Le saucisson à pattes I / Fil-à-beurre

Eugène Chavette · Chapitre 11 sur 17

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Le saucisson à pattes I / Fil-à-beurre

Chapitre X

Quand la guerre civile avait détruit et incendié tant de châteaux dans les pays soulevés, c'était miracle qu'elle eût épargné le charmant domaine de la Brivière, situé à deux portées de fusil de la rive gauche de la Loire, non loin de Beaupréau, entre le village de Chalonne et celui de Saint-Florent-le-Vieil.

Le château avait bien été pillé, mais les constructions étaient restées debout et intactes; de sorte que ç'avait été affaire de meubles, envoyés d'Angers et de Nantes, pour la personne qui était venue habiter le castel, au bout de longues années d'abandon écoulées depuis le départ de son dernier maître.

C'est quinze jours après les événements de la Saunerie, précédemment racontés, que se passait, à la Brivière, la scène suivante entre deux jeunes femmes, l'une blonde, âgée d'environ dix-huit ans; l'autre brune, qui devait compter vingt-trois ans; mais toutes deux d'une beauté incontestable, quoique d'un genre tout différent.

La brune, renversée sur un fauteuil, position qui faisait saillir, sous un riche peignoir de mousseline des Indes, toutes les richesses de son buste, dominait la blonde qui, simplement vêtue de laine, était assise devant elle sur un tabouret bas.

Avec un sourire aimable et d'une voix douce qui sollicitait une confidence, la brune demandait:

—Voyons, mignonne, sois franche: tu as un amoureux?

—Non, madame, dit ingénument la jeune fille.

La dame, à cette réponse, leva un doigt et, d'un ton rieur qui semblait douter:

—Gervaise! Gervaise! fit-elle. Ton nez remue... preuve que tu n'es pas franche.

La jeune fille secoua négativement la tête.

—Comment? ma bellotte, vrai de vrai?... pas un petit amoureux... un amoureux timide qui, en rougissant, t'ait jamais dit combien tu es gentille? insista la dame.

Et, prenant le menton de Gervaise dont elle tourna vers elle le gracieux visage:

—Cherche bien dans tes souvenirs, appuya-t-elle.

Il dut y avoir sur les traits ou dans les yeux de Gervaise quelque indice qui la trahit, car la belle brune s'écria joyeusement:

—Oh! la vilaine! qui ne veut pas franchement avouer qu'elle aime...

Alors Gervaise se hasarda à demander:

—Vous, madame, aimez-vous ou avez-vous aimé?

Un nuage rapide passa sur le front de la brune.

Elle sembla hésiter; puis, sans préciser si elle parlait du présent ou du passé, elle répondit:

—Oui, Gervaise.

Ces deux mots, elle les avait accentués d'un ton bref, et un éclair avait lui dans ses yeux... Était-ce colère sourde; était-ce souffrance secrète? Il eût été impossible de deviner lequel de ces deux sentiments avait réveillé la question de la jeune fille.

—Eh bien, reprit Gervaise, apprenez-moi à quoi on reconnaît qu'on aime, et je vous dirai si j'aime.

—Quand il n'est pas là, on pense à lui.

Gervaise rougit et d'une voix timide:

—Il en est ainsi pour moi! avoua-t-elle.

—Il vient à peine de vous quitter qu'on voudrait le voir revenir, continua la brune.

—Toujours ainsi! répéta la jeune fille.

La dame embrassa Gervaise dont, ensuite, elle prit la ravissante tête entre ses mains et, en la regardant dans les yeux, elle lui demanda de sa voix redevenue affectueuse:

—Veux-tu savoir la vérité?

—Oui, madame.

—D'après le peu que tu m'as dit, ma pauvrette, ton cœur est pris.

Alors, à brûle-pourpoint:

—Que fait-il? demanda-t-elle.

—Il est commerçant, je crois.

—Il se nomme?

—Je l'ignore.

—Il habite?

—Je ne sais où.

Cette fois, la dame eut un franc rire.

