Le saucisson à pattes I / Fil-à-beurre

Eugène Chavette · Chapitre 16 sur 17

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Le saucisson à pattes I / Fil-à-beurre

Chapitre XV

Quelles révélations Meuzelin avait-il tirées du maréchal pour qu'il eût ainsi laissé fuir le scélérat en récompense de ses aveux? Quand il se savait attendu par le général Labor, au lieu de se rendre à son devoir, pourquoi, non seulement y manquait-il, mais encore retenait-il Vasseur qui, lui aussi, était réclamé par Labor? Avec ses quatre compagnons, le policier comptait-il arriver à meilleure fin que le général avec toutes ses troupes? Enfin, était-il sincère quand, pour mieux vaincre la résistance du lieutenant, il avait affirmé qu'il s'agissait du salut de Gervaise?

Pour obtenir une réponse à toutes ces questions, nous laisserons s'écouler les trois semaines pendant lesquelles le général Labor avait fait rechercher partout le lieutenant et le policier disparus, et nous en reviendrons en ce moment où Fil-à-Beurre venait d'être amené, par le Marcassin, en présence du général Labor, dans le boudoir de la comtesse de Méralec.

Disons d'abord comment il se faisait que Barnabé était arrivé à être introduit dans le château de la Brivière par le Marcassin.

La métairie exploitée par Cardeuc, autrement dit le Marcassin, était située entre le château de Brivière et le village de Saint-Florent-le-Vieil. D'une contenance d'environ soixante arpents, elle s'étendait jusqu'à la Loire, dont était elle séparée par la route de halage.

Il était deux heures et, après le dîner des hommes de la métairie qui venait de se terminer, chacun s'était éloigné, laissant seul le Marcassin. Encore assis au haut bout de la table, sa place habituelle durant les repas, il réfléchissait profondément:

—Tout va bien et tout ira mieux encore tant que nous n'aurons affaire qu'à l'âne bâté qui s'appelle le général Labor, murmurait-il avec ces petits rauquements brefs qui, chez lui, équivalaient aux saccades d'un rire.

Il fut tiré de ses réflexions par l'entrée d'un garçon de la ferme, qui annonça:

—Il vient d'arriver un homme qui te demande.

—Quel genre d'homme? demanda le métayer, dont l'œil s'emplit de méfiance.

—Un grand escogriffe, un peu moins gras que le coupant d'une faux. Il prétend que tu le connais.

—Il n'a pas dit son nom?

—Je ne le lui ai pas demandé. Ce qui fait croire que tu dois le connaître, c'est qu'il te ramène la voiture dans laquelle tu es parti à ton dernier voyage et que tu as laissée en route.

—Va chercher cet homme, commanda Marcassin. Comme le valet allait s'éloigner, son maître le rappela:

—À propos, dit-il, tous nos gens de la plaine sont-ils rentrés?

—Pas un seul.

—Pourquoi? gronda le métayer brusquement.

—Le petit gars de Loirière, qu'ils ont expédié et qui est parvenu à passer, m'a expliqué la chose. Il paraît que le retour leur est coupé par des postes de douze ou quinze soldats, échelonnés de façon à pouvoir se secourir, qui surveillent la plaine. Il faut donc que nos hommes attendent la nuit pour s'éparpiller. Alors, un à un, ils franchiront la ligne.

—Oui, mais le fourgon?

—Il leur faudra l'abandonner dans le bois de Segré, après l'avoir vidé de son contenu, qu'on enterrera en attendant l'heure propice pour aller le chercher.

Ce moyen ne semblait pas être du goût du Marcassin, qui reprit:

—Il faut faire déguerpir ces troupes.

—Pas à main armée, j'imagine.

—Non, mais en les lançant sur une fausse piste. Il réfléchit un peu, puis, en ricanant:

—Une belle occasion de faire d'une pierre deux coups, s'écria-t-il. Où est la bande du Beau-François?

En prononçant ce nom, le Marcassin fut pris de rage et serra ses énormes poings:

—Sans ces maudites troupes du gouvernement, qui nous empêchent de régler nos affaires entre nous, comme j'en aurais eu vite fini avec le Beau-François et les siens! articula-t-il avec fureur...

Ensuite, revenant à son idée:

—Il faudrait lui lâcher les soldats sur le dos. Où se tient-il à cette heure, le bélître?

—À la ferme de Poncet, entre Loirière et la Cornouaille. Il a obtenu l'hospitalité de Poncet par la terreur. Le fermier croit avoir affaire à Coupe-et-Tranche!

—Tonnerre! rugit le métayer.

Soudain, il s'apaisa en disant:

—Il faut d'abord s'occuper de l'homme qui est là. Cours me le chercher.

Une minute après, la maigre silhouette de Fil-à-Beurre s'encadra dans la baie de la porte ouverte.

—C'est moi. Est-ce que tu ne me reconnais pas, citoyen? demanda-t-il avec son plus innocent sourire.

Barnabé était de ces gens qu'il suffit d'avoir vu une seule fois pour ne les oublier jamais.

—Tu es l'homme qui, il y a environ un mois, pas loin du Mans, à l'auberge de la Biche-Blanche, m'a rendu le service d'abattre d'un coup de fusil le cheval emporté d'une charrette après laquelle je courais... Tu vois que j'ai de la mémoire? dit le métayer.

—Oh! oh! de la mémoire, ça te plaît à dire, lâcha Barnabé en faisant une moue de doute.

—Tu dis cela parce que je suis parti si vite que j'ai oublié ma charrette sur la route, répliqua le Marcassin.

—Aussi je te la ramène. Ton nom de Cardeuc et celui de ton village étant inscrits dessus, je n'ai eu qu'à demander ma route... et me voici.

Le métayer ne brillait pas par la confiance. Il n'était pas précisément un gobe-mouche.

—Et tu as mis un mois à venir, mon gars? ricana-t-il. Mazette! tu n'es pas vif. Une tortue n'aurait mis qu'une semaine.

Fil-à-Beurre, au lieu de relever la gouaillerie, répliqua d'un ton des plus sérieux:

—Et encore ai-je failli être plus longtemps.

—Parce que?

—Parce que, pendant trois semaines, je n'ai pu quitter le refuge que j'avais trouvé chez un paysan à douze lieues d'ici. Il paraît qu'un Beau-François tenait la campagne avec sa bande... Je ne me souciais pas d'être volé.

—Bast? fit Cardeuc, pour une vieille charrette et une mauvaise bourrique que tu as pu y atteler.

—Une bourrique qui vaut encore ses soixante-cinq livres, appuya Fil-à-Beurre.

—On te les remboursera, mon garçon.

—Non, ce sera à déduire, dit simplement Barnabé.

—Déduire sur quoi? fit le Marcassin surpris.

—Vrai! tu ne sais pas pourquoi?

—Nullement.

Fil-à-Beurre éclata de rire, puis il s'écria railleusement:

—Tu vois bien que tu n'as pas la mémoire dont tu te vantes.

Et après une petite pause pour donner à Cardeuc le temps de se souvenir, il reprit:

—Tu ne te rappelles donc pas avoir oublié autre chose à l'auberge de la Biche-Blanche?

—Non. Quoi donc?

—Certain pot à salaisons dont le contenu n'est pas du lard.

Le Marcassin avait fait son deuil du trésor que lui avait volé le Beau-François. Son étonnement fut énorme à la nouvelle que lui donnait Barnabé.

—Et tu me le rapportes! s'écria-t-il sincèrement ébahi de cet acte de probité.

—Oui. J'ai supposé qu'il était à toi lorsque, en le trouvant, je me suis rappelé un détail. Quand je te suivais au moment où tu visitais la chambre de je ne sais qui, tu t'es écrié: Disparue! puis, après avoir regardé dans un coin de la chambre, tu as ajouté: Et l'or aussi! D'où il est résulté que quand j'ai déniché le trésor, je me suis dit qu'il devait être à toi.

Et, opiniâtre à vouloir rendre ses comptes, Barnabé reprit:

—Tu vois bien que les soixante-cinq livres du prix du cheval sont à déduire, puisque je les ai prises sur le tas.

Après quoi, se campant devant le Marcassin, il demanda tout triomphant:

—À présent, dis-moi si j'ai eu raison de rester tapi pendant trois semaines par peur du Beau-François, qui aurait remis la main sur le magot.

Ensuite, avec un accent de rancune:

—Ah! s'écria-t-il, m'a-t-il flanqué des venettes, ce sacripant-là!... Si jamais je puis les lui rendre!

Une idée soudaine vint au métayer.

—Libre à toi, mon gars, dit-il.

—Vrai de vrai?

—Je puis te mettre à même de faire passer un mauvais quart d'heure à ton homme.

—Sans courir de danger? Car, vois-tu, la bravoure, ce n'est pas mon fort.

—D'autres attraperont les coups pour toi.

—À ce prix-là, je m'expose, déclara Barnabé. Voyons, que dois-je faire?

—Tu vas d'abord me suivre au château de Brivière. Nous causerons chemin faisant.

Si Cardeuc, à ce moment, ne s'était retourné pour prendre son chapeau, il aurait surpris l'éclair de joie qui venait d'illuminer le regard de Fil-à-Beurre.

Le Marcassin était un particulier dont la confiance était difficile à obtenir; mais pouvait-il la refuser à un être assez idiot pour lui rapporter un pot plein d'or qu'il aurait pu garder, car, dans les idées du métayer, un aussi honnête homme ne pouvait être qu'un franc imbécile.

Il commença, avec l'aide de Barnabé, par faire entrer la voiture dans la cour. Puis il conduisit le cheval à l'écurie, emporta le pot plein d'or dans une chambre, dont il ferma la porte, et, après en avoir mis la clef dans sa poche, il dit en se mettant en marche:

—À présent, mon garçon, je vais te conduire au château de Brivière où, si tu fais bien ce que je te commanderai, on taillera pour toi de jolies croupières au Beau-François.

—Ah! c'est que, vois-tu, citoyen, ma rancune contre ce géant ne date pas d'hier. Elle remonte à certaine nuit où le coquin, qui venait de s'évader des prisons de Chartres, m'a volé ma veste, après m'avoir assommé près du village de Mégin.

—Tu connais donc le village de Mégin, toi? dit brusquement Cardeuc, dont le regard soupçonneux s'attacha sur Fil-à-Beurre.

Mais il y allait tout naïvement, ce bon Barnabé, dont la mine niaise indiquait un bavard confiant qui ne demande qu'à conter ses petites affaires.

—Si je connais le village de Mégin! s'écria-t-il. Je serais bien ingrat d'avoir oublié son nom, car, si je ne suis pas mort de l'assommade du Beau-François, c'est parce que j'ai été recueilli et soigné dans la maison d'un habitant de Mégin. Quand je dis un habitant, c'est une erreur, car il n'habitait guère le village, ce maquignon, nommé Augé, qui était toujours par les chemins pour son commerce.

Au nom d'Augé, le métayer n'avait pas bronché, mais son regard avait, encore une fois, examiné en dessous la figure de l'échalas.

—Mais, objecta-t-il, si ce maquignon n'était jamais à son domicile, comment as tu été recueilli et soigné par lui?

—Oh! non, pas par lui... mais par sa fille, appelée Gervaise, et une vieille bonne qui habitaient la maison.

Et, avec un enthousiasme de reconnaissance, Fil-à-Beurre s'écria:

—Si tu connaissais Gervaise! si tu savais comme elle est bonne! Demain, elle me demanderait ma vie que mon dévouement n'hésiterait pas une minute.

Bien qu'il parût fort indifférent à l'explosion de la gratitude de l'échalas, Cardeuc en lui-même, l'entendit avec satisfaction.

—Bon à savoir! pensa-t-il. Par Gervaise, je ferai de ce Jeannot ce qu'il me plaira.

Cependant Barnabé avait continué tout tristement:

—Je l'ai belle à parler de mon dévouement et à l'offrir, à présent que je ne sais plus où est Gervaise, car elle a brusquement disparu de ce village de Mégin, où, j'avais reçu d'elle ces bons soins qui m'ont rendu la santé.

—Bast! bast! fit le Marcassin, tu la retrouveras peut-être. Il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.

Quand le Marcassin avait emporté sa nièce de la Saunerie, il avait vu le Beau-François poursuivi par quatre hommes qui s'étaient lancés sur sa trace, et il avait cru que le Chauffeur, tombé aux mains de ses ennemis, était infailliblement perdu. Il n'avait donc pas dû en être ainsi, puisque le Beau-François, à cette heure, battait la plaine entre Laval et Angers. Un point restait obscur pour le Marcassin. Il chercha à l'éclaircir en ramenant la conversation sur le trésor de Doublet, qu'il avait été contraint d'abandonner pour pouvoir fuir plus prestement lorsqu'il avait emporté sa nièce de la Saunerie.

—Dis donc, fit-il, où as-tu trouvé mon magot que tu m'as rapporté?

—Bien par hasard, citoyen, va! À l'auberge de la Biche-Blanche, après que j'ai eu mangé un peu de pain et de fromage, ma bourse s'est trouvée à sec. Quand il s'est agi de me loger gratis pour la nuit, l'aubergiste m'a flanqué impitoyablement à la porte. J'allais coucher à la belle étoile lorsque non loin de l'auberge j'ai avisé une masure en ruines. C'était un refuge pour passer une nuit. À peine entré, mon pied heurta un obstacle qui fit entendre un bruit métallique... Je me baissai au clair de la lune, je reconnus le pot plein d'or. Alors je pensai à toi, que j'avais entendu parler de ton or disparu. Aussitôt je me suis dit que celui qui te l'avait dérobé allait venir le reprendre dans la ruine où il l'avait déposé. Sans perdre de temps, j'ai décampé avec le trésor, que je suis allé enterrer dans un petit bois voisin, après en avoir préalablement retiré quelques pièces. Avec cet argent, j'ai fait la lieue qui me séparait du Mans où, en pleine nuit, à l'auberge, j'ai acheté d'un roulier une rosse qu'il parlait de faire abattre.

Un peu avant le jour, je ramenais ma bête à la voiture abandonnée sur la route. Ton nom et ton village étaient inscrits sur un des côtés de la charrette. J'y ai caché sous la paille ton pot déterré, et en route pour venir te le rapporter.

—On n'est pas plus bête! pensa le Marcassin en pensant à cette restitution qui, sans qu'il y prît garde, le rendait crédule à tout ce que venait de lui débiter l'échalas, d'un ton qui n'entendait pas la moindre malice.

Tout au projet qu'il ruminait, il marchait en se disant:

—Honnête, bavard et stupide, voilà un garçon qui va joliment me servir pour amener le général à débarrasser la plaine des postes de soldats qui cernent les miens afin de les lancer sur le dos du Beau-François.

Alors, arrêtant sa marche, il dit à Fil-à-Beurre.

—Faut-il au moins, mon garçon, t'apprendre ce que nous allons faire au château de Brivière.

—Que m'importe! Tu m'as promis qu'on taillerait des croupières au Beau-François contre qui j'ai une longue dent. Ça me suffit.

—Oui, mais pour arriver à ce résultat, tu as un rôle à jouer. T'en sens-tu capable? As-tu de la mémoire?

—Apprends-moi ce que j'aurai à dire et je ne manquerai pas d'un seul mot.

—Bon! dit Cardeuc. Sache donc que ton cher ami François et ses coquins sont bien tranquillement établis dans une ferme dont le propriétaire les cache par terreur. Il faut faire en sorte que les troupes qui battent la plaine surprennent la bande... Comprends-tu?

—Oui, mais quel sera mon rôle?

—Tu seras un paysan, accouru à Ingrande, et que, de là, on a envoyé à Brivière pour annoncer au général Labor, qui se trouve au château, que les Chauffeurs viennent d'attaquer la ferme située entre Loirière et la Cornouaille...

—C'est donc dans cette ferme que se cache le Beau-François?

—Précisément. Tu ajouteras que le fermier, son fils et une servante ont été chauffés et que la servante seule a survécu à la torture... N'oublie rien de ces détails qui rendront le général furieux.

—Alors il expédiera ses troupes?

—Qui pinceront le Beau-François, et, tout aussitôt, le fusilleront contre le mur de la ferme.

—Ainsi soit-il! lâcha Barnabé avec une voix haineuse. Quelle bon débarras!

—Oh! oui, bon débarras! Grâce à toi, le pays sera enfin délivré des bandits qui le dévastent.

—Délivré? Pas tout à fait, dit Barnabé qui hocha la tête.

—Pourquoi ton «Pas tout à fait?» demanda le métayer en le regardant avec la surprise d'un homme qui ne comprend pas.

—En venant ici, sur la route, j'ai entendu parler d'un certain Coupe-et-Tranche, avança l'échalas.

Cardeuc éclata de rire à cette réponse.

—Tu crois donc à Coupe-et-Tranche? s'écria-t-il. Sache donc, dadais crédule, que Coupe-et-Tranche n'existe pas; il a été inventé par le Beau-François pour avoir le champ libre pendant qu'on s'acharne à la poursuite d'un être imaginaire.

—Tiens! tiens! mais ce n'est pas déjà si bête, lâcha Barnabé au moment où ils entraient dans la cour du château.

Cardeuc conduisit le squelette au pied d'un escalier et le quitta en lui faisant cette recommandation:

—Pendant que je vais t'annoncer, repasse bien ta leçon.

—Sois tranquille! promit Fil-à-Beurre.

Etait-ce bien sa leçon qu'il repassait quand, les yeux fixés sur le métayer qui s'éloignait, il murmura avec un sourire:

—Empaumé, le Marcassin!

Puis, en faisant une moue mécontente:

—Ç'a été tout de même dur de lui rendre tant de beaux louis d'or, maugréa-t-il.

Sur ce, il poussa un énorme soupir de résignation en ajoutant:

—Enfin, c'était la consigne.

Ensuite il parut s'absorber en une réflexion qui lui fit murmurer:

—Comment diable m'y prendre pour que le général Labor lise mon écriture?

Tout cela devait concerner une mission bien périlleuse, car l'échalas se secoua pour se débarrasser d'un petit frisson, et il grommela entre ses dents:

—Joue serré, mon brave Barnabé, car ta maigre carcasse, à laquelle tu tiens, est en jeu à cette heure.

La main du métayer qui se posait sur son épaule le rappela à lui.

—Suis-moi. Le général t'attend dans le boudoir de madame la comtesse de Méralec, annonça Cardeuc.

Et, une minute après, le squelette se trouvait en présence de la belle veuve et du général Labor auquel, sur la demande de son nom, il répondait:

—Barnabé Gobin, surnommé Fil-à-Beurre, à cause de mon embonpoint.