avait les lobes des oreilles fort allongés, et elle l’appela Prunier-Oreille. Elle marcha avec orgueil, portant l’enfant entre ses bras et le montrant aux gens qui passaient.
Et ce fut le peuple étonné des sourcils et des cheveux blancs de l’enfant qui le nomma Lao-Tseu: vieillard-enfant.
Certes, tous les enfants ont l’air de vieillards par la grimace et par les rides, mais celui-là seul avait les signes de la sagesse, celui-là seul avait aux yeux la lumière de l’étoile filante, ear c’était Lao-Tseu le divin, l’unique, celui qui était chargé d’apporter la vérité secrète à la terre des hommes raisonnables et enfantins, laborieux et timides, superstitieux et positifs, à l’immémoriale terre de Chine.
LES DEUX SAGES DE LA CHINE
Deux hommes sublimes sont venus presque en même temps dans la Chine couleur de riz, et l’un est l’homme du pavot blanc et l’autre est l’homme du pavot noir. Pourquoi deux hommes sublimes sont-ils venus presque en même temps? Il serait plus sensé de demander pourquoi il y en a des millions qui sont venus, dépourvus de toute sublimité?
Hélas! L’humanité est comme un escargot à qui il est ordonné de faire dix mille fois le tour d’une montagne immense. La fin de la course est si éloignée qu’il semblerait logique que l’escargot en prît à son aise et qu’il cheminât sans hâte, laissant derrière lui sa traînée de bave. Mais non, une loi singulière l’oblige à se tourmenter pour avancer toujours plus vite.
Dans la Chine couleur d’argile poreuse il y a en ce moment deux maîtres parce qu’il y a deux vérités, une qui s’élance directement vers le ciel et une autre qui cherche son aliment dans la terre, une vérité idéale et une vérité de la vie, une vérité du cygne sauvage et une vérité du chien fidèle.
Et c’est pourquoi Lao-Tseu s’est assis sur la montagne et regarde profondément en lui-même, et c’est pourquoi Confucius fait entendre sa parole aux princes et recherche les honneurs pour que soit honorée, à travers lui, la vertu qu’il représente. La vertu qu’il croit représenter, car il n’est pas certain que la méditation du sage ne soit pas seulement une forme philosophique de l’égoïsme.
Dans la Chine couleur d’orge pilé, deux vérités ont été entendues. Le bourgeon continue à naître, les vapeurs continuent à monter dans les canaux des rizières, le martin-pêcheur lisse toujours ses plumes sur le saule, mais plus d’un lettré a laissé tomber son pinceau et a regardé le ciel avec étonnement.
Car c’est un impénétrable mystère qu’il y ait le jour et la nuit, le bien et le mal, la sagesse et la folie, le printemps et l’hiver, le côté pile et le côté face; un impénétrable mystère qu’il y ait dans la Chine couleur de safran l’homme du pavot blanc et l’homme du pavot noir.
LA MÈRE DE CONFUCIUS ET LA LICORNE
Les esprits raisonnables veulent en vain écarter le merveilleux des événements de la terre. Ils disent que les grands hommes naissent à la manière des autres hommes. Mais d’abord est-ce que tout n’est pas merveilleux, même la simple naissance?
Le sous-préfet de la ville de Tséou, ayant désiré un enfant mâle, épousa pour l’avoir une jeune fille bien élevée. De cette union sans amour Confucius naquit. Les hommes ne réfléchissent pas à l’étrangeté du phénomène qui fait naître un enfant vivant du rapprochement de deux êtres dans le lit des époux, et ils s’étonnent de choses moins étonnantes.
Le matin de la conception, Tcheng-Tsai, la jeune fille bien élevée, descendait un petit chemin sous des canneliers, en proie aux pensées convenables de surprise et de résignation que les nuits de noces inspirent.
Une licorne sortit d’un buisson de genévriers et s’approcha de Tcheng-Tsai. Elle s’approcha si près que celle-ci enroula un ruban de soie à la corne unique de l’animal. Puis elle voulut la caresser, mais la licorne s’enfuit légèrement et Tcheng-Tsai s’aperçut alors qu’elle avait déposé à ses pieds une petite tablette de jade. Sur la tablette était écrit: «Un enfant naîtra, pur comme le cristal, qui sera roi, mais sans royaume.»
Et, en rapportant la tablette, en cheminant sous les canneliers, Tcheng-Tsai s’émerveillait de ce présage et elle en tirait de la fierté.
Mais, comme elle avait du bon sens, elle s’en émerveillait bien moins que de ce qui lui était arrivé pendant la nuit quand elle s’était étendue à côté du sous-préfet de Tséou.
Et quand, neuf mois après, elle apprit que deux Dragons ailés avaient enlacé sa maison durant qu’elle souffrait des douleurs de l’enfantement et que les cinq Vieillards sacrés, esprits des cinq planètes du ciel, étaient descendus dans sa cour pour s’entretenir des choses célestes, elle détourna la tête et considéra son ventre, comme le symbole d’un mystère vulgaire mais immense, mystère plus mystérieux que la présence des deux Dragons ailés et des cinq Vieillards planétaires.