—Tu crois, tu ignores, tu ne sais, dit-elle en raillant. Eh! eh! ma belle, voilà un bien heureux homme, puisqu'en restant aussi mystérieux, il est arrivé à se faire aimer... Ah çà, où et comment l'as-tu connu?

—À Mégin. Une première fois, le hasard l'avait amené en notre maison... Ensuite, il est revenu, jusqu'au jour où je ne l'ai plus revu.

Et Gervaise poussa un gros soupir.

—Plus revu? répéta la brune; il t'avait donc oubliée?

—Non, c'est moi qui ai brusquement quitté le village.

—Sans avoir pu le prévenir?

—Hélas! fit tristement la jeune fille.

La confidence fut interrompue par un petit coup frappé du dehors à la porte. C'était un grand diable de laquais, gauche, maladroit, qui, après avoir lourdement esquissé un salut, demanda:

—Madame veut-elle recevoir deux envoyés de la commune de Beaupréau?

—Qu'ils entrent.

Avant que les visiteurs fussent introduits, la dame alla ouvrir un petit meuble d'où elle tira un papier.

Les deux hommes apparurent.

—Citoyenne, dit le plus petit, mon devoir me commande de te demander de m'exhiber la permission qui autorise ton retour en France et prouve ta radiation de la liste des émigrés.

Sans mot dire, la dame tendit l'acte.

La lecture du papier ne suffit pas au petit homme qui, avec la gravité d'un roquet, se redressa en disant:

—Ainsi donc, tu es la citoyenne veuve Méralec, née Brivière?

Un pli s'était creusé au front de la dame en entendant cette sorte d'interrogatoire.

—Ce document ne le prouve-t-il pas? répliqua-t-elle d'un ton sec en reprenant le papier des mains du questionneur.

Il allait parler à nouveau quand celui qui l'accompagnait le repoussa sur le second plan en disant:

—En voilà assez, Croutot.

Alors, avançant d'un pas, il étendit la main à deux pieds au-dessus du parquet et avec un sourire niais qui dilatait sa large face, il débita respectueusement:

—Dire que je vous ai vue pas plus haute que ça, madame la comtesse.

Et, après une petite pause:

—Pipart... Avez-vous oublié Pipart? demanda-t-il.

La comtesse sembla chercher le souvenir lointain qu'on évoquait, puis elle s'écria:

—Pipart, avez-vous toujours votre bel appétit d'autrefois?

Le Pipart, à cette question sur son appétit, lâcha un bruyant rire qui lui fit ouvrir une bouche énorme meublée de dents larges, solides, formidables, et répondit:

—Toujours! madame la comtesse, toujours!... Je puis même, sans me vanter, dire qu'il a doublé.

—Oh! oh! alors qu'est-ce donc? fit la comtesse avec une sorte d'admiration railleuse, tout en retournant au petit meuble d'où elle avait tiré le papier qu'elle venait de présenter.

Pour s'y rendre, elle passa devant Gervaise. Elle souffla quelques mots à l'oreille de la jeune fille qui, tout aussitôt, quitta la chambre en disant:

—Je vais le prévenir.

Cette interruption déplut au pygmée, ce faible roquet répondant au nom de Croutot. La moindre contrariété rend les petits chiens hargneux. Croutot prouva son point de ressemblance, en reprenant d'un ton sec et bref, qui ressemblait à un jappement:

—Pourquoi, citoyenne, n'avoir pas obéi aux prescriptions du décret sur la rentrée des émigrés, qui ordonne à tout arrivant de se présenter devant les officiers municipaux de la section de sa commune?

—Parce que j'ai espéré que les dits municipaux seraient assez galants pour venir me trouver... Et vous voyez que mon espoir n'a pas été trompé à propos de votre galanterie, répliqua la comtesse d'un ton aimable.

À cet éloge, Pipart s'inclina en débitant:

—Trop honoré, madame la comtesse.

Mais Croutot ne lâchait pas, lui, du «madame la comtesse». Après une moue de mépris pour son collègue Pipart, il reprit, toujours rébarbatif:

—Tu sais, citoyenne Méralec, que cette comparution devant les officiers municipaux comporte un interrogatoire en vue de constater ton identité et de te permettre de rentrer dans ceux de tes biens qui n'ont pas été vendus par la nation.

—Interrogez et je répondrai, dit madame de Méralec.

Le nabot se redressa, tout orgueilleux de son autorité qu'on reconnaissait.

—Citoyenne, prononça-t-il, plus grave qu'un dindon, tu te dis fille du ci-devant marquis de Brivière?

Madame de Méralec fouilla encore dans son meuble, dont elle tira deux actes qu'elle tendit à Croutot en répondant:

—Voici mon acte de naissance, délivré jadis par la paroisse de Chalonne, et l'extrait mortuaire de mon père, mort à l'étranger en 1797.

Croutot prit les papiers et les parcourut des yeux en silence; puis il les remit à la comtesse, qui les présenta au collègue municipal en demandant:

—Voulez-vous en prendre aussi connaissance, Pipart?

Celui-ci appela sur ses lèvres son plus séduisant sourire et repoussa les actes en disant:

—D'abord, madame la comtesse, je vous reconnais trop bien. Vous êtes le portrait frappant de votre père... et puis, après la lecture que vient de faire de ces papiers mon collègue Croutot, j'aurais l'air de contrôler derrière lui. Je ne lui fais pas cette injure.

Tout radieux de l'importance que lui donnait Pipart, l'avorton reprit:

—Et tu es veuve, citoyenne?

—Veuve du comte de Méralec, qui m'a épousée en Autriche trois mois avant la mort de mon père, et qui s'est fait tuer l'an dernier à la défense du pont de Constance.

Croutot, à ces détails, fit une moue dédaigneuse.

—En combattant pour les Russes contre la France! mâcha-t-il d'une voix sévère.

Madame de Méralec avait tiré de son meuble deux autres papiers qu'elle apporta en disant:

—Voici mon acte de mariage et un acte de notoriété attestant la fin de M. de Méralec. Si je ne produis pas l'acte de décès, c'est que le corps de mon mari n'a pu se retrouver pour la constatation légale. L'acte de notoriété m'a été délivré sur le témoignage de cinq personnes combattant sur le pont à côté de mon mari, qui l'ont vu, frappé mortellement, tomber dans l'eau. Vous voyez leurs signatures au bas de l'acte.

—Très bien! fit Croutot en redonnant les papiers à la comtesse après une lecture attentive.

Pendant que madame de Méralec allait reporter ces actes à côté des autres dans le petit meuble, Pipart, à son tour, prit la parole.

—On nous a dit, madame, que la diligence qui, il y a huit jours, vous amenait ici, a été attaquée entre Angers et Ingrandes, par des hommes de la bande Coupe-et-Tranche?

—Hélas! oui, fit la comtesse en frissonnant d'épouvante à ce souvenir.

—La patrouille ambulante n'a-t-elle pas rempli son devoir? demanda Croutot en faisant allusion aux cinq soldats qui, juchés sur la bâche de la voiture, escortaient chaque diligence.

—Les brigands les ont tués de leurs cinq premières balles.

—Pauvres diables! murmura Pipart.

—Mais, appuya Croutot, moins sensible que son collègue, l'attaque ne compte pas que ces cinq victimes.

—Malheureusement, non! dit madame de Méralec, émue et pâle. Il se trouvait dans le coupé de la diligence, que je partageais avec elle, une jeune femme. Les brigands l'ont arrachée, sans mot dire, de la voiture, et, sur le revers de la route, ils l'ont fusillée à bout portant.

—Fusillée! répéta Pipart; elle a donc tenté de se défendre?

—Elle n'a rien dit, rien fait. Les bandits sont venus tout droit à la portière en gens renseignés d'avance. Il n'y a pas eu, de leur part, la moindre hésitation entre elle et moi... et la chose s'est passée comme je viens de vous la conter... Sitôt l'infortunée morte, les brigands qui maintenaient les chevaux ou couchaient les postillons en joue, ont laissé la diligence continuer sa route.

—Ce serait donc uniquement pour assassiner cette femme que la diligence a été attaquée? avança Pipart.

—C'est à supposer, dit la comtesse.

—Pourquoi? reprit Pipart. Pour le savoir, il faudrait d'abord apprendre quelle était cette femme. Une enquête serait probablement arrivée à le découvrir.

Décidément, Croutot ne posait pas à l'homme sensible, car, à ces mots, il haussa les épaules en disant d'un ton railleur:

—Une enquête! comment l'auriez-vous faite votre enquête? En cherchant quelqu'un qui, à la vue du cadavre, aurait pu révéler quelle était cette inconnue... C'était là, n'est-ce pas, le résultat probable de l'enquête?

—Sans doute, affirma Pipart.

—Alors, sache donc, citoyen, que, quand le corps de la femme a été relevé sur la route par des gens d'Ingrandes, il était décapité... Coupe-et-Tranche devait avoir un intérêt majeur à ce que la victime ne fût pas reconnue, puisqu'il a fait disparaître la tête.

Puis, s'adressant à madame de Méralec, à laquelle il affectait de ne pas donner son titre et de parler suivant la formule usuelle:

—Mais toi, citoyenne, tu pourrais seule donner quelques renseignements précieux. Ne viens-tu pas de dire que cette femme voyageait avec toi dans le coupé?

Si pénible qu'il lui fût de parler du drame dont le souvenir la faisait encore frémir de tous ses membres, madame de Méralec répondit:

—C'est la vérité. Mais je ne saurais rien révéler qui puisse être utile. Elle était montée en voiture à la Flèche, en pleine nuit. Après quelques mots échangés sur l'heure à laquelle la diligence la déposerait le lendemain à Nantes, elle allégua une grande fatigue qui lui donnait un grand besoin de sommeil. Elle s'accota dans son coin et s'endormit. Le bruit de la fusillade, qui tuait les soldats de la patrouille ambulante la tira brusquement de son sommeil... Avant même qu'elle eût complètement recouvré ses esprits, elle était arrachée de la voiture et assassinée.

Et la comtesse, avec un frisson d'épouvante, balbutia:

—Il m'a semblé qu'un sinistre présage s'annonçait pour moi dans ce meurtre accompli le jour même où j'allais rentrer dans mon domaine de Brivière.

Ces derniers mots rappelèrent au petit Croutot un point de sa mission.

—À ce propos, tu as oublié, veuve Méralec, de satisfaire à une des formalités imposées par le décret qui règle la restitution de leurs biens aux émigrés.

—Laquelle?

—Tu avais d'abord à faire reconnaître ton identité par trois témoins attestant t'avoir connue jadis ou se portant garant que des droits d'héritage t'ont rendue légitime propriétaire des biens réclamés.

La veuve se tourna vers Pipart.

—Sur trois témoins, j'en ai déjà un. N'est-ce pas, vieil ami? demanda-t-elle.

—Oh! fit avec empressement Pipart, mon témoignage vous est tout acquis.

Et, en étendant encore la main, il répéta:

—Ne vous ai-je pas connue quand vous n'étiez pas plus haute que ça!

—Bien! appuya Croutot; restent deux témoignages à produire.

—Le deuxième sera un vieux serviteur de ma famille, qui exploite une des métairies du domaine. Il ne va pas tarder à venir, car je l'ai fait demander, fit la comtesse.

—Reste le dernier témoin à trouver, insista Croutot, à cheval sur la loi.

Tout en répondant, madame de Méralec était revenue à son petit meuble et, avant de le fermer, elle procédait à un dernier rangement des actes qu'elle avait produits.

En même temps qu'elle s'occupait de ce soin, en tournant le dos aux deux officiers municipaux, elle lisait un papier, couvert de notes, qui se trouvait au fond du tiroir.

Elle se leva et ferma le meuble en disant:

—Ce troisième témoin qui me manque, pourquoi, citoyen Croutot, ne serait-ce pas vous?

—Mais je ne te connais pas, veuve Méralec, fit le roquet qui se redressa tout insolent.

—Oh! oh! en êtes-vous bien certain? fit railleusement la veuve en s'avançant vers lui.

Elle allait l'atteindre quand la porte s'ouvrit.

C'était le vieux métayer attendu, dont il venait d'être parlé, qui faisait son entrée.

Et ce métayer n'était autre que le Marcassin.

En pénétrant dans le boudoir de la comtesse, le métayer, d'un rapide regard de son œil gris et dur, avait dévisagé les deux officiers municipaux. Nulle impression ne se pouvait lire sur sa face poilue qui trahit l'impression produite par cet examen, mais un presque imperceptible haussement de ses larges épaules aurait pu s'interpréter comme un signe de dédain pour ces deux importuns, qui venaient faire acte d'autorité au château.

—Madame la comtesse m'a fait demander par Gervaise? dit-il de sa voix rauque et lente.

—Oui, mon brave Cardeuc, fit la veuve.

Un sourire lui vint aux lèvres et elle ajouta:

—Rappelle-moi donc l'étrange sobriquet que, m'as-tu dit, tu portes maintenant.

—Le Marcassin.

—Le fait est qu'il a le poil de cet animal, ricana l'avorton Croutot qui, à côté du métayer, ressemblait à un rat maigre près d'un bœuf.

Le Marcassin, sans doute par respect pour sa maîtresse, ne souffla mot à la plaisanterie du nabot; mais son regard alla, une seconde, se poser, fixe et aigu, sur la chétive personne du railleur.

Cependant madame de Méralec avait continué en s'adressant à son métayer:

—Ces messieurs me sont envoyés, Cardeuc, par la municipalité de Beaupréau, dont ils font partie, pour m'enjoindre de me conformer à toutes les formalités imposées par le décret qui autorise le retour des émigrés. Une de ces prescriptions m'ordonne de faire reconnaître mon identité par trois témoins.

Pipart crut devoir rentrer en scène. Il baissa encore la main à deux pieds du parquet et répéta sa phrase:

—Je vous ai connue pas plus haute que ça. Donc je suis prêt à être un des trois témoins.

—Convenu, Pipart, dit gracieusement la comtesse.

Et pour prouver que si lui la reconnaissait, elle, de son côté, avait gardé son souvenir, la veuve demanda en riant:

—Mangez-vous toujours un gigot de huit livres à vous tout seul comme jadis, mon cher Pipart?

À cette question, les yeux de l'ogre brillèrent de sensualité gastronomique, ses lèvres frémirent et, après un claquement de ses mâchoires, comme si elles broyaient os et viande, il répondit:

—Aujourd'hui, j'en mange deux!

La comtesse se tourna vers le Marcassin:

—Voici mon premier témoin trouvé, fit-elle; veux-tu être le deuxième, Cardeuc?

—Oui. Depuis deux cents ans, les Cardeuc ont, de père en fils, exploité la métairie de Saint-Florent-le-Vieil qui dépend du château de Brivière. Moi, voici vingt années que je l'exploite en vertu d'un contrat, que je puis montrer, qui m'avait été passé par votre père, Raoul-Yvon-Louis Jarniel, marquis de Brivière. Je vous ai vue naître et, malgré treize années écoulées depuis votre départ, alors que vous aviez dix ans, je vous reconnais pour Jeanne-Clotilde, la fille du marquis, mon dernier maître, dont vous êtes le portrait frappant.

Le Marcassin, cela débité de sa voix caverneuse, se tourna vers Croutot en disant:

—Je suis prêt à le signer.

—Faut-il donc que ces témoignages soient donnés par écrit? demanda la veuve en s'adressant à Pipart.

—Oui, madame, affirma le mangeur de gigots.

—Alors, je vais vous fournir plume et papier, dit la comtesse en allant rouvrir le petit meuble où elle avait enfermé ses actes.

Un rire moqueur se fit entendre. Il venait de Croutot qui, en secouant la tête, demanda à la veuve:

—Est-ce que tu ne te presses pas un peu trop, citoyenne?

—En quoi faisant?

—En préparant ton papier.

—Pourquoi?

—Parce que, pour dresser le certificat, il me semble qu'il te manque quelque chose.

—Quoi donc?

—Parbleu! ce troisième témoin exigé par le décret.

—Mais non, il ne me manque pas, ce troisième témoin: il est ici.

Par dérision, le nabot promena autour de la chambre ses yeux étonnés, en débitant d'un ton goguenard:

—Je ne le vois pas. Se cache-t-il donc sous les meubles?

—Oubliez-vous, fit la comtesse, que je vous ai déjà dit que ce troisième témoin c'était vous.

—Oui, appuya sèchement le nain, mais je t'ai répondu, citoyenne, que je ne te connaissais ni d'Ève ni d'Adam.

—C'est bien singulier alors, car moi je me souviens de vous. Voulez-vous permettre, citoyen, que je vous rafraîchisse la mémoire? proposa madame de Méralec.

Croutot pouffa d'un nouveau rire moqueur, se campa sur une jambe, fit un effet de torse et, tout confiant en lui-même, lança d'un ton insolent:

—J'attends!

La veuve marcha vers l'avorton et quand elle fut devant lui, les yeux dans les yeux, elle lui demanda tout bas:

—Donnez-moi donc des nouvelles de Julie?

—De Julie? répéta Croutot dont la voix parut tout à coup s'étrangler quelque peu. Il y a tant de Julie! Si au moins tu me la signalais par une singularité quelconque.

—Y tenez-vous beaucoup? demanda la veuve.

—Sans doute, affirma Croutot dont cependant l'assurance paraissait chanceler.

—Eh bien, dit la comtesse, puisqu'il faut une particularité, cette Julie, qui aimait tant à aller sur l'eau.

Ce renseignement était bien simple, et, pourtant, son effet fut foudroyant sur l'officier municipal. Son rire railleur s'éteignit brusquement sur ses lèvres devenues blanches et frémissantes. Sa face se convulsa d'épouvante, et, les yeux agrandis, il demeura bouche béante devant madame de Méralec qui lui souriait le plus gracieusement du monde.

—N'est-ce pas que vous vous souvenez si bien de moi, à présent, que vous serez heureux d'être mon troisième témoin? lui souffla alors la Comtesse.

D'un prompt coup d'œil, Croutot chercha le Marcassin et Pipart. Il les vit causant ensemble, éloignés dans un coin où, par discrétion, ils s'étaient retirés. Rien ne laissait à supposer qu'ils eussent entendu un mot.

Le nabot était de la nature des chats qui, même de la plus haute chute, retombent toujours sur leurs pattes. Il venait d'éprouver une bien violente et fort désagréable émotion, mais il n'en parut rien dans l'accent à la fois étonné et joyeux avec lequel il s'écria:

—Que ne le disiez-vous tout de suite? madame la comtesse. Certes oui, à présent, je me rappelle tous ces détails de votre enfance. Aussi serai-je tout honoré d'être votre troisième témoin.

À ces paroles, lancées à haute voix, le Marcassin et Pipart, cessant leur conversation, s'étaient retournés pour venir à la table sur laquelle la comtesse leur montrait papier, plume et encre, en disant: —Vous êtes les trois témoins exigés par le décret. Veuillez donc me dresser votre acte de reconnaissance.

Séance tenante, Croutot écrivant, ils rédigèrent le certificat qui, attestant que Jeanne-Clotilde, veuve du comte de Méralec, était bien fille de défunt Raoul-Ivon-Louis Jarniel, marquis de Brivière et lui reconnaissait le droit d'entrer en jouissance de ceux des biens paternels que les événements politiques avaient laissés libres